LIVRE VINGT-NEUVIÈME
Fouché arriva à Arnouville avec M. de Talleyrand. Le roi l'attendait. Toutefois, lorsque le prince de Poix de la maison de Noailles et le capitaine de ses gardes du corps lui annoncèrent que le ministre attendait à la porte de son cabinet l'audience accordée , le roi se troubla et pâlit. L'ombre de son frère se plaça un moment dans sa pensée entre le juge de Louis XVI et lui. Il reprit sa majesté et son calme , congédia le prince de Poix et ne laissa entrer clans son cabinet que les deux hommes d'État. L'entrevue secrète, la conférence entre ces trois têtes qui représentaient trois époques si diverses : l'ancien régime, l'Empire, la révolution, et qu'une triple ambition rapprochait pour les réconcilier, n'eut d'autres témoins que les trois acteurs de cette scène. Louis XVIII, conteur comme la vieillesse, en confia depuis les détails à une personne de son intimité.
M. de Talleyrand introduisit Fouché. Le roi et le régicide se regardèrent longtemps sans parler ; le roi affectant la majesté et l'autorité du coup d'œil d'un supérieur qui consent à se laisser servir; Fouché, la timidité et l'embarras d'un coupable qui consent à se laisser par? donner, mais qui sent que ses services commandent plutôt qu'ils n'implorent le pardon. M. de Talleyrand cachait sous sa physionomie impassible la joie secrète d'humilier son maître et de protéger son rival. Il dominait l'un et l'autre en ce moment.
Il vint au secours des deux interlocuteurs en abré-
géant le cérémonial et en coupant court aux souvenirs et aux explications. Il dit au roi qu'il amenait à ses pieds dans Fouché l'homme nécessaire et dévoué qui avait le mieux secondé les événements auxquels la France devait son roi, et qui pouvait seul, dans des circonstances si difficiles, éclairer les conseils de la couronne et déjouer les trames de ses ennemis. Fouché, ressentant ou jouant une émotion qui lui enlevait toute présence d'esprit et toute attitude devant la majesté royale, se borna à s'incliner et à balbutier quelques mots embarrassés de reconnaissance et de dévouement au prince et à la monarchie, redevenus le seul salut de la France et le seul devoir de tout Français.
« J'apprécie, monsieur, » — lui dit Louis XVIII avec la majesté du rang qui s'incline devant le mérite, « j'ap- » précie très-haut les services que vous avez rendus dans » ces derniers temps à moi et à ma cause , et ceux que » vous pouvez me rendre plus que jamais dans le minis- » tère de la police que vous occupez, et je vous ai désigné » d'avance, dans ma pensée, pour ce poste, un des plus » importants de mon gouvernement. Donnez-moi les » idées sur les meilleurs moyens de pacifier mon peuple, » d'affermir mon trône, et de ramener les esprits égarés » à la monarchie légitime , seule garantie de la sécurité, j> de l'indépendance et de la liberté de mes sujets. »
Fouché, mal rassuré encore, s'inclina en signe de reconnaissance et d'acceptation de la confiance du roi , et lui faisant un tableau triste mais exagéré des animosités des factions , des ressources du bonapartisme , des agitations mal assoupies de l'esprit révolutionnaire, lui parla du rôle de Henri IV, qui n'avait conquis son peuple