LIVRE VINGT-HUITIÈME
seule avait jeté Napoléon vaincu, à qui la terre manquait, sur le pont d'un de leurs vaisseaux. S'il s'était rendu sur le champ de bataille à un officier russe, prussien ou autrichien, auraient-ils eux-mêmes reconnu au roi de Prusse, à l'empereur de Russie ou à l'empereur d'Autriche , le droit de disposer seuls de l'ennemi commun? Évidemment non ; ils en référèrent donc aux puissances leurs alliées, qui portèrent la déclaration suivante:
« Article 1er. Napoléon Bonaparte est regardé par les «puissances signataires du traité du 20 mars dernier » comme leur prisonnier.
» Article 2. Sa garde est confiée spécialement au gou- » vernement britannique.
«Article 3. Les puissances nommeront des commis- » saires, qui résideront au lieu que le gouvernement bri- » tannique aura assigné pour le séjour de Napoléon Bo- » naparte. »
L'Angleterre, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d'un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux, dont son histoire restera teinte devant l'avenir : le rôle de livrer à l'Europe le réfugié, non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l'hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d'assigner la prison. L'Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre ; l'hospitalité, plus généreuse, aurait eu moins de probité devant les puissances , moins de sécurité devant le présent , mais plus d'humanité devant le cœur humain 9 et plus de majesté devant l'histoire.
Napoléon consuma les six jours passés dans la rade de Plymouth en conjectures sur son propre sort, en regards jetés sur la côte d'Angleterre, et en impressions de sa popularité, si puissante sur ses ennemis, qu'elle les rendait avides d'un coup d'œil à son profil dessiné sur la dunette du Bellérophon. Il mesurait sa grandeur à leur curiosité, il jouissait tristement du spectacle de lui-même. Son âme reprenait sa sérénité dans le repos. Il avait touché le fond de sa ruine , mais cette ruine était encore de la gloire.
Le 7 août, le Bellérophon le ramena à Torbay. L'amiral Cockburn l'y attendait sur le vaisseau le Northumberland. On lui demanda son épée, comme à un prisonnier de guerre. Il s'indigna , et rougit pour ses ennemis plus que pour lui-même. Les amiraux rougirent eux-mêmes, et respectèrent cette susceptibilité du guerrier. Bertrand, Sevary, Lallemand, Gourgaud, ses compagnons d'armes et de suite, furent désarmés. Napoléon, avant de quitter le vaisseau qui l'avait porté jusque-là avec ses amis, pour monter sur le Northumberland , fut contraint de congédier une partie de sa suite. Savary lui-même lui fut arraché. On ne lui laissa que Bertrand, la femme et les enfants de ce général , Las Cases et son fils , M. et madame de Montholon, Gourgaud et ses serviteurs les plus intimes. Il dit adieu à tous les autres , et recevant dans ce moment d'attendrissement la capitulation de Paris, il s'enferma seul dans la chambre du vaisseau, où on l'entendit