LIVRE TRENTIÈME
les restes de l'insurrection bonapartiste, décidé à le congédier aussitôt qu'il serait entré dans sa capitale, qu'il aurait licencié l'armée, proscrit les coupables, et raffermi son trône sous ses pieds.
Par quel aveuglement d'esprit un homme aussi intelligent d'instinct et aussi expérimenté des réactions que Fouché put -il croire à la reconnaissance des cours, à sa propre nécessité et à la solidité du pouvoir d'un juge de Louis XVI dans le palais même de ce roi , et au milieu de ses frères, de ses neveux, de ses vengeurs? Cela ne s'explique par aucune combinaison d'un esprit sain. On ne peut l'expliquer que par cet esprit de vertige qui saisit à certains moments les ambitieux comme les rois , qui dérobe à leurs yeux ce que tout le monde voit clairement à côté d'eux, qui les prend dans leurs propres pièges, et qui les punit par leurs propres succès. Les grands vices n'ont pas plus le privilège de l'infaillibilité que les grandes vertus. Les hommes, même quand ils sont pervers, sont des hommes. Ils trébuchent dans leurs intrigues, trompés par leur cupidité , comme les meilleurs trébuchent dans leur candeur, trompés quelquefois par leurs vertus. Tout finit pour tous par une décadence ou par une chute, c'est la loi des choses humaines. Seulement, la postérité relève les uns dans son estime , et laisse les autres illustres encore, mais illustres par son mépris. Tel fut Fouché.
L'orgueil de son triomphe l'enivrait. Il continuait à parler du roi avec une légèreté et un dédain que ce prince
ne pouvait ignorer, comme s'il eût joui d'humilier son maître. «Tout ce qu'ont fait les Bourbons jusqu'ici n'a » été que le contre-sens des intérêts et de la gloire de la » France. Ils voulaient placer la contre-révolution sur le » trône, ils le veulent toujours, mais je suis là !... Je m'y » opposerai de tout mon pouvoir. On a parlé de leur x> substituer un prince étranger ! Eh bien ! cela est vrai : » prince étranger, d'Orléans, régence, il n'y a rien que o le parti constitutionnel ne préférât accepter des puis- »sances à eux; en ce cas, du moins, on aurait exigé » que les droits du peuple fussent reconnus. On parle » de guerre civile ! Si elle éclatait, les Bourbons n'auraient » dans soixante départements qu'une poignée de roya- » listes à opposer à la masse du peuple. Tirez de mes » paroles les conséquences que vous voudrez , » — ajoutat-il en défiant l'indiscrétion de ses interlocuteurs, — « cela m'est indifférent ! »
Il se croyait sûr de retrouver dans une Chambre nouvelle une majorité, sinon révolutionnaire, au moins constitutionnelle, qui lui servirait de point d'appui contre la cour, Chambre qu'il gouvernerait par ses intrigues et par sesaffidés, comme il avait fait de la Chambre des cent -jours, et qui l'aiderait à intimider le royalisme et à dominer la cour et le roi.
M. de Talleyrand, qui avait besoin du même point d'appui contre les disgrâces plus éloignées, mais certaines aussi dont il se sentait menacé par l'esprit de cour, sans contre -poids clans l'opinion, avait les mêmes espérances dans une représentation du pays. Ces deux ministres, d'accord par cet intérêt commun, agitèrent immédiate-! ment dans le conseil du roi la question de la prompte