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justice de celte ridicule assertion et poursuivirent avec acharnement ce comité directeur qu’on cherchait à faire passer pour un fantôme; l’avocat general cul la cruauté de dire, en désignant Bories : * Aucune puissance humaine ne saurait arracher sa lête à la vindicte publique! » Les quatre sergents, déclarés coupables d’attentat, par le jury, furent condamnés à mort. • Ne vous avais-je pas dit, s’écria Bories, que nous étions condamnés d’avance! » On les transféra ensemble à Bicélre, en attendant l’exécution. L’inlérét qui s’élait éveillé en faveur de ces jeunes gens, si nobles, si réservés, si dignes pendant leur procès, si fermes, si résignés, après leur condamnation, cet intérêt ne se borna pas à une sympathie inactive dans les hautes classes de la société : quelques personnes généreuses, des femmes surtout, se cotisèrent pour réunir une somme de cent mille francs, destinée à gagner les geôliers de Bicélre; mais les infâmes, à qui cet argent fut confié, se l’approprièrent au lieu de l’employer à l’évasion des prisonniers, et lorsqu’on se réjouissait déjà en les croyant sauvés, on apprit que l’échafaud était dressé sur la place de Grève. Le 21 septembre, à cinq heures du soir, les quatre sergents furent conduits au lieu du supplice : un silence de stupeur et de commisération avait accompagné leur passage; tous les yeux étaient pleins de larmes, tous les cœurs se serraient; on avait espéré que les charrettes du bourreau se rencontreraient avec le carrosse du roi et que Louis XVIII, selon la vieille tradition de la monarchie, ferait grâce. Mais le carrosse du roi avait évité celte rencontre, et les charrettes ne s’étaient pas hâté de le rejoindre. Jamais le sentiment public n'avait protesté davantage contre la peine de mort. Au pied de l’échafaud, les quatre amis se dirent adieu et s’embrassèrent en criant , comme Berton : Vire la liberté ! Un moment après, les quatre têtes se baisaient encore dans le même panier. C’étaient quatre nouveaux martyrs de la liberté, que la mémoire du peuple ne devait pas oublier et que leur mort avait absous aux yeux de l’humanité, quoiqu'ils fussent coupables aux yeux de la loi. Le soir même de cette exécution, qui avait rempli Paris d’une tristesse générale, il y eut bal aux Tuileries. Le sang de ces quatre victimes de la charbonnerie ne satisfaisait pas encore la sévérité du pouvoir: à peu de jours de là, l'échafaud se relevait pour le colonel Caron qui, de même que le général Berton, s’était laissé entraîner dans un piège de police. Caron, il est vrai, avait participé à tous les complots militaires qui se succédèrent depuis celui du 20 juin 1820, dans lequel il fut compromis, sans être arrêté ni condamné; il avait surtout coopéré activement à l’insurrection des départements de l’est, insurrection qui n’avait pas eu d'autres suites que la tentative de Béfort et celle de Colmar. Cependant, grâce à l’absence de charges suffisantes contre lui, Caron n’avait pas été mis en cause avec scs complices, qui attendaient leur jugement dans les prisons de Colmar. Il s’indignait d’être libre, lui chef et instigateur de la conspiration, tandis que les conspirateurs subalternes étaient entre les mains de la justice. Il eut la folle et courageuse pensée de les délivrer; il en parla d’abord à son ancien
compagnon d’armes, Roger, maître d’équitalion à Colmar; celui-ci Bt des ouvertures à quelques sous-officiers de la garnison, notamment à un nommé Tliiers, qui s’empressa d’aller tout révéler à son colonel. Le ministère fut averti des dispositions dans lesquelles était Caron , et il envoya l’ordre de les pousser aussi loin que possible, en ayant l’air de les seconder. C’était mettre la provocation à l’ordre du jour de l’armée. Plusieurs sous-officiers, du 6e régiment de chasseurs à cheval, acceptent cet ignoble rôle, sous la direction du maréchal des logis Tliiers, qui se met en rapport avec le pauvre Caron. Celui-ci, que Thiers avait fait venir à un rendez-vous dans la forêt de Brissac, hésite, refuse même de se jeter dans une entreprise dont il ne connaît pas les chances de réussite; mais on lui répond de la garnison de Colmar et de celle de Ncuf-Brisack; on lui promet le soulèvement en masse de tous les paysans; on lui montre un immense complot, prêt à faire sortir de terre une armée au nom de Napoléon IL II n’hésite plus : il donnera le signal de l’insurrection en Alsace. Trois jours après, le 20 juillet, & cinq heures du soir, un escadron de chasseurs de l'Ailier, commandé par ses sous-officiers, quitte la ville de Colmar et s’enfonce dans la forêt; là, Caron, cq uniforme de colonel de dragons, se fait reconnaître par les soldats, les harangue et s’exalte luimême en les entendant crier : Vive l'Empereur 1 II est bientôt rejoint par un escadron de chasseurs de la Charente , venu de Ncuf-Brisack , sous les ordres de ses sous-officiers. Roger prend avec Caron le commandement des prétendus insurgés. On se. dirige alors vers Mulhouse; mais, dans les villages qu’on traverso au galop, nul conjuré ne vient renforcer ce régiment que Caron et Roger ont l’air de conduire, et qui n’obéit qu’à ses sous-officiers. Enfin, après une marche de plusieurs heures, à travers les bois et les champs, on se précipite sur les deux victimes de ce guet-apens, on les terrasse, on les garrotte, et les chasseurs, qui les suivaient au cri de : Vive l'Empereur I les escortent maintenant au cri de : Vire le Itoil Caron et Roger , ramenés à Colmar et livrés à la justice militaire, furent renvoyés au conseil de guerre de Strasbourg, pour crime d’embauchage. « Quand j’ai lu dans un journal, dit le général Foy à la tribune, que Caron et Roger allaient être traduits comme embaucheurs devant un conseil de guerre, j’ai cru que le journalisle avait fait erreur et qu’on allait, au contraire, faire passer en conseil de guerre ceux qui avaient embauché Caron et Roger au cri de : Vive l’Empereur I » Le conseil de guerre ne condamna que Caron, qui fut exécuté dans les vingt-quatre heures, le I" octobre, pendant que la cour de cassation discutait encore son pourvoi. Des distributions de grades et d’argeut avaient récompensé Thiers et les autres sous-officiers, qui s’étaient déshonorés en exerçant le vil métier d’agents provocateurs.
Ce fut là le dernier épisode des conspirations militaires ; la charbonnerie en France ne résista pas à tant d’échecs successifs ; elle se désorganisa ou plutôt elle cessa d’exister, du moment qu’elle ne se propagea plus. Les affiliations avaient été une mode ; cette mode passa tout à coup, et personne alors ne son-
gea plus à se faire recevoir carbonaro. Les ventes s’étaient dispersées d’ellcsmêmes,et le comité directeur, qui avait failli paraître tout entier sur les bancs do la cour d’assises, fit si bien le mort, qu'on put croire qu’il n’avait jamais été qu'un rêve de la police; mais néanmoins, toutes les forces des sociétés secrètes se concentrèrent dans le parti libéral, et les meneurs cachés de ce parti renoncèrent aux moyens violents qui leur avaient mal réussi : ils changèrent donc de batteries et ne travaillèrent plus qu’à surexciter l'opinion, en la dirigeant dons la voie de leurs desseins. Il fut convenu, entre les chefs de la gauche, qu’ils ne conspireraient plus qu’à la tribune de la chambre des députés. Toutes les préoccupations politiques étaient tournées, en ce moment, du côté de la Grèco et de l’Espagne; ici, s’agitait la question delà liberté constitutionnelle; là, luttait héroïquement la sainte cause de l’indépendance nationale. La presse avait merveilleusement secondé l’intérét qui s’attachait aux destinées de ces deux pays : elle demandait A grands cris que la France vint en aide à l’insurrection grecque, et qu’elle respectât ou fit respecter la révolution d’Espagne. Cette révolution ne s’était pas bornée au rétablissement de la constitution de(18l2 ; elle avait vu bientôt ses ennemis se rallier autour du roi Ferdinand VII, et préparer ouvertement le retour de la monarchie absolue. Pendant que la Catalogne, la Biscaie et la Navarre étaient mises à feu et à sang par les guérillas royalistes de l’armée do la Foi, tandis que le trappiste Antonio Maramon, le curé Meriuo et le général Qucsada, véritables chefs de brigands, combattaient au nom du roi absolu l'armée constitutionnelle du général Mina, Ferdinand VII, dans son palais de Madrid, se voyait sans cesse ballotté entre les modérés et les exaltés, entre Morillo et Riego. La noblesse, le clergé et les moines protestaient, en déclarant que le roi n’était pas libre. Un gouvernement provisoire venait de s’établir à la Seo-d’Urgel, lorsque cette ville eut été prise d’assaut par le Trappiste, qui marchait au combat, le fouet dans une main, le crucifix dans l’autre : celte régence, formée du marquis de Mataflorida, du baron d’Erolès et de l’archevêque de Tarragone, encourageait Ferdinand à briser le joug de la constitution et à se déclarer roi absolu. Mais Ferdinand Vil faillit payer cher sa mauvaise foi, quand il voulut sortir de Madrid, sous la protection de sa garde, cl qu’il se vit retenu comme prisonnier dans son palais : il y fut assiégé par le peuple pendant la nuit du 7 juillet, et il eût été massacré avec ses malheureux défenseurs, si Morillo et Riego, un moment unis pour sauver la constitution, ne s’étaient interposés entre le roi vaincu et le peuple vainqueur. Le sang de plusieurs centaines de soldats royalistes tacha cette capitulation, après laquelle Ferdinand, devenu suspect à juste litre, n’eut plus même l’auloritc du veto royal. La faction des exallados l’emportait : Morillo cl les ministres envoyèrent leur démission et cédèrent la place à un ministère moins modéré. La popularité de Riego s'augmentait de toute celle que son rival Morillo avait perdue; la démocratie se répandait dans le gouvernement constitutionnel, et les cortès, après avoir été comme subjuguées par le grand caractère et la puissante éloquence d'Agoslino Arguellès, so
laissaient entraîner par lo torrent des clubs. La révolution espagnole commençait à se calquer sur la révolution française de 89, et elle en était arrivée à peu prés, dans son imitation un peu trop servile, aux événements qui suivirent le <0 août 1792. Ferdinand VH n'était pas encore accusé devant les cariés, mais son frère don Carlos, jugé par contumace, avait été condamné è dix ans de galères; on n’avait pas encore décrété la loi des suspects ni créé de tribunal révolutionnaire, mais le cri de vive le roi remplaçait seul celui de vive le roi absolu; on ne criait même plus vice le roi constitutionnel, et dans les rues de Madrid rctenlissaitraffreusc chanson du Tragala. On pouvait attribuer en partie les progrès de l’esprit révolutionnaire en Espagne, surtout dans la population de Madrid , à la présence d’uno multitude de carbonari français et italiens qui s’y étaient réfugiés comme dans une nouvelle patrie. Le parti de Pabsolulismo était donc forcé de se taire et de rester immobile ; ce parti n’avait pas tenté dans les provinces du nord une bien longue résistance. Mina, qui avait appris è faire la guerre de partisans, en lo faisant contre les Français dans les guerres de l’Empire; eut bientôt dispersé et anéanti les bandes de l'armée de la Foi; la régence de la Seo-d’Urgcl se retira de ville en ville devant cct infatigable et terrible général, jusqu’à cequePuycerda, son dernier refuge, lui efit été enlevé. Cette armée de la Foi, que les royalistes de France avaient soudoyée et que le gouvernement français ne rougissait pas de pourvoir d’armes et de munitions, trouva un asile hors des frontières d'Espagne, et ses chefs fanatiques attendirent pour reparaître en Catalogne et en Navarre que l’armée inobservation des Bourbons se fût changée en armée d’invasion et d’intervention, il n’y avait plus- ni fièvre jaune à Barcelone, ni cordon sanitaire nu pied des Pyrénées; il y avait: ici, la révolution en effervescence, lé, l'ordre constitutionnel en régulier exercice; d'uu côté, la Sainte-Alliance des rois, de l’autre, celle des peuples.
