‹ Histoire de la RestaurationChapitre 96 sur 193 · LIVRE TRj'.STIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRj'.STIÈME

M. de Talleyrand mieux écouté que ce ministre. Enfin il pressentait dans M. Decazes un successeur de Fouché , arrachant la police à cet homme suspect, et un autre Blacas aussi agréable à son cœur, mais moins impopulaire que le premier.

Il méditait en silence le renouvellement du ministère. « Jusqu'ici , disait-il bien bas à ses plus intimes » confidents, M. de Talleyrand a eu sur moi l'avantage » que les événements lui ont donné et que j'ai su, en roi » habile, reconnaître et subir ; sa maladresse et son iner- » tie me rendent l'avantage. Je lui garde ma revanche, » et je vais gouverner à mon tour. »

Mais, avant de congédier Fouché et M. de Talleyrand — les proscrits, ■ — il voulait laisser sur leurs mains l'odieux des premières représailles que le cri public de sa cour et que sa propre politique lui imposaient. L'opinion irritée désignait, à tort ou à droit, quelques hommes comme auteurs ou fauteurs principaux du retour de Bonaparte, de l'expulsion des Bourbons et des désastres qui affligeaient à la fois le trône et la patrie. Les soulèvements spontanés de Marseille , de Nîmes , de plusieurs autres villes du Midi ; les assassinats qui avaient devancé les jugements, choisi au hasard les victimes et substitué de sanguinaires vengeances personnelles à des justices légales ; les frénésies des journaux royalistes demandant vengeance comme on demande honneur et sûreté; les plaintes répétées de la petite cour du comte

d'Artois, rendues plus impératives par l'autorité de la famille : tout semblait commander au roi de ne pas attendre les Chambres pour donner satisfaction aux colères des uns, aux prudences des autres, de s'armer par raison d'État d'une apparente rigueur, et d'écarter quelques têtes par une proscription arbitraire temporaire et non sanglante, afin de n'avoir pas plus tard à les laisser frapper par le glaive de la justice ou de la passion du parti royaliste.

« N'y a-t-il pas des bornes à la clémence ? » écrivaient en France et à l'étranger les publicistes acharnés à l'expiation, ce N'existe-t-il pas des crimes que l'intérêt de la » France et de l'Europe ne permet pas de laisser impu» » nis ? Faut-il que la loyauté et la fidélité seules aient à » subir les conséquences des désastres provoqués par des » traîtres? La fermeté et la sévérité sont-elles des crimes? » Le juge se condamne lui-même en acquittant les cou- »pables... Combien de sang et de trésors une magnani- » mité mal entendue n'a-t-elle pas déjà coûté à l'Europe? »

Une double proscription fut résolue dans le conseil : l'une indiquant les noms des hommes les plus notoirement coupables, qui seraient arrêtés et livrés à des conseils de guerre ; l'autre qui désignerait les noms des hommes réputés dangereux et qui leur imposerait l'exil. Fouché fut chargé, en qualité de ministre de la police, de dresser ces tables de proscription et de les soumettre au conseil et au roi, qui y ajouteraient ou qui en retrancheraient des noms, selon la colère ou la faveur de la cour. Il avait une occasion naturelle et digne de se retirer, en emportant du moins la pudeur de son propre nom et en refusant de proscrire ceux qu'il avait provoqués ou

Page 1