‹ Histoire de la RestaurationChapitre 75 sur 193 · LIVRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIEME

son ambition,, et que le scandale de sa situation l'engloutirait avant peu de temps. Il chargeait le temps de le débarrasser de ce rival.

Fouché, en effet , avait eu , en se précipitant dans le ministère du roi après sa rentrée, une étourderie d'ambition qui attestait en lui plus de manie d'importance que de vrai génie des situations. Son rôle, de quelque façon qu'on le juge, devait être fini aussitôt qu'il aurait replacé le roi sur son trône. Une grande individualité reléguée des affaires et décorée de quelque vain titre sans fonction, ou une grande ambassade dans une cour lointaine, étaient le seul avenir qui lui fût désormais permis. Sa récompense était dans la satisfaction d'amour-propre que sa supériorité d'audace et d'intrigue lui avait donnée sur trois époques : proconsul sous la Convention , ministre sous le destructeur de la République, arbitre de deux règnes et maître de deux révolutions sous le second Empire, mauvais génie de Napoléon, modérateur de la crise du 20 mars, restaurateur de ces Bourbons qu'il avait dédaignés et proscrits , nécessaire au roi après lui avoir été terrible , homme retiré de la scène où il ne restait plus rien à jouer que l'histoire.

Mais, pour étonner l'histoire par une intrépidité d'inconséquence de plus, il avait voulu être le ministre des Bourbons sans transition d'époque et de circonstances ; Fouché du lendemain rejetant insolemment son costume révolutionnaire et se retournant dans le costume de cour contre le Fouché de la veille. Outre que ce cynisme de versatilité dégradait l'homme et ne laissait d'alternative en le regardant qu'entre le rire et l'indignation , la situai tion qu'abordait Fouché était impossible au génie même

cle l'insolence et de l'intrigue. Elle devait en peu de jours s'écrouler sous lui.

S'il se rendait agréable aux Bourbons en servant leurs ressentiments et en se faisant l'instrument de leur politique, il devenait le proscripteur de ses propres complices, et par là même il perdait toute popularité et toute importance dans le parti de la révolution ; et s'il ménageait la révolution, l'Empire et ses complices de 1793 et du 20 mars, il devenait à l'instant suspect au roi et à son parti. Dans ces deux hypothèses, il était perdu. Il se flattait sans doute de se maintenir en équilibre sur les deux factions qui allaient se disputer la France, de dominer le parti de la cour par l'intimidation du parti de l'armée, et de gouverner le parti de l'armée par l'intimidation du parti de la cour , montrant aux uns la révolution prête à renaître , aux autres la vengeance des royalistes prête à les anéantir, et se donnant ainsi l'apparence de tout contenir par sa seule dextérité. Ce rôle eût été possible en 1814 pour un homme d'État, quand les armées étrangères s'étaient retirées, et que le roi restait seul et inconnu en face de son peuple. Il ne l'était plus en 1815, quand les puissances étrangères, présentes et armées autour du trône et sur tous les points du sol , répondaient au roi de la soumission de son peuple et de l'immobilité de la révolution. Ces puissances ne permettaient pas aux royalistes de craindre les mouvements d'opinion ou de démonstration révolutionnaires pendant qu'elles étaient campées pour plusieurs années sur le territoire, et elles brisaient ainsi le levier simulé de Fouché dans ses mains. Le roi ne l'avait évidemment pris que comme parlementaire d'un moment entre lui et

Page 1