LIVRE VINGT-HUITIEME
Arrivé enfin à Rochefort le 3 juillet dans la matinée, il descendit à l'hôtel de la préfecture maritime. Son attitude pendant toute la route, dit le général Becker, avait été calme et digne. Il gardait le silence dans la voiture, où Ton n'entendait que le bruit de la respiration des quatre personnes qui l'occupaient. Il semblait affaissé, courbé sur lui-même, abîmé dans ses pensées, planant encore sur des éventualités de retour de fortune, révélées seulement de temps en temps par le peu de paroles qui échappaient à ses rêveries.
La population de Rochefort, avertie de son arrivée par Gourgaud , qui l'avait précédé , entourait sa demeure dans un respectueux silence entrecoupé de généreuses acclamations , consolation de son infortune. Les deux frégates qui l'attendaient étaient à l'ancre dans la rade, sous le canon de l'île d'Aix. Les vents étaient contraires; les Anglais croisaient aux deux issues de la rade. Les commandants de la marine et les officiers des frégates se réunirent en conseil à la préfecture pour délibérer sur les possibilités ou sur les dangers de l'embarquement et de la sortie du port. Les chances, sans être toutes contraires, parurent grandes. On en chercha d'autres dans une évasion de la rade sur des bâtiments légers , capables de tromper par leur vitesse la poursuite de l'escadre anglaise, ou sur un bâtiment danois , qui s'offrait à couvrir l'empereur de son pavillon et de sa rapidité. Enfin, on proposa à l'empereur de se rendre par terre jusqu'à la ri-
vière de Bordeaux , où l'intrépide capitaine Baudin proposait de le recevoir à bord de sa frégate la Bayadère, et jurait par son honneur et par son habileté de le transporter aux États-Unis.
L'empereur , assistant lui-même à ces conseils , discutait, admettait toutes les résolutions, prenait des dispositions en conséquence , puis les abandonnait pour d'autres, laissait user les heures et flotter les décisions au gré de l'instabilité de son âme. Était-ce irrésolution ou calcul? Attendait-il un dernier appel de Paris, ou hésitait-il à mettre l'océan entre son passé et lui ? L'impression des témoins de ces journées, perdues à la fois pour son salut et pour sa puissance , est qu'il espérait contre toute espérance , et qu'il croyait tout gagner en ajournant tout.
Le gouvernement avait répondu à la dépêche de Becker , écrite sous la dictée de Napoléon : a Napoléon doit » s'embarquer sans délai. S'il eût pris son parti immé- » diatement , le préfet maritime de Rochefort nous écrit » que le départ n'eût pas été impossible. Nous plaçons » donc sa personne sous votre responsabilité. Vous de- » vez employer tous les moijens de force qui seront néces- » saires, en conservant le respect qu'on lui doit. Faites-le » embarquer aussitôt. Quant aux services qu'il offre, nos » devoirs envers la France et nos engagements avec les » puissances étrangères ne nous permettent pas de les » accepter, et vous ne devez plus nous en entretenir...»
La sévère impatience des termes de cette dépêche, si-