‹ Histoire de la RestaurationChapitre 52 sur 193 · LIVRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-NEUVIÈME

»sent qu'à leurs complices. » Pour servir, il avait bien fallu trahir! Mais la trahison, pour une si sainte cause, ne devenait-elle pas la plus mystérieuse vertu? On s'attendrissait, on s'exaltait jusqu'au mysticisme de l'admiration en parlant d'un si merveilleux jouteur de révolutions. Le journal de la cour, rédigé par les écrivains les plus confidents des pensées de l'aristocratie et de la cour, les Débats, s'humiliait devant le génie de cet homme, et montrait dans Fouché le machinateur suprême des vicissitudes des empires. « Il avait dit aux amis du roi, en » prenant congé d'eux le 20 mars : Sauvez le roi, je me » charge de sauver la monarchie. Il a tenu plus qu'il n'a- » vait promis : il a sauvé la monarchie et il ramène le roi.

»Tout s'en mêlait, » écrit M. de Chateaubriand luimême, « la religion comme l'impiété, la vertu comme le » vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger » comme le Français. On criait de toutes parts que sans » Fouché, ministre du roi, il n'y avait ni sûreté pour le » roi, ni salut pour la France; que lui seul avait empê- » ché une grande bataille ; que lui seul pouvait ache- » ver son ouvrage. » Aux bonapartistes il garantissait le pardon ; aux révolutionnaires , des concessions ; aux étrangers, l'occupation pacifique de Paris; aux royalistes, le trône; au roi lui-même, sa vie. La reconnaissance encore chaude, la complicité, l'intérêt, l'ambition, la peur, toutes les passions généreuses, cupides ou lâches du cœur humain, conspiraient en ce moment pour Fouché. L'intrigue même de ses rivaux d'ambition conspirait à son insu pour lui.

M. de Talleyrand, le chef du ministère de Louis XVIII, l'homme du congrès, le confident et le conseiller des

puissances, ne cessait d'exalter au roi, aux généraux et aux souverains coalisés, le génie de Fouché, et d'avouer, avec l'apparence de la supériorité qui reconnaît un égal, la nécessité de cet homme dans les conseils du roi. « Je » ne puis rien sans lui , disait-il ; Fouché est en ce moment » l'homme des événements. Le méconnaître, c'est se ré- » volter contre l'évidence des situations; il a la France » dans la main, il faut la prendre ou la laisser. »

Ainsi parlait M. de Talleyrand. Pourquoi parlait-il ainsi? Et croyait-il ce qu'il disait? Non. Il n'avait jamais regardé Fouché que comme un Talleyrand subalterne, révolutionnaire sorti de la lie des factions, taché de sang et marqué de ce sceau du régicide qui le rendait à jamais impropre à négocier avec les cours et à commander, au nom d'une monarchie, le respect des rois aux peuples. Il n'honorait pas sa basse et vulgaire intrigue du nom de politique ; il le regardait du haut de sa naissance comme un parvenu, il le dédaignait comme son égal, il le haïssait comme son rival, il daignait seulement l'accepter comme son instrument.

M. de Talleyrand, à titre de grand seigneur révolutionnaire, de courtisan longtemps transfuge dans la cour de Bonaparte, de prêtre ayant répudié son sacerdoce et sa foi, avait paru un scandale de la fortune à la cour et à la tète des conseils de Louis XVIII en 1814. Il avait été imposé par les événements plus qu'accepté par le roi, par les princes, les princesses, les courtisans et par l'Eu-

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