LIVRE VINGT-HUITIÈME
reté politique du monde. L'Angleterre seule pouvait peut-être commettre cette généreuse imprudence; mais elle faisait partie de cette croisade européenne contre l'homme qui avait subjugué et asservi le continent. On peut espérer la grandeur d'âme d'une cour, jamais d'une coalition. Les actes collectifs sont plus implacables que les actes individuels, parce que nul n'en porte la responsabilité devant le genre humain. Un homme d'État écoute quelquefois son cœur ; un congrès de rois n'écoute jamais que la politique. La vengeance conseillait les représailles, la politique autorisait les souverains à ne plus compter sur un homme qui avait déchiré le traité de Fontainebleau et était rentré l'épée à la main sur le sol et sur le trône auxquels il avait renoncé par ce traité.
On ne saurait assez déplorer, pour la majesté et pour la moralité de l'histoire, que l'Angleterre n'ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon. La grandeur est la souveraine prudence. On n'est jamais trompé par sa vertu.
Gourgaud fut chargé de cette lettre pour Londres. Ses instructions portaient qu'il s'efforcerait d'obtenir audience du prince régent, âme molle, mais loyale ; qu'il demanderait pour Napoléon une résidence à la campagne, à une distance rapprochée de Londres; que Napoléon s'engageait à y vivre en homme privé; qu'il y prendrait le nom de Muiron ou de Duroc, deux noms de compagnons de guerre qu'il avait aimés et perclus, dont il baptisait son
propre nom avec une superstition de souvenir, preuve d'une honorable tendresse d'âme ; et qu'il accepterait la surveillance d'une commission résidant auprès de lui.
Une seconde lettre, adressée au nom de l'empereur au capitaine Maitland par le maréchal du palais, Bertrand, annonçait à ce commandant que Napoléon se rendrait le lendemain, à quatre heures du matin, à bord du Bellerophon. Gourgaud et Las Cases, porteurs de ces lettres, partirent dans la soirée pour les remettre au capitaine Maitland. Ils furent à l'instant embarqués sur un bâtitiment léger qui les transporta à la côte d'Angleterre pour y accomplir leur mission.
La nuit du 15 au 16 juillet fut pleine encore pour Napoléon d'irrésolutions, d'anxiétés, de doutes et de sollicitations de la part des marins dévoués qui lui juraient de le dérober à l'infidélité de l'asile qu'il allait demander à ses ennemis. Il hésitait encore, quand le général Becker lui apprit l'arrivée à Bochefort de M. de Bigny, capitaine de frégate, neveu de l'abbé Louis, arrivant de Gand, où il avait suivi le roi, et chargé, disait-on, d'arrêter Napoléon, s'il prolongeait davantage son séjour sur une île française où il était hors la loi.
Napoléon s'habilla comme pour une des grandes solennités de sa vie, s'embarqua avec le général Becker et ses officiers dans un canot , et monta aussitôt sur le pont d'un brick français qui l'attendait pour le conduire à | l'escadre anglaise. Becker, monté avec lui sur le brick, j lui demanda la permission de l'accompagner jusqu'à son j dernier pas sur un pont français. « N'en faites rien, gé- | » nérai, » — lui répondit l'empereur avec une délicatesse j de sentiment qui attestait la sollicitude d'un homme