‹ Histoire de la RestaurationChapitre 85 sur 193 · LIVRE TRENTIÈME. i · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIÈME. i

plus dignes conditions. Les inspirations de l'honneur sont les seules sures clans des extrémités semblables. Se déclarer prisonniers de l'Europe valait mieux pour Louis XVIII et pour sa famille que de paraître complices dans l'avilissement et dans la spoliation de leur pays.

Au lieu de s'irriter contre lui-même, il conçut un profond ressentiment de l'impuissance ou de l'inhabileté de M. de Talleyrand. L'insuccès est facilement un crime pour les hommes d'État comme pour les hommes de guerre. D'ailleurs M. de Talleyrand pesait secrètement sur l'amour-propre et sur la dignité de Louis XVIII. Cet homme d'État était une nécessité, mais une nécessité onéreuse et importune. La supériorité de M. de Talleyrand se déguisait trop peu dans le conseil pour ne pas offusquer un peu la supériorité du roi.

M. de Talleyrand était d'une haute naissance ; il y avait du grand seigneur dans le ministre et de la condescendance dans ses services. Il se souvenait et il faisait souvenir le roi que c'était par sa main qu'il était monté au trône, que c'était par celle de M. de Blacas qu'il en était descendu. Les avis qu'il donnait au conseil étaient brefs et impérieux. Il ne discutait pas, il prescrivait. Plus expérimenté des hommes et des choses modernes que Louis XVIII , plus accrédité auprès des souverains étrangers et de leurs ministres que le roi, il exerçait, par son ascendant imposé, plutôt un patronage qu'un ministère. Les pouvoirs étaient dans son nom plus que dans

son titre de président du conseil. Le roi, obligé de le ménager à cause de sa capacité présumée dans les affaires , n'était pas fâché de trouver cette capacité en faute, de rejeter aux yeux de la foule les malheurs de la négociation sur le négociateur, et de paraître forcé par l'intérêt de l'État de congédier un ministre qui rappelait trop un maire du palais.

D'ailleurs, il faut en convenir, M. de Talleyrand , si utile au congrès de Vienne comme négociateur, n'avait montré ni en 1814, ni depuis le second retour du roi en 1815, comme ministre, aucune de ces hautes aptitudes qui font l'homme d'État dans les pays constitutionnels. Il n'avait ni l'initiative, ni l'activité, ni la parole, ces trois nécessités des gouvernements parlementaires. Le laisser-faire, l'indolence superbe, le silence intelligent étaient sa nature, son habileté, sa tactique. Or, ces trois vertus de la paresse d'esprit , excellentes dans les temps où le vaisseau de l'État orienté vogue de lui-même, étaient insuffisantes dans ces temps d'orage où il faut trouver la route et manœuvrer souvent entre les écueils et contre les vents. Il y a des moments où il faut saisir le temps et entraîner les opinions de vive force. M. de Talleyrand aimait à dormir et à compter sur cette force occulte des choses, qui fait beaucoup, mais qui ne fait pas tout. Les bénéfices du temps indolemment attendus et habilement recueillis étaient, au moins pour la moitié, dans sa renommée d'habileté.

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