LIVRE VINGT-NEUVIÈME
cabinet du roi et demanda avec instance à être introduit. Le roi, qui n'aimait pas l'écrivain et qui redoutait sa présence, de peur d'avoir à rougir devant lui de la parole qu'il venait de donner, refusa longtemps de le recevoir. Cependant, l'importune obstination de M. de Chateaubriand, son titre de membre du conseil du prince, sa fidélité , son exil volontaire et ses services à Gand , commandant au roi de derniers égards envers ce serviteur illustre, il lui ouvrit enfin son appartement.
M. de Chateaubriand, avec toutes les marques de respectueux attachement à sa personne et à sa maison , lui dit ce qu'il venait d'apprendre et ce qu'il se refusait à croire. Il le supplia, par les mânes de son frère, par l'honneur de sa maison , par le soin de sa mémoire , de préserver l'histoire de son règne d'une concession que ses ennemis appelleraient une ignominie. Il lui représenta la consternation des royalistes, apprenant que le juge qui avait condamné Louis XVI à l'échafaud siégerait en face du roi, frère de Louis XVI, dans les conseils et dans les palais même de sa victime. Il ouvrit devant lui le cœur de madame la duchesse d'Angoulème, pour en arracher les cris d'indignation et de douleur que le respect y contiendrait sans doute devant lui, mais qui éclateraient devant l'ombre de son père et devant Dieu! Il n'obtint qu'un impassible silence et des signes de résolution arrêtée sur les traits et dans les gestes du roi.
«Cela est nécessaire, monsieur, dit sévèrement le » prince ; aucun bon Français ne peut avoir la préten- » tion de sentir plus fortement la nécessité et la douleur » vaincue par le devoir envers son peuple, que le roi! — » Ah ! s'écria Chateaubriand, si le trône lui-même était,
» en effet, le prix d'un tel sacrifice, il conviendrait sur- » tout à un prince si éclairé et si noble que vous de sa- » crifier un trône à la vertu! » Il voulait insister encore; le roi, poussé par l'importunité et l'impatience , et aussi embarrassé de refuser que de répondre, lui montra la porte du geste en s'écriant : « Sortez , monsieur ! » Chateaubriand s'inclina avec douleur, et sortit en emportant dans son cœur un murmure qui ne s'y apaisa jamais.
Fouché , rentré à Paris , concerta dans la soirée , avec ses nouveaux collègues, les mesures secrètes à prendre pendant la nuit pour la rentrée du roi le lendemain. Une grande agitation remuait Paris comme aux approches d'un dénoûment qui va décider du sort de tous. Les faubourgs étaient pleins de groupes qui insultaient les royalistes allant à Arnouville, et qui menaçaient de fermer la capitale à un roi ramené par les troupes qui avaient combattu contre leurs frères. On arborait, on abattait, on injuriait le drapeau blanc. Des bandes répandues dans les rues demandaient la tète des traîtres. xLa garde nationale, patiente mais peu nombreuse, contenait avec peine ces émotions.
Les Chambres juraient de mourir à leur poste , si les proclamations royales ne contenaient pas les garanties promises tous les jours par Fouché pour les endormir. Le conseil de gouvernement, sentant l'impossibilité de résister et la honte de céder, feignait de sympathiser avec ces exigences de la population militaire et des