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mer. Les sorties des assiégés ne ralentissaient pas même 1 ouverture de la tranchée, elle 4 juillet, les batteries ouvrirent le feu contre le fort de l’Empereur qui y répondit avec vigueur. La canonnade continua sans interruption pendant huit heures : dans le fort, la plupart des pièces étaient démontées, les canonniers morts ou blessés, les casemates en ruines, la brèche faite. On se disposait à donner l’assaut, lorsqu’une épouvantable explosion annonça que le fort sautait en l’air. Les assiégés s’élancèrent au cri de vive le roi et, sans rencontrer aucun ennemi, prirent possession de ces décombres fumants où les défenseurs de la forteresse avaient trouvé leur tombeau. Alger ne pouvait plus tenir. Le dey envoya un parlementaire pour demander à traiter : Bourmont exigea que la ville se rendit à discrétion. Hussein obtint seulement la liberté de serelircràNapIcsavecsafortunepersonnelle. Letrésoraccumulépendantquatre siècles par ses prédécesseurs dans la Casauba, et montant à plus de quarantesept millions en or, devait servir à payer les frais de la guerre. Le fort Babazoun elles autres forts d’Alger furentremis aux troupes françaises, quelques heures après la capitulation, et Bourmont prit possession, au nom du roi de France, de celte cité barbaresque où la piraterie se regardait comme invincible. Le général en chef de l’expédition s’installa dans Alger, dès qu’il en fut maitre, de manière à u'en être pas aisément délogé ; il fit travailler aux fortifications et il se mit en mesure de soutenir un siège à son tour, pendant qu’il organisait une administration française à laquelle les habitants ne se soumirent pas sans complot, ni révolte Le pays n’était pas conquis: les Arabcserraient, comme des bêles fauves, aux portes d’Alger. Bourmont, ayant poussé une reconnaissance jusqu’à Bélidah avec une colonne de seize cents hommes et deux pièces de canon, se vit enveloppé par une nuée de kabiles qui harcelèrent sa retraite. La capitulation du dey n’avait pas mis fin à la guerre. Ce fut dans Alger que le général en chef concentra toutes ses forces, en y transportant les approvisionnements du camp de Sidi-Ferrueh. On ne savait pas si la France renoncerait à sa conquête ou s’y maintiendrait. Le ministère, en recevant la nouvelle de la glorieuse prise d’Alger s’était borné à envoyer à Bourmont le bâton de maréchal, sans lui donner aucune instruction pour sa conduite ultérieure. Le gouvernement du roi avait promis à l’Angleterre l’évacuation d’Alger.
Quand la prise d’Alger fut proclamée à Paris par une salve de cent coups de canon, cet éclatant triomphe de nos armes réveilla un momeut les souvenirs de la gloire française. Il y eut une journée de joie patriotique et d’enthousiasme guerrier : la capitale s’illumina spontanément. Mais ce n’était là, ce ne pouvait être qu’une distraction passagère au milieu de la grande préoccupation publique. On attendait un changement de ministère', les élections avaient eu lieu en partie, et lé résultat de ces élections enjoignait au ministère de se retirer devant le blâme et la répulsion du pays. La majorité des députés nommés appartenait à l’opposition constitutionnelle; le reste des élections, qui eurent lieu le 12 et le 19 juillet, ne pouvait qu’être encore plus défavorable au ministère. La France, satisfaite de celte démonstration paci-
flque cl légale, espérait enfin avoir brisé la ligue et les complots de la faction contre-révolutionnaire, d'aulant plus que la plupart des députés avaient été choisis dans les rangs des royalistes selon la Charte, et que l’opinion radicale ou républicaine comptait à peine pour six ou huit membres dans le nombre. Mais aucune rumeur, aucun symptôme n’annonçait que Charles X fût disposé à céder au vœu de ses sujets; le Moniteur était muet sur la formation d’un nouveau ministère; on sentait, au contraire, circuler dans l'atmosphère politique une de ccs craintes vagues qui devancent les révolutions et les tempêtes. Dans l’allocution que l’archevêque de Paris avait adressée au roi (I I juillet) , le jour du Te Deum chanté à Notre-Dame en action de grâces de la prise d’Alger, on avait remarqué ce passage que rendait moins équivoque le caractère du prélat et sa position à la cour : « Le Tout-Puissant aide au roi très-chrétien qui réclame son assistance! Sa main est avec vous, sire. Que votre grande âme s’affermisse de plus en plus ! Votre confiance dans le divin secours et dans la protection de Marie, mère de Dieu, no sera pas vaine. Puisse Votre Majesté en recevoir bientôt une nouvelle récompense! Puisse-telle bientôt venir encore remercier le Seigneur d’autres victoires non moins douces et non moins éclatantes! • Celte dernière phrase parut si peu déguisée aux conseillers intimes du roi, qu’ils donnèrent avis de la modifier, en remplaçant le mol trop significatif de victoires par le mot plusmystique de merveilles: la correction fut enregistrée au Moniteur. Ce fut là le seul indice qui transpira au sujet des intentions secrètes de Charles X et de son conseil : on se rappelait seulement, pour la commenter, cette phrase de la proclamation duroi aux électeurs : « Remplissez vos devoirs, je saurai remplir les miens. » On se demandait si le ministère oserait venir braver une Chambre hostile qui l’avait déjà repoussé et qui s’apprêtait à le repousser encore avec plus de solennité. On connut enfin la composition définitive de cette Chambre, à laquelle la France confiait ses destinées. Les Dcux-ccnt-vingt-un votants de l’Adresse avaient été réélus, à l’exception de dix-neuf d’entre eux, et ils étaient, en outre, renforcés par soixante-dix nouveaux membres de l’opposition. Le ministère n’avait pu faire élire que cent soixante-cinq de ses candidats; et encore, quatre-vingt-deux ministériels de l’ancienne Chambre avaient-ils échoué devant la réélection. Les députés furent convoqués pour l’ouverture de la session fixée au 3 août. Il n’y avait donc plus prétexte de douter de cette réunion des Chambres, que la presse libérale regardait comme incompatible avec l’existence du ministère. La sécurité était complète, le calme parfait, lorsque le Moniteur du lundi 26 juillet publia les Ordonnances du roi qui supprimaient la liberté do la presse, dissolvaient la Chambre, changeaient la loi électorale et recomposaient le conseil d’Élat, le tout en vertu de l’article 14 de la Charte. Ainsi éclatait la conspiration du pouvoir royal contre les liberlés et les institutions constitutionnelles. Ces Ordonnances perturbatrices avaient été préparées, méditées, étudiées depuis plus d’un mois, dans le plus profond mystère : elles furent adoptées en principe, dès le 29 juin, par les ministres assemblés en présence du roi et
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du dauphin, car on sut d’avance, dès le 29 juin, que les élections seraient contraires au ministère, et Charles X, inspire par ses conseillers occultes, déclara lo premier que la royauté, sous peine de sjfbandonner elle-même, devait fairo acte de vigueur et de pleine volonté. Gucrnon de Kanvillc et Peyronnet s’efforcèrent d’abord d’arrêter ou du moins de retarder un coup d’Élnt dont ils ne se dissimulaient pas le danger ; mais ils durent se rendre à l’avis de leurs collègues qui décidèrent, d’accord avec le roi, que l’article 1 4 avait été mis dans la Charte comme une ancre de salut pour la monarchie au milieu de la tourmente révolutionnaire. Dans le conseil du 10 juin, alors qu’on n’avait plus d'incertitude ni d’espoir à l’égard des élections, on discuta les meilleurs moyens à suivre pour sortir de la Charte h la faveur de l’article 14, et l’on convint unanimement d’en finir une fois pour toutes avec la liberté de la presse. Le garde des seeaux, qui s’était montré le plus ardent ennemi de cette liberté dans la discussion, se chargea de rédiger le rapport au roi sur lequel seraient motivées les ordonnances et autorisées les lois d’exception. Peyronnet, quoique opposé de conviction è toute entreprise arbitraire de la royauté, consentit pourtant àformulerenordonnanceduroi un nouveau système électoral. Le prince de Polignac fut invité particulièrement à prendre toutes les mesures de précaution nécessaires pour assurer le succès de ce corn plot d’État. Le secret fut si strictement gardé en effet, que, la veille de la publication des Ordonnances, au moment où elles venaient d’être signées par les sept ministres présents à Paris, les ambassadeurs étrangers, ordinairement bien informés, écrivaient à leurs cours respectives, que le gouvernement français n’attenterait pas à la légalité et que les Chambres s’ouvriraient le 3 août. Polignac avait poussé le mensonge politique, jusqu’à traiter hautement à'absurdilét les bruits de coup d’État qu’on faisait remonter à ses oreilles. « Il n’y a rien de semblable! » disait aussi le roi, qui, en d’autres instants, se laissait emporter aux indiscrétions do scs rancunes personnelles, en répétant avec acrimonie son expression favorite : « Il en cuira aux révolutionnaires ! «Charles X avait tant de confiance dans l’effet moral et matériel de ces Ordonnances, qu’il partit pour aller chasser à Fontainebleau le jour même où clics parurent dans le Moniteur. « Dieu sauve le roi et la France! » avait dit Sauvo, rédacteur en chef du Moniteur, quand les Ordonnances lui furent remises la veille dans le cabinet du garde des sceaux.
Tous les gens sages avaient compris en lisant le Moniteur du 26, que ces fatales Ordonnances renfermaient une révolution. Paris, qui ne s’attendait pas à ce menaçant réveil, ressentit une vive et rapide émotion, comme si la terre avait tremblé. En quelques heures, la sinistre nouvelle avait circulé partout, et partout répandu la stupeur, l’indignation , l’effroi. La vie normale et régulière de la grande cité fut tout à coup suspendue; chacun cessa de s’occuper de ses propres affaires pour ne songer qu’aux affaires publiques. On s’abordait avec tristesse dans les rues; des groupes so formaient devant les boutiques et au seuil des portes. On ne parlait que des Ordonnances qui.
en passant par la bouche du peuple, s’étaient déjà formulées dans cetto phrase explicite : «Le roi a violé la Charte! » On ne cherchait pas mémo à connaître le texte de ces Ordonnances et, à en apprécier les dispositions, d'autant plus qu’on en avait Saisi l'esprit. C’était affaire aux hommes politiques d’analyser le long Rapport qui les précédait et d’examiner, au point de vue du droit, tous les articles qui les composaient. Cbanlclauze, dans son Rapport au roi, n'avait pas hésité à faire le procès à la liberté de la presse et à lui imputer tous les maux de la situation; selon lui, « à toutes les époques, la presse périodique n’a été et il est dans sa nature de u’etre qu'un instrument de désordre et de sédition. » Cet argument impliquait donc la suppression ou la suspension d’une liberté, aussi funeste aux droits de la couronne, à la justice et à la vérité : « en conséquence, le roi s’autorisait dcl’articlc H de la Charte pour recourir à des mesures qui rentrent dans l'esprit de la Charte, disait le Rapport, mais qui sont en dehors de l'ordre l’égal. » La liberté de la presse étant suspendue, nul journal ou écrit périodique, nul ouvrage au-dessous de vingt feuilles d’impression, ne pourrait paraître sansaulorisation préalable ; la censure se trouvait ainsi rétablie sans qu’on eût prononcé son nom. La chambre des députés étant dissoute, les collèges électoraux d’arrondissement ne pourraient plus élire que des candidats à la députation, et les collèges de département nommeraient seuls les députés, une moitié d’après leur libre choix , une moitié sur les listes de candidats présentés : l’élection à deux degrés reparaissait ainsi dans la législation française, en dépit des promesses de la Charte. Enfin, les noms les plus inquiétants de l’absolutisme et de la Congrégation étaient apposés comme des épouvantails au frontispice du conseil d’Élat. Mais tous ces détails s’effacaient et disparaissaient dans le fait unique de la violation flagrante de la Charte. Les journalistes et les propriétaires de journaux, dont les intérêts sont gravement lésés par les Ordonnances, se réunissent dans le cabinet de Dupin aîné, pour délibérer sur ce qu’ils ont à faire en face de ces Ordonnances : la délibération ne tarde pas à entrer dans le domaine de la résistance et de la révolte. Dupin ne veut pas qu’on discute devant lui les moyens de résister à la loi ; s’il a consenti à ouvrir son cabinet à une consultation d’avocat, il doit le fermer à toute consultation politique. D’autres avocats éminents, qui ont été convoqués à cette réunion, Odilon Barrot, Mauguin, Barthe et Mérilhou, ne craignent pas d’aborder la question brûlante d6 moment et de déclarer qu’à leur avis, la résistance est de droit contre des ordonnances illégales. L’assemblée , qui renferme des timides et des égoïstes dans son sein, se sépare sans avoir rien résolu. Partisans de la résistance, ceux des journalistes qui savent bien que l’autorisation de publier leurs feuilles ne leur sera point accordée, vont se remettre en séance dans les bureaux du National où s’établit le centre de la résistance de la presse, tandis que la résistance de la Chambre s’organise à huis-clos dans les salons d’un des Deux-cent-vingt-un, Alexandre de Laborde, qui est parvenu à réunir autour dedui quatorze de scs collègues. Dans les deux conciliabules, on est
d’accord pour résister ou du moins pour protester. La Protestation des journalistescst rédigée par Tliiers, Cauchois Lemaire et Châtelain, représentant le National, le Constitutionnel et le Courrier Français; les quatre avocats, appelés à titre do conseil dans la conférence, acceptent franchement le mode de résistance adopté et la fortifient par tous les moyens légaux qu’ils peuvent invoquer. Quarante-quatre signatures de gérants ou rédacteurs de journaux viennent faire cortège à celle solennelle Protestation contre ces mémorables Ordonnances < qui sont la plus éclatante violation des lois. » Ces journalistes ne se bornent pas è déclarer qu’ils résisteront par toutes les voies de droit à l’Ordonnance illégale qui les concerne; ils supplient, au nom de la France, la Chambre illégalement dissoute, « de s’appuyer sur son droit évident et de résister autant qu’il sera en elle à la violation des lois. » Il y avait là plus que le refus de l'impôt. Parmi les noms des signataires, on retrouvait ceux de tous les publicistes distingués qui prenaient part à la presse active, on retrouvait les litres des journaux libéraux qui combattaient, chacun dans sa sphère, la contre-révolution et scs ministres. Le National à lui seul avait mis en avant dix de ses rédacteurs, au nombre desquels Thiers et Carrai brillaient comme deux drapeaux déployés par la même main. Quant au Journal des Débats qui avait fait une si rude guerre au ministère Polignac, il s’était tenu à distance du comité de la presse libérale, et il pensait comme Dupin aîné, que les Ordonnances avaient force de loi : la Protestation fut imprimée et publiée le lendemain dans la plupart des journaux que le ministère n’avait pas autorisés. Les députés assemblés chez Alexandre de Labordc, ne purent s’accorder sur le principe ac la résistance et ajournèrent leur protestation, en approuvant toutefois celle des journalistes. L’agitation de la capitale s’était traduite, le soir même, en rassemblements tumultueux au Palais-Royal et en cris, encore rares cl confus de, Vive la Charte ! et A bas les ministres! On ferma de bonne heure les boutiques ; des patrouilles à pied et à cheval parcoururent les rues et dispersèrent quelques attroupements : il y eut des pierres lancées, des réverbères brisés , des charges de cavalerie et des coups de plat de sabre. La nuit ne Ut qu’accroitrc l’anxiété générale. Les journaux de l’opposition, avaient paru avec la protestation des quarante-quatre journalistes : les imprimeurs avaient été forcés de prêter leurs presses à ces journaux non autorisés, car le premier président du tribunal de première instance, de Belleyme, l’ancien préfet de police du ministère Martignac, s’était associé lui-même à la résistance, en prononçant un arrêt pour enjoindre à l’imprimeur du Journal du Commerce d’imprimer ce journal, attendu «que l’Ordonnance du 25 juillet n’a pas encore été publiée dans l’ordre légal. » L’exemple donné par le premier président de Belleyme, fut imité avec plus d’éclat encore par le tribunal de commerce, devant lequel les gérants du Courrier Français avaient cité leur imprimeur qui refusait de continuer l’impression de leur feuille. A l’audience publique du mardi 27, le tribunal consulaire, par la voix de son président Ganneron, condamna /iar corps l’imprimeur à imprimer le journal dans le délai de ving1-
quatre heures, attendu que « l’Ordonnance du 25, contraire à la Charte, ne saurait être obligatoire ni pour la personne sacrée et inviolable du roi ni pour les citoyens, aux droits desquels elle porte atteinte. » Cet arrêt fut aussitôt sanctionné par les acclamations de l'auditoire. Dès ce moment, la résistance se mit sous la sauvegarde de la loi, mais on ne savait pas & quelles armes aurait recours cette résistance légale. La fermentation s’était propagée par tous les quartiers de Paris: des groupes animés se formaient sur les places et dans les carrefours; les ouvriers imprimeurs, que les Ordonnances frappaient dans leur indusdrie et dans leurs moyens d’existence, étaient les plus ardents à crier vengeance contre les ministres et à invoquer le nom de la Charte, comme un mot d'ordre général. Ces cris, ces plaintes, ces menaces émurent profondément le peuple qui ne pouvait comprendre la portée des Ordonnances, mais qui comprenait admirablement que la Charte lui était avantageuse, puisqu’on voulait la lui ôter. Le peuple se sentit donc tout résolu & la défendre et à se faire tuer pour elle. Les journaux patriotes, le National, lo Temps, le Courrier, le Commerce et môme le F igaro, avaient publié l’énergique Protestation des journalistes, semblable à un appel aux armes, et le sentiment unanime des citoyens y avait répondu déjà : le ministère donna ordre d’arrêter les quarantequatre signataires de cette Protestation et de saisir toutes les presses dont elle était sortie. Le préfet de police Mangin n’osa pasexécutercetordre,encequi concernait les journalistes, mais il fltapposer les scellés sur les imprimeries des journaux rebelles aux Ordonnances : une pareille mesure ne s’exécuta pas sans violence et sans révolte : au National et au Temps, où les gérants et les rédacteurs de ces feuilles refusaient de se soumettre aux commissaires et aux agents de police, il fallut enfoncer les portes et briser les presses. Cet épisode produisit un surcroît d’effervescence dans le quartier de la Bourse et du Palais- Royal où l’agitation avait établi son principal foyer. Les cris de la foule devenaient à chaque instant plus formidables; les boutiques commençaient à se fermer. On voyait affluer dans los rues les ouvriers et les commis que la clôture des magasins, des usines et des ateliers envoyait à l'émeute; car la plupart des propriétaires de grands établissements industriels ou commerçants appartenaient à l’opinion libérale, et indignés dos Ordonnances, ils avaient manifesté hautement leur opposition, en congédiant tous leurs emp!oyés;quelqucsuns ne craignirent pas d'exalter ou d’exaspérer ces jeunes tôles : « Allez demander du travail aux ministres qui violent la Charte ! • Telle fut l’étrange provocation de certains chefs d’industrie, vis-à-vis des ouvriers qu’ils appelaient ainsi aux armes. Les cris A bas les ministres ! à bas Polignac ! à bas les Ordonnances ! étaient déjà plus menaçants, plus unanimes que la veille.
