LIVRE VINGT-HUITIEME
gnée de Caulaincourt et de Carnot, dont rattachement à l'empereur n'était pas douteux, prouve assez jusqu'à quel excès de lassitude ses hésitations avaient fatigué ses meilleurs amis. L'amitié même se révoltait contre cette aveugle importunité d'espérance. Davoust avait écrit par le même courrier au général qui commandait les troupes dans le département de prêter main forte à Becker pour obliger Napoléon à s'embarquer. La capitulation de Paris, conclue avec l'ennemi le même jour, ne laissait plus au gouvernement la faculté de temporiser avec l'empereur déchu.
Becker communiqua loyalement ces ordres à Napoléon lui-même. « Eh ! bien, qu'en pensez-vous? demanda » l'empereur au général. — Je ne suis pas en position de » donner des conseils, répondit le général affligé; le seul » avis que je puisse me permettre , c'est de prendre une » résolution prompte et de l'exécuter ensuite sans perdre » un moment. Le sort de la France peut être consommé » à chaque instant. Le nouveau gouvernement peut en- » voyer des exécuteurs de nouveaux ordres sur vos pas; » dès lors les pouvoirs que je tiens du gouvernement » provisoire cessent, et des dangers inconnus peuvent » vous menacer. — Mais , répliqua Napoléon en interro- » géant du regard Becker , dans tous les cas, vous seriez » incapable de me livrer? — Vous savez, répondit le gé- » néral , que je donnerais ma vie pour protéger la sûreté » de votre fuite ; mais les commandants des frégates se- » ront aux ordres de Louis XVIIÏ , et ne reconnaîtront » pas les miens. — Eh ! bien, ordonnez les embarcations » nécessaires pour un transport à l'ile d'Aix, » dit l'empereur.
Les embarcations hélées apparurent sur les quais > L'empereur s'embarqua sur celle de la frégate la Saale. Un long cri d'adieu sur le rivage répondit aux coups de rames qui le séparèrent du continent. Le vent et la mer étaient rudes dans la rade. La traversée de Rochefort à l'ile d'Aix fut longue et contrariée. L'empereur, au lieu d'aborder l'île, aborda la frégate la Saale et s'y installa pour la nuit avec Becker, Bertrand, Savary et Gourgaud.
Il était huit heures du soir, heure à laquelleLouis XVIII, chassé par lui le 20 mars, après avoir traversé Paris au milieu des acclamations du peuple , qui saluait en lui la paix, s'installait dans le palais des Tuileries.
Le 9, à l'aurore, Napoléon descendit à l'ile d'Aix. Le peuple et le régiment de marine en garnison dans File couvraient la côte d'une foule avide de le contempler , et ébranlaient l'air de leurs acclamations. L'exil ressemblait à un triomphe parmi cette population des vaisseaux, des côtes et des camps. L'empereur passa en revue le régiment. Après avoir parcouru l'île et savouré les dernières joies du commandement, il retourna à sa frégate. Le préfet maritime l'y attendait avec une dernière instruction du gouvernement pour son embarquement. L'acte de le débarquer de nouveau sur le territoire français était déclaré haute trahison. L'empereur, repoussant toujours les offres aventureuses de salut qui lui étaient faites par le capitaine Baudin, par le navire danois et par les jeunes