L’issue de la révolution d’Espagne ne pouvait plus être douteuse : tous les rois de l’Europe l’avaient condamnée, et Louis XVIII était plus intéressé que ses alliés à la comprimer et à la faire disparaître; car elle offrait é la France un dangereux exemple que lo voisinage des deux étals rendait communicatif. Ce fut donc seulement pour aviser aux meilleurs moyens d’exécution, que le congrès de Vérone avait été fixé au 22 octobre. Avant la réunion des plénipotentiaires dans celte ville, ils allèrent, pour ainsi dire prendre le mot d’urdre, de la Sainte-Alliance à Vienne, où l’empereur d’Autriche avait prié scs alliés, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, de se rendre également. Dans ces conférences préliminaires, où le prince de Meltcrnich sut conserver son initiative et sa prépondérance, on décida d’avance tout ce qui fut discuté à Vérone et tout ce qui sembla le résultat du congrès: il fut convenu que la Sainte- Alliance garderait encore la neutralité vis-à-vis de la Grèce, mais qu’elle rétablirait la royauté absolue en Espagne. La France était représentée au congrès par son ministre des affaires étrangères, Mathieu de Montmorency, et par son ambassadeur à Londres, le vicomte de Chateaubriand : celui-ci, qui subor-
donnait toujours In politique aux boutades de son cœur et de son imagination, s’était fait l’avocat passionné delà Grèce, qu’il voulait placer toute sanglante dans les bras de la chrétienté; mais il n’avait pas d’entrailles pour la révolution d’Espagne, qu’il condamnait à périr. Mathieu de Montmorency, qui n’était ministre que pour faire les affaires de la Congrégation, partageait son horreur pour les révolutionnaires espagnols, mais ne sentait que de l’indifférence à l’égard des patriotes grecs, qui étaient pour lui des schismatiques. Metternich, froid cl inflexible exécuteur des principes du traité de la Sainte- Alliance, réduisit à néant le poétique manifeste de Chateaubriand sur la nécessité d’intervenir en Grèce pour constituer l'indépendance de cette noble nation : il fit observer que ce serait une inconséquence de protéger le carbonarisme dans la Grèce, lorsque l’Europe allait l’extirper dans l'Espagne et le Portugal. La question grecque expira devant celte logique et sévère objection. Quant à la question espagnole, elle était plus difficile à résoudre; les souverains cl leurs plénipotentiaires voulaient coaliser leurs armées et traverser la France pour pénétrer en Espagne; mais Mathieu do Montmorency repoussa cette nouvelle coalition dont la France aurait pu souffrir autant que de la première, et il se porta fort, au nom de Louis XVIII, que l'armée française ferait à elle seule ce que les armées étrangères n’auraient pas fait sans danger pour le repos de l’Europe. L’offre du roi de France fut acceptée, et on le laissa maître de choisir le temps et la forme de l’intervention qu’il s’engageait ô faire triompher en Espagne. Ces conventions étaient acceptées de part et d’autre, lorsque lord Wellington, qui devait représenter l’Angleterre, vint rejoindre à Vienne les plénipotentiaires. La •politique anglaise n’avait pas changé avec le ministère, et quoique Canning eût remplacé Castlereagh, qui s’était coupé la gorge dans un accès de spleen , l’Angleterre resta indifférente et passive dans une question qui ne touchait pas directement à ses intérêts : elle refusa toutefois de s’associer de fait ou d’intention ù toute espèce d’entreprise offensive contre l’Espagne. Il n’y avait plus rien à délibérer, quand on partit pour Vérone, où le congrès s’ouvrit au jour préfix. Les souverains et leurs plénipotentiaires étaient venus tenir une espèce de cour plénière dans cette ville déserte et morte qu’une population passagère de cinquante mille étrangers avait animée tout à coup. La présence de l’impératrice d’Autriche, de la reine de Sardaigne, de l’archiduchesse Marie-Louise, de la grande-duchesse de Toscane, et d’une foule de princesses russes, allemandes et italiennes, prouvait assez que le congrès n’existait plus que de nom : scs séances se trainaient en conversations insignifiantes et générales, dans lesquelles on examinait la situation de l’Europe, toujours au point de vue de la Sainte-Alliance. Mais la grande affaire pour tout le monde, c’étaient les fêtes qui se succédaient et qui rivalisaient d’étiquette, de luxe et de magnificence. Chaque jour nouvelles cavalcades, nouveaux banquets, nouveaux bals; Vérone retentissait jour et nuit du fracas des équipages et des cortèges militaires; tous les palais, tous les hôtels avaient été loués à prix d’or; les cuisiuiers. les chan-
leurs, les comédiens, les femmes galantes, se donnaient beaucoup de mouvement pour distraire et pour charmer ce tourbillon de diplomates, de courtisans et de grands personnages ennuyés. Les usuriers et les banquiers ne perdirent pas leur voyage : les uns négocièrent des emprunts, les autres placèrent leur argent à beaux intérêts : Ouvrard acheta en blanc-seing le litre de munitionnairc de l’armée d'intervention en Espagne; Rolschild fonda la prospérité de sa famille et se créa un nom financier. Le congrès se prolongea jusqu’au 12 décembre; mais, dès le 30 novembre, Mathieu de Montmorency était de retour à Paris, où Villèle, en son absence, présidait le conseil. Villclc ne redescendit pas volontiers au rang de simple ministre, et il voulut, en rendant au ministre des affaires étrangères le portefeuille qu’il avait pris par intérim, conserver dans le conseil une autorité de direction que son noble collègue ne lui céda pas. Mathieu de Montmorency, que le roi avait nommé duc à son arrivée de Vérone, s’exagérait l’importance du rôle polilique qu’il venait de jouer au congrès : il pensait qu’il avait sauvé la France d’une seconde invasion, en obtenant des puissances qu’elles s’en remettraient à la sagesse du roi pour intervenir en Espagne; il jugeait que celte intervention devait être immédiate et que le roi ne pouvait trop se hâter de délivrer son cousin Ferdinand VU, qui avait à craindre le sort de Louis XVI; il proposait donc de sommer les Cortès, au nom de la Sainte-Alliance, d’avoir & rentrer dans les limites du vrai gouvernement constitutionnel, en les menaçant d’appuyer celle sommation par les armes. Villèle, au contraire, espérait encore que la guerre n’aurait pas lieu : il regardait comme imprudent, d’ailleurs, de la déclarer à son de trompe et de laisser ainsi aux passions une latitude de plusieurs mois pour s’agiter et s’exalter. Il avait, en outre, fait conseiller secrètement aux membres influents des Cortès de faire une concession aux souverains de l’Europe, en remaniant la Constitution espagnole sur le modèle de la Charte française et en replaçant Ferdinand à la tête de son gouvernement. Leduc de Montmorency était opiniâtre par caractère; il s’estimait engagé de parole à suivre la ligne de conduite que lui traçait la Congrégation : il persista, il insista pour que la question fût tranchée promptement et irrévocablement vis-à-vis de la révolution d’Espagne. Villèle n’avait pas eu de peine à faire adopter en conseil des ministres le parti de la temporisation : Louis XVIII était toujours d’avis de dissimuler le plus longtemps possible. Sur ces entrefaites, les empereurs de Russie et d’Autriche et le roi de Prusse rompirent la glace, en ordonnant à leurs chargés d’affaires de quitter Madrid et en cessant toute relation diplomatique avec le gouvernement constitutionnel d’Espagne. Louis XVIII, malgré les vives et pressantes sollicitations du duc de Montmorency, ne rappela point son ambassadeur. On connaissait pourtant les résolutions de la Sainte-Alliance; on savait que la France s’était réservée d’intervenir seule, et déjà elle avait commencé ses préparatifs de guerre. Le ministère anglais était instruit de tout; il n’avait pas protesté contre les décisions du congrès; il avait seulement demandé à rester neutre : t. vi. t3
tout à coup il se ravisa, et, le 17 décembre, lord Wellington adressait une note oniciclle au cabinet français pour offrir la médiation du roi d'Angleterre entre le roi de France elle gouvernement des Cortès. Le due de Montmorency ne vit dans cetto offre que de nouveaux retards à l'expédition d’Espagne; il obtint du roi qu’on n’accepterait pas la médiation de l'Angleterre; aussitôt il chargea l'ambassadeur de France à Madrid de donner connaissance des dispositions de son gouvernement au gouvernement espagnol : « Vous lui direz que le gouvernement du roi est intimement uni avec ses alliés dans la ferme volonté de repousser par tous les moyens les principes et les mouvements révolutionnaires. > Celle dépêche, dans laquelle le ministre s’autorisait de la loyauté française pour avertir ofllcieusement les Cortès, équivalait ù une déclaralion de guerre. Deux jours après, Mathieu de Montmorency fut surpris et indigné d’apprendre que le gouvernement français tenait un autre langage que le sien, par l'organe de Villéle, qui correspondait secrètement avec l’ambassadeur : il remit sa démission au roi, qui ne lui sacrifia pas Villèle, comme il l’espérait, et qui lui donna pour successeur son acolyte au congrès de Vienne, Chateaubriand. Ce dernier n’était pas moins hostile que Mathieu de Montmorency è la Révolution espagnole; mais il promettait d’élre plus docile è la volonté de Villéle, devenu chef du cabinet. La retraite du duc de Montmorency n'annonçait pas, ainsi qu'on l’imagina, un changement de politique; c’était seulement la ruse et la dissimulation qui l’emportaient sur la franchise et la loyauté.
