‹ Histoire de la RestaurationChapitre 29 sur 193 · LIVRE VINGï-HUITIÈiME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGï-HUITIÈiME

était à terre, la terre le retenait. Il écarta les offres de la Bayadère qu'il avait une seconde fois sollicitées. Il parut alors accepter le dévouement de quelques jeunes enseignes de vaisseau qui lui demandaient d'équiper deux chasse-marée, deux navires de pêcheurs mouillés dans la rade , et de le porter à l'abri des terres hors de vue des croiseurs anglais, puis de franchir avec lui l'Océan. Il acheta les deux barques, composa les équipages, transborda ses bagages, se prépara en apparence à s'embarquer dans la nuit.

Becker, à minuit, annonça à l'empereur que tout était prêt, ce Je vais descendre, » répondit l'empereur. Il parut en effet vouloir descendre au rivage. Les pleurs et les lamentations des personnes de sa suite, dispersées et séparées de lui sur ces petits bâtiments, le rappelèrent. Tout le monde criait : L'Angleterre ! — « Vous le voulez , » dit Napoléon, eh bien! nous irons en Angleterre! » Un grain de sable le faisait vaciller et changer de résolution.

Il donna une nuit encore à la vague espérance qui le berçait depuis son départ de la Malmaison. La nuit n'apporta rien que la vue du drapeau blanc des Bourbons qui flottait sur Rochefort et sur tous les caps de la côte. Il renvoya Las Cases, Savary, Lallemand au Bellérophon. Le capitaine leur dit qu'il était autorisé par son gouvernement à recevoir Napoléon et sa suite à son bord, mais qu'il ne garantissait ni sauf-conduit ni passe-port pour passer d'Angleterre aux États-Unis. « Je ne vois là » aucune garantie, » — dit Napoléon à ses amis au retour de Lallemand. — Le capitaine danois insistait pour avoir la préférence. Napoléon recueillit les avis. A l'exception

de Lallemand, tous le conjurèrent de se confier à la loyauté britannique plutôt que de courir les hasards des mers et des rivages inconnus et peut-être inhospitaliers où les vagues le ballotteraient loin des siens. Il céda à une pression évidemment trop conforme à ses propres résolutions, et, s'enfermant dans sa chambre, il écrivit au prince régent d'Angleterre la lettre suivante, où l'on retrouve, dans l'accent de Marius à Minturnes , l'intonation d'une grande âme aux prises avec les extrémités du sort :

«Altesse Royale,

» En butte aux factions qui divisent mon pays et à » l'inimitié des grandes puissances de l'Europe, j'ai ter- » miné ma carrière politique, et je viens comme Thémis- » tocle m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je me » mets sous la protection de ses lois, que je réclame de » Votre Altesse Royale, comme du plus puissant, du plus » constant et du plus généreux de mes ennemis.

» Napoléon. »

Méditée entre la patrie qui lui refusait le trône et l'Océan qui lui refusait la fuite, cette lettre, épitaphe de sa vie politique, était digne d'être inscrite sur la dernière page de sa décadence. Elle résumait avec une majesté triste et calme ce qu'il avait été et ce qu'il consentait à devenir. Maître de l'Europe , implorant l'hospitalité de l'île que l'Océan seul avait préservée de sa domination, elle faisait à la loyauté et à la générosité d'un ennemi un appel qui devait être entendu , si l'Angleterre eût apprécié plus la grandeur morale de son hospitalité que la su-

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