LIVRE VINGT-HUITIEME
pleurer. Napoléon, qui n'avait pas versé une larme sur les cadavres de quatre cent mille hommes jonchant les neiges de la Russie d'une trace de mort, sur le désastre de Leipsick , sur l'Empire perdu à Fontainebleau , sur Waterloo , tombeau de sa dernière armée , pleura de honte en lisant les détails de la seconde occupation de Paris, et en arrachant de son cœur le petit nombre d'amis, compagnons de son exil , que la dureté de ses ennemis lui enviait. Il savait déjà que le lieu assigné pour sa résidence était Tile de Sainte-Hélène.
Après avoir caché un moment ses larmes , mais sans pouvoir étouffer le bruit de ses sanglots, il reprit la majesté de son malheur, et monta sur le Northumberland. 11 prononça la protestation suivante, première représaille de son infortune contre le gouvernement anglais. C'était son appel à l'histoire. Elle doit le consigner.
« Je proteste solennellement ici , dit-il en lisant cet » acte adressé au temps, je proteste à la face du ciel et » des hommes contre la violation de mes droits les plus » sacrés, en disposant par la force de ma personne et de » ma liberté. Je suis venu librement à bord du Belléro- » phon. Je ne suis pas prisonnier ; je suis l'hôte de l'An- » gleterre.
» Aussitôt assis à bord du Bellérophon , je fus sur le » foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en » donnant des ordres au capitaine du Bellérophon de me » recevoir, ainsi que ma suite, n'a voulu que me tendre » une embûche , il a forfait à l'honneur, il a flétri son «pavillon.
» Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les «Anglais voudraient parler de leur loyauté, de leurs V. 4
» lois , de leur liberté. La foi britannique se trouverait » perdue dans l'hospitalité du Bellérophon.
» J'en appelle à l'histoire ; elle dira qu'un ennemi , » qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais , vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous » ses lois : quelle preuve plus éclatante pouvait-il don- » ner de son estime et de sa confiance ? Mais que répon- » dit-on, en Angleterre, à tant de magnanimité? On » feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, » et quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola !
» Napoléon. »
Le 8 août, dans la soirée, le Northumberland ouvrit ses voiles au vent qui allait l'emporter vers Sainte-Hélène. Au lever du soleil, le jour suivant, on apercevait encore les côtes de France. Napoléon les regarda longtemps, et s'écria, en les perdant de vue : « Adieu ! terre » des braves ! » Puis, il reprit la vie oisive et insouciante d'un passager sur un vaisseau, pendant une traversée, qui suspend l'action et qui assoupit la pensée.
Laissons-le voguer vers son île et vers sa mémoire, et reprenons le récit des événements , d'où sa grande destinée nous a distraits avec la toute-puissance des choses humaines, qui ne palpitent jamais mieux que dans le cœur d'un grand homme, vaincu et survivant à son destin.