‹ Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la républiqueChapitre 10 sur 16 · CHARLES X · texte numérisé non relu

CHARLES X

Tout le monde était préparé au nouveau régne, les uns pour le craindre, les autres pour s’en réjouir : on savait combien le comte d’Artois avait contrarié et combattu les idées constitutionnelles de Louis XVIII; on savait qu'il ne voyait, dans son avéRcment au trône, que la restauration complète de l’ancien régime au double point de vue politique et religieux. Ce fut donc un triomphe pour le parti prêtre et pour le parti ultra-royaliste, qui marchaient souvent d'intelligence, mais qui ne sc confondaient pas, bien que la Congrégation fût leur âme commune : ils attendaient avec conllance la réalisation de toutes les promesses que le comte d’Artois avait faites tant de fois. I)’un autre côté, les libéraux se déliaient d’un roi constitutionnel qui ne s’était jamais réconcilié avec la Charte et qui professait baulement la religion du pouvoir absolu : ils atlendaicnt avec inquiétude les tristes conséquences du rétablissement de la monarchie de droit divin. Et cependant Paris et la France restaient calmes, sans que l’autorité eût besoin de recourir à des mesures extraordinaires de police et de sévérité ; aucun cri séditieux ne sc fit entendre; aucun mouvement populaire ne signala l’existence d’un complot insurrectionnel : on eût dit que les carbonari et les républicains avaient tous disparu par le fait seul de la guerre d’Espagne. Louis XVIII, mort, éveilla plus de sympathies qu'il n’en avait trouvé de son vivant : on reconnut ses qualités d’esprit , son adresse , sa prévoyance , sa ténacité , son bon sens ; on ne l’en aima pas davantage ; mais on lui sut gré d’avoir autant que possible fait plier la royauté sous le joug de la Charle; on lui sut gré d’avoir défendu la liberté ronstilulionneile, du moins en France, contre la coalition des ministres étrangers et de scs propres ministres : il était déjà presque regretté avant que son frère sc fût mis à l’œuvre de roi. La question politique néanmoins ne préoccupa guère les Parisiens jusqu'au retour de Charles X dans sa capitale; pendant six semaines, les obsèques du feu roi suflireut pour tenir en haleine la curiosité publique. On ne remarqua pas seulement que l’ancien régime, sous 1a forme de l'étiquette et du cérémonial de la cour de France, s’était réinstallé aux Tuileries; selon cette étiquette, le corps du roi fut exposé sur son lit de parade, dans sa chambre, transformée en chapelle ardente, et tout Paris alla voir le spectacle de celte pompe fuuèbrc qui n’avait pas été déployée depuis la mort de Louis XIV. Les journaux étaient pleins des détails du deuil; la censure, d’ailleurs, imposait silence à toute espèce de polémique sur le passé et l’avenir du gouvernement. La grande affaire du pays semblait être l’enterrement de Louis XVIII. Le convoi qui transporta scs restes à Saint-Denis, le 23 septembre, en parcourant les boulevards depuis la rue de la Paix, avait été ordonné avec une prodigieuse magnificence, d’après les traditions du cérémonial et les usages de la vieille monarchie, c’était une

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représentation fidèle des mœurs et des costumes d'uu autre temps, qui n’avait pas même laissé de traces dans la mémoire du peuple. Aussi, la foule étaitelle empressée, curieuse, attentive , mais sans recueillement et parfois sans respect. On fut surpris de l’absence du clergé, qu’une misérable question de prééminence entre l'archevêque de Paris et le grand-aumônier du roi, avait éloigné du cortège. Le bourdon de Notre-Dame et le canon des Invalides remplacèrent le chant des prêtres. Le cercueil resla déposé sous un riche catafalque, dans la nef de l’église de Saint-Denis, toute tendue de velours noir, semé de fleurs de lis d’or, toute étincelante de cierges et de lampes allumées. Charles X pouvait alors faire son entrée solennelle dans Paris : elle eut lieu avec la même pompe royale qui avait accompagné la sortie du feu roi ; la foule était aussi la même; mais plus émue, plus animée : les grands-ofliciers de la couronne, les hérauts d’armes, ics porte-étendards, reparaissaient, chacun vêtu de son costume historique; le bourdon sonnait encore à Notre- Dame; le canon tonnait aux Invalides; mais c’était en signe de fête: Charles X , à cheval , n’eut qu’à se montrer pour gagner le cœur des assistants; sa bonne mine, son air de bonté, sa distinction, charmèrent tous les yeux, surtout ceux des femmes. Ce jour-là, le nouveau roi acquit une vraie popularité. Comme la multitude se précipitait aux cris de Vive le roi! pour le saluer, pour le bénir de plus près, il Ut signe, en souriant à scs gardes, de ne pas user de violence contre ces braves gens : son mouvement bienveillant fut traduit sur-le-champ dans un mot ingénieux qui servit d’heureuse préface à son règne : « Point de hallebardes! » lui fit-on dire alors, et la France tout entière répéta, dans son premier élan monarchique • Plus de hallebardes! > Après le Te Deum de Notre-Dame, Charles X revint aux Tuileries qui n’avaient pas gardé de vestige des obsèques du dernier roi. On eut soin d’enlever cl d'anéantir le testament de Louis XY1II, tant on avait hâte de le faire~oublicr. Il n’était pas encore descendu dans le caveau royal à côté du duc de Berry ; cctle cérémonie traditionnelle, qui ne devait plus se renouveler, fut célébrée le 25 octobre, en présence du roi régnant; on vit, avec moins de foi que d 'étonnement, se reproduire dans l’antique église de Saint-Denis tout le rituel obituaire des rois de France. L’ancien régime, avant de se reconstituer par scs actes en France, recommençait à vivre par ses pompes. Mais au milieu de toutes ces splendeurs mortes d'autrefois, l’évêque d’Hermopolis, Frayssinous, en prononçant l’oraison funèbre de Louis XVIII, vint rappeler à son auditoire et surtout à Charles X, que le roi de France ne devait pus plus longtemps laisser subsister l’esprit révolutionnaire : il annonçait le nouveau règne comme celui d'un « chrétien qui mettra dans son gouvernement la religion qui est dans son àme. » C: discours étrange, rempli d'intolérance religieuse et de menaces politiques, prouvait assez que l’auteur de la Charte n’était plus. Frayssinous n’avait pas daigné nommer la Charte, en parlant de ces institutions que Louis XVIII léguait à la France ot dont le temps seul devait révéler le t avantages comme les imperfections, A l’exemple de l’oraleur

ecclésiastique, le foi ne nomma pas davantage la Charte lorsqu’il ouvrit en personne la session législative, le 22 décembre ; il évita de s’étendre sur les institutions octroyées par son frère et destinées à réunir le passé el le présent; mais il n’hésita pas à promettre l’indemnité, « ce grand acte de justice el de politique », que Louis XVIII avait fait pressentir à l'ouverture de la session précédente, quand il se proposait de « fermer les dernières plaies de la Révolution. » Les deux Chambres affectèrent aussi, dans leurs Adresses au roi, de parler de la Charte sans la nommer. Le discours du trône, qui menaçait tous les propriétaires de biens nationaux, arrêta tout court les espérances que l’avéne* ment de Charles Xavait fait naître même dans le parti libéral, après l’ordonnance du 29 septembre qui supprimait la censure des journaux. On eut bien vile oublié ce symptôme de bon augure, pour s'inquiéter des projets de lois que le ministère allait présenter aux Chambres. Le pays était dans l’anxiété;. tout possesseur de biens nationaux se croyait déjà dépouillé, quoique le roi se fût engagé à indemniser les émigrés « sans augmenter les impôts, sans nuire au crédit.» Quant aux émigrés el à tous ceux qui espéraient être compris dans la curée du milliard promis à l’indemnité, ils commencèrent à se précipiter vers celte proie qu’ils se disputaient d'avance; les pétitions plcuvaient à la chambre des députés. Ce n’étaient pas seulement les personnages et les familles dont les biens avaient été confisqués et vendus révolutionnairemont, qu’il fallait faire participer à cette restitution nationale; c’étaient encore ceux qui avaient souffert de la Révolution dans leur fortune privée, dans leur industrie, dans leurs emplois, dans leurs pensions. Le principe de l’indemnité n’avait pas été défini et ne pouvait l’être d’une manière équitable. Les deux projets de loi relatifs à cette indemnité furent présentés le 3 janvier, en même temps que celui de la liste civile, qui en était l’cxordc. La majorité, qui étendait la main vers l’indemnité, ne marchanda pas celte liste civile portée à vingt-cinq millions, sans les revenus des domaines de la couronne qui s’élevaient à une somme égale. Plusieurs députés, entre autres le rapporteur, de Vaublanc, s’apitoyèrent sur la médiocrité d’une pareille liste civile, dans laquelle pourtant n’était pas compris l’entretien de la maison militaire du roi. Aussi, les frais des obsèques de Louis XVIII, c’est-à-dire une somme de six millions, ne furent-ils pas laissés à la charge de son successeur. La liste civile ou dotation apanagère des princes, montant à sept millions, ne rencontra pas plus de contradicteurs. Mais un article particulier du projet de loi, par lequel la branche d’Orléans était remise en possession héréditaire de l’ancien apanage constitué par Louis XIII au profit de son frère Gaston et déjà restitué au duc d’Orléans par simples ordonnances royales de 1814, cet article souleva dans la Chambre tant d’étonnements et de répugnances, que les ministres furent obligés de faire entendre que le roi voulait que l’arlicle passât avec la loi. La contre-opposition royaliste, forte de ses rancunes el de ses défiances contre la maison d’Orléans, repoussait avec chaleur le rétablissement des apanages en terres; mais elle ne trouva pas d’écho parmi l’opposition libérale qui gardait

Hn silence politique, et même elle eut la surprise de voir parmi ses adversaires, le général Foy, qui compromit sa popularité pour défendre les intérêts matériels du duc d’Orléans. Foy, dans celte circonstance, ne parla pas autrement que de Villèle, de Corbière et de Peyronnet; la gauche vola pour la première fois avec les centres, afin de ne pas déplaire au prince qu'elle regardait eomme son chef secret, et leduc d’Orléans, quicomplaitdans l’asscmblèeun si grand nombre de haines et de ressentiments personnels, eut l’adresse ou le bonheur de les paralyser: vingt-cinq voix seulement contre deux cent soixantedix-huit refusèrent de consacrer en sa faveur le privilège del’apanage princier.

Ce privilège énorme accordé au duc d'Orléans était comme le prix et le gage de sa réconcilation avec le nouveau roi. Ce prince, qui sous le règne de Louis XVIII avait vécu absolument séparé de la cour et qui passait à tort ou à raison pour le drapeau des mécontents , n’avait pas laissé commencer le règne de Charles X sans se rapprocher de la famille royale. On lui avait su beaucoup de gré, aux Tuileries, d’une démarche de celle nature, et comme on s’exagérait les avantages d'un traité de paix entre la couronne et le duo d’Orléans, on s’était empressé de le signer, les yeux fermés. Non-seulement Charles X assurait à son cousin l’apanage qui faisait de lui le plus grand propriétaire de France; non-seulement il sanctionnait, par une loi, des ordonnances royales antérieures à la Charte qu’elles violentaient, mais encore il semblait rouvrir au premier prince du sang le chemin du trône, en remplaçant son titre d ’allesse scrénissime par celui d ’allesse royale; mais encore il lui promettait une quote-part de plus de quarante millions dans les largesses del’indemnilé, et il lui faisait rendre toutes les parcelles de propriétés, terres, rentes, actions, que l’héritier de Philippe-Égalité pouvait revendiquer dans le domaine de l’État. Ce fut donc à partir de cette époque, que la fortune territoriale de Louis-Philippe d’Orléans devint plus considérable que ne l’avait été celle de son père. Charles X et ses conseillers intimes, les ducs de Rivière et de Polignac, se flattaient d’avoir acheté à ce prix la neutralité du chef de parti, sinon la reconnaissance du prince du sang. La Chambre, qui était entrée si docilement dans les vues du roi à l’égard du duc d’Orléans, ne se montra que plus impitoyable et plus injuste envers des droits mieux acquis et plus sacrés : elle rejeta dédaigneusement les réclamations de la famille de Joachim Murat, qui se voyait dépossédée du palais de l’Élyséc-Bourbon ; elle ferma l’oreille aux plaintes de cent cinquante officiers-généraux de l’ancienne armée mis à la retraite, le 2 décembre, jour anniversaire de la bataille d’Austerlitz; elle repoussa durement la supplication des légionnaires de l’Empire qui demandaient à toucher sans réduction la faible pension attachée à leur croix d’honneur : « Au moment du splendide festin de l’indemnité, dit en vain le général Foy en s’adressant à l’honneur des députés, laissez tomber de la table quelques miettes de pain pour de vieux soldats mutilés, pour de vieux soldats réduits à l'infortune, pour de vieux soldats qui ont porté si haut la gloire du nom français! » C’étaient toujours les mêmes représailles

contre les souvenirs de l’Empire : on se vengeait de l'Empereur sur ses compagnons d'armes; on persécutait en détail celle grande armée qui avait mis hors de cause pendant vingt ans la légitimité et l’émigration. Mais, comme pour Taire mieux sentir aux vieux débris de la République et de l’Empire tout le poids de cette haine implacable, on indemnisait, on récompensait les agents et les serviteurs de l’ancienne monarchie; on pensionnait les espions de Coblentz, les aventuriers de Quiberon, les invalides de l’armée de Condé; les Chambres adoptèrent avec enthousiasme une loi qui accordait trois cents et deux cents francs de pension viagère aux soldats et aux sous-offleiers faisant partie des régiments suisses à l'époque du 10 août 1792. « Eh ! plût à Dieu que nous fussions aussibons Françaisque les Suisses! » s’écria de Bonald, à la chambre des pairs.

Il y avait dès lors un parti pris de blesser le sentiment national. L'espèce de popularité que Charles X avait reconquise à son avènement ne résista pas aux premiers coups que lui porta le ministère, en présenlant des lois antipathiques au pays qu’il avait l’air de vouloir braver : ces lois sur le sacrilège, sur l’indemnité des émigrés, sur la conversion des rentes et sur les congrégations religieuses, vinrent l’une après l’aulrc attrister, irriter, consterner, indigner l’opinion publique. On pouvait déjà remarquer que le gouvernement suivait une marche préparée et convenue de longue main, même dans les affaires de politique extérieure : Charles X s’était soumib, en monlant sur le tronc, aux traités secrets de la Sainte-Alliance. Ce fut pour s’entendre directement avec le nouvel allié des rois d’Europe que le prince de Mettcrnich se rendit en personne à Paris, dans le cours du mois de mars. La mort du pape Pie VII (20 août 1823), auquel avait succédé Léon XII, et la mort du roi des Deux-Siciles, Ferdinand l" (4 janvier 1 825), n’étaient que des accidents presque indifférents au milieu du vaste système de l’équilibre européen; mais la mort d’un roi de France, tel que Louis XVIII, avait des conséquences qui intéressaient les grandes puissances alliées et dont dépendait peut-être le repos du monde. Voilà pourquoi Mettcrnich, qui était le premier ministre de la Sainte-Alliance autant que celui de l’empereur d’Autrichc, eut besoin de s’aboucher avec Charles X et peut-être avec les chefs cachés de la Congrégation. Il n’y avait plus en Europe qu’un seul foyer révolutionnaire, la Grèce, qui continuait à elle seule sa lulle glorieuse et sanglante contre l’oppression ottomane ; mais ce n’était pas du moins une nation soulevée pour renverser un trône légitime, ce n’était pas un peuple secouant le joug d’un roi héréditaire : c’était la querelle de deux peuples différents d’origine, de mœurs cl de religion, c’était la guerre du Turc et du chrétien. La Russie et l’Autriche avaient d’ailleurs intérêt à voir diminuer l’influence de la Turquie en Europe: la Sainte-Alliance voyait donc de meilleur œil la cause des Grecs et ne se montrait plus si éloignée de la servir. Rien ne fut décidé toutefois à cet égard, et la France, l’ancienne et fidèle alliée de la Porte, n’observa pas même la neutralité : tandis que des quêtes, des souscriptions, des dons volontaires lé-

moignaient de l’ardeur des Pkilhellènes pour l’indépendance de la Grèce, le gouvernement laissait recruter des soldats, acheier des armes et construire des vaisseaux pour la Turquie. Le gouvernement semblait aussi avoir reconnu le principe de l’insurrection grecque, en reconnaissant l’indépendance pleine et entière de l’ile de Saint-Domingue, moyennant une indemnité de cent cinquante millions au profit des anciens colons (17 avril 1825), mais par une de ces incohérences qui ne sont que trop fréquentes dans toutes les politiques égoïstes, peu de mois avant de signer la paix avec la république d’Haïti et de sanctionner de la sorte un gouvernement régulier sorti d’une révolution, Charles X avait conclu avec la Russie et l’Espagne (3 décembre 1824) un traité pour faire rentrer l’Espagne en possession de ses colonies de l’Amérique du sud. Ce traité n’eut pas et ne pouvait avoir de résultat : il ne fit que consolider 1 existence de ces nouvelles républiques qui parvenaient à se former et à vivre, grâce à l’éloignement de la Sainte-Alliance des rois d'Europe. Au moment où ces rois cherchaient à étouffer autour d’eux les dernières étincelles de l’incendie révolutionnaire et à effacer partout les derniers vestiges de la forme constitutionnelle, l’Amérique tout entière se faisait républicaine, à l’exemple des États-Unis, â l'instigation du libérateur Bolivar; l’Angleterre ne craignait pas de fraterniser la première avec ces jeunes gouvernements qui allaient régénérer le Pérou et le Mexique; l’Angleterre ne craignait pas de déplaire à la Sainte-Alliance, et les États-Unis, réconciliés avec l’Angleterre, glorillaient leur révolution en décernant au général La Fayette le triomphe le plus solennel qu’une nation n’ait jamais offert â un simple citoyen. A peine si un faible écho de cette grande reconnaissance nationale traversa les mers et fit battre le cœur de la France è travers les émotions du milliard de l’indemnité. Pendant que l’illustre ami de Wellington recueillait à New-Yorck la récompense de toute une vie de dévouement ù la sainte cause de la liberté, les auxiliaires de la cause du despotisme, les fauteurs de guerre civile, les complices de l’émigration, les ennemis de la chose publique, trouvaient à Paris une autre espèce d’ovation royale : on ne se contentait pas de les enrichir, eux et leurs descendants; on les préconisait comme d’héroïques défenseurs du trône et de l’autel. Telle fut le triste spectacle que présenta dans les deux Chambres la discussion de la loi d’indemnité.

La loi du sacrilège avait fourni, en quelque sorte, une préface à cette loi d’argent; la loi du sacrilège était une loi d’indemnité moralo et religieuse que l’on octroyait au clergé, pour le consoler de ne pas recevoir d’indemnité pécuniaire en échange de scs biens-fonds que la Révolution avait réunis au domaine de l’État. Le projet, rédigé, sinon conçu , par le garde des sceaux Peyronnet, fut porté d’abord à la chambre des pairs, qui l’accueillit avec plus d’étonnement que d’horreur : on voulait imposer par là un frein à l’esprit philosophique que l’on nommait athéisme; on croyait par là frapper d’une terreur salutaire les impies et les incrédules que l’on distinguait alors des libéraux et des jacobins ; ceux-ci étaient désignés aux édits du pouvoir royal;

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ceux-là, aux foudres du pouvoir ecclésiastique. La loi du sacrilège ne fut donc qu’une démonstration significative en faveur de la roligion qui reprenait sa suprématie temporelle dans l'Élal. Dans cette loi, on définissait le sacrilège en ces termes : « I.a profanation des vases sacrés cl des hosties consacrées.» Profanation matérielle qui devait entraîner la peine de mort, le supplice du parricide. On n’en était pas encore à définir et à punir lo sacrilège métaphysique. Mais les pairs et les députés, qui se sentaient animés du souffle de la Congrégation, donnèrent carrière à leur intolérance religieuse. Peyronnet avait motivé l’urgence do sa loi sur la multiplication des vols sacrilèges qui se commettaient en France et dont le nombre s’était élevé à cinq cent trentehuit dans l’espace des quaire dernières années. Les pairs qui contestèrent l’urgence et la nécessité de la loi, faisaient surtout acte d’opposition ministérielle: Molé, deBroglic, dcLanjuinais, Pasquier, de Chateaubriand, parlèrent avec énergie, avec éloquence, contre cette abominable loi; mais on devinait qu’ils lui portaient encore moins de haine qu’au ministère qui l'avait faite. Molé, après une vigoureuse réfutation des arguments du garde des sceaux qui avait osé vanter la douceur de sa loi, n’hésita pas à la flétrir • comme une injure au ciel et à la terre, à notre religion et à notre temps. » Le grandprèirede l’ultramonlanisme, de Bonald, donna un caractère sauvage à ses doctrines, empruntées au code de l’inquisition ; il cita l’Évangile pour prouver la convenance de la peine de mort en matière de sacrilège : • Si les bons doivent leur vie à la société, comme service, dit-il dans son inflexible logique, les méchants la lui doivent comme un exemple. Quant au sacrilège, par une sentence de mort, vous l’envoyez devant son juge naturel. — Cas paroles, s’écria Pasquier, m’ont rappelé les cris de l’inquisition contre les Albigeois : « Tuez, tuez toujours! Dieu saura bien reconnaître les siens!» Le banc des évêques partagea les idées elles sentiments de son orateur; un évêque demanda que le condamné marchât au supplice, la tête couverte d’un voile rouge au lieu d’un voile noir; un autre, que te condamné fit amende honorable, nu-pieds, la corde au cou, un cierge à la main. La peine des travaux forcés à perpétuité fut néanmoins substituée à celle de la mort, et la loi, ainsi amendée, obtint les suffrages de cent vingt-sept volants contre quatre-vingt-douze. Celle discussion de criminalité et de pénalité ecclésiastique avait occupé la tribune de la chambre des pairs pendant huit séances : l’opinion publique en fut profondément émue, nonobstant le voisinage de la loi d’indemnité. La loi dusaeriiége semblait rouvrir la porte à toute la jurisprudence fanatique des anciens tribunaux. Par une étrange confusion, cette loi, qui n’était applicable qu’aux voleurs de vases sacrés, éveilla les appréhensions des plus honnêtes gens : on y vovait comme un symptôme de persécution religieuse. Quand la loi maudite arriva devant la chambre des députés, la France fit silence pour écouter avec stupeur la discussion qu’elle avait déjà entendue à la chambre des pairs. Le rapporteur, Chifllet, se fondant, comme la commission de l’autre Chambre, sur » la nécessité d’assurer à la reli-

gion de l’État les garanties et ln protection que le» lois existantes lui refusaient, » représenta la loi du sacrilège comme un bienfait que la France attendait depuis longtemps. Le nom do Cliifdet devint tristement célèbre, à la suite de ce rapport, que Berllticr et Duplessis-Grenédan, regretlèrcul de trouver encore trop débonnaire. Bourdeau, Berlin de Vaux, Benjamin Constant, Royer-Collard, n’eurent pas de peine à renverser dans la poussière le ridicule et monstrueux échafaudage de cette loi qui ne pouvait pas même servir d’épouvantail au crime. Royer-Collard, dons son admirable discours, mit en pièces l’odieux système qui essayait do confondre l’outrage à Dieu avec l’outrage à la société, et il dévoila les véritables motifs de la loi, en disant : « La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte ; ce qui la recommande, c’est qu’elle a un aspect contre-révolutionnaire. » L’évôque d’Hrrmopolis, qui, jusque-là, s’étoit tenu à l’écart de la discussion, fut obligé d’y entrer, pour justifier la loi, du moins dans ses motifs : il déclara qu’elle ne pourrait, dans aucun cas, atteindre les paroles, les écrits, en un mot le sacrilège moral. La loi passa pourtant, à la honte du ministère qui fut alors qualifié de déplorable e t qui vit son impopularité rejaillir jusqu’à la personne du roi : quatre-vingt-treize voix avaient protesté cependant contre la législation du sacrilège, Introduite désormais dans notre Code comme une menace plutâl que comme une arme usuelle.

Les esprits étaient encore frappés du sinistre appareil de la loi du sacrilège, lorsque la loi de l’indemnité donna lieu à do longs et curieux débats dans les deux Chambres. Celle des députés commença la discussion le 17 février, après un rapport mielleux de Marlignac qui recommandait le projet comme un acte d'une honnête et sacrée politique. Celte mémorable discussion, dans laquelle vingt-quatre orateurs s’étaient fait inscrire contre le projet, et trente en sa faveur, fut dominée par les discours si logiques , si sages, si patriotiques de Stanislas de Girardin,de Labbey de Pompièrcs, de Casimir Pôrier, de Benjamin Constant, de Méchin et du général Foy. L’opposition voulait que les députés intéressés dans la question do l’indemnité, s’abslinssent d’être juges et parties dans leur propre cause; mais la majorité se garda bien de laisser à une minorité impartiale le droit de décider seule dans cette question qui était personnelle à trois cent-vingt membres de la Chambre. Les Orateurs de la gauche se dédommagèrent d’une défaite qu’ils prévoyaient d’arance, en attaquant avec courage le principe même de l’indemnité, celte coupable émigration qui avait porté en France la guerre civile et la guerre étrangère : « La nation, dit Méchin, au moyen des dommages et intérêts qu’elle va payer, sera absoute de la Révolution ; le mot n’est pas trop fort : Il révèle le fond de bien des pensées. La France intérieure est appelée è compter avcccequ’on a nommé longtemps la France extérieure. » Le comte de La Bourdonnaie fondait l’indemnité sur les droi ts inaliénables des émigrés ; « La Charte, disait-il, a maintenu la possession des acquéreurs dans l’inlérêl

de la tranquillité publique, mais sans rien préjuger contre les droits des émigrés, qu’il n’était pas au pouvoir du monarque d’anéantir. » Il repoussait néanmoins la loi comme trop étroite et trop incomplète; le projet, suivant lui, ne répondait » ni aux espérances des ramilles ni à la sécurité des acquéreurs.» Le général Foy, que consumait lentement une maladie de cœur incurable, fit jaillir les derniers éclats de son talent dans cette discussion orageuse : * Le droit et la force se disputent le monde, dit-il en commençant; le droit qui constitue et qui conserve la société; la force qui subjugue et bouleverse les nations. On nous propose un projet de loi qui a pour objet de verser l’argent de la France entre les mains des émigrés. Les émigrés ont-ils vaincu? Non. Combien sont-ils? deux contre un dans celte Chambre; un sur mille dans la nation; ce n’est donc pas la force, c’est le droit qu’ils peuvent invoquer. » Il partit de ce raisonnement pour prouver que l’émigration, ayant pour objet de demander aux étrangers la guerre contre la France, avait été criminelle : » Les nations veulent croire à leur éternité, dit-il d'une voix défaillante; toutes et toujours, aujourd’hui comme autrefois, elles ont combattu, elles combattent encore l’émigration ennemie, des peines les plus terribles dont leurs Codes soient armés : ainsi le veut la loi de nature, la loi de nécessité, et si cette loi n’existait pas, il faudrait l’inventer, au jour des calamités de la patrie!» Il dénonça l’indemnité comme une violence, comme une spoliation exercée sur la France constitutionnelle et il déclara solennellement qu’il ne s’associerait pas à celle œuvre de malheur. Tous les membres de la gauche protestèrent avec la même chaleur, même ceux qui devaient être compris dans le partage de l’indemnité; mais cent vingt-cinq voix étaient impuissantes contre deux cent cinquante-neuf. Cette indemnité, pour le paiement de laquelle on devait créer trente millions de rentes au capital d’un milliard et à l’intérêt de trois pour cent, rassurait sans doute les acquéreurs de biens nationaux; mais elle blessait profondément la nation; elle allait apaiser quelques avidités, réparer quelques misères, enrichir quelques banquiers, déchaîner le démon de l’agiotage. Le mépris public en Ht justice, sans pouvoir l'empêcher de devenir bientôt un fait accompli. Les libéraux et les royalistes de la Banque s’étaient entendus avec une touchante unanimité pour trafiquer sur la création des rentes de l'indemnité : Lafitte lui-méme prit part à l’escompte du milliard. Le ministère, qui avait remporté cette coûteuse victoire a la chambre des députés, ne pouvait échouer devant la chambre des pairs, où l’indemnité fut aussi ta bienvenue. On attaqua moins le principe que les expédients de celte mesure qui semblait juste et politique à la plupart des membres de la pairie. Cependant Molé, de Broglie et de Barante condamnaient la loi dans son essence et en démontraient la scandaleuse iniquité. Chateaubriand ne s’attacha qu’à critiquer la forme et l'esprit de cette loi, qui faisait d’une pensée de concorde, de morale et de religion un prétexte de cupidité et de tripotage financier : • Je voudrais savoir, Messieurs, de quel temps nous sommes? s’écria -t-il. On nous propose des règlements religieux dignes de l’austérité du

douzième siècle, et on nous occupe de projels de finances qui semblent appartenir à une époque beaucoup plus rapprochée de nous. Il faut pourtant être d’accord avec nous-mêmes; nous ne pouvons être à la fois des joueurs et des chrétiens; nous ne pouvons pas mêler des décrets contre le sacrilège à des mesures d’agiotage. * Il avait entrevu, derrière cette indemnité en rentes à trois pour cent, quelques obscurs étrangers « qui viendraient exploiter à leur profit une loi de justice et faire de l’or avec les débris de notre gloire et de notre liberté. » Il réclamait des amendements, une refonte radicale de la loi et surtout l’abandon des rentes à trois pour cent, qu’il regardait comme de nouveaux assignats; mais la Bourse attendait ces rentes pour spéculer, et la proposition de Roy qui voulait leur substituer des rentes à cinq pour cent, ne fut pas admise par la majorité. Le projet subit toutefois différentes modifications qui le firent revenir à la chambre des députés où se ranima la discussion plus vive et plus opiniâtre que lors de la présentation de la loi. L’œuvre de malheur , comme l’appelait le général Foy, ne fut parfaite que le 27 avril. Déjà une foule d’hommes d’État, cl de Villèle à leur tête, avaient eu le temps de faire fortune à la Bourse, qui devint dès lors, pour ainsi dire, la capitale du monde politique.

