LIVRE VINGT-NEUVIEME
avaient fait la cause d'un homme et d'un parti. La ville et le camp étaient deux patries.
Les troupes de Blûcher et de Wellington étaient entrées dans Paris, et la Chambre des représentants affectait de délibérer encore sur la Constitution , imitation puérile du Sénat de Rome attendant les Gaulois sur ses chaises curules. Quand les sénateurs tendaient la gorge aux soldats de Brennus, c'était après avoir combattu jusqu'à la porte du dernier foyer de Rome. La Chambre des représentants n'avait ni combattu , ni fourni les armes aux combattants. Elle avait siégé et discouru, indécise entre la tyrannie et la liberté, jusqu'au moment où le sort avait prononcé contre l'homme qu'elle n'avait osé ni renverser, ni soutenir. Elle n'était ni la Chambre du pays, ni la Chambre de Napoléon. Mélange confus et discord de tous les demi-partis, elle était nommée seulement par un petit nombre d'électeurs pour observer les événements plutôt que pour les dominer. Elle n'avait derrière elle ni la nation, ni l'armée. Son rôle était puéril en face de l'étranger vainqueur. Elle n'avait pas paru dans les négociations toutes militaires de Saint-Cloud. L'esprit de la France s'était retiré d'elle. Fouché, qui s'en était servi quelques jours pour intimider les velléités dictatoriales de l'empereur, en était maintenant embarrassé. Il sentait qu'après avoir congédié l'Empirç, il fallait congédier promptement devant les nouveaux maîtres ce vain simulacre de représentation.
Elle discuta en quelques heures et vota d'enthousiasme une déclaration des droits et une déclaration des principes que la fumée du canon de Blùcher allait emporter une heure après. Elle se leva tout entière devant l'ennemi absent et inattentif, comme pour porter défi au vide, et jura qu'elle saurait mourir pour l'indépendance à quatre pas des Anglais et des Prussiens, campés dans ses promenades publiques , et au bruit de ses propres soldats livrant ses murailles. Blùcher et Wellington attendaient pour les franchir que des corps d'armée plus imposants les eussent rejoints, afin d'écraser par le nombre l'imagination de Paris.
Fouché, la veille de leur entrée, se rendit, autorisé par ses collègues , au quartier général de Wellington à Neuilly. Il peignit des couleurs les plus sombres au généralissime anglais la situation de Paris et de la France; il exagéra à dessein les forces de l'opinion napoléonienne et celles du parti républicain; il atténua celles des royalistes ; il montra la nation comme un volcan mal éteint prêt à éclater sous le trône des Bourbons et sous les armées même de l'Europe, et à tout engloutir, si une main populaire et expérimentée aux révolutions ne savait, à la fois, le contenir ou l'évaporer à propos. Il se désignait suffisamment ainsi lui-même à lord Wellington comme l'homme de la circonstance et comme le génie de la transaction entre l'esprit révolutionnaire et une seconde restauration.