LIVRE TRENTIEME
Son intelligence, sans s'élever alors jusqu'au génie des affaires, avait une justesse qui est l'instinct des situations et le grand chemin des hommes d'État. Il sentait plus qu'il n'inventait une politique. Homme nouveau, désirant servir une cause ancienne, il comprenait la France par sa propre disposition d'esprit. Faire accepter le roi par la France nouvelle et la France nouvelle par le roi, c'était toute la restauration selon le bon sens et selon M. Decazes; contre -révolution si le roi n'acceptait pas la France, révolution si la France n'acceptait pas le roi. Deux abîmes traçaient la route, et il n'y avait pas besoin d'une haute supériorité pour la voir, ni d'une haute initiative d'idée pour la suivre. La sagesse et la modération y suffisaient. La bonne volonté était tout le génie nécessaire à une pareille œuvre et à un pareil moment.
Il y fallait de plus un attachement personnel, exclusif, inflexible au roi, qui, seul dans son palais, comprenait cette politique. Il y fallait enfin une aptitude au maniement des hommes, afin de repousser les fanatiques de la France ancienne sans trop les aliéner au roi, et d'attirer les capacités de la France nouvelle sans trop leur livrer la Restauration, qu'ils n'aimaient pas assez pour qu'on osât la leur confier tout entière avec sécurité pour le roi. M. Decazes était capable de ces trois diplomaties du règne. 11 ne tenait à rien dans le passé. Toute sa fortune pouvait être dans le cœur du prince qui se l'attacherait. Il n'avait aucun fanatisme de révolution ou de contrerévolution qui fût de nature à embarrasser son esprit et à l'empêcher de se plier aux sinuosités de la grande routine des gouvernements. 11 avait assez de franchise poue inspirer confiance aux hommes des deux partis, assez de v. 11
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finesse pour deviner leurs ambitions sous leurs principes, assez de conception pour les séduire , assez de sûreté de caractère pour les retenir après les avoir séduits.
Nul peut-être n'était plus capable, par ses qualités comme par ses faiblesses , de faire , avec tous ces débris de partis dont la France était couverte, un parti personnel au roi à la fois contre sa famille , contre ses amis et contre ses ennemis. Il parlait sans haute éloquence, mais suffisamment bien; il comprenait mieux, il agissait toujours. Infatigable au travail, à l'intrigue politique, à la société, au plaisir, pourvu que la société et le plaisir fussent encore des moyens de gouvernement, il avait des liaisons avec tous les camps qui pouvaient recruter celui du roi. Trop nouveau pour inspirer des ombrages aux grandes ambitions de cour, trop mêlé aux choses de l'Empire et de la révolution pour être suspect aux bonapartistes, aux constitutionnels convertis à la restauration; il joignait à tous ces dons de la nature, de la naissance et des circonstances, des goûts littéraires et une universalité de conversation, qui correspondaient aux goûts sédentaires et lettrés du roi. Enfin il était jeune, et ce prince voulait moins un ministre qu'un élève dans son intimité. Le hasard servait donc mieux que le choix le prince et le futur favori dans cette première rencontre qui commençait leur attachement réciproque. On voit que le cœur a ses destinées et ses influences sur la politique , même dans l'intérieur des palais et dans le secret des cours.