De Villèle n’avait créé des rentes à trois pour cent au profit des émigrés, que pour en venir naturellement à son ancien projet do réduction générale des rentes. C’était d’ailleurs un engagement contracté entre lui et la compagnie de banquiers, qui, l’année précédente, s’était chargée de cette opération. La compagnie, écrasée sous le fardeau de vingt millions de rentes qu'elle avait achetées dans ce début, ne pouvait être sauvée que par un nouveau projet do loi. Dans ce projet, qui servait comme d’appendice à la loi d’indemnité, les rentiers n’étaient plus forcés d’accepter le remboursement qu’on laissait à leur choix; mais on leur offrait la conversion facultative de leurs rentes cinq pour cent en inscriptions de rente trois pour cent, au taux de soixante-quinze francs, ou en inscriptions de rente quatre et demi pour ccnt, ou pair. Berlin de Vaux et Casimir Périer vinrent révéler à la tribune le véritable but de la loi, qui aiderait la compagnie des spéculateurs de la réduction du cinq pour ccnt à liquider avec grand bénéfice scs énormes achats de rentes; Casimir Périer n’avait pas, comme Lafitte, un intérêt spécial dans l’opération de celte compagnie : il parlait le front levé, mais en banquier qui regrette de n’étre pas intéressé dans l’affaire : « C’est avec cette masse immense de fonds, ditil, que ces banquiers étrangers travaillent et continueront de travailler nos fonds publics. Ils trouvent dans leur pays des fonds à trois pour cent, ils en tireront quatre chez nous, et lorsqu’ils auront atteint leur but, ils se déferont de leurs rentes et les vendront à un cours plus élevé. » L’agiot commençait à introduire son jargon dans nos assemblées législatives où les banquiers siégeaient depuis longtemps. « Si la loi succombe, disait Berlin de Vaux, le deuil sera dans Jérusalem, car la compagnie des agioteurs, quelle quo fût la fortune de ses chefs et de ses associés, ne soutiendrait pas plus longtemps,

malgré la protection puissante du minislro des finances, l’accablant fardeau do vingt millions de renies. • Do Villèle trouva pourtant dos défenseurs, Frenilly, Lu Bouillerie, Huerne-Pommeuse, qu’il avait drossés à la polémique financière; il se défendit lui-mèmo avec adresso, aveo audace. Sa loi, sur la delto publiquo, fut donc volée à la chambre des députés; ello no roncontra pas à la chambre des pairs los résistances dont la première loi de conversion n'avait pu triompher. Chateaubriand la compara au système do Law et aux réductions do l’abbé Terray, qui contribuèrent à la rulno de la monarchie : • Qui bouleverse tes fortunes bouleverse les moeurs! dit-il sévèrement; qui attaque les mœurs ébranle la religion ; qui ébranle la religion perd les Étals. * Roy cl Mollien réunirent leurs efforts contre lo crédit artificiel qu’on voulait fonder sur l’agiotage. Mais le duc do Lévis, rapporteur de la commission, avait dit, pour atténuer cet argument que « l’agiotage de la rente est heureusement hors de la portée du pauvre » ; le comte do Chastellux énuméra los avantages quo l’agriculture et l’industrie allaient retirer de la baisse de l’intérêt des capitaux; le ministre de la marine, Chabrol de Crouzol, vanta la garantie morale que présentait alors la direction do l’amortissement. La majorité n’en demandait pas tant pour se rallier au projet du ministère : la légalité de la réduction des rentes fut admise par lo fait delà loi. Les prévisions des honnêtes gens et des hommes de sens étaient déjà réalisées; la création de la rente à trois pour cent, sans conversion obligatoire du cinq pour cenl consolidés, ouvrit le champ à un agiotage effréné; peu de rentiers sérieux et tranquilles se laissèrent prendre au piège de la conversion facultative : il n’y eut que des dupes et des spéculateurs, qui profilèrent du bénéfice de la loi dans l’espoir d’accroilro leur capital. Le voisinage du cinq pour cent devait être contraire, sinon funeste, au trois pourcent et au quatre et demi pour cenl, qui tombèrent presque aussitôt au-dessous du taux d’émission. Mais, au moyen do l’amortissement qu’il affectait de préférence au trois pour cent, Villèle soutint le cours de cette rente, placéo, comme une menace de remboursement, sous les yeux des rentiers du cinq pour cent. Après des fluctuations successives qui no profitèrent qu'aux agioteurs, l’égalité de l'intérêt ne pouvait manquer de s’établir entre les diverses natures de rentes, et cet intérêt, que Villèle avait prétendu réduire, reprit bientôt son équilibre ordinaire. Quant à la distribution de l’indemnité, elle eut pour résultat immédiat d'éveiller dans les hautes classes de la société ce honteux amour de l’argent qui caractérisait naguère les gens de finance. On se précipitait sur le milliard comme sur une proie; on se disputait aveo fureur les bénéfices de la qualité d’émigré : los notaires, les avoués, les avocats, ne chémèrent pas dans ce dédale de procès. La répartition do l'indemnité fut faite d’ailleurs avec plus d’équité qu’on ne pouvait l’espérer ; on n’examina quo les titres et les droits de chacun : le duc d'Orléans reçut quatorze millions ; la famille de Montmorency, douze millions; le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, un million quatre cent mille francs ; le général La Fayette, quaire cent cinquante milia

francs. Ainsi, quelques grandes familles de l’ancienne noblesse absorbèrent la plus grande partie du milliard, qui laissa tomber à peine sa rosée bienfaisante sur les misères do la petile noblesse. Le budget ne s’était pas beaucoup augmenté, malgré l’émission de trente millions de rentes à trois pour cent : Il ne s’élevait qu’à neuf cent quinze millions, que les recettes promettaient de couvrir avec un excédant de neuf millions. La discussion fut néanmoins trèsanimée contre le ministère, et les deux oppositions, ultra-royaliste et libérale, lui livrèrent des combats à outrance sur tous les points du budget. Le général Foy, qui se sentait mourir, prononça son dernier discours en faveur de ses frères d’armes; il revint sur la brutale destitution de cent cinquante officiersgénéraux de la vieille armée : « C’est un coup de canon échappé de Waterloo, s’écria t-il, mais un coup de canon qui arrive au bout de dix ans, après la bataille! » Sa voix s’éteignit dans cette patriotique allocution : « Faites que le feu sacré de l’honneur se conserve toujours actif et brûlant, et au jour du danger, les enfants de la Franco ne manqueront pas à l’appel : ils n’y ont manqué jamais! >

Mais avant le vote du budget et la clôture des Chambres, Charles X s’élalt fait sacrer à Reims, le 29 mai ; l’ancien cérémonial du sacre des rois de France avait été légèrement modifié et approprié, autant que possible, à l’esprit du six' siècle et du gouvernement constitutionnel. Les conseillers intimes du roi voyaient dans cette cérémonie la résurrection de la monarchie du droit divin. On commença par rétablir dans le Moniteur l’existence de la Sainte- Ampoule qui, quoique brisée sur la place publique de Reims en 93, aurait été pieusement recueillie et sauvée à l’aide d’un miracle d’adresse et de prévoyance. Les préparatifs du sacre, dans la ville de Reims, coûtèrent plus de deux millions; la cathédrale, qu’on restaurait à grands frais depuis plusieurs années, était tendue de velours bleu, fleurdelisé d’or, à l’intérieur comme à l cxlérieur. Les rues de la ville, que le cortège devait traverser, étaient décorées de tapisseries, de trophées, d’arcs de triomphe, d’inscriptions et de banderolles. La veille de la cérémonie, le roi, accompagné du dauphin, des ducs d’Orléans et de Bourbon, fit son entrée à Reims, dans la magnifique voiture du sacre, escorté par scs gardes du corps; son cortège, composé des grands dignitaires du royaume, des délégués des principales villes, des officiers-généraux de l’armée et des autorités du département, le suivit jusqu’à la cathédrale au bruit des cloches et de l’artillerie. Le cardinal-archevêque de Reims, de Lalil, reçut Charles X sous un dais, à. la porte de l’église, et lui adressa une allocution, dans laquelle il jugeait lesacreau point de vue politique : «N’altcz pas supposer que nos rois viennent recevoir l’onction sainte pour acquérir ou assurer leurs droits à la couronne! Non, leurs droits sont plus anciens : ils les tiennent de l’ordre de leur naissance, et de cette loi immuable qui a fixé la religion au trône de France et à laquelle la religion attache un devoir do conscience. * Après celte allocution, où le cardinal de Latil avait évité d’évoquer l'antique suprématie de l'Église sur la couronne des rois, le cardinal de

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La Fare prononça un sermon qui n’était qu’une longue imprécation sur les malheurs de la Révolution. Les vêpres dites, le Te Deum chanté, Charles X fut conduit à ses appartements, à l’Archevêché ; on avait conservé, dans le cérémonial, l’offrande du présent traditionnel de la ville de Reims : « Sire, dit le maire, nous vous offrons ce que nous avons de meilleur, nos vins, nos poires et nos cœurs. » Le lendemain, dès le point du jour, la vieille basilique de saint Rcmi se remplit d’une foule étincelante de costumes de cour et d’uniformes militaires; l’or et l’argent, les diamants et les pierreries, la soie et les dentelles, éblouissaient les yeux. Les tribunes et les galeries de la nef étaient garnies d’une double rangée de femmes richement parées; dans le chœur, un large amphithéâtre réunissait sur les gradins plus de six cents invités : pairs, députés, lieutenants-généraux, présidents de cours royales, préfets et maires. Le corps diplomatique parut, ayant à sa tête le nonce du pape, et dans ses rangs un envoyé du bey de Tunis. Charles X, assisté des cardinaux de La Farc et de Clermont-Tonnerre, fait son entrée dans l’église, vêtu d’une camisole de satin blanc, coiffé d'une toque à plumes blanches ornée de diamants. Autour de lui sont tous les anciens officiers et domestiques de la maison royale, chacun placé à son rang et portant les attributs de sa charge, bizarre et curieuse mascarade historique, dont les rôles ont été distribués aux courtisans les plus favorisés. Après le Veni Creator, le roi, assis et couvert, devant l’autel, où brillent la couronne et le manteau royal, répète ce nouveau serment, la main posée sur l’Évangile et sur lp vraie croix : « En présence de Dieu, je promets à mon peuple de maintenir et d’honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi très- chrétien et au fils aîné de l’Église ; de rendre bonne justice à tous mes sujets ; enfin, de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte constitutionnelle, que je jure d’observer fidèlement : qu’ainsi Dieu me soit en aide et ses saints évangiles!» Ainsi, Charles X n’avait pas osé se dispenser de prêter serment è la Charte de Louis XVIII. La cérémonie continue selon l’ancien rituel : le premier gentilhomme de la chambre ôte la camisole du royal néophyte; le grand-vencur lui chausse des bottines de velours; le dauphin lui attache ses éperons d’or; l’archevêque de Reims lui ceint l’épée dite de Charlemagne; le roi s’agenouille, et le prélat lui fait les sept onctions du sacre. Puis, le roi revêt une tunique et une dalmalique de salin violet, semé de fleurs de lis d’or; on étend sur ses épaules le manteau royal; on lui met au doigt un anneau bénit; on lui présente le sceptre et la main de justice; on lui pose la couronne sur la tête. Courbé et chancelant sous le poids des insignes royaux, Charles X est amené processionnellement à son trône, où il donne l’accolade au dauphin et aux princes. L’archevêque s’écrie : Vivat rex inœternuml et tout le monde répète avec allégresse : Vive le roi t Les portes de la cathédrale s’ouvrent : le peuple pénètre dans la nef et mêle ses cris joyeux à ceux do l’assemblée; la musique militaire éclate en fanfares, les cloches sonnent, le canon gronde ; des milliers d’oiseaux, mis en liberté pour symboliser les

vieilles franchises de la France, s'envolent de toutes parts sous les arceaux de l’église; des hérauts d’armes, en criant Noël et Largesse, jettent des médailles frappées en l’honneur du sacre. C’est un spectacle étrange et magnifique, qu’on n’a pas vu depuis cinquante ans, et qui semble ramener les assistants à deux siècles en arrière. La grand' messe est suivie d’un festin, dans l’antique salle où Charles X, couronne en tête et revêtu des ornements royaux, paraît au milieu des images de scs prédécesseurs qui ont été sacrés à Reims depuis Clovis. Lo lendemain, le roi tint chapitre pour la réception de nouveaux chevaliers du Saint-Esprit et de Saint-Michel ; parmi ces chevaliers, choisis la plupart dans l’ancienne noblesse, on remarquait trois maréchaux de l’Empire, Soult, Jourdan et Mortier, et le président perpétuel de la chambre des députés, Ravez, qui n’était pas de meilleure naissance que ces trois illustres roturiers. Pour qu’aucune des traditions du sacre ne fût oubliée, le roi ne manqua pas d’aller loucher les écrouelles à l’hôpital de Saint-Marcoul ; mais aucun des centvingt-un malades qui reçurent son attouchement ne se vanta d’avoir été guéri. Une amnistie avait été le prélude du sacre; elle comprenait presque tous les condamnés politiques qu’on avait vus figurer dans les conspirations et dans les procès du règne précédent : les uns sortirent de prison ; les autres, qui s'étaient exilés pour échapper aux tribunaux, rentrèrent dans leur patrie. Le sacre fut aussi l’occasion d’un déluge de grâces royales qui pleuvaicntsur les fidèles de la monarchie et de la Congrégation; le roi distribua autant de brevets de ducs, de marquis et de comtes, que de nominations dans l’ordre do la Légion d’honneur. Son retour à Paris eut lieu le 6 juin avec une pompe digne des cérémonies du sacre : il fut harangué par les autorités de la ville; il assista au Te Deum chanté à Notre-Dame; il se vit assiégé de congratulations, d’adresses, de pièces de vers, de discours, dans lesquels on le comparait invariablement à saint Louis et à Henri IV; mais la population l’accueillit avec froideur et se montra presque indifférente aux ré- . jouissances publiques , qui furent signalées , comme celles du mariage de Louis XVI , par un déplorable accident : le feu d’artifice causa la mort de plusieurs personnes. Les dépenses du sacre s’étaient élevées à plus de quatre millions : on n’en retira pas tout le fruit qu’on en attendait; la royauté ne se trouva ni plus forte, ni plus grande, ni plus vénérée : une chanson de Béranger l’avait frappée au cœur, sous son manteau royal. On comprit alors que toute celte pompe d’un autre temps ne pouvait se passer de l’enthousiasme du peuple.

Peu de mois après, le peuple opposa aux fêtes du sacre une solennité plus imposante et plus significative. Le général Foy, qui avait usé les restes de sa vie dans les luttes dévorantes de la politique, mourut, le 28 novembre, victime de son éloquence et de son dévouement patriotiques. La France, la jeune France sentait son cœur battre dans celui de ce noble orateur. Aussitôt que cette terrible nouvelle se répandit dans Paris, chacun crut avoir perdu un ami : la consternation fut générale. Les regrets, la reconnaissance et l’ad-

g» HISTOIRE DE FRANCE,

miration unanimes des citoyens se donnèrent rendez-vous aux obsèques du grand citoyen. Le cercueil, porté par les jeunes gens des écoles et entouré des compagnons d’armes du général, de ses émules do tribuno et même de ses adversaires politiques, fut conduit le long des boulevards, au cimetière du Père-Lachaise, par un cortège de vingt mille personnes, marchant en bon ordre, on silence, tète nue, sous la pluie qui tombuit à torrents. Casimir Périer, tuteur des trois enfants du général, parla le premier sur la fosse de son ami : « Pleurons, s’écria-t-il, la perto immense que la pairie a faite! a Quand il prononça ces paroles : « La France adopterait la famille de son défenseur! • Les assistants l’interrompirent en répétant : « Oui, oui, la Franoe l’adopte! les enfants du général Foy sont les enfants de la patrie! » En effet, la soir même une souscription nationale fut ouverte pour élever un monument è la mémoire de l’illustre mort et pour doter ses enfants. Cette souscription, en tète de luquelle le duc d’Orléans se fit inscrire pour une sommo do dix mille francs, produisit plus d'un million dans l’espace de quelques semaines. Le duc d’Orléans avait recommencé sa tactique d’opposition, en se faisant représenter par sa voituro et sa livrée au convoi du général Foy. Les mêmes démonstrations du sentiment populaire se reproduisirent aux funérailles de Manuel, de Camille Jordan et de Stanislas Girardin, qui, è peu d’intervalle l’un de l’autre, laissèrent un vide irréparable dans les rangs de l’opposilion libérale. Mais le deuil universel qui sc faisait autour du cercueil d’un défenseur des libertés publiques, n’avertissait pas le pouvoir qu’il engageait contre ces libertés un combat périlleux et inégal. Le ministère déplorable, poussé, entrainé par la Congrégation, s’était donné la lâche de bâillonner la presse et de lui Oter lo droit de discussion sur les matières religieuses. Le procureurgénéral Bellnrt se fit fort do découvrir dans le Constitutionnel et le Courrier Français les éléments d’un procès de tendance, destiné à motiver la suspension de ces deux journaux qui prêchaient une sorte do croisade légale contre les jésuites. «C’est au nom de Dieu que ces journaux blasphèment Dieu et les choses saintes, disait Bellart dans son réquisitoire : ils cachent leurs intentions, mais voilà leurs œuvres : mépris deversé sur les choses et les personnes de la religion ; provocation à la haine contre les prêtres en général; acharnement à propager contre eux mille fausses accusations. » Ce procès intenté aux deux organes les plus populaires de l’opposition intéressait tous leurs lecteurs qui formaient la majorité intelligente du parti libéral. C’était d’ailleurs évidemment le parti prêtre, qui faisait ce procès pour essayer jusqu’à quel point on pouvait se servir de la loi de tendance contre la liberté de la presse. Le Constitutionnel fut défendu par Dupin ainé; le Courrier, par Mérilhou : les deux avocats plaidèrent avec beaucoup de force contre les jésuites qui étaient seuls en cause et qui espéraient, à l’aide de ce procès, légaliser en quelque sorte leur rétablissement en France. « On veut, dit Dupin, nous rendre l’ancien régime, avec les libertés de l’église gallicane de moins et les jésuites de plus. » Mérilhou déchira lo voile qui couvrait le réquisitoire

restauration: - ourles x. - isse. 235

de Bellart et montra la compagnie de Jésus pénétrant de toutes parts dans l'État à travers une brèche faite & l’arrêt du parlement qui avait prononcé son expulsion. La cour royale ne voulut pas manquer aux traditions du parlement de Paris ; elle condamna , dans son audienco du 5 décembre, l'existence des jésuites, en renvoyant de la plainte les deux journaux qu’elle invitait toutefois à être plus circonspects à l’avenir ; elle reconnaissait d’ailleurs, en faveur des journaux incriminés, des circonstances atténuantes résultant < de l’introduction en France do corporations religieuses défendues par les lois, ainsi que des doctrines ultramontaines hautement professées depuis quoique temps par une partie du clergé français et dont la propagation pourrait mettre en péril les libertés civiles et religieuses do la France. » Cet arrêt mémorable, qui consterna la Congrégation, fut salué par des vivats dans la salle même du tribunal, et il causa dans Paris une émotion d’enthousiasme populaire : il y eut des feux de joie, des acclamations, des chants et des danses, comme si l’on avait remporté une grande victoire. Le garde des sceaux adressa de vives remontrances aux magistrats qui avaient si mat obtempéré aux désirs du roi : * La cour rend des arrêts et non pas des services ! » lui répondit üèrement le premier président Séguier. Peyronnet ne se découragea pas dans son ardeur à soutenir les jésuites; mais la répugnance de l’opinion publique ne fit que s’accroître à l’égard do cet ordre religieux qui retrouvait dans la magistrature de la Restauration les héritiers des La Chalotais et des Gilbert dos Voisins. L’arrêt do la cour royale de Paris fut à la fois un conseil donné au pouvoir royal et une protestation éclatante contre le complot jésuitiquo que ce pouvoir favorisait; le procureur-général Bellart ne survécut pas à un pareil échec. La Congrégation voulait qu’on ne la laissât pas sous le coup de la flétrissure judiciaire ; Charles X ne se hasarda point à recommencer la querelle des parlements avec la royauté, mais il accorda un témoignage public d’estime et de confiance à la Congrégation tout entière, en nommant son chef, Mathieu de Montmorency, gouverneur du duc de Bordeaux (26 janvier 1826).

Ce n’étaient là que des symptômes de la situation morale de la France; sa situation politique n’avait pas été depuis longtemps plus stable et plus florissante. L’opposition, en se jetant à corps perdu dans la question religieuse, avait achevé de tuer l’esprit révolutionnaire qui somblait ne pouvoir plus vivre on Europe. Celle opposition était devenue franchement monarchique ; elle ne conspirait plus, elle ne prêtait plus de serments sur des poignards : elle attaquait seulement les jésuites et le ministère, qui se défendaient avec une édifiante solidarité. L’Europe aurait joui d’une paix profonde, si la Grèco n’eût poussé des cris de désespoir, pour appeler à son aide les peuples chrétiens et pour émouvoir la pitié des rois. La Grèce luttait encore, mais elle paraissait incapable de lutter longtemps. Après de prodigieux efforts, après des fhits d’armes héroïques dignes des plus beaux temps de l’ancienne Grèce, après des victoires sans nombre sur terre et sur mer, le gouvernement prog

visoire de l’Hellénie fit un appel suprême à l’Europe, en dénonçant la cruelle neutralité des souverains qui avaient fourni secrètement des armes, des munitions, des vaisseaux à la Porte-Ottomane; victime de ces déloyautés, la nation grecque plaça volontairement le dépôt de sa liberté, de son indépendance nationale et de son existence politique sous la défense absolue de la Grande-Bretagne (27 juillet 1 823). En réponse à ce manifeste, le roi d’Angleterre fit défense à tous scs sujets de prendre les armes pour ou contre les Grecs, et leur enjoignit d’observer, vis-à-vis des deux parties belligérantes, la plus scrupuleuse neutralité (30 septembre). Le protectorat de la Grande- Bretagne ne s’exerça pas d’abord d’une manière plus efficace en faveur de la Grèce, mais c’en fut assez pour modiller les dispositions hostiles des membres de la Sainte-Alliance, et les rois d’Europe se virent mis en demeure de garder enfin la neutralité à l’exemple de l’Angleterre. La Grèce n’avait pas seulement la Turquie à combattre : le vice-roi d’Égypte Méhémet-Ali avait envoyé une flotte bien équipée et une armée bien disciplinée pour remplacer l’armée désorganisée, la flotte désemparée du sultan. Celle flotte nouvelle chassa devant elle les brûlots de Miaulis et de Canaris; cette armée reprit possession de Navarin, de Trippolizza et des villes du Péloponcse. Le colonel français Fabvier, l’Anglais Gordon, les généraux grecs Colocotroni et Démétrius Ypsilanti, ne pouvaient opposer que des bandes intrépides, mais épuisées de misère et de fatigue, aux excellentes troupes arabes d’Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi. L’empereur Alexandre parut comprendre alors pour la première fois que la cause de la Grèce indépendante était liée aux intérêts de la Russie et qu’il ne devait pas abandonner à l’Angleterre les bénéfices d'un protectorat qui n’appartenait qu’à lui seul, comme chef de la religion grecque et comme protecteur des provinces danubiennes. Alexandre toutefois n’aurait rien entrepris sans le concours ou du moins sans l’approbation de la Sainte- Alliance; il se préoccupait particulièrement de la question grecque, il pressait vivement scs alliés de s’en occuper, de concert avec lui; il offrait son intervention pour faire cesser une guerre si longue et si acharnée entre les musulmans et les chrétiens. Il avait déjà changé les dispositions des cabinets de l’Europe vis-à-vis de l’insurrection hellénique, lorsqu’il mourut presque subitement, le Ier décembre, à Tangarock, pendant un voyage qu’il faisait en Crimée. On raconta qu’il avait été étranglé dans une barque sur la mer d’Azosv, par les grands-officiers qui l’accompagnaient. Suivant la déclaration formelle de son médecin, il serait mort du typhus, après plusieurs jours de maladie. Quoi qu’il en soit, Alexandre, que Napoléon appelait un vrai grec du Bas-Empire, fin, faux et adroit, avait eu le chagrin d'apprendre, la veille de sa mort, qu’une conspiration se tramait contre lui à Saint-Pétersbourg et que les conspirateurs étaient dans sa cour et dans son armée. Cette conspiration, dont l’objet véritable n'a pas été bien connu, ne produisit qu'une émeute militaire qui fut étouffée presque à son début. Le grand-duc Constantin, frère ainé d’Alexandre, avait d'avance renoncé à tous ses drois au trône

on faveur de son jeune frère Nicolas; il n'en fut pas moins proclamé empereur à Saint-Pétersbourg, en son absence. Mais il adressa, de Varsovie, une nouvelle renonciation à cette couronne qu’il fit passer ainsi sur la tête du grand-duc Nicolas. Telle avait etc la volonté testamentaire d'Alexandre. Des sociétés secrètes politiques s’étaient formées en Russie à l’instar des carbonari Italiens, mais sans avoir une organisation générale, sans viser à un but fixe et positif. Ces sociétés, dont l’existence n’avait jamais été soupçonnée, voulurent se servir du prétexte que leur offrait l’abdication volontaire du grand-duc Constantin. Le prince Troubelskoï, le prince Odoewsky et quelques autres nobles, la plupart officiers dans la garde impériale, excitèrent leurs soldats ù protester contre cette abdication ; la populace, que des distributions d’argent et de liqueurs fermentées avaient gagnée à une cause qu’elle servait sans la connaître, se joignit à la protestation séditieuse de la garnison de Saint-Pétersbourg : le 26 décembre, les régiments insurgés étaient rangés en bataille sur la place du Sénat, les rues avoisinantes étaient remplies d’une foule tumultueuse. Le nouvel empereur, Nicolas, accompagné de son troisième frère le grand-duc Michel, se jeta presque seul au milieu des soldats furieux et des boiards ivres; il les harangua, il ies menaça, il les supplia : aucun des conjurés n’osa le frapper; mais tous persistèrent à repousser l’usurpation et à soutenir en apparence les droits de Constantin : les cris redoublaient, la révolte se propageait comme un incendie. Nicolas avait fait cerner la place, principal théâtre de l’insurrection : le canon chargé à mitraille répondit aux premiers coups de fusil qui partirent des rangs des rebelles ; en peu d’instants, il ne resta de cette échauffourée que cinq cents cadavres sur le pavé. Nicolas, qui venait de faire preuve de courage, de sang-froid et d’énergie, eut bientôt entre les mains tous les chefs de la conspiration. Le prince Troubelskoï, arrêté un des premiers, révéla les noms et les plans de scs complices. Quelques-uns, condamnés à être écartelés, furent pendus, par commutation de peine; les autres furent envoyés aux mines de Sibérie. Les arrestations et les jugements continuèrent pendant plusieurs mois. Une commission d'enquête, instituée pour rechercher les causes et les auteurs des événements du 26 décembre, constata dans son rapport officiel, que • des jeunes gens, d’une imagination ardente et déréglée, entraînés par les pernicieux exemples des révolutions dont l’Europe a été bouleversée pendant trente ans,» s’étaient abandonnés au rêve d’une réforme absolue en Russie et avaient combiné dans les ténèbres les moyens de l’accomplir. Celte conspiration était la suite de celle découverte en 1817 et qui avait si brusquement modifié les aspirations libérales de l’empereur Alexandre : divers attentats sur la vie de ce prince n’avaient échoué que par des circonstances imprévues. Ce rapport ne donnait que trop à soupçonner le genre de mort qui avait rendu le trône de Russie vacant. L’empereur Nicolas s’empressa de déclarer à scs alliés qu’il conformerait sa politique à celle de son prédécesseur, et qu'il serait, comme lui, le ferme soutien de la Sainte-Alliance.

