LIVRE TRENTIÈME. H
On comprenait, sans qu'il les achevât, les derniers mots du généralissime. Le roi était déjà opprimé et même insulté dans Paris par les insolentes représailles de Bliicher. Le pont d'Iéna, en face du Champ-de-Mars , dénoncé par ce barbare à ses soldats , miné , chargé de poudre pour ensevelir avec le nom de ce monument le nom de la bataille qui avait anéanti la Prusse, n'avait été sauvé que par la supplication du roi à l'empereur Alexandre, et par l'affectation, plus théâtrale que sensée, que le roi avait affichée en menaçant d'aller se placer luimême sur ce pont, à l'heure de l'explosion, afin de périr avec un monument de son royaume couvert de sa majesté et de sa vie.
Les monuments des arts, bronzes, marbres, tableaux, statues , chars antiques , dépouilles des nations , des capitales, des palais, des musées, des bibliothèques de l'Europe, accumulés dans le Louvre et sur nos places publiques par la victoire , étaient revendiqués et repris en plein jour, à main armée, par les soldats des peuples et des princes sur qui ils avaient été conquis. La conquête enlevait ce qu'avait enlevé la conquête. Ces trophées repassaient de Paris à Rome, à Florence, à Vienne, à Berlin, à Turin, à Madrid. Ce n'étaient pas des propriétés, c'étaient des dépouilles. La vicissitude du sort faisait tout le droit des possesseurs. L'impartiale équité ne pouvait accuser légitimement les anciens propriétaires de ces chefs-d'œuvre de les ressaisir et de rapporter à
leurs capitales et à leur patrie les trésors qui leur avaient été ravis. L'épée avait été le seul titre; elle était à son tour, non un talion, — car on respectait les propriétés françaises et les monuments nationaux , — ■ mais la restitution violente des dépouilles. La conscience le sentait; mais l'orgueil national murmurait jusqu'à faire craindre un soulèvement désespéré dans Paris.
Le génie aussi artiste que militaire de la France s'était attaché à ces toiles, à ces marbres, aux bronzes avec plus de passion et avec une passion plus noble qu'à des trésors et à des territoires. Il lui était moins amer et il lui semblait moins humiliant de céder des provinces et des royaumes que des tableaux ou des statues. Le peuple croyait qu'on lui saccageait ses foyers, et que son mobilier national, troqué à l'encan entre des soldats barbares, allait attester à jamais à l'Europe sa défaite et son humiliation. Les peintres et les statuaires s'indignaient. La poésie pleura dans les élégies à la fois tristes et vengeresses de Casimir Delavigne, appelées Masséniennes , la dévastation du Louvre et l'émigration des déesses et des dieux de pierre.
M. de Talleyrand avait trop le sentiment de la situation et l'habitude de discuter les questions de droit public pour contester aux alliés cette restitution qu'ils se faisaient de leurs propres mains. Il n'aurait eu que clés sophismes à opposer à des raisons. Il ferma les yeux pendant l'enlèvement de ces dépouilles. Il méprisa les murmures du peuple, et, comme s'il eût dédaigné de s'émouvoir pour si peu, il affecta de répondre à ceux qui venaient l'avertir de l'émotion de la capitale et le prier d'intervenir au nom de la France et du roi : « Ce n'est