LIVRE XII. — LE CONGRÈS DE VÉRONE
pas, quoiqu'on eût mis en vente une partie des biens des couvents. On ne recouvrait pas les colonies. L'agitation révolutionnaire continuait. Les militaires, les fonctionnaires publics n'obéissaient plus, et adressaient des pétitions ou des remontrances aux Cortès. Le général Morillo, comte de Carthagène, qui avait acquis une grande renommée dans les guerres d'Amérique, n'était plus mattre de l'armée.
Les chefs des royalistes purs ou des absolutistes s'étaient retirés en France. Forts de l'appui qu'ils trouvèrent chez une partie des royalistes français, ils organisèrent une insurrection dans la Navarre et la Catalogne. Le 21 juin 1822, un moine devenu soldat, on l'appelait le Trappiste, se mit à la tête d'une bande et s'empara du fort de la Seu d'Urgel. Aussitôt l'insurrection s'étendit et gagna toutes les provinces du nord. Le malaise public la favorisait. Le clergé contribua à organiser des guérillas, et plusieurs généraux se prononcèrent.
Ferdinand YII, enhardi par le succès de cette insurrection, fit faire le 6 juillet à la garde royale en garnison au Prado une tentative malheureuse sur Madrid. La garde royale fut repoussée par la garde nationale et réduite à capituler. Le Roi, qui avait agi contre l'avis du général Morillo et de ses ministres, Arguelles, Toreno, Martinez de la Rosa, fut obligé de se séparer d'eux et d'accepter un ministère révolutionnaire, soumis lui-même à la volonté des patriotes de la Puerta del Sol.
Les royalistes de France, comparant la situation de Ferdinand VII à celle de Louis XVI après la journée
58 HISTOIUE DE LA RESTxVUR ATION.
du 10 août, jugèrent le moment venu d'intervenir en Espagne, pour y écraser la révolution et les carbonari.
La Russie exprima à la conférence de Vienne le désir d'une intervention des puissances. L'Angleterre s'y opposa. La question fut seulement ajournée et remise à un congrès qui fut convoqué à Vérone au mois de septembre pour régler l'état de l'Italie.
La France devait naturellement être représentée à ce congrès par le ministre des affaires étrangères, puisque Louis XVÏII ne pouvait s'y rendre comme les autres souverains. Mais Louis XVIII avait peu de confiance dans les talents de Montmorency, qu'il trouvait trop porté à la guerre. Villèle, pacifique, circonspect et tout occupé de relever les finances, s'en défiait également. C'était lui que ie Roi eût préféré envoyer à Vérone ; or il se sentait nécessaire à Paris et se souciait peu de s'engager sur le terrain de la diplomatie qu'il ne connaissait pas.
Chateaubriand se mit en avant. Il occupait l'ambassade de Londres, où il avait porté son inquiétude naturelle et sa disposition à s'enivrer de sa propre grandeur. Il s'y croyait devenu l'arbitre de l'Europe, et se plaisait à étaler sa fatuité dans sa correspondance. N'écrivait-il pas ceci : « Je porte bonheur aux royalistes, et je ne puis m'empécher de remarquer que leurs affiaires s'arrangent partout où je vais et se dérangent partout où je ne suis pas. Cela, ajoutait-il, ne tient nullement à mon mérite, mais à un sort qui semble s'attacher pour eux à ma personne ^ « Il voulut aller à Vérone,
^ Lettre à madame Récamier, du 10 mai 1822.