La mort d’Alexandre semblait donc no devoir pas déranger ce qu'on nommait l’équilibre européen : celle mort, qu’on attribunit généralement à un assassinat, n’occupa qu’un moment l’atlcnlion publique en France; les souvenirs de 1814 et de 1815 étaient trop récents pour qu’on donnât des regrets è l’implacable ennemi de Napoléon, è l’instigateur do la coalition étrangère. On n’invectiva pas sa mémoire : on rappela le meurtre de Paul 1" et la captivité de Sainte-Hélène. Ce fut là son oraison funèbre. Mais Charles X n’oublia pas son magnanime allié, dans son discours prononcé à l’ouverture de la aession, le 31 janvier 1886. Ce discours du trône annonçait la reconnaissance do l’indépendance de Saint-Dominguo et l’indemnité accordée aux anciens colons par la république haïtienne, dont Boyer était alors président. L’opinion no s’arrêta guère sur ce fait accompli , mais elle découvrit, A travers une phrase obscure, où il était question de conserver le patrimoine des familles, le rétablissement du droit d’atnessc, que le garde des sceaux ne craignit pas de proposer aux Chambres dans un projet de loi sur les successions et les substitutions. Co projet de loi , qui fut présenté le 10 février à la chambre des pairs, éveilla dans le public autant de surprise que d’indignation. On no pouvait douter qu’il y eût, de la part du ministère, une ferme intention de reconstituer l’ancien régime en modifiant successivement la législation du pays. La chambre des députés promettait d’ailleurs de se plier A toutes les propositions du ministère. Au discours du roi, qui se flattait de savoir concilier le maintien do l’ordre et la répression de la licence, elle avait répondu en invitant le roi « A défendre les libertés publiques même de leurs propres excès et A les protéger contre une licence effrénée qui , sans respect pour les choses les plus saintes et les personnes les plus sacrées, répand chaque jour ses poisons corrupteurs. » Il y avait là une sorte de représailles contre l’arrêt de la cour royale dans le procès du Constitutionnel et du Courrier Français. La Chambre eut bientôt l’occasion de montrer ce qu’elle entendait par celle licence effrénée : Sallaberry lui dénonça un article inséré dans le Journal du Commerce du 7 décembre dernier, article dans lequel on représentait la Chambre comme un corps qui ne s’était servi de ses pouvoirs qu’au profil d'intérits personnels, et qui ne pouvait être que le tuteur naturel des courtisans et des commis. Cet article fut jugé injurieux pour la Chambre, et l’éditeur responsable se vit traduire à la barre de l’assemblée. Cet éditeur responsable, qui n’était qu’un homme de paille, eut pour défenseur l’avocat Barthe, dont le plaidoyer élargit la défense en l’appliquant à la liberté de la presse. Malgré les sages observations de Royer-Collard et de Benjamin Constant, la liberté de la presse fut condamnée, dans la personne du gérant du journal, à un mois de prison et à cent francs d’amende, minimum de la peine. Sallaberry, appuyé par ses plus fougueux collègues, avait réclamé le maximum. La presse ne ralentit pas son zèle à la suite de cette condamnation; Mie continua de poursuivre et d’attaquer l’esprit rétrograde et réactionnaire sous toutes ses formes, mais elle évita plus soigneusement de donner prise

aux réquisitoires et aux procès. L’opposition était prcsquo sans forces dans les Chambres : elle avait dans la presse un immense levier. Ce fut la presse qui frappa de discrédit et d’impuissance la loi du droit d’alnesso, avant que la chambre des pairs eût donne celte satisfaction au sentiment national. Le garde des sceaux demandait que, dans toute succession en ligne directe et payant trois cents francs d’impôt foncier, le préciput légal fût attribué à l’ainé des enfants, à moins que le père où l’ascendant n’eût disposé de ce préciput. Il y avait là une intention manifeste de rétablir l’ancien droit d'ainesse, du moins dnns l’aristocratie. Peyronnet ne cacha pas que son but, en présentant cette loi , était de reconstituer la grande propriété et do fortifier l’élément aristocratique. Grâce à la presse, le pays, tout d'une voix, protesta contre ces velléités d’ancien régime : la bourgeoisie, surtout, s’indigna et se lamenta. Le ministère ne doutait pas que la chambre des pairs ne défendit son propre intérêt de caste et de fortune en défendant le projet de loi. Le rapport de Malleville conclut, en effet, à l’adoption de ce projet; mais les vices et les dangers d’une pareille loi furent signalés avec beaucoup de logique et d’énergie par Molé, de Durante, de Choiseul, de Broglie, Siméon, Daru et surtout de Lanjuinnis. « Les lois, dit de Barantc, les lois qui ne sont pas conformes aux habitudes, aux affections, aux opinions d’un peuple, sont des paroles, et rien de plus 1 Tandis que les ministres, dédaignant la sage coopération du temps, s’attribuent le pouvoir de transformer la France fi leur gré, tout reste comme auparavant, avec le mécontentement de plus. » Malgré l’appui timoré que Pasquicr et Lainé prêtent au projet ministériel , malgré la phraséologie sèche et vide de Villèle et de Corbière, malgré les déclamations monarchiques de Peyronnet, le projet de loi fut réduit, dans la séance du 17 mai , à un article unique relatif aux substitutions facultatives, et entièrement dégagé du droit d’ainesse. Ce vote, que cent vingt voix avaient résolu contre quatrevingt-treize, produisit une explosion générale de joie et fut acclamé comme un triomphe de la Charte. Le ministère, averti par cet échec, n'essaya pas, dans cette session qui fut presque insignifiante, de défier de nouveau l'opi- • nion; il avait hâte d’arriver au budget, qui ne s’élevait qu’à vingt-six millions de plus qu’en 1824-, et qui présentait un déficit dans les recettes. Ce budget ne rencontra pas d’obstacle sérieux, et le vote qui l’adopta, le 6 juillet, fut suivi de la clôture des Chambres.

L’opinion, en ce moment , n’avait pas le loisir de chicaner le ministre des finances sur son administration imprévoyante et prodigue : elle était exclusivement absorbée par la guerre des jésuites. L’arrêt de la cour royale, dans le procès du Constitutionnel et du Courrier Français, réveillait en France la vieille tradition des libertés gallicanes. Tandis que le parti prêtre, loin do courber la tête sous cet arrêt, se concertait pour la résistance, un nouvel adversaire, plus terrible à lui seul que la polémique des feuilles libérales, entra dans la lice. Le comte de Monllosier, royaliste éprouvé, homme austère et pieux, qui vivait en ermite dans les montagnes d’Auvergne, publia son Mi-

SfO HISTOIRE DE FRANCE.

noire à consulter sur «n système religieux politique, et tendant à renverser la religion, la société et le trône : 1“ par une multitude de congrégations religieuses et politiques; 2° par le rétablissement de la Société des Jésuites; 3° par l’ultramontanisme; et 4° par les envahissements du clergé. Ce Mémoire à consulter, adressé à la chambre des pairs, eut un prodigieux retentissement dans le public, et fit une sensation profonde parmi les congréganistes. C’était pour les jésuites une question d’être ou de n’êlre pas. Ils choisirent le meilleur parti en cessant de se cacher, et le ministre des cultes, Frayssinous, qui obéissait à leurs inspirations, avoua pour la première fois leur existence, à la face du pays; il eut soin, toutefois, de les faire petits et humbles, en déclarant que ces révérends pères ne possédaient que sept maisons d’éducation, collèges ou séminaires. L’aveu était formel ; et depuis ce moment-là, le gouvernement ne prit plus la peine de nier, comme il l’avait fait, l’invasion des jésuites dans l’enseignement universitaire. En même temps, le parti prêtre, dont les empiétements et la marche souterraine étaient signalés aux défiances de l’opinion et à la sévérité de la justice, se redressa fièrement , se montra au grand jour et ne dissimula plus ses progrès d’invasion. Le roi, et la coterie jésuitique qui l’entourait, relevèrent le gant que leur avait jeté la cour royale et devinrent les champions officiels du parti prêtre. Le duc Mathieu de Montmorency, l’âme et la tête de la Congrégation, venait de mourir subitement dans l’église de Saint-Thomas-d’Aquin, pendant les offices du Vendredi- Saint (24 mars) : on lui donna pour successeur, auprès du duc de Bordeaux, le marquis de Rivière, jésuite de la pire espèce, fanatique et inintelligent. En faisant de ce capitaine des gardes du corps du roi un gouverneur do prince, on ne crut pas avoir encore assez fait pour l’éducation du jeune héritier du trône : on lui adjoignit donc, en qualité de précepteur, l’abbé Tharin, évêque de Strasbourg, ami de l'évêque d’Hermopolis et sectateur dévoué des jésuites. On parlait ouvertement , à la cour, de la nécessité d’autoriser, par ordonnance royale, la résurrection de la Compagnie de Jésus en France. L’archevêque de Paris, de Quélen, un des directeurs suprêmes de la Congrégation, avait cru préparer les esprits à une sorte de restauration jésuitique, en célébrant avec pompe le Jubilé : sermons, stations, processions, quêtes, rien ne manqua pour attirer une grande affluence de fidèles, qui obéissaient moins à une dévotion véritable qu’à des raisons de mode, de curiosité et d'intérêt. Charles X et sa famille suivaient à pied les processions; la quatrième et dernière (3 mai) fut complétée par la pose et la bénédiction de la première pierre d’un monument expiatoire à la mémoire de Louis XVI, sur la place de la Concorde. On ne se lassait pas de remettre en cause les actes de la Révolution et de la traîner sans cesse aux gémonies, toute couverte du sang de Louis XVI. La population de Paris ne s’associait pas plus à ces démonstrations politiques qu’aux exagérations religieuses qui en étaient l’accompagnement ordinaire; la foule regardait et ne criait pas mêmeetee le roi. Cependant l’accusateur des jésuites, le comte de Montlosier, n’avait pas commencé sa croisade pour J’aban-

RESTAURATION. - CHARLES X. - 1826. Jil

donner aussitôt. On s’était flatté d’arrêter celte croisade menaçante, par une déclaration que signèrent deux cardinaux-archevêques, quatre archevêques, et sept évêques (3 avril), déclaration qui fut rendue publique après avoir été présentée au roi. Dans celte déclaration, l’épiscopat français reconnaissait l’indépendance pleine et absolue des souverains dans l'ordre temporel, visà-vis de toute autorité ecclésiastique. Mais tous les prélats qui tenaient de loin ou de près à la Congrégation s’étaient abstenus d’adhérer a une déclaration contraire aux doeirines ultramontaines. L’auteur du Mémoire à consulter ne suspendit pas ses plans d’attaque, en présence de cette démarche conciliatrice; il adressa une Pétition à la chambre des pairs, puis une Lettre d'accusation au procureur-général, puis enfln une Dénonciation aux Cours royales, pour réclamer l’exécution des lois à l’égard des jésuites, bannis de France par l’arrêt du Parlement de 1762. Il avait appuyé sa requête sur une consultation énergique, signée des principaux avocats du barreau de Paris; il trouva dans la chambre des pairs un rapporteur sympathique pour sa pétition : Portalis proposa le renvoi de celte imposante pétition au président du conseil des ministres; il trouva, dans la Cour royale de Paris et dans celles des départements, une approbation plus éclatante encore. Le 1 8 août, toutes les chambres de la Cour assemblées, un arrêt fut prononcé, qui opposait les anciens arrêts et édits au rétablissement de la Compagnie de Jésus; qui rappelait l’incompatibilité des principes professés par cette compagnie avec l’indépendance de tous gouvernements, et surtout avec la Charte constitutionnelle, et qui invitait la haute police du royaume à supprimer et dissoudre ces congrégations, associations ou autres établissements, formés au méprisées lois existantes. Cet arrêt , dont le procureur-général Jacquinot de Pampelune avait voulu empêcher le délibéré, eut des échos éclatants dans les arrêts analogues des Cours royales de Douai , d’Amiens et de Nancy. La législation des parlements se redressait de toutes parts contre les jésuites. « La Congrégation, avait dit Agier à la tribune de la chambre des députés (15 mai), domine la France et le ministère lui-même; elle éloigne de la religion, elle aliène les cœurs au roi par son esprit inquisitorial ; elle trouble la foi au lieu de la fortifier ; elle divise la famille et les amis. » Celte influence de la Congrégation, qu’on avait considérée longtemps comme une Action inventée par le parti libéral et philosophique, était désormais avouée également par ceux qui la combattaient et ceux qui la subissaient : elle faisait corps avec le gouvernement et dirigeait son action dans les moindres détails administratifs et politiques. On nommait tout haut les chefs de cette vaste machine jésuitique, qui agissait d’une manière occulte sur tous les ressorts de la société et de l’État. L’abbé Liaulard et l’abbé Ronsin avaient, disait-on, la direction suprême d’un comité secret, dans lequel siégeaient des cardinaux et des évêques : il est plus probable que ces deux jésuites acceptaient seulement la responsabilité des décisions du comité, qui tenait ses séances soit au séminaire de Montrouge, soit dans l’hôtel du duc de Rohan, soit aux Missions-Étrangères , soit au ministère des T. vu 16

caltcs. Aux dénonciations de Monllosier, aux consultations des avocats, aux arrêts des Cours royales, aux accusations des journaux, ta Congrégation ne répondit que par un redoublement de propagande, d’activité et d’audace. C’était en chaire, c’était dans les prédications des missionnaires, que le jésuitisme foudroyait ses ennemis, qu’il poursuivait sans cesse des noms d'athées et de philosophes. Ces missions, qui s’adressaient aux villes les plus éclairées de la F rance, ne servaient qu’à y raviver le levain des querelles religieuses 5 le peuple n’apprenait pas à devenir plus moral, plus intelligent ni meilleur, en assistant à des plantations de croix, à des processions, à des stations, à des sermons enfin, accompagnés de cantiques ridicules et de mômeries grotesques: te peuple devenait seulement plus superstitieux et plus hypocrite. Les missionnaires n’arrivaient pas dans une localité sans y exercer une domination presque absolue : les autorités publiques courbaient la tête devant eux ; la confession leur gagnait les femmes ; par les femmes, ils étaient maîtres des familles. La foule se ruait sur leurs pas, moins par dévotion que par curiosité : une mission, pour la plupart, n'était pas aulne chose qu’un spectacle. Cependant le parti de l’opposition, qui se composait des jeunes gens en général , ne pliait pas de si bonne grâce sous la main bénissante des disciples de Loyola; il y avait partout une résistance systématique qui troublait plus ou moins sérieusement les exercices des révérends pères. De là, des violences fâcheuses de part et d’autre, des brutalités de police, des luttes, des arrestations, du tumulte enfin qui avait quelquefois le caractère d’une émeute. A Lyon, à Bordeaux, à Avignon, à Rouen surtout, ces scandales se reproduisirent presque avec la même mise en scène. Dès que les missionnaires montaient en chaire, on demandait au théâtre la représentation du Tartufe, de Molière. Défense de jouer cette comédie avait été transmise de Paris à tous les préfets et sous-préfets. Tartufe ne pouvait donc obtempérer aux vives réclamations du parterre qui , expulsé de la salle de spectacle, continuait ses cris dans la rue. Le Tartufe de Molière était ainsi une protestation contre les jésuites. La presse, et principalement ce qu’on nommait la petite presse, soutenait avec une infatigable vivacité ces démonstrations anti-jésuitiques : ici, les journaux de littérature, tels que la Pandore et le Figaro, criblaient d’èpigrammes la Congrégation et le ministère; là, les grands journaux politiques criaient haro sur le jésuite, dès qu’ils croyaient voir l’ombre de sa robe noire. La librairie exploitait aussi le sujet à la mode; ce n’étaient que pamphlets, chansons, satires, brochures en vers et en prose contre les jésuites anciens et modernes. On publiait sous toutes les formes l’histoire et la morale do la Compagnie de Jésus. La gravure et la lithographie trempaient aussi aux mêmes sources l'arme puissaute do la caricature. La presse était donc une hydre à mille têtes aboyantes, qui se multipliaient sons cesse, à mesure que les persécutions de police , les condamnations judiciaires et les menées corruptrices abattaient une de ces têtes insidieuses, faisaient taire une de ces Voix. La Congrégation résolut de tuer la presse.

Un projet de loi , ingénieusement élaboré dans l’oflicine 'de Montrouge , projet rempli de combinaisons insidieuses et de ressources cachées, fut soumis à Peyronnet qui l’approuva , non sans y avoir ajouté quelques traits de sa main, et qui le lit approuver par son collègue, de Villèle. Celui-ci se chargea de le faire adopter par le roi, et le roi en reconnut l’utilité, en applaudit la rédaction; à l’ouverture de la session, le 12 décembre, le discours du trône annonçait la nouvelle loi en ces termes : « J’aurais désiré qu’il fût possible de ne pas s’occuper de la presse; mais à mesure que la faculté de publier des écrits s’est développée, elle a produit de nouveaux abus qui exigent des moyens de répression plus étendus et plus efficaces. Il était temps do faire cesser d’affligeants scandales et de préserver la liberté de la presse ellemême du danger de ses propres excès. • On s’attendait à quelque loi plus sévère que celles qui avaient, pour ainsi dire, marqué chaque année du gouvernement reprèsentalif ; mais toutes les prévisions furent bien dépassées par le projet que Peyronnet eut le courage d’apporter à la chambre des députés dans la séance du 30 décembre. Une partie de l’assemblée, animée des préjugés les plus hostiles à l'égard de la presse, accueillit avec transport cet arrêt de proscription lancé contre elle; les hommes sages et prudents de tous les partis blâmèrent ces rigueurs exorbitantes invoquées contre les écrivains, les imprimeurs et les libraires; la gauche fU entendre des murmures et des exclamations de surprise : « C’est la censure! » dit Benjamin Constant, après la lecture du premier article. « Autant vaudrait, dit Casimir Périer en haussant les épaules , proposer un article portant : L’imprimerie est supprimée en France au profit de la Belgique. » Le projet de loi, en effet, n’allait è rien moins qu’à rendre impossible l’émission de la pensée par la voie de la presse; les ressorts de cette loi perfide avaient été si bien prévus et si bien ordonnés, que l’imprimerie et la librairie devaient être désormais à la merci du gouvernement et par conséquent de la Congrégation. Celle loi exigeait le dépôt des livres, cinq jours et dix jours avant la publication, pour les ouvrages au-dessus et au-dessous de vingt feuilles d’impression ; tout déplacement des exemplaires imprimés, hors de l’imprimerie, avant le délai fixé, serait considéré comme tentative de publication illégale; les écrits de cinq feuilles d’impression et au-dessous ne pourraient paraître qu’avec le timbre fixe; les écrits périodiques porteraient les noms et adresses du propriétaire ou gérant et de l’imprimeur, et toute fausse déclaration à cet égard entraînerait la suppression immédiate du journal; les amendes et la pénalité en cas de délits de presse, étaient augmentées dans une proportion effrayante; les droits do timbre subissaient un accroissement énorme ; enfin , l’imprimeur devenait civilement responsable des amendes, dommages-intérêts et frais, résultant de la condamnation du propriétaire de journal ou de l’auteur du livre, qu’il aurait imprimé. Il y avait encore une foule de moyens ingénieux de ruiner à la fois l’écrivain et son imprimeur. Peyronnet, dans l’exposé des motifs, eut l’impudeur de déclarer qu'il n'avait rédigé son projet de loi que par amour

de la liberté de la preste : « S’il n’était pas mis un frein à une licence aussi effrénée, dit-il, la liberté de la presse ne serait bientôt plus que la liberté des profanations, des diffamations et des impostures. » Ce projet, qui fut qualilié de monstrueux au moment où il vit le jour, excita encore plus d’indignation que les lois du sacrilège et du droit d’aînesse : le sentiment national s’éveilla tout à coup et se prononça, avec une formidable unanimité, contre cette odieuse tentative d’oppression ; chacun comprit que toutes les libertés étaient comme renfermées dans celte liberté de la presse qu’on voulait annihiler, sous prétexte de la réglementer et de la faire inoffensive. Jamais le ministère n'avait été en butte à pareille explosion de colère et d’injures. Les journalistes de toutes les opinions s’accordaient pour blâmer, pour flétrir la loi qui allait les frapper indistinctement dans leur fortune, même dans leur personne. Les nombreuses industries qui se rattachent & celle de l’imprimerie, protestaient à la fois par la bouche des ouvriers qu’elles faisaient vivre, et dans ce concert de malédictions que recueillait déjà le ministère, on distinguait les plaintes des classes intelligentes qui se voyaient accusées et poursuivies comme suspectes de licence effrénée. Celte question de la presse domina toutes les autres, et ceux même qui n'avaient jamais songé qu'elle existât ou qu’elle pût exister, se préoccupèrent gravement de son exislence : on ne parlait que de la loi Peyronnet (comme on l’avait surnommée d’abord), dans les salons, dans les cafés, dans les ateliers, dans les écoles surtout ; on se demandait ce qui adviendrait de cette audacieuse entreprise du ministère contre la plus précieuse des libertés publiques. L'Académie française ne crut pas devoir rester indifférente ou passive au milieu de l’émotion générale : sur la proposition de deux de scs membres , Lacretellc et Villemain, elle décida, dans sa séance extraordinaire du 16 janvier 1827, qu’elle rédigerait une Adresse au roi, pour le supplier d’épargner la presse. L’archevêque de Paris, de Quélen, avait voulu s’opposer à l’intervention de l’Académie, corps essentiellement littéraire, dans une affaire exclusivement politique; mais l’Académie n’en avait pas moins passé outre, à la majorité de dix-septvoix contre neuf. L’Adresse, préparée par Chateaubriand, Villemain et Lacrclclle, fut approuvée par l’Académie qui devait la faire présenter au roi par les membres de son bureau. Le roi fit savoir, par le premier gentilhomme de service, à l’Académie française, qu’il ne recevrait ni la députation, ni l’Adresse. Peu de jours auparavant, Charles X avait donné un témoignage public de son mécontentement au sujet de cette protestation académique, en frappant de destitution trois des académiciens qui en avaient pris l’initiative : Lacretclle, Villemain et Michaud; celui-ci cessait d’être lecteur du roi ; le second, maître des requêtes, et le premier, censeur dramatique. Les trois victimes de leur libérale conduite furent dédommagés de cette disgrâce par les acclamations de la reconnaissance publique. La démarche projetée par l’Académie produisit un effet immense dans l’opinion, et l’on peut la considérer comme le coup le plus terrible qui ait été porté à la loi. Le garde des sceaux comprit si bien de quel

RESTAURATION. — OURLES X. — 4827. 2i5

poids était l’opinion do l’Académie, qu’il essaya de la combattre et de la réfuter dans une apologie maladroite et ridicule de son projet de loi ; le Moniteur publia cette pièce étrange , dans laquelle on appelait la nouvelle loi sur la presse une loi de justice et d'amour. On n’oublia pas de relever la singulière expression qui était échappée à la phraséologie ampoulée du ministre, et sa malencontreuse loi ne fut plus qualifiée autrement. Elle avait été stigmatisée ainsi par scs propres auteurs, qui ne plaisantaient pas, eux, en se servant du langage mystique des comtes de Maistre et de Bonald.

L'attention générale était tellement absorbée parla loi de justice et d'amour, qu’elle daignait à peine s’arrêter sur des faits politiques qui l’auraient saisie dans des temps ordinaires. Les yeux et les esprits se détournaient presque de la Grèce où la guerre de l’indépendance semblait s’alanguir et s’éteindre; du Portugal, où l’infant don Miguel, toujours exilé à Vienne, menaçait, par ses intrigues absolutistes, la couronne constitutionnelle de l’infante Dona Maria, en faveur de qui son grand-père Jean VI avait abdiqué; de l’Amérique, où le libérateur Bolivar renonçait à la présidence de la république de Colombie qu’il avait fondée, et rentrait, comme Washington, dans la vie privée. La seule affaire de la France, en ce moment, semblait être une opposition passionnée contre le ministère et contre tous ses actes, que résumait, pour aiusi dire, la loi de la presse. On ne sut aucun gré au ministère de proposer une loi pour la répression delà traite des noirs (27 décembre 1826); on ne remarqua seulement pas qu’i\ s’apprêtait encore à dénaturer l’institution du jury, sous prétexte de l’organiser par une loi (1 6 décembre). Toute la situation était comprise dans cette loi de la presse, auprès de laquelle les plus utiles et les plus dangereuses paraissaient également insignifiantes. La mort du maréchal Suchet, celle de Caulaincourt, celle de Stanislas Girardin, celle du savant Laplace, passèrent inaperçues au milieu de cette grande anxiété nationale. Il y eut pourtant une mort qui fit diversion un instant à l’objet unique des inquiétudes populaires et qui ajouta un grief de plus aux accusations que le ministère avait plus ou moins méritées. Un homme de bien, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, succomba, dit-on, au chagrin qu’il ressentait de se voir éloigné, par le ministère, des établissements de bienfaisance et d’utilité publique qui lui devaient leur fondation ou leur prospérité : scs obsèques (30 mars) réunirent un de ces cortèges solennels, que l’estime , l'admiration et la gratitude du peuple donnaient alors aux grands citoyens dont il pleurait la perte ; mais la police avait reçu l’ordre de s’opposer, mémo par la force, à toute manifestation de cette espèce. Quand les élèves de l’École de Châlons voulurent porter le corps de leur vertueux bienfaiteur, une lutte déplorable s’engagea entre eux et les soldats, devant l’église de l’Assomption où le service funèbre venait d’être célébré : le cercueil, qu’un officier de police ordonnait de replacer sur le corbillard, fut violemment arraché des mains qui s’en étaient emparées, et il alla tomber, à demi brisé, dans la boue, avec les insignes de la pairie qui ne l’avaient pas protégé contre une profanation inouïe.

o}6 HISTOIRE DE FRANCE.