L’ambassadeur de France avait communiqué au ministère espagnol les instructions qu’il avait reçues deux jours avant la démission du duc de Montmorency; le ministre des affaires étrangères d’Espagne, San Miguel, répondit à celte note avec autant de modération que de fierté : il reprochait au gouvernement français d’avoir protégé les rebelles do l’armée de la Foi, encouragé les espérances de ces fanatiques et soufflé le feu de la discorde en Espagne; il protestait énergiquement, au nom du droit des gens, contre le prétendu droit d'intervention que s’arrogeaient les puissances européennes. Le ministère anglais renouvela l’offre de médiation que Mathieu de Montmorency avait repoussée; Villéle ne l’accepta pas davantage, mais il la laissa en suspens ; il évitait de se prononcer : on armait toujours, et il y avait toujours un ambassadeur de France à Madrid. Celte apparence d’hésitation donnait quelque confiance aux amis de la paix. On répandait le bruit que l'Angleterre s’opposait è cette guerre injuste, périlleuse pour le repos de l’Europe. Enfin, le 28 janvier, eut lieu l’ouverture des Chambres. Le renouvellement annuel du cinquième des 'députés avaitété favorable à la droite et fatal à la gauche, qui vit scs rangs s’éclaircir, et qui regretta surtout un de scs plus véhéments orateurs, Benjamin Constant. La majorité s’éluil accrue, au contraire, et avec elle l’audace du parti ultra. Le ministère avait pu juger, dans les premiers dîners de la réunion Piet, du concours aveugle qu’on prêterait à ses actes et de la confiance qu’on lui accordait, il n’existait pas même de nuages de
rancune et d’ambition entre Villèlc et ses anciens soldats d’opposition royaliste. Villèle trouva le moment opportun pour déclarer la guerre à l’Espagne dans le discours du trône : « L’aveuglement avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid, laisse peu d’espoir de conserver la paix. J'ai ordonné le rappel de mon ministre : cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher, en invoquant le Dieu do saint Louis, pour conserver le trône d’Espagne à un petit-llls d’Henri IV, préserver ce beau pays de sa ruine et le réconcilier avec l’Europe. » On ne s’attendait pas à une décision si prompte et si éclatante, qui produisit une émotion profonde ù la Bourse. Le commerce reçut le contre-coup de cette panique, et de nombreuses faillites répondirent au discours de la couronne. Les libéraux étaient indignés et consternés à la fois ; car, une fois la révolution étouffée en Espagne, l’esprit révolutionnaire serait partout comprimé en Europe; les royalistes, en revanche, étaient fiers et joyeux, car le principe de la légitimité et du pouvoir absolu allait être proclamé sur tes débris d’une constitution. La discussion de l’Adresse au roi mit en présence les deux partis, avec leurs craintes et leurs espérances, dans la chambre des pairs et dans celle des députés. La guerre fut saluée de cris de triomphe par ta majorité; loutamendemcnl pacifique, accueilli avec dédain, fut rejeté avec indifférence. Dinsla pensée de quelquesuns, cette guerre contre l'Espagne constitutionnelle impliquait le rétablissement du pouvoir absolu en France; dans la pensée des autres, celte guerre s’entourait d’un caractère d’autant plus odieux, qu’elle semblait destinée à renouveler l’invasion de 1815 contre la France. A la chambre des pairs, Mole, de Broglie, de S 'gur, de Baranle, D aru, Pasquier lui-même, accusèrent d'imprudence le ministère, qui ne craignait pas de donner le signal de la guerre; on entendit avec étonnement Talleyrand désapprouver la politique du ministère, s’exposant à déplaire au roi, dit-il, comme il avait déplu à l’Empereur en lui dévoilant l'avenir. A la chambre des députés, la discussion fut plus vive : l’Adresse rédigée par le fougueux Hyde de Neuville était un morceau de royalisme presque lyrique; l’admiration et les trépignements du centre droit lui servirent d’escorte et de sauvegarde; mais les orateurs de la gauche ne laissèrent pas respirer le ministère et le harcelèrent avec tant de vigueur, que Villèlc, serré de près par les arguments invincibles de scs adversaires, Doit par se réfugier derrière celte incroyable excuse : * Nous sommes dans l'alternative d’attaquer la révolution espagnole aux Pyrénées, ou d’aller la défendre sur le Rhin. » C’était se montrer contraint et forcé par 1a Sainte-Alliance; c’était motiver l’intervention par une lâcheté: « Je demande, s’écria le général Foy, qui s’était fait l’orateur de l’honneur national, que la Chambre prie le roi d’aviser à ce que jamais, par les chances de la guerre ou sous prétexte d’alliance ou de secours, les troupes étrangères n’entrent sur notre territoire. • Les ultra-royalistes ne se tinrent pas pour moins satisfaits du lâche motif que le ministère avait donné â cctlc guerre odieuse :
« C’est pour nous-mêmes, dit Kcrgolay, c’est pour notre propre sûreté, qne nous ferons la guerre en Espagne. » « — Ainsi, répondit le général Sébasllani, vous allez y conquérir le pouvoir absolu pour le rapporter en France! » La guerre fut volée avec l’Adresse au roi, par deux cent deux voix contre quatrevingt-treize. « La guerre actuelle, avait dit tristement le général Foy, est placée hors de nous, hors de notre portée : l'impulsion est venue du dehors; cette colère n’est pas française, elle est l’écho de la colère des Prussiens et des Cosaques. Nous ne sommes pas seuls à allumer l’incendie ; qui peut nous dire si nous serons jamais les maîtres de l’éteindre? »
Cependant on conservait encore quelque espoir de détourner cet incendie : les crédits extraordinaires pour commencer la guerre n’étaient pas volés, et le ministère avait rencontré, dans la discussion de l’Adresse, une assez rude résistance, pour en attendre une plus terrible encore dans la discussion du crédit de cent millions qu’il demandait. Chateaubriand se chargea de soutenir à lui seul tout le poids de la responsabilité ministérielle : sa faconde brillantéc et sentimentale devait s’élever au genre pindarique dans un sujet qui allait à ses fantaisies de poète; il s’élait épris d’une sorte d’enthousiasme épique pour la guerre d’Espagne. La gauche, qui voyait les choses moins poétiquement, avait résolu de faire un appel énergique au pays, en lui dénonçant l’iniquité et les périls de cette guerre que l’opinion condamnait. Le général Foy, dont la voix éloquente avait un écho profond dans la nation, se lit l’accusateur public d’une guerre que la Sainte-Alliance imposait à la France, et que la France eût voulu retourner contre la Sainte-Alliance ellemême : • Vieux soldat, dit-il avec une douloureuse émotion, je ne puis me défendre de faire des vœux pour l’honneur de nos armes, alors même que l’emploi de nos armes est désavoué par le sentiment nalional ; citoyen , je pleurerai sur une guerre de parti; sur une guerre où sont forcés de mentir à leur destinée mes anciens compagnons de guerre et cette noble et jeune génération qui, nourrie dans l'amour de la liberté, était si digne de combattre un jour les véritables ennemis de la France. » Les libéraux et les doctrinaires unirent leurs efforts pour attaquer la guerre d’Espagne dans son principe et dans ses conséquences : * La pensée de cette guerre, dit Royer- Collard, appartient exclusivement à un parti qui, n’ayant jamais compris la Restauration que comme un châtiment, s’est constamment appliqué à la faire tourner à l'humiliation de la France. » Bignon protesta plus hautement encore : « Je vole, dit-il d’un ton solennel, contre une guerre qui est un opprobre pour la F rance, par cela seul qu’elle lui est commandée par une influence étrangère. » Mais Chateaubriand, qui, cette fois du moins puisait son éloquence dans une ardente conviction, ne se contenta pas do justifier la guerre d'Espagne ; il la glorifia comme une imposante démonstration de force, de sagesse et de justice : « La France, dit-il, ne déclare point la guerre à des institutions ; ce sont ces institutions qui lui font la guerre ; c’est sa vieille ennemie, qui, sous le manteau espagnol, la provoque; c’est la Révolution qui
s'attachant aux pas des Bourbons cherche une seconde victime. • II n’eut pas honle de faire valoir, comme un des heureux résultats de celle guerre, l’avantage de créer une armée française et de reprendre le rang militaire que la France occupait parmi les nations : « Le roi a remis la garde du drapeau blanc, avec une généreuse confiance, à des capitaines qui ont fait triompher d’autres couleurs. Eli bien ! ils lui rapprendront le chemin de la victoire : il n’a jamais oublié celui de l’honneur! » Ces phrases pompeuses, que gonflait un souffle de patriotisme, avaient électrisé la majorité qui éclata en bravos et en applaudissements; les députés ministériels, emportés par un enthousiasme royaliste, s’élancèrent en masse vers la tribune pour féliciter l’orateur et s’associer à son éclatant triomphe. La guerre d’Espagne devenait désormais une arche sainte que l’opposition ne toucherait plus sans être foudroyée. Manuel, avec sa parole nette et grave, avec son accent calme et doux, avec son geste sobre et mesuré, osait descendre dans la lice pour répliquer b Chateaubriand. Il n’eut pas de peine à mettre à nu la faiblesse des arguments que son adversaire avait enveloppés d’images et de fleurs de rélhoriquc; il souda le vide de ces doctrines de sentimentalité monarchique, au fond desquelles on ne trouvait que mensongeet chimère. Il aborda franchement, carrément, la question de la guerre coupable, impolitique, folle, qu’on voulait entreprendre pour venir au secours de Ferdinand VII et pour rétablir son atroce gouvernement de roi absolu; il flétrit, il condamna le système de l’intervention qui avait perdu la cause des Stuarls, au lieu de la protéger, et qui, en essayant de sauver Louis XVI, l’avait conduit à l’échafaud. Un sourd murmure de colère grondait dans l’Assemblée; la majorité subissait pourtant, malgré elle, l’invincible ascendant de cette dialectique puissante, de cette austère impartialité, decelte haute raison. En dépit de quelques cris à l 'ordre, mêlés à des injures et à des menaces, Manuel continua : « Ai-je besoin de dire que le moment où les dangers de la famille royale en France sont devenus plus graves, c’est lorsque la France, la France révolutionnaire, a senti qu’elle avait besoin de se défendre par une énergie toute nouvelle... » Aces mots, un effroyable tumulte étouffe la voix de l’orateur, que l’on rappelle à l’ordre :
