LIVRE VINGT-NEUVIÈME
si une pareille dégradation du caractère royal eût été nécessaire pour s'y asseoir, était trop cher à ce prix.
Le roi sentait toutes ces considérations, sinon par son âme, du moins par son orgueil de roi; mais il croyait que s'il ne se hâtait pas de ressaisir sa couronne, les manœuvres de Fouché, de La Fayette, de Sébastiani, les mépris de la Prusse, les faiblesses de l'empereur Alexandre pour la popularité révolutionnaire de quelques salons de Paris, et l'intérêt égoïste et caché de l'Autriche allaient la transporter à d'autres. Lord Wellington, M. de Talleyrand, les clients nombreux de Fouché dans sa cour, peut-être même M. de Vitrolles, entremetteur insinuant des royalistes à Arnouville et d'Arnouville au cabinet de Fouché, lui avaient persuadé que la coalition, à l'exception de l'Angleterre , était prête à l'abandonner à sa fortune et à couronner une autre maison.
On peut croire que le comte d'Artois lui-même, influencé par M. de Vitrolles, et sa cour particulière de gentilshommes et d'évêques, pressés de rentrer à toute condition, n'inclinaient pas moins en secret vers cette faiblesse de cour couverte du nom de nécessité, et qu'ils n'étaient pas fâchés de voir le roi accomplir, sous sa seule responsabilité, une bassesse de règne qu'ils se réservaient de flétrir et d'accuser plus tard. Le roi, qui prétendait au titre d'homme d'État, s'affligeait sans doute de cette contrainte morale qui le soumettait à un régicide ; mais, élevé à l'école de Machiavel et affectant de mépriser, pour l'intérêt de sa maison, de son trône et de son peuple, les scrupules du vulgaire, il bravait avec une certaine satisfaction d'orgueil sa propre sensibilité. Il semblait dire ainsi à M. de Tallevrand et aux hommes d'État dont
il briguait l'admiration : Je suis votre égal en indifférence pour les moyens; et aux hommes timorés de sa cour : Je suis au-dessus de vos susceptibilités timides, le trône a une morale que vous ne connaissez pas. Il oubliait que, si un souverain doit s'élever au-dessus des répugnances personnelles pour sauver son peuple, nul ne peut impunément s'élever au-dessus de la nature. La nature lui défendait de se laisser présenter à la France et porter au trône par la main de Fouché. Il y avait du sang entre le ministre et le roi.
La duchesse d'Angoulème le ressentait vivement. Elle se jeta plusieurs fois aux pieds de son oncle pour le conjurer de lui épargner cette affliction et cette honte. Elle déclara qu'aucune considération humaine, pas même l'obéissance au roi, ne la contraindrait à se rencontrer dans le palais avec un des meurtriers de son père. Elle arrosa de ses larmes les mains du roi. Il fut tendre, ému, caressant, mais inflexible. «Ma fille, lui dit-il, la poli- » tique a d'autres lois que la nature ; vous devez pleu- » rer, je dois sauver mes peuples et vous transmettre » mon trône ; ce n'est pas le roi de France qui s'oublie , » c'est le régicide qui s'humilie devant le droit de la cou- » ronne, et c'est le roi qui pardonne à de grandes fautes » rachetées par de grands services.» La princesse fut obligée de dévorer son humiliation et sa douleur, mais elle resta à la cour de son oncle. Il eût été peut-être plus filial et plus digne à elle de protester par son éloignement contre une contrainte qu'aucune ambition de règne ne pouvait imposer au cœur d'une fille.