Vers midi, on apprit que le maréchal duc de Ragusc avait été nommé commandant de la première division militaire et particulièrement d : Paris : un pareil choix ajouta, s’il était possible, a l'horreur qu'inspiraient les Ordonnances. Le nom de Marmont, depuis les événements de 181 i et la reddition de Paris aux armées étrangères, avait laissé un profond ressentiment dans la
conscience du peuple, qui l’accusait d’avoir tralii l’Empereur et la France. Sou nom, accolé à celui de Polignac, fut donc salué par une clameur universelle de haine. Il avait pris sur-le-champ possession de son commandement, et de sou élat-major des Tuileries ; il se mettait en mesure de réprimer l’émeute qui grondait de toules parts. On assure qu’il avait reçu l’odieuse mission de faire arrêter arbitrairement les députés de l'extrême gauche présents à Paris, mais il n'essaya pas mémo d’exécuter un pareil ordre qui lui répugnait et qui lui semblait d’ailleurs inutile. La gendarmerie fut d’abord seule compromise avec la multitude qui obstruait la voie publique et qui demandait à grands cris le retrait des Ordonnances et la mise en accusation des ministres : la gendarmerie s’acquitta de son devoir avec une rigueur, avec une brutalité, qui la désignèrent plus tard aux représailles du peuple qu’elle avait chargé et sabré sans pitié. La place de la Bourse fut le théâtre des premières violences de la force armée, sous les yeux d’une imposante agglomération de citoyens notables qui obstruaient le péristyle cl les alentours du monument : toutes les affaires étaient suspendues ; les fonds publics avaient éprouvé une baisse de quatre francs, mais on attendait de minute en minute la nouvelle de la démission du ministère, qui devait se retirer devant celte redoutable manifestation de l’opinion. Les charges de cavalerie, les coups de sabre, les arrestations, témoignaient assez que le ministère n’avait pas l’intention de céder. La résistance, qui animait tous les esprits, ne se traduisait encore que par des attroupements tumultueux, qu'on voyait se reformer et grossir davantage après avoir été dissipés un moment par ta gendarmerie. Il n’y avait ni plan préconçu, ni organisation secrète, ni chef caché ou apparent, pour donner à cette résistance une action d’ensemble et une marche générale. Quand la garde royale et la troupe de ligne vinrent prêter main-forte aux gendarmes ou plutôt appuyer la répression par le fait seul de leur présence, le sentiment populaire se déclara par des cris de Vive la ligne! qui semblaient porter un défl à la garde royale. Celle-ci cependant no refoula le peuplo qu’avec une modération inusitée et se montra peu empressée de faire usage de scs armes. Quant à la ligne, étourdie plutôt que touchée de l’ovation qu’elle subissait, elle paraissait disposée à rester neutre dans le conflit qui commençait entre le peuple et la police. Le gouvernement avait tant conflance dans son autorité et dans son droil, qu’il ne s'ôtait pas seulement préoccupé des forces qu’il pourrait opposer à l’émeute. La garnison de Paris se composait è peine de douze mille cinq cents hommes, dont la garde royale et la gendarmerie formaient la moitié et dont l’autre moitié comprenait quatre régiments d’infanterie de ligne, les 5*, 30°, 53”, et 23e léger. C’était beaucoup contre une émeute, ce n’était rien contre une révolution. Vers deux heures, le sang des citoyens avait coulé déjà ; plusieurs avaient été renversés par les chevaux ou blessés à coups de sabre. A celte heure-là même, les députés étaient convoqués chez Casimir Péricr, rue Neuve-du-Luxembourg, pour délibérer sur la protestation proposée la veille chez Alexandre de Laborde. La veille, les députés
s’étaient troHvés réunis au nombre de quatorze : Audry de Puyravcau, Bavoux, Bérard, Bernard, Casimir IVrier, Daunou, Lefebvre, Harschal, Mauguin, Odier, Persil, de Sclioncn, Vassal, Villemain, et ces quatorze députés, quoique représentant le cœur de l’opposilion nationale, n'avaient pas été d’accord pour résister aux Ordonnances. La réunion dans l’hôtel de Casimir Périer fut plus nombreuse que la précédente : trente ou trente-trois députés y assistaient; mais si quelques hommes énergiques tels que Salvcrte, Millerct, Labbey de Pompières, étaient venus renforcer le parti de la résistance, d’autres, plus timides ou moins consciencieux, avaient augmenté le nombre du parti de l’abstention oudelasoumission. Labbey de Pompières, comme doyen d’àge, futinviléà présider celte réunion. Dupin ainé parla le premier sur un théine qu’il avait déjà soutenu devant les journalistes; il prétendit que la dissolution de la Chambre par ordonnance du roi était parfaitement légale et qu’en conséquence les députés, privés de leur mandat, ne pouvaient plus agir qu’en qualité de simples citoyens : legénéral Sébastiani, le général Gérard et huit ou dix autres sc rangèrent de l’avis do Dupin ainé : « Nous ne sommes plus députés, disentils; nous ne pouvons plus nous réunir ni délibérer légalement. » Mauguin répond avec chaleur à ces froids arguments : * Charles X, ayant violé la Charte, a perdu le droit de dissoudre la Chambre; l’ordonnance de dissolution n’atlcinl donc pas les députés, et le salut de la patrie commande la résistance à l’oppression. » Alexandre de Laborde, Audry de Puyravcau, Labbey de Pompières, Bérard et quinze autres se prononcent énergiquement pour la résistance. Alors, quelqu’un propose d’écrire au roi, pour le supplier de retirer scs Ordonnances et de changer son ministère. Dupin, Casimir Périer, Sébasliani, et les adversaires du parti de la résistance se rallient à cette proposition avec empressement. Tout à coup on vient annoncer qu’une députation des électeurs de Paris demande à être introduite; Casimir Périer, pâle, inquiet, agité, s’oppose à ce qu’elle soit reçue : il ne veut pas s’associer à un acte qui ressemble à une révolte contre la légalité. Dupin et ceux qui avaient appuyé déjà son opinion insfslent aussi pour que la députation ne soit point admise dans la conférence. Mais les portes de l’hôtel lui ont été ouvertes et la voici qui parait, conduite par Boulay de la Meurlhe; l’avocat Mérilhou porte la parole au nom des électeurs; il déclare que tous les liens qui attachaient la France au trône des Bourbons ont été brisés par les Ordonnances; que la nation reprend ses droits et en appelle à l'insurrection contre une autorité qui a foulé aux pieds toutes les lois, et que le peuple compte sur le patriotisme de scs représentants. Celte déclaration inattendue ne rencontre qu’un silence de crainte et d’indécision dans l’assemblée. La députation se retire dansuuc pièce voisine pour y attendre la réponse qu’on lui promet. Mais cette réponse ne sortira pas de la discussion confuse qui s’engage entre les députés : le parti de la résistance recule devant l’insurrection; le parti de la légalité n’ose plus se dénoncer lui-même à l’animadversion du peuple. On hésite, on se jette dans les moyens termes, dans les argumentations évasives : « Ce n’est pas tout,
Messieurs, que de vouloir faire une révolution, s’écrie Casimir Périer, il faut pouvoir la faire. Ces gens-là sont forts : ils ont du canon. Et qu’est-ce que vous avez, vous autres? vos gants et vos chapeaux. • Les abords de l'aôtcl étaient encombrés d’une foule impatiente qui criait Vivent les Deux -cent -vingtun! vivent les députés ! vive la Charte! On frappait à coups rédoublés; on ébranlait à grand bruitla porte cochèrc. Une nouvelle députation, envoyéo à la réunion des députés par les jeunes gens des écoles, eut beaucoup de peine à pénétrer dans la cour de l’hôtel : là, elle se trouve en présence de Casimir Périer qui l’arrête, qui l’exhorte à rentrer dans la légalité et à ne pas invoquer le droit d’insurrection que les Ordonnances ne justifient pas. Il congédie, il repousse dans la rue ces jeunes gens que consterne et indigne un pareil accueil : les portes se referment sur eux, et aussitôt des charges de cavalerie déchirent la foule compacte qui cherche partout une issue : des cris d’effroi et de rage protestent contre ces violences. La troupe, assaillie d’une grêle de pierres, prépare scs armes : « On va tirer! ouvrez ! ouvrez! » et l’on heurte en vain à la porte de l’hôtel de Casimir Périer. Il a défendu d’ouvrir! Un feti de peloton se fait entendre; une vingtaine de jeunes gens tombent blessés. Leurs malédictions éclatent contre l’inhumanité qui leur a refusé un asile et qui les force à se mettre à l’abri dans l’hôtel du ministre des affaires étrangères. La rue Neuve-du-Luxcmbourg et les rues avoisinantes sont balayées par la gendarmerie qui les parcourt en sabrant tous ceux qu’elle rencontre devant elle. On crie aux armes! et la foule, en se dispersant, répand sur son passage la clameur du peuple qu’on assassine. La-délibération des députés continuait, pourtant, mais verbeuse, insignifiante, timide, au bruit des tambours battant la charge, des chevaux galopant, des canons et des caissons retentissant sur le pavé. L’insurrection avait commencé, avant que les représentants de la France eussent reconnu qu’elle était légitime. Ils se séparèrent, sans rien conclure, et ils sortirent de l’hôtel, un à un, comme des fugitifs, en remettant au lendemain la décision à prendre. Casimir Périer leur fit comprendre qu’il désirait ne pas se compromettre davantage et que la conférence du lendemain n’aurait pas lieu chez lui. Audry dePuyraveau,qui demeurait ruedu Faubourg- Poissonnière n° 40, offrit sa maison pour cette seconde conférence, dans laquelle on devait signer une protestation au roi. C’était là toute la résistance que le fougueux Mauguin avait pu obtenir de ses collègues. Au reste, les deux partis, qui s’ôtaient déjà dessinés dans la réunion des députés, avaient également intérêt à consulter leurs chefs et à voir venir les événements. Lafitte, chef des constitutionnels orléanistes, et La Fayette, chef des libéraux républicains, étaient l’un et l’autre absents de Paris, quand les Ordonnances avaient été promulguées à ('improviste; La Faycttcrésidaildanssa terre de LaGrange, Lafitte voyageait à quarante lieues de la capitale ; mais des exprès leur avaient été expédiés par leurs amis politiques et l’on apprit qu’ils seraient de retour dans la soirée. Leurs deux noms furent dés lors, même en leur absence, deux drapeaux distincts , sous lesquels les députés de ia gauche so rangèrent
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d’inslinct et de sympathie, sans prévoir encore la chute du trône des Bourbons. Casimir Péricr, de son côlé, se tint prêt à former un parti de transaction, intermédiaire, qui réconcilierait Charles X avec le peuple et qui hériterait du ministère après le retrait des Ordonnances. Dès ce moment, les intrigues et les efforts de l’opposition libérale se combinèrent ensemble sur le même terrain, en visant à trois buts différents et en suivant trois voies parallèles; dès ce moment, l'avenir de la France flotta entre Charles X, Louis-Philippe d’Orléans et la République.
Mais la rue Neuvc-du-Luxcmbourg n’élait pas le seul point de Paris où l’intervention de la force armée eût fait des victimes. Dans le quartier du Palais-Royal, les gendarmes exécutaient des charges vigoureuses : les coups de pierres répondaient aux coups de sabre et de baïonnette; les vociférations de la populace devenaient plus provocantes; des bandes d’enfants et d'hommes déguenillés couraient en hurlant à travers les groupes inoffensifs des curieux. On voyait déjà les acteurs ordinaires de l’émeute essayer leurs rôles et entraîner à leur suite un grand nombre de citoyens honnêtes et convaincus ; déjà, les anciens conspirateurs de la Restauration, les vétérans du bonapartisme et les affiliés de la charbonneric, se mêlaient au mouvement spontané du peuple, avec l’espoir de le diriger et d’en proiilcr. Ces tentatives individuelles de quelques hommes de parti n’eurent d'abord entre elles aucune afflniié d’origine ou d’action ; mais à l’insu même de leurs auteurs, elles aboutissaient à ce centre commun de résistance qui s’organisait naturellement dansle peuple, poursuivi, culbuté, sabré par les gendarmes. Un vieillard avait eu la tête fendue d’un coup de sabre : on le ramassa tout couvert de sang, on le promena dans les rues, en criant vengeance! et l’on apporta son cadavre sur la place de la Bourse, où la vue de cette victime en cheveux blancs exalta au plus haut degré la fureur des citoyens : on se précipita sur le corps de garde et l’on y mil le feu, après avoir désarmé le poste qui l’occupait et qui n'essaya pas de le défendre. Les premières décharges de mousquelerie venaient de se faire entendre. Un coup de fusil, parti d’une fenêtre de l'Hôlel-Royal, au coin de la rue des Pyramides, et tiré sur une patrouille de la garde royale par un Américain nommé Foullts, avait décidé cette patrouille à faire feu : l’Américain lut tué raide, mais ce ncfutpasla seule personne que les balles atteignirent. Presque au même instant, un omnibus, renversé dans la rue Saint-Honoré, avait fourni le premier essai de barricade : cet obstacle imprévu, derrière lequel s’étaient retranchés comme dans un fort quelques hommes armés de pierres, n’arrêta pas longtemps un nombreux détachement à pied et à cheval qui débouchait de la rue de l’Échelle sous les ordres d’un général; celui-ci lit luimême une espèce de sommation au peuple, en l’absence d’un commissaire de police, et commanda le feu. Les soldats avaient reçu l’ordre de lirer en l'air; mais comme on leur répondit par une décharge de pierres, ils ne ménagèrent plus leur ennemi et ils tirèrent en pleine foule, à bout portant. La barricade fut abandonnée à l'instant, et le peuple, qui obstruait la ruo Saint-Honoré,
RESTAURATION. - CUARLES X. - 1830. 308
reflua dans toutes les rues voisines, en demandant des armes. On emporta les morts , on releva les blessés , et de tous côtés, la nouvelle de ces massacres propageait l’horreur, l’indignation, la colère et la vengeance. Cependant la population exaspérée ne résistait nulle part à force ouverte et se bornait à pousser des cris furieux et à lancer des projectiles de toute espèce sur la garde royale et la gendarmerie, qui faisaient des feux de peloton continuels, plus effrayants que meurtriers. Sur les boulevards, notamment à la porte Saint-Denis, la ligne, quoique serrée de près par une foule tumultueuse, resta neutre, l’arme au bras, sans brûler une cartouche. Les boutiques d'armuriers avaient été pillées; la poudre et les balles qui se trouvaient chez les épiciers avaient été enlevées; le désarmement de plusieurs postes avait donné des fusils à l’émeute, et cependant, il y eut à peine, ce soir-là, quelques coups de feu isolés contre la garde royale qui ne perdit pas un seul homme, mais qui eut beaucoup de blessés. Le prince de Polignac et son collègue, de Monlbc), reconnus par le peuple dans la voiture qui les ramenait au ministère des affaires étrangères, avaient falli être mis en pièces; maisils s'obstinèrent à ne voir qu’une émeute dans ce soulèvement général de la population, et ils crurent que pour la réprimer il suffirait de mettre Paris en état de siège. D’ailleurs, dès te soir même, cette émeute semblait domptée; la circulation était rétablie dans les rues et sur les boulevards, que parcouraient de fortes patrouilles, sans rencontrer d’autre résistance que des cris sinistres qui s'éloignaient à leur approche. Vers onze heures, la foule avait complètement disparu, et l’ordre n’étant plus troublé, la troupe rentra dans ses quartiers. Un silence profond s’empara de la ville où veillait pourtant dans chaque maison le ressentiment de la lutte avec l’inquiétude de scs conséquences. Un beau ciel étoilé suppléait à la clarté des réverbères qu’on avait brisés et ne favorisait guèreslespréparatifs de l’insurrection, qui n’eut pas encore recours à la tactique des barricades. On pouvait penser que les troubles de la veille ne se renouvelleraient pas. Mais les carbonari s’étaient ralliés; les ventes avaient convoquè leurs légionnaires ; les chefs avaient repris leur commandement : des conciliabules secrelsfurent tenus en différentsendroits ; un plan général d’attaque fut adopté; on envoya, dans les faubourgs et la banlieue, des émissaires chargés de recruter des forces pour l’insurrection ; on créa douze comités d’action, qui devaient dans les douze arrondissements organiser la révolte, distribuer des armes et des munitions au peuple, et mettre sous les armes la garde nationale licenciée. Le général La Fayette venait d’arriver à Paris et il avait fait offrir aux patriotes insurgés l’appui de son nom et de sa personne. Pendant celte nuit suprême qui disposa de la monarchie de Charles X, la police, frappée d’aveuglement ou de vertige, ne vit rien, n’entendit rien, ne soupçonna rien.
