‹ Histoire de la RestaurationChapitre 183 sur 193 · LIVRE TRENTE-TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-TROISIEME

Pendant que le tribunal délibérait, ils restèrent immobiles, silencieux et attendris, cloués par l'anxiété de l'attente à leurs places.

L'accusé fut condamné à la peine de mort. Il eut vingtquatre heures pour en appeler à un tribunal de révision. Ces vingt-quatre heures étaient plutôt données aux instances de sa famille pour arracher sa grâce au roi qu'à un nouvel examen de sa culpabilité par les juges. 11 avait tout avoué. Un jeune orateur du barreau de Paris , déjà célèbre comme avocat politique, plus célèbre depuis comme homme de tribune, M. Mauguin, défendit cette cause désespérée devant le conseil de révision. Il toucha les juges, il émut l'opinion, il ne pouvait les convaincre. Un second arrêt de mort confirma le premier. Labédoyère, encore incertain si les influences de sa noble famille n'obtiendraient pas de la cour une prison perpétuelle au lieu d'un tombeau , fortifia son âme dans sa prison par la résolution du soldat, par la résignation du chrétien et par la prière du mourant : prêt à la vie ou à la mort , selon ce que le cœur ouvert ou fermé du roi décidait en ce moment de son sort. Sa mère et sa femme assiégeaient le seuil des Tuileries ; mais , tremblantes que la raison d'État ne prévalût dans les conseils du palais contre la nature et la magnanimité des princes de la maison royale, elles rassemblaient une somme de 100,000 francs en or pour payer au geôlier de la prison la rançon du condamné. Ces offres, soupçonnées par le gouvernement, furent refusées par le concierge de l'Abbaye. Il ne restait plus à mesdames de Labédoyère que la supplication désespérée. Les consignes les plus sévères interdisaient aux gardes du palais de laisser pénétrer ces suppliantes pour

sauver à la cour l'embarras d'une implacable sévérité. Ces gardes cependant furent moins impitoyables que les courtisans. Ils laissèrent fléchir leurs baïonnettes devant ces deux femmes éplorées. Au moment où Louis XVIII, soutenu par les bras de ses familiers, descendait le grand escalier et traversait le vestibule où il montait dans sa voiture pour sa promenade quotidienne, la jeune épouse du condamné, femme de dix-neuf ans, son enfant dans ses bras, ses cheveux épars, ses vêtements en deuil, ses yeux fondus de larmes et d'angoisses, se précipita entre le prince et le marchepied, en criant d'une voix étouffée : a Grâce ! grâce ! » Le roi recula à la fois mécontent et attendri ; mais la crainte de refuser une satisfaction à son parti et d'encourir ces reproches de faiblesse dont il était assiégé dans son propre palais , prévalut sur le spectacle de cette suppliante qui lui demandait tant de vies dans une. Il s'arma de son impassibilité de visage, et s'inclinant avec une apparente bonté qui contrastait avec sa rigueur vers la jeune femme :

« Madame, lui dit-il, je connais vos sentiments et ceux » de votre famille pour ma maison ; il m'en coûte de re- » fuser une grâce à de si fidèles serviteurs. Si votre mari » n'avait offensé que moi, son pardon serait accordé d'a- » vance ; mais je dois satisfaction à la France, sur la- » quelle il a attiré tous les fléaux de la sédition et de la » guerre. Mon devoir de roi me lie les mains. Je ne puis » rien que prier pour l'âme de celui que la justice a con- » damné et assurer ma protection à vous et à son enfant.» Le roi, à ces mots , fut porté dans sa voiture et fit refermer les glaces.

La jeune femme resta évanouie sur la trace des roues.

Page 1