‹ Histoire de la RestaurationChapitre 86 sur 193 · LIVRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIEME

Aucun homme n'avait plus dérobé sa renommée à la Providence. Lorsque le temps agissait pour lui par la main active de Napoléon, c'était bien. Mais depuis que l'esprit de cour dans le palais et l'esprit de faction dans les partis décomposaient l'esprit national sous les yeux et sous la main d'un gouvernement assoupi , c'était mal. Le ministre assistait à la décadence du trône et du peuple, et en n'imprimant aucun mouvement décisif au gouvernement, il le laissait inévitablement submerger par des vices intestins qui corrompaient tout, et par des difficultés extrêmes qui montaient toujours. La nature ne l'avait pas non plus doué du courage de la tribune et du don de la parole devant les hommes rassemblés. Il avait toujours eu besoin d'un homme devant lui , souifleur plus qu'acteur dans les grands drames politiques auxquels il avait assisté. Sans foyer dans l'âme , sans chaleur de discours et sans passion, comment aurait-il brûlé, échauffé, passionné une réunion d'hommes? L'impartialité n'est jamais éloquente, car l'éloquence n'est que le contre-coup de la conviction. La tribune n'aurait donc fait que poser plus haut son infériorité devant les oppositions ou devant les partis. Or, l'heure de la tribune allait sonner, les élections se préparaient, les brigues se formaient, la France allait recouvrer la voix. Le roi sentait que celle de M. de Talleyrand serait muette devant les interpellations qui ne pouvaient manquer de s'élever. M. de Talleyrand, lui-même, devait être intimidé du nouveau rôle que les Chambres allaient lui imposer. Ce rôle, il n'avait pas pu l'aborder dans la vigueur de sa jeunesse et de son ambition à l'Assemblée constituante. Il s'était effacé derrière Mirabeau. Comment

I'aborderait-il aujourd'hui ? de quel prestige n'allait-il pas s'exposer à déchoir? Il aimait mieux tomber à propos par le mécontentement du roi que de tomber quelques jours plus tard devant sa propre insuffisance.

Tels étaient les motifs qui faisaient désirer au roi la retraite de son premier ministre et qui alanguissaient M. de Talleyrand lui-même. Il y en avait un autre , encore inaperçu dans la cour, mais déjà puissant sur le cœur du roi. C'était le goût subit, vif et profond qu'il prenait depuis quelques jours pour un nouveau favori, car on ne peut donner un autre nom au sentiment qui l'entraînait vers un jeune homme à peine entrevu, déjà nécessaire. Ce jeune homme était M. Decazes.

Louis XVIII, comme les princes nés près du trône, élevés dans les lisières, dans les mollesses d'éducation et dans les étiquettes des cours qui séparent l'homme des rudes contacts de la vie commune , avait quelque chose de féminin dans le caractère. La virilité de tendresse que les infirmités enlevaient à son corps manquait à son âme. Il n'en avait pas assez pour l'amour, ce luxe de force des grandes natures ; il en avait assez pour l'amitié. Ses amitiés, par leur concentration et par leur fidélité , allaient facilement jusqu'à la passion et au favoritisme. Il les honorait par sa constance.

Après quelques femmes qu'il avait cultivées plus qu'aimées dans sa jeunesse et, entre autres, la marquise de Balby, femme éblouissante d'esprit plus encore que de

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