LIVRE XVI. — LA SESSION DE
Villèle ne se fit pas d'illusion. II jugeait très-bien la force de ses adversaires. 11 se plaint dans sa correspondance du mois de juillet que les propos sont exécrables; qu'on colporte les nouvelles les plus étranges; qu'on use de tous les moyens pour exalter les mauvaises passions ; qu'on prête au Roi le projet de renverser la Charte avec Tannée et de gouverner en dressant des listes de proscription. Il voyait le pouvoir insulté chaquejouravecimpunite.il constatait le découragement des fonctionnaires, a Ils ont peur, écrivait-il sur ses notes, et ils servent mal. Jamais pouvoir si audacieusement attaqué ne fut si mal défendu. Cela me donne de sérieuses appréhensions. »
C'est que déjà toute confiance était perdue. Il ne fallait pas espérer que la censure changeât les dispositions des esprits. Depuis trois ans, le libéralisme avait constamment gagné du terrain, et maintenant il était le maître. La gauche était assez forte pour vouloir renverser le ministère, et la droite, qui reprochait aux ministres de l'avoir livrée, les défendait faiblement ou les attaquait à son tour. On rappelait les échecs éprouvés par le cabinet à la Pairie, devant la magistrature, à l'Académie. Le clergé et le parti clérical se plaignaient ou se désintéressaient de lui ; il était attaqué également par Tarchevéque de Reims Latil et par Lamennais. La cour le voyait de mauvais œil ; ses ennemis tenaient jusque dans les salons des Tuileries des propos très-violents : le thème était partout le même; il avait comploté trois ans contre Tunion nécessaire du Roi et de la France. L'héritier du trône partageait le mécontentement général. Charles X
regrettait cette hostilité, mais il Tencourageait sans le vouloir et en devenait le complice inconscient , car il permettait aux hommes qu'il affectionnait le plus de faire écho à ces déclamations, et son affabilité un peu banale s'étendait jusqu'aux adversaires les plus déclarés des ministres.
Charles X parlait quelquefois du prince de Polignac, pour lequel il éprouvait l'affection la plus vive et qui lui inspirait malheureusement une confiance politique peu explicable ; car son incapacité était notoire. Villèle ne cacha pas au Roi qu'il ne pourrait rester au ministère si Polîgnac y entrait. Quelques représentants de la droite vinrent après la clôture de la session proposer à leur tour un marché, demandant qu'on leur donnât deux portefeuilles. Villèle refusa ; car c'eût été capituler ou plutôt livrer la place à l'ennemi. On ne sait d'ailleurs jusqu'à quel point ces propositions étaient sérieuses.
Mais il devait renoncer à se représenter devant les Chambres telles qu'elles étaient. Ravez déclarait que c'était une impossibilité. Une fournée de pairs était dans ce cas indispensable, et il fallait qu'elle fût nombreuse pour changer la majorité dans la Chambre haute et assurer d'abord le vote sur la loi de presse. Villèle y était décidé, et on lui prêtait ce mot : « Jeferai tant de nouveaux pairs qu'il sera honteux d'en être et de n'en être pas. w Mais comme les députés ministériels les plus considérables étaient nécessairement appelés à faire partie de la fournée, on n'acquérait une majorité à la Pairie qu'en achevant de détruire le parti ministériel à la Chambre des députés ; la consé-