‹ Histoire de la RestaurationChapitre 31 sur 193 · LIVRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-HUITIÈME

d'honneur pour la renommée de son gardien, — a n'en » faites rien ; songeons à la France; si vous me suiviez » jusqu'au Bellérophon, on pourrait croire que vous m'a- » vez livré aux Anglais; c'est de ma propre volonté que » je me rends à la croisière anglaise, je ne veux pas lais- » ser peser sur la France le soupçon et l'apparence d'une » telle trahison. » Puis, tendant la main à Becker : « Em- » brassez-moi , général, lui dit-il; je vous remercie de » tous les soins que vous avez pris de moi ; je regrette de » ne vous avoir pas connu plus tôt. Adieu!... » Becker, ému jusqu'aux larmes, l'embrassa en lui souhaitant plus de bonheur qu'il n'en laissait à la patrie.

XXXIIT.

Le brick vogua rapidement vers le Bellérophon. L'empereur y fut reçu par le capitaine Maitland , ses officiers et l'équipage avec l'appareil et le respect dus à son titre, à son nom et à son infortune. Le brick s'éloigna en jetant sur la mer un dernier cri de Vive V empereur! Le drapeau blanc fut arboré sur tous les bâtiments de la rade. Le second Empire était fini. Napoléon, du haut d'un vaisseau anglais, voyait s'évanouir avec ses couleurs les dernières traces de son apparition sur le continent, incertain si le pont qu'il foulait sous ses pieds était une prison ou un asile.

L'amiral Hotham, officier de la plus haute dignité d'âme et de manières, véritable type de l'aristocratie navale de l'Angleterre par la figure et par le sentiment, aborda, quelques moments après, le Bellérophon. T] fit

demander à l'empereur, déjà enfermé dans sa chambre, la permission de lui présenter ses hommages, et s'entretint respectueusement avec lui. Le lendemain il reçut Napoléon sur son vaisseau amiral avec les honneurs dus à un souverain qui visite sa flotte. L'empereur, remonté après cette réception sur le Bellérophon, fit voile pour Torbay. Il y fut rejoint par Gourgaud, qui n'avait pu obtenir de descendre à terre et d'accomplir sa mission auprès du prince régent. Le Bellérophon alla mouiller dans la rade de Plymouth , sous les ordres de l'amiral Keith. Cet officier reçut l'empereur avec la même convenance respectueuse dont il avait été l'objet sur l'escadre de l'amiral Hotham. La curiosité des Anglais, de contempler dans le vaisseau qui portait l'empereur fugitif des Français, le monument d'une si grande vicissitude du sort, couvrait jour et nuit la rade de Plymouth d'une nuée de canots et d'embarcations. L'empressement prenait l'apparence de l'enthousiasme , les hommes sont enclins à admirer la grandeur dès qu'ils cessent de la craindre. Napoléon était la dépouille de l'Angleterre, on ne se lassait pas de le regarder. Le spectacle seul d'une telle merveille de la fortune est une date dans la vie.

La lettre de Napoléon au prince régent avait été remise au conseil des ministres à Londres. Ils ne se reconnurent pas le droit de délibérer seuls sur le sort d'un ennemi tombé dans les mains de la Grande-Bretagne, par suite d'événements de guerre faits en commun avec leurs alliés. Ils considérèrent Napoléon comme le captif de la coalition, jeté seulement en dépôt dans leurs mains; ils déclinèrent la responsabilité d'une décision, d'une captivité ou d'une hospitalité britanniques. La nécessité

Page 1