« C’est l’apologie du régicide ! » s’écrie-t-on à droite. « Laissez achever la phrase! » crie-t-on à gauche. Le président Bavez ne peut se faire entendre : il invite Manuel à expliquer, à compléter sa pensée. La gauche reste indécise; la droite redouble de violence. Enfin, un moment de silence permet à Manuel de recommencer sa phrase sans y rien changer, mais en y ajoutant quelques mots qui n’en atténuent ni le sens ni l’effet : « Ai-je besoin de dire que le moment où les dangers de la famille royale sont devenus les plus graves, c’est lorsque la France, la France révolulionnaire a senti qu’elle avait besoin de se défendre, par une forme nouvelle, par une énergie toute nouvelle! • Il est interrompu comme la première fois par des clameurs plus furieuses encore : « A bas le régicide ! A la porte ! Ne le laissez plus souiller la tribune ! Faisons justice de pareils blasphèmes! Il a déshonoré la Chambre!
Nous ne voulons pins l’entendre ! • La gauche, qui n’approuve pas tout entière l’imprudent discours de Manuel, n'essaie pas de le défendre ni meme de l’excuser; elle se borne à demander qu’on donne à l’orateur le temps de se faire mieux comprendre; mais la droite a pris le parti de ne rien écouter. Le président suspend la séance pendant une heure. A la reprise de la séance, Manuel se présente à la tribune. Le tumulte recommence et l'empêche de parler : « La phrase est d’une horrible clarté, s’écrie Hydo do Neuville : il faut venger la France ! • Le marquis de La Case demande que la Chambre se constitue en tribunal et juge l'apologiste du régicide: «Oui, oui, reprend Dmlon, il faut juger l’iudignitc! » Forbin deslssarts se précipite à la tribune et réclame l’expulsion de Manuel. * Nommons unn commission pour punir le factieux! » répétait-on de tous côtés. Le président refusa cependant de mettre aux voix la proposition de Forbin des Issarts et leva la séance. Le lendemain, le marquis de La Bourdounaio renouvela dans les bureaux la motion de Forbin des Issarts et la développa ensuite à la tribune : « Qu'il cesse d’étre député ; qu’il jouisse i ce prix pour la dernière fois de l’inviolabilité que ce titre lui assure, et que votre décision reste à jamais déposée dans vos archives, comme un monument élevé pour prévenir le retour de pareils attentats! • Manuel, toujours calme et gravo au milieu des murmures et des vociférations, vint à son tour établir et constater avec dignité quo la mesure proposée contre lui serait « un acte de tyrannie sans prétexte, sans excuse comme sans justice. * Il ht une profession do fol ferme et hardie, dans laquelle il ne craignit pas de reconnaître les bienfaits immenses de la Révolution : « Envoyé à cette tribune pour y défendre les intérêts do mon pays, j’ai dû remplir ce devoir sacré et je déclare que, si je continue à y paraître, je n’y montrerai ni moins de franchise, ni moins de dévouement. ■ Ce n’était pas là un langage propre à désarmer ses accusateurs. La proposition fut donc prise en considération dans la séance'du 3 mars, où on la discuta; touto la gauche s’efforça, en la combattant, d’amener les royalistes à un vote de conciliation : Éieiinc frappa de réprobation le jugement elles juges de Louis XVI; le marquis de Sninte-Aulairc avoua que la phrase de Mjnuel offrait un sens fâcheux qui était loin de la pensée de l’orateur; Royer-Collard, Stanislas de Girardin, le général Sébastiani, Trippier, s’attachèrent à démontrer l’illégalité de l’expulsion d'un député : * Le principe d’exclusion une fois admis, dit Foy, qui empêchera de l'étendre sur vingt, trente députés, et mémo de l’appliquer aussi à la chambre des pairs? » La majorité se fût peut-être relâché de ses rigueurs, si Manuel n’étnit venu encore la braver: «Je déclare, dit-il, que je ne reconnais à personne le droit de m’accuser ni de mo juger. » Il ajouta fièrement : « de sais que dès que la résistance est un droit, elle est aussi un devoir. Arrivé dans celto Chambre par la volonté de ceux q ti avaient le droit de m'y envoyer, je ne dois en sortir que par la violence do ceux qui n’ont pas le droit de m’en exclure; et si cette résolution de ma part doit appeler sur ma tète les plus graves dangers, je media quo le champ
de bataille a été quelquefois fécondé par un sang généreux. » So défendra ainsi, c’élail se déclarer condamné. L’exclusion fut prononcéo presque aussitôt. Manuel, banni delà Chambre, trouva, en sortant, une foule exaltée qui l'attendait pour le ramener en triomphe à son domicile. Cette fouie stationna devant la maison qu’il habitait et til en tendre des acclamations jusqu'au milieu de la nuit : il n’y eut aucun désordre, quoique la gendarmerie fût envoyée sur le théâtre de celte ovation populaire, pour maintenir l’ordre. L’expulsion de Manuel avait produit une vive agitation dans Paris; les sociétés secrétes eurent l’idée de s’en servir au profit de leurs anciens complots; mais elles ne trouvèrent plus d’appui parmi les chefs du parti libéral. On avait résolu de n’employer que des armes légales. Le lendemain, Manuel reparutsur son banc. Le président l’inviteà se retirer : «Monsieur le président, répond Manuel, j’ai annoncé que je ne céderais qu’à la violence.» Ravez lève la séance, et va prendre les mesures nécessaires pour faire exécuter lo vote de la veille. La gauche demeure immobile autour de Manuel, pendant la suspension de la séance. Le président fait signifier par huissier au député exclu l’ordre de sortir : Manuel n’obéit pas. Tout à coup, Ravez entre dans la salle, suivi de quelques gardes nationaux: ■ De la garde nationale pourexéculerun pareil ordre! » s’écrie le général La Fayette indigné. Mais le sergent Mercier, qui commandait ces gardes nationaux, n’exécutera pas l’ordre du président et il refuse de porter la main sur un député. La gaucho applaudit à cetlo honorable désobéissance. Mais on a fait appeler des gendarmes ; un colonel de gendarmerie, le vicomte de Foucauld, ne balance pas, comme militaire, à faire exécuter l’ordre que le sergent Mercier s’est permis de récuser comme citoyen: «Gendarmes, empoignez M. Manuel! dit le vicomte de Foucauld. — Cela me suffit, Monsieur, s’écrie Manuel en se levant : je suis prit à vous suivre. » Mais ses voisins voulaient le défendre ou le retenir encore; deux gendarmes le saisirent au collet et l’emmenèrent : « Emmenez-noas aussi ! criaient les principaux députés de la gauche, nous sommes tous Manuel! » La séance est reprise, mais la gauche a suivi Manuel qu’elle escorte avec respect. Une protestation est rédigée le jour mémo et signée par soixantetrois députés qui déclarent que l’exclusion de leur collègue « n’est que le prélude du système qui conduit la France à entreprendre une guerre injuste au dehors, pour consommer au dedans la contre-révolution cl pour ouvrir le territoire fronçais n l’occupation étrangère.» Cette protestation solennelle, déposée sur le bureau du président, n’eut pas d’autre suite que la rclraito volontaire des députés qui l’avaient signée et qui laissèrent le champ libre à la majorité ultra-royaliste. La délibération sur la guerre d’Espagne s'arrêta d’elle-même, et le crédit de cent millions fut voté presqueà l'unanimité, avec un autre crédit de trois millions applicables à des pensions héréditaires destinées aux bons serviteurs du roi. Tant de dévouement ministériel et royaliste avait besoin de récompense. L’acte arbitraire, dont Manuel avait été viçLime, émut profondément l’opinion libérale en France; on en lit responsable la
royauté, quoique le ministère se fût abstenu vis-à-vis de la proposition de La Bourdonnaie; mais il se prononça, en ordonnant que le sergent Mercier serait rayé sur les contrôles de la garde nationale; l’opposition ouvrit une souscription pour offrir un fusil d'honneur au sergent Mercier, tandis qu’elle décernait au vicomte de Foueauld le surnom A'empoigneur. Quant à Manuel, blessé au coeur par l’outrage qu’il avait reçu, il avait dit adieu à la vie politique et s’élait condamné lui-incme au repos, que réclamait d’ailleurs sa santé délabrée. Il mourut, quatre ans après, les yeux fixés tristement sur l’avenir de la France.