Le ministère fut fait responsable de la brutalité de ses agents : la France entière entendit avec horreur le bruit sourd de cette bière se brisant sur le pavé. A la chambre des pairs, le grand référendaire, de Semonville, rendit compte de ce scandale et demanda justice au nom de la famille de La Rochefoucauld. Le ministère, pour toute réparation, justifia sa police, en disant dans le Journal de Paris ; « Il fallut que la force armée intervint pour que tout se passât suivant les usages. «Le ministère triomphait : sa loi de justice et d’amour, après une ardente discussion, avait été votée le 12 mars à la chambre des députés. Cette discussion fut à la fais une attaque et une défense systématiques du ministère. « Non-seulement le projet de loi doit être rejeté, s’écria Labbey de Pompières, mais les ministres doivent être mis en accusation; chaque année de lçur ministère, ils ont déchiré un feuillet de la Charte 1 » Royer- Collard, dans un de ses plus beaux discours, écrasa de son mépris cette loi de ténèbres, et il en prédit les conséquences dans ce peu de mots : < Plusd’écrivains, plus d’imprimeurs, plus de journaux, ce sera le régime de la presse! » Gauthier, de la Gironde, royaliste des Cent-Jours, ne ménagea pas davantage la justice et l'amour du ministère ; mpis, aux adversaires logiques et consciencieux de son projet de loi, le ministère opposa le ban et l'arrière-ban de ses séides, de scs créatures, de ses ventrus et de ses muets. Dupille, de Rougé, Nicot de Ronchaud, Humbert de Sesmaisons, célébrèrent à l'envi les louanges du ministère et de la loi ; de Salaberry représenta la presse comme une huitième plaie dont Dieu avait oublié de frapper l’Egypto; Sirieys-Marinhac demanda des mesures plus rigoureuses encore contre la liberté de penser et d’écrire; de Frènilly proposa gravement de créer une haute cour de censure. Tout ce que purent dire de Villèlo et Peyronnet, après ces incroyables théories d’obscurantisme et d’oppression, devait paraître timide et modéré. Deux cent trente-trois voix conlro cent trente-quatre proclamèrent leur victoire. Mais la réprobation publique ne se ralentit pas, et lorsque la loi de justice et d’amour fut apportée à la chambre des pairs, on eut des raisons de pressentir que cette Chambre, mieux inspirée que l'autre, refuserait sa sanction à une loi aussi funeste et aussi impopulaire. La commission, chargée de l’examiner, avait été choisie surtout parmi les pairs qui n’appartenaient ni à h Congrégation ni au parti ministériel. De Broglie, de Portalis, do Bastard et Portai ne pouvaient admettre un projet que les ducs do Brissac et de Lévis eussent peut-être accepté; iis y firent de tels changements, que Peyronnet lui-même n’eût pas voulu reconnaître son œuvre. Celte bonne nouvelle commençait it circuler, lorsque Charles X, qui ne soupçonnait pas le triste accueil que l’opinion publique avait fuit au complot des jésuites contre la presse, on fut tout à coup averti, non par scs flatteurs, mais par le peuple. Ses flatteurs lui avaient conseillé de donner un anniversaire au 12 avril 18U, jour do sa première entrée dans Paris; comme l’anniversaire tombait le mercredi saint, on remit la fête au dimanche de Pâques ( 1 7 avril). En l’honneur de cet anniversaire , tous les postes des Tuileries furent occupés exclusivement parla

RESTAURATION. - CHAULES X. - 1827. 217

garde nationale, en mémoire du dévouement monarchique dont elle avait fait preuve en 181 4. Leroi reçut le malin les félicitations des Chambres, de la magistrature et de tous les grands corps de l’Etat ; puis, il descendit dans la cour du Carrousel , en uniforme de colonel-général de la garde nationale et honora de sa présence la parade des gardes nationaux qui relevèrent les gardes du corps et la garde royale de service au château. Il fut étonné, consterné du silence morne et glacial qui régnait sur son passage : les gardes nationaux étaient muets sous les armes; la foule, qui remplissait la place, imitait leur contenance; la police avait oublié de se mettre en frais de cris de vive le roi! Charles X demanda la cause de cette froideur, de ce silence : quelqu’un osa la lui dire. Il fit appeler les ministres ; il ne songea pas à leur reprendre leurs portefeuilles ; mais il leur enjoignit de retirer sur-le-champ la loi de justice et d'amour. Le lendemain, le garde des sceaux montait à la tribune de la chambre des pairs, pour annoncer sans préambule que son projet de loi était retiré par ordonnance du roi. Cette ordonnance fut reçue avec des transports d’allégresse; le soir mémo, tout Paris retentissait de celte grande nouvelle; on chantait, on dansait dans les rues. Il y eut une illumination générale, accompagnée de pétards et de feux de joie. La police ne sc montra nulle part, et l’ordre ne fut pas troublé. La France entière Gt écho & l’enthousiasme de la capitale : les cris de Vive le roi ! vive la Charte ! vive la chambre des pairs ! vive la liberté de la presse! retentirent partout, comme pour saluer la retraite du ministère déplorable. On croyait que les ministres no résisteraient pas à celte éclatante manifestation de l’opinion publique; on attendait, de jour en jour, qu'ils se Gssent justice eux-mémes en apportant au roi leur démission ; les bruits d'un changement de ministère sc propageaient même à la cour. On parlait aussi d’un changement de système par suite de l’entrée probable des royalistes constitutionnels dans le nouveau cabinet. On désignait Chateaubriand, Pasquicr, Siméon, Roy, Royer-Collard, comme appelés à faire partie de ce cabinet. Il est vrai cependant que, selon d’autres rapports contradictoires, on prétendait que le prince de Polignac, le comte de La Bourdonnaie et Hyde de Neuville allaient composer, sous la présidence du dauphin, un minislèro plus rétrograde encore que celui de Villèle et de Peyronnet. Ce dernier ministère existait toujours, sous l’arrêt imposant des antipathies nationales. A peine si l’on remarqua qu’il venait d’essuyer un échec déguisé dans le vote définitif de la loi du jury par la chambre des pairs (27 avril). Il avait demandé que les jurés fussent pris parmi les membres des colleges électoraux ; il espérait ainsi diminuer le nombre des électeurs, en les effrayant de la pénible charge des devoirs de juré ; il attribuait aussi cette prérogative sociale à la richesse seule. Mais la chambre des pairs changea l’esprit de cette loi, en adjoignant aux électeurs censitaires plusieurs catégories de. capacités et en écartant les fonctionnaires publics salariés. Ce fut dans la discussion de ce projet de loi modifié et amendé, que Pasquier fit entendre pour la première fois le mot de réforme électorale, et osa dire < que d’autres caDacilés

transparents , célébrèrent l’anniversaire do l’entrée du comte d’Artois A Paris. Ce soir même, le roi, mécontent et attristé, autorisa cependant lo maréchal Oudinot à témoigner sa satisfaction, dans un ordre du jour, à la garde nationale : « L’effet total de la revue, lui dit-il, a été satisfaisant ; s’il y a quelques brouillons, la masse est bonne ! * Trois heures après, le maréchal apportait l’ordre du jour qu’il avait préparé; mais le roi ne voulut pas le lire, et dit sèchement qu’il avait changé d’avis : « Pas d’ordre du jour, monsieur le maréchal !» Le duc de Reggio se retira tout étonné de ce brusque changement dans les idées du roi. On tenait conseil des ministres, aux Tuileries : Villèle et Peyronnet étaient venus se plaindre de l’outrage qu’ils avaient repu de là part de la garde nationale; ils déposèrent leur démission dans les mains de Charles X. Celui-ci, que son favori le marquis de Rivière excitait sans cesse à régner en Louis XIV, annonça la ferme résolution d'agir avec vigueur-, alors Villèle lui proposa de licencier la garde nationale, pour la punir d’avoir voulu faire violence à la volonté du roi. Cette proposition fut énergiquement appuyée par Peyronnet, de Damas et de Clermont-Tonnerre; de Chabrol cl l’évêque d’Hermopolis la jugèrent dangereuse et inopportune; le duc de Doudeauville la condamna comme insensée. Le roi l'approuva. Il avait été instruit, dans l’intervalle, des vociférations révolutionnaires et outrageantes, qui s’élaient élevées autour de la voiture des princesses ; on lui mit ensuite sous les yeux un rapport de police dressé par Franche!, dans lequel la manifestation de la garde nationale était présentée comme un complot des sociétés secrètes , et comme le prélude d’une insur- ' rection. Charles X signa l’ordonnance de licenciement, qui fut envoyée surle-champ au Moniteur, où elle parut le lendemain, et au maréchal duc de Reggio, qui avisa pendant la nuit à son exécution. A six heures du malin, tous les postes de la garde nationale étaient remis à la troupe de ligne. Ce fut dans tout Paris une stupeur profonde, lorsque la fatale nouvelle sc fut répandue avec la rapidité et le retentissement d’un coup de foudre. On n’en croyait pas le Moniteur. A la stupeur succéda bientôt une indignation qui aurait pu dégénérer en protestation armée. Mais, en licenciant la garde nationale, on avait eu la prudence de ne pas la forcer à rendre scs armes ; elle les conserva donc, ainsi que ses épaulettes et son uniforme, comme un souvenir de l’affront qu’elle avait reçu. L’existence de vingt mille fusils entre les mains de la population de Paris, n’était qu’une menace éloignée pour la royauté, qui s’applaudissait de sa vigueur. 11 n’y eut aucune tentative d’émeute, aucun cri séditieux; mais chaque citoyen avait ressenti personnellement au fond du cœur le coup qui frappait la garde nationale en masse ; le petit commerce surtout, qui voyait dans la garde nationale une sorte de privilège bourgeois, ne se consolait pas de le perdre ainsi. Le contre-coup de cette mesure brutale et impolitique réagit sur le cours de la renie qui baissa, et sur les affaires commerciales qui s’arrêtèrent. On comprit que le ministère était consolidé par l’audacieux coup d’Ëtat qu’il avait imaginé, car il fat A

peu près prouvé que le licenciement était projeté depuis longtemps, et qu’on n’attendait qu’une occasion favorable pour le décréter. La garde nationale était une institution, à laquelle les royalistes purs ne pouvaient pardonner son origine révolutionnaire, et que les hommes d'Etat de ce parti regardaient comme incompatible avec la royauté de droit divin. Le roi de Naples avait donné l'exemple au roi de France, en abolissant, par décret du 3 avril, toutes les gardes nationales do son royaume.

Les fidèles de la cour et de la Congrégation étaient en liesse, pendant que la presse sonnait l’alarme et appelait les citoyens à la défense des libertés publiques. « Enfin, nous avonsun roi, un grand roi ! » répétaient en choeur les courtisans. « On leur a montré Louis XIV 1 «^disait le marquis de Rivière. Mais les vrais amis du roi, mais les hommes sages et clairvoyants avaient désapprouvé hautement une mesure qui était pleine de périls pour le présent et pour l’avenir. Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi, donna une forme éclatante et solennelle à sa désapprobation : il se retira. Mais certaines négociations habiles empêchèrent son fils, Sosthène de La Rochefoucauld, de suivre sa retraite, et de Villèle tempéra l’effet moral de cette défection ministérielle, en décidant que le duc de Doudeauville ne serait pas remplacé, et que l'intendant du trésor de la couronne, le baron de La Douillerie, serait chargé par intérim des affaires de la maison du roi. De Viiléle avait craint un moment de voir revenir de l’ambassade de Londres le prince de Polignac, pour succéder au duo de Doudeauville, et il savait, que de retour à Paris, le prince de Polignac ne tarderait pas à lui prendre la présidence du conseil des ministres. La consolidation du ministère déplorable était la conséquence du licenciement de la garde nationale. L’opposition, dans la chambre des députés, essaya de renverser les ministres en leur demandant compte de ce licenciement. L’orage éclata au milieu de la discussion du budget, dans la séance du 7 mai ; Lafitte accusait le ministre des finances d’avoir couvert par des mensonges le déficit considérable du budget : « Qu'avons-nous, dit-il, pour nous rassurer contre des prévoyances aussi sombres? Serait-co la fermeté du ministère? Ce n’est pas en outrageant des citoyens, armés depuis quarante années pour le maintien de l’ordre, et qui inspirèrent le respect aux armées ennemies elles-mêmes. » Plusieurs membres de la droite l’interrompent en criant d’un air ironique : « Que n’accusez-vous le ministère? — Si j’étais député de Paris, reprend Lafltle. je proposerais l’accusation des ministres. — Que ne la proposez-vous? lui erie-t-on de différents côtés, les uns avec raillerie, les autres avec conviction. — Que quaire députés se présentent pour proposer l’accusation, dit Laliltc, et je signerai le premier. » Pour quatre députés qu’il demande, vingt se lèvent à la fois : Benjamin Constant, Labbcy de Pompières, Pctou, Méchin, Thiard et toute i’exlrême gauche. L’assemblée était en proie à une tumultueuse agitation. Mais la mise en accusation des ministres n’eut pas alors de suite. Villèle ne se justifia pas d’avoir conseillé, sinon provoqué, le licenciement delà garde nationale; il déclara qu'il s'honorait de ta part qu’il avait

prise ainsi à une mesure nécessaire, snr laquelle il refusait pourtant de s’expliquer. Dans les séances suivantes de la Chambre , le minislère fut en butte A des attaques plus vives encore. On entendit un royaliste éprouvé, de Lézardière, prédire la chute inévitable d’une administration tâche et répudiée par Topinion : « C’est pour avoir méconnu les conditions actuelles de la monarchie, dit-il, que le nlinislère a perdu toute puissance sur l’opinion ; qu’il a si gravement compromis la légitimité. » D’un côté, le comte de La Bourdonnaie soufflait le feu de cette opposition royaliste contre un ministère dont il s’apprêtait à recueillir la succession ; de l’autre côté, la gauche, soutenue, excitée par le sentiment national, battait en brèche ttn système ennemi de toutes les libertés. Mais le minislère n’avait rien à craindre du vote de la chambre des députés. La majorité lui était inféodée : il l’avait achetée assez cher, il la payait assez exactement, pour pouvoir compter sur ello ; la corruption des places et des pensions, les séductions des titres honorifiques, l’influence des dîners, avaient été employées avec impudeur dans ce trafic de voix et de consciences. Ce fut surtout dans la salle à manger que se forma cette ligue des Trois cents, ou des Trois cents Spartiates, qui votaient comme un seul homme, sur un mol, sur un geste des ministres. La réunion Piet, qui avait donné une comique célébrité à la rue Thérèse, où elle tenait table, faisait la principale force du ministère : dans co cénacle gastronomique, on préparait, on discutait d’avance les votes de la Chambre; là se distribuaient les rôles qui sejouaientà la séance du lendemain. 11 y avait une sorte de rivalité entre les ministres et les hauts fonctionnaires, pour se surpasser l’un l’autre dans le luxe des dîners, et le garde des sceaux, qui comprenait bien l’utilité de ces festins politiques, où venaient s’asservir les députés du centre ou du ventre, comme on disait alors, s’était donné Une vaste salle à manger, ornée de colonnes et de marbres, dont la décoration ne coûta pas moins de cent soixante mille francs ; mais il eut à peine le temps d’inaugurer celte salle magnifique, que n’égalait pas la salle à manger de l’hôtel du ministre des finances, quoique l’on n’eût rien épargné pour l’ornementation et l’ameublement de cet hôtel, construit à grands frais à l’angle des rues do Castiglionç et de Rivoli : les salons de Villèlc et la salle à manger de Peyronnet défrayèrent longtemps les épigrammes de la presse. Cependant le budget, malgré le déficit secret que Lafitte avait entrevu derrière leschlffres mensongers fournis par le ministre des finances, le budget venait d’élre adopté, avec une augmentation de sept millions sur le budget précédent, augmentation que devait balancer celle des recettes, et que couvriraient au besoin les bons royaux. La presse n’eut pas le temps de s’emparer de la discussion des faits et des chiffres : elle ne fit que prévoir et signaler les dilapidations cachées qui avaient détruit l’équilibre financier de la France. La clôture de la session eut lieu le 22 juin, et, deux jours après, la censure fut rétablie par ordonnance royale. Un bureau de neuf censeurs s’était chargé de l’examen préalable des journaux et écrits périodiques, sous la direction de Lourdoucix et de Deliège, littérateurs de

bns étage; la censure devait être exercée d’après les inspirations d’un conseil de surveillance composé de neuf membres, parmi lesquels trois pairs de France : de Bonald, de Brcteuil et d’Herbouville, et trois députés : Frenilly, Olivier et Maquillé, n’avaient pas refusé de s’associer au président Guilhermy, à l’avocat-général Broé et A l’illustre naturaliste Cuvier. Trois des censeurs nommés par l'ordonnance du roi, Rio, Caix et Fouquet, déclinèrent le titre et les fonctions que la conûancc du ministère voulait leur attribuer. La liberté de la presse se trouva ainsi bâillonnée et réduite au silence, sans qu’il fût nécessaire d'invoquer contre elle une nouvelle loi de justice et d’amour. Mais la presse, il faut le constater, avait poussé ses attaques eonlre le ministère au delà de toutes les bornes de la polémique : elle était parvenue à exalter, à passionner les lecteurs les plus froids et les plus flegmatiques, au point d’en faire des ennemis irréconciliables de ces ministres, qu’elle mettait tous les jours au pilori. Par suite de cette tactique de calomnio et de dénigrement, on avait fait, aux noms de Villèle, Corbière et Peyronnet, une effrayante popularité de mépris cl de haine.

Au milieu d'un pareil mouvement de l’opinion en France, la politique extérieure n’y aurait pas trouvé le moindre écho, si les destinées de la Grèce eussent été enfln fixées. La catastrophe de Missolonghi (23 avril 1826) retentissait douloureusement dans tous les cœurs; le long siège de celte ville défendue par son intrépide population, les nombreux combats qui avaient signalé cette résistance héroïque, les horribles massacres qui furent les trophées de la victoire des Turcs, des femmes se donnant la mort pour ne pas tomber au pouvoir du vainqueur, deux mille chrétiens : malades, blessés, vieillards, se faisant sauter avec l'ennemi qui envahit la citadelle, la lutte désespérée, le martyre sublime, le meurtre, l’incendie, le viol et le pillage parmi des décombres enflammés, tous les épisodes, tous les traits de ce douloureux récit, avaient couru par toute l’Europe et ranimé l'intérêt que la cause des Grecs ne cessait d’inspirer à leurs admirateurs enthousiastes. Les gouvernements comprirent qu’ils ne pouvaient rester neutres plus longtemps : la Russie et l'Angleterre voulaient d’ailleurs faire tourner à leur profit une intervention en faveur de la Grèce : l’Angleterre ouvrait ainsi de nouveaux débouchés à son commerce; la Russie allait accroître sa prépondérance en Orient, par l’abaissement delà puissance Ottomane. Quant à la France, fidèle alliée de la Porte depuis le règne de François I", elle sacrifiait l’avantage politique de celte vieille alliance à une question d’humanité et de généreuse sympathie pour les Grecs. Les autres gouvernements , qui voyaient avec impatience continuer une guerre née de l’insurrection, étaient touchés de quelque compassion à l’égard de ces chrétiens, que semblait animer la foi des croisades et qui tombaient martyrs sous le cimeterre des musulmans. La diplomatie de la Sainte- Alliance, toute froide et inflexible qu’elle fût, décida qu’il était temps de mettre un terme à cette guerre d’extermination. L’Angleterre, sans prendre conseil de la Sainte-Alliance, avait la première fait acte de protectorat vis-à-vis de ia

Grèce : lord Cochrane fut nommé grand-amiral de la flotle grecque ; le général Churcli, généralissime des armées grecques : ces deux nominations émanaient de l’assemblée nationale hellénique d’Éginc, mais elles étaient dictées ou du moins inspirées par le cabinet anglais. Depuis le 12 avril, sir Canning avait été mis à la tête de ce cabinet, et le triomphe du parti wigh ou libéral, représenté par le loyal et généreux Canning, devait amener très-promptemenl le triomphe de l’indépendance grecque, qui eût succombé pourlant, si on l’avait laissé se débattre, deux ou trois mois encore, sous lamaiu victorieuse d’Ibrahim-Pacha. Athènes était au pouvoir des Turcs : les défenseurs de l’Acropolis, ces philhellènes cosmopolites que commandait le colonel Fabvier, avaient été forcés d’abandonner la citadelle démantelée (2 juin), en signant une capitulation honorable, et de se réfugier à bord des vaisseaux français; Ibrahim, avec scs Égyptiens, occupait la Moréc couverte de sang et de ruines; les Klephtes s’étaient retranchés dans leurs montagnes inaccessibles; les marins d’Hydra et des lies de l’Archipel restaient dans les ports, avec leurs brûlots; le moment ne paraissait pas loin où le sultan Mahmoud étoufferait d’un seul coup l’insurrection renfermée dans deux ou trois villes; Constantinople faisait de grands préparatifs pour terminer la guerre en une seule campagne : Napoli de Romaine pouvait s’attendre à subir le sort de Missolonghi. Tout & coup, on apprit que la France, l'Angleterre et la Russie avaient conclu un traité (6 juillet) pour la paciflcation de la Grèce. Le but avoué de ce traité était de mettre un terme à l’effusion du sang humain, et de garantir les intérêts maritimes et commerciaux des trois puissances dans la Méditerranée; le but caché était d’établir, en Grèce, une puissance de troisième ordre qui pût servir de contre-poids à l’influence de la Turquie en Orient. La France, comme toujours, ne s’était réservé aucun avantage dans ce traité, que le ministre français avait accordé, assez légèrement peut-être, en manière de leurre ou de satisfaction offerte à la générosilé du pays. L’Angleterre ne se fût pas mêlée d’intervention, si elle n’y avait trouvé utilité et bénéfice pour ses projets ultérieurs. La Russie, moins accessible encore que l’Angleterre à ce qu’on a nommé la politique de sentiment, nedissimulait pas ses vues d’ambition sur le Bosphore et acceptait avec fierté le concours que ses deux alliés proposaient de lui prêter, pouraffaiblir etdominer la Porte-Ottomane. Canning mourut (8 juillet), avant que le traité eût été signifié au sultan, qui répondit à la note des ambassadeurs des trois puissances alliées, que la Porte n’avait pas coutume d’admettre dans ses propres affaires une intervention étrangère. La médiation que les trois puissances voulaient imposer aux parties belligérantes fut donc refusée, et le délai d’un mois, pendant lequel le Grand-Seigneur était mis en demeure de se conformer au traité, commença de courir le 20 septembre. On croyait généralement que la Porie céderait, et que les puissances n'auraient pas ainsi à aviser aux mesures les plus efficaces pour obtenir la paciflcation de la Grèce; mais le sultan garda un dédaigneux silence au sujet de la noie du 20 septembre, mais il ordonna seulement de lever des troupes, de construire

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des navires, de fondre des canons, de remplir les arsenaux, d’approvisionner les magasins. La guerro contre les Grecs allait devenir nationale chez les musulmans. Une armée russe considérable avait été rassemblée sur les bords du Prulh ; les escadres combinées des trois puissances alliées s’étaient jointes dans la mer de l’Archipel, à l'entrée de la rade de Navarin, oit la flotte lurco-égyplienne, forte de quatre-vingt-douze voiles, se trouvait réunie. Ibrahim avait bien consenti à signer un armistice provisoire avec les amiraux français, russe et anglais; mais il ne l’exécutait pas : il continuait à saccager et è dévaster systématiquement le pays, dont il se hâtait de faire un véritable désert. Les amiraux lui déclarèrent énergiquement qu’une violation aussi étrange de ses engagements le plaçait hors la loi des nations et en dehors des traités existants : ils le sommaient donc de faire observer l’armistice, en lui laissant « prévoir les conséquences immédiates d'un refus ou d’une tergiversation. t La correspondance entre Ibrahim et les amiraux ne s'arrêta pas lé, et, des deux côtés, elle s'aigrit au point de devenir presque un défi. Les amiraux avaient ordre de ne pas agir avant l'expiration du délai d’un mois, notifié à la Porte. Le contre-amiral de Rigny commandait l’escadre française, composée de deux vaisseaux, deux frégates et deux corvettes; sir Edward Codrington, l’escadre anglaise, composée de trois vaisseaux, deux frégates et cinq petits bâtiments-, le comte Heydden, l’escadre russe, de quatre vaisseaux et quatre frégates. Les amiraux russe et français s’étaient mis sous les ordres de Codrington, leur doyen d’âge et de grade, mais néanmoins ils agissaient d’intelligence et de concert aveo lui; la diplomatie avait réglé d’avance la marche des hostilités. Le 30 octobre, â midi, heure où expirait le délai que la Porte avait laissé passer sans répondre à la note des trois ambassadeurs, les escadres combinées se présentèrent en ordre de bataille dans la rade de Navarin : c’était évidemment une sorte de blocus que les trois amiraux devaient établir sans déclaration de guerre; ils avaient, il est vrai, au nom des trois puissances alliées, enjoint à Ibrahim de suspendre toute hostilité, et d’observer une stricte neutralité à l’égard dos Grecs comme * l’égard de la floue des trois puissances : * Si un seul coup de canon était tiré sur les pavillons alliés, lui avait écrit l'amiral Codrington, il y allait du sac do sa flotte entière. » Hais ibrahim, pour n’avoir pas à se prononcer dans des circonstances aussi délicates, s’était éloigné de Navarin. On a prétendu que si les escadres combinées avaient attendu dans la rade jusqu'au lendemain celle réponse, que le rusé Ibrahim se gardait bien de transmettre à Codrington, la nuit ne se fût pas écoulée sans que la floue lurco-égyptienne eût incendié et détruit toute la flotte ennemie. Les trois amiraux devancèrent celle trahison. La flotte d’fbrahim était embossée sur trois lignes, et rangée en croissant, sous les batteries des forts de Navarin. La principale force de cetlo magnifique flotte avait été concentrée, à droile de l’entrée du port; les brûlots étaient prêts à se détacher de chaque extrémité de l’immense fer-à-eheval que formaient quatre vaisseaux, seize frégates, vingt-sept corvettes et trente-neuf bâtiments

de diverses grandeurs. Sur les deux flottes, même impatience du combat, même anxiété, même silence. Les escadres combinées s’approchent et viennent jeter l'ancre au milieu des navires turcs ; les canonniers sont à leurs pièces ; les équipages, sur le pont, à portée de pistolet de leurs adversaires. Lo vaisseau anglais l’Arm, que monte l'amiral Codringlon, va mouiller bord à bord auprès du vaisseau amiral turc; le Genoa et Y Albion le suivent; la frégate française la Syrine, sur laquelle flotte le pavillon du contre-amiral de Rigny, s’avance dans l’espace vide qu’ont laissé entre elles trois frégates égyptiennes; les vaisseaux le Trident, IcSeipionel le Bretlaio, imitent son mouvement. Les pourparlers continuent d’une flotte à l’autre; les amiraux turcs ne veulent pas se relâcher de leurs instructions; les amiraux alliés se refusent de leur côté à tout attermoiement, iis menacent : on leur répond par des coups de fusil qui tuent et blessent plusieurs hommes dans les canots anglais. Aussitôt, Codrington donne le signal, et le combat s’engage à la fois sur tous les points. 11 était deux heures. Dès les premières bordées, le feu se déclara dans les bâtiments turcs, qui, trop voisins les uns des autres, se communiquaient mutuellement l’incendie; ils soutinrent pourtant l’attaque avec une admirable persévérance; enveloppés par les flammes, ils se défendaient encore, sans vouloir se rendre : ils essayèrent de s’attacher aux flancs des bâtiments chrétiens, et de les consumer avec eux. Hais dans les navires anglais, russes et français, où l’incendie avait aussi éclaté, l’équipage réussit â l’éteindre, sans cesser de combattre. LC3 batteries de terre avaient ouvert un feu terrible, qui ne faisait presque aucun mal â la flotte des trois amiraux, car les boulets tombaient la plupart sur les vaisseaux turcs, qui se trouvaient ainsi entre deux feux, et qui ne pouvaient prendre le large pour les éviter. L’artillerie des escadres combinées, mieux servie, mieux dirigée que celle des musulmans, ne la ût taire cependant qu’en achevant la destruction des navires qui brûlaient : ces navires embrasés sautaient en l’air, ou coulaient, ou allaient échouer à la côte. Il n’y eut pas d’abordage, et les combattants ne se rencontrèrent nulle part corps â corps. A cinq heures, la flotte ottomane n’existait plus. La rade de Navarin fut éclairée toute la nuit par la lueur de l’incendie des navires que les Turcs brûlaient eux -mêmes en les abandonnant; il ne restait plus le lendemain que quelques coques & demi consumées, et quelques vaisseaux échoués et brisés.Septou huit mille hommes avaient péri dans la bataille, et la perte des trois escadres alliées ne s’élevait pas à plus de cinq cents. Ces escadres avaient éprouvé toutefois de graves avaries ; plusieurs de leurs vaisseaux et frégates étaient trop maltraités par le feu et les boulets, pour pouvoir tenir la mer sans avoir été réparés; mais elles n’avaient perdu aucun de leurs bâtiments de guerre. La journée de Navarin sauva la Grèce. Ibrahim, consterné de ce grand désastre, se voyait comme prisonnier avec son armée victorieuse dans la Morée, qu’il avait conquise avec tant d’efforts et de sacrifices; il ne songea dès lors qu’â se ménager une retraite, au beu de poursuivre le cours de ses succès : il n’enfreignit plus l’armistice, et il

négocia. La Porte armait toujours et continuait son rôle de résistance inflexible. La Russie sc chargea seule d’exécuter le plan arrêté avec ses alliées, et de pacifier l’Orient; elle déclara la guerre au sultan, qui ne céda pas davantage. Pendant ces altercations diplomatiques, les Grecs eqrent le temps de se reconnaître, de rassembler leurs forces, de recruter des soldats, de ramasser des armes ; L’argent leur arrivait de toutes parts; un négociant genevois, Eynard, avait mis son immense fortune à leur disposition ; les souscriptions volontaires produisaient des sommes considérables, et le roi de Bavière lui-même y avait contribué pourcent mille francs. C'était là un heureux symptôme, qui prouvait que les rois avaient entin admis la Grèce régénérée dans la famille des nations européennes. Le canon de Navarin venait

de saluer l’avénement de la nationalité grecque.

