LIVRE XVI. — LA SESSION DE
1827 ; elle n'était pas devenue, comme en 1848 et en 1871, un instrument de guerre civile et un défi permanent jeté à la société. Elle était même loin d'être composée comme elle Ta été depuis; car elle comptait en tout à Paris vingt mille hommes, et c'était la bourgeoisie qui y dominait.
Au premier moment, les journaux du 30 avril s'étaient tous efforcés, dans des buts différents, d'atténuer le caractère de la manifestation. Après la dissolution, ceux de la gauche ne tardèrent pas à reprendre une attitude offensive. Ils accusèrent le ministère de vouloir rompre avec l'élite de la population de Paris et entrer en lutte avec elle. Ceux de la droite n'osèrent pas tous défendre la mesure; ils en sentaient la gravité; la plupart avaient longtemps voulu voir dans la garde nationale un appui du trône et un moyen de popularité. La Quotidienne blâma l'ordonnance.
La position du ministère était donc aggravée. Naguère encore Villèle eût pu se retirer et demeurer une puissance ; maintenant, ayant engagé la lutte, il ne pouvait plus le faire sans s'avouer vaincu. Ses adversaires tirèrent aussitôt parti de l'avantage qu'il leur donnait. Chateaubriand choisit ce moment pour publier, le 7 mai, un grand discours qu'il avait composé sur la liberté de la presse et qu'il n'avait pu prononcer à la Chambre des pairs. C'était un manifeste libéral adressé au pays. Il rappelait qu'il avait toujours défendu cette grande cause et qu'il ne la trahirait pas.
Le 8, à la Chambre des députés, au moment où s'ou* vrit la discussion du budget, LafBtte , nommé récemment dans une élection partielle à Bayonne, parla
incidemment contre Tordonnance, et émit Tavis que les ministres devraient être mis en accusation. Benjamin Constant appuya cet avis, et insista perfidement sur la rupture déclarée du gouvernement avec la bourgeoisie parisienne dont il fit un éloge pompeux. Villèle répondit avec fierté que s'il avait conseillé l'ordonnance, c'était précisément pour ne pas encourir une mise eu accusation qui eût été alors méritée. Le 10, Âgier, qui était colonel d'une légion, prit à son tour la parole au nom de l'opposition de droite. Tout en blâmant les cris séditieux, il se plaignit du ministère qui, après les avoir provoqués par ses actes, avait voulu que le plus grand nombre fût puni pour la faute de quelques-uns. Il eût suffi de licencier quelques compagnies, voire quelques bataillons, et l'on eût rendu justice aux bien intentionnés qui étaient vingt contre un. L'attaque, plus modérée que la précédente, était plus sérieuse et plus embarrassante pour le cabinet. Elle était l'expression d'un sentiment très- général. Villèle répondit que le gouvernement ne pouvait recevoir de pétitions présentées au bout des baïonnettes; que le ministère eût Ëaût acte de faiblesse s'il eût agi autrement, et qu'il eût préparé une ouverture à de nouvelles révolutions. Il ajouta que l'honneur de la mesure appartenait au Roi, et que les ministres en réclamaient seulement la responsabilité.
Quoiqu'il y eût beaucoup de vrai dans cette réponse, elle produisit peu d'effet, tant l'idée était encore enracinée que la garde nationale pouvait empêcher les révolutions. On savait d'ailleurs que c'était Villèle qui