La guerre pouvait donc commencer en Espagne. Le duc d’Angouléme, nommé généralissime de l’expédition, partit de Paris, le 15 mars, pour se rendre à l'armée des Pyrénées : il avait sous ses ordres deux maréchaux de l’Empire, Monccy,duc de Conégliano, et Oudinot, duc de Rcggio; plusieurs divisions étaient confiées à des généraux qui avaient fait leur apprentissage à l’ccole de l’Empereur : Molitor, Pamphile Lacroix, Curial ; mais la plupart des généraux, tels que Canucl, Donnadicu, de Bourdesoulle, de Bourmont, de Damas, ne s’étaient encore distingués que par des services rendus à la Restauration. L’armée se divisait en quatre corps, de force inégale : le plus considérable était le quatrième, dit armée des Pyrénées-Orientales, qui devait agir en Catalogne contre Mina : il avait à sa tète le duc de Conégliano; le duc de Reggio commandait le premier corps ou la réserve, qui se composait de la garde royale et qui ne devait pas se séparer du duc d’Angoulémc; le général Molitor avait le commandement en chef du deuxième corps, et celui du troisième, le plus faible de tous, était laissé au prince de Hohenlohe. La faveur spéciale accordée au général Molitor excita la jalousie de ses compagnons d’armes, qui avaient plus de titres que lui à celte suprématie militaire. Le maréchal de Bellune, ministre de la guerre, nommé major-général de l’armée des Pyrénées, ne parut à Bayonne et au camp de la Bidassoa, que pour voir par ses yeux l’insuflisance des approvisionnements de vivres et de fourrages. On avait cru, un moment, que Savary, duc de Rovigo, aurait un commandement supérieur, en sa qualité de courtisan assidu de la comtesse du Cayla ; mais la faveur dont il jouissait déjà aux Tuileries, ne dura qu’un instant: on représenta au roi que Savary avait contribué à faire fusiller le duc d’Enghien ; le roi le repoussa dès lors avec horreur. Cette armée de cent mille hommes, réunie depuis deux mois sur la frontière d’Espagne, était activement travaillée par les émissaires des carbonari français, qui s’étaient mis à la solde de la Révolution espagnole : les proclamations républicaines, les admonitions libérales, plcuvaient toutes les nuits dans le camp; le drapeau tricolore flottait sur les cimes des montagnes, et de l’autre côté de la Bidassoa, on entendait sans cesse retentir le chant national delà Marseillaise. L’armée ne répondait pas encore à ces séductions quotidiennes ; mais elle était évidemment inquiète, et le carbonarisme se propageait parmi les officiers. Il y avait même un complot, dans lequel trempaient plusieurs chefs de corps,
et le général Guilleminot, lui-même, chef de l’état-major du généralissime, avait eu l’air de prêter l’oreille à des ouvertures de conspiralion impérialiste. C’est qu’un quarlier-général de conspirateurs élait venu s’établir à Irun, presque en face de l’armée française. Ces conspirateurs n’étaient autres que les officiers et sous-officiers qui, compromis plus ou moins gravement dans les écliauffourées bonaparlisles ou républicaines de Paris, de Marseille, de Béfort, de Strasbourg, de Grenoble, de Thouars et de Saumur, avaient eu le bonheur de sortir de France et s’étaient réfugiés naturellement dans le seul pays d'Europe où la Révolution suivait son cours et faisait appel à tous les révolutionnaires. On remarquait, parmi ces émigrés de l’insurrection, le capitaine Nantit, chef de la conspiralion du 20 août 1820; le sons-lieutenant Delon et le chirurgien Grandmcsnil, complices du général Bcrton ; le commandant Gauchais, le lieutenant Armand Carrel, le capitaine Tcssié de Lamothe, Cossin de Nantes, Frédéric Degeorgc, Thomas, Gauja, et quelques autres qui avaient figuré dans les procès politiques, tous fils de l’Empire, tous impatients de détrôner les Bourbons, tous dévoués à ce qu’on nommait la cause de la liberté, sans être bien d’accord sur celte cause-là. L’organisateur suprême de cette contre-armée française était le général Lallemand, qui, avec l’aide des colonels Charles Caron et Fabvier, avait pu former quelques compagnies d’infanterie, espèces de corps francs qu’on voyait combattre sous le drapeau tricolore les bandes de l’armée de la Foi. Ces jeunes fanatiques ne désespéraient pas d’embaucher l'armée des Pyrénées tout entière. Ils avaient des intelligences dans tous les régiments de celle armée, et ils savaient que, par une inexplicable négligence, qu'on peut imputer à la trahison, les vivres n’étaient pas même préparés pour deux jours de campagne; mais au dernier moment, le duc d'Angoulèmc s’aperçut qu’on avait oublié de pourvoir à la subsistance des hommes et des chevaux. Le ministre de la guerre se trouvait par bonheur à Bayonne ; le banquier Ouvrard s’y trouvait aussi, comme par hasard. : ce banquier n’était que trop connu pour avoir négocié l’emprunt de la Régence d’Urgel; malgré ces tristes antécédcnls, il obtint le litre et les pouvoirs de munitionnaire général, à des conditions ruineuses pour l’État, et dans l’espace de vingt-quatre heures, comme s’il élait disposé d’avance à remplir le rôle qu’il acheta, dit-on, à beaux deniers comptant, il put approvisionner l’armée et répondre de la fourniture des vivres et des fourrages. Ce fut là le triomphe du pot-de-vin, et le scandale, que les fournisseurs des armées de la République et de l’Empire avaient donné tant de fois, était déjà dépassé du premier coup. Cependant les subsistances de l’armée étant assurées, le duc d’Angoulème, à qui l’on représenta que le soldat au bivouac subissait l’influence d'une propagande dangereuse, donna l’ordre de passer la Bidassoa et d’entrer en Espagne. Le 6 avril, à onze heures du matin, après la célébration de la messe, le mouvement des troupes commença. De l'autre côté de la Bidassoa, la légion franco-piémontaise républicaine vint à la rencontre de l'armée, pour fraterniser avec elle. Les conspirateurs espé-
raient avoir en face d'eux six bataillons qui devaient se révolter à la vue des uniformes de l’Empire; mais ces bataillons suspects avaient été éloignés pendant la nuil. Trois pplolons de cent cinquante hommes, officiers, grenadiers et chasseurs, s’avancèrent, sans armes, jusqu’au pont de Béhobie qui joint la rive espagnole à la rive française : le drapeau tricolore fut planté au milieu du pont, et les réfugiés, entonnant la Marseillaise, tendaient les bras aux soldats qu’ils appelaient leurs frères. Il y eut un moment d’hésitation et de trouble dans les rangs de l’avant-garde qui assistait à cette scène émouvante. Le général Valhin, qui commandait l’artillerie de cette avant-garde, avait promis de se rallier au drapeau tricolore, si la défection se prononçait autour de lui ; mais tout restait dans le devoir : il ordonna de disperser à coups de canon la légion révolutionnaire, et il lui lit signe de se retirer, avant d’ouvrir le feu. Les artilleurs chargeaient leurs pièces à mitraille : la Marseillaise ne fut interrompue que par la décharge qui emporta le drapeau et le portedrapeau. Un nouveau drapeau est replanté à la tète du pont, et les réfugiés s’obstinent à rester sous le feu des batteries, en criant vive la France! vive la liberté I Une seconde décharge, plus meurtrière que la première, est bien lèt suivie d’une grcle de boulets et de mitraille. Quarante-cinq victimes de celte audacieuse provocation étaient tombées, lorsque les autres se dispersèrent, comprenant bien quo la porte de l’Espagne venait de s’ouvrir À l’armée française. Quelques-uns, plus inflexibles dans leur républicanisme, oublièrent qu’ils étaient Français et portèrent les armes contre leurs compatriotes. Un grand nombre n’imitèrent pas ce stoïcisme sauvage, et plutôt que de prendre part à une guerre fratricide, ils quittèrent l’Espagne, même avant que l’intervention de la Franco eût obtenu des succès décisifs. On en vit plusieurs, ou siège de Saint-Sébastien et dans diverses actions militaires, se distinguer par un courage qui eût été héroïque dans une meilleure cause. Mais l’affaire du pont de Béhobie décida du sort de la campagne : l’armée entrait en Espagne, avec le souvenir ulcéré d’une première guerre où avait coulé tant de sang français; elle ne sympathisait donc pas avec la Révolution espagnole et elle sentait une sorte de plaisir à prendre sa revanche de tout ce que les braves de l’Empire avaient eu à souffrir dans ce pays. Le passage de la Bidnssoa ne fut pas défendu, et le mémo jour où le duc d’Angoulème mit le pied en Espagne, il occupait Fonlarabie et allait établir son quartier-général à Irun.
