LIVRE XV. — LA SESSION DE i8ï
que les députes les plus décidés à conserver les patrimoines dans les fiamilles et à préserver les propriétés du morcellement n'avaient pas comme pères le courage de prendre des dispositions contraires au principe de Tégalité entre leurs enfants. Dans une lettre qu'il écrivait à Polignac, il exposait que le mal était dans les mœurs, qu^il fallait beaucoup de ménagements pour le guérir, et qu'une loi n'était possible que dans la mesure où l'on pouvait conquérir une majorité. Il exposait son système ou sa ligna de conduite en termes qui méritent d'être cités : « Savoir où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans le cas d'être obligé de reculer , voilà ce que je crois une des nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour lesquelles j*ai été porté au poste que j'occupe. »
La presse se récria, voyant ou voulant voir dans le projet le rétablissement de l'ancien régime. L'alarme fut sonnée contre cette entreprise de la contre-révolution. C'était le bouleversement des lois civiles ; Persil et Dupin rédigèrent de savants mémoires pour les défendre. C'était l'œuvre des jésuites et du clergé, qui cherchaient à repeupler les couvents. C'était un défi audacieux à la société moderne; c'était enfin une de ces provocations gratuites qui irritent sans effrayer.
La droite ne se dissimulait pas combien il était grave de toucher au règlement des héritages; dans son sein les avis étaient partagés. Les partisans du droit d'atnesse jugeaient avec raison que si le préciput
Jégal u'était pas obligatoire, la loi ne serait jamais appliquée.
Le 10 mars, Maleville, rapporteur de la commission, exposa longuement les vices du morcellement des biens-fonds, au point de vue politique, au point d evue économique, au point de vue agricole. Il conclut en fiaveur di| projet qui devait limiter ces abus, et il eut la maladresse de présenter une théorie du droit de succession, d'où il semblait résulter que ce droit était une création^de la loi civile.
L'indépendance connue de la Chambre des pairs plaçait en elle toutes les espérances de Topposition. On savait qu'elle ménageait peu les ministres. Peyronnet venait précisément d'y éprouver un échec dans un débat d'intérêt secondaire sur les crimes et délits commis dans le Levant.
La discussion commença le 28 mars. Mole, qui parla le premier, attaqua le principe même du projet, principe plein de dangers, malgré la modestie apparente de çon application. Il ne s'agissait de rien moins que de rétablir les privilèges, et celui de tous qui blessait le plus la justice distributive. On voulait abolir l'égalité pour laquelle la Révolution française avait été faite. Le droit d'ainesse était antipathique aux idées, aux affections, aux mœurs ; aussi l'opinion s'était^elle justement soulevée. La famille, telle que la constituait le régime de l'égalité, était bien supérieure à la famille telle qu'elle avait été sous l'ancien régime ; la loi nouvelle aurait pour effet d'y ramener les discordes et leé haines. Cette loi serait doublement impuissante, d'abord parce qu'elle n'était pas impérative, en second