Cette grande nouvelle excita un enthousiasme général en France. Elle était si imprévue, qu’on hésitait d’abord à y croire. Le ministère ne participa point à ces acclamations que la victoire de Navarin faisait sortir de tous les coeurs et de toutes les bouches : il avait accumulé trop de haines. Tout ce que put faire le peuple, ce fut de l’oublier dans une circonstance où la conduite du gouvernement était applaudie par tout le monde. Le drapeau blanc était devenu presque national. Charles X, que la fiction constitutionnelle séparait toujours do ses ministres, recueillit du moins quelque reflet de la gloire de notre marine, et on lui sut gré personnellement de cette victoire navale, qui avait sauvé la Grèce. Le roi pouvait ignorer, d’ailleurs, à quel degré de discrédit et d’impopularité était parvenu son ministère, que l’opinion publique flétrissait des noms les plus injurieux : Il sortait du camp de Saint-Omer, où il avait assisté à de grandes manœuvres militaires (10-16 septembre); sa présence au milieu des troupes avait réchauffé l’affection du soldat, et à l’accueil cordial qu’il recevait, aux transports de joie qui l’accompagnaient partout, aux vivats impétueux qui éclataient sur son passage, il devait se persuader que sa royauté n’était ni abaissée, ni affaiblie par les actes de ses ministres. Ce camp de Saint-Omer avait été imaginé pour offrir au roi la contre-partie et la réparation de sa malheureuse revue de la garde nationale de Faris. La discipline de l’armée n’avait pas eu de peine à empêcher les cris d’opposition : A bas les ministres ! et A bas les jésuites I Ces cris-là n’eurent pas plus d’écho dans le sein des populations urbaines et agricoles, qui arrivaient pour voir le roi. Charles X, au retour du camp de Saint-Omer, resta convaincu qu’il avait pour lui le peuple et l’armée. C’était ce que lui répétait sans cesse ses conseillers et ses ministres, quand ils lui parlaient de se montrer roi et de régner par la force. Ce voyage dans les départements du nord avait encore exalté, affermi et en quelque sorte autorisé scs anciennes résolutions au sujet du pouvoir royal qu’il voulait dégager des entraves constitutionnelles : Charles X se sentait tout porté à faire un coup d’Étal, pour reconquérir le libre exercice de la royauté de droit divin. La victoire de Navarin lui sembla un avis et un encouragement du ciel , qui l’invitait à tout oser. Mais,

après plusieurs conférences secrètes où la Congrégation eut voix délibérative, il n’osa rien, que créer de nouveaux pairs et dissoudre la chambre des députes : « La Révolution est à la chambre des pairs, disait-il opiniâtrement; il faut l’en chasser. » La haute Chambre avait fait essuyer coup sur coup de cruels échecs au ministère ; les ministres, Villèle, et Peyronnet surtout, étaient moins soucieux de s’en venger que de se mettre à l’abri d’une majorité hostile et implacable : en créant soixante-seize pairs choisis parmi les hommes les plus dévoués au système ministériel, ils déplacèrent celte majorité, et la chambre des pairs, dans laquelle furent alors introduits trente-sept députés du centre et cinq archevêques congréganistes, devint ainsi l’appui du ministère, au lieu d’être son effroi et sa perte. Quant à la chambre des députés, le ministère se flattait d’en écarter, dans une réélection générale, les principaux orateurs de l’extrême gauche, les principaux chefs de l’opposition royaliste. Les rapports des préfets et sous-préfets ne lui permettaient pas de craindre que les résultats de la réélection générale lui fussent défavorables. Il avait besoin de diminuer, sinon de faire taire, la voix de cette accusation permanente, qui partait de la tribune contre lui et qui entretenait la défiance, l’antipathie, l’agression du pays, à son égard. La phalange de scs Trois Cents suffisait pour enlever les votes qu’il réclamait, mais elle ne suffisait pas pour garantir au ministère la durée d’une session. La France, sans le savoir elle-même, était toute préparée à une dissolution de la Chambre. Le ministère jetait le gant au parti libéral ; ce parti le releva, et dans le duel acharné qui s’engageait entre eux, chacun des deux champions appela également à son aide la ruse, la fraudo et la passion politique. Le ministère disposait de toutes les ressources de l’administration ; il tenait dans sa main tous les fonctionnaires; il pouvait user de corruption, de violence, d’arbitraire; mais le parti libéral était mieux servi par l’opinion, qui multipliait ses agents et ses moyens d’action, en conspirant la chute des ministres, en condamnant Villèle, Corbière et Peyronnet, cette odieuse trinité ministérielle qui avait survécu pourtant à la loi du sacrilège, à la loi du droit d’ainesse, à la loi de justice et d’amour. La France tout entière répéta donc le cri de la garde nationale de Paris, licenciée : A bas les ministres ! L’esprit public fut évoqué et sollicité avec un art infini, avec une incroyable persévérance. La Société d’initiative électorale: Aide-toi, le ciel t’aidera, qui, d’abord obscure et timide, s’était entremise avec beaucoup de réserve dans les choses d’élection ; cette société, qui n’était dans l’origine qu’une société secrète établie au grand jour sous un manteau légal, prit tout b coup les proportions redoutables d’une association nationale et patriotique : elle incorpora dans son sein les publicistes, les jurisconsultes, les citoyens les plus illustres; elle relia et attacha l’un à l’autre tous les centres électoraux, par une puissante solidarité de vœux, sinon de principes; elle lit mouvoir d’innombrables ressorts ; elle remua profondément le terrain de l’élection par des brochures éloquentes que recommandaient les noms de Chateaubriand et

de Salvandv. Ce n’est pas tout : il y eut un étrange compromis entre les li- ». ti. n

béraux do la gaucho et les ultra-royalistes de la droite; un pacte d’alliance momentanée fut conclu, par suite duquel ils consentaient à favoriser réciproquement leur élection. La seule affaire sérieuse, en ce moment, paraissait être le renversement du ministère, et dans la poursuito exclusive de ce résultat, on ne prit pas garde à ce qu’il y avait d'immoral et de ridicule en pareille coalition. Cette coalition triompha, et les colleges d’arrondissement, convoqués les premiers à partir du 17 novembre, écartèrent presque tous les candidats du ministère pour nommer ceux de l’opposition libérale et royaliste. Les députés, que le ministère avait espéré frapper par la dissolution de la Chambre, furent élus dans plusieurs départements. Le nom de Royer-Collard fut proclamé dans sept collèges : la nouvelle Chambre voyait reparaître sur ses bancs, d’un côté: La Fayette, Benjamin Constant, Kéralry, Dupont de l’Eure, Bignon, Labbey dePompières, etc.; de l’autre: La Bourdonnaie, Hyde de Neuville, Delalot, de Lezardière, etc., que le ministère repoussait avec le mémo ostracisme. Eu revanche, les plus fidèles dos Trois Cents, les Pict, les Vaublanc, les Dudon, les Josse de Beauvoir, etc., avaient été outrageusement rejetés par les électeurs ; le garde des sceaux, Peyronnet lui-même, et l’exprésident inamovible de la Chambre, Ravez, ne trouvèrent pas grâce devant les royalistes de Bordeaux. Ce fut une défaite complète pour Le ministère, qui, sans en diminuer l’éclat et les conséquences, conservait quelque espoir de l’emporter dumoinsdans lesgrands collèges. Il ne donnait pas encore sa démission.

Dès que le résultat des élections commençait à être connu à Paris, il y eut une explosion générale d’enthousiasme et d’allégresse publique. Ces élections signifiaient pour tout le monde le renvoi des ministres, et tout le monde s'en réjouissait. Le soir du 18 novembre, des illuminations spontanées célébré' rent dans tous les quartiers de la ville la victoire du parti libéral ; la rue Saint-Denis cl les rues voisines furent comme à l’ordinaire le point central de l’afllucnce des curieux, des perturbateurs et des gens de police : aux chants et aux cris de joie succédèrent des clameurs séditieuses; aux danses et aux promenades pacifiques, des scènes de désordre et do trouble; on brisait les réverbères, on lançait des pierres dans les fenêtres qui n’étaient pas illuminées; on lirait des pétards qui blessèrent plusieurs personnes. Ce soir-là, les gendarmes ne se montrèrent nulle part. Le lendemain, les illuminations, les les pétards, les danses, les cris, se renouvelèrent dans la rue Saint- Denis : la foule était plus épaisse, plus tumultueuse, plus menaçante; des bandes d’hommes â figures sinistres, agitant des bâtons et des torches, parcouraient les boulevards, en cassant les vitres et en frappant aux portes des maisons. La gendarmerie parut; elle fut reçue à coups de pierres; des patrouilles d’infanterie et de cavalerie faillirent être désarmées ; on ne criait plus : A bas les ministres! mais : Vive T Empereur ! vive la République! vive la Charte! Lu troupe dut faire usage de scs armes contre les assaillants qui se mirent â dépaver la rue et à faire des barricades avec des tonneaux et des planches que leur offrit un hasard préparé d’avance. On eût dit, selon l’expression d’un témoin ocu-

laire, que ces gens-là travaillaient à l’entreprise : ils ne furent pas dérangés. Les coups de sabre et de baïonnette, qui avaient atteint des victimes inofl'ensives, causèrent moins d’épouvante que les feux de peloton qui n’atteignirent pas les émeuliers derrière leurs barricades. Les soldats ayant tiré en l’air, pour épargner une masse de peuple qui encombrait la rue Saint-Denis sans pouvoir refluer dans les rues voisines que barrait la force armée, les balles allèrent frapper, aux croisées et dans l’intérieur des maisons, des citoyens paisibles, des femmes, des enfants. De toutes parts, s’élevèrent des cris d’horreur et de rage; les habitants des maisons, se oroyant attaqués dans leur domicile contre tout droit et toute justice, firent pleuvoir sur la troupe une grêle de projectiles meurtriers et ripostèrent par des coups de feu tirés des fenêtres et des toits. La troupe, à son tour, crut qu’elle avait un ennemi sérieux à combattre : elle ne chercha plus à détourner ses coups, dans les nombreuses décharges qu’elle fut forcée de faire jusqu’à ce que la rue Saint-Denis eût été évacuée. Quant aux faiseurs de barricades, ils avaient disparu sans tenter de les défendre. Vers minuit, tout était redevenu calme, dans ce quartier que les émeuliers ou les agents provocateurs avaient choisi pour y susciter une insurrection qui ne fut qu’une sanglante échauffourôe. On apprit, le jour suivant, que le maréchal, duc de Raguse, avait ordonné le feu et que cet ordre funeste coûtait ia vie à plus de vingt-cinq personnes. La journée fut triste et silencieuse ; la nuit venue, on vit reparaître les mêmes bandes qui avaient inauguré l’émeute; elles envahirent de nouveau la rue Saint-Denis, qu’elles troublèrent de leurs cris furieux. Celte rue était illuminée comme la veille non plus en signe de réjouissance, mais pour suppléer à l’absence des réverbères détruits : à la clarté des lampions, les barricades so redressaient sous des mains inconnues. Toute la garnison avait été mise sur pied; le théâtre de l’émeute fut cerné et occupé militairement ; on jeta encore des pierres et despélardsà la troupo qui répondit par des charges à l’arme blanche -.elle eut soin d’épargner les feux de peloton. Les barricades, ébauchées çà et là, avaient été abandonnées par ceux qui les avaient faites. Malgré la modération de la troupe, cette soirée Ht encore quelques victimes qui n’étaient malheureusement pas les plus coupables. Mais, comme l’émeute avait duré assez longtemps, la répression fut aussi énergique et aussi prompte qu’elle avait été lente et indécise auparavant; l’infanterie et la cavalerie parcoururent au galop et au pas de charge les rues étroites et tortueuses qui servaient de repaire aux mutins : on arrêta une centaine d'individus; le reste se dispersa. D’autres arrestations eurent lieu en même temps à la place Vendôme où se formait un ras semblcmcnt qui semblait en vouloir à l’hôtel du garde des sceaux. Tout rentra dans l’ordre, comme à un signal donDé. Les événements de ccs deux soirées avaient indigné et désolé la capitale : un cri de réprobation universelle accusait la police de Delavau et Franchet d’avoir provoqué et fait l’émeute, pour donner à l’autorité une occasion de sévir : c’était là une de ces grossières calomnies qui s’adressent à toutes les polices ; mais cette fois, elle

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trouvait d'autant plus de créance, qu’elle allait droit à uu ministère exécré. Ce qu’on pouvait reprocher à cette police hypocrite, c’était de n’avoir rien voulu prévoir pour empêcher, pour réprimer l’émeute à son début; c’était d’avoir laissé s’accroître et se propager le désordre, avant d’y mettre un terme; c’était enfin d’avoir exploité, pour ainsi dire, ce désordre au proflt des élections départementales et dans l’intérêt du ministère déplorable. Quoi qu’il en fût, la police fit boucher les trous des balles dans les murs et remplacer les vitres brisées aux fenêtres, comme pour effacer tout vestige de ce qui s’était passé. Lesang versé laissa des traces ineffaçables au fond des cœurs.

Les parents des victimes, plusieurs blessés, portèrent plainte contre le directeur de la police générale et contre le préfet de police; les tribunaux furent saisis de cette affaire qui ne devait aboutir qu’à un arrêt de non-lieu, mais dont l’instruction révéla une partie de la vérité. Le ministère ne fut pas toutefois sauvé par les massacres de la rue Saint-Denis : tel fut le nom qui demeura gravé dans la mémoire du peuple. Les élections départementales ne se ressentirent pas même de la réaction qu’on espérait faire naître dans l’opinion des électeurs royalistcs-conslitutionncls : les choix des grands-collèges furent aussi contraires au ministère que l’avaient été ceux des collèges d’arrondissement. Le télégraphe annonçait à chaque instant une nouvelle protestation électorale contre Villèlc et scs collègues ; des Trois Cents de la dernière Chambre, cent vingt-cinq seulement étaient restés debout; les autres députés élus appartenaient à toutes les nuances de l’opposition. Yillèle essaya d’abord de faire bonne contenance; il demeura impassible au milieu de la colère et du découragement des conseillers intimes du pavillon Marsan; il les fit seuls Responsables de son mauvais succès : • Je vous l’ai répété cent fois, leur disait- il, votre marche est trop violente; vous ne savez que brusquer les esprits, lorsqu’il faudrait les ménager. » L’émotion, les inquiétudesétaient si vives aux Tuileries, qu’on s’y préoccupait déjà des moyens de résister et d’écraser l’insurrection, dans le cas où elle aurait recours aux barricades, comme au temps do la Ligue et de la Fronde. Les barricades de la rue Saint- Denis, ces tentatives avortées d’une mutinerie de carrefour, avaient été une menace pour l’avenir. On remit alors sur le tapis un plan, que le ministre de la guerre avait fait étudier en 1826 et qui était destiné à tenir en bride Paris et ses faubourgs, en les entourant d’une ceinture de fortifications et de citadelles. Ce plan fut discuté de nouveau, en présence du roi, dans un comité secret auquel assistaient plusieurs officiers généraux ; on établit, on reconnut la nécessité de fortifier Paris, mais on remit à d'autres temps l’exécution de cet cmbastillemcnt dirigé contre les ennemis du dedans plutôt que contre ceux du dehors. La grande affaire du moment était le remaniement indispensable, sinon le changement radical du cabinet. Villèle fut d'abord autorisé par le roi à chercher une combinaison qui pût former dans la Chambre une majorité royaliste constitutionnelle; Villèle ne fit aucune difficulté d’entrer dans une nouvelle ligue politique et de se donner à lui—

même un éclalant démenti, pour conserver le pouvoir : il alla droit aux chefs de l’exlrêrae gauche et il crut avoir bon marché de la conscience des banquiers Lafitte et Casimir Périer, auxquels il offrait de devenir ses collègues. Ceux-ci eurent la prudence ou l’honnêteté de ne pas accepter cette monstrueuse alliance : ils repoussèrent le portefeuille à cause de la main qui le leur présentait. Le roi n’eût consenti à introduire l’opposition dans fe conseil, que sous la garantie personnelle de son premier ministre qui lui répondait de ne pas créer un ministère jacobin. Villèle se retirant, faute de trouver à qui s’associer d’une manière utile et durable, Charles X ne voulait plus entendre parler des Ladite et des Casimir Périer : il se sentait porté, par ses sympathies et scs vieux projets, vers un ministère ultra-royaliste, qui lui rendrait la royauté absolue et qui replacerait cette royauté tant abaissée au-dessus de la Charte. Le cénacle aveugle et obstiné, au milieu duquel il croyait évoquer les lumières de son gouvernement, s’était prononcé pour la création d’un ministère purement royaliste : le prince de Polignac en devait être l’ome et l’expression ; un avis secret l’avait fait revenir de Londres, et il s'était déjà établi aux Tuileries sur le pied d’un chef du cabinet, en annonçant qu’il ne retournerait plus à son ambassade en Angleterre. Villèle déclara qu’il ne se retirerait pas devant le prince de Polignac : « Il arriverait au ministère, disait-il, avec plus d’impopularité que je n’en ai moi-méme en le quittant. Si je ne songeais qu’à me faire regretter, c’est lui que je choisirais! » Villèle, près de sortir du ministère, conservait encore toute l'autorité que lui accordait la condance du roi ; il l’emporta donc, par la force de sa raison, sur les faiblesses d’une amitié de cinquante ans : l'entrée du prince de Polignac au ministère fut ajournée à des circonstances plus favorables. Villèle ne remit sa démission au roi, que sous la condition de voir le cabinet, dont il avait fait partie, se modilicr dans le sens constitutionnel. Ce cabinet, d’ailleurs, n’allait pas disparaitre tout entier : Chabrol de Crousol et Frayssinous gardaient leurs portefeuilles; le premier même avait été chargé de présider à la formation d’un cabinet , choisi dans l’opinion du centre droit de la Chambre. Le Moniteur du 4 janvier 1828 terminera endn cette longue crise ministérielle. On s’était proposé de ressusciter, en quelque sorte, l’ancien ministère du duc de Richelieu. Laîné refusa de reprendre le portefeuille de l’intérieur, mais il indiqua, comme capable do le suppléer, un homme d’esprit, un philosophe aimable, un orateur persuasif, quoique avocat, son ami et son élève, de Martignac. Roy reparut aux dnances ; Portalis, nommé garde des sceaux, semblait, par son nom seul, annoncer que le règne de la Congrégation était fini ou du moins suspendu , mais l'évêque d'Hermopolis restait là, pour protéger les intérêts des jésuites; de Caux, ministre de la guerre, représentait l’application des connaissances spéciales aux affaires du pays, mais le dauphin, qui savait par cœur l'Almanach royal et qui avait un grand goût pour l’étude des états de service militaire, s’était réservé la nomination de tous les grades dans l’armée ; le comte de La Ferronais, dans

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son ambassade à Saint-Pétersbourg, avait traité la question grecque do manière à prouver qu’il ne serait pas déplacé au ministère des affaires étrangères, mais il occupait un poste que Chateaubriand eût mieux rempli, et Charles X s’était indigné qu’on osât lui proposer Chateaubriand pour ministre. La création d’un ministère du commerce et des manufactures, enlevée au* attributions du ministère de l’intérieur et donné à de Saint-Cricq, n'ajouta rien h la consistance du cabinet, dans lequel Frayssinous restait mi- Bistre de l'instruction publique et des cultos, et Chabrol de Crousol, ministre delà marine. Villéle n’eut pas véritablement de successeur, puisque le titre de président du conseil n’était affecté à aucun des ministres qui n’avaient plus cependant â subir son inflncnoe dominatrice : il avait été même éloigné de la chambre des députés, de peur qu'il ne s’y fit chef d'uno minorité hostile; l’ordonnance du roi, qui le déportait, pour ainsi dire, à la chambre des pairs, avec ses deux plus redoutables collègues, Corbière et Peyronnet, fut dono comme une vive solution de continuité entre les deux ministères. On accueillit favorablement le nouveau cabinet , sans trop s’inquiéter d'abord des membres qui le composaient : il suffisait que ces ministres ne se nommassent plus Villéle, Corbière et Peyronnet; la France respira et se crut sauvée. Le premier acte déco ministère libérateur (13 janvier) accrut et fortifia les espérances qu’il avait fait naître à son avènement : le préfet" de police, Delavati, qui n’était peut-être pas moins impopulaire que ses patrons, céda la place à un magistrat éclairé et intègre, de Belleyme, dont la présence à la préfecture do police semblait dire que la loi venait de détrôner l’arbitraire. De Belleyme releva et purifia les fonctions de préfet de police, en les faisant sortir du cercle de l'espionnage politique et en les appliquant à des œuvres d’édilité philanthropique.

Le dernier ministère avait trop ébranlé le trône do Charles X, pour que des noms nouveaux de ministres, publiés dans le Moniteur, rendissent tout & coup à la royauté déconsidérée l’affection et la confiance du pouplc. On sentait l’existence d’un parti contre-révolutionnaire autour da roi , et quoique le prince de Polignac retournât à son ambassade de Londres, on n’avait pas besoin d'une grande perspicacité pour prévoir que la conspiration absolutiste, dont ce héros de la Machine Infernale était le ohef avoué, triompherait tôt OU tard des résistances timides d’un ministère modéré. L’avenir était donc ouvert aux pressentiments et aux combinaisons. Ce fut dans la pensée de se tenir prêt à tout événement, que la coterio libérale essaya dé mettre à sa tété le duc d'Orléans et de le pousser au trôno en ayant l'air de lé violenter. Un publiciste estimé pour son caractère autant que pour son talent , Cauchois Lemaire, écrivit et publia, au milieu des perplexités do l’onfanteittent ministériel, une brochure intitulée : Lettre d S. X. R. Monseigneur le duc d'Orléans. Ce n’était pas seulement uno apologie adroite de ce prince que l'opposition s’attachait à populariser, c’était la proclamation solennelle du cbef de parti que les libéraux avaient choisi : t Allons, prince, lui disait-on par l’organe de Cauchois Lemaire, il reste dans notre monarchie une belle place à

prendre, la place qu’occuperait La Fayette dans une république, celte de premier citoyen de France : votre principauté n’est qu’un chétif canonicat auprès de cette royauté morale. » La brochure eut un immense retentissement, et de ce jour-là, le due d’Orléans fut considéré comme le porte-drapeau de la croisade libérale ou constitutionnelle. Ce drapeau, qu'on déployait sans que le prince fil mine de le soutenir, venait d’être arboré, des mains de Cauchois Lemaire, sur le faite du Palais-Royal. L’auteur de cette audacieuse brochure, arrêté et emprisonné à la Force, passa en jugement le 17 janvier et fut condamné par le tribunal de police correctionnelle à quinze mois do prison et à deux mille francs d’amende, comme ayant « provoqué au changement du gouvernement et à l’ordre de succcssibilitê au trône. » L’amende se trouva bien vite payée par une souscription libérale ou orléaniste ; mais Cauchois Lemaire n’en fut pas quitte à moins de quinze mois de prison à Sainte-Pélagie. Quant au duc d’Orléans, qui avait été inauguré, sans sa participation apparente, héritier présomptif ou régent inévitable, il ne donna aucun signe public d’approbation ou de désaveu à l’auteur qui ne l'eût pas si bien servi s'il avait pensé lui déplaire. On peut regarder comme une réponse indirecte au manifeste pseudonyme du duc d’Orléans le remarquable discours do la couronne que Charles X consentit à lire dans la séance d’ouverture des Chambres (5 février). Ce discours, tout différent des paroles insigniüantes ou effacées què les précédents ministères avaient fait sortir de la bouche du roi , indiquait en termes très-claire la marche que se proposait de suivre le cabinet de Martignac, qui faisait appel d V union de lotis les gens de bien : « Voulant affermir de plus en plus la Charte qui fut octroyée par mon frère et que j’ai juré de maintenir, je veillerai à ce qu’on travaille avec sagesse et maturité à mettre notre législation en harmonie avec elle. Quelques hautes questions d’administration publique, ont été signalées à ma sollicitude. Convaincu que la véritable force des trônes est, après la protection divine, dans l’observation des lois, j’ai ordonné que ces questions fussent approfondies et que leur discussion fit briller la vérité, premier besoin des princes et des peuples. » Un pareil langage était tout nouveau de la part de Charles X, et si l’on avait pu le croire sincère, il eût complètement rassuré les inquiétudes qui s'étaient propagées avec la crainte de voirie prince dePolignac devenir président du conseil ; mais on avait de la peine à faire concorder ce langage avec cette étrange allocution que le roi avait adressée à ses ministres en les assemblant pour la première fois : « Vous savez que je ne me suis pas séparé Volontairement de M. de Villèle? son système est le mien, et j’espère que vous vous y conformerez. « Cependant Marlignac avait eu l’habileté de faire comprendre au roi que Villèle eût changé de système s’il était resté ministre, et le roi , tout én se plaignant sans cesse de ce qu’on appelait la défection ( c’était le parti des royalistes selon la Charte), accepta le système de Marlignac, ù titre d’essai, sans l’approuver, bien entendu, et sans renoncer à scs idées préconçues, à ses desseins prémédités. Charles X, si obstiné qu’il fût, se laissa entraîner â déé

semblants de concession, à ce point qu’il permit à Martignac d’offrir au vicomte de Cbateaubriand le ministère de l’instruction publique, détaché de celui des cultes. Chateaubriand, qui avait été ministre des affaires étrangères, ne se contenta pas d’un lambeau de ministère et demanda l'ambassade de

Rome : le roi fut bien aise d'éloigner ainsi celui qu’il nommait la Trompette de la défection. Ce ministère de l’instruction publique, qui no devait être d’abord qu’une division séparée du ministère des affaires ecclésiastiques, échut naturellement à Vatimesnil qui, peu de jours auparavant ( I er février ) avait élé créé grand-maitre de l’Université. Vatimesnil représentait l’instruction universitaire ou gallicane; Frayssinous, l’éducation religieuse ou ultramontaine. Les deux principes opposés ne pouvaient être longtemps en présence, sans que l'un cherchât à dominer, sinon à détruire l’autre. Le cabinet paraissait d’accord cependant pour n'user du pouvoir qu’avec modération et dans des intentions conciliatrices. Les Chambres ne savaient pas encore quel esprit animerait la majorité. Le ministère prit l’initiative, en déterminant le roi à choisir le président de la chambre des députés dans les rangs des royalistes constitutionnels : Royer-Collard, qui n’était porté que le troisième sur la liste des cinq candidats, fut désigné par Charles X, lequel se lit violence pour préférer à Delalot et à Uyde de Neuville l’élu de sept collèges, le chef des doctrinaires, l’auxiliaire habituel des libéraux de la gauche. Ce fut Royer-Collard qui rédigea l’Adresse nu roi comme le programme d’une nouvelle ère constitutionnelle. Celte Adresse était pleine de sages conseils et de vœux patriotiques; on y remarquait ce passage : « Vous appelez du fond du cœur la vérité ; vous la proclamez hautement le premier besoin des princes et des peuples ; sire, elles retentiront dans la postérité, ces paroles mémorables. La France les recueille dans un profond attendrissement : objet de vos pensées, pourrait-elle douter de son avenir? Ses vœux ne demandent aux dépositaires de votre pouvoir que la vérité de vos bienfaits. » Delalot, un des meneurs les plus ardents de la défection royaliste, proposait ici l’addition de cette phrase obscure mais féconde en interprétations : « Ses plaintes n’accusent que le système déplorable qui (es rendit trop souvent illusoires. » Ce système était celui de Villèle, que le roi revendiquait comme sien en plein conseil des ministres. Chabrol de Crousol et Frayssinous, qui avaient fait partie du précédent ministère, n’acceptèrent pas le blâme infligé à un système déplorable qu’ils soutenaient naguère : ils se retirèrent, le 3 mars, pendant la discussion de l’Adresse, en laissant leurs portefeuilles entre les mains de llyde de Neuville et de Feutrier, évêque de Beauvais. Le premier était un ardent ultra-royaliste, qui no faisait pas trop bon marché de la Charte, et qui ne voyait de salut pour la royauté que dans la voie constitutionnelle : son caractère énergique et décidé se pliait difficilement à des demi-mesures et à des moyens termes; le second était un prélat de salon et de boudoir, à vues courtes et à petits expédients, mais sans passion et sans préjugés : sa douceur affable et souriante exerçait plus d’empire qu’une capacité réelle entourée de formes rudes et sévères. Le cabinet, en

Digitizec

se recrutant de ces deux nouveaux membres, qui n’avaient pas trempé dans le système déplorable de Villèle, corrigea lo vice de son origine et devint, en apparence du moins, plus homogène et plus fort. La fameuse phrase introduite par Delalot dans l’Adresse au roi, donna lieu à de longs et vifs débats, dans lesquels le ministère Martignac s’abstint de prendre parti ; la plupart des anciens Trois Cents ne s’aventurèrent pas à défendre une administration tombée qu’ils avaient maintenue pendantsept ans contre l’imposante répulsion delà France; ceux qui, comme Syriès de Marinhac cl Monlbel, en glorifiant le ministère de Villèle, firent acte de dévouement et de reconnaissance, les murmures, les éclats de rire de la majorité leur prouvèrent qu’un ministre de la veille n’a plus que des amis muets ou timides. Cette majorité ne l’emporta cependant que de trente-trois voix pour voter la phrase accusatrice, qui ne s’était pas glissée dans l’Adresse de la chambre des pairs. Charles X reçut l’Adresse de la chambre des députés, avec un mécontentement qu’il n’essaya pas de dissimuler : « Vous n’oublierez pas que vous êtes les gardiens naturels de la majesté du trône ! * dit-il dans sa réponse aux délégués qui lui présentaient cette Adresse ; il leur faisait sentir ainsi que le reproche dont la Chambre frappait le système déplorable, ne s’appuyait que sur une majorité de trente-trois voix.