Cependant le gouvernement constitutionnel des Cortès possédait une armée de cent trente mille hommes, commandée par de bons généraux, O’Donncl, comte de l’Abisbal, Morillo, Ballesteros et Mina : le premier avait ordre de couvrir Madrid ; le dernier devait rayonner dans la Catalogne, où il s’était signalé par tant de merveilleux faits d’armes; Morillo commandait en Galice; Bjllcsteros, à qui l’on avait confié la défense des provinces méridionales, semblait avoir été è dessein éloigné du Ihéèlrc de !a guerre. C’était celui des quatre généraux en chef, que l’opinion publique suspectait le plus. On
RESTAURATION. — LOl'IS XVIII. - 1823. Ï03
eût dit que ces dispositions militaires avafent été prises en vue d'un plan secret de Irahison; car les deux généraux sur lesquels le parti national comptait avec raison, Quiroga et Riégo, étaient presquo mis à l’écart et subordonnés dans leurs commandements à ces chefs du parti modéré. Dés les premières opérations de la campagne, on reconnut que nulle volonté ferme et patriotique ne présidait aux opérations de la guerre, et que les efforts isolés de la résistance seraient rendus inutiles par le défaut d’ensemble et d’autorité. Dès que l’invasion française était devenue imminente, les Cortès avaient résolu de transporter avec elles hors de Madrid le gouvernement et la royauté constitutionnelle : la capitale, par sa situation et par le caractère de scs habitants, ne paraissait pas pouvoir, pendant une longue guerre, rester le siège du gouvernement. Déjà plusieurs complots pour enlever le roi avaient été découverts ou déjoués. Le roi était un otage précieux dont les Cortès ne voulaient pas se dessaisir. Ferdinand VII avait donc, avec répugnance mais sans révolte ouverte, accompagné les Cortès à Séville. Le conseil d’Élat, les tribunaux et trois ambassadeurs étrangers , ceux d’Angleterre, de Portugal et des États-Unis, qui resiaicnt en fonctions auprès du gouvernement constitutionnel, avaient suivi également le roi elles Cortès. Madrid était, en quelque sorte, abandonnée à son libre arbitre. Les ministres, que le roi regardait comme scs tyrans et qui obéissaient , en effet , aux inspirations des Cortès, avaient été renvoyés, puis rappelés; mais le mauvais vouloir du roi leur ôtait toute espèce de force morale : ils ordonnaient , au nom des Cortès, sans être obéis. Les généraux ne prenaient conseil que d’eux-mémes, de leurs passions et de leurs intérêts. Le duc d’Angoulème no rencontra donc aucune résistance sérieuse, et s’il ne précipita pas sa marche sur Madrid où il serait arrivé peut-être sans tirer l’épéo du fourreau, ce fut pour laisser le temps aux absolutistes, aux partisans et aux agents de Ferdinand VII , au clergé et aux moines surtout, de préparer une réaction royaliste, de gagner du terrain et de désarmer les populations. Il y avait loin de celte guerre d’intervention monarchique et religieuse à la guerre do conquête et d’oppression que l'Empire n'avait pas réussi à Unir en Espagne : choque Espagnol n’était plus un ennemi à combattre ou à redouter; chaquo village, chaque couvent, n’élnil plus une place forte à emporter d’assaut; chaque pierre, chaque buisson n’était plus une meurtrière où s’embusquait un assassin. L'armée française arrivait, précédée de son munilionnnire général qui répandait l’or à pleines mains; le solduil ne pillait pas, ne maraudait pas : on payait tout dix fois au delà de sa valeur. Le; paysan espagnol ne tarda pas à s’apercevoir que celle guerre- là pouvait lui rapporter beaucoup de bien-être dans le présent, beaucoup de repos dans l’avenir. Cepend ant les guérillas royalistes avaient reparu et aveo elles leurs abominables chefs, le cruel Bassièrcs, le farouche Trappiste, le bizarre Quesada. Il fallut quo le duc d’Angouléme interposât son humanité pour tempérer, pour réprimer les hideux excès de ces étranges libérutiurs. Ce prince, dans les loisirs de son quartier-général, s’amusait à jouer, sans dan-
ger, à la guerre; il s'exaltait fort innocemment dans sa vanité, au point de so croire un grand capitaine. Pendant qu’on battait en brèche quelques villes fortes qui ne se rendaient qu’après une vigoureuse défense, pendant que le siège de Saint-Sébastien traînait en longueur, l'ennemi avait l’air de se tenir à distance et d’attendre une capitulation : c’est que tous les généraux espagnols étaient divisés et s’observaient l’un l’autre pour savoir lequel d’enlre eux traiterait le premier avec les F rançais. Le quatrième corps de l’armée des Pyrénées n’était entré en Catalogne que le 18 avril; quoique harcelé sans cesse par Mina qui évitait tout engagement décisif, Moncey avait occupé successivement Rosas, Saragossc, Gironne. Le premier corps, commandé par Oudinot, s’était emparé de Burgos et de Vittoria, presque sans brûler une amorce. Les populations, conduites par leurs moines, venaient au-devant des Français en criant : Viva il Rey uello ! La portion de l'armée, qui s’était concentrée à Vittoria, se divisa en trois corps pour se porter sur Madrid par trois roules différentes. Le comte de l’Abisbal , chargé de protéger spécialement la capitale, ne s’opposa pas à la marche du maréchal Oudinot et n’employa son armée qu’a poursuivre la bande de Bessières, qui s'intitulait généralissime de l’armée de la Foi et qui faisait à l’armée française une avant-garde de pillards, d’assassins et de bourreaux. L’Abisbal donna le premier exemple de la défection : il écrivit au duc d'Angouléme pour offrir sa soumission, avec, celle de Madrid. Mais Bessières avait encore devancé les Français, et à la tête dosa bande il essaya de traiter la capitale comme une ville prise d’assaut ; il y eut un effort de conservation désespéré contre ce misérable qui n’emporta qu’une partie de son butin en laissant dans les rues de Madrid les cadavres de ses principaux complices. Trois jours après la retraite de Bessières, le 23 mai, les Français furent reçus à Madrid comme des libérateurs. Mais leur présence détermina une explosion du parti absolutiste : la populace, échauffée par les prédications des moines, poussa des cris de mort contre les exallados et contre les Cortès, brisa les bustes de Riégo, renversa les pierres de la Constitution, pilla des magasins et des boutiques, poursuivit les francs-maçons et les libéraux, en égorgea quelques-uns, emprisonna les autres. La licence populaire ne pouvait pas aller au delà, lorsque le prince généralissime vint se fixer à Madrid : il créa une régence d'Espagne et des Indes, composée du duc de l’Infantado, du duc de Morlcmnre, du baron d'Éroles, de Caldcron, de l’évéque d’Ossuna, qui régularisèrent la réaction royaliste et reconstituèrent le pouvoir absolu au nom de Ferdinand VIL L’entrée des Français à Madrid eut un contre-coup à Lisbonne et mit fin à la révolution de Portugal. L’infant don Miguel , d’accord avec son père Jean VI, qui avait joué jusque-là très-habilement son rôle de roi constitutionnel, et qui avait fait cause commune avec la révolution d’Espagne, don Miguel se met à la tète des troupes et se déclare contre la Constitution. Jean VI désavoue son fils, qu'il abandonne comme père, dit-il, et qu’il saura punir comme roi; puis, quand le mouvement a réussi , il jette le masque, se réfugie sous la
■eo’ôgle
proleclion de scs troupes, abolit la Constitution par décret royal et rentre dans sa capitale en souverain absolu. Le dénoùment de la Révolution portugaise ne pouvait pourlanl pas faire pressentir celui de la Révolution espagnole. Ferdinand VII était à Séville entre les mains des Cortès : on propose sa déchéance, sous prétexte qu’il ne jouit pas de ses facultés intellectuelles. Ferdinand, en effet, épouvanté de se voir entre les mains de scs ennemis, est tombé dans un sombre abattement; il refuse de participer aux actes du gouvernement des Corlùs , mais il ne proteste que par son silence. On nomme une régeuce provisoire pour suppléer à l’incapacité du roi : trois membres des Cortès, Valdès, Ciscar et Vigodet sont élus. Celte régence décide que le gouvernement n’est plus en sûreté à Séville et qu’on le transportera le lendemain même à Cadix. Ferdinand veut résister, en disant que la (lèvre jaune régne à Cadix ; mais on n’écoute pas ses réclamations, et ic 12 juin a lieu son départ pour Cadix. Dans celte ville, on le force de reprendre son autorité constitutionnelle, et il attend sa délivrance avec moins d’inquiétude. L’Abisbal s’était dérobé par la fuite aux malédictions de ses soldats, et le corps d’armée qu'il commandait n’avait pas repris l’offensive, après l’avoir chassé. Morillo, dans la Galice, était déjà gagné, mais il se conduisait avec plus de prudence que l’Abisbal : il ne voulait reconnaître ni les Cortès de Cadix ni la régence provisoire de Madrid; il s’était engagé à ne pas se mêler activement à la guerre, jusqu ace que le roi fût délivré et lui eût transmis un ordre. Le général Quiroga et le général anglais Wilson, qui, par amour de la liberté, avait mis son épée au service de la Constitution espagnole, criaient à la trahison contre Morillo, mais ne réussissaient pas à le faire sortir de son immobilité. Ballcsleros était prêt à signer aussi une capitulation, mais il affectait du moins d’inquiéter les savantes marches et contremarches du général Molitor, avec lequel il consentit même à en venir aux mains; après ces petits combats insignifiants de part et d’autre, il crut en avoir assez fait pour capituler à son profit. Quant à Mina, il avait retrouvé son indomptable énergie, son activité foudroyante, son audace et son intrépidité, pour défendre la Catalogne et tenir en échec le corps du maréchal Moncey, que déconcertaient souvent les manœuvres les plus hardies et les plus imprévues. Ce fut en Catalogne seulement que l’armée française eut à faire une guerre véritable, qui rappelait celle que le même chef de guérillas avait faite de la même façon aux armées de l’Empire. Embusqué dans scs montagnes inexpugnables, il attaquait sans cesse à l’improvislc et il ne se laissait jamais surprendre. Son champ de manœuvres s’étendait entre quatre places fortes : Tarragone, Lérida, Figuières et la Seo d’Urgel, qu’il secourait successivement à mesure qu’elles étaient investies; son petit corps d’armée eût été invincible, si tant de combats et de fatigues ne l’avaient décimé, et si Mina, blessé et malade, avait pu résister à des fatigues surhumaines : il alla se rétablira Tarragone, pendant que Moncey, avec toutes scs forces, faisait le blocus de Barcelone et de Lérida. L’absence forcée du héros de la Catalogne découragea ses compagnons d’armes et suspendit pres-
