LIVRE XVIII. — MINISTERE P0LI6NAC. M
des théories vagues sur la possibilité de relever en France Taristocratie. Il pensait faire diversion à la politique en donnant une large satisfaction aux intérêts matériels. Enfin il espérait obtenir à Textérieur des succès utiles au cabinet, grâce aux puissantes amitiés qu'il avait conquises à Londres pendant son ambassade. Il se figurait diminuer ainsi le rôle des Chambres et rimportance de leurs débats.
Les circulaires ministérielles, celles même de Labourdonnaye, parurent jetées dans le moule ordinaire; Timpatience des hommes qui, comme Dudon et Lamennais, disaient qu'il fallait tout faire, et tout fiaire en vingt-quatre heures, fut pleinement déçue.
Il y eut peu de changements de personnes ; à peine quelques préfets. La préfecture de police, vacante par la démission de de Belleyme, fut donnée à Mangin, célèbre par son réquisitoire de Poitiers contre les députés conspirateurs. Ce choix, qui pouvait d'ailleurs se justifier, fut peu heureux. Mangin ne montra pas les qualités qu'une telle fonction exigeait. Il y eut des démissions au conseil d'État ; la plupart des hommes que Martignac y avait appelés se retirèrent et durent être remplacés.
On intenta des procès à plusieurs journaux, et ce£ procès firent sensation, surtout celui du Journal des Débats^ accusé d'avoir outragé le Roi. Dupin, qui s'était chargé de la défense, s'étonna qu'au lieu de rassurer l'opinion, fortement émue par l'apparition du nouveau cabinet, on exerçât des poursuites judiciaires contre des royalistes, parce qu'ils étaient libéraux. Son principal argument fut que les ministères
Decazes. Villèle et Martignac n'avaient pas été plus ménagés par la presse de droite. Il soutint que T obéissance et la fidélité étaient dues au Roi, mais que la confiance ne se commandait pas, et il conclut que la Charte ne pouvait être en péril, attendu qu'elle avait été jurée réciproquement. Le rédacteur en chef, Ber* tin, fut condamné à six mois d'emprisonnement et une amende, pour avoir manqué au respect dû au Roi et ébranlé la solidité du trône. L^article, la poursuite, la défense, la condamnation elle-^méme ne servirent que l'opposition.
Labourdonnaye, qui avait recherché le pouvoir, s'y trouva dépaysé dès qu'il y fut. Il était, dit Villèle, personnel, négatif, sans plan, toujours dévoré d'ambition. Son esprit absolu convenait mal aux affaires. Ses formes brusques déplurent à ses collègues, car il était incapable de ménagements pour les personnes encore plus que pour les choses. On lui supposait beaucoup de décision et d'énergie ; il se montra embarrassé, irrésolu, flottant entre une confiance et une réserve qui manquaient également de mesure. Enfin il prouva, pour emprunter une expression spirituelle de Polignac, « qu'un hardi chef d'avant-postes pouvait quelquefois n'être pas propre à la défense d'une ville assiégée » .
Quant à. Chateaubriand, il envoya définitivement sa démission qu'il tenait en réserve depuis plusieurs mois. Tous les cabinets le jugeaient intraitable, et croyaient encore plus dangereux de l'avoir dans leur sein que de le tenir au dehors. C'était aussi l'avis du Roi. Il faisait peur. Maltraité par les journaux offi-
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cieux, il s'en vengea, suivant son habitude, en reprenant dans la presse son rôle d'ennemi implacable. Les Débats écrivirent sous son inspiration, le 2 septembre, que personne n'avait pris le ministère au sérieux, et que les ministres étaient bien imprudents de dire que la monarchie jouait sa dernière carte en leur personne.
Au moment où se formait ce cabinet si impopulaire, la Fayette faisait un de ces voyages où il tranchait du souverain et jouissait sans mesure d'une popularité de mauvais aloi, servant d'enseigne aux partis, ne voulant pas le voir, et méritant ce mot sanglant de Chateaubriand : « L*aveuglement lui servait de génie. » Au Puy, à Grenoble, à Vizille, à Lyon, il assistait à des banquets donnés en son honneur, paradait à cheval et feisait des promenades triomphales. Il recevait avec l'attitude d'un prince et avec un certain fiiste de sentiments les hommages qu'on lui prodiguait. Il prononçait des harangues en Bsiveur de la liberté. A Lyon, il se félicita de reconnaître « cette fermeté calme et dédaigneuse d'un grand peuple qui connaissait ses droits, sentait sa force et serait fidèle à son devoir » . L'avènement des nouveaux ministres favorisa ses triomphes ; les opposants de toute nuance saisirent l'occasion de se grouper bruyamment autour du grand seigneur populaire, dont le nom respecté et les allures chevaleresques donnaient aux partis avancés un lustre de sincérité généreuse.
L'éclat de ces ovations fut d'autant plus frappant que Charles X crut sage, en raison des dispositions publiques, de renoncer à un voyage qu'il avait projeté
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de foire en Normandie, et se contenta d'envoyer les princes à Cherbourg.
Labourdonnaye destitua le maire de Vizille pour un discours adressé à la Fayette. Ce fut à peu prés le seul acte de son court ministère.
II. La formation du cabinet PoIignac^Labourdonnaye eut pour effet immédiat de rapprocher les groupes divers du parti libéral et de lui donner une unité formidable. Les libéraux cherchèrent d'un commun accord les moyens de combattre les mesures d'exception qu'ils s'attendaient à voir prendre au ministère ^ comme la dissolution des Chambres, la levée de l'impôt par ordonnance, la suppression de la presse oa celle de la garde nationale.
On forma divers projets d'associations pour le refus de l'impôt, dans le cas où le gouvernement voudrait le lever sans le vote des Chambres. Ce fut d'abord une ligue de résistance bretonne, dont les membres s'engageaient à résister légalement en recourant à la justice, se déclaraient solidaires, et se cotisaient pour s'indemniser réciproquement des firais qu'entraînerait le refus de payer des impôts illégaux. Ce plan fut adopté et réalisé, non-seulement en Bretagne, mais encore dans plusieurs départements de la Lorraine. Les journaux qui patronnaient le projet et qu'on accusait de l'avoir inventé furent déférés aux tribunaux; ceux-ci prononcèrent quelques condamnations, mais seulement à raison des attaques injurieuses que les articles incriminés renfermaient contre le gouvernement.