LIVRE TRENTIEME
Moreau, cher à l'armée, agréable aux Bourbons par l'antipathie des hommes de ce parti contre l'Empire , hérissait de ses baïonnettes neutres et pacifiques les rues par lesquelles devait passer le cortège. D'innombrables colonnes de bourgeoisie désarmée, de jeunesse royaliste et d'artisans, se succédaient dans le faubourg Saint-Denis, se précipitant spontanément au-devant de Louis XVIII, aux cris de Vive le roi! et au chant populaire de Vive Henri IV! Ce peuple, par son concours, par sa masse et par ses démonstrations, semblait vouloir dérober à ce prince et se dérober à soi-même l'aspect des armées étrangères dont la vue humiliait et attristait ce retour. Il voulait prouver qu'entre le roi et Paris il n'y avait eu qu'un homme et ses satellites , et qu'une fois cet homme disparu et son armée écartée, le peuple et le roi s'embrassaient par l'élan naturel d'un père vers ses enfants, des enfants vers leur père. La population de Paris , si froide , si muette et si absente au 20 mars, se vengeait de cette journée et protestait tardivement contre l'oppression que l'armée lui avait fait subir.
Le roi parut, à trois heures, à la barrière Saint-Denis. Il était entouré du comte d'Artois à cheval à la portière de sa voiture, du duc de Berry, son neveu, à l'autre portière; des maréchaux Marmont , Oudinot, Victor, Macdonald, Gouvion-Saint-Cyr, du duc de Feltre, des gêné* raux Maison, Villate, Dessolles; les uns compagnons de son court exil à Gand, les autres restés fidèles à leurs
devoirs et à leurs serments pendant {Interrègne. La maison militaire du roi et des princes, les gardes du corps, les mousquetaires , les chevau-légers de la garde , les volontaires royaux, les grenadiers de LaRochejaquelein, qui formaient la petite armée du prince à Alost , et qui s'étaient grossis et reformés sur la trace du roi depuis sa rentrée en France, marchaient à sa suite, saluant la garde nationale, composée de leurs amis, de leurs pères, de leurs frères, et salués par elle comme des hôtes impatiemment attendus au foyer de la patrie. Cette escorte toute française donnait du moins à ce retour une physionomie nationale. Ce n'était ni l'étranger, ni la guerre civile qui triomphait dans cet embrassement de Paris et des Bourbons; cette fois c'étaient des proscrits volontaires qui n'avaient pas tiré l'épée contre leur patrie, mais qui, éloignés d'elle, un moment, par leur fidélité, en recevaient la récompense dans l'accueil libre et cordial du peuple affranchi de la compression des soldats. La réception du roi en 1814 avait été plus pleine de curiosité, celle-ci d'émotion et d'attendrissement. Les larmes coulaient sur beaucoup de visages. On avait été si malheureux des deux côtés , on était si pressé de réparer et d'oublier en commun le grand désastre ! Le roi cachait l'étranger; on se réfugiait en lui pour retrouver la patrie dans un homme.
Fouché avait rappelé à la préfecture de Paris M. de Chabrol , homme d'une grave popularité , le même qui avait présenté à Louis XVIII les clefs de Paris en 1814,