Au point du jour, tandis que cette police crédule et confiante dormait encore, le peuple de Paris fut debout et en armes, sous les premiers rayons de cet ardent soleil caniculaire qui fait bouillonner le sang et fermenter les ccr-
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veaux. La journée du mercredi 28 juillet, promettait d’être plus magnifique et plus brûlante encore que celle de la veille. Les faubourgs et la banlieue déversaient leur population sur le centre de la ville; un long flot d’hommes armés se précipitait vers l’IIôtel-dc-Ville; des bandes d’enfants criards servaient d’avant-garde indisciplinée à des groupes d’insurgésqui occupaientmilitairement les quartiers des Uallcs, de PHôlel-de-ViUe cl de la Cité, et qui ordonnaient la construction des barricades. Les barricades s’élevèrent sur tous les points à la fois dans ces vieux quartiers aux rues étroites et tortueuses; on dépavait les rues et l’on entassait les pavés dans des futailles vides ou derrière des voitures et des charrettes renversées , des planches et des poutres entrelacées, des matériaux de démolition accumulés. C’étaient les barricades qui avaient déjà surgi dans la rue Saint-Denis en 1827, mais qui cette fois se garnissaient do défenseurs intrépides; ce n’était plus celte fois des émeuliers se cachant dans les ténèbres, c’étaient des citoyens sortant de leurs maisons au grand jour et se présentant au combat avec leurs armes et même leurs uniformes de la garde nationale. On répétait de toutes parts le cri de ralliement que la résistance avai t consacré : Vive la Charte ! et A bas les ministres ! Quelques voix énergiques mêlaient à ce cri populaire celui de Vite la liberté ! qui restait sans écho etqui n’était pas compris. On eût dit que l'autorité royale avait abdiqué : pas un gendarme, pas un agent de police, pas un soldat, pour s’opposer à l’envahissement rapide de l'armée insurrectionelle. L’IIôlel-de- Ville n’était gardé que par un poste de seize hommes : on n'eut qu’à enfoncer les portes, pours’en rendre maître; on y arbora le drapeau noir, et l’on sonna le tocsin, qui donnait le signal de l’insurrection. Au tocsin de l’Hôtel-de-Ville répondit presque aussitôt le gros bourdon des tours de Notre-Dame, au haut desquelles flottait le drapeau tricolore, et les cloches des églises, mises en branle parles insurgés, appelèrent aux armes les habitants de Paris. En même temps, les chefs partiels du mouvement s’emparaient de l’Arsenal, de la poudrière des Deux-Moulins, et du dépôt d’artillerie de Sainl-Thomas-d’ Aquin. Les armes et les munitions ne manquèrent plus à qui voulait en faire usage. Ces coups de main, exécutés avec une audace et une vigueur incroyables, étaient l’ouvrage de quelques bandes d’hommes du peuple appartenant à la classe la plus pauvre et la plus équivoque, conduits ou plutôt inspirés par d’habiles et audacieux meneurs. Une de ces bandes ouvrit les portes de la prison militaire de l’Abbaye ; une autre, pour mettre en liberté les détenus de la Conciergerie, allai l pénétrer dans le Palais-de-Juslice; mais un conseiller de la cour royale, vieillard aveugle, de Bernis, revêtit sa robe rouge et se fit conduire sur le grand perron envahi par une tourbe triomphante : à son aspect, à son geste solennel, la foule s’arrêta : « Respectez, citoyens, dit-il d’une voix forte, respectez le sanctuaire de la loi ; retirez-vous! » Celte multitude déchaînée obéit et se retira, sans commettre aucun dégât ni aucune violence. Le peuple obéissait d’ailleurs à la direction que lui imprimait, à son insu, la pensée de certains chefs inconnus : ainsi, dés huit heures du matin, on avait
déclaré la guerre à tous les emblèmes de la royauté ; on effaçait les fleurs de lis et les armes du roi, sur les enseignes de boutique, sur les frontispices des monuments publics; on abattait les panonceaux fleurdelisés des notaires et des avoués; on déroyalisait les noms des rues, comme si la déchéance de Charles X et l’abolition des rois avaient été prononcées par la nation. Il n’y eut pas dans tout Paris un dévouement royaliste qui osât protester en faveur de l’auteur irresponsable des Ordonnances ! Cependant le maréchal de Raguse, à son quartier-général desTuileriesoù les ministres étaient venus s’établir auprès de lui, ne fut averti, que par le son du tocsin, de cc qui se passait dans le cœur do la capitale : le préfet de police Mangin avait cessé ses fonctions, avant que l’état de siège eût été décrété, et la police ordinaire s’était abstenue d’agir, par suite d’un malentendu, avant que ses moyens d’action eussent passé régulièrement dans les mains de l'autorité militaire. Marmont apprit, par ses propres émissaires, que l’Hôtel— de-Ville était au pouvoir des insurgés qui ne manquaient ni d’armes ni de poudre et qui occupaient le centre de Paris tout hérissé de barricades inexpugnables. Plusieurs patrouilles de garde royale, envoyées en reconnaissance jusqu’à la place de Grève, avaient été décimées par des coups de feu isolés, qui, partant de tous les points à la fois, accusaient partout la présence d'un ennemi en embuscade. Le maréchal écrivit au roi, qui était toujours à Saint-Cloud, pour lui annoncer que ce n’était plus une émeute, mais une révolution; il prit néanmoins toutes les mesures nécessaires pour réprimer l’insurrection, et il y serait peut-être parvenu, si ses ordres avaient été exécutés. Le prince de Polignac et ses collègues, qui surveillaient les opérations du commandement général , parce qu’ils se défiaient de Marmont, contrecarraient souvent scs projets et ses ordres; car ils pensaient n’avoir affaire qu’à une émeute, aussi facile à combattre et à vaincre que celle des massacres de la rue Saint-Denis en 1827. Polignac, chargé du ministère de la guerre par intérim, en l’absence du maréchal Bourmont, n’eut pas môme la précaution d'assurer les subsistances des troupes pendant une journée de campagne : le soldat était sorti à jeun des casernes où l’on espérait le faire rentrer bientôt pour y prendre sa ration. L’imprévoyance avait été 3l grande, qu’on ne s’était pas seulement occupé des moyens de nourrir un surcroît de garnison, en faisant venir des renforts de Vinccnnes, de Saint-Denis, de Versailles et même de Rouen. Trois régiments de ligne, 5*, 50" et 53", étaient échelonnés sur les boulevards, de la place Vendôme à la porte Saint-Denis; le 1 5* léger se concentrait au Palais-de-Justice e! sur le quai aux Fleurs. La garde royale , les Suisses et l’artillerie, attendaient, sur la place du Carrousel et la place Louis XV, qu’on les mit en mouvement. Us furent divisés en qualrecolonnes, de force à peu prés égale, qui devaient, chacune avec deux pièces de canon, déblayer et tenir libres les principales voies de communication, celle des quais du midi , celle de la rue Saint-Honoré et celle des boulevards, depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille; ces quatre colonnes s’ébranlèrent successivement sous la conduite de quatre généraux : la première t. ti. ao
suivit les quais et se porta sur l’Hôlel-de-Ville pour faire sa Jonction avec le 4 5e léger ; la seconde se dirigea vers le marché des Innocents, pour rayonner ensuite dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin ; la troisième descendit la rue de Richelieu pour aller prendre position à l’entrée du faubourg Saint- Antoine, et la quatrième remonta le faubourg Saint-Honoré, pour empêcher l'insurrection de se déployer dans les Champs-Élysées et de fermer le passage entre les Tuileries et Saint-Cloud. Cette quatrième colonne de réserve n’eut presque pas & faire usage de ses armes dans sa marche d’exploration : elle rencontra seulement des tirailleurs épars qu’elle foudroya et un détachement de gardes nationaux qu’elle désarma. La seconde colonne, commandée par le général de Saint-Chamans, fut accueillie par quelques coups de fusil tirés des fenêtres dans la rue de Richelieu et sur les boulevards ; elle ne se servit d’abord que de l'arme blanche pour s’ouvrir un chemin à travers la foule qui ne l'attaquait qu’avec des clameurs furieuses ; mais elle fut arrêtée à la porte Saint- Martin par une barricade formidable, et il fallut un feu de poloton et deux coups de canon, pour qu’elle pût continuer sa route sur la place de la Bastille; elle s'y trouva exposée è une fusillade qui lui tuait beaucoup de monde et qui ne lui permettait pas de s’avancer dans le faubourg : elle voulut s’engager dans la rue Saint-Antoine, pour pénétrer Jusqu’à l’Hètel-dc-Vitle, mais elle fut tellement maltraitée par los pavés, les tuiles, les bouteilles et les projectiles de toute nature qui pleuraient des fenêtres et des toits, qu’elle recula en désordre et, toujours harcelée par le peuple, gagna les boulevards du sud, par le pont d’Austerlitz. La deuxième colonne, composée de gardes suisses, sous les ordres du ^général Quinsonnas, eut encore plus à souffrir dans les quartiers du centre, où la disposition des rues étroites, entrecoupées de barricades et formant un labyrinthe rempli d’embûches, se refusait à l’emploi du canon : la vue des habits rouges animait davantage l’exaltation des assaillants; les femmes, les enfants étaient aussi acharnés que leurs pères et leurs maris contre les Suisses. Le générât Quinsonnas se maintint néanmoins, toute la journée, au marché des Innocents, où le combat prenait un terrible caractère de fureur et de désespoir : ce général avait affaibli sa colonne, en détachant un de ses bataillons, que le brave colonel Pleinesglve, blessé mortellement et porté sur un brancard, ne put jamais ramener par la rue Saint-Denis, après avoir atteint les boulevards où s’élevaient de nouvelles barricades formées d’arbres abattus. La première colonne, destinée à débusquer l’état-major de l’insurrection qui s’était établi à l’Hôtel-de— Ville, traversa le Pont-Neuf, rejoignit dans la Cité le 1 5* léger qui montrait une extrême répugnance à en venir aux mains avec le peuple, et déboucha, par le pont Notre-Dame et le quai Pelletier, sur la place de Grève, que deux pièces de canon tirant à mitraille eurent bientôt fait évacuer. La garde royale, mailresse de la place, ne se pressa pas d’occuper l’Hôtel-dc-Yillc que ses défenseurs semblaient abandonner; elle avait à soutenir le feu des insurgés qui, rejetés à coups de canon dans les rues voisines, reparaissaient derrière leurs barricades et tiraillaient de tous côtés
sur le bataillon que ses boulets, sa mitraille et ses faux de file ne protégeaient pas contre les balles de ses invisibles adversaires. On avait vu une troupe d’hommes du peuple, conduite par d’anciens officiers de l’Empire en uniforme et par des jeunes gens des Écoles, marcher en ordre de bataille, aux sons du tambour et aux cris de vive la Charlel pour s’opposer au passage de la garde royale; mais le canon les avait dispersés : ils revinrent à la charge et ils se saisirent d’une pièce de huit, qu'ils tournèrent aussitôt contre la place de Gré'-?. La résistance populaire commençait à se régulariser : 11 y avait des chefs, que leur courage ou leur expérience désignait à l’acclamation de leurs compagnons d’armes : les élèves de l’École polytechnique, la plupart du moins, s’étaient jetés dans le parti du peuple qui se soumettait avec admiration è leur jeune commandement. La vue de quelques uniformes de la vieille garde avait finit des héros.
Tandis qoe dans différents quartiers de Paris la population presque tout entière se mêlait à ce combat dont elle ne prévoyait pas l’issue, un petit nombre de députés délibéraient encore comme la veille, agités des mêmes sentiments et flottant dans les mêmes incertitudes. Le tiers de ceux qui avaient assisté S la réunion précédente dans l’hôtel de Casimir Périer, manquaient à celle qu’Audry de Puyraveau n’avait pas craint de convoquer, à midi, dans sa maison de roulage de la rue du faubourg Poissonnière. Le général La Fayette et Lafitte étaient arrivés les premiers au rendez-vous. La séance s’ouvrit au bruit du tocsin et do la fusillade ; les partisans de la légalité ne renouvelèrent pas moins leurs arguments pacifiques : Dupin atné était absent, mais son système de soumission légale fut soutenu vivement par Casimir Périer, Sébastiani et Gérard qui rallièrent sans peine à leur opinion la majorité des assise taots. Mauguin avait inutilement poussé un cri de guerrcet de vengeance contre la royauté parjure; La Fayette proposaitla création immédiate d’un gouvernement provisoire, au nom du peuple français : Lafitte imagine d’acheter, au prix d’un million qu’il offre de fournir, la défection du maréchal Raguse et la fin de la guerre civile. Guizot a été chargé la veille, par quelques-uns de scs collègues, de rédiger une Adresse au roi pour le supplier de retirer les Ordonnances et de changer son ministère : celte Adresse est lue et adoptée à la pluralité des voix; mais on en diffère la publication, et Sébastiani ayant dit : « Il faut voir les événements, » on suspend la séance qui doit être reprise à quatre heures chez le député Bérard. Dans l’intervalle, une commission, composée de Casimir Périer, de Lafitte, de Mauguin, du général Gérard etdu général Lobau, se rend aux Tuileries pour s’aboucher avec Marmont. A quatre heures, quinze députés seulement sc retrouvent dans le salon de Bérard, rue de Bondy : « Les nouvelles ■ sont défavorables, dit-on, à la cause du peuple; la garde royale est mal- « tresse dellIôlcl-de-Ville; les Suisses ont reçu du renfort au marché des In- « nocents et reprennent l’offensive; mais le canon gronde toujourset la fusillade « ne se ralentit pas : les insurgés combattent avec la même énergie ; leur n ombre « s’accroît à chaque instant et ils ne désespèrent pas de rentrer en vainqueurs
« dans l’Hôtel-de-Ville, car ils ont maintenant de l’artillerie que ne fait pas « taire celle de la garde royale; quant à la troupe de ligne, elle a refusé partout € de verser le sang des citoyens : ici elle a tiré en l’air, lé elle a livré ses « armes au peuple. • Les députés passent tour à lourde l’espoir à la crainte et au découragement. Le général La Fayette annonça tout à coup que son nom avait été placé, de son aveu, à la télé de l’insurrection, et que, aussitôt l'Hôtelde-Ville reconquis par le peuple, il irait y établir son quartier-général. On l’écoutait avec stupeur. La commission, envoyée auprès du maréchal de Raguse, lit son rapport. Le maréchal l'avait reçue avec une sorte d'embarras : Polignac et Peyronnet, cachés dans un cabinet voisin, avaient voulu entendre tout ce qui se dirait dans cet entretien ; Marmont témoignait le regret de ne pouvoir faire cesser l’effusion du sang; il se fondait sur des ordres positifs, pour ne pas accepler l’intervention conciliatrice des députés ; mais il avait promis d’adresser sur-lc-champ un message au roi, afin de lui demander de nouveaux ordres, moins rigoureux que ceux qui l’empêchaient de traiter avec la sédition. Lafitte déclara d'un air résolu, que ses amis et lui se jetteraient corps et biens dans l’insurrection si la réponse de Charles X n’amenait pas une suspension d’armes. La Fayette hochait la tête en silence. Plusieurs journalistes, rédacteurs du Temps , sont introduits ; ils apportent l’épreuve de la protestation des députés, rédigée par Guizot et adoptée dans la réunion du matin : ils demandent que les députés présents signent cette protestation qui sera placardée sur les murs de Paris et imprimée dans les journaux patriotes du lendemian . On s’aperçoit à peine que le texte de la protestation a subi des retranchements qui lui ôtent son caractère de respectueuse remontrance; personne n’a réclamé au sujet de ces retranchements qui portentsur le devoir des députés envers le roi et la France et sur leur fidélité ù leur serment au roi. « Signez, messieurs ! dit un des journalistes : le sang coule et le temps presse. — Vous voulez donefaire tomber ma tête ! s'écrie en pâlissant Casimir Périer, à qui Bérard présente la plume. — J’expose la mienue comme la vôtre, réplique Bérard avec calme. — Chacun doit savoir ce qu’il a à faire, murmure Sébastian! ; pour moi, je ne reconnais à personne le droit de se mêler de ma conduite. — Nous sommes, en effet, dit Villemain, trop peu nombreux pour signer une pareille protestation. 11 faudrait au moins attendre trois ou quatre jours, jusqu’à ce qu’il y eût plus de députés à Paris. » Sébastiani gagnait la porte; le général Gérard et Berlin de Vaux étaient déjà sorlis de l’appartement, lorsque Guizot émit l’avis d’inscrire au bas de la protestation les noms de tous les députés appartenant notoirement à l’opposition libérale. Lafitte appuya vivement celte ruse de guerre : « Si nous sommes vaincus, ils nous démentiront et prouveront que nous n’étions que huit signataires réunis ; si nous sommes vainqueurs, il y aura émulation pour avoir signé. » Soixante-trois noms furent apposés d’office au bas de la protestation, mais ceux do Casimir Périer, de Sébastiani et de Gérard ne figurèrent pas toutefois dans celte liste que, grâce aux événements, personne n’eut besoin de démentir plus tard. Lapro-
lestation venait d’être emportée par les rédacteurs du Temps, lorsque quelqu’un Ht observer que des mandats d’arrêt avaient été lancés contre plusieurs députés et que d’un moment à l’autre on pouvait les arrêter tous, en vertu de l’état de siège : chacun jugea donc prudent de se séparer, en se donnant toutefois rendez- vous, pour le soir même, dans la maison d’Audry de Puyraveau.
