LIVRE TRENTIÈME
fois timide et empressée , son élocution fine et nette , le son de sa voix où l'on sentait du cœur sous ie respect, frappèrent au premier abord le roi. Il se plut à prolonger l'audience, afin de prolonger l'agrément de l'entretien et d'étudier l'homme. M. Decazes lui plaisait. Plaire aux rois, c'est bientôt régner sous leur nom. Le goût est la dernière raison de cette faveur des princes. Cette impression était justifiée par beaucoup de dons de la nature et du caractère.
M. Decazes était fils d'un magistrat de Libourne, dans le département de la Gironde , contrée de la France qui produit plus qu'aucune autre ces fortunes inespérées, ces élévations rapides , fruits de l'ambition hardie , de l'aptitude méridionale, et delà souplesse insinuante du caractère dans ces populations qui boivent les eaux des Pyrénées. Il avait les grâces, les bonheurs et les habiletés naturelles de cette race, qu'on retrouve partout dans notre histoire, dans nos camps, dans nos cours, dans nos ministères, dans nos assemblées publiques, depuis Henri IV jusqu'à Murât ou à Barrère, fidèle au succès, versatile autant que la fortune, surnageant comme les choses légères à tous les naufrages des gouvernements, des institutions et des dynasties , race aventureuse de la France. La Gironde, la Garonne, le Lot semblent lui communiquer quelque chose de la mobilité et de la précipitation de leurs ondes. Ces fleuves donnent une ivresse de parole et d'ambition à ce qui vit sur leurs bords.
Destiné par son père à d'humbles magistratures de sa province , M. Decazes vint à Paris vers les dernières années de l'Empire ; il y fit ses études de droit , et parvint par quelques protections à entrer comme scribe dans les bureaux du ministère de la justice. Quelques années après, M. Muraire, premier président de la cour de cassation , lui accorda la main de sa fille , éprise du jeune légiste. Ce mariage lui ouvrit les portes d'autres faveurs. Il fut nommé juge dans un des tribunaux inférieurs de Paris. Puis il entra comme secrétaire des commandements de la mère de l'empereur de Napoléon dans les avenues de la cour impériale; il passa de là, au même titre, dans la cour plus initiée aux affaires et aux intrigues du palais du roi de Hollande et de la reine Hortense, remarqué des hommes, agréable aux femmes, bienvenu partout où il était introduit.
Une mort prématurée lui enleva sa première femme. Il fit éclater une douleur, une fidélité passionnée à sa mémoire et à sa famille, qui lui firent dans le monde politique une célébrité de dévouement. Il poursuivit pendant quelques années, sous les auspices de son beau-père, sa double carrière de magistrature et de cour. Sa fortune ne suivit pas, en 1814, celle de ses protecteurs tombant du trône et des degrés du trône. Il se retourna avec le Midi tout entier aux princes nouveaux. Il présenta à Louis XVIII les députations de son département , il le harangua au nom de sa ville natale, il reçut pour prix de son empressement une décoration de la main du roi. Mais, confondu alors dans la foule des présentations fugitives qui assiégeaient le palais, il fut récompensé sans être remarqué.