LIVRE XII. — LE CONGRÈS DE VÉRONE
de 1814 à 1820 avaient empêché Ferdinand de donner une constitution, et il prédit fort exactement les embarras qui devaient suivre le succès de nos armes. Il fut très-écouté, et la Rochefoucauld Tappuya.
Yillèle eut un mot malheureux. Il dit qu'il fallait choisir entre une guerre en Espagne et une guerre sur le Rhin. Ce mot, mal interprété par la gauche, fut relevé vivement à la tribune par Sébastiani et le général Foy. Sébastiani prétendit que les griefs contre TEspagne étaient peu sérieux ; il reprocha aux ministres de se mettre à la suite des puissances, et vanta la sagesse de TAngleterre (|ui avait refusé d'entrer dans la coalition de Tabsolutisme. Chateaubriand se contenta de déclarer que la France n'avait signé aucun traité engageant son honneur. Les ministres auraient pu répondre à quelques-unes des attaques dont ils étaient l'objet ; ils sortirent fort peu d'un silence évidemment calculé pour n' irriter ni la Russie ni l'Angleterre. L'adresse fut votée le 8 février.
Le Parlement anglais entamait de son côté, le 4 février, un débat qui eut encore plus de retentissement.
On éprouvait à Londres le plus vif mécontentement du discours de Louis XVIII; on voulait y voir une provocation. Canning n'avait pas caché son émotion à notre chargé d'afEaires Marcellus. 11 ne pouvait comprendre qu'on Bt une croisade pour des théories politiques et qu'on tirât le canon contre des formes de gouvernement. Le système des constitutions émanées des trônes était odieux aux Anglais. Il fallait s'expliquer sur ce qu'on devait entendre par la liberté des rois. 11. 6
Enfin une guerre qu'on croyait devoir être courte, contre un peuple en révolution, pouvait embraser ITEurope. Pitt en avait fait Texpérience en 1793.
Le discours royal de George IV constata que l'Angleterre demeurait libre d'engagements, comme elle Tavait déclaré à Vérone. Lord Liverpool, un des cheCs du cabinet, commenta le discours du trône en soutenant que les nations devaient demeurer indépendantes dans le choix de leurs institutions politiques. Les orateurs des communes furent violents. Ils combattirent le système d'intervention sans aucun des ménagements gardés dans les Chambres françaises, et prétendirent que le principe établi par la maison de Bourbon équivalait à une déclaration de guerre adressée aux institutions britanniques. L'un d'eux, Brougham, se livra aux plus mordantes invectives contre les principaux souverains de l'Europe.
Ces débats ne laissèrent pas que de produire en France une forte impression, et d'embarrasser Chateaubriand, qui répondit vaguement aux notes anglaises. Un fait était acquis : c'est que le mot de netitraUté, inséré d'abord dans le discours de George IV, en avait été rayé. Le ministère anglais était bien d'avis de rester neutre, mais ne voulait pas en prendre l'engagement.
VII. Le 8 février, Villèle déposa le budget de 1824^ qui se présentait dans les conditions les plus favorables, réalisant à la fois des économies, des améliorations de services et des plus-values d'impôts. Il demanda en même temps un emprunt de cent millions pour dé-
penses extraordinsûres , emprunt que Tétat du crédit permettait de négocier, à un taux élevé.
Enfin il présenta un projet de loi relatifà la dotation des Chambres; mais ce projet, soulevant beaucoup de 4|Qestions délicates, fut mal accueilli et aussitôt abandonné. II donna lieu à un incident assez grave. Le journal royaliste le Drapeau blanc publia de s articles très-4rrévérencieux pour la pairie. Le rédacteur Martainville fut cité devant la Chambre des pairs, qui le condamna, pour ce manque de respect, à une amende et à un mois de prison.
Le débat sur le crédit des cent millions s'ouvrit le 21 février. Les budgets des deux dernières années ayant donné 43 millions d'excédant, il suffisait de s'en procurer 57, pour lesquels Yillèle demandait Tautorisation d'émettre successivement 4 millions de rentes. Martignac, chargé du rapport, exposa qu'au point où l'on en était venu, il ne s'agissait plus que d'assurer l'exécntion rapide de l'entreprise. La gauche éclata en violentes interruptions.
Le 24. Royer-Collard prononça un de ses plus beaux
discours. Il était touché surtout des besoins de la paix
intérieure. Il rappela que le principe de la Restau*
ration était la Charte, c'est-à-dire la reconnaissance des
droits et la consécration des vœux du pays, et que la
Charte était un contrat de réciprocité. Or, aller dicter
des lois à une nation étrangère, c'était faire ce que
nous n'avions pas souffert que l'étranger fit chez nous.
C'était démentir la Charte, autrement dit les droits des
peuples. La guerre d'Espagne était affaire de parti ou
de système ; elle était voulue par le parti hostile à la
Charte. Royer-Gollard en concevait une inquiétude profonde pour la Restauration , dont il avait salué le retour avec de meilleures espérances.