Douze seulement furent exacts au rendez-vous fixé à huit heures; mais pendant ce court espace de temps, les évènements avaient fait un grand pas, quoique les choses n'eussent pas changé d’aspect, quoique le combat continuât sur tous les points avec un égal acharnement de part et d’autre. Vers quatre heures, la garde royale, qui occupait la place de Grève et qui recevait & découvert, sous un soleil brûlant, le feu des tirailleurs abrités derrière les parapets de la Seine, se logea dans l’Hùtel-de-Ville comme dans une forteresse; l’arrivée d’un régiment de ligne, d’un escadron de cuirassiers et d’un bataillon de Suisses, avait réparé ses perles et augmenté ses forces matérielles sans remonter son énergie morale. Ces pauvres soldats, lldèles à leur devoir, l'accomplissaient avec une triste résignation et opposaient à l’enthousiasme fanatique de leurs ennemis, à l’intrépide et impétueux dévouement du peuple, un dévouement calme et froid, une douloureuse fermeté. Ils se conformaient à la pensée d'un de leurs officiers, qui, frappé d’une balle devant le Palais-Royal, regrettait de mourir ainsi dans la rue plutôt que de mourir sur le champ de bataille, en disant : * J'étais pourtant un bon Français! » Le général Talon, qui s’était enfermé dans l’Hôtel-de-Ville, s’y vit assiégé par le peuple que cette apparence de retraite avait animé d'une nouvelle ardeur : les fenêtres, les toits de l’édifice étaient garnis de soldats qui tenaient en respect les maisons voisines et qui tiraient vingt coups de feu à la fois, dés qu'un des assaillants se démasquait à l’angle d'une rue ou dans l’intérieur d’une maison. La place était vide, le pavé couvert de sang et de cadavres d’hommes et de chevaux : deux pièces de canon, mises en batterie contre les barricades des rues du Mouton et des Arcis, protégeaient les Suisses qui enlevèrent à plusieurs reprises ces deux barricades, mais qui ne purent s’y maintenir; toutes les avenues de la Grève étaient barrées par des détachements de la garde qui ne laissaient approcher aucun combattant. Néanmoins, le peuple osait parfois prendre l’offensive et se précipiter en masse confuse hors de ses abris et de ses barricades; il n’avaitpas plutôt débouché dans la place, que des feux de peloton l’enveloppaient et le forçaient de reculer, même de s’enfuir en désordre; mais il n’était nullement découragé ni intimidé par la supériorité militaire que des troupes régulières bien disciplinées et bien commandées avaient sur lui, et il recommençait contre elles une guerre d’embuscade où l’avantage était de son côté. Son artillerie, mal pointée et mal servie, parlait d’ailleurs aussi haut que celle de la garde et brûlait plus de poudre mais les boulets perdus, qu'elle envoyait se détournaient presque tous de leur destination. Ce n’était donc point par la brèche que le peuple pouvait espérer de rentrer dans l’Hôtel-de-Ville. Or, les chefs, qui le dirigeaient avec une sorte de tactique,
avaient à cœur de reprendre l’Hùtel-de-Ville pour y établir un gouvernement provisoire. Ce gouvernement était déjà nommé* disait-on* des placards, écrits à la main et affichés dans les rues, annonçaient que le général La Fayette* avait accepté le commandement des forces militaires et choisi pour chef d’état-major Alexandre de Laborde, pour premier aide de camp Audry de Puyraveau; d'autres aftluhes désignaient* comme membres du gouvernement provisoire, La Fayette , le général Gérard et le duo de Choiseul. Ces nouvelles, semées de bouche eu bouche et do rue en rue, ajoutèrent à la confiance des patriotes qui ne so sentaient plus privés d’appui et de direction. Le combat s’était pourtant ralenti des deux côtés, dès quo la nuit avait amoné Une sorte de trêve entre les combattants; la canonnade ne grondait plus qu’à de longs intervalles ; la fusillade continuait par intermittences et n’avait pas d'autre résultat que de prouver qu'on s’observait mutuellement; mais par degrés, elle devint moins fréquente èt moins nourrie, jusqu’à ce qu’elle cessât presqueentièremont. Les adversaires restaient en présence et si près les uns des autres, que leurs sentinelles auraient pu se donner la main. La façade de i’ilôtel-de-Vilie était sombre et silencieuse, comme si le monument eût été désert : le général Talon ne songeait pasà conserver cette importante position; il avait reçu l’ordre de l’abandonner pour couvrir le Louvre; aussi bien, les munitions lui manquaient déjà ot les vivres lui avaient manqué toute la journée. Les troupes, épuisées de fatigue et de faim, n’étaient pas démoralisées. Le même ordre de retraite avait été transmis au général Quinsonnas qui se trouvait dans une situation encore plus critique au marché des Innocents : tes deux bataillons suisses qu’il commandait avaient brûlé leurs dernières cartouches,*) l’attaque furieuse à laquelle il se voyait en butte de la part do toute une population, De lui permettait pas de demander uno suspension d’armes; il avait perdu beaucoup de monde, et ses soldats gémissaient d’avoir à se défendra contre d’intrépides enfants qui venaient les assassiner au milieu de leurs rangs : c’était dans la pouple une soif de sang qui semblait dater du 10 août Qi. Ce fut donc avec joie que le général suisse quitta une position intenable, aux approches de la nuit, et parvint à gagner la place du Châtelet, ait travers d'une grêle de balles et de projectiles meurtriers : il put eusuito continuer tranquillement sa marche le long des quais, et quand il fut arrivé devant le pont des Arts, son canon braqué vis-à-vis de l’Institut imposa silence à la fusillade qui l’avait suivi, sans lui causer grand dommage, et qui s’éteignit sur 1a rive gauche de la Seine. La retraite, que le générai Talon devait faire aussi sur les Tuileries, était plus difficile et plus périlleuse ; car toutes les forces vives de l’iusurreoiion se concentraient autour de l’Hôtel-de-Ville et en fermaient toutes les issues : il eût fallu se frayer une route avec le canon, parmi une multitude qui aurait rempli ausslldt les trouées faites par les boulots et la mitraille. Le général attendit que le sommeil des assaillants et l’obscurité de la nuit favorisassent le mouvement d» sa eotonne; il avait d’abord, à l’insu de l'ünhcmi, retiré les sentinelles et les détachements qui gardaient les abords de la plaoe de
Grève: à minuit, la colonne scmiten marchedansun profond silence ; elle défila par le quai Pelletier, sans répondre aux coups de feu qui parlaient de la rive opposée et qui ne réveillèrent pas le combat. On crut que c’était une simple patrouille envoyée en reconnaissance aux alentours de la place de Grève : on ne soupçonna pas que l’Hôtcl-de-Villc fût évacué. La colonne du général Talou traversa sans obstacle le pont Notre-Dame et rencontra sur le quai de l’Horloge le 15* léger qui avait gardé la même position depuis le matin sans vouloir prendre parti dans la lutte. La ligne et la garde royale s’injurièrent et se menacèrent au passage. Les défenseurs de l’Hôtel-de-Ville, harassés et affames, trouvèrent quelques heures de repos et quelques bouchées do pain en arrivant aux Tuileries. Le maréchal dcRaguse n’avait fait qu’obéir aux ordres exprès du roi, qui, sans répondre à son message relatif à la démarche des députés pour arrêter l’effusion du sang, lui recommandait • de tenir, de réunir ses forces sur le Carrousel et sur la place Louis XV, et d'agir avec des masses. >
Cette terrible réponse de Charles X, Marmont ne la transmit pas directement aux députés qui attendaient au moins un armistice ; elle fut connue pourtant et elle n'inspira que de l’indignation dans le conciliabule qui se tenait chez Audry de Puyraveau. Cette réunion des députés ressemblait déjà à un comité d’insurrection : dans une salle basse, servant de magasin de roulage, éclairée par deux chandelles fumeuses, les assistants, groupés au milieu des ballots de marchandise, avaient recommencé la discussion qui durait depuis deux jours et qui n’était pas plus avancée qu’à son début. Les généraux Sébastian! et Gérard ne voulaient être que des médiateurs et se cramponnaient à leur théorie de la légalité; Sébastian! soutenait avec autant de chaleur que d'obstination lo système que Dupin ainé avait mis en avant : il déplorait les Ordonnances, mais il s’y soumettait, on adjurant ses collègues de no pas s’exposer à être traités comme des rebelles et des conspirateurs.
• Je déclare, interrompit Mauguin , que pour moi je conspire comme Conspire le peuple! » La Fayette, Ladite, Alexandre de Laborde, Bavoux, Chardel, Audry de Puyraveau, s’écrient à la fois qu’ils partagent le même sentiment :
• Il faut prendre les armes! dit l’un. — Il faut arborer le drapeau tricolore! dit l’autre. — Il faut dès demain nous constituer à l'Hèlel-de-Ville! dit un troisième. Y pensez-vous? reprend Sébastiani. Délibérer sur un changement do drapeau 1 Ne pas reconnaître celui du gouvernement, c’est aggraver notre position. Je me retire. » Le général Gérard, Méchin, Guizot et deux ou trois autres semblent approuver par leur silence la protestation de Sébastiani qui sort le premier et qui entraîne après lui la moitié des députés présents. Il n’en reste plus que sept auxquels viennent se joindre quelques notabilités du parti libéral. La séance prend alors un caractère tout à fait insurrectionnel ; • Il est de notre honneur et de notre dignité, dit La Fayette, de nous associer aux efforts héroïques du peuple pour la conquête de la liberté. Demain, relevons glorieusement notre drapeau tricolore ou mourons avec
nos braves concitoyens ! • Mais déjà un général inconnu, Dubourg, s’est placé spontanément à la tête du peuple, etson uniforme de hasard, acheté chez un fripier, lui adonné sur-lc-champ l’autorité du commandement: il a établi son quartier-général à la place de la Bourse ; il a signé une proclamation qui répand l’espoir et la confiance dans les quartiers où elle a pu être affichée : • Nous combattons pour nos lois et la liberté, dit-il , le triomphe est certain. » C’est un rédacteur du Constitutionnel, Évnriste Dumoulin, qui a faite cette proclamation et le général Dubourg. On peut prévoir déjà, en effet, le triomphe de la cause populaire, et déjà les ambitions s’éveillent pour en profiter. La maison d’Audry de Puyraveau était alors le centre de la faction républicaine ; mais, en face du combat qui se prolonge et qui demande toute l’énergie, tout le dévouement des patriotes, on ne pense pas encore à exploiter la victoire; Audry de Puyraveau distribue des armes et de la poudre; legénéral La Fayette, des instructions et des conseils; tous, des paroles d'encouragement et d’enthousiasme. La fusillade qui diminuait graduellement depuis la fin du jour, avait enfin cessé; le tocsin retentissait toujours: il avertissait les combattants de se tenir prêts à de nouvelles luttes. On savait que le lendemain les troupes dont disposait encore le maréchal de Raguse, seraient doublées peut-être ; que les garnisons des villes les plus rapprochées de Paris devaient s’y rendre à marches forcées; que des ordres avaient été envoyés au camp de Lunéville qui marcherait tout entier contre la capitale; on savait que le roi et les ministres étaient d’accord pour sacrifier Paris plutôt que les Ordonnances. La nécessité de la défense personnelle poussa dans l’insurrection une foule de citoyens qu’elle avait trouvés jusque-là neutres sinon indifférents. Chacun se crut intéressé à concourir individuellement, non pas à la conquête de la liberté, mais à la conservation de la chose publique ; chacun se préoccupa moins de la France que de Paris, et si quelques milliers d’hommes seulement avaient pris part à la résistance armée, il y en eut trois cent mille qui s’excitèrent mutuellement à mettre en sûreté leurs propriétés et leurs personnes en prêtant la main à l’œuvre des barricades. Ce fut dans toute la population une prodigieuse ardeur pour multiplier, pour fortifier ces barricades; les vieillards, les femmes, les enfants surtout, montraient une énergie extraordinaire à remuer les pavés : inondés de sueur, les mains en sang, ils ne se reposèrent pas pendant cette nuit solennelle où le son des cloches et le gui vive des sentinelles animaient le travail silencieux de la défense. Au point du jour, chaque rue était une place de guerre; chaque maison, une forteresse; chaque fenêtre, une meurtrière d’où les pavés allaient foudroyer les assiégants. Paris se trouva prolégé à son réveil par six mille barricades, dont les plus importantes avaient été construites sous les yeux et d’après les conseils d’anciens officiers du génie et des élèves de l’École polytechnique. Plusieurs députés, Mathieu Dumas, Labbey de Pompières, Alexandre de Laborde , entre autres, visitèrent les postes des insurges, les ambulances de blessés, et furent accueillis partout avec enthousiasme. Les combattants se sentaient plus forts par l’appui moral
que leur valait !a présence seule des mandataires du peuple : ils voyaient, de moment en moment, leur nombre s’augmenter, à mesure que la justice de leur cause devenait plus évidente ou moins douteuse pour tout le monde, à mesure que le sentiment du danger commun rendait tous solidaires les habitants de la capitale, à mesure que la vue du sang éveillait dans les cœurs la colère et la vengeance. L’insurrection ne fut vraiment unanime que le jeudi 29 juillet.
Celte nuit-là, l’hôtel de LaQUe, situé dans la rue d’Artois, ouvrit ses portes & deux battants aux chefs et aux soldats de l’insurrection; pendant que les députés, les journalistes et les meneurs politiques délibéraient à huis clos sur l’usage à faire de la victoire du peuple, le peuple armé remplissait les appartements où l'on délivrait à tout venant non-seulement des armes, des munitions, des vivres, du linge, mais encore de l’argent : c’était comme une solde distribuée è l’armée révolutionnaire. On estimo à plusieurs centaines de mille francs les sommes qui sortirent alors de la caisse de Lafitte. Il est probable qu’elles ne restèrent pas à sa charge. On comprend la faveur qui s’attacha tout à coup au nom de ce banquier généreux et 1’infiuence que ce nom exerça plus tard sur l’opinion. Cependant les trois partis qui s’étaient trouvés en présence dès la première réunion des députés, continuaient à se disputer l’avenir, sans gêner ni contrarier leurs mouvements, leurs intrigues, leurs espérances : le parti républicain, ayant à sa tête le général La Fayette, semblait le plus puissant, mais il n’èlait encore préoccupé que de l’idée de combattre et de vaincre; le parti orléaniste, dont Lafitte était l’ème, ne pensait qu’à un changement de personne et de dynastie dans la monarchie constitutionnelle; le parti libéral, que Casimir Périer croyait assez fort pour dominer la situation, n’avait pas porté ses vues au delà d’un changement de ministère fondé sur le retrait des Ordonnances. En conséquence, Casimir Périer s’était mis en relation avec les royalistes et même avec les ministres; Lafitte, avec les agents et les conseils du duc d'Orléans; La Fayette, avec ses confrères de la charbonnerie et ses vieux amis de 1789. Les députés, qui devaient se rassembler à six heures du matin chez Lafitte, ne se trouvèrent pas exacts au rendez-vous, qu’on renvoya successivement d’heure en heure jusqu’à midi; mais dans cet intervalle de temps, le général La Fayette, en uniforme de commandant de la garde nationale, accompagné du duc de Choiseul et d’Alexandre de Laborde revêtus du même uniforme, avait pris possession do l’Hôtel- do- Vi I le où le général Dubourg, entouré d’un élat-major improvisé, le reçut aux acclamations d’une foule en délire. Le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau noir au fronton du monument; la place de Grève était remplie de citoyens armés qui répétaient à l’unisson les cris de Viue la Charte I et Kim la liberté ! Républicains et libéraux (ceux-ci beaucoup plus nombreux que les premiers) attendaient les actes par lesquels le nouveau gouvernement, sorti des barricades, allait se faire connaître. Autour de La Fayette, à peine installé dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville, s’agitaient déjà les ambitions do la république à fonder ou de la monarchie constitutionnelle à régénérer. La
proclamation, que signa La Fayette et qu'il fit afficher sous sa responsabilité personnelle, ne traucliait ni ne préjugeait la question politique : il acceptait « avec dévouement et avec joie les pouvoirs, » que lui confiait le peuple de Paris : • La liborto triomphera, disait-il, ou nous périrons ensemble. • Ce triomphe de la liberté ne paraissait point oncero si facile à obtenir : le combat avait recommencé sur différents points, dés sept heures du matin, mais il consistait en une fusillade réciproque, dans laquelle chaque combattant, citoyen ou soldat, embusqué dans les maisons et derrière des barricades, guettait son adversaire ot sa victime, espèce de chasse à l’affût sans courage et sans gloire. La garde royale et les Suisses occupaient le Louvre, les Tuileries et et quelques rues voisines du Palais-Royal ; la reste de la ville était au pouvoir do l'insurrection. Le faubourg Saint-Germain, qui la veille avait été comme oublié dans la lutte du peupla contre la troupo, dévouait é son tour le théitre de quelques engagemen ts partiels sans bu t comme sans résultat, et de quelques attaques insignifiantes, dirigéessur des casernes é demi abandonnées. Celle de la rue deBabylone,où s'étaient retranchés cent cinquante Suisses commandés par le vieux major Dufay, soutint un siège véritable et ne livra que des cadavres aux assiégeants; la caserne des gardes du corps, sur lo quai d’Orsay, fut envahie avec moins do carnage et pillée avec la même frénésie. Le pillage semblait être te mobile de certaines expéditions que le peuple honnête secondait et payait de son sang, en no soupçonnant pas qu'il était l'instrument des malfaiteurs que leurs complices avaient fait sortir de la Conciergerie et des autres prisons. Ainsi, l’ Archevêché avait été dévasté de fond en comble par unebando de forcenés qui s'y iudroduisirent te malin du 29 juillet, sous prétexte de punir l'archevêque d’avoir favorisé les jésuites et encouragé les Ordonnances ; ces étranges défenseurs de la Charte saccagèrent le mobilier, la bibliothèque, les archives, les caves, et se couchèrent ivres morts parmi les décombres ; une somme de plusieurs millions fut détournée A la faveur du désordre de cette odieuse agression. L’aocord unanime dos bons oitoyons contribua sans douto à sauver la Banque et le Trésor, que la garde nationalo, en se réorganisant, mit à l’abri d’un coup de main.