que les hostilités dans celte province. Des négociations secrètes étaient entamées à la fois auprès de tous les chers militaires et politiques, pour les détacher du gouvernement révolutionnaire: on espérait pacifier l’Espagne parla voie des négociations plutôt que par les armes. L'avocat Mirtignac avait suivi , en qualité de commissaire civil , le duc d'Angoulème, et l’on devait à son habile direction la conquête des consciences les plus inexpugnables. On a prétendu que ces sortes de dépenses n’avaicul pas été pour peu de chose dans les frais de la guerre. Elles servirent beaucoup d’ailleurs à son succès. Mirtignac, en récompense de ses mystérieux services, venait d’être créé ministre d Élat et membre du conseil privé. Avant de rentrer en France, il annonça que le duc d’Angouléme l’avait chargé de déposer dans le palais royal de Madrid quarante-huit drapeaux et les clés de Valence, glorieux trophées de la première guerre d'Espagne que l’on voulait effacer par la seconde, et dont le souvenir importunait les royalistes français aulant que les Espagnols eux-mêmes. La perle de ces trophées fut plus sensible à la France que le gaspillage de scs raillions. Mais, nonobstant toutes ces transactions plus ou moins corruptrices, la régence absolutiste semblait prendre à tâche de contrecarrer les intentions conciliantes du généralissime de l’armée française. La faction des absolutistes ou des serviles ne tenait compte des promesses d’oubli et de pardon qui avaient élé faites au nom de Ferdinand VII ; dans la capitale, comme dans toutes les villes qui s’étaient soumises degré ou de force, une odieuse proscription, prêehèe parles moines, s’organisait contre les liberales et les negros; non-seulement on remplissait les prisons, non-seulement on livrait la fortune et la vie des citoyens à des tribunaux d’excepiion, mais encore la populace célébrait, par dos meurtres, des incendies, des violences de toutes sortes, le retour du pouvoir absolu. Ces horreurs se passaient sous les yeux et comme sous la protection des Français. Le duc d’Angoulêrae fut indigné des hideux excès de cette réaction sauvage : son chef d’état-major, le général Guilleminot , lui fit entendre de franches et généreuses représentations au sujet de ce déplorable état de choses : le prince signa l’ordonnance d’Andujar (8 août), qui interdisait aux autorités espagnoles de faire aucune arrestation, sans y être autorisées par les commandants de troupes françaises, et qui ordonnait la mise en liberlé de tous les citoyens an-étés arbilrairement el pour (les motifs politiques. Celte ordonnance, accueillie par l'assentiment de tous les honnêtes gens, ne put recevoir d’exécution et fut frappée d'impuissance dans la plupart des localités où l'on reçuten même temps le mot d’ordre de la Congrégation : le ministère la désapprouva et le comte d’Artois écrivit à son fils de se délier de ses tendances libérales. Il fallait se hâter de finir cette guerre qui traînait en longueur : le duc d’Angoulème porta son quartier-général de Séville à Cadix, pour faire le siège de cette place imprenable dans laquelle les Cortès s’étaient renfermés avec Ferdinand VIL De ce moment, les Cortès, travaillés par des agents de Ferdinand, de la régence espagnole et des royalistes français, avaient perdu leur énergie,
avec l’espoir de triompher de l'intervention étrangère cl de la défection iniérieurc. La garnison de Pile de Léon était encore pourtantaniméc d’un enthousiasme patriotique qu’elle puisait dans le grand cœur de sou général, Riégo. Cependant on négociai! toujours, en faisant les préparatifs d’un siège qui ne devait point avoir lieu. Au milieu des négociations, la tranchée fut ouverte devant le fort duTrocadéro, qui défendait l’entrée de i’ile de Léon. Dans la nuit du 3 l'août, dix-huit compagnies d’élite, commandées par les généraux Oberl, Goujon et d’Escars, se forment en colonne d’allaque, traversent le canal, s’approchent des retranchements, dans un profond silence et s’y précipitent aux cris de l'iee le Roil Tout le monde dormait dans le fort, et les sentinelles n’curenl pas même le temps de donner l’alarme : les artilleurs furent tués sur leurs pièces. Cinq cents hommes périrent du côté des Espagnols ; la perte des Français fut insignifiante. Le fort Saint-Louis, dont les défenseurs avaient pu du moins prendre les armes, opposa une vive résistance aux assaillants, qui ne l’emportèrent qu’après une demi-heure de combat. Le duc d’Angoulême avait voulu être témoin et en quelque sorte acteur de ce brillant fait d’armes : il vit tout, hors de la portée du canon. « Mon père, écrivait-il au comte d’Artois, je suis content de moi; j’avais décidé seul une entreprise qu’aucun de nos généraux n’avait osé prendre sur lui de me conseiller. Dieu l’a bénie; je viens de lui en rendre grâces aux pieds des autels. »
La prise du Trocadéro eut un prodigieux retentissement en Europe : c’était le dernier coup porté à la Révolution espagnole; quant au failen lui-méme, on ne peut douter que la trahison n’ait livré au généralissime français un fort qu’il eût été si facile de défendre. La garnison de Cadix senlail partout la présence et l’aclion des traîtres; on avait décidé déjà la reddition de la place, lorsque Riégo exécuta une diversion qui devait envelopper de guérillas l’armée française et lui fermer la retraite : il parvient à sortir de Cadix par mer; il débarque près de Malaga, appelle aux armes les populations, et tente de se mettre à la tête de l’armée que commande Rallesleros. Celui-ci, pour maintenir ses arrangements avec le duc d’Angouléme, invoque l’appui de ses soldats contre Riégo, qui s’échappe avec une petite troupe de volontaires et qui, après avoir erré dans les montagnes, est arrêté par des paysans et livré au général Latour-Foissac. On négocia jusqu’à la fin de soplembrc pour la capitulation de Cadix : les Cortès étaient divisées; la garnison indécise et abattue; le peuple impatient. Aux premières bombes qui tombèrent dans la place, un parlementaire alla offrir des conditions de paix au duc d’Angoitléme; le prince refusa d’en accepter aucune, malgré les lettres de Ferdinand qui les appuyait, et il déclara que le bombardement continuerait, si les Cortès n’ctaient pas dissoutes et le roi mis en liberté. Celte nouvelle se répand à Cadix et y cause une vive agitation : les Cortès et les autorités révolutionnaires sont forcées de céder, mais non sans avoir fait jurer au roi de maintenir le gouvernement constitutionnel et d’empêcher la réaction absolutiste. Ferdinand Vif jure tout ce qu'on veut et monte avec sa famille sur une barque qui doit te
ramener au camp du duc d'Angoulème. Ce prince le reçoit à son débarquemeni, le 30 septembre, et se réjouit de le revoir sain et sauf et libre; puis il l’invite à recommencer son règne sous l’empire des institutions nationales qu’attend son peuple. Le discours du duc d’Angoulème, discours que lui avait dicté sans doute le général Guilleminot, est interrompu par les cris de Vive le roi absolu! « Entendez-vous ces cris? réplique Ferdinand VII; ils doivent être ma règle; ce peuple ne doit point être gouverné autrement qu’il ne veut l’ctre. » En effet, le roi absolu n’eut rien de plus pressé que d’oublier serments et promesses, en frappant de proscription les Cortès et tous ceux qui avaient pris part à la Révolution d’Espagne; il n’épargna pas même Morillo, Ballcsleros, et les autres généraux qui l’avaient si bien servi par leur défection ; peut-être aussi n’élait-ce qu’une manière adroite de couvrir leur trahison. Quant a Riégo, que le général Latour-Foissac avait remis entre les mains des autorités espagnoles, il avait été conduit d'Andujar à Madrid : on lui flt son procès; on le condamna, comme criminel de lèze-majeslé, à être pendu. Un gibet haut de cinquante pieds fut élevé sur In place de la Cebada, et le 7 novembre, le malheureux général, voiluré dans un panier que traînait un àne, au milieu d’une vile populace qui l’insultait, subit sa peine avec üerté et dédain. Ferdinand VII inaugurait ainsi le rétablissement du pouvoir absolu. Le duc d’Angoulème avait déjà quitté l’Espagne, et presque toutes les places qui résistaient encore aux armes françaises, avaient capitulé à l’exemple de Cadix. Ferdinand, huit jours après l’horrible supplice de Riégo, qu’il nommait naguère son ami, rentra triomphalement dans sa capitale : on vil le peuple s’atteler au char de carton doré sur lequel trônait