LIVRE VINGT-NEUV IÈME
étaient finis pour les républicains, pour les fidèles de Napoléon, pour les partisans de Napoléon II, pour les constitutionnels, dont ils livraient les garanties, pour tout le monde. Ils n'avaient plus qu'à disparaître de toutes les scènes. La dernière ressemblait à une scène de comédie, dénouant une des grandes tragédies de l'histoire : les triumvirs de la République , de l'Empire et de Napoléon II , dissous et congédiés par Figaro. L'histoire a des pages où Tacite doit remettre la plume à Térence , à Molière, à Beaumarchais.
Cambacérès, bonapartiste malgré lui pendant les centjours , favori épouvanté de sa faveur, et désirant l'obscurité comme un autre désire les grands rôles, pour y abriter sa timidité et sa fortune, présidait la Chambre des pairs quand le message du gouvernement lui fut apporté. Il le lut avec résignation devant ses collègues. Le silence l'accueillit, et le vide se fit dans l'enceinte par ces sénateurs accoutumés à suivre les obsèques de tant de gouvernements , et à se tourner les premiers au soleil levant de toutes les faveurs et de toutes les servilités.
A la Chambre des représentants , les bonapartistes , les républicains et ceux qui affectaient, sous l'inspiration de Fouché, l'attitude de l'expectative et de l'espérance, protestèrent, par quelques murmures et par quelques vaines exclamations, contre la violence faite à leur mandat. Manuel interrompit la discussion spéculative de la Constitution pour affirmer à la Chambre que les armées
étrangères elles-mêmes, intimidées par la sainteté de la représentation nationale, laisseraient leur délibération se continuer solennellement au bruit des armes, et que, dans le cas où la violence oserait attenter à leurs fonctions, ils diraient comme Mirabeau à l'Assemblée constituante : ((Nous sommes ici par la volonté du peuple; » nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ! »
Mais le soir, à la réunion des ministres chez M. de Talleyrand, Fouché ayant témoigné l'embarras qu'il éprouvait à congédier la Chambre des représentants, dont la présence avait l'air d'opposer gouvernement à gouvernement, sans employer les baïonnettes des étrangers et sans exécuter une de ces scènes tachées de sang et vengeresses de paroles qui retentissent et qui protestent dangereusement dans l'histoire contre un gouvernement, M. Decazes, pressé par son royalisme et par son zèle, s'approcha de Fouché et lui dit avec assurance :
« Ce sera moi , si vous voulez , qui vous débarrasserai » de l'Assemblée ; vous n'avez qu'à m'en donner l'ordre, »je réponds de tout.» Fouché, ravi, écrivit l'ordre à l'instant sur la table de M. de Talleyrand, et le remit à M. Decazes, en le félicitant de son assurance.
Le jeune homme sortit, rassembla chez lui quelques gardes nationaux affidés, dont le royalisme lui était connu, les chargea de rassembler dans la nuit les gardes nationaux de leurs légions dont ils étaient sûrs , et de s'emparer avant le jour de l'enceinte de la Chambre, dont ils interdiraient, au nom du gouvernement du roi, les portes aux députés. Cet ordre fut exécuté avec le zèle que l'opinion et le triomphe prochain d'un gouvernement naissant donnent toujours en France à ses partisans. Les