Le ministère Martignac s’empressa de tenir les promesses du discours du trône, et de montrer au pays qu’il se séparait absolument du système qui l’avait précédé. Il commença par ordonner la suppression du Cabinet-noir, qui avait si souvent indigné la morale publique en violant le secret des correspondances privées ; il s’associait, dans cette réforme honorable, aux sentiments et aux principes d'équité qui dirigeaient le magistrat chargé de réhabiliter les fonctions de préfet de police. Il avait hâte de se faire connaître par ses œuvres, et il apporta successivement à la chambre des députés un projet de loi sur les journaux et les écrits périodiques (U avril), et un projet de loi sur la révision annuelle des listes électorales et du jury (25 mars). Dès le 20 janvier, il avait confié à une commission spéciale lo soin d’examiner l’enseignement dans lesécoles ecclésiastiques; et sous l’inspiration du garde des sceaux, qui s’était fait populaire par son Rapport contre les jésuites à la chambre des pairs, il se proposait de régler par ordonnance royale l’existence des petits séminaires et des établissements analogues. La loi sur les listes électorales était la conséquence nécessaire des dernières élections, dans lesquelles le ministère Villèle s’était rendu coupable de toutes sortes de fraudes monstrueuses, que révéla solennellement la vérification des pouvoirs à la chambre des députés. La conscience du pays avait protesté contre les actes répréhensibles de l’administration, et de toutes parts les pétitions étaient venues demander justice aux mandataires de la France. Ce fut pour faire droit à ccs justes réclamations, que Martignac prépara sa loi qui fut accueillie avec faveur, malgré scs imperfections, comme réellement honnête et libérale. La discussion s’ouvrit le 28 avril et se prolongea jusqu’au 12 mai : une loi qui

8f!6 HISTOIRE DE FRANCK,

donnait A tout électeur le moyen de sc faire inscrire sur les listes électorales, de réclamer contre l’omission ou la radiation de son nom, et surtout de contrôler les inscriptions illégitimes; une pareille loi émanait d’un esprit de droiture et de sincérité, bien différent de l’esprit de mensonge et de fourberie qui éhroclérisait la politique de Villèle, Corbière et Peyronnet. La gauche tout entière, par la voix de ses orateurs les plus éminents, approuva hautement le projet et dans son intention et dans la plupart de scs articles ; quelques-uns auraient voulu que ce projet fût plus largement conçu ; mai3 de Tracy, Salvertc, Mauguin, Dupin, Béranger, Dupont de l’Eure, reconnurent avec satisfaction que le ministère s’écartait des errements de scs prédécesseurs, et qu’il n’avait pas d’autre but que de mettre les élections et lejury à l’abri de la négligence, de l’arbitraire et de la mauvaise foi des agents de l’autorité. Les ultra-royalistes ne s’avancèrent pas jusqu’à nier les fraudesqui avaient motivé la présentation de la loi , mais ils essayèrent de charger des plus sinistres présages l’avenir de cette loi , destinée, disaient-ils, à entraver la marche du gouvernement et à mettre en suspicion l’autorité des maires et des préfets. L’extrême droite ne craignait pas de déclarer, que loin de songer à grossir lé corps électoral il faudrait aviser à le diminuer. Etienne ridiculisa, en la flétrissant, la tactique de ces faux trembleurs, qui « répandaient de vaines terreurs et qui, après avoir adopté tous les genres d’hypocrisie, se sont réfugiés dans l’hypocrisie de la peur. » Il Ht ressortir aussi combien étaient restreints les droits électoraux chez un peuple de trente millions d'hommes. Le général La Fayette alla plus loin, et sans réclamer positivement l’augmentation du nombre des électeurs, il eut la franchise de dire que, los droits du peuple français ayant été usurpés par l’Empereur et cette usurpation maintenue par la Restauration, on chercherait en vain un atome d'indépendance dans cette hiérarchie do créatures et d’agents du pouvoir, révocables à volonté; il demandait donc que le principe do l’élection fût appliqué à tous les fonctionnaires publics. Ces paroles si sages et si vraies passèrent presque inaperçues et ne rencontrèrent que dédain ou indifférence. La loi fut adoptée par deux cent cinquante-sept contre cent cinq voix. La majorité se prononçait avec éclat en faveur du ministère. Cette majorité ne pouvait lui faire faute dans Ig chambre des pairs, que dominait encore le parti de Chateaubriand ou de la défection, en dépit de la dernière fournée de pairs qui siégeaient comme des Satellites autour des anciens ministres. Ceux-ci donnèrent le signal de l’attaque du projet de loi : leurs fidèles élus, Forbin des Issarls, dcFronilly, deCastelbajac, s’acharnèrent à démanteler ce projet, que le rapporteur, Laine, avait fortifié de son loyal assentiment ; les boute-feux du royalisme quand même, de Sesmaisons, de Saint-Roman, du Buuchage, de Kcrgolay, de Rougé, jetèrent des cris d’alarme, en disant qu’on portait atteinte à la force et à la dignité du pouvoir royal. Mais la loi de Martignac trouva des défenseurs éloquents et logiques parmi les royalistes constitutionnels, tels que Decazes, de Tascher, de Choiseul et Mounier : elle tut votée, le 47 mai, par cehtcin-

6ESTAURAT10N. - CITAnLES X. — 1828. 2G7

quante-ncuf voix contre quatre-vingt-trois. Le ministère se voyait ainsi assuré de vivre, quoique personne n’eût foi dans sa durée ; il était évident que Martignac et ses collègues ne représentaient qu’un système de transition, faible et isolé entre les répugnances du parti absolutiste et les défiances du parti libéral. Ces deux partis ne furent pas plus satisfaits l’un que l’autre du projet de loi sur les journaux : il était révolutionnaire, selon les ultras; selon les libéraux, il était tyrannique et perfide. Benjamin Constant ne craignit pas de l’intituler seconde loi de justice et d’amour. Cependant cette loi, que Portalis avait apportée comme la consécration de la liberté de la presse, promise par la Charte, abolissait irrévocablement la censure, donnait & tout citoyen majeur lo droit de publier un journal sous sa garantie personnelle et nominative, après le dépôt d’un cautionnement applicable aux amendes et aux frais de condamnation, et supprimait les odieux procès de tendance. La liberté de la presse était pour la première fois reconnue et autorisée, par le gouvernement, avec quelque semblant de franchise. Néanmoins, les orateurs de la gauche so montrèrent d’autant plus exigeants que le ministère leur accordait davantage: du 29 mai au 19 juin, la discussion fut tour & tour une lutte passionnée pour et contre la presse. Kéralry, Méchin, Benjamin Constant, dépassèrent toutes les bornes en repoussant la loi comme remplie d'astuce et do menaces. Le baron de Schonen, qui était toujours au premier rang des défenseurs do la liberté de la presse comme de toutes les libertés, résuma la pensée d’un excellent discours dans cet axiome mémorable : « La presse so sert de garantie contre elle-même ; elle est son seul et vrai remède. C’est la lance d’Achille guérissant les blessures qu’elle a faites. » Les partisans des ténèbres, les Duplessis-Grenédan, les de Conny, les de Montbel, proscrivaient la presse comme une arme toujours meurtrière et empoisonnée. L’opposition libérale obtint la diminution du cautionnement des journaux quotidiens, lequel fut fixé à cent vingt mille francs, et l’exemption de tout cautionnement pour les écrits périodiques qui ne traiteraient pas de matières politiques. La loi, ainsi amendée, et votée à la majorité de ccnt cinquante voix, arriva ensuite à la chambre des pairs pour y subir les mêmes épreuves qu’a la chambre des députés. On entendit encore vociférer contre la presse et ses excès les énergumènes ordinaires de l’obscurantisme et du privilège; mais Chateaubriand, Decazes, Lally-Tollendal , Molé surtout, réduisirent en poudre les misérables arguments des Rougé, des Marcelius, des Caslclbajac, des La Bourdonnaic et de la faction aveugle et obstinée que lo mot seul de liberté de la presse frappait d’effroi et de vertige. Cent trente-neuf votants sur deux cent dix adoptèrent la loi, et prouvèrent au ministère qu’il pouvait marcher dans la voie légale et constitutionnelle, en s’appuyant sur la majorité dans les deux chambres.

L’exemple du dernier ministère n’avait pas de quoi engager ni séduire les nouveaux ministres : l’accusation, dont Lafitte avait menacé ce ministère dans la session précédente, venait d’ètre reprise par un des députés les plus éner-

giqucs de la gauche. Dans la séance du 1 1 juin, Labbcy de Pompières proposa de meure en jugement Villèle et ses collègues qu’il accusait des crimes de trahison et de concussion ; il développa sa proposition en énumérant tous les actes coupables dont la France demandait compte aux anciens ministres: « Vous avez à prononcer, dit-il en terminant son terrible réquisitoire, entre la France qui vous a confié scs destinées, et un ministère qui a immolé à son pouvoir nos libertés nationales, nos institutions politiques, nos lois militaires et jusqu’à l’indépendance des cultes ; qui a lancé sur nos citoyens sans armes la force soldée par ccs citoyens et destinée à les défendre. Songez au sang, si illégalement, si perfidement versé dans la capitale, et prononcez! La France vous regarde, l’histoire vous attend ! » La Chambre était profondément émue. Marlignac s’élance à la tribune et supplie Labbey de Pompières de retirer son accusation qui ne peut produire que des embarras et du désordre; il nie d’ailleurs avec chaleur que les ministres, ses prédécesseurs, aient jamais isolé le roi du peuple et privé le roi de la confiance de ses sujets. Ravez vient en aide à la généreuse initiative de Marlignac et s’oppose à cette accusation qui remonte au roi lui-même. L’agitation redouble ; les amis de Villèle et ses complices n’osent pas tous élever la voix pour le défendre ; tous les membres de l’opposition ne sont pas d’accord pour approuver la mesure extrême provoquée par Labbey de Pompières : les anciens ministres trouvent autant de champions qui comba tient pour eux que d’adversaires qui les attaquent. Enfin, le vote leur est défavorable, et une commission de neuf membres est nommée pour examiner la proposition de Labbey de Pompières. C’est un magistrat éclairé et intègre, Girod de l’Ain, qui fera le rapport; mais Marlignac, qui a pris fait et cause pour les accusés à la tribune, leur prête une assistance plus utile encore, en refusant à la commission de lui communiquer aucune pièce officielle et en i’cmpèchant d’arriver à la connaissance exacte des faits. Le travail de la commission dura six semaines; elle appela, elle entendit beaucoup de témoins ; elle essaya de pénétrer dans les causes secrètes du licenciement de la garde nationale ; elle rechercha soigneusement l’origine des massacres de la rue Saint-Denis, et au bout de six semaines, Girod de l’Ain apporta son rapport consciencieusement élaboré, dans lequel il concluait qu’il y avait lieu à instruire sur l’accusation de trahison contre les anciens ministres. La discussion du rapport fut ajournée jusqu’à l’adoption du budget; le budget adopté, la session se trouva close et l’accusation n’eut pas de suite. Labbey de Pompières voulut la faire revivre dans la session suivante; mais l’opposition elle-même pensa que c’était assez punir les traîtres et les concussionnaires que d’avoir suspendu cette épée de Damoclès sur leur tête pendant plus d’un an. La France d’ailleurs avait pardonné , puisqu’elle oubliait déjà le système déplorable dont elle avait tant souffert: elle se sentait tout allégée et toute joyeuse sous les promesses d’une administration douce et bienveillante; elle ne doutait plus des bonnes intentions de ses ministres actuels : les jésuites étaient sacrifiés par ordonnance du roi. La commission

BESTAÜRAT10N. - CHARLES X. - 1888. 269

chargée d’examiner la situation de l’enseignement ecclésiastique avait fait son rapport : elle n’avait pas hésité à constater que les jésuites possédaient huit colléges(Aix,Billom, Bordeaux, Forcalquier,Dôle,Montmorillon,Saint-Achcul et Sainte-Anne d’Auray)et que ces collèges comprenaient autant d’élèves que les collèges de l’Université. Le conseil des ministres fut unanime pour admettre que les jésuites, si respectables qu’ils pussent être comme individus, ne devaient pas s’établir en France comme Société, tant que les arrêts qui les bannissaient ne seraient pas cassés et supprimés. Le moment ne semblait pas bien choisi pour mettre à néant les sentences des parlements et les ordonnances de la royauté : l’esprit des populations était féru d’une folle haine que lui inspiraient les jésuites et tout ce qui semblait porter leur nom ou leur habit; les journaux de l’opposition avaient attribué des proportions si effrayantes à ce fantôme, que le peuple les cherchait et les voyait là où leur ombre n’avait jamais apparu. Le jésuite était une sorte d’épouvantail placé au-dessus du trône et de l’autel. Le peuple amassait toutes ses colères et tous ses ressentiments contre cet ennemi occulte qu’il accusait sans cesse de crimes imaginaires. Le clergé tout entier se trouvait compris dans l’aversion générale qui s’attachait au costume ecclésiastique, comme si tous les prêtres étaient des jésuites. Ainsi , lorsqu’un prêtre , l’infàmc Contrafatto , avait été condamné aux travaux forcés pour attentat aux mœurs , sa condamnation avait paru frapper à la fois tous les membres de la Société do Jésus, et cet immense scandale s’était résolu en nouvelles malédictions contre les jésuites. Ce furent ces graves et sérieux motifs que les ministres firent valoir auprès de Charles X pour obtenir qu’il donnât sa sanction à l’ordonnance qui faisait rentrer sous la juridiction universitaire les huit grandes écoles ecclésiastiques. Cette ordonnance avait été rédigée avec beaucoup de réserve ; les jésuites n’y étaient pas même nommés : on n’y parlait que de personnes appartenant à une congrégation non autorisée. Le roi refusa de signer d’abord ; mais il céda en gémissant et en grondant, dés que les ministres lui eurent offert leur démission collective. Une autre ordonnance (16 juin), qui créait huit mille bourses de cent cinquante francs dans les petits séminaires où le clergé ne pourrait pas recevoir plus vingt mille élèves tous destinés à la prêtrise, cette ordonnance qui ajoutait douze cent mille francs au budget des cultes, fut promulguée, à litre de compensation, en même temps que l’ordonnance qui expulsait de nouveau les jésuites et les retranchait de l’enseignement. Le ministre des cultes avait cherché à tempérer d’avance le coup qu’il leur portait, en faisant leur éloge à la chambre des députés: «On les peint, avait-il dit, sous de fausses et injustes couleurs : comme individus, ils ont droit à l’estime publique, et je me plais à rendre témoignage à leurs vertus, à leur probité et à leur désintéressement. » La majorité de la commission, dans laquelle se trouvaient plusieurs humbles serviteurs de la Congrégation, avait essayé inutilement de faire prévaloir cette tolérance jésuitique qui consistait à repousser les jésuites en tant que membres d’une société religieuse non autorisée, mais à les ad-

m WSïOiat DE FRANCE.

mettre comme individus suivant pour leur régime intérieur la règle de Saiut- Ignace. L’opinion de la minorité, composée de Dupin aîné, de Lamé, du baron Mounier et du président Séguier, ne triompha que par l’appui collectif du ministère, il fut seulement accordé un délai de quelques mois aux huit grandes écoles ecclésiastiques en contravention avec le régime universitaire qui devoit leur être imposé 6 partir du 1er octobre ; mais les jésuites, qui s'étaient emparés de l’éducation publique dans ces écoles où affluaient ios Ois de familles nobles, n’attendirent pas que l’Université fit invasion chez eux; ils fermèrent leurs classes et renvovèreut leurs élèves, en protestant contre le coup d’autorité ministérielle qui les frappait; la plupart d’entre eux, irrités ou effrayés de celte disgrâce subite, sortirent de France, avec l’espoir qu’ou les y rappellerait bientôt. Oa peut croire que Charles K eût tenu tête à sou miuislère dans 1’inlérét de la Congrégation , si le due de Rivière se fût trouvé là pour l'exciter et l’encourager à la résistance; mais ce favori était mort, peu de temps auparavant (21 avril), et le baron de Damas, qui lui suceéda en qualité de gouverneur du duc de Bordeaux, u’avait pas hérité de son empire sur le roi, en héritant de ses sympathies et de son dévouement pour les jésuites. Charles X et la famille royale furent doue aussi chagrins qu’embarrassés de la mesure rigoureuse que le ministère avait voulu prendre coutre l'institut de Loyola : ils laissèrent retomber sur le ministre des cultes tout le poids de celle mesure que celui-ci avait acceptée comme un pénible sacriiicc fait au sentiment de la nation. Eu effet, la France apprit avec étonnement et avec transport, qu’elle était délivrée des jésuites par ordonnance du roi : elle n’y croyait pas d’abord , et quaud elle ne put pas douter du fait, qui se traduisait par la fermeture des collèges ecclésiastiques, elle y chercha une cause cachée et une intention perAde. Le clergé, tout iufeclé de jésuitisme, ne paraissait pas disposé à mettre de mémo les jésuites hors la loi ; il manifestait hautement des vélléilés de résistance sur le terrain spirituel; il refusait de demander l'autorisation du ministre, graud-mailre de l’Univcrsilé, pour cinquante-trois petits séminaires qui n’auraient pas une existence légale ; les évêques, surtout, se montraient rebelles à ces ordonnances dans lesquelles ils voyaient un empiétement de l’administration sur leurs droits et leurs pouvoirs : ils se plaignirent, en gémissant ou en menaçant, de ce qu’ils nommaient l’œuvre de la philosophie et de la Révolution ; l'archevêque de Toulouse, Clermont-Tonnerre, osa écrire au ministre des cultes que la devise de sa maison : Etiamù omîtes , ego non, était aussi coite de sa couscience et qu’il n’obéirait pas aux ordonnances relatives à renseignement ecclésiastique, lors même que tous les évoques de France auraient la faiblesse de s’y conformer. On essaya d’organiser celle résislauce et de lui donner un corps, en créant uae Association pour la défense delà religion catholique, dont le duc d’IIavré accepta la présidence et dont les vice-présidents, le maréchal d'Uohenlohe, Duplessis Grenédan et le marquis de Larocbqjacquelein , proclamaient par leurs noms seuls la tendance ultra-religieuse. Celte association n’eut pourtant pas beau-

coup p.cis de crédit que sa rivale l'Association évangélique pour la défense des libertés de l’Eglise gallicane et du droit public des Français. La Congrégation avait déjà perdu de sa force et de son prestige, à la suite d’un premier échec qui fut accueilli par les applaudissements du peuple : on commençait à s’apercevoir qu’elle n'était pas invulnérable et qu’on pouvait se passer d’elle dans le monde politique ; il y eut dès lors réserve, froideur, déiiance, à l’egard de ces affiliations jésuitiques ou religieuses qui ne semblaient plus aboutir inévitablement à la faveur de la cour. Le règne des jésuites de robe courte était fini, du moment que le roi lui-memo rompait avec la Congrégation. Le bon sens populaire jugeait cependant que les jésuites n’étaient pas si bien morts, qu’ils ne travaillassent soutcrraineraent à leur résurrection ; si l'on cessa de leur faire une guerre impitoyable et de les voir partout sortant de terre, on les poursuivit encore avec l’arme du ridicule et de la satire.

Le ministère Marlignac, qui s’était senti assez fort pour immoler à l’animadversion publique le jésuitisme enseignant, avait à cœur de se fortifier encore dans l'opinion en relevant la dignité de la France vis-à-vis des puissances étrangères. Dans le discours du Irène où il eut lo tort d’excuser par un mensongo le combat naval de Navarin en le qualifiant d 'imprévu, il promettait la pacification de la Grèce et la punition du dey d’Alger : c’était par les armes qu'il comptait obtenir ce double résultat. Une escadre bloquait le littoral de la régence d'Alger, dont le dey, Hussein, avait insulté le consul français, Deval, en le frappant d’un coup d’éventail eten lo chassant avec mépris, sous les yeux de tout le corps consulaire (27 avril 4827). Le dey se fondait sur la légitimité de ses griefs personnels contre le consul de France, pour refuser la réparation qu’on exigeait de lui ; il prétendait avoir aussi à se plaindre du gouvernement du roi, qui lui retenait injustement deux millions cinq cent mille franes sur le prix d’une fourniture de blés faite à la République française : loin d’accorder aucune espèce de satisfaction à la France, il avait fait emprisonner tous les Français qui étaient restés sous sa domination. Le blocus continuait depuis plus d’un an, sans avoir eu d'autre conséquence que d’accroître l’orgueil du dey qui le bravait : ce blocus et les croisières qui l’accompagnaient, avaient déjà coûté plusieurs millions en pure perte. On ne songeait pas encore cependant à une expédition contre Alger, et l’on se flattait de vaincre, par le blocus seul, l’inflexible résistance de Hussein. Quant à l’expédition à envoyer en Grèce, pour achever l’ceuvrede la pacification , elle était résolue, alors même que le roi, dans son discours de la couronne, affectait d’espérer que la triple allianee de la Franec, de l’Angleterre et de la Russie triompherait, sans le secours de la force, du mauvais vouloir obstiné de la Porte-Ottomane. Le 44 avril, la Russie avait déclaré la guerre, pour son propre compte, au.sultan, et dix jours après, les hostilités commençaient en Moldavie et en Vaiachie. Mais la question grecque n’était pour rien dans cette guerre qui n’intéressait que la Russie et qui n’eut pas pour elle des avantages immédiats, malgré la présence de l’empereur Nicolas

372 UISTÜIKK DE FRANCE.

à la tête de son armée. Les affaires de la Grèce n’avaient point fait un pas depuis la bataille de Navarin, que les trois puissances alliées attribuaient, d’un commun accord, à des circonstances fortuites et imprévues. Ibrahim et scs Égyptiens occupaient toujours le Péloponèsc et s’y tenaient sur la défensive; l’armée turque, rassemblée pour étouffer l’insurrection desHellèues, était allée, sous le grand étendard du Prophète, défendre la frontière des Balkans contre les Russes. La Grèce régénérée, qui ne se composait encore que d'un petit nombre de villes ruinées et de pauvres villages, avait accepté avec acclamation la présidence du comte Capo d’Istria que lui envoyait la Russie, de concert avec la France et l’Angleterre. Capo d’Istria, fort de l’armistice que les trois puissances garantissaient ù la Grèce, s’était mis à organiser un gouvernement, une administration, une armée, une marine, et cela, au milieu des rivalités belliqueuses de tous les chefs qu’il parvint à dompter, sinon à se reconcilier entre eux. La Grèce était délivrée, et déjà les dissensions intestines, les ambitions en lutte, les haines et les vengeances troublaient, ensanglantaient ce malheureux pays. On put croire en Europe qu'une nation, abâtardie par tant de siècles d’esclavage, avait perdu le droit et la faculté de se gouverner ellc-mètne. De ce moment, l’opinion se refroidit partout pour la cause des Grecs et même leur devint hostile : on les avait exaltés comme des héros; on les jugea presque indignes d’être libres. Mais l’indépendance de la Grèce était désormais un fait accepté par la politique européenne, et la France devait employer ses armes à la consacrer à la face de l'Europe, line expédition avait été préparée dans ce but, quand le ministère Martignac demanda aux Chambres l’inscription de quatre millions de rentes pour subvenir aux frais de cette expédition. Les députés de la gauche ne se montraient pas fort partisans de l'emprunt cl de l'expédition qui le motivait : Bignon s’enquitde l’influence que subissait le ministère en se laissant entraîner à une guerre inutile contre la Turquio : « Le vent qui souffle vient-il des bords de la Newa ou des bords de la Tamise? — Le vent ne vient ni des bords de la Newa ni de ceux de la Tamise, répondit fièrement le ministre de la marine : il vient et il viendra toujours pour nous des bords de la Seine. La France veut -. elle fait des amis et des alliés, mais elle ne sera jamais sous l’influence d’aucune puissance. » L’emprunt et l’expédition furent, le 21 mai, volés à la majorité de deux cent quatre-vingt-sept voix contre soixante-cinq, et le <7 août suivant, l’expédition partait de Toulon, sous les ordres du général Maison. Elle se composait de trois brigades commandées par les généraux Sébastiani, Schneider et Higonet, qui apprirent, en débarquant dans le golfe de Coron, que le pacha d’Égypte, Méhémct-Ali, avait traité avec l'amiral anglais Codringlon, et quTbrahim, en vertu de ces conventions, était prêt à évacuer la Morée. Le général Maison n'eut donc pas d’autre lâche que de recevoir des mains d’ibrahim les clés des villes qui avaient [garnison égyptienne : l’évacuation de la province fut aussi prompte quo complète; Ibrahim et ses troupes s’embarquèrent à bord de la flotte anglaise et française, qui les ra-

RESTAURATION. — CHARLES X. - I8i8. 273

mena en Égypte; il s’étonnait que les Français qui étaient allés en Espagne faire des esclaves vinssent, à cinq ans d’intervalle, faire des hommes libres en Grèce. Cette dernière expédition, plus honorable que l’autre, ne brûla de la poudre que devant Coron où les Turcs firent un simulacre de défense ; on n’eut pas recours aux armes, pour le reste des opérations du corps expéditionnaire, qui laissa pourtant six cents morts sur le sol qu’il avait délivré. Les privations de tout genre, les maladies épidémiques, furent plus meurtrières que ne l’auraient été les travaux d’une longue campagne. Deux mois après l'arrivée de l’expédition française en Morée, les ambassadeurs des trois puissances à Londres, Aberdeen, de Licven et de Polignac, notifièrent au Divan que le but de celle expédition était atteint et que la Morée restait placée sous la sauvegarde de la France, do l’Angleterre et de la Russie, jusqu’à ce que le sort de la Grèce eût été réglé par une négociation tout amicale et bienveillante avec la Sublime Porte. Le général Maison avait terminé sa mission ; il fut rappelé en France avec deux brigades; la troisième brigade, à la sollicitation du présidcntCapo dislria, prolongea son séjour en Morée sous les ordres du général Schneider et acheva de pacifier le pays, tandis que les Grecs, protégés contre une invasion turque, reprenaient successivement des villes situées hors des limites que la conférence de Londres assignait à leur territoire. La question grecque fut désormais abandonnée à la diplomatie et elle devint presque indifférente aux sympathies des peuples qui l’avaient fait adopter par les rois.

