LIVRE TRENTIEME
Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe ne fit illusion ni à sa conscience, ni à son jugement précoce; il n'y vit qu'un attentat et une folie. Il prit les armes en courageux citoyen à la tête des jeunes étudiants des écoles de Paris , et proposa au gouvernement une levée en masse de la jeunesse volontaire pour opposer les enfants de la patrie aux prétoriens de l'île d'Elbe. Après l'entrée de Bonaparte à Paris , il s'opposa seul , dans la réunion de ses collègues du tribunal , à la proposition , faite par le président , de porter l'hommage de son corps et le serment de fidélité au vainqueur.
« Je n'ai jamais appris de mes maîtres, ni de moi, que » la légitimité du pouvoir fût le prix de la course. » Ce mot de mauvais exemple pour les cours le désigna à la colère de l'empereur, qui le fit exiler à quarante lieues de Paris. Le jeune proscrit n'obéit pas, courut à Bordeaux, s'associa aux intrépides protestations de M. Laine, réchauffa pendant les cent-jours, avec ce citoyen d'une vertu vraiment antique, le feu de l'indépendance des âmes et de la fidélité au roi légitime dans cette partie du Midi. Ce courage civique, rare alors, et cette fidélité désintéressée au droit le servirent mieux que n'eussent fait la versatilité et l'ambition. Au retour de Louis XVIII, on recherchait les hommes à la fois nouveaux et dévoués, on se souvint de son nom et de ses actes. Nous avons vu comment la main de M. de Talleyrand et celle de Fouché tombèrent par hasard sur lui.
M. Decazes avait alors trente-cinq ans. Il paraissait de dix ans plus jeune que ses contemporains. Sa taille élancée et souple, l'élégance de sa démarche, laposefière de sa tête, la noblesse naturelle de son attitude, tenaient plus du diplomate ou du militaire que du magistrat. Son front élevé, ses cheveux d'un blond clair, ses yeux bleus d'une eau limpide et vive, sa bouche où la grâce du sourire dépliait la sévérité des lèvres, l'ovale un peu allongé du visage , le teint légèrement féminin de l'homme d'étude, relevé par le coloris du sang du Midi, une physionomie générale de tous ces traits et de toutes ces teintes, qu'on ne pouvait contempler sans impression et sans attrait, faisaient de M. Decazes, à cette époque de sa vie, le portrait vivant du favori prédestiné par la nature à l'engouement d'une cour, un Cinq-Mars ou un Leicester, selon qu'il faudrait enchaîner le cœur d'une reine ou fasciner l'esprit d'un roi.
Son cœur et son esprit répondaient à ces symptômes, par lesquels la nature trompe rarement les yeux. Il était aimant, dévoué, fidèle, capable des attachements et des générosités de l'âme , incapable de trahisons ou de bassesses, propre à flatter sans doute, mais moins par intérêt que par enthousiasme; se faisant illusion à lui-même sur le génie ou sur les vertus de ses protecteurs pour se justifier ses adorations. Courtisan par nature, et non par servilité, d'autant plus propre à plaire qu'on lui plaisait plus facilement et plus sincèrement à lui-même.