Le maréchal de ltaguso n’exécutait les ordres du roi et des ministres, qu’à contre-coeur : il sentait déjà le poids énorme des malédictions du peuple qu’il assumait sur sa téta, et il pouvait entendre, de son état-major des Tuileries, l'épitbètâd'i'n/dme aocoléc à son nom ; le bruit do sa mort s’était répandu dans la villa, salué par des cris de rage satisfaite, et en effet, il avait falli être tué dans la rue, au milieu de se» officiers qui partageaient sa douteur en obéissant à regrets aux cruelles exigences du devoir; mais il ne put fléchir l'inflexible obstination de Polignac. Deux pairs de France, le grand-référendaire do Semouvillc et le comte d’Argout, étaient venus lo conjurer, au nom do la’royauté qu'on sacrifiait, de ne pas tenir compte davantage des ordres du roi et de mettre fin, de son autorité privée, à une lutte funeste, en feisant,arrâter Po- Ugnuo lui-même. Murmonl n’était pas trop éloigné d’exécuter os coup de
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vigueur, dont les deux pairs acceptent la responsabilité vis-à-vis de Charles X, lorsque Polignao s'empressa de partir pour Saint-Cloud et de se placer ainsi sous la protection royale. D’Argout et de Semonvilto le suivirent, mais ils ne pénétrèrent auprès de Charles X qu’à la suite d’un entretien secret où Poli— gnac leur avait préparé dans l’esprit du roi une invinciblo résistance : ils supplièrent longtemps à genoux ; leurs prières, leurs représentations, leurs efforts opiniâtres auraient échoué contre des résolutions anciennes, profonde s, méditées, résultant d'un système tout à la fois politiyue et reliyieux, si to grandréférendaire n’eùt touché une corde sensiblo dans le cœur du roi, eu disant que la nouvelle des événements de Paris pouvait étro un arrêt de mort pourla dauphine qui voyageait alors dans les provinces du neutre de lu Franco : les paupières de Charles X se mouillèrent et il promit d’assembler son conseil. Sept heures s'écoulèront, avant que le conseil pût être assemblé et que le roi eût consenti à retirer scs fatales Ordonnances en changeant son ministère. Pendant celle inaction ou cette incertitude de sept heures, l’iusurreelion avait eu le temps de triompher. Le maréchal, dans l’attente de nouveaux ordres du roi que Peyronnet s’était engagé à lui transmettre pour fairo cessor l’effusion dusang,so bornait à défendre le Louvre et lesTuileries, doux positions inexpugnables, deux forteresses qui eussent bravé un siège régulier et qui n’avaient rien à crondre d’une tiraillerie à balles perdues. Le Louvre était gardé par deux bataillons suisses , l’un disséminé eu tirailleurs dans les galeries du Muséoet sous la Colonnade, l’autre concentré dans la cour d’honneur; la garde royale, échclonnéo depuis le Carrousel jusqu’à Chaillot, couvrait do tous célés lo palais des Tuileries et le mettait à l’abri d’uno attaque immédiate. Les quatre régiments de ligne, qui avaient assisté l’arme au bras à la bataille de la veille, s’étaient repliés autour des Tuileries, sans vouloir prendre une part active dons cette horriblo lutte : le 5” et le 53° étaient massés sur la place Vendôme ot fermaient le passage nu peuple qui bouillonnait depuis trentesix heures devant leurs rangs immobiles, à l’entrée de la rue de la Paix, le 50°, pressé, sollicité par ce meme peuple qui n'employait pas oontre lui d’autres ormes que l’admonition et la prière, avait de la peine à contenir les flots de celte foule grossissante dans toutes les rues du quartier Saint-Uonoré, aux abords des Tuileries; enfin, le 15° léger, qui avait fait retraite dans lo jardin par la grillo du bord do i’eau n’était pas plus disposé à brûler ses premières cartouches pour repousser lo peuplo intrépide et fanatisé, prêt à déboucher par le pont Royal-. Dés ce moment, la troupe de ligne flottait entra la neutralité et la défeotion ; la garde royale était démoralisée et consternée, malgré la grutiflcalion d’un mois et demi de solde quo le roi lui avait fait payer, le matin même, en témoignuye de satisfaction; les Suisses seuls, quolquo affligés du pénibloet douloureux scrvico auquel on les employait, n'hésitaient pas à l’ao. oomplir avec honneur: ils soutenaient seuls depuis le malin le feu redoublé des assaillants qui, logésdanslesmnisons,blottissur les toits, embusqués au bord des rues, criblaient de balles la colonnade du Louvre, tandis quo le parapet
de la rive gauche de la Seiae pétillait de coups de fusil dirigés contre les fenêtres du Musée de Peinture et celles de la façade opposée à l’Institut. Ce échange continuel de mousqueterie aurait duré jusqu’au soir, si tout à coup la Colonnade ne s’était dégarnie de ses tirailleurs et n’avait cessé de répondre aux déchargesdes assiégeants. Un des deux bataillons qui occupaient le Louvre, venait d’ètre rappelé par un ordro de Marmont, pour suppléer à la troupe de ligne qui passait au peuple et fraternisait avec lui, après avoir mis lu crosse en l’air : les abords du palais et du jardin des Tuileries se trouvant à découvert par suite de cette défection, le maréchal ordonnait au général Salis, qui commandait les Suisses, d’envoyer un do ses deux bataillons dans la rue de Rivoli pour contenir l’irruption du peuple. Cet ordre, mal compris et plus mal exécuté, avait laissé la Colonnade sans un seul défenseur. Des jeunes gens, des enfants héroïques, s’élancent, escaladent les grilles, enfoncent les fausses portes de la galerie du rez-de-chaussée, pénètrent dans les appariements du premier étage, et de toutes les fenêtres qui environnent la cour intérieure, dirigent un feu plongeant sur les Suisses qui n’ont pas encore eu le temps de se former en compagnies. A cette agression inattendue, les Suisses ne cherchent pas même à résister ; ils se retirent en désordre vers les Tuileries, et leur panique se communique aux détachements de la garde royale et à la cavalerie qui sont en bataille sur la place du Carrousel ; les rangs se mêlent, et cavaliers, fantassins, artillerie, ofllciers et soldats, sont emportés dans un mouvement irrésistible de déroule, à travers le jardin des Tuileries : ils croyen lavoir derrière eux toute la population qui les fusille et qui ne leur fera pas quartier ; ce ne sont pourtant que quelques centaines d’hommes du peuple et de jeunes gens des Écoles, à peine armés, qui paraissent aux fenêtres et qui tirent au hasard dans la mêlée. La multitude a suivi l’élau de ces audacieux ; elle se précipite, avec de grands cris, à la poursuite des fuyards; elle inonde la galerie de Peinture et se répand tumultueusement dans le palais que sa garnison abandonne sans faire usage de ses armes. Le jardin est plein d’un amas confus de troupes de toutes armes, qui se heurtent et s’effarent : le maréchal, entraîné par le torrent, se voit seul, à pied, nu-téte, au milieu de cet débandement général : il fait braquer une pièce de canon sur le palais et il arrête, avec un seul boulet, ta poursuite des vainqueurs, qui y renoncent volontiers pour s’emparer des Tuileries désertes et pour y faire acte de souverain en les dévastant avec une folle joie. Marmont peut alors, sans être inquiété, rallier scs troupes éperdues sous les grands arbres qui protègent sa retraite; les rangs se reforment , les corps se réorganisent, mais il ne tente pas de reprendre l’offensive et il s’achemine lentement vers Saint-Cloud par l’avenue dcsChamps-Élysèes. Cependant le peuple est maître du Louvre et des Tuileries où règne un cadavre inconnu, en haillons, exposé tout sauglant sur le trône de Charles X; le drapeau tricolore est arboré au sommet du gros pavillon de l'Horloge, à la place du drapeau blanc; toutes les galeries du Louvre, tous les appartements des Tuileries, sont encombrés d’une
foule turbulente de combattants, de curieux, de malfaiteurs : on respecte les tableaux et les statues du vieux Musée, mais des bijoux précieux, pour une valeur d’un million, sont dérobes dans les armoires du Musée Charles X ; on saccage avec fureur et avec gaieté le séjour de la royauté : on renverse les meubles, on déchire les tentures, on brise les vases, les glaces et les pendules ; les papiers, les livres, les hardes, sont jetés par les fenêtres : c’est la récréation brutale et sauvage des conquérants. On se venge ainsi, en une heure, des dix-huit ans de la Restauration. Mais, à la faveur de ces dégâts impitoyables, les échappés de la Conciergerie font main basse sur des sommes considérables en argent et en billets de banque, sur des joyaux inestimables, sur des objets de luxe, sur tout ce qui peut s’emporter. Un cri s’élève : On vole icil Un autre cri lui succède : Mort aux voleurs/ et aussitôt une police sévère s’improvise dans l’intérieur du palais et en surveille toutes les issues : on fouille, on interroge les individus suspects ; plusieurs, encore nantis d’objets volés, sont fusillés à l’instant, et l’on charbonne sur le mur cet arrêt prononcé par le peuple souverain : Mort aux Voleurs I Cependant les députés s’étaient réunis, vers midi, à l’hôtel de Lafitte : la marche inespérée des événements avait agi sur les esprits les plus timides ; on commençait à envisager sans effroi une insurrection qui prenait le caractère unanime et solennel d’une révolution. Les tremblcurs, les indécis, les politiques ne faisaient plus sonner si haut leur système de légalité. Personne n’eût osé maintenant se déclarer déchu du titre et du mandat de député ; personne, justifier, excuser même le principe des Ordonnances. Au bruit de la fusillade qui s’était peu à peu circonscrite autour du Louvre, on n’agita aucune des questions sur lesquelles on n’avait pu s’entendre dans les réunions précédentes. Le général La Fayette était à l’Hôlel-de-Ville : l’assemblée lui confirme par acclamation le commandement supérieur des forces parisiennes. L’apparition de son aide-de-camp provisoire, Alexandre de Laborde, en uniforme de garde national, achève d’entraîner les députés qui hésitaient encore. Le général Gérard donne l'exemple de ce ralliement général, en offrant de s'adjoindre au vétéran de la liberté pour diriger les opérations actives de l’armée du peuple. On croit qu’il fut suscité par le parti orléaniste et placé auprès de La Fayette avec une autorité militaire, de manière à pouvoir dompter ou détourner les tendances républicaines du vieux général qu’on savait entouré déjà d’une jeunesse ardente et des anciens chefs du carbonarisme. L’assemblée applaudit à la proposition de Gérard et lui donna les pouvoirs qu’il demandait. Celui-ci s’empressa de revêtir son uniforme et de former autour de lui un simulacre d’état-major, que le général Pajol se chargea de lui recruter; puis, aussitôt, en se dirigeant sur l’Hùtel-de-Ville, ils rallièrent, ils réorganisèrent en corps de troupe les soldats épars, les débris des régiments qui s'étaient débandés, pour embrasser la cause populaire : leur passage fut accueilli dans tous les quartiers qu’ils traversèrent par des cris enthousiastes de : Vive la liberté! On ne pensait plus aux Ordonnances, aux ministres, à Poli-
gnae ni aux Bourbons : le peuple de Paris se réveillait tout à coup avec l'esprit de <789, comme s’il venait encore d’assister A la prise de la Bastille. Le général La Fayette accepta sans défiance les services du général Gérard ; il avait déjà publié des proclamation* patriotiques et des ordonnances d’intérél public, contresignées par le colonel Zimmer, aide-de-camp du général Dubourg. Ce général et son chef d’état-major ae virent insensiblement écartés par les généraux Gérard et Pajol qui ne tardèrent pas A donner seuls des ordres dans l’HAtel-de-Ville. La Fayette s’était empressé de décréter le rétablissement do la garde nationale parisienne, et ce premier acte de sa dictature le reportait tout joyeux aux beaux jours de sa carrière politique : Il avait prouvé le droit de l’insurrection et rétabli la garde nationale; le reste lui semblait sinon secondaire, du moins fort peu urgent, et U ne se hâtait pas de se proneneer sur la forme de gouvernement le plus convenable à la France, quoiqu’il se plût A ramenor sans cesse dans ses paroles les souvenirs de noire glorieuse révolution française et de la République américaine. Tout son entourage, composé d’anciens patriotes de 89, de jeunes avocats, d’cx-carbonari, d’élèves des Écoles, avait l'impatience do la République, mais n’osait pas même en invoquer le nom, qui eût déconcerté et peut-être divisé les combattants, appelés aux armes par les cris do : Vive la Charte! On conspirait donc pour la République à i'ilàtel-de-Vilie, pendant qu’on se battait encore au Louvre. Quelques autres conspirateurs , appartenant tous A l'époque impériale, la plupart ofilciers en retraite ou réformés, pensaient A relever le Irène de Napoléon sur les ruines de la monarchie constitutionnelle, et le cri de : Vies Napoléon lit Jeté au milieu du peuple, y avait trouvé de l'écho et de la sympathie : la fibre bonapartiste vibrait encore dans les masses, et le nom de l’Empereur conservait toute sa magie. Telle était la situation critique du moment, lorsque la réunion dos députés, avertie de la double conspiration bonapartiste et républicaine qui se tramait sous tes yeux de La Fayette et presque à son insu, imagina de contrebalancer son omnipotence en lui donnant pour contrepoids l’intermédiaire d’une commission municipale chargée des affaires publiques, au nom de la Chambre et du pays. C’était, en quelque sorte, un gouvernement provisoire destiné A balancer et même àenglober l'autorité dlotoriale de La Fayette. Les membres do cotte commission, nommés au scrutin secret, furent d’abord Lafltte, Casimir Périer, Lobau, Odier, Gérard et JJauguin; oe dernier seul, qui s’était précipité franchement dans la révolte au nom de la Charte, n’appartenait Aaucune coterie; les cinq autres, dont troisétaient banquiers, représentaient le parti do ta transaction orléaniste ou royaliste. Mais Odier n’ayaut point accepté ces fonotiens délicates, et Gérard en remplissant déjà d’autres également impartantes, on nomma, pour les remplacer dans la commission municipale, de Schonen et Audry de Puyraveau, l’un et l'autre attachés de conviction A la cause de la liberté, l’un et l’autre ayant pri* part ouvertement à la résistance du peuple, l’un et l’autre auxiliaires énergiques et dévoués du général La Fayette. Le choix de ces deux derniers
commissaires n’impliquait pourtant, dans la pensée des députés, aucune tendance vers la République, qui ne paraissait mûre à personne. La commission, toute bariolée d’écimrpos et de oocardes tricolores, alla s’installer solennellement à l'Hétcl-do-VUle après la prise du Louvre et des Tuileries. La Fayette l'accueillit avec empressement et l'admit volontiers au partage d’un pouvoir qu’il sentait déjà tiraillé cl disputé par les ambitieux qui l’assiégeaient : on s’occupa d’abord des mesures les plus urgentes, et la commission municipale publia ordonnance sur ordonnance pour inviter les troupes de la ligne et de la garde royale à se rendre dans les quarante-huit heures au oamp qu'on établirait à Vaugirard ; pour déclarer que la population de Paris ne conservait aucun ressentiment contre les militaires qui avaient obéi à la discipline et qui consacreraient dorénavant leurs armes au service de la patrie et de la liberté; pour mettre sous la sauvegarde des bons citoyens les monuments et les établissement publics; pour inviter les habitants A rouvrir les boutiques le jour et A illuminer leurs fenêtres pendant la nuit, etc. Cetto nuit-là, Paris, dont les réverbères étaient tous brisés, fut gardé comme une place do guerre, A la vive clarté d’une illumination générale, qui ne lui donnait pas cependant un air de fêle: on complétait, on perfectionnait le système défensif des barricades; chaque rue avait un bivouac, chaque maison uno sentinelle, et des patrouilles, bizarrement équipées, se succédaient à chaque instant et se rencontraient à chaque pas. Le peuple était maître de la ville et des faubourgs, mais on s'attendait d’un moment à l'autre A une attaque, A un siège, à un bombardement : le maréchal de Raguse avait concentré ses forces autour de Saint-Cloud, et des corps de troupes s’avançaient de tous cAtés sur Paris.