La France, en ce moment, semblait absorbée par ses propres interdis et préoccupée exclusivement de son avenir plutôt que de sa situation présente : elle détournait les yeux de la politique extérieure pour les porter avec inquiétude sur les menaces de la politique intérieure; elle sentait s’agiter sourdement la conspiration ultra-royaliste et ultra-religieuse qui avait juré d’anéantir ses libertés; elle ne jouissait pas du calme factice que lui donnait le ministère Marlignac et elle ne s’endormait pas, de peur d'étre réveillée par l’explosion qu’elle attendait. Elle ne pouvait donc, sous l’impression do ccs anxiétés permanentes, prendre souci du rôle qu’on réserverait à la Grèce affranchie et du rang qu’on lui accorderait parmi les états européens; elle avait à peine le temps de s’indigner de la révolution absolutiste, que don Miguel avait fait triompher en Portugal, en usurpant la couronne de dona Maria sa nièce et sa fiancée. Tous les esprits étaient tournés vers un danger inconnu qui existait au fond de ce repos apparent que rien ne justifiait. La session avait été close le 18 août, par l’adoption d’un budget qui dépassait neuf cent soixante-quatorze millions et qui ne couvrait pas le déficit énorme que Villéle avait légué à ses successeurs. Aussitôt , le roi avait entrepris dans les départements do l’est uu voyage qui se rattachait évidemment à celui de la duchcsso de Berry dans les départements do l’ouest et du midi. Ces deux voyages, dont le premier ne dura que dix-liuit jours tandis que l’autre se prolongea pendant trois mois et demi, avaient pour objet une sorte de pro-

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pagande du royalisme pur au milieu des populations. Madame, accueillie avec enthousiasme dans la Vendée, se persuada que cette provint» fidèle enfanterait encore, au besoin, une armée vendéenne préteà mourir pour la royauté; elle crut relrouver à Bordeaux cette chevalerie royaliste qui avait salué en 1814 le retour des Bourbons; elle revint aux Tuileries, toute fanatisée par les transports de joie et d’amour qu’elle avait provoqués sur sa route. Charles X, de son côté, avait rencontré les mêmes ovations, les mômes élans, les mêmes cris de bonheur : l’accueil qu”il recevait dans chaque localité, avait été rédigé d’avance en programme officiel, et le peuple, qui se fait si volontiers acteur passionné dans ces spectacles du cérémonial de cour, s’était surpassé dans son rôle ordinaire de flatteur des rois et des grands. Martignac d’ailleurs accompagnait le roi et le dauphin, et il avait une bonno part dans les acclamations qui remerciaient Charles X d’avoir changé son ministère déplorable. Charles X, témoin de cet empressement et de cette adulation de la foule, demeura convaincu qu’il était vénéré comme saint Louis, populaire comme Henri IV et puissant comme Louis XIV. Il s’affermit davantage dans son dessein de replacer la royauté au-dessus do la Constitution et de relever à la fois l’autel et le trône sur les ruines de la Charte. L’instant n’était pas venu : il dissimula ; il fit semblant d’approuver les vues de son ministère et de suivre sans regret comme sans arrière-pensée la ligne constitutionnelle. Martignac et ses collègues étaient aveuglés 4 ce point, qu’ils se croyaient sûrs de la confiance du roi, et qu’ils faisaient des plans et des projets pour un long avenir de ministres. Ils avaient lieu d’être fiers et satisfaits de la tranquillité générale qu’ils voyaient régner dans le pays, mais ils étaient presque les seuls on France qui n’appréhendassent rien des intrigues cl des complots du parti de la réaction; car ce parti travaillait dans l’ombre, tandis que tous les partis, fatigués ou incertains, étaient comme en trêve. - Le discours du roi, à l’ouverture de la session qui fut ajournée au 27 janvier 1829, était bien fait pour augmenter la confiance des ministres et celle de la France : pouvait-on supposer que Charles X prononcerait, sans hésitation, les paroles libérales et sages que Martignac lui avait inspirées? Les applaudissements des Chambres eurent un immense écho dans la nation, lorsque le noble langage que le ministère faisait tenir au roi , eût déconcerté les soupçons et les pressentiments fâcheux ; le cœur de la France guerrière battit à cetleénergiqucpromesse : «Quels que soient les événements que l'avenir nous réserve, jo n’oublierai jamais que la gloire de la France est un dépôt sacré, et que l’honneur d'en être le gardien est la plus belle prérogative de ma couronne. » Ce discours, plus développé et plus explicite que tous ceux qu’on avait entendus jusqu’alors, représentait les relations amicales de la Franee avec les puissances , la paix et l’ordre régnant dans l’intérieur, l’industrie florissante, la presse affranchie jouissant d’une entière liberté, la religion et l'enseignement réconciliés, les lois du royaume relatives aux jésuites exécutées avec une fermeté prudente, les finances en pleine prospérité; il annon-

çnit plusieurs projets de loi importants, entre autres le code militaire et l'organisation départementale et municipule & mettre en harmonie avec les institutions : it se terminait par une déclaration trop nette et trop précise , pour qu’elle no rassurât pas les plus incrédules : « L’expérience a dissipé le prestige des théories insensées. La France sait bien sur quelles bases son bonheur repose, et ceux qui le chercheraient ailleurs que dans l’union sincère de l’autorité royale et des libertés que la Charte a consacrées, seraient hautement désavoués par elle. » Cependant le nom redouté de Polignac avait circulé encore la veille de l’ouverture des Chambres, et l’on racontait que ce futur ministre s’était inauguré lui-même dans un autre discours que le roi voulait lire et que Martignac avait eu le crédit de faire écarter en y substituant le sien. Ces bruits paraissaient confirmés d’ailleurs par l’arrivée du prince do Polignac à Paris. Celui-ci crut nécessaire de se justifier, de se réhabiliter, en quelque sorte, vis-è-vis de l’opinion libérale, en prenant la parole dans la discussion de l’Adresse au roi, à la chambre des pairs ; il donna même un éclatant démenti à toute sa vie politique, et fit l’éloge de la Charte en termes emphatiques : « Ce pacte solennel sur lequel nos libertés reposent, dit-il, m’apparait comme ce signe céleste précurseur du calme et de la sérénité; j’y vois un port assuré contre de nouvelles tempêtes, une terre neutre, également inaccessible à des souvenirs qui ne seraient pas sans danger, comme à d’inutiles regrets. » Il repartit pour Londres après ce beau semblant de conversion constitutionnelle, en disant : « Le temps de mon ministère n’est pas encore arrivé. » L’Adresse au roi fut émaillée de flatteries monarchiques , dans les deux Chambres ; mais la discussion de cette Adresse donna lieu à quelques plaintes de la gauche, au sujet de la politique étrangère : on n’entendit pas ces plaintes parmi les cris de gratitude et les acclamations des départements, qui avaient accueilli le voyage du roi. Charles X se sentit enivré de cet encens d 'amour et de reconnaissance: « J’ai l’intime conviction, répondit-il aux députés, que je mérite l’amour de mes sujets. — Je saurai prouver aux Français , dit-il aux pairs, que je suis digne du sang qui coule dans mes veines. *

Ces préludes de la session n’annonçaient pas qu’elle dût être fatale au ministère qui avait associé, pour ainsi dire, sa popularité à celle du roi dans le voyage de Charles X. Dès le 9 février, Martignac apporta les deux projets de loi d’administration départementale et communale , qu’il avait élaborés de concert avec le garde des sceaux et qu’il regardait comme l’honneur et l’appui du cabinet. Il fut surpris et chagrin de l’accueil hostile et froid que reçurent ces projets qui étaient un progrès évident, une amélioration réelle. La droite les jugea révolutionnaires et dangereux pour la monarchie ; la gauche les trouva timides et insuffisants pour la liberté. Dès ce jour-là , on put prévoir une coalition non préméditée contre le ministère, à l’occasion de deux lois qu’il avait ou tant de peine à faire approuver par le roi. Martignac, il est vrai , ne voulait d’abord s’occuper que do l’organisation municipale où il faisait une part toute nouvelle au principe électif; mais Charles X, conseillé

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par ln colerie de Polignac, exigea que la loi départementale fût présentée en meme temps et servit de contre-poids à un nouveau régime des communes nommant leurs conseils municipaux; dans la loi départementale, la grande propriété prédominait du moins la petite cl la moyenne propriété, dont l’influence ne dépassait point les étroites limites de l’administration communale. On pouvait prévoir que ces deux projets se combattraient l’un par l’autre et que le ministère, obligé de les soutenir également, ne réussirait pas à les faire adopter tous les deux. La commission nommée à la chambre des députés pour examiner la loi départementale qui arriva la première à la discussion, l’avait toute bouleversée par des amendements destinés à la rendre plus large et moins aristocratique ; le projet de loi communale fut aussi modifié dans le même sens par la commission, qui l’entourait d’une injuste défiance en supposant qu’on pouvaiten faire sortir une combinaison d'esclavage au lieud'undroit générai établi au prolit du pays tout entier. Martignac se posa en défenseur inexorable de scs deux lois , et il essaya en vain d’obtenir que celle des communes fût discutée avant la loi des départements. Le débat , commencé le 30 mars sur cette loi , que repoussait la droite et qu’attaquait la gauche, n'alla pas au delà du 7 avril : Martignac et Portalis étaient seuls pour faire face à tant d'adversaires acharnés , dont les uns voyaient un attentat à la prérogative royale là où les autres dénonçaient un attentat aux libertés publiques. Il était impossible de rapprocher ces deux extrêmes, entre lesquels le ministère perdait son équilibre et chancelait sous de rudes atteintes. L’opposition demandait à grands cris que le nombre des électeurs fût augmenté pour nommer les conseils généraux ; elle plaida vivement la cause de la propriété moyenne contre la grande propriété : * N’est-il pas heureux, dit Benjamin Constant, que trente-deux millions d’hommes se contentent de voir leurs droits exercés par qualre-vingt-buit mille électeurs? • Bîiijamin Constant invitait donc le ministère à ne pas blesser ces électeurs par d'injurieuses exclusions: « Ils aiment le roi qui les a délivres d’un ministère coupable, dit-il; ils aiment la Charte qui a mis un terme aux orages et au despotisme.» C’était chose inouïe que ce concert instantané des opinions les plus antipathiques, chacune leudant à un but différent et employant les mêmes moyens d’agression à l'égard du ministère. Celui-ci avait déclaré que , respousabie envers le roi et le pays, des conséquences de l'innovation qu’il proposait , il n’acccpterait aucun amendement radical. Or, la commission proposait de supprimer les conseils d’arrondissement. Martignac essaya inutilement d’éclairer la gauche et de lui faire comprendre qu’eu demandant trop elle n’obtiendrait rien : « Nous ne pourrions jamais, dit-il, conseiller au roi d’adopler un projet qui serait autre que celui que nous avons présenté. » La gauche fit la sourde oreille, el l’amendement, qui supprimait les conseils d'arrondissement, fut voté. Aussitôt, le ministre de l’intérieur et celui de la justice sortirent de la salle et se rendirent aux Tuileries. Le roi appril le vole de la Chambre avec uuc satisfaction rayonnante : « Vous voyez où l’on veut m’en*

traîner! leur dit-il. Cette Chambre est mauvaise; on n'en obtiendra rien que par la rigueur. » Les deux ministres reparurent dans rassemblée pour lire l’ordonnance royale, en vertu de laquelle les deux projets de loi étaient retirés. L’extrémo droite accueillit celte ordonnance avec acclamations; la gauche, avec stupeur, avec amertume. C’était le triomphe du parti absolutiste, que l’opposition avait fatalement servi. Le ministère paraissait incapable de se relever d’un pareil échec. Il continua pourtant de vivre, sans essayer de se refaire une majorité dans les Chambres qui l’avaient si mal secondé dans scs intentions libérales. Il évita, pendant le reste de la session, de se remettre aux prises avec la droite qui prophétisait sa chute, et de se rapprocher de la gauche qui n’avait pas eu la prévoyance de le soutenir. La chambre des députés était comme frappée d’indifférence ou d’indécision; elle ne donna pas suite a l’accusation de Labbev do Pompières contre les anciens ministres ; elle discuta et adopta mollement plusieurs projets de loi, d’un ordre secondaire, tels que la loi sur la pèche fluviale et celle sur l’imprimerie et la librairie; elle ne refusa pas la dotation de la pairie qui allait grever le budget d'une somme annuelle de trois millions six cent mille francs ; elle ne se réveilla un moment de sa torpeur que pour replacer sur la sellette le ministère précédent, à l’occasion de la fameuse salle à manger de Peyronnet, qui figurait pour cent soixante mille francs au budget des dépenses. Ce fut un grand scandale, que la malice de l’opposition exploita et grossit à l’aide du ridicule et de l’épi— gramme. La construcliou de cette salle à manger étant imputée à crime au ministre qui l’avait ordonnée , on rejeta le crédit qui en devait solder les frais. Peyronnet, qu’on laissait en repos sur le fait de ses actes ministériels, faillit être accusé de concussion à propos d’une salle à manger qu’il ne paya pas néanmoins à l’architecte et aux entrepreneurs. Sauf cet épisode de mesquine tracasserie, le budget, qui offrait en apparence une économie de deux millions sur le dernier budget, ne trouva qu'une opposition de quatrevingt-quinze votants dans la chambre des députes et de deux seulement dans celle des pairs. On ne voyait pas ou l’on ne voulait pas voir le déficit que chaque ministère cachait à son tour sous des crédits extraordinaires, supplémentaires ou éventuels, au fond desquels le sévère contrôle de l’économie ne pénétrait jamais. Lafitte appela en vain l'attention de la Chambre sur le péril de cet élat de choses et sur l’augmentation annuelle du désordre financier : « La souffrance actucllê, dit-il tristement, le poids de notre dette, le déficit qui nous menace, nous le devons à l’indemnité et à la guerre d’Espagne. Quatorze cents millions de plus au trésor, et nous pourrions soulager les contribuables ; quatorze cents millions de moins au grand-livre, et nous pourrions dicter la paix à l'Europe et reprendre le rang qui nous appartient. >

Le ministère Marlignac s’était modifié d’une manière insignifiante pendant la session , quand 1e eomte de La Fcrronnais avait dû prendre sa retraite par des raisons do santé que compliquait le découragement de son impuissance diplomatique. Charles X ne permit pas au cabinet de se fortifier en s’adjoignant

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quelque individualité imposante, (elle que Chateaubriand ou Uolé : il le força de se perpétuer dans son isolement et sa faiblesse. Le garde des sceaux, Portalis, nassa au département des affaires étrangères et céda celui de la justice è un député du centre droit, Bourdeau, qui s’était distingué parmi les adversaires des jésuites et les partisans de la liberté de la presse. Bourdeau n'eul pas plutôt endossé la simarre, qu’il enjoignit aux procureurs-généraux de poursuivre impitoyablement « les excès de la presse révolutionnaire et irréligieuse. » C’èlait là démentir les antécédents et les promesses du ministère qui se vantait d’avoir affranchi la presse. Martignac, depuis qu’il avait renoncé à s'appuyer sur le centre gauche , se tournait insensiblement vers le centre droit : il croyait pouvoir être encore utile à la France en s’opposant à l’avénemenl d’un ministère de réaction, et il faisait ou semblait foire des concessions successives à la politique personnelle du roi. Son esprit souple et Un lui servait à faire des progrès dans la confiance de Charles X qui lui témoignait même une bienveillance particulière : il fondait donc maintenant l’avenir du cabinet sur le bon vouloir du roi. Tout à coup, le prince de Polignac, appelé par Otaries X, arriva de Londres le 27 juillet. Les bruits de changement de ministère sc répandirent do nouveau avec les craintes et les répugnances qu’ilsavaient déjà fait nailre au moment de l'ouverture delà session. Ces bruits prirent bientôt de la consistance, et personne, excepté les ministres intéressés, ne douta plus que la venue du ministère absolutiste ne fût proche. On attendait la clôture de la session. Le 9 août , le Moniteur proclama la victoire des ultra-royalistes. Le prince de Polignac, nommé ministre des affaires étrangères, mais non encore président du conseil, avait composéenfln ce cabinet que la Franco tremblait do voir se former depuis deux ans. Le général Bourmont était ministre de la guerre ; le comte de La Bourdonnaie, ministre de l’intérieur. Ces deux noms seuls justifiaient toutes tes inquiétudes que celui de Polignac avait éveillées : La Bourdonnaie, le fanatique séide du droit divin, l’ardent instigateur des coups d'État contre-révolutionnaires ; Bourmont, le transfuge de Waterloo. C’était comme un menaçant défi jeté A la France constitutionnelle. Ces trois redoutables ministres de la royauté absolue avaient eu quelque peine è trouver des collègues dociles et dévoués. On avait même supprimé le département du commerce, et réuni celui de l’fnstruclion publique au département des affaires ecclésiastiques, pour avoir moins de ministres A nommer. Courvoisicr, procureur-général à la cour royale de Lyon, acceptait le portefeuille de la justice ; Baron de Montbel héritait à la fois de Valimesnil et de l’évêque de Beauvais. Il ne fallut pas moins quo les instances presque impératives du roi cl du dauphin, pour obtenir que le comte Chabrol de Crouzol s’associât è ce funeste cabinet, en se chargeant des finances, comme ministre provisoire. Le nom de l’amiral do Rigny avait été compris dans la création du ministère du 8 août , mais il déclina l’étrange honneur qu’on lui avait Fait , sans son aveu , de le porter au département de la marine. On ne s’empressa pas toutefois de publier son refus, pour que sa popularité tour-

nât au profit du ministère où il sc gardait bien d’entrer, et l’on attendit au 22 août pour faire connaître son successeur, le baron d’Ilaussez, préfet de la Gironde. Quoique le choix de tous les ministres ne fût pas plus définitif que leur consentement, Charles X était radieux : le ministère fort qu’il rêvait depuis son avènement au trùno, venait d’étre constitué. Il prit congé trèsfroidement des ministres qu’il renvoyait avec si pou d’égards, et il adressa même quelques paroles amères à Vatimesnil et à Feulrier, qui avaient failli le brouiller avec la Congrégation. 11 ne leur marchanda pas néanmoins les pensions de retraite et les récompenses honorifiques, qu’on accordait toujours aux anciens ministres, en échange de leurs portefeuilles. Portalis, malgré les griefs que les jésuites avaient contre lui, fut fait premier président de la Cour de cassation, comme si l’on eût à cœur de le ménager ; le seul qu’on eut l’air d’oublier tut Bourdeau : il avait consenti pourtant à contresigner l'ordonnance royale qui nommait Polignac.

La consternation fut générale en France, quand on apprit la chute du ministère Martignac et l’élévation du ministère Polignac. On craignait bien depuis longtemps que le gouvernement ne tombât daus les mains de cet aveugle et opiniâtre représentant de l’ancien régime de la contre-révolution. Mais, tout en le craignant, on n’y croyait pas. La surprise se mêlait donc à l’indignation, et l’on se demandait si le roi n’était pas en démence. L’émotion qui agitait Paris se propagea rapidement par toute la France, et l’on attendit avec anxiété les coups d’Élat par lesquels le nouveau ministère devait se révéler. La presse libérale avait poussé un cri d’alarme; la presse royaliste y avait répondu. On ne doutait pas que le prince de Polignac et le comte de La Bourdonnais ne fussent d’accord pour anéantir toutes les libertés publiques, et l’abolition de la Charte semblait la conséquence inévitable de leur arrivée au pouvoir. Cependant l’attente inquiète des libéraux et des royalistes constitutionnels fut trompéo : aucune apparence de coup d’État ne vint réaliser leurs appréhensions, et même l’inflexible La Bourdonnaie, dans sa circulaire aux préfets, déclara que l’intention du gouvernement n’était pas de troubler les situations établies, ni de (aire une réaction. « Le gouvernement du roi , disait-il , est inébranlable dans la résolution qu’il a prise de ne point s’écarter des principes constitutionnels consacrés par la Charte, et de no rien négliger pour resserrer à jamais les liens qui doivent unir le trône et les libertés publiques. « On n’ajouta guère foi à cette déclaration solennelle, et les inquiétudes persistèrent. Le parti de Chateaubriand était lo plus actif à les répandre et à les exagérer. Le Journal des Débats, organe de ce parti, avait commencé la guerre contre Polignac et ses collègues, en publiant un article rempli de sinistres présages sur les destinées de la royauté des Bourbons : Cet article remarquable, qui fut déféré aux tribunaux, se terminait par ces mots prophétiques : « Malheureuse France ! malheureux roi! Des poursuites étaient exercées également contre d’autres journaux, tels que le Courrier Français et le Figaro, qui avaient dénoncé au pays le péril que couraient ses

institutions. Le ministère espéra triompher de celle opposition unanime, en ne demandant à personne compte de ses opinions ni de ses antécédents : il ne destitua, il ne violenta aucun fonctionnaire; il accepta seulement un grand nombre de démissions volontaires qui protestèrent contre ses principes et son origine. On pouvait déjà deviner quelque ohose de se3 desseins, en le voyant appeler à la préfecture de police le procureur-général Mangin , que le procès du général Berton avait si tristement mis en évidence, et qui ne devait pas larder à surpasser Francliet et Delavau dans le système de l’arbitraircct de la violence. La faction absolutiste, qui était parvenue enfin & s'emparer du gouvernement sous le nom du prince de Polignac, exultait de joie. Elle empêchait Charles X d'entendre le concert de réprobations que soulevait dans toutes les classes de la société la victoire de ce parti réactionnaire et insensé. Charles X se croyait véritablement roi de France, par la grâce de Dieu, depuis qu’il avait mis sa couronne sous la sauvegarde d’un ministère exclusivement royaliste : il n’était accessible ni aux conseils, ni aux insinuations, ni aux influences extérieures; il no fut pas même frappé du silence glacial que gardait le peuple en le voyant suivre à pied la procession du vœu de Louis XIII (4ü août); il n’avait jamais eu plus de confiance ni moins de soucis que depuis l’établissement de son ministère : il était en chasse tous les jours. Mais les partisans du ministère n’imitaient pas sa réserve et sa dissimulation : ils réclamaient impérieusement et à grands cris des promesses et des actes; ils suppliaient le roi de fermer le gouffre des révolutions, ouvert en 1789, et d’y rejeter la Charte qui en était sortie. La presse servait de voix et d’écho à ces excitations perfides, et la Congrégation avait fourni les plumes qui travaillaient â effacer la Constitution. Deux écrivains nés de la circonstance, Madrelle cl Cottu, s’étaient disliogués par leurs attaques hardies contre les droits cl les libertés que quarante ans de possession assuraient à la France. Ils allèrent si loin dans leurs provocations aux coups d’Étal, que le garJe des sceaux, qui sympathisait avec leurs idées, ne put les sauver d’une condamnation judiciaire. La magistrature, au milieu de cette lutte des partis et de celte effervescence des opinions et des sentiments, protégeait avec une égale vigueur, par ses arrêts, la royauté et la Charte : elle témoignait de son respect pour l'une et l’autre, comme si elles fussent inséparables, et l’on sentait renaître dans les tribunaux cet esprit de dévouement au roi et a la loi, celte conscience de justice et de raison, qui avaient caractérise les anciens parlements. Celte noble et digne contenance de la magistrature fut surtout remarquable dans deux procès de presse, celui du Journal des Débals et celui de V Association Bretonne. L’article solennel, où la rédaction royaliste du Journal des Débuts avait prophétisé tous les malheurs que le ministère Polignac entraînerait après lui , amena sur les bancs de la police correctionnelle Berlin aîné, proprictairc-gcrant du journal, et le fit condamner, malgré ses vieux services à la royauté, malgré la plaidoierie adroite de son avocat Dupin aîné, à six mois d’emprisonnement et à cinq cents francs d’amende. Mais

RESTAURATION. — CHARLES X. — 1829. ÎSI

«jugement, que la position de l'accusé avait entouré d’un immense éclat, ne fut pas confirmé par la cour royale (24 décembre). Quand on transmit au premier président Seguicr, de la part du roi, l’invitation de maintenir l’arrêt des premiers juges, le descendant des Seguier répéta son mot historique : « La cour rend des arrêts et non des services. » La cour royale se conduisit avec la même iudépendance dans l'affaire de ['Association Bretonne. Cette Association, formée entre les habitants de cinq départements de la Bretagne, avait pour objet d’indemniser, à l’aide d'une souscription volontaire, ceux des souscripteurs qui seraient passibles de frais et de dommages personnels, par suite du refus de l’impôt illégalement voté. L’acte d’Association, publié le 17 septembre dans le Courrier Français cl le Journal du Commerce, puis répété dans tous les journaux, mit en cause seulement Bert et Lapelouze, gérants du Journal du Commerce et du Courrier Français. Le tribunal correctionnel les condamna l’un et l’autre à un mois de prison et à cinq cents francs d’amende; mais la cour royale, tout en maintenant le jugement de première instance, déclara (3 avril 1830) que Y Association Bretonne, destiuéeà soutenir la résistance légale dans le cas où une poignée de brouillons politiques renverseraient les bases des garanties constitutionnelles consacrées par la Charte, n’était fondée que sur une supposition gratuite, injurieuse pour le roi et pour ses ministres, car on ne pouvait imputer au gouvernement du roi l'intention criminelle de révoquer la Charte octroyée et concédée à toujours. Les magistrats les plus sages et les plus circonspects s’associaient donc aux protestations des vruis royalistes constitutionnels conlro les tendances et les mauvais desseins du ministère. Quant au parti ultra-libéral ou républicain , il avait jugé prudent de se mettre en mesure de résister, même par la force, à la contre-révolution. La Fayette et ses amis, les conspirateurs de 1 822, s'étaient rattachés à leurs habitudes de conspiration. La charbonnerie avait recommencé sa propagande, sans faire beaucoup de prosélytes; les sociétés secrètes, qu’on essayait de raviver et d’étendre, n’offraient plus que des cadres vides et insignifiants; la Haute-Vente n’exerçait plus d’autorité sur les Ventes inférieures, & travers lesquelles l'œil de la police pénétrait de toutes parts. Néanmoins, le général La Fayette, pour voir par ses yeux ce qu’on avait à espérer d’une prise d’armes au nom de la Charte et des libertés publiques, était allé faire une tournée politique dans les départements du midi, comme s’il eût voulu balancer à son profit l’effet moral du dernier voyage du roi dans les départements de l’est. Le général fut accueilli par les libéraux, comme l’espoir et le drapeau de l’avenir constitutionnel. Du 22 juillet au 8 septembre, cette ovation populaire l’accompagna de ville en ville, et l’enthousiasme qu’éveillait sa présence à Clermont , au Puy, à Grenoble et à Lyon, fit un singulier contraste avec la joie ofllcicllc qui attendait en même temps le dauphin à son passage dans les villes de Normandie jusqu’à Cherbourg. Des cris de vive La Fayette 1 et de vive la Charte ! éclataient comme des malédictions adressées au ministère; mais Charles X ne les entendit que comme des menaces de ré-

m HISTOIRE DE FRANCE.

voile, et il s’opiniâtra d’avanlage à conserver ses ministres. Son conseil intime lui avait insinué que le duc d’Orléans était le machinateur secret de cet audacieux complot contre les prérogatives du pouvoir royal, et que les chefs du parti libéral, d’accord avec ce prince, ne s’attaquaient au minislèreque pour frapper plus impunément et plus sûrement le roi> Louis-Philippe d’Orléans avait, en effet, une prodigieuse influence sur les chefs du parti libéral qui se croyait plus fort, en se servant de son nom ; mais il n’usait de cette influence qu’avec une extrême réserve, de peur de se compromettre, et son habile tactique consistait à faire agir les gens, sans qu’ils soupçonnassent la main invisible qui les poussait et les dirigeait. Il se gardait donc bien de prononcer une parole qui pût tourner & son préjudice, et qui devint au besoin une arme contre lui-même. Il faisait, en un mot, de l’opposition silencieuse et immobile; il se tenait à l’écart des Tuileries, évitait tout contact avec les ministres, et semblait n’avoir d’autre pensée que d’accroilre son immense fortune qu’il gérait comme s'il eût été son propre intendant. Il avait la vue longue en politique, et il jugeait déjà gue Charles X était arrivé trop avant sur la pente de la conlre-révolulion pour n’être pas précipité bientôt dans l'abime. Il se tenait prêt à tout, mais il appréhendait de se trouver en concurrence avec la popularité du général La Fayette, qui aspirait alors à réunir dans sa main toutes les forces du libéralisme.

Le ministère n’avait pourtant réalisé aucune des intentions illégales qn'on lui prélait, mais c’était sans doute faute de s’entendre. La discorde était entrée, aveo le comte de La Bourdonnaie, dans le conseil des ministres. L’antagonisme ne tarda pas à se dessiner entre le prince de Polignac et lui. Ce furent d’abord des bouderies, des épigrammes, des malveillances réciproques, en présence du roi, qui souffrait do ce conflit perpétuel , et qui n’y savait pas de remède. Polignao et La Bourdonnaie voulaient se dominer i'ua l'autre : le premier se posait en favori despote; le second, inflexible, brutal, colère, tel qu’il avait toujours été, faisait sonner bien haut sa supériorité d’bomrae d’Élat, et parlait au nom de l’extrême droite de la chambre des députés. La niaiserie proverbiale du prince de Polignac paraissait à son bouillonnant collègue un joug insupportable, et quand la faiblesse de Charles X menaça de lui imposer ce joug, en nommant un président du conseil des ministres, La Bourdonnaie offrit sa démission que l’on s’empressa d’accepter. Sa présence au ministère n’était qu’un obstacle à tout. Il se retira la tête baute, devant l’ordonnance qui nommait le prince de Polignac président du conseil. Son portefeuille du departement de l’intérieur passa dans les mains de son collègue Baron de Monlbel que remplaça Gucrnon de Ranville, procureur-général près la cour royale de Grenoble, connu par un discours de rentrée largement conlre-révolutionnaire. Le ministère ainsi modifié n’était pas encore complet : Chabrol paraissait trop timide; Courvoisicr, trop méticuleux; mais l’instant d’agir fut ajourné. Charles X, endoctriné et fasciné par ses familiers de l'Émigration et de la Congrégation , n’avait jamais été plus résolu

BESTAinATION. - CU.VRLES X. - 1830. 283

h faire de la vigueur, ainsi qu’il se plaisait à le dire, aux applaudissements de son conseil intime. Les réceptions du jour de l’an lui donnèrent une occasion 1c prendre ses airs de Louis XIV, et de jouer au roi absolu. Lorsque la cour royale vint le complimenter par la bouche du premier président Seguier, il affecta de lui témoigner qu’il n’était pas satisfait de ses derniers arrêts:

« Magistrats, dit-il d’un ton hautain , n’oubliez jamais les importants devoirs que vous avez à remplir; prouvez, pour le bonheur véritable de mes sujets, que vous cherchez à vous rendre dignes des marques de confiance que vous avez reçues de votre roi. » La cour royale et son premier président reçurent un accueil encore plus outrageant, quand ils se présentèrent devant la dauphine : « Passez, Messieurs! » leur dit-elle de sa voix la plus aigre, en les congédiant d’un geste dédaigneux. Cette inconvenante boutade d’humeur fut un grief do plus contre le ministère, qui ne l’avait peut-être pas conseillée. On croyait généralement que ce- malheureux ministère renoncerait à tenir tête à l’opinion, dès quo les Chambres seraient réunies. Mais le roi ne se pressait pas d’ouvrir la session qui fut prorogée au 2 mars. Les ministres se flattaient probablement de vaincre, dans l’intervalle, les défiances de l’opposition , en accordant quelque satisfaction au sentiment national. C’est dans ce but, et par ce motif, qu’il préparait une expédition contre le dey d’Alger, et qu’il accomplissait définitivement la pacification de la Grèce. Mais, dans ce moment, la France ne se préoccupait que de ses propres affaires, et concentrait toutes ses émotions dans le cercle étroit de la question ministérielle. On sut à peine que le traité d’Andrinople (2 septembre) avait mis fin à l’invasion des Russes dans la Turquie, et que l’empereur Nicolas, en restituant à la Porte Ottomane toutes les conquêtes qu’il avait faites, se contentait du résultat moral de cette guerre, où venait de disparaître le vieux prestige de l’empire des musulmans. La suite nécessaire de ce traité de paix devait être l’organisation définitive de l’indépendance de la Grèce. La Conférence, tenue à Londres par les plénipotentiaires de la France, de l’Angleterre et do la Russie, décida (4 janvier) que la Grèce, déclarée état indépendant, aurait un gouvernement monarchique et héréditaire par ordre de primogéniture, et que to prince appelé à faire fonction de souverain légitime, serait choisi parmi ceux des familles régnantes en Europe. C’était un dénoùmcnt diplomatique que les Hellènes n’avaient ni pressenti ni sollicité. Les limites du royaume grec étaient fixées par la Conférence, et les puissances alliées, qui prenaient ce nouvel état sous leur protection , lui garantissaient des secours en argent et même un emprunt que le président Capo d’Istria était autorisé à négocier. La France se montra presque indifférente à ces résultats mesquins d’une intervention qui lui coûtait plus de trente millions, et qui n’avait pas produit un seul fait d’armes honorable. La question d’Alger trouvait encore moins de faveur dans les circonstances graves où le sort de la France était en jeu. Certes, l’honneur du pays n’animait pas peu de sympathies dans le cœur do la nation , mais on se demandait si le gouvernement du roi n’avait pas h se

reprocher des procédés peu dignes de lui , à l’égard d’un souverain qui s’éinil lié à la probilé de la République française, cl qui réclamait le tardif paiement d’une dcllc sacrée. Le coup d’éventail que le dey avait donné au consul de France, semblait assez puni par un blocus de deux ans. Ce blocus avait exaspéré le vieil Hussein, au lieu de faire flècliir son orgueilleuse fermeté, et, lorsqu'un capitaine de vaisseau, de Labrctonnière, fut envoyé avec des pouvoirs pour régler le différend par voie amiable, Hussein lui Ht un accueil menaçant et salua son départ à coups de canon. Tout espoir d’arrangement était donc perdu, au moment où le ministère Polignac arriva aux affaires, et Charles X n’eut pas besoin d’inspirer à scs ministres la ferme résolution de châtier l’insolence du dey d’Alger. Les souvenirs du règne de Louis XIV étaient là pour dicter à son successeur la conduite qu’il avait à tenir contre ce chef de corsaires. On équipa donc une flotte, on fit d’immenses préparatifs de guerre, tellement que les moyens ne paraissaient pas analogues à la (in. Celle armée, cette flotte, ces approvisionnements de campagne, on leur cherchait une autre destination que le bombardement d’Alger.

