LIVRE TRENTIEME
Le roi , après avoir provoqué longtemps l'entretien du jeune homme sur les circonstances du temps, lui dit : a Je suis charmé d'avoir un préfet de police aussi intelli- » gent et aussi sur; vous viendrez désormais me rendre » compte personnellement dans mon cabinet des affaires » importantes de ma capitale. » M. Decazes parut décliner modestement cette faveur inusitée pour que le roi la prononçât davantage. Il lui représenta qu'il avait reçu de M. de Vitrolles, au nom du roi et du comte d'Artois, l'ordre de transmettre par écrit à la cour les rapports de police qu'il adressait d'abord à Fouché, et que cette communication , motivée sur les ombrages que le caractère de Fouché donnait à la cour, devait suffire au roi. «Non, » — répliqua vivement le prince, qui se défiait de l'entourage de son frère autant que de Fouché ; — « non , je » vous le répète , point d'intermédiaire désormais entre » vous et moi; quand vous aurez une affaire grave, vous » me le ferez savoir et je vous recevrai. »
Puis, le retenant encore après les affaires terminées, il s'informa avec une curiosité bienveillante de son nom, de sa patrie, de sa famille, de ses antécédents. Il parut intéressé par tout ce qui touchait à son interlocuteur. Il employa toutes ses séductions à le conquérir, il étala son esprit, il déploya sa mémoire, il insinua sa politique, il dévoila son cœur. Le roi cherchait un ami. « Vous ai -je «jamais vu avant ce jour? dit-il à M. Decazes. Je ne le » pense pas, votre figure et votre voix m'auraient frappé.
)) — Oui, sire, lui répondit le préfet de police, j'ai eu » l'honneur de vous présenter en 1814 les délégués de » mon département et même de porter la parole en leur »nom devant Votre Majesté. — C'est étonnant, dit le » roi, mais c'est qu'alors je voyais tant de monde que je » ne fixais rien dans ma mémoire. Revenez, revenez souvent, vous me plaisez.» Le prince avait pressenti un remplaçant de M. d'Avaray dans son cœur, et sa politique était d'accord avec ses goûts. Il lui fallait un homme à lui.
Fouché s'alarmait et semblait maladroitement se complaire à alarmer tous les jours davantage le roi par des rapports exagérés ou sinistres qu'il lisait au conseil, qu'il remettait au roi et qu'il laissait ensuite déloyalement transpirer par de prétendues indiscrétions dans le public comme pour faire appel et signe à l'opinion du dehors de le soutenir par une pression de popularité au dedans, manœuvre fourbe et lâche, renouvelée de la lettre du ministre Roland à Louis XVI en 1792.
« Le moment approche, disait-il ; déjà l'esprit national » prend cette affreuse direction : une fusion se forme » entre les partis les plus opposés, la Vendée elle-même » rapproche ses drapeaux de ceux de l'armée. Dans cet » excès de calamités, quel autre parti restera-t-il à Votre » Majesté que celui de s'éloigner? Les magistrats quitteront d'eux-mêmes leurs fonctions, et les armées des » souverains seront alors aux prises avec des individus » affranchis de tous liens sociaux. Un peuple de trente