LIVRE VINGT-HUITIEME
faire apparaître ou soupçonner Dupin. c< Le pire des » dangers, dit-il en finissant, entre tant d'opinions qui » nous divisent , c'est de découvrir la patrie par nos hé- » sitations. Prononçons-nous pour Napoléon II. » Après cette conclusion, qui enthousiasma le parti bonapartiste, l'orateur lut un projet de déclaration dans ce sens, mais dont le texte ambigu et indécis semblait plutôt un ajournement de la reconnaissance d'un autre gouvernement que la proclamation du gouvernement de Napoléon IL Les assemblées s'évadent toujours avec bonheur d'une situation extrême par une de ces issues ouvertes à tous les partis. Manuel avait simplement sauvé l'honneur des partisans obstinés de l'empereur, en achevant en réalité leur déroute.
Fouché, en apparence vaincu, triompha. L'empereur, forcé de paraître satisfait, fut contraint de céder enfin la place au prétendu gouvernement de son fils et de quitter l'Elysée et Paris. Déjà le représentant Duchesne demandait à la tribune qu'on le sommât de s'éloigner. Des avis sinistres lui arrivaient de toutes parts sur le danger qu'il courait en prolongeant son séjour dans ce palais. Soit manœuvres secrètes de la police de Fouché pour l'intimider, soit zèle ombrageux de ses adhérents pour préserver ses jours, on ne cessait de l'assiéger de soupçons, de lui montrer le cachot, l'enlèvement, le poignard ou le poison en perspective.
L'Etat, en effet, ne pouvait pas, en présence de l'ennemi aux portes et des factions dans l'intérieur, supporter impunément deux maîtres. L'Elysée était devenu une solitude; un seul vétéran en gardait la porte. La moindre émotion des partis pouvait la forcer. L'empereur sentit
enfin la nécessité d'abandonner une capitale inquiète de sa présence, et qui après l'avoir accueilli, l'abandonnait à son isolement.
Tl fit brûler en sa présence, par ses aides de camp et ses secrétaires, tous les papiers qu'il avait reçus depuis le 20 mars et qui pouvaient servir de texte à des accusations de complicité dans son retour. Il ne réserva que ses correspondances de famille.
Le 25 , à midi, il partit de l'Elysée pour son habitation de la Malmaison, séjour de ses plus belles années de puissance , de gloire et de bonheur, plein aujourd'hui du deuil de sa fortune et des amers souvenirs de sa première femme, l'impératrice Joséphine Beauharnais, qui venait d'y mourir. Sa belle-fille, Hortense Beauharnais, qu'il avait assez aimée pour la couronner sur le trône de Hollande et pour destiner l'Empire à son fils , l'avait précédé et l'attendait à la Malmaison ; femme qu'il avait protégée enfant, qu'il avait faite reine, mais dont il avait répudié la mère. Elle avait sollicité de Louis XV1IÏ , après la première abdication, le titre de duchesse de Saint-Leu et la liberté de résider dans la patrie. Elle avait aspiré au retour de Napoléon , entretenu le fanatisme de l'Empire, par sensibilité ou par ambition, dans l'âme des jeunes officiers dont elle était entourée; mais, fidèle au moins à sa disgrâce , elle se dévouait à lui adoucir les dernières heures de la séparation , et elle l'aidait à descendre avec moins de rudesse du faîte des trônes où lui-