L’ancien régime n’était pas encore rétabli, mais Charles X avait l’air de déployer cet appareil militaire, pour intimider les ennemis de la royauté absolue. Il préludait à l’ouverture de la session législative, par des créations de pairs choisis dans l’élite des royalistes éprouvés et par des nominations de chevaliers dans les ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit ; il se sentait lier cl joyeux d’imiter scsancétres au milieu de ces pompes et de ces cérémonies qui appartenaient au passé et qui ressuscitaient la vieille France aux yeux de la nouvelle. LesChambres se trouvèrent enûn réunies le 2 mars ; le discours d’ouverture, que Charles X prononça avec une majesté étudiée maisd'un accent convaincu, avaitempruntélcs formes de langage familières à la monarchie de Louis le Grand ; le roi y disait à chaque phrase mon peuplo, mon royaume, mon pavillon, mon trône ; il y annonçait solennellement l'expédition d'Alger : « La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l’honneur de la France, tournera, avec l'aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. * Le passage le plus important de ce discours, rédigé par le garde des sceaux, mais amendé et renforcé par le conseil intime, renfermait en germe un coup d'État: • La Charte a placé les libertés publiques sous la sauvegarde des droits de ma couronne; ces droits sont sacrés; mon devoir envers mon peuple est de les transmettre intacts à mes successeurs. Pairs de France, députés des départements, je ne doute pas de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous repousserez les perfides insinuations que la malveillance cherche à propager. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique. » Celte dernière phrase fut débitée d'une voix ferme et presque menaçante. Les pairs et les députés de l’extrême droite y répondirent par le cri de vice le roi! que répétaient les tribunes garnies d’une foule complaisante et intéressée; le reste de l'assemblée

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gardait un silence morne et attristé. Ce discours, où l'on entendait pour la première fois le ministère parler son langage naturel, souleva de vifs et amers reproches dans la presse qui se lit l’écho du sentiment national : 1e ministère Polignac venait de se démasquer lui-même; il ne craignait pas de proclamer ses projets : il avait découvert, dans l’article 14 de la Charte, une arme de guerre avec laquelle il frapperait la Charte et les libertés qui en émanaient. Les Chambres commencèrent leur3 opérations sous l’empire de ces justes inquiétudes. On put juger, dès la première séance de la chambre des députés, que le parti Marlignac avait une énorme majorité; à la chambre des pairs, ce même parti, qui prenait le nom de son chef, Chateaubriand, devait aussi l’emporter sur la faction des ultra-royalistes. Chateaubriand était revenu de son ambassade de Rome, en apprenant l’avènement du ministère Polignac, et il avait déjà vigoureusement entamé dans la polémique du Journal des Débals la guerre implacable qu’il comptait lui faireà la tribune. Son premier discours à la chambre des pairs sapa leministèreda ns ses fondements : «Toute révolution venant d’en bas est aujourd’hui impossible ; mais cette révolution peut venir d’en haut; elle peut sortir d'une administration, égarée dans ses systèmes, ignorante de son pays cl de son siècle. * L’Adresse au roi, qui fut votée sous l’impression profonde des paroles prophétiques de Chateaubriand, condamnait sans réserve lescoupsd’État ; elledonnaitungrandaverlissemenlau ministère parcettephrase significative : «La France ne veut pas plus de l’anarchie, que son roi ne veut du despotisme. > Elle donnait une sage leçon à la couronne : « Il est dans le vœu et l’intérêt de tous, que les droits sacrés de la couronne demeurent inviolables et soient transmis, inséparablement des libertés nationales, aux successeurs de Votre Majesté et à nos derniers neveux. » Charles X reçut cette Adresse avec dépit; la cour, avec étonnement. Que devait- on attendre de la chambre des députés, lorsque la Chambre haute se permettait défaire de l’opposition contre le roi et sa pleine volonté? La Chambre des députés allait oser davantage. Royer-Collard, dont le nom s’était placé en tôle de la liste des candidats pour la présidence, fut désigné par le roi, comme a la session précédente; Dupin ainé, Bourdeau, Cambon et Marlignac furent élus vice-présidents; le dernier ministère avait reconquis la majorité depuis sa disgrâce. La rédaction de l’Adresse au roi, conllée à Éliennne, prit un caractère de respectueuse fermeté et de puissante raison sous la plume d'un publiciste qui n’était pas nouveau dans la politique, mais qui arrivait pour la première fois sur les bancs du centre gauche : c’était Guizot, un des premiers apôtres de l’opinion royaliste constitutionnelle en France. Dans le camp opposé, on vit paraître aussi pour la première fois, à l’ouverture do cette session, un orateur éminent, Berrvor, qui venait défendre la monarchie de droit divin et dont le début oratoire fut inspiré par le prince de Polignac. L’Adresse, dont la discussion ne finit que le 16 mars , présentait sous les formes les plus convenables une protestation complète contre le ministère : il n’y avait pas un mot qui ne portât coup et qui ne blessât cc qu’on appelait la prérogative royale. C’était un ta-

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bleau lugubre de la situation du pays auquel manquait la sécurité de l'avenir et que troublait une vive inquiétude ; c’était un rappel sévère à la Charte, qui fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques : » Sire, ajoutait-on, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que ce concours n’existe pas. > La conclusion de cette Adresse mémorable annonçait en termes couverts, sinon ambigus, toutes les conséquences de la résistance légale : • Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous qui avec une conviction profonde venons de déposer dans votre sein les douleurs de tout un peuple, jaloux de l’estime et de la confiance de son roi : que la haute sagesse do Votre Majesté prononce ! Ses royales prérogatives ont placé dans ses mains les moyens d'assurer entre les pouvoirs de l'État cette harmonie constitutionnelle , première et nécessaire condition de la force et de la grandeur de la nation. » La discussion ne resta pas au-dessous de la hauteur du sujet : Benjamin Constant, Dupin, Guizot, expliquèrent et complétèrent l’Adresse par des commentaires pleins de logique, de sagesse et de patriotisme. Benjamin Constant osa même porter à la tribuue l'acte de l’Association Bretonne, en disant : « Nous et tous les citoyens qui prendrons conseil de nous, ne paierons aucun impôt qui n’aura pas été volé conformément à la Charte, et par là nous rendrons service à la liberté et à la dynastie; à la dynastie que ne cessent de compromettre ses prétendus amis. • A de si redoutables adversaires, le ministère ne put opposer que l'éloquence de Berryer, le froid et verbeux réquisitoire de Gucrnon de Banville, les emportements absolutistes du champion ordinaire de l’ancien régime, de Conny. Martignac n’eut pas pitié du ministère, mais de la royauté qui s'obstiuait à faire cause commune avec lui; il essaya de faire passer, sous les noms de Logeril et de Bcrbis, un amendement qui atténuait le blâme infligé au roi et les remontrances hardies que renfermait la péroraison de l'Adresse; mais cet amendement fut repoussé par cette considération élevée que fit valoir Guizot : « La vérité a déjà assez de peine à pénétrer jusqu’au cabinet des rois ; ne l’y envoyons point faible et pâle! » Deux cent vingt-une voix adoptèrent l’ensemble de l’Adresse. Ces deux cent vingt-une voix n'appartenaient pas toutes à la même nuance d’opinion, mais toutes elles protestaient contre le ministère Polignac. La France salua les Deux cent vingt-un comme ses sauveurs. La grande députation de la Chambre présenta l’Adresse au roi , qui la reçut d’ua air froid, sévère et imposant : « J'avais droit de compter, dit-il, sur le concours des deux Chambres, pour accomplir tout le bien que je méditais; mon cœur s’afflige de voir les députés des départements déclarer que de leur part ce concours n’existe pas. Messieurs, j’ai annoncé mes résolutions dans mon discours d’ouverture de la session ; ces résolutions sont immuables. • Le lendemain, 19 mars, une ordonnance royale prorogeait les Chambres au 1" septembre.

On avait espéré que le roi, éclairé par les Adresses des Chambres, changerait son ministère ; sa résistance, son obstination, produisirent dans tous les

esprits un sentiment de tristesse mêlé & une irritation sourde. L'opinion publique continua scs manifcslalions pacifiques : les Deux cent ving(-nn étaient les héros d’un triomphe national : on frappait des médailles en leur honneur; on les accueillait, dans leurs déparlements, avec des marques éclatantes de reconnaissance et d’admiration ; la presse indépendante les célébrait dans un dithyrambe quodilien. Quant au parti absolutiste, il se taisait, il ne bougeait; il attendait que le prince de Polignae eût donné le signal de la confre-révolulion. Le ministère affectait une dédaigneuse indifférence pour les hostilités de l’opposition qu’il nommait révolutionnaire ; il semblait même ne pas s'apercevoir que les tribunaux l’abandonnaient ouvertement et lâchaient la bride à la presse. Il n’avait pas l’air de méditer des lois exceptionnelles et il ne manifestait sa présence que par des ordonnances très-inolïensivcs, mais assez ridicules, sur la transmission des pairies hors de la ligne directe, snr l’organisation des élèves en diplomatie, sur celle des élèves du génie militaire, sur l’instruction primaire. Les ministres de la guerre et de la marine étaient exclusivement absorbés par les préparatifs gigantesques de l’expédition d'Afrique : le général Beurmont avait tenu à honneur do prendre lui-même le commandement en chef de cette expédition, comme pour se réhabiliter auprès de l’armée française. La cour, conformant sa pensée à celle du roi , n’était nullement inquiète de l’altitude de la population ; après avoir passé joyeusement un hiver tout couronné de fêles, de bals, de mascarades, de spectacles, que la duchesse de Berry multipliait autour d’elle avec une sorte de vertige, la cour se livrait avec la même ardeur à des exercices do dévotion. C’était encore un spectacle et une fêle, que cette procession solennelle pour la translation des reliques de saint Vincent de Paul à travers les rues de la capitale, cérémonie d’un autre âge que l’archevêque de Paris avait imaginée dans le but de montrer le roi suivant humblement, à pied et tête nue, la châsse d’un des plus grands patrons du jésuitisme. Cette châsse d’orfèvrerie massive renfermait une statue de cire, dan3 laquelle on avait incorporé quelques ossements attribués au saint qui était déjà tombé en poussière un siècle auparavant. Charles X et son fils s’abstinrent pourtant d’assislerà la procession, mais toute la cour y figura sous les auspices du préfet de police Mangin. Il était aisé de voir que la Congrégation se ravivait et qu’elle se disposait à reprendre tout le terrain qu’elle avait perdu pendant le ministère Martignac. La procession de saint Vincent do Paul avait trop bien réussi à Paris, pour que les jésuites n’eussent pas recours dans les départements à ce moyen facile de frapper les esprits par les yeux; les processions se déployèrent partout avec une pompe qui faisait injure à la misère du peuple. Le voyage de la dauphine dans le Midi leur communiqua une nouvelle force expansive, et la duchesse d’Angoulêmc fut très-sensible à ce singulier genre d’accueil et de flatterie. Si des processions avaient lieu, en même temps, dansla Normandie, c’était poursupplierle ciel de faire ccsserlesincendies qui désolaient alors celle province. Ces incendies rappelaient ceux qui avaient consterné la Picardie sous le ministère déplorable et qui furent imputés à dos

complots d'intimidation électorale; mais, cil Picardie, on n’avait pas découvert un seul incendiaire. On en arrêta un grand nombre en Normandie, des vieillards, des jeunes filles, des enfants; ils étaient encore nantis d’étoupes et de substances propres à mettre le feu ; quelques-uns furent saisis pendant l’exécution du crime; ils ne le niaient pas d'ailleurs, mais ils refusèrent tous, avec une incroyable persévérance, de déclarer le motif ou l’intérêt qui les faisait agir. Plusieurs périrent sur l’échafaud, d’autres furent condamnés aux travaux forcés; mais aucun d’eux n’aida la justice à pénétrer dans ce mystère d’iniquité: menaces, prières, promesses, échouèrentconlrc le silenccdeces fanatiques qui semblaient avoir accompli un devoir terrible et s’être liés par un serment. L’effroi et l’indignation étaient su comble dans les campagnes : le conseil des ministres voulait nommer une cour prevôlale, pour frapper do terreur les auteurs et surtout les instigateurs secrets de celte abominable machination ; le roi envoya deux régiments de la garde royale pour rassurer les populations épouvantées. Les incendies continuèrent néanmoins jusqu’à la fin du mois de juin et l’onn’arriva pasà découvrir la cause première de ces crimes. La rumeur publique les attribuait tantôt à l’influence des jésuites, tantôt à celle du prince de Polignac. C’était, selon les uns, un moyen infâme, employé par les révolutionnaires, pour faire accuser le ministère ; selon les autres, c’était une lactique de police, destinée à détourner de la politique les yeux et les esprits. Quoiqu'il en fût, on acquit la certitude que certains mendiants avaient été salariés par une main inconnue pour jeter des matières inflammables dans les granges, et que des femmes avaient mis le feu, en sortant du confessionnal. Il y avait donc à la fois uu complot criminel et une démence fanatique. La capitale était du moins à i’abri de ces inexplicables monstruosités ; on n'y voyait pas, comme dans les départements, des bandes de pauvres faméliques, allant de porte en porte demander l’aumône et laissant après eux la menace de l’incendie ; mais la misère, quoique moins apparente dans les rues do Paris, n’y était pas moins affreuse, et la charité privée s'y montrait plus prévoyante, plus infatigable que l’administration de la bienfaisance publique. Le roi et la famille royale contribuèrent largementà soulager lesinforlunes, que la cherté des subsistances, ta souffrance du commerce et de l’industrie, avaient tant multipliées pendant un long et rigoureux hiver. La triste situation des classes laborieuses n’assombrissait pourtant pas l’aspect des fêles de la cour : le roi de Naples, François I", cl la reine sa femme étaient alors à Paris, à leur retour d’Espagne où ils avaient conduit leur tille Marie-Christine dans le lit du vieux Ferdinand VII. Les Bourbons de France faisaient splendide accueil aux Bourbons d'Italie. Ce fut le Palais-Royal qui éclipsa tout à coup les magnificences des Tuileries ; ce fut le duc d’Orléans qui sembla chargé de faire à ses illustres hôtes les honneurs de la capitale, lorsqu’il donna ce bal fameux (31 mai), auque’ Charles X assistait avec la famille royale et que caractérisa le mol prophétique de Salvandy : « Fête napolitaine où l’on danse sur un volcan ! » En effet, les clameurs cl les sifflets de la foule, rassemblée dans le jardin du Pa-

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lats-Royal et maudissant les ministres, parvenaient à travers la musique et les danses jusqu’aux oreilles du roi. Ce soir-lù, le duc d’Orléans , chef ou patron privilégié de l’opposition libérale, devint l’antagoniste dcCharles X, le prétendant au trône, l’espoir et l’avenir de la France constitutionnelle.

Charles X avait achevé de sc dépopulariser en ordonnant la dissolution de la chambre des députés (16 mai). On s’était flatté de voir tomber le ministère sous le poids de la haine publique; on attendait donc avec calme la réunion de celte Chambre qui ne devait plus s’arrêter a l’Adresse des Deux-ccnt-vingt-un: il semblait impossible que les ministres osassent se représenter devant la majorité hostile qui lui refusait son concours. Mais la prorogation des Chambres n’avait été qu’un moyen terme et comminatoire qui préludait à la dissolution d’une assemblée que le vote de l’Adresse au roi avait fait accuser d’audace factieuse et révolutionnaire. Cette dissolution était décidée depuis deux mois, lorsqu’elle fut prononcée. Il n’y avait plus à douter des intentions immuables du roi : cette persévérance dans la fausse roule, ce mépris du sentiment général, cet aveuglement de volonté, attristèrent tous les bons citoyens. Mais, au lieu de fléchir et de rompre, l’opinion populaire sc fortifia et se redressa contre les ministres qui tenaient en échec le pays tout entier. On se prépara de toutes parts aux élections et à la lutte légale; les sympathies des masses se rattachèrent avec plus d’énergie aux Deux-cent-vingt-un comme aux défenseurs des libertés publiques. Le ministère, de son côté, crut nécessaire de s’affermir encore davantage en s’adjoignant quelques noms significatifs, qui annonceraient de sa part un plan de résistance invincible ; deux de ses membres, d'ailleurs, contrariaient sa marche ou du moins ne la secondaient pas : Courvoisier n’avait pas osé affronter l’orageuse discussion de l’Adresse et s’était retranché derrière le prétexte de sa mauvaise santé, pour ne pas se faire le champion du ministère à la tribune; Chabrol de Crouzol refusait absolument de s’associer à toute espèce de mesure illégale ou exceptionnelle. On ne pouvait songer à un coup d’État, tant qu’ils seraient là pour l'empêcher. Le roi provoqua lui-méme et accepta leurs démissions. Peyronnet fut le premier nom qui sc présenta en même temps à la pensée de Charles X et à celle de ses ministres : il avait donné des preuves d’énergie et d’obstination ; ses principes d’absolutisme royaliste et religieux ne demandaient qu’à se formuler dans ses actes. Le roi l'appela au ministère de l’intérieur que lui cédait Baron de Montbel pour passer aux finances : Peyronnet, à l’intérieur, devait travailler à obtenir des élections favorables au ministère et à la politique personnelle du roi. Ces élections étaient la grande affaire du moment : le ministère, assez novice dans les menus détails de la corruption électorale, jugea utile de s’en remettre à l’expérience du baron Capelle, préfet de Seine-ct-Oisc, qui avait fait ses preuves en ce genre et qui, pour cet objet-là, fut mis à la tète du ministère des travaux publics créé à son intention. Quant au garde des sceaux, qui devait être à la fois un orateur cfun magistrat distingué, on le trouva dans un député de la droite; deChantelauze, premier président de la cour royale de Grenoble, ami de Peyronnet, t. «. t ï

créature du dauphin, et recommandé spécialement aux faveurs du parti absolutiste par le voeu qu’il avait exprimé un jour en plciue Chambre, de voir luire sur la France un cinq septembre monarchique. Chantelauze hésita pourtant à prendre les sceaux, dans les circonstances difliclles, où ils lui élaient offerts : les ordres du duc d’Angouléme et les prières de Peyronnet lui firent accepter le périlleux honneur du portefeuille. Le ministère ainsi réorganisé, on ne s’occupa plus que des élections. Le parti libéral s’en occupait également; la presse indépendante sonnait l’appel des patriotes et entretenait l’exaltalion des esprits. La nomination de la nouvelle Chambre absorbait exclusivement toutes les forces vitales de l’opinion, de telle aorte qu’on s’intéressait à peine à celte expédition formidable qui allait partir de Toulon contre Alger. Le salut de la France et de ses libertés n’était pas dans celte flotte, dans cette armée, dans ces vastes préparatifs de guerre, destinés seulement à écraser l’orgueil d’un petit souverain des États barbaresques. Il n’y avait qu’une idée dans le peuple comme dans les hommes politiques qui le dirigeaient : ramener en triomphe à la Chambre les Deux-cent-vingt-un et renverser ainsi un ministère que la conscience publique repoussait en vain depuis son usurpation du pouvoir. Les Deux-cent-vingt-un recommençaient leurs excursions triomphales dans leurs départements : leur présence seule exerçait parmi les électeurs une irrésistible action de propagande. Ces réceptions solennelles des mandataires du pays, ces cortèges, ces banquets, ces discours et ces acclamations entraînèrent quelques désordes où l’autorité se montra répressive et même agressive, à son détriment. Ce fut un surcroit d’enthousiasme populaire pour la cause des Deux-cent-vingt-uo. L’arrivée de Guillemet et d'Audigné, ex-députés de la gauche, donna lieu dans la ville d’Angers (6 juin), à des démonstrations de cette espèce et à des rixes entre la population et la force armée. Ces deux députés eux-mémes eurent à subir des outrages et meme des voies de fait : ils portèrent plainte contre le préfet du département et le commandant de la gendarmerie; une ordonnance du roi leur défendit de poursuivre les fonctionnaires qu’ils accusaient de ces violences. Les troubles d’Angers, et le déni de justice qui en fut la suite, accrurent le nombre des adversaires du ministère et gagnèrent des suffrages à l’opinion libérale pour les élections. La France était remuéo de fond en comble par l’approche de ces élections Axées au 25 juin et au 3 juillet ; tous les partis, toutes les nuances de sentiment politique, s’étaient séparés en deux camps, celui de la contre-révolution et celui de la résistance. L’administration faisait des efforts incroyables pour recommander Ses candidats et pour diriger le mouvement électoral : les Dcux-cent-vingt-un avaient été soigneusement écartés de la présidence des collèges; les listes des électeurs étaient soumises à une épuration systématique; aucune influence ne semblait inutile à employer dans le but d’obtenir une Chambre purement monarchique. Circulaires, correspondances secrètes, manœuvres de police, intervention du clergé, le baron Capelle n’épargnait rien pour taire élire de bons députés; il se flattait d'y réussir, et comme plu-

sieurs déparlements ne lui présentaient pas encore les mêmes certitudes de succès, il lit reculer les élections dans ces départements jusqu’aux 12 et 19 juillet, afin d’avoir plus de temps à donner à la fraudo et à la corruption. Enfin, pour frapper un coup décisif, le ministère ne craignit pas d-' compromettre le nom du roi en lui faisant signer une proclamation aux électeurs (13 juin) : «Rassurez-vous sur vosdroils,disailCharlcsXdans celte circulaire électorale ; je les confonds avec les miens et les protégerai avec la même sollicitude. «Mais plus le roi , plus le ministère, manifestaient l’intention de maintenir la Charte et les institutions fondées par elle, plus la nation ressentait l'inquiétude de voir ces institutions et la Charte dont elles émanaient disparaitre ou s'annihiler dans le libre exercice des prérogatives royales.

Le ministère avait compté beaucoup sur l’expédition d’Afrique pour faire une heureuse diversion aux anxiétés du moment et pour éteindre une partie des passions politiques incandescentes, dans cette grande source de patriotisme. Mais les résultats de l’expédition ne furent pas obtenus assez tôt pour pouvoir agir sur l’ensemble des élections. L’escadro n’avait pu partir de Toulon que le 85 mai, quoique les préparatifs de l’armement fussent terminés un mois auparavant : il avait fallu fournir des explications à l’Angleterre qui les demandait avec insistance, sur l'objet et les projets de celte expédition qu’elle ne voyait pas d’un bon oeil, mais qu’elle hésitait à entraver. Le prince de Polignac, poussé à bout par les défiances et les tracasseries de la diplomatie britannique, répondit avec dignité à l’ambassadeur anglais, que, « dans une entreprise commandée et accomplie par le pays, le gouvernement du roi ne prendrait conseil que de l’honneur et de l’intérêt du pays. > Aussitôt le télégraphe transmit au général Bourmont l’ordre d’embarquement. L’escadre, que commandait l’amiral Duperré, se composait de cent onze navires de guerre et cinq ou six cents batiments de transport, chargés d’immenses approvisionnements. L’armée expéditionnaire, forte de plus de trente-sept mille hommes de toutes armes, formait trois divisions d’infanterie sous les ordres des généraux Berihézene, Loverdo et d’Escars : le général Lahitte commandait l’artillerie; le général Valazé, le génie. Il n’y avait pas d’autre cavalerie que trois escadrons do chasseurs. La garde royale no se faisait remarquer que par son absence dans cette élite d’excellentes troupes qui avaient pour généralissime le ministre de la guerre, comte de Bourmont, et non pas, comme dans la guerre d’Espagne, ledaupbin lui-même. Le duc d’Angouléme assista toutefois au magnifique spectacle du départ de la Hotte. La rade do Palma était le point de ralliement général : toute l’escadre, qu’une violente bourrasque avait fallii disperser, resta dans cette rade jusqu'au 1 0 juin. Déjà le bruit courait à bord que l’expédition était contremandée et que le dey d’Alger accordait pleine réparation à la France, lorsque l’amiral fit metire à la voile. On arriva le 1 2en vue des côtes d'Afrique, et le lendemain, à quatre heures du soir, le débarquement commença dans la baie de Sidi-Ferruch. Les Arabes s’étaient enfuis, mais ils ne tardèrent pas à se montrer et à inquiéter par une vive fusillade les avant-postes d’un

camp retranché qne les Français avaient eu le temps d’établir à Sidi-Ferruch sous le canon de leurs vaisseaux. L’armée algérienne campait à trois lieues de là sur le plateau de Staouéli : elle était à peu près égale en nombre à l’armée française; mais [elle offrait un mélange indiscipliné de janissaires, de Maures et de kabyles, la plupart cavaliers, réunis confusément sous les ordres d’ibrahim, gendre du dey. Celte armée 11e s’était pas opposée au débarquement de l’ennemi, pour le détruire plus complètement et avec plus d’avantage, lorsqu’il serait descendu à terre avec tout son matériel de campagne. Le 1 9, au point du jour, elle attaqua de touscôtés, en poussant des cris sauvages. Bourmont accepta le combat qu'on lui présentait avant qu’il eût reçu son artillerie et sa cavalerie : les Français s’élancèrent hors de leur campement et se précipitèrent en trois colonnes sur la multitude fanatique qui venait, avec des hurlements féroces, chercher la mortel la donner. La tactique européenne eut bon marché de cette intrépidité imprévoyante et ingouvernable : cinq mille des assaillants restèrent sur le champ de bataille; tout céda devant l’impétuosité de nos soldats qui n’eurent que soixante morts et quatre cents blessés. Les canons, les chameaux, les tentes et le trésor de l’armée arabe furent les trophées de celte facile victoire. On conseillait au général en chef de sc porter immédiatement sur Alger qui lui eût ouvert ses portes à la première sommation; mais il ne voulut pas compromettre l’expédition, en se hâtant trop de la mener à lin. L’armée algérienne, après la déroute de Staouéli, 11’était qu’éparpillée : elle se rallia bientôt autour de son chef, à la voix de ses imans qui prêchaient la guerre sainte contre les chrétiens; vingt mille Turcs et Arabes couvraient Alger. Le 24, ils essayèrent une nouvelle attaque qui n’eut pas plus de succès que la précédente : ils ne résistèrent pas longtemps à l’infanterie de ligne que leur vive fusillade et leurs clameurs forcenées ne déconcertaient pas : ils lâchèrent pied et furent poursuivis, la baïonnette dans les reins, jusqu'à Sidi-Kalef où l’on prit position; mais cette plaine découverte, culouréc par des hauteurs que l’ennemi occupait encore, n’offrait aucun abri au soldat, et les longs fusils des kabilcs pouvaient choisir leurs victimes au milieu du bivouac français. La grosse artillerie de siège ne fut débarquée que le 28, et dès le lendemain, on s’approcha d’Alger. Les hauteurs voisines avaient été tournées pendant la nuit, elles tirailleurs qui les couronnaient furent rejetés dans la plaine et poussés vigoureusement sous les murs de la ville. Le soir même, le drapeau blanc flottait sur le mont Boudjéréah et sur tous les points élevés qui dominent Alger, et les travaux de siège étaient entrepris devant lesremparts du château de l’Empereur, vieux fort construitau dix-septième siècle sur l’emplacement où Charles-Quint avait planté sa tente lors de sa malheureuse expédition d’Alger en 1540. Le dey Hussein, que ce souvenir encourageait dans sa confiance, croyait Alger toujours inexpugnable; mais ses sujets, malgré leur foi dans la protection du Prophète, étaient bien loin de partager sa securité : ils attendaient dans la stupeur un bombardement plus terrible que ceux dont leur ville gardait encore les traces, du cùlé de la

BESTAliBATION. - CHARLES X. — <83(1.

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