‹ Histoire de la RestaurationChapitre 95 sur 193 · LIVRE TRENTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIÈME

«millions d'habitants pourra disparaître de la terre; » mais dans cette guerre d'homme à homme , plus d'un » tombeau renfermera, à côté les uns des autres, les op- » primés et les oppresseurs !

»Les malheurs de la France sont à leur comble; on » ruine, on dévaste, on détruit, comme s'il n'y avait pour » nous ni paix , ni composition à espérer. Les habitants » prennent la fuite devant les soldats indisciplinés ; les » forêts se remplissent de malheureux qui vont y cher- » cher un dernier asile. Les moissons vont périr dans les » champs. Bientôt le désespoir n'entendra la voix d'au- » cune autorité ; et cette guerre , entreprise pour assurer » le triomphe de la justice, égalera la barbarie de ces dé- » plorables et trop célèbres invasions dont l'histoire se » rappelle le souvenir avec horreur. »

Pendant que Fouché agitait ainsi l'opinion, M. de Talleyrand déplaisait et chancelait au ministère, le comte d'Artois murmurait, le Midi, les provinces de l'Ouest, l'étranger même criaient vengeance contre les bonapartistes, auteurs de ces calamités. Le peuple, foulé par sept cent mille soldats, gémissait sans pouvoir accuser d'autres que lui-même des conséquences de sa faiblesse devant le retour de Napoléon. L'armée ancienne se décomposait derrière la Loire; les officiers, renvoyés à demi-solde dans leurs provinces, rapportaient, en rentrant dans leurs foyers, l'imprécation contre le vainqueur, les ressentiments de leur importance déchue, les amertumes de leur

médiocrité présente dans des familles rurales, comparée avec leur omnipotence soldatesque sous l'Empire, qui leur livrait en proie les avancements, en dotations la France et l'Europe. Ils s'unissaient, par une coalition contre nature , mais de circonstance , avec les constitutionnels et les amis de la révolution et de la liberté, redevenus hostiles aux Bourbons.

L'étranger imposait des conditions inacceptables à la couronne, les réactions populaires des royalistes et des catholiques du Midi vengeaient honteusement dans le sang des bonapartistes et des protestants les injures et les outrages qu'ils avaient eux-mêmes subis, quelques mois avant, de ces factions ou de ces cultes ennemis. Une clameur croissante et bientôt fanatique accusait , par la bouche des royalistes et par la plume de M. de Chateaubriand lui-même , la faiblesse et la longanimité du roi , qui refusait l'expiation à l'attentat du 20 mars.

Les élections faites sous l'empire de ce désespoir de la nation et de ce retour de colère contre les auteurs des calamités récentes du pays, écartaient partout les hommes modérés et nommaient tous les hommes extrêmes, comme si, dans les maux publics, la passion et la fureur étaient le génie désespéré des peuples.

Ces élections menaçaient le roi dans l'indépendance de sa politique et se promettaient de faire de lui le roi d'un parti au lieu du prince pacificateur de la France. Il espérait trouver dans l'empereur Alexandre, offensé par M. de Talleyrand au congrès de Vienne par son traité secret avec l'Angleterre et l'Autriche, un soutien contre les exigences des coalisés. Il espérait trouver dans le duc de Richelieu, ami de ce souverain, un remplaçant de

Page 1