LIVRE TRENTIEME
mise tout entière sous les armes et en mouvement, continuait à déborder de toutes les frontières sur le territoire. Nos provinces pouvaient à peine contenir ce reflux des nations, pressées de venir, même après la lutte terminée, se venger de la terreur que le débarquement de Napoléon avait inspirée au monde. Les alliés se partageaient l'espace sur le sol. Les Anglais, les Belges, les Hollandais , les Hanovriens s'étaient distribué toutes les villes et toutes les provinces qui s'étendent entre Paris et la frontière de Belgique. Les Prussiens campaient en masse dans Paris, et refluaient de là entre la Loire et l'Océan. Les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois étaient cantonnés dans la Bourgogne, le Nivernais, le Lyonnais, le Dauphiné. L'armée autrichienne et piémontaise d'Italie était descendue en Provence et dans le Languedoc. Les Busses couvraient de leurs nombreux corps d'armée la Lorraine et la Champagne ; les Saxons et les Badois, l'Alsace; les Hongrois, les bords de la Méditerranée; les Espagnols, les flancs des Pyrénées françaises, la Navarre et le Roussillon.
Jamais, depuis les grandes invasions des Barbares qui avaient refoulé les populations primitives en les remplaçant sur le sol , une telle inondation des nations en armes n'avait submergé le territoire français. Les plaintes du peuple s'élevaient de toutes parts contre l'homme dont l'impatience de reconquérir le trône avait rouvert ces écluses de peuples et donné au monde le prétexte de ce débordement universel.
Le roi, avec un territoire ainsi envahi sous les pieds, et avec un peuple divisé d'opinion, épuisé d'or et de sang, désarmé , expulsé de ses forteresses , occupé dans sa capitale et dans tous ses grands centres d'énergie , comme Lyon, Strasbourg, Lille; insurgé dans le Midi et dans l'Ouest pour sa cause, frémissant dans l'Est et derrière la Loire pour la cause de son ennemi, ne pouvait que gémir et subir.
Un acte d'énergie désespéré pouvait, disait-on, le jeter lui-même au sein de l'armée de la Loire, qui, recrutée par les Vendéens et confondant en un seul patriotisme les deux drapeaux , aurait imposé respect et modération aux alliés. Mais ce plan, rêvé par quelques généraux de l'armée de la Loire et par quelques chefs vendéens pressés de prendre leur part de patriotisme dans les calamités de la France, n'était qu'une chimère qui s'évanouissait à la première réflexion. Abandonner Paris , c'était abandonner le trône. Après avoir quitté les trois quarts des provinces françaises et la capitale, il fallait les reconquérir sur plus d'un million d'étrangers , maîtres des places fortes, des armes, des trésors, des impôts, Avec quelle force le roi pouvait-il tenter une telle entreprise? Avec quarante ou cinquante mille hommes, débris de l'armée de Napoléon, et avec quelques milliers de paysans bretons pour auxiliaires. Et à supposer un succès impossible, dans quel état le roi aurait-il retrouvé son royaume, ravagé et mis en pièces par ces millions d'ennemis! La
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France entière eût été changée en un champ de bataille après la lutte. C'était lui proposer l'incendie de son royaume par sa propre main. Rien n'était possible pour le roi après Waterloo et la soumission de Paris, que de se retirer du trône pour ne pas assister à l'oppression de son royaume, ou de traiter en son propre nom et au nom de son peuple avec les alliés , pour réduire la rançon et adoucir les rigueurs inséparables de l'occupation; rôle triste, mais nécessaire, dont la nation sentait la nécessité, excusait les rigueurs et remerciait au fond de l'âme son malheureux roi.
Mais la présence de cette armée de Napoléon, quoique soumise maintenant au roi , réunie sur un seul point du royaume, derrière un grand fleuve, adossée à des provinces belliqueuses, comme la Bretagne et l'Auvergne, alarmait néanmoins encore les puissances. Le conseil des souverains exigea du roi son licenciement.
« Le traité d'alliance conclu à Vienne entre les puis- »sances,» — écrivit le plénipotentiaire russe, M. de Nesselrode, à M. de ïalleyrand, — a a été conclu contre » Bonaparte et ses adhérents , et surtout contre l'armée » française , dont l'ambition désordonnée et la soif insa- » tiable de conquêtes ont plusieurs fois troublé l'Europe. » Déterminés par le besoin de la paix universelle, l'em- » pereur de Russie et ses alliés font une condition impé- » rative du licenciement de cette armée, autant dans l'in- » térêt du roi de France que dans l'intérêt du repos des » peuples. »
Le roi, qui ne pouvait voir dans l'armée de Bonaparte qu'un reste de prétoriens où se perpétuerait le fanatisme de son compétiteur au trône , et l'opposition à sa race et à son règne , devait désirer vivement lui-même le licenciement de cette armée, et sa transformation en une armée territoriale et royaliste. Il se hâta d'obtempérer à l'injonction des puissances , conforme en tout à ses propres intérêts.
Le licenciement de l'armée de la Loire fut prononcé. Les régiments furent organisés en quatre-vingt-six légions départementales de trois bataillons, et en cinquantedeux régiments de cavalerie et d'artillerie. Pour détruire l'esprit de corps, cette tradition inextirpable des troupes qui survit aux hommes, et qui revit dans le drapeau et dans le nom des cadres armés, chacune des légions dut être composée de soldats nés dans le département dont la légion portait le nom , moyen excellent d'étouffer le bonapartisme dans ces corps et de lui substituer l'esprit de la contrée à laquelle ils appartenaient. C'était un moyen habile d'avoir des légions royalistes au moins dans le Midi et dans l'Ouest, mais un élément, certain aussi , de guerre civile en cas de conflit d'opinion entre les différentes parties de la France ; une institution funeste encore sous un autre rapport, parce qu'elle était dans son essence plus fédérative que nationale, et parce qu'en créant l'esprit de province dans les membres de l'armée, elle tendait à affaiblir l'esprit d'unité nationale, qui en fait la force contre les factions et contre l'étranger.
Le maréchal Macdonald fut chargé du licenciement: et de la réorganisation de l'armée.