LIVRE TRENTIEME
tions, longtemps éprouvé et ballotté par elles, témoin des fautes et des ruines de Louis XVI, son frère ; profondément convaincu de l'incapacité politique de son autre frère , le comte d'Artois ; dominant , par l'ascendant de l'esprit, de l'âge et du trône, ses deux neveux et sa nièce, il se croyait certain de faire sentir son inflexible supériorité à tous les partis, de contenir les uns en intimidant les autres.
Telle était l'opinion que Louis XVIII avait des autres et de lui-même, et cette opinion n'était pas sans excuse dans sa nature et dans son intelligence. Il avait la première condition d'un roi : il affectait de croire dans la divinité de son droit , et il croyait véritablement en luimême.
Mais, bien que la seconde chute de Napoléon et le second anéantissement de la France eussent immensément aplani pour le roi les difficultés de régner, et bien que la France n'eût alors à choisir pour se relever du 20 mars qu'entre les Bourbons ou la mort, quelque chose trahissait même dans leur rappel l'incompatibilité qui existait depuis 1789 entre la France nouvelle et la dynastie de l'ancien régime. Louis XVIII rentrait dans le palais de ses pères , mais il y rentrait appuyé d'une main sur un évêque sécularisé, marié, transfuge de son église, négociateur de la révolution en 92, ministre, favori, complice peut-être de Napoléon, et appuyé de l'autre main sur un régicide révolté la veille contre lui, et qui ne lui rouvrait
les portes de son palais qu'à la condition d'en chasser les amis de sa jeunesse , et d'y faire régner encore la révolution sous son nom.
M. de Blacas éloigné, Talleyrand et Fouché, jugés nécessaires par le roi pour y représenter les garants de la révolution dans son conseil , disaient assez quel était le vainqueur, quel était le vaincu, de l'esprit ancien ou de l'esprit moderne, même sur un sol occupé et dominé par un million d'ennemis. Ces deux hommes , placés par la destinée comme une dérision vivante aux deux côtés du prince légitime, humiliaient le triomphe. Ils ressemblaient aux insulteurs antiques placés derrière les ovations de Rome pour rappeler au vainqueur qu'il était homme et au roi qu'il était amnistié. Louis XVIII avait assez d'intelligence pour comprendre ce symbole, assez d'orgueil pour le ressentir, assez d'ambition pour le subir , assez de sagesse pour l'interpréter dans son nouveau règne. Son conseil s'ouvrit en sa présence le lendemain.
Trois hommes conspiraient déjà dans ce conseil du gouvernement royal les uns contre les autres, s'associant un moment par une nécessité qui simulait la concorde des idées: M. de Talleyrand contre Fouché, Fouché contre M. de Talleyrand, et le Roi contre tous les deux. M. de Talleyrand avait trop de pénétration naturelle pour ne pas comprendre qu'en introduisant Fouché dans le conseil du roi, il avait pris ce ministre au piège de