Vers minuit, pendant que la commission municipale délibérait à l’Hételde— Ville et que le général La Fayette, dans une salle voisine, tenait conseil avec les républicains , les envoyés de Charles X demandèrent A être introduits. Ce sont de Scmonville et d'Argout qui arrivent de Saint-Cloud, à travers mille dangers, et qui viennent annoncer que le roi a retiré ses Ordonnances et changé son ministère. « Il est trop tard ! » s’écrie Schonen, avec une impétuosité qui entraîne les uns et arrête les autres. — «Il est trop tard!» répètent Mauguin et Audry de Puyraveau. Lafitte, Lobau, Gérard, Casimir Périer,se taisent avec embarras; cc dernier essaie de ramener ses collègues A une jjansaction : mais c’est lui-même que Charles Xa nommé ministre des finances; c’est le général Gérard qui sera ministre delà guerre! La majorité de la commission municipale se prononce, en déclarant qu’elle ne peut donner suite à des ouvertures de réconciliation qui ne reposent pas sur des pièces officielles; car de Semonville et d'Argout sont partis de Saint-Cloud, avant que le nouveau cabinet, dont le duc de Mortemart achevait la formation comme président du conseil des ministres, ait été tout A fait constitué par ordonnance royale; en outre, le baron de Vitrolles, qui les accompagne comme mandataire particulier du roi, ne sert qu’à les discréditer par sa présence cl sa parole. Les ambassadeurs de ia royauté vaincue sc retirent cons-
temés, et la commission municipale, dans laquelle triomphe l’opinion de la majorité sous l’influence de La Fayette, rédige une proclamation au peuple commençant ainsi : Charles X A cessé de régner ! Cette proclamation, à laquelle Casimir Périer ne voulut pas attacher son nom, que remplaça celui du secrétaire de la commission, Odilon Barrot, (ut aflichèe le lendemain sur tous les murs de Paris : on l’accepta, on l’approuva, on l'applaudit. Hais, au point du jour, le vendredi 30, Saint-Cloud envoie de nouveaux négociateurs. Le duc de Mortemart , qui ne parait pas et qui annonce toujours sa prochaine arrivée, a chargé le comte de Sussy de présenter à la commission municipale les ordonnances du roi datées du 29 au soir, qui rapportent celles du 25, et qui nomment un ministère où figurent les noms de Casimir Périer et du général Gérard. La Fayette lit à haute voix ces ordonnances, au milieu des murmures et des clameurs qui l’interrompent sans cesse : « Que répondronsnous? » dit-il en s’adressant à l’auditoire tumultueux. — Pas de transaction! s’écrie-t-on de toutes parts. — «Vous l’entendez, reprend La Fayette se tournant vers l’envoyé : il est trop tard ! » Le duc de Mortemart ne se décourage pas encore : il fait porter les ordonnances du roi à la conférence des députés, que Lafitte a rassemblés chez lui et qui contestent les actes de la commission municipale; la plupart des députés présents sont d’avis de favoriser la négociation dont le duc de Mortemart s’est fait l’intermédiaire; ils pensent que le rappel des Ordonnances contraires à la Charte et la retraite du ministère prévaricateur sont des gages suffisants offerts à la paix et à la concorde; mais l’absence du nouveau président du conseil empêche d’adopter aucune ligne de conduite. La discussion change d’objet; chacun s'inquiète des projets républicains et bonapartistes qui s’élaborent à l’Hôtel-de-Ville, et dont le général La Fayette s’efforce de retarder l’explosion : on y parle déjà de proclamer la République ; le peuple est d’ailleurs trop irrité contre Charles X, pour qu’on puisse se flatter de lui faire accepter une transaction : il a, de concert avec la commission municipale, prononcé la déchéance du roi. Quelqu’un alors, Lafitte, dit-on, met en avant, pour la première fois, le nom du duc d’Orléans, qu’on appellerait au trône afin d’éviter et la République et la guerre civile. Le nom du duc d’Orléans, qui rallie aussitôt un nombre remarquable de partisans et qui ne soulève aucune opposition, avait été souvent prononcé tout bas depuis trois jours, et ce jour-là même, dés le matin, une démarche avait dû être faite auprès du prince pour l’inviter, de la part de ses amis, à se hâter de paraître. Mais Thiers, rédacteur en chef du National, chargé de celte démarche officieuse, était allé inutilement à Neuilly : le duc d’Orléans ne se montrait pas encore; on le croyait au Rainci, depuis qu’un de ses fidèles l’avait averti de se tenir caché, en lui écrivant : Prenez garde aux filets de Saint- Cloudl On avait conseillé au roi de le faire arrêter ou du moins garder à vue. Les députés, sondés et préparés d’avance, approuvèrent donc l’idée qu’on leur suggérait de mettre dans les mains du duc d’Orléans le sceptre tombé des mains de Charles X. Il fallait se hâter : d’heure en heure, les vieux ro-
publicains et les jeunes affiliés des sociétés secrètes gagnaient du terrain à l’Hôtel-de-Vilie, et La Fayette n’était pas éloigné de se laisser emporter par ce torrent. Deux des députés, qui avaient appuyé le plus vivement la candidature royale du duc d’Orléans, son avocat ordinaire Dupin ainé, et un autre avocat, Persil, se firent les ambassadeurs de la réunion Lafitte et de la commission municipale qui marchait d’accord avec elle. Ils partirent à pied et incognito pour ne pas éveiller les soupçons; ils eurent beaucoup de peine à voir le prince et surtout à lui persuader de prendre un rôle actif dans la révolution. Enfin, le duc d’Orléans, qui avait des émissaires ou plutôt des complaisants à Saint-Cloud comme à Paris, se décida, d’après les nouvelles qu’il recevait de la cour, à se séparer ouvertement d’une cause perdue : il promit de se rendre le soir même au Palais-Royal. En ce moment, tout était en désarroi au château de Saint-Cloud : quoique l’étiquette conservât comme une ombre de royauté autour de Charles X, on pouvait déjà juger qu'il n’était plus roi que de nom; son pouvoir ne dépassait pas les limites de l’enceinte du château, dans lequel il se trouvait en quelque sorte prisonnier. Dès qu’on avait su l’échec de la négociation entamée par de Semonville et d’Argout, continuée par de Sussy et quelques autres officieux, les courtisans s’étaient envolés. Les appartements et les antichambres furent bientôt déserts. La garde royale, campée dans le parc et aux alentours, protégeait de tous côtés le château ; mais, morne, indignée, découragée, elle semblait peu impatiente de venger sa défaite en recommençant une lutte fratricide : elle se contentait de repousser ou de tenir en respect les paysans qui venaient insulter ses avantpostes. Elle manquait de vivres, et' pour lui en procurer, il fallut des réquisitions forcées. Quant aux troupes de ligne, que le maréchal de Raguse avait pu retenir sous ses ordres, elles abandonnèrent successivement leurs armes et leurs drapeaux. Le bruit courut, à plusieurs reprises, que le dauphin se mettrait à la tête de l’armée et ta ramènerait en bataille devant Paris. Un ordre du jour, que le maréchal fit lire aux soldats, et qui annonçait la fin des hostilités par suite du retrait des Ordonnances et du changement des ministres, fut accueilli par des cris de : Vive le roi! Le dauphin, jaloux de son autorité hiérarchique de commandant en chef de l’armée, s'offensa de ce que cet ordre du jour ne lui eût pas été communiqué ; il fit appeler Marmont, lui adressa des reproches et des injures, le somma de rendre son épée, et, la lui ayant arrachée hors du fourreau, il se blessa les doigts en essayant de la briser : * Je n’aurais jamais cru, dit le maréélftl avec amertume, que mon épée dût être teinte du sang d’un Bourbon ! » Le duc d’Angoulême, pâle, effaré, montrait ses mains sanglantes et demandait à grands cris qu’on l’aidât à punir un rebelle et un traître. Le roi lui-même intervint pour apaiser l’emportement de son fils et pour le réconcilier avec le maréchal. Celui-ci, que Cette déplorable scène achevait de dégoûter de son dévouement aux Bourbons, affecta de ne plus exercer qu’une action secondaire dans le commandement des troupes qu’il livrait ainsi à l’incapacité et aux irrésolutions du dauphin.
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m HISTOIRE DE FRANCE.
Cependant, sauf les hommes départi, les ambitieux etles intrigants qui travaillaient, chacun de son côté, à réédite un trône ou à établir un gouvernement, pecsonneà Paris^ne se préoccupait de ce qui pouvait poindre à l’bomonde Saint-Cloud : le peuple, calme et confiant dans son triomphe, ne s’informait pu même st Charles X avaitcucore à sa disposition huit mille hommes de troupes et quarante-deux pièces de canon. La foule affluait aux abords do l’üôtel-de- Viilc où La Fayette et la commission municipale tenaient conseil avec les principaux représentants du parti libéral et les chefs populaires de l'insurrection. Le nom du duc d’Orléans circulait de groupe en groupe; on disait qu'il avait embrassé la cause du peuple et qu’il allait arriver de Neuiliy : ou l’attendait avec anxiété; son éloge était dans toutes les bouches; on vantait son patriotisme, ses opinions, son caractère politique , ses mœurs privées, et déjà le «ri de Vive k duc d'Orléans , d’abord faible et timide, s’enhardissait et se propageait au milieu des cris rivaux de Vive la liberté ! ot Viot tfapolé on IH On apercevait dans les masses le travail souterrain du complotoriéaniste. Les distractions, d’ailleurs, ne faisaient pas faute à cette population enivrée, qui visitait avec admiration et respect le théâtre du combat, et qui voulait voir les barricades encore menaçantes, les ravages des halles et des boulets, les ruisseaux ènsanglantcs, les héros et les victimes. Devaut la colonnade du Louvre, on avait creusé une fosse large et profonde, que l'on comblait avec des cadavres recouverts de chaux vive; un prêtre, le vicaire de Saint-Cermain-l’Auxerrois, l’abbé Paravey, entouré d’une foule pieusement attendrie, ■n’avait pas refusé les prières de l’Église aux funérailles des citoyens morts four la liberté. D’autres inhumations eurent lieu au marché des Innocents et •dans différents endroits de la ville. De grands bateaux plats emportaient au Cltamp-de-Mars tous les corps qu’on supposait appartenir à la garde royale. .L’Holel-Pieu était encombré de blessés, qui succombaient moins par le fait même de la gravité de leurs blessures que par suite de leur exaltation morale et de la chaleur extraordinaire de l’été. L’aspect des hôpitaux et des ambulances avait fait penser d’abord qne Je «ombre des victimes s’élevait à plus de quinze mille, et l’on supposait que la troupe avait fait des perles incalculables; mais on apprit plus lard avec étonnement, que ocs pertes se bornaient à deux cent cinquante hommes tués et six cents blessés. Il y avait eu, du coté du peuple, quatre mille cinq cents blessés et sept cent quatre-vingt huit •morts, nombre énorme si on le compare à celui des insurgés, qui n’étaient que deux ou trois mille le premier jour, et qui, le troisième jour du combat, comptaient à peine douze mille hommes armés et résolus. Mais les femmes, les vieillards et les enfants avaient pris part active à l'insurrection dans les quartiers populeux, et la mitraille d’ailleurs ne choisissait pas ses victimes. On sa racontait alors, de bouche en bouche, les innombrables épisodes découragé, d’intrépidité, de générositéel de grandeurd ame, qui avaient signalé ces trois jours de combats mémorables : l'exagération même aidait à l'enthousiasme. Le peuple s’admirait naïvement dans sa victoire, d’uulaut plus ôcia tante qu'eti*
était plus incroyable, et il ne pensait seulement pas à en profiter : la résurrection du drapeau tricolore lui semblait une conquête qu’on n’avait pas achetée par trop de sang, et U se réjouissait aussi d’avoir sauvé la Charte qu’il confondait avec la liberté. On voyait surgir des héros de barricades, que comblaient de joie et d’orgueil les transports fanatiques des femmes, les libéralités peureuses des bourgeois. Partout, des distributions de vin, de vivres, de vêtements,deiinge; onse disait toutbas avec terreur, quela capitale était à la merci du peuple et que ce peuple se lasserait peut-être de sa magnanimité. Cette anxiété, cette préoccupation des esprits n’étaient pas peu favorables aux faiseurs de combinaisons monarchiques et républicaines. Chateaubriand, que les Ordonnances étaient allées surprendrcaux bains de mer, venait de rentrer à Paris, et déjà il cherchait à former dansla cbambredespairsun parti deroyalistesdu droit divin, pour contrebalancer le parti des royalistes constitutionnelsquioffraientla couronne au duc d’Orléaus. Cette couronne, il voulait lui, la faire passer sur la tète du duc de Bordeaux, par l’abdication de Charles X et du dauphin. Son nom populaire, mis à ia tète du parti qu’il appelait à la défense de la légitimité, aurait pu amener une heureuse diversion en faveur du jeune héritier du trône : Chateaubriand, reconnu dans la rue, avait été salué par des acclamations qui s’adressaient surtout au grand écrivain et porté en triomphe jusqu’au pelaisdu Luxembourg. Maislespairsetleshommesd’élatne répondirent pas à son appel, et le nouveau président du conseil des ministres, qui devait seul donner l’impulsion à celte œuvre de dévouement monarchique, ne se montra nulle part, lorsque sa présence semblait indispensable. Les députés de la réunion Lafitte étaient toujours eu séance, attendant des nouvelles de Ncuilly; mais iis avaient transporté leur siège à la Chambre même, comme sur un terrain plus légal : ce fut là que vinrent les retrouver leurs ambassadeurs Dupin aîné et Persil. La réponse demi-évaslve du duc d’Orléans fut communiquée à l'assemblée, qui s’était augmentée de trente nouveaux membres et qui voyait arriver successivement les retardataires timides ou indécis. Dupin, après avoir reuducompte de sa mission, proposa do déférer spontanément la lieutenance générale du royaume an duc d’Orléans. On ne délibéra que sur la forme de cette mesure de saint public; on rédigea un message, on nomma une députation pour le remettre au prince : le général Sébastiani, qui avait si obstinément soutenu la légalité des Ordonnances dans toutes les réunions des députés, fut le président de oette députation. Elle se rendit le soir au Palais-Royal et n’y rencontra pas le duc d’Orléans qui n'arriva que pendant la nuit. Dès le soir même, des placards, rédigés dans les bureaux du National, et imprimés dans son imprimerie, furent affichés par tout Paris, et préparèrent L’opinion publique aux évènements du lendemain, en invitant la France à se jeter dans les bras du duc d’Orléans. La commission municipale, quoique en permanence à l’Hôtel-de-Ville, était représentée par quelquesuns de ses membres à la Chambre, et donnait ainsi son adhésion aux actes des députés; elle se montrait d'ailleurs tout entière, à l’exception d’Audry
Puyraveau, Favorable à l’intronisation du ducd’Orléans.EUeavait, en attendant, pourvu d’urgence à l’administration des affaires de l’État par la création de commissaires provisoires, aux divers ministères. Dupont de l’Eure fut appelé au département de la justice; Bignon, aux affaires étrangères; le général Gérard, à la guerre ; le duc de Broglie, à l’intérieur; le vice-amiral de Rigny, à la marine; Guizot, à l’instruction publique; le baron Louis s'était replacé, depuis la veille, au ministère des finances. Depuis la veille aussi, plusieurs députés, qui avaient les premiers reconnu le droit de l'insurrection, se sont emparés des grands services publics : Alexandre de Laborde est à la préfecture de la Seine; Baron, à celle de la police; Chardel, à la direction des postes; Marschall, à celle des lignes télégraphiques. Grèce au départ des malles-postes retardées depuis deux jours, grâce à l’usage immédiat des télégraphes, Paris s’était remis en communication avec toute la France et dans chaque ville, à l’arrivée du courrier, la révolution se faisait toute seule à la vue du drapeau tricolore flottant sur la voiture. L’enthousiasme se propageait ainsi de ville en ville, de département en département avec une rapidité électrique. Mais on ne savait pas encore quel gouvernement remplacerait celui de Charles X. Le général La Fayette se trouvait plus que jamais circonvenu, obsédé, parles hommes qui se regardaient oomme les auteurs, et par conséquent les maîtres de la révolution : il n’osait pas les contrecarrer en face, d’autant plus que ces jeunes républicains , pleins d’ardeur et de foi , avaient, de concert avec lui, créé et développé les sociétés secrètes de la Restauration : mais il n’osait pas, d’un autre côté, lécher la bride à leurs idées et à leurs projets; il fut effrayé peut-être de son ouvrage et de la responsabilité qui pesait sur sa tête; depuis vingt-quatre heures il luttait, il hésitait, il attermoyait, la lutte devint plus vive et la résistance plus difficile, quand le nom du duc d’Orléans eut opposé une solution nouvelle à celles qu’on débattait dans les conciliabules de l’Hôtel-de-Ville. La Fayette conservait encore quelque influence sur les partisans de la République, mais ceux de l’Empire, qui n'espéraient pas gagner du terrain par la discussion et qui étaient plutôt des sabreurs que des orateurs, auraient fini par tenter un coup de main pour s’emparer de l’Hôtel-de-Ville au cri de Ytve Napoléon II. La nuit se passa dans ces alternatives et ces débats; plusieurs chefs bonapartistes furent mis aux arrêts et gardés à vue; les républicains n’eurent plus d’autre adversaire que le général La Fayette lui-méme, devenu tout à coup l’avocat, l’auxiliaire, le garant du duc d’Orléans. C’était entre eux comme un pacte tacite daté de 89. La commission municipale et surtout un des commissaires, le baron de Schonen, avaient conquis La Fayette, qui croyait ne pas renoncer à la République en servant les intérêts d’un prince patriote, formé à l’école de la liberté et du malheur, ancien aide-de-camp de Dumouriez et brillant héros des batailles de Jemmapes et de Valmy.
