LIVRE VINGT-HUITIÈME
cette adresse, et l'envoya ainsi modifiée aux journaux de Paris :
« Soldats !
» Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloi- » gner de la brave armée française, j'emporte avec moi » l'heureuse certitude qu'elle justifiera , par les services » éminents que la patrie attend d'elle, les éloges que nos » ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.
» Soldats, je suivrai vos pas, quoique absent. Je con- » nais tous les corps , et aucun d'eux ne remportera un » avantage signalé sur l'ennemi que je ne rende justice » au courage qu'il aura déployé. Vous et moi, nous avons » été calomniés. Des hommes indignes d'apprécier vos » travaux ont vu , dans les marques d'attachement que » vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; » que vos succès futurs leur apprennent que c'était la pa- » trie par-dessus tout que vous serviez en m'obéissant , » et que si j'ai quelque part à votre affection, je la dois à » mon ardent amour pour la France , notre mère com- » mune. Soldats, encore quelques efforts, et la coalition » est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que » vous allez porter.
» Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez » jusqu'à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt » ans, et vous serez invincibles. »
Cette proclamation jurait trop avec les circonstances pour produire un grand retentissement parmi les troupes»
C'était l'accent de la victoire dans la bouche du chef vaincu et abattu. Promettre la dissolution de la coalition, pour prix de quelques derniers efforts , à un peuple dont l'armée sans chef était elle-même dissoute, et dont l'empereur venait de jeter son épée et de remettre son sceptre à ses ennemis , c'était une dérision qu'on ne pouvait respecter que dans un homme privé de son génie par l'excès de l'adversité. Le gouvernement, à qui on transmit de l'Elysée cette adresse , la reçut avec dédain et ne permit pas qu'elle fût publiée.
L'empereur, s'étant informé plusieurs fois, le lendemain, de l'effet de son adresse à l'armée, et ayant appris par ses aides de camp l'indifférence avec laquelle elle avait été reçue par Fouché et par ses collègues, fut obligé de dévorer en silence cet outrage. C'était la première fois que cette voix qui avait ébranlé le monde ne trouvait pas un écho dans Paris pour la répéter*.
L'empereur était à peine parti pour la Malmaison que Fouché et les membres de la commission , obéissant en cela aux vœux des Chambres et de l'opinion, nommèrent des plénipotentiaires chargés d'aller négocier une suspension d'hostilités ou la paix au quartier général de Wellington et de Blûcher. Ces plénipotentiaires étaient habilement choisis parmi les hommes importants des deux Chambres qui s'étaient montrés depuis ses revers les plus hostiles à Napoléon et à sa famille, et qui donnaient cependant par leurs antécédents et par leurs opi-