LIVRE XIX. —.LA RÉVOLUTION DE
Vers dix heures, une vive fusillade s'engagea sur plusieurs points. Les ministres se retirèrent aux Tuileries. Raguse, qui avait voulu se borner à la défensive, et qui ne recevait aucun ordre de Saint-Cloud, craignit d'être cerné, et changea son plan. Malgré l'insuffisance de ses forces, il forma quatre colonnes qu'il lança dans quatre directions avec l'ordre de balayer les grandes voies, de dissiper les attroupements, de renverser les barricades, et de ne tirer que pour se défendre. Malheureusement ces colonnes étaient trop Êiibles et ne pouvaient guère se soutenir entre elles. Ce qu'on appelait alors les grandes voies, comme les rues Richelieu, Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Antoine, offrait à la troupe un parcours difficile. Les émeutiers se cachaient dans les maisons pour lancer sur les soldats des pavés ou des meubles ; dès qu'un régiment avait passé, les barricades qu'il avait renversées se relevaient derrière lui.
La réunion de députés convenue la veille se tint chez Audry de Puyraveau. Laffitteetia Fayette, arrivés à Paris le matin, y assistèrent. Sur la proposition de Casimir Périer et de Sébastiani, on envoya au maréchal, pour le prier d'arrêter l'effusion du sang, une députation qui fut composée de Casimir Périer, Gérard, Lobau et Mauguin. A deux heures, elle fut introduite auprès du duc de Raguse, qui, déjà inquiet du sort des troupes engagées, lui exprima sa tristesse en même temps que sa résolution d'accomplir son devoir. H pria les députés de s'interposer, mais Laffitte répondit qu'il fallait d'abord que le ministère fût changé et les ordonnances retirées. A trois heures, le maréchal
écrivit au Roi pour lui transmettre ces offres ou ces conditions, et le presser de les accepter. La lettre qu'il fit porter par son aide de camp, le colonel Kamierowski, arriva tard à Saint-Cloud. Charles X, refusant de croire à de mauvaises nouvelles, répondit de tenir bon et d'attendre ses ordres jusqu'au lendemain.
Pendant ce temps, les colonnes marchaient. Celle du général Talion arriva par les quais à THôtel de ville, dont les abords venaient d'être dégagés par le canon. Le général y entra sans peine, mais il avait peu d'honi* mes, peu de munitions ; il s'y vit réduit à la défensive, et hors d'état de poursuivre l'émeute dans les. mes environnantes. Il repoussa le soir une attaque tentée par le pont qu'on a depuis appelé le pont d'Ârcole ; une volée de mitraille dispersa les assaillants.
La colonne du général Quinsonnas parvint au marché des Innocents, où elle fut accueillie par un feu redoutable. Les Suisses firent évacuer la place et s'y établirent. Un bataillon s'avança pour balayer la rue Saint- Denis ; il n'y put faire usage du canon, et il n'atteignit la porte Saint-Denis qu'après une marche des plus meurtrières. Trop faible pour s^y maintenir, il ne trouva d'issue qu'en regagnant par le foubourg les boulevards extérieurs. Les Suisses, qui étaient demeurés au marché des Innocents, y furent cernés. Plusieurs détachements tentèrent pour les dégager des efforts inutiles, et eurent beaucoup à souiFnr dans les rues étroites des environs. Quinsonnas dut attendre la nuit pour regagner le Louvre en longeant les quais.