Labourdonnaye se plaça à un pôle tout opposé. Il se dit profondément pénétré de la nécessité de la guerre, pour mettre un terme à la révolution espagnole et éteindre un incendie qui menaçait TEurope de nouveaux embrasements. Mais sa conscience Tobligeait à refuser le crédit demandé à des ministres qui avaient tout^fait pour empêcher la guerre, qui la faisaient malgré eux et qui voulaient imposer à TEspagne une charte destinée à garantir les intérêts nés de la Révolution. Pour justifier son parti pris, il critiqua une à une les feusses démarches de Yillèle et Taccusa d'avoir suivi une politique à double face.
D'autres orateurs soutinrent que la guerre était impolitique, et que la Restauration, affermie jusquelà par la sagesse qu'elle avait montrée, allait se compromettre dans une aventure. Ils représentèrent les difficultés d'une expédition dans la Péninsule, l'obligation où l'on serait de faire vivre les alliés qu'on y trouverait, le danger qu'il y aurait d'y garder plus tard des troupes pour maintenir Tordre de choses qu'on y établirait. Delessert cita les déclarations de 1808 et les illusions qu'on s'était faites à cette époque, car alors aussi l'on avait annoncé que la guerre serait de courte durée. Foy dit que le pays ne voulait pas la guerre; que le ministère, et il citait ses aveux, était resté longtemps sans la vouloir ; que maintenant encore il la voulait à demi; que la décision était l'œuvre à! une faction mystique. On irait aisément à Madrid, mais les
proTÎDces se soulèveraient, et il faudrait augmenter les troupes, comme il Tavait fellu en 1808 quand l'armée d'invasion était pourtant plus considérable.
Villèle répondit qu'il avait dû épuiser les moyens de maintenir la paix, mais qu'il avait, à son grand regret, échoué devant l'obstination de la révolution espagnole ; que maintenant l'honneur et l'intérêt de la France eûgeaient des actes décisifs. 11 déclara qu'on ne voulait imposer à l'Espagne aucune forme de gouvernement, pas même la charte française; qu'elle serait libre de choisir celui qui lui conviendrait; que dès lors la guerre de 1823, entreprise pour rétablir l'autorité de Ferdinand VU, ne ressemblait en rien à celle de 1808 faite pour détrôner Charles lY . Enfin il réduisit à leur juste valeur les craintes manifestées pour notre commerce maritime , protégé par des navires de guerre plus noinbreux que ceux de TEspagne.
Le 35, après un discours de Bignon plus rempli, soivanti'usage, de rancunes que d'objections sérieuses, Chateaubriand prit la parole. Cétait la première fois qu'il abordait la tribune devant les députés. Son discours fut habile et brillant. Il montra que la déclaration du Roi était exactement conforme à celle de l'Angleterre en 1793. Il convint que l'intervention dans les révolutions d'un peuple étranger ne se justifiait en principe que dans un seul cas, celui du péril qui résultait de ces révolutions. Mais c'était précisément le cas actuel, et il énuméra, en s'attachant à les aggraver, les griefs qu'on avait contre l'Espagne. L'Angleterre ellemême avait reconnu récemment le droit de l'Autriche
d'intervenir à Naples. La France, obligée d'entretenir aux Pyrénées une armée d'observation, ne pouvait prolonger cet état de demi-hostilité ; elle devait eittpécher la contagion morale d'une révolution trop voisine d'elle. Passant au congrès de Vérone, il prouva que la dignité de la France n'y avait été nullement abaissée, qu'elle était entrée dans l'alliance des grandes puissances, et qu'en sortant de son isolement, elle n'avait rien perdu de son indépendance. « Quoi! s'écria-t-il, aujourd'hui que notre résurrection militaire étonne l'Europe...; que nous élevons dans le conseil des rois une voix écoutée, que de nouvelles conventions efFacent le souvenir des traités par lesquels on nous a Éait expier nosvictoires, aujourd'hui l'on s'écrie que nous subissons un joug humiliant !... » Après avoir rappelé que l'Espagne avait, dans ses vieilles lois, assez de libertés nationales pour y trouver un remède contre l'anarchie et le despotisme, il dit encore que le peuple ,qui s'était délivré du fléau ^de Bonaparte devait s'affranchir de celui de la Révolution. Et il ajouta :
« Si la guerre avec l'Espagne a, comme toute guerre, ses inconvénients et ses périls, elle aura eu pour nous cependant un immense avantage. Elle nous aura créé une armée ; elle nous aura fait remonter à notre rang militaire parmi les nations; elle aura décidé notre émancipation et rétabli notre indépendance. Il manquait peut-être encore quelque chose à la réconciliation complète des Français ; elle s'achèvera sous la tente; les compagnons d'armes sont bientôt amis, et les souvenirs se perdent dans la pensée d'une commune