Le prince tenait aussi conseil au Palais-Royal, tandis que ses partisans étaient tous en mouvement. On assure que Talleyrand fut le guide mysté-
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rieux qu’il avait choisi; on assure aussi qu’il ne Ûl point un seul pa9dans cette nouvelle carrière qui s’ouvrait pour lui, sans avoir consulté sa sœur, la princesse Adélaïde. Ainsi, s’appuyant sur les avis combinés de la femme la plus habilo et du plus astucieux des hommes, s’avança-t-il avec plus de confiance et do courage vers le but qu’il s’était toujours proposé et qu’il avait failli atteindre plus d’une fois. Il feignit, néanmoins, vis-à-vis de ses meilleurs amis, de résister toujours, de ne céder qu’à des instances réitérées et à des raisons de force majeure. Ce fut une scène d’hésitation et de résistance, qu’il renouvela presque identique avec plusieurs membres de la commission municipale, avec plusieurs chefs du parti libéral. De refus en refus, il arrivait à 9e résigner, à se sacrifier, disait-il. La veille même, un desmeneurs lui avait envoyé cet ultimatum qui résumait laconiquement sa position: Une couronne ou un passe-port. Le matin du samedi, 31 juillet, il se montra enfin plus décidé, lorsque la députation de la Chambre vint lui apporter le titre de lieutenant-général du royaume : il accepta, non sans paraître encore indécis, cette « haute et périlleuse mission » que la Chambre lui confiait, et il remit aussitôt la copie d’une proclamation, préparée d’avance et adressée aux habitants de Paris, dans laquelle il déclarait n’avoir pas -balancé à partager leurs dangers et à se placer au milieu de leur héroïque population, sous les couleurs glorieuses qu’il avait longtemps portées. « Les Chambres vont se réunir, disait-il, et aviseront aux moyens d’assurer le règne des lois et le maintien des droits de la nation. Une Charte sera désormais une vérité. » La journée porta conseil, et d’après les observations deTalleyrand, le Moniteur du lendemain publia un erratum qui changeait complètement le sens de la phrase en disant la Charte au lieu d’une Charte. Dans cet erratum se trouvait compris tout un programme de gouvernement. La proclamation, oïl il était question d’une Charte nouvelle et non de la Charte de Louis XVIII, fut présentée à la Chambre, avec le rapport de la députation qu’elle avait envoyée au duc d’Orléans : d'unanimes acclamations accueillirent la lecture de cette proclamation qui fut imprimée à dix mille exemplaires et affichée à tous les coins de Paris. Les députés, réunis maintenant au nombre de quatre-vingt-quatorze dans le Heu ordinaire de leurs séances, avaient fait monter Lafitte au fauteuil de ta présidence; Guizot, Villemain,Bèrard et Benjamin Constant remplissaient les fonctions de secrétaires. On avait hâte de régulariser la situation du duc d’Orléans comme lieutenant-général du royaume. Une proclamation, rédigée au nom de la Chambre par ses secrétaires provisoires, annonça que le prince avait accepté cette charge sur l’invitation des députés présents à Paris : « C’est à leurs yeux le plus sûr moyen d’accomplir promptement, parla paix, le succès de la plus légitime défense. • Celle phrase vague et amphibologique couvrait suffisamment le rôle qu’on destinait à ce prince « dévoué à la cause nntionale et constitutionnelle.» Les garanties que Benjamin Constant avait formulées, « nécessaires pour rendre la liberté forte et durable », étaient les suivantes : « Le rétablissement de la garde nationale avec l’iutcrvention des
gardes nationaux dans le choix des officiers; l’intervention des citoyens dans la formation des administrations départementales et municipales; le jury pour les délits de la presse; la responsabilité légalement organisée des ministres et des agents secondaires de l’administration; l’état des militaires légalement assuré; la réélection des députés promus à des fonctions publiques. » Salverte, de Corcelles et quelques autres avaient demandé des garanties plus larges, que le peuple était en droit d’attendre de sa victoire; mais on précipita la discussion pour en venir au vote de cette proclamation, par laquello Charles S'était déchu du tréne, sans être nommé, et le duc d’Orléans proclamé roi sous le titro de lieutenant-général du royaume. « Il respectera nos droits, disait-on, car 11 tiendra de nouâtes siens. » On proposa de se rendre en masse au Palais-Royal; tous les députés présents, qui venaient de signer la proclamation, allèrent la soumettre au prinoe qui, après en avoir pris connaissance, répondit en ces termes : « Je déplore comme Français le mal fait au pays et le sang qui a ôté versé; comme prinoe, je suis heureux de contribuer au bonheur do la nation. Messieurs, nous allons à l'Hôtel-dc-Ville ! «Le duc d’Orléans se mit à la tête de l’escorte imposante que la circonstance lui offrait, et partit pour l’Hôtel-dc-Ville, entouré, suivi, précédé d’une fbule de gardes nationaux, de bourgeois et d’hommes du peuple, qui criaient tous ensemble : « Vive le duc d’Orléans! vive le lieutenant-général I vivent nos bons députés! vive La Fayette I » Ces cris, répétés 4 l’envi par la papulation qui se pressait sur le passage du prince et de son cortège, étouffaient quelques cris isolés de vive la liberté, et vive la République I Le général La Fayette, averti de l’approche du lieutenant-général du royaume, alla le recevoir 4 l’entrée de l’Hôtel-de-Ville : quand on les vit s’embrasser avec cordialité, les acclamations redoublèrent. Louis-Philippe d’Orléans, appuyé d’un côté sur le bras de La Fayette et de l’autre sur le bras de Lafitte, eut peine à percer la fonle et à parvenir dans la grande salle où la proclamation des députés fut lue à haute voix et interrompue souvent par des applaudissements. Le prince prononça deux ou trois phrases, exprimant son émotion et sa gratitude. • Monseigneur, lui dit La Fayette pour donner satisfaction 4 ses amis politiques qui l’accusaient de s’être laissé abuser, vous savez que je suis républicain et que je regarde la constitution des États-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. — Je pense comme vous, répondit le prince; mais croyez-vous que dans la situation do la France il convienne d’adopter cette constitution? — Non, reprit La Fayette, ce qu’il faut aujourd'hui au peuple français, c’est un trône populaire entouré d’institutions républicaines. — C’est bien ainsi que je l’entends, repartit le duc d’Orléans. » Cette simple conversation, dénaturée et commentée par l’esprit de parti, prit plus tard les développements et le caractère d’une convention très-explicite entre La Fayette et le duc d’Orléans, qui aurait fait , disait-on, des promesses au peuple et fixé dès lors les devoirs de son gouvernement. Ce fut là ce qu’on appela depuis le programme de F Hôtel-de-Ville, programme fantastique, dont La Fayette lui-même ré-
-h. >• «flirter»; i’inte*Yntiand«dtovwi*d*ns
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Messieurs, nous allons* niôtei-dc-Vilte r «Le ■ t.ie de rescorle impos.intn «pte la e!re«)jiaJ« -«• i«n >otrt-do-Viile, entouré, suivi, ftârédi' d’une do * •-> tMnirgeols et d'hommre da pt'upte, «jni criaietr (■)"< m-
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clama plus lard l'exécution. Le prince coupa court à un entretien qui l’embarrassait, en attirant La Fayette par la main près d’une fenêtre ouverte et en se montrant avec lui à la foule qu’il saluait d’un air radieux : il saisit un drapeau tricolore et l’agita au-dessus de sa tête. Des cris d’enthousiasme éclatèrent de toutes parts. Deux ou trois voix énergiques protestèrent au nom de la République : • Monseigneur ! dit le général Dubourg, étendant le bras vers la place pleine d’armes, de canons, d’uniformes et de drapeaux : vous connaissez nos besoins et nos droits; si vous les oubliez, nous vous les rappellerons ! » Le prince, étonné de cette brutale apostrophe, répliqua sèchement qu'il était homme d’honneur, et qu’il n’avait pas besoin d’ètre engagé, par la crainte, à tenir scs serments. Le retour du duc d’Orléans au Palais-Royal fut accompagné des mêmes cris et des mêmes transports de joie qoi avaient déjà signalé son passage : le prince était arrêté à chaque pas par des ovations populaires qui lui imposaient l’obligation de serrer toutes les mains qu’on lai tendait. Ces poignées de main familières, souvent entremêlées de paroles bienveillantes, lui gagnèrent pins de sympathies que n’eussent pu faire les pins libérales professions de foi, tes actes les plus nobles et les plus patriotiques. Le peuple ne savait pas encore s’il était en monarchie ou en république, mais il chantait de tout cœur la Marseillaise, comme s’il devait encore faire la guerre à l'Europe ; cet élan belliqueux, qni survivait à la bataille des Trois journées de Paris, entraînait les héros de Juillet hors des voies mesquines de l’intérêt personnel : ils ne demandaient pas ce que leur rapporterait la victoire. Les hommes politiques n’imitaient pas celte abnégation : ils se donnaient beaucoup de mal pour combiner et faire réussir leurs intrigues. Les conférences secrètes continuaient autour du lieutenant-général du royaume. Ce soir-là même, sur différents points de la capitale, il y eut comme des tentatives de proclamer la République; la police intervint; ia garde nationale lui prêta secours : on s’empara de quelques meneurs et de quelques dupes. Le général Dubourg, auquel on attribuait une sorte de complot républicain, fut arrêté, emprisonné et rclâehé, quand on jugea que son nom et sa voix seraient sans influence sur les masses; il retomba bientôt dans son obscurité avec la plupart des vainqueurs qui avaient combattu sous ses ordres.
Le lieutenant-général du royaume avait confirmé la plupart des nominations faites par la commission municipale : ministres et grands fonctionnaires lui étaient dévoués désormais. Guizot remplaça, au département de l’intérieur, le duc de Broglie, qui avait refusé en échange le titre de commissaire provisoire, et Girod de l’Ain, conseiller à la cour royale, accepta la préfecture de police que Bavoux ne voulut pas conserver. Les Chambres étaient convoquées pour le 3 août, et jusque-là, l’esprit public fut travaillé de toutes les manières, au profit du duc d’Orléans, par les journaux, par les brochures, par les affiches et par des émissaires cachés. Ce n’étaient qu'éloges emphatiques et parfois ridicules au sujet du prince, de scs antécédents, de ses mœurs, de sa famille.
bus, des charrettes et autres sortes de véhicules rais en réquisition pour le voyage de Rambouillet. On ne fit que boire, rire, crier et chanter pendant la route. Le poète ordinaire du duc d’Orléans, Casimir Delavigne, semblait avoir composé exprès une marche triomphale, un chant patriotique, la Parisienne, qui était déjà populaire, et qui alternait avec la Marseillaise. La colonne tumultueuse, qui se dirigeait en voilure sur Rambouillet, grossissait à chaque étape, avant que les traînards de celle étrange armée fussent sortis des barrières de Paris. Une terreur panique s’était répandue sur la route que les Parisiens (comme on les appelait) devaient suivre : cette terreur les devança au château de Rambouillet, et, dans la soirée du 3 août, Charles X, ayant demandé aux commissaires s’il était vrai que cent mille hommes marchassent contre lui, n’hésita plus, sur leur réponse affirmative, à ordonner son départ immédiat, le licenciement de la garde royale et la remise des diamants de la couronne.'Il partit, en effet, le soir même, avec la famille royale, sous l’escorte de ses gardes du corps et sous la sauvegarde des trois commissaires du lieutenantgénéral du royaume. R allait s’embarquer à Cherbourg , tandis que le duc d’Orléans se faisait couronner à Paris. Dans cette journée du 3 août, qui vit Charles X et sa famille se résigner à l’exil, le lieutenant-général du royaume, entouré de sa jeune et brillante famille, avait ouvert la session législative, en présence de soixante pairs de France et deux cent quarante députés, tous en habits bourgeois. Ce fut une vraie séance royale avec un discours du trône. Ce discours n’outrageait pas le roi déchu, mais rappelait la déplorable violation de la Charte et des lois que Paris avait défendues avec un courage héroïque : « Je suis accouru, disait le duc d’Orléans, fermement résolu à me dévouer à tout ce que les circonstances exigeraient de moi , pour rétablir l’empire des lois, sauver la liberté menacée et rendre impossible le retour de si grands maux, en assurant à jamais le pouvoir de la Charte. > Le lieutenantgénéral du royaume dressait déjà en ces termes le programme de sa prochaine royauté, qui n’était plus celui de l’Hôlel-de-Ville : « Le respect de tous les droits, le soin de tous les intérêts, la bonne foi dans le gouvernement, sont les meilleurs moyens de désarmer les partis et de ramener dans les esprits cette confiance dans les institutions, celle stabilité, seuls gages assurés du bonheur des peuples et de la force des étals. > Il terminait cc consolant tableau d’un avenir de paix et de liberté, en annonçant la double abdication de Charles X et du dauphin , sans faire mention toutefois de l’avénement de Ilenri V à la couronne. Quelques murmures royalistes protestèrent contre cette réticence, mais ils furent couverts par les bravos de l’assemblée. Les cris de vive le duc d’Orléans I vive la famille d’Orléans! reconduisirent le prince jusqu’au Palais-Royal , non sans provoquer quelques signes de mécontentement, comprimés presque aussitôt par la majorité des spectateurs. Le peuple criait à tuc-léte et applaudissait avec frénésie, en voyant passer à cheval le duc d’Orléans et le général La Fayette. Des cris disséminés de vive la République l témoignèrent pourtant que les républicains ne se regardaient pas
encore comme battus. Los chefs du complot orléaniste avaient jugé qu'il fallait se hâter de faire leur roi. Le lendemain de l’ouverture de la session, * août, les Chambres se réunirent, la chambre des pairs à huis-clos, la chambre des députés en séance publique : ici , on s’occupa seulement de former les bureaux et de vérifier les pouvoirs ; là, on parla de l’Adresse à faire en réponse au discours du lieutenant-général; mais, dans les deux Chambres, on était également absorbé par la grande affaire de la création d’un roi. A la chambre des pairs, le duo de Cboiscul demandait qu’une commission fût nommée pour faire un rapport, dans les vingt-quatre heures, « sur les moyens prompts et efficaces d’établir, d’une manière stable, l’ordre et la tranquillité publique. » Boîssy-d’Anglas laissa mieux comprendre la pensée des orléanistes en disant : « Sachez dicter au lieutenant-général le pacte où se trouveront consignés et ses devoirs et nos droits. » A la chambre des députés, Pqvéc de Vandœuvre dit tout haut : « La première chose que nous avons à faire est de proclamer la déchéance... » On lui ferma la bouche. Le Palais-Législatif était environné de rassemblements, que la voix connue de La Fayette, de Benjamin Constant et des députés les plus influents du parti libéral, avait bien de la pcineà contenir. On réclamait de nouvelles élections, en vertu de ta constitution républicaine de 1 79t . La journée du 5 août fut encore plus agitée : les rassemblements avaient pris un caractère plus menaçant, plus hostile. La réunion des députés dans les bureaux et la séance publique se prolongèrent jusqu’à onze heures du soir; on nomma les candidats à la présidence : Casimir Périer, Lafitte, Benjamin Delessert,\Dupin aîné, et Royer-Collard. Lo lieutenant-général choisit le premier, qui avait obtenu le plus grand nombre de voix. Casimir Périer avait passé du camp de Charles X dans celui du duc d’Orléans : il ne parut pas à la séance du 6 août, sous prétexte d’une indisposition qui lui permit, dans une lettre adressée à Lafitte et communiquée à l’Assemblée, de mettre en avant un projet concerté dans les conciliabules du Palais-Royal, t La Chambre, disait-il dans cette lettre complaisante, qui donnait un éclatant démenti à ses paroles et à sa conduite depuis les Ordonnances, est justement impatiente, comme la France entière, de léguer à notre glorieuse patrie un avenir de bonheur et une liberté forte et durable, en satisfaisant aux véritables vœux et aux besoins publics, et en consolidant un pouvoir national dans les mains du prince-citoyen que les acclamations et les nécessités publiques ont appelé à venir assurer lo règne des lois et le maintien des droits de la nation. • Lafitte remplaçait Casimir Périer au fauteuil et favorisait cette comédie dont les rôles avaient été distribués à l’avance. Bérard monta à la tribuno et lut une proposition formelle tendant à modifier quelques articles de la Charte et à faire jurer cette Charte, ainsi remaniée & ta hâte, par le lieutenantgénéral, qui deviendrait alors roi des Français sous les auspices de la chambre des députés: «Charles X cl son fils prétendent en vain transmettre un pouvoir qu’ils ne possèdent plus : ce pouvoir s’est éteint dans le sang de plusieurs milliers de victimes ; » Bérard fait l’éloge du duc d’Orléans « ami sincère des instf-
tutions constitutionnelles »; il invoque la loi de la nécessité, qui veut que la Chambre adopte sans délai le chef définitif d’un gouvernement stable et juste; il indique lui-même les modifications qui peuvent être introduites utilement dans la Charte, et les lois fondamentales qui devront être ajoutées au pacte Constitutionnel. Cette proposition audacieuse neproduit qu’une légère émotion; los royalistes seuls l’accueillent avec stupeur ; les antres députés ne se préoccupent quede la question de voter immédiatement. Tout était prévu et arrêté entre les partisans dévoués du duc d’Orléans : les commissaires chargés d'examiner la proposition de Bérard feront leur rapport dans te plus bref délai, et la Chambre s’ajourne à huit heures du soir. Ce qui se passait , ce qui se préparait, avait transpiré dans les groupes qui s’agitaient autour de la Chambre. Les anciens conspirateurs, les membres des sociétés secrètes, les jeunes gens des Écoles, s’efforçaient do répandre dans le peuple la ferveur de leurs opinions républicaines : ils accusaient les députés de trahir la France, en outrepassant leur mandat; ils demandaient que ie pays fût consulté sur la forme de gouvernement à établir; ils cherchaient à réveiller toutes les vieilles haines du parti libéral , en accusant la chambre des pairs, que traînait à la remorque la chambre des députés, et qui n’osait pas même protester en faveur de Charles X contre le duc d’Orléans; car, parmi ces vieux dévouements à la royauté de droit divin, Chateaubriand avait à peine ranimé un éclair de courage. La chambre des pairs, qu’une tactique habile dénonçait sourdement à l’animadversion du peuple, était donc bien innocente de l’intrigue orléaniste ou libérale qui se tramait depuis plusieurs jours dans le secret de la chambre des 'députés.
