LIVRE TRENTE-TROISIÈME
» l'espère, une grande nation de Français réunis autour » de leur roi... Peut-être ne suis-je pas destiné à jouir de » ce spectacle, mais j'ai versé mon sang pour ma patrie, » et j'aime à me persuader que ma mort précédée de l'ab- » juration de mes erreurs pourra être utile à la France, » que mon souvenir ne sera pas en horreur, et qu'à l'é- » poque où mon fils sera à l'âge de servir son pays, on ne » lui reprochera pas mon nom. »
L'émotion mâle mais sensible de la physionomie, du geste et de la voix complétèrent le pathétique de ces paroles. Les indifférents pleurèrent, ses ennemis mêmes ne pouvaient endurcir leur cœur que les passions du jour fermaient à la compassion.
Les historiens du parti de Napoléon ont eu besoin de dénaturer les faits pour glorifier les complices des centjours. Il leur fallait, dans l'image de Labédoyère, une couleur de stoïcité romaine et d'implacable défi aux Bourbons, afin de présenter au peuple en lui, non un homme de la nature , mais un héros et un martyr cf opposition. Ils ont tu ces paroles touchantes du mourant. Nous les rétablissons. Sans doute ce n'est pas à l'accusé de flatter son juge , et la justice , même dans la bouche d'un accusé coupable , devient suspecte quand l'éloge s'adresse à un souverain qui tient dans son cœur la grâce ou la mort. A ce point de vue, Labédoyère, même repentant, aurait peut-être mieux fait de garder le silence sur les vertus et sur la magnanimité du roi. Mais si la ré-
flexion avait en effet ramené cet esprit impressionnable à une appréciation plus équitable du caractère et du rôle de Louis XVIII, revenant d'un second exil apporter une liberté constitutionnelle monarchique ; si le ministre de la religion , introduit dans la prison par les soins de la famille du prisonnier, lui avait inspiré, avec le sentiment vrai de sa faute, l'aveu qui devait la racheter devant Dieu ; si le patriotisme avait réellement convaincu Labédoyère que le ralliement de tous les Français autour d'un trône de nécessité était la seule sauvegarde de la patrie devant les étrangers ; ou si enfin les larmes de sa femme et les sourires de son enfant avaient arraché de lui la promesse de ne pas décourager une grâce qu'ils invoquaient pour lui et qui leur conserverait un époux et un père, faudrait-il accuser ce jeune homme d'un repentir de conscience, d'un acte de religion ou d'un attendrissement de cœur , et travestir en obstination farouche ce qui ne fut en lui que remords, piété ou amour? Non, l'histoire ne doit pas être un faux témoin arrangeant ou déguisant, selon les convenances de parti, les dernières paroles des mourants. Elle doit peindre l'homme tel qu'il fut et répéter fidèlement à la postérité ce qu'elle a entendu. Elle est ainsi plus touchante et plus instructive à la fois; elle est plus sublime aussi, car la nature, quoi qu'elle dise, a des accents que l'esprit de système n'atteindra jamais.
Les paroles de Labédoyère, perdues pour son acquittement, ne furent pas perdues pour l'âme des spectateurs.