LIVRE TRENTE-TROISIÈME
Cependant Labédoyère, suspendu entre le désespoir de laisser sa femme veuve, son fils orphelin, sa mère inconsolée sur la terre , et les dernières lueurs d'espérance que les rapports de sa famille avec la cour faisaient pénétrer dans son cachot , employait ces heures suprêmes à répandre son âme dans des lettres à sa mère, à sa femme, au roi. Il n'implorait pas pour mendier sa vie, il reconnaissait ses torts pour décharger sa conscience , afin de n'emporter devant le grand juge ni le sophisme, ni l'obstination de l'homme de parti. Il ne voulait pas laisser par orgueil un exemple fatal à la loyauté du soldat et à l'indiscipline de ses compagnons d'armes. Sa faute n'avait jamais été sans remords et sans agitation. Le malheur lui avait rendu la lumière morale et la paix. Il avait accueilli avec une piété de famille les exhorta tions d'un ministre de la religion de sa mère. Il sanctifiait son agonie et ses larmes par la prière et par l'acceptation de son supplice. Chaque minute, en s'écoulant, diminuait le court espace de temps laissé à la grâce. Ce jour était le dernier, et le soir s'avançait sans qu'aucun bruit à la porte de sa prison lui annonçât un message de miséricorde.
Après l'évanouissement de sa jeune épouse sous les roues du carrosse du roi, sa mère, plus forte de sa vieillesse et de sa piété, s'était obstinée à la supplication sans espoir. Vêtue de deuil , couverte sous un voile épais , cachée par l'indulgence desobéissante de quelques courti-
sans et de quelques officiers de sa famille dans l'ombre du vestibule, elle attendait dans une anxiété mortelle le retour du roi, résolue à embrasser ses genoux quand il descendrait de voiture, et à se laisser fouler à ses pieds plutôt que de lui laisser, sans un dernier assaut, la vie de son fils. Mais le roi, qui s'attendait à de nouveaux déchirements de cœur, et qui voulait les éviter, avait ordonné qu'on écartât de lui toute suppliante. Un rempart de valets, de gardes et de courtisans l'entoura au moment où il toucha le seuil de son palais , et sépara de lui la pauvre mère. Ses cris et ses sanglots de femme parvinrent seuls aux oreilles du roi. Il en étouffa l'écho dans son cœur , de peur de manquer à la politique en cédant à la nature.
Devoir cruel et mal compris des rois, qui lutte avec l'instinct du sentiment, cette voix infaillible de Dieu luimême, et qui croit que l'effet de la vengeance sur les hommes est plus efficace que la magnanimité ! On emporta madame de Labédoyère au sein d'une famille décimée, et couverte d'un deuil inconsolable par ces princes mêmes au retour desquels les membres de cette famille avaient aspiré et soupiré toute leur vie! Le triomphe de leur opinion devenait ainsi, par une cruelle dérision du sort , le supplice de leur cœur et le deuil de leur maison.
Il était six heures du soir; une voiture, escortée de gendarmes , emportait au même moment Labédoyère au lieu du supplice, sous un mur de jardin de cette même