LIVRE XVII. — MINISTÈRE MARTIGNAC
même comédie jouée par des doublures. Le Journal des Débats, inspiré par Chateaubriand, accusa le ministère d'être composé des traînards de l'administration vaincue. Yillèle était caché, mais présent; deux de ses collègues conservaient leurs portefeuilles. Il avait accepté, et peut-être proposé Martignac pour tenir sa place. Il correspondait journellement avec le Roi qui le consultait surtout et qui montrait beaucoup de réserve à ses nouveaux conseillers. On le comparait à Mazarin qui ne s'éloignait que pour revenir. Son ombre encore faisait peur ; on craignait qu'il ne fût pas assez renversé.
On fut généralement surpris du rôle effacé du duc d'Angoulème. Quoiqu'il assistât à tous les conseils, il se condamnait à une sorte d^abstention, d'autant moins attendue qu'il avait fait dans la guerre d'Espagne preuve de décision et de volonté personnelles.
Le cabinet, à peine constitué, comprit que s'il était accueilli par les ennemis de Villèle ou au moins par une partie d'entre eux avec une satisfaction relative, il était pourtant assuré de ) hostilité des libéraux et fort menacé de celle de l'opposition de droite. Il chercha aussitôt à se fortifier.
Il commença par obtenir du Roi que le ministère de la guerre, dont le personnel avait été détaché, fût remis en possession de toutes ses attributions. On avait voulu que les nominations fussent réservées au Dauphin. Le Roi revint sur ce démembrement peu heureux, et se contenta d'adjoindre au ministre comme directeur du personnel un aide de camp du prince, Champagny.
Les ministres demandèrent ensuite le gouvernement de la Banque pour Portai, qui avait un grand crédit dans les Chambres, et un portefeuille pour Chateaubriand, qu'il ne fallait pas avoir contre soi. Charles X repouSvSa absolument Portai, et manifesta une vive répugnance pour Chateaubriand, auquel il attribuait l'opposition acharnée que les Débats continuaient de fiaire, malgré le changement du cabinet.
Laferronays eut la plus grande peine à le convaincre que le cabinet se voyait dans l'obligation de s'assurer une majorité. On finit par obtenir que le portefeuille de l'instruction publique fût offert à l'auteur du Génie du christianisme. Chateaubriand refusa d'en accepter un autre que celui des affaires étrangères, dans lequel il prétendait rentrer. On l'amena pourtant à négocier de puissance à puissance et à conclure une sorte d'armistice. Quelques semaines plus tard, il accepta Tambassade de Rome. Le Roi lui paya cent vingt mille francs d'arriéré sur ses appointements de ministre d'Etat, qu'il n'avait pas touchés depuis sa destitution par Louis XYIII eu 1816. Charles X rendit en même temps aux Débats la subvention qu'ils avaient perdue depuis leur guerre à Villèle, et leur paya l'arriéré.
Martignac, dont le jugement élevé répugnait instiHctivement aux opinions extrêmes , aimait peu rextréme droite; une circulaire électorale très-modérée, adressée par lui l'année précédente aux électeurs de Marmande, était formelle à cet égard. Néanmoins il s'entendit facilement avec le Roi pour ne chercher qu'à droite un point d'appui. Il se flattait de rallier dans ce parti les ennemis personnels de