A huit heures du soir, quand les députés se réunirent pour discuter la proposition Bérard, ils trouvèrent les avenues de la Chambre obstruées par une foule menaçante, qui grossissait d’instant en instant et qui semblait ne faire appel qu’à l’émeute, en criant : A bas la chambre des pairs! plus d’hérédité! plus de privilèges ! Mauguin et Benjamin Constant compromirent leur popularité en l’employant à calmer l’effervescence de cette jeunesse indignée, qui accusait La Fayette de faiblesse et les députés de trahison. La tranquillité se rétablit, lorsque le peuple, qu’on soulevait avec le nom de la chambre des pairs, fut rassuré sur les actes et les intentions do cetto Chambre, qui se tenait absolument à l’écart et qui ne revendiquait en ce moment aucune initiative politique. La séance des députés s’ouvrit par le dépôt de l'acte d’andication de Charles X et du dauphin; mais le lieutenant-général du royaume, qui envoyait celte pièce aux archives de la Chambre, ne fit pas mention de l’héritier légitime que les deux chefs de la branche aînée des Bourbons avaient désigné en le plaçant sous la sauvegarde du régenl. On vota ensuite des remerciements aux habitants de la ville de Paris pour leur conduite dans les Journées glorieuses. Le rapporteur de la commission qui avait examiné d’urgence la proposition Bérard, Dupin aîné, parut enfin à la tribune; il commença par établir en principe que la vacaucc du trône, déjà
constatée comme un fait, devait être déclarée « comme un droit résultant de la violation de la Charte et de la légitime résistance apportée par le peuple à cette violation »; en conséquence, après avoir passé en revue les modifications principales que la Charte pouvait subir, il conclut à déférer la couronne au duc d’Orléans, en lui faisant jurer la Charte ainsi modifiée : « Ce prince est honnête homme, disait l’avocat ordinaire de la maison d’Orléans; il en a parmi nous l’éclatante réputation ; s’il vous dit qu’il accepte, si, par cette acceptation, le contrat est une fois formé, nous pourrons compter sur sa parole; il vous l’a dit : La Charte, telle qu’il l’aura acceptée, sera désormais une vérité. Le débat ne s’engagea que sur la question d’urgence, et la discussion du rapport fut ajournée au lendemain. Cette séance du 7 août devait être décisive. Les orléanistes, qui n’étaient autres que les anciens Deus-cent-vingtun, se mirent d’accord pour hâter la solution convenue d’avance, solution que la plupart n’approuvaient pourtant que « sous l’empire d’une impérieuse nécessité • ; les royalistes, découragés, s’étaient presque tous abstenus et protestaient par leur retraite contre ce qu’ils appelaient l’usurpation ; la rue faisait silence, et l’intervention des membres influents du côté gauche avait frappé d’impuissance les tentatives des républicains, qui tenaient çà et là des conciliabules, mais qui voyaient leurs rangs se dégarnir à vue d’œil , tandis que le Palais-Royal devenait le centre de toutes les ambitions. Ce fut un orateur royaliste, le fougueux de Conny, qui prit la parole le premier, pour rappeler aux députés leurs serments et pour les sommer de reconnaître les droits sacrés de l’enfant royal que l’usurpation voulait écarter du trône : « En présence de ces droits sacrés, s’écria-t-il , l’acte qui élèverait au trône le duc d’Orléans serait la violation de toutes les lois humaines ! » Benjamin Constant, que le duc d’Orléans avait gagné à sacausc, fit l’éloge de ce princecitoyen, et le représenta comme * disposé à tout faire pour mériter l’insigne honneur que la France lui destine. » Il avança que tout le monde voulait une monarchie limitée; il combattit la doctrine de la légitimité de droit divin, en lui opposant une autre légitimité, icelle qui émane du vœu de peuple donnant le pouvoir à une famille » en échange de certaines conditions souscrites par cette famille. Alexandre de Labordc ne fut pas heureux en imaginant à son tour une autre espèce de légitimité : • Le prince que nous appelons au trône, dit-il, descend d’Henri IV en ligne plus directe que la branche déchue. » Mais scs amis l’arrêtèrent dans cette argumentation délicate, en disant : iNon, non, plus de légitimité ! • Le singulier dogme de la quasi-légitimité, remis plus tard en honneur, avait été néanmoins proclamé dans celle séance. Quelques fidèles serviteurs de la légitimité pure, Hyde de Neuville, de Lézardière, de La Bourdonnaie, Pas de Beaulieu, essayèrent tristement de détourner le vote qui allait frapper i mort la monarchie héréditaire : tous déclaraient qu’ils n’avaient pas • mission de briser un trône et de faire un roi. » Villemain ferma la discussion générale en invitant ses collègues à s’empresser de • relever les barrières de l’ordre public et les garanties des libertés. » Avant d’offrir le trône
an duc d’Orléans, la majorité s’était déjà prononcée sur la vacance du trône en fait et en droit; on n’avait plus qu’à voter sur les modifications de la Charte, proposées par Bérard et complétées par la commission que Dupin aîné, se chargeait d’inspirer. La délibération des articles aurait marché sans rencontrer un seul contradicteur, si le marquis de Podenas n’eût provoqué les justes réclamations du petit nombre de royalistes qui ne s’étaient pas retirés : « Sans la violation de ta Charte, dit-il avec une violence inexplicable, nous n’aurions pas à gémir sur les épouvantables massacres commandés au nom d'un roi qui, héritier de la férocité de Charles IX, n’a pas eu comme lui le courage de se montrer au jour du danger. » L’ancien ministre de Charles X, Martignac, n’eut pas de peine à défendre Charles X de cette ridicule accusation de férocité , mais il dépassa le but , en disant que l’amour de la patrie brûlait son cœur : « Ce n’est pas son cœur, s’écria-t-il , qui a dicté les funestes Ordonnances qui ont plongé la France dans le deuil; ce sont des conseillers perfides, des conseillers que je vous abandonne, contre lesquels je partage votre indignation, qui ont pu l’égarer ; il a été indignement trompé. — Non, répondit Bernard de Rennes, Charles X, écoutant des conseils perfides, n’a pas été animé par l’amour delà patrie. Le sceptre était dans ses mains comme le signe de la protection : c’est lui qui l’a brisé en frappant sur son peuple !» On était impatient d’en finir avec la refonte de la Charte, pour que rien ne s'opposât plus à l’intronisation du duc d’Orléans; on discuta rapidement les changements, corrections, suppressions et additionsqui paraissaient les plus propres à perfectionner l’œuvre do Louis XVIII ; on les vota presque à l’unanimité ; le préambule fut supprimé comme blessant la dignité nationale.» en octroyant aux Français des droits qui leur appartiennent essentiellement » ; on supprima aussi l'article 6 qui reconnaissait une religion de fÉtat; on retrancha dans l’article 8 quelques mots qui renfermaient en germe toutes les lois de censure, et dans l’article 44, la phrase redoutable où Charles X avait cru trouver le prétexte d’un coup d’État : le nouvel article disait que « le roi fait les ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois, sans pouvoir jamais ni suspendre les lois elles-mêmes, ni dispenser de leur exécution. » Des articles nouveaux réglementèrent la chambre des pairs, dont les séances seraient désormais publiques, et la chambre des députés, dont les membres pourraient être élus dès l’âge de trente ans ; les conditions d’âge et de cens pour les électeurs furent aussi modifiées; enfin, si l’on respecta provisoirementle principe d’hérédité dans la constitution de la chambre des pairs, toutes les créations de pairs, faites sous le règne de Charles X, furent annulées. Le général Demarçay et quelques autres, plus prévoyants et moins prévenus, avaient demandé que la Charte entière fût soumise à une réforme radicale après mûr examen et discussion approfondie; mais on se contenta d’énumérer dans un article additionnel les différentes lois dont la Chambre aurait à s’occuper dans le plus court délai possible. Un député de la droite, Fleury (de l’Orne), tenta un dernier effort pour faire remettre à des temps
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plus calmes le vote du paragraphe dans lequel la Chambre déclarait « que l’intérêt universel et pressant du peuple Français appelle au trône Louis-Philippe d’Orléans et ses descendants, à perpétuité, de mâle eu mâle, par ordre de primogéniture, et à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. » Fleury demandait que les collèges électoraux fussent convoqués à l’effet de nommer des députés ayant mandat spécial pour élire un roi. « Allons donc! > s’écria dédaigneusement Casimir Pèrier, qui précipitait de tout sou pouvoir le vote définitif de l’assemblée. L'appel nominal eut lieu avec plus d’impatience que de solennité. Deux cent dix-neuf votants sur deux cent cinquante-deux adoptèrent la Déclaration de la Chambre, qui nommait le duo d’Orléans roi' des Français.
A peine le résultat du vote fut-il proclamé, que la Chambre entière se rendit en corps au Palais-Royal, conduite par son président et son bureau, escortée par des gardes nationaux et accompagnée d’une foule complaisante qu’électrisaient ses propres acclamations. La joie semblait si générale, que personne n’osa la troubler par des murmures ou des sifflets. Les députés furent reçus par le prince entouré de sa famille. Lafitte donna lecture de la déclaration qui modifiait la Charte et appelait au trône le duc d’Orléans. Celui-ci était ému jusqu’aux larmes : • Exempt d'ambition et habitué à la vie paisible que je menais dans ma famille, dit-il en serrant les mains de Lafitte, je ne puis vous cacher tous les sentiments qui agitent mon cœur ; mais il en est un qui les domine tous, c’est l’amour de mon pays. » L'émotion du duc d’Orléans se communiquait h tous les assistants. Le peuple, qui s’était aggloméré sur la place du Palais-Royal en attendant la sortie des députés, battait des mains et demandait à voir son nouveau roi. Le duc d’Orléans entrains La Fayette sur le balcon et l’embrassa plusieurs fois avec effusion, au bruit des bravos et des acclamations, que traversaient çà et là quelques cris obstinés de orée ta République ! La Fayette, s’approchant alors de la balustrade et montrant le duc d’Orléans, dit d’une voix solennelle : • Voici la meilleure des républiques! * Ce mot mémorable, que peu d’oreilles entendirent, mais qui fut répété aussitôt par mille bouchc3, Consacra dans le peuple la royauté du duc d’Orléans. Cependant la chambre des pairs ne s'était pas encore associée à l’espèce decoup d’Etat que la chambro des députés avait cru pouvoir se permettre avec l’excuse de la nécessité : la Déclaration, que les députés venaient de faire connailre au lieutenant-général du royaume, fut apportée par un message à la chambre des pairs, qui reprit sa séance à neuf heures du soir. Cent quatorze membres étaient présents, les uns d'intelligence avec les députés orléanistes, les antres incertains du rôle qu’ils choisiraient, quelques-uns indignés, mais tous muets. Chateaubriand, profondément attristé par le spectacle des lâchetés et des trahisons qu’il avait combattues en vain depuis plusieurs jours, parla seul contre la Déclaration des députés, et conjura scs collègues de no pas porter la main sur la couronue de Henri V : « Je ne crois pas au droit divin de la royauté, dit-il hardiment , et je crois à la puissance des révolutions et des faits ; je
n’invoque pas même la Charte; je prends mes idées plus haut ; je les tire de la sphère philosophique, à l’époque où ma vie expire. Je propose le duc de Bordeaux, tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente. » Cet admirable discours fut comme l’oraison funèbre de la royauté de droit divin. Vainement Chateaubriand s’adressait avec une éloquence entraînante à la fidélité, è l’honneur, à la reconnaissance des soutiens naturels de la monarchie héréditaire : sa voix n’eut pas d’écho ; les pairs, nommés par Charles X, ne tentèrent pas même de repousser l’ostracisme injurieux qui les frappait; la Déclaration de la chambre des députés fut approuvée par quatre-vingt-neuf votants; quant à l’article qui annulait toutes les créations de pairs faites sous le régne de Charles X, l’assemblée déclarait s’en rapporter sur ce sujet à la hante prudence du duc d’Orléans. Une députation, tirée au sort, alla sur-le-champ porter au prince l’acte de soumission de la chambre des pairs : * Votre haute raison, lui dit Pasquicr au nom de cette députation, vos penchants, le souvenir de votre vie entière, nous promettent un roi-citoyen ; vous respecterez nos garanties qui sont aussi les vôtres. Cette noble famille, que bous voyons autour de vous, élevée dans l’amour de la patrie, de la justice et de la vérité, assurera à nos enfants la paisible jouissance de cette Charte que vous allez jurer et les bienfaits d’un gouvernement à la fois stable et libre. » C’était le même langage dans toutes les bouches. Chateaubriand , indigné de n’avoir pas réussi à former dans la chambre des pairs un parti fidèle h Henri V, se sépara fièrement de ses collègues et cessa d’être pair, plutôt que de sc faire complice d’une usurpation. Louis-Philippe d’Orléans était déjà roi de fait, mais il n’en devait prendre le titre qu'après avoir prêté serment en présence des Chambres qui lui déféraient la couronne. Le 9 août, eut lieu celle séance royale, qui ressemblait d’aspect à toutes celles que Louis XVIII et Charles X avaient tenues depuis seize ans : les assistants, à peu d’exception près, étaient toujours les mêmes, mais avec des cocardes et des rubans tricolores ; le cérémonial monarchique 'avait été seulement simplifié : on avait fait disparaître les fleurs de lis et les armes de France dans les tentures et les ornements auxquels le drapeau tricolore mêlait ses couleurs. Quatre-vingt-dix pairs étaient présents ; les députés, hormis ceux de l’extrême droite, se trouvaient tous sur leurs bancs. Le lieutenant-général du royaume, accompagné de ses deux fils, les ducs de Chartres et de Nemours, fut accueilli, à son entrée dans la salle, par le cri de vice le duc d'Orléans t II s’assit d’abord sur un pliant en avant du trône vide, entre ses deux fils, et il écouta, la tête couverte, la lecture de la Déclaration du 7 août. « J’accepte san3 restriction et sans réserve, dit-il d’une voix ferme, les clauses et les engagements que renferme cette Déclaration et le titre de roi des Français qu’elle me confère. » L’assemblée s'était levée tout entière avec émotion ; le prince, se découvrant et levant la main, prononça d’un accent solennel cette formule de serment que lui présenta le garde des sceaux : « Eu présence de Dieu, je jure d’observer fidèlement la Charte conslitution-
nelle, avec les modifications exprimées dans la Déclaration ; de ne gouverner que par les lois et selon les lois ; de faire rendre bonne et exactejustice à chacun selon son droit, etd’agir en toutes choses dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. » La salle retentit d’acclamations unanimes, dans lesquelles se confondaient les cris de vive le roi! vive le roi des Français! vive Philippe Vil 1 vive Philippe /" ! Le Moniteur avait proclamé le nouveau roi sous le nom de Louis-Philippe ICT, comme chef d’une dynastie nouvelle. Le serment, prêté par Louis-Philippe à la Constitution, que le bon sens public intitulait déjà Charte bâclée, fut suivi d’une espèce de sacre civil ; quatre maréchaux de France présentèrent au duc d'Orléans les insignes de la royauté : le duc de Tarente, la couronne ; le duc de Reggio, le sceptre ; le duc de Trévise, le glaive; le comte Molilor, la main de justice. Après cette cérémonie, froidement emblématique, le roi signa la déclaration du 7 août ainsi que la formule du serment qu’il avait prêté, et, montant d'un pas ferme et rapide les degrés du trône, au milieu d’acclamations redoublées : « Je viens de consommer un grand acte, dit-il arec majesté. Je sens profondément toute l’étendue des devoirs qu’il m’impose. J’ai la conscience que je les remplirai. » Une salve de trois cents coups de canon annonçait à la capitale que ta chambre des députés avait fait un roi. Louis-Philippe rentra au Palais-Royal, escorté par la garde nationale, à travers des flots de peuple qui se précipitait sur son passage en criant : Vive le roi! On ne criait plus vive la Charte; on criait à peine vive La Fayette. Les républicains, consternés, se cachaient en silence dans l’ombre des sociétés secrètes.
Cependant, Charles X n’était pas encore sorti de France : il continuai l lentement son voyage d’exil, à travers des populations indifférentes à sa cause et déjà ralliées au nouveau gouvernement. Le drapeau tricolore, arboré partout avant son passage, lui disait assez que son règne était fini. Il conservait néanmoins autour de lui le cérémonial de la royauté, et il en portait toujours les insignes sur sa personne, dans son grand uniforme et dans ses décorations. Depuis que la duchesse d’Angoulême était parvenue à le rejoindre, le 2 août, sous le déguisement d’une femme de chambre, il voyait sa famille réunie à ses côtés et partageant son sort, à l’exception du duc de Bourbon, qui ne songeait pas encore à reprendre le chemin de l’émigration. Depuis que le triste cortège des exilés avait quitté le château de Maintenon (4 août), il s'acheminait à petites journées vers le port de Cherbourg : le roi, ie duc et la duchesse d’Angoulëme étaient dans la même voiture, avec un des trois commissaires, le maréchal Maison; une seconde voiture, également attelée de huit chevaux, était occupée par la duchesse de Berry, habillée en homme, et par ses deux enfants, vêtus avec une extrême simplicité. Les deux autres commissaires, de Schonen et Odilon Barrot, se trouvaient seuls dans une voiture qui précédait les deux autres. Les gardes du corps, sous les ordres du maréchal de Raguse, servirent d'escorte à la famille royale jusqu’à Cherbourg où elle arriva le 1 6, pour s’embarquer aussitôt à bord du Great-Britain. La veille, ils avaient remis leurs étendards au roi, qui leur dit d’une voix étouffée de sanglots : « Je reçois vos étendards sans tache, et j’espère que M. le duc de Bordeaux vous les rendra de même. » C’était en appeler à une restauration, qu’il attendait, du concours loyal de son cousin d’Orléans. Il est à remarquer pourtant que, dans tout le cours de ce voyage, le litre de rot ne fut pas donné une seule fois au duc de Bordeaux, qu'on laissait se livrer aux jeux de son âge avec sa sœur et courir après les papillons, quand on s’arrêtait dans quelque ferme pour s’y reposer. Le navire anglais, qui emportait trois générations de rois, mit à la voile, accompagné de deux bâtiments de guerre français et s’éloigna du port sans être salué par aucun cri d’adieu : CharlesXétaitcalmeet silencieux, au milieu de sa famille qui pleurailen perdant de vue les côtes de France. L’Angleterre ne lui refusa pas l’hospitalité qu’elle lui avait déjà dounée à une autre époque : les augustes exilés descendirent d’abord dans le château de Lulworth, près de Plymouth, que leur avait offert avec empressement un riche gentleman, et ils ne quittèrent cette espèce de solitude que pour aller habiter le château d’Holyrood, à Edimbourg, cette ancienne résidence des Stuarts, que le roi d’Angleterre mettait à la disposition