LIVRE VINGT-HUiTIÈME
même l'avait portée. La mère lui avait aplani le chemin de la toute-puissance , la fille lui aplanissait celui de l'exil.
Les lieux retrempent les âmes dans les souvenirs. L'empereur, que ses biographes les plus complaisants et ses affidés les plus assidus dépeignent tous comme atteint, depuis Waterloo , d'une sorte de stupeur morale , attestée par tant de langueurs , d'incertitudes , d'irrésolutions et de soubresauts depuis le champ de bataille jusqu'au moment de son départ de l'Elysée, parut reprendre dans la demeure de sa jeunesse la trempe usée de son âme, la résolution de son esprit, la vigueur de son corps. a II n'avait pas assez appris , » — dit son secrétaire intime et son historien domestique, — ce à lutter de bonne » heure contre l'adversité. » La prospérité l'avait saisi au berceau et suivi jusqu'aux sommets du bonheur humain. Il n'avait que la moitié de l'éducation des événements sur les grands hommes; les déceptions et les châtiments lui avaient manqué.
Il se retrouva à la Malmaison dans les murs de la demeure de sa gloire, dans les jardins de ses délassements, dans la solitude et dans le silence de sa retraite, dans le sein de la sollicitude et de la tendresse d'une fille d'adoption. Il laissa sa fortune s'en aller à Paris comme elle voulait, sous le souffle de Fouché et des événements, sans regarder davantage derrière lui. Les premières journées furent toutes à l'oubli du présent et à la mé-
moire lointaine. Son âme se détendit , soulagée du poids du monde et de sa propre destinée. Ainsi est fait l'homme, heureux de porter , heureux de déposer quand le poids l'écrase. Ses confidents et Hortense le retrouvèrent tels qu'ils l'avaient toujours rêvé.
Cependant une journée et une nuit passées dans ce séjour, plein aussi de ses souvenirs militaires du Consulat , lui rendirent le sentiment de cette armée dont il avait été le héros. Il ne voulut pas quitter la patrie sans avoir adressé une dernière fois à ses compagnons d'armes des adieux plus tristes et plus éternels que ceux de Fontainebleau. L'écho de sa voix dans les camps lui complaisait même après avoir quitté le commandement et l'Empire. Il s'enferma dans son cabinet et il écrivit une adresse à l'armée de Paris. Mais cette adresse conservait trop encore l'accent de l'empereur et le ton habituel de la souveraineté, pour qu'elle ne parût pas à ses confidents un retour sur son abdication et une menace au gouvernement et aux Chambres. Ils lui en firent l'observation et il fut forcé d'y condescendre. L'acte en luimême était hardi dans un homme qui n'était plus qu'un citoyen sans titre et un général sans commandement. On pouvait le tolérer par considération pour la nouveauté de la vie privée dans cet homme qui n'avait jamais, depuis vingt ans , été l'égal d'un autre ; il ne fallait pas l'aggraver par le ton de maître qui ne convenait plus au souverain déchu, Il modifia patiemment les termes de