le roi absolu. Depuis ce moment, la réaction la plus aveugle et la plus féroce s'empara de l’Espagne, poursuivit, emprisonna, exila, ruina, tua les fiegros, à l'ombre du drapeau blanc, qui (lolta pendant un an sur le pays qu’il avait livré aux moines et aux bourreaux. Telle fut l’issue de cette guerre injuste, qui coûta quatre cent millions et quinze mille hommes à la France. Ces millions n’avaient pas été absorbés seulement par les frais matériels de la guerre : outre les sommes qui servirent à payer bien des transactions secrètes et à paralyser les mouvements de l’armée constitutionnelle, il y eut d’incroyables malversations qui enrichirent plusieurs grands personnages politiques. Les dilapidateurs des caisses publiques se rejetèrent de l’un à l’autre l’accusation dont iis étaient Ions coupables. Le munilionnaire général Ouvrard avait partagé son gain avec une quantité de gens qui criaient au voleur; le maréchal de Bellunc, ministre de la guerre, qui n’avait été qu’imprévoyant et léger dans l’affaire des subsistances de l’armée, se vit en butte aux soupçons les plus graves, et ce fut lui qu'on sacrifia d’avance au scandale que celte question menaçait de soulever dans les Chambres. Dès le 19 octobre, il fut remplacé par le lieutenant-général baron de Damas au ministère de la guerre, mais il refusa d’accepter, comme dédommagement, de sa destitution, l’ambassade de Vienne. L’expédition d’Espagne, qui n’avait pourtant pas offert d’autre action d’éclat que
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là prise du Trocadéro, n’élait plus indifférente au sentiment d’honneur national, que réveille toujours la gloire de nos armes. Ce fut à ce noble sentiment que le ministère s’adressa pour effacer la tache originelle de celte expédition : toutes les voix de la publicité s'enflèrent à l'envi pour exalter le vainqueur du Trocadéro; le peuple, qui depuis neuf ans n’entendait plus parler de victoire, sentit son cœur tressaillir à cc mot-là qu'il n’avait pas oublié. L'effet le plus heureux de la campagne fut donc de réconcilier les Bourbons avec les instincts guerriers de la France. Comme Ferdinand à Madrid, le duc d’Angouléme ûl son entrée triomphale à Paris : il passa sous l’arc de triomphe de l’Étoile, que Napoléon avait laissé à peine ébauché et que la Restauration promit de finir en mémoire du Trocadéro. Cette guerre, en un mot, fui loin d’étre impopulaire dans l’armée, qui y trouva un souvenir des guerres de l’Empire, avec une ample moisson de récompenses, grades et croix. Les généraux furent encore mieux traités que les soldats ; plusieurs devinrent pairs de France : Molitor fut nommé maréchal de France.
Appuyé sur cette armée victorieuse, le ministère se crut assez fort pour commencer à mettre ses plans à exécution : il lit une fournée de vingt-sept pairs, dont douze étaient choisis dans le centre droit (23 décembre); il prononça la dissolution de la chambre des députés. Il espérait que les nouvelles élections, habilement préparées par les préfets et les sous-préfets, secrètement soutenues par le clergé et la Congrégation, détruiraient tout à fait l’opposition dans la Chambre, quoique celte opposition eût encore une grande force dans le pays. Il y avait partout un besoin de repos, qui résultait moins de la lassitude des partis que d’un entrainement général vers les spéculations financières et les entreprises industrielles. Alors se manifestait de toutes parts celte fièvre d’argent, qui attachait les esprits à la terre promise des intérêts matériels. L’invasion des banquiers dans la politique en avait rétréci l’horizon. Ce n’était plus , aux yeux de cette nouvelle école d’économistes , qu’une question de fortune particulière, de bien-être individuel. De Villèle, qui s’enrichissait tous les jours depuis qu’il était ministre, n’avait pas moins d’ambition d’enrichir ses créatures et son parti, sans appauvrir néanmoins la France : son projet favori de la conversion des rentes lui semblait donc assez mûr pour être tenté; mais il avait besoin d’abord de s’assurer une longue existence ministérielle, à l’abri des secousses parlementaires et même avec la garantie d’une majorité dévouée; il voulut se délivrer du souci annuel des élections; il voulut sc faire une Chambre septennale. Son collègue, Chateaubriand, qu’on accuse d’avoir travaillé secrètement à changer le ministère à son profit, crut agir pour son propre compte en se faisant vis-à-vis du public l’avocat romantique de la scptennalité : la brochure qu’il composa pour expliquer les avantages de ce système, ne servit qu’a en prouver l’importance au point de vue du gouvernement. Les élections générales eurent lieu à la On de février 1824 et au commencement de mars : elles obtinrent le résultat que de Villèle avait prévu en conseillant au roi de dissoudre la Chambre. Gtâce t. vv U
aux efforts habiles et persévérants de tous les fonctionnaires de l’État, grâce h l'intervention officieuse des curés et des confesseurs, grâce aux promesses de places et à toutes les séductions que le pouvoir administrait tient dans ses mains, les grands et les petits collèges électoraux approuvèrent les choix du ministère et n'envoyèrent à la Chambre que seize ou dix-sept membres de l'opposition, parmi lesquels six ou huit seulement appartenaient à l’extrême gauche. Le ministère crut avoir étouffé l’opposition, et il ne perdit pas de temps pour marcher à son but. La session législative est ouverte le 23 mars. Le discours do la couronne annonce la conversion des renies et le renouvellement septennal de la chambre des députés : < Le repos et la fixité, dit-il, sont, après de longues secousses, le premier besoin de la France. * Quant à la conversion des rentes, * cette opération, qui doit avoir une heureuse influence sur l’agriculture et le commerce, permettra, quand elle sera confirmée, de réduire les impôts et de fermer les dernières plaies de la Révolution. » Tout le monde comprit et commenta cette phrase, qui renfermait en germe l’indemnité d’un milliard à distribuer aux émigrés. Le premier acte de la nouvelle Chambre témoigna de son hostilité à l’égard du petit nombre de députés libéraux qui avaient pu échapper à l’ostracisme de la loi électorale : Dudon essaya de faire annuler l'élection de Benjamin Constant, sous prétexte que, né en Suisse, il ne pouvait exercer les droits de citoyen français; mais le général Foy fit justice de cette malencontreuse proposition, en reprochant à son auteur d’élrc moins Français que l’illustre orateur qui avait pendant dix ans rempli un mandat législatif en France. La nomination do Ravez à la présidence de la Chambre, par deux cent quarante-huit voix contre soixante-huit données au comte de La Bourdonnant par la contre-opposition, faisait pressentir avec quelle facilité le ministère obtiendrait la loi de la scplcnnalité et celle de la conversion des rentes. La première fut présentée d’abord à la chambre des pairs, où elle ne trouva pour adversaires que d’anciens ministres qui auraient été bien aises de provoquer la défaite du ministère sur une question qu’il prenait aussi vivement à coeur. Ce fut de part et d’autre une espèce de thèse insignifiante qui aboutit à l’adoption du projet. A peine si l’on avait pensé à dire que ce projet violait le texte de la Charte, qui prescrivait le renouvellement annuel de la chambre des députés. Pendant cc temps-là, cette Chambre discutait le projet de loi sur le remboursement du capital des renies et la réduction de l’intérêt des fonds publics. Cc projet de loi avait jeté la stupeur dans le monde des petits rentiers, parce que le gouvernement proposait de les rembourser intégralement ou, à leur choix, de conserver leurs capitaux, en réduisant l'intérêt, qui était devenu trop élevé et hors des proportions du taux ordinaire de l'argent. C’était toutefois nne combinaison financière de la plus liante portée, qui n’avait rien de malhonnête en eUe-mème et qui devait alléger les charges de l'État; car le gouvernement respectait la créance dans son intégrité, en offrant le remboursement aux rentiers qui ne consentiraient pas à échanger leurs titres de rente à pnq pour cent consolidés
contre de nouveaux titres de rente à trois pour cent, au taux do soixantequinze francs. Mais la majorité des créanciers du grand-livre ne comprenait rien à cette grande operation de finances : ils ne voyaient que la diminution de la rente qu’ils avaient touchée jusqu’alors et qu’ils regardaient comme invariable; aucun ne se disait qu’il était libre de ne pas accepter cette réduction d’intéréls et qu’il pouvait alors être remboursé intégralement; tous se lamentèrent, tous s’indignèrent contre ce qu’ils appelaient une spoliation inouïe, comme un scandaleux et immoral déni de justice. L’État allait, il est vrai, réaliser plus de six cents millions avec la conversion des rentes, mais cette énorme économie ne devait servir qu’à payer une partie de l’indemnité des émigrés ! Le ministre ne put donc pas s’expliquer nettement sur l’usage qu’il comptait faire des bénéfices de la conversion de cent quarante millions de rentes : il ne parla même pas de les appliquer à couvrir les dépenses de la guerre d’Espagne; mais il laissa transpirer son secret dans les conciliabules de ses fidèles partisans, qui lui répondaient de la majorité. La plupart des députés étaient aussi ignorants que le vulgaire sur les délicates questions de finances, vis-à-vis desquelles l'intelligence la plus lumineuse restait obscure et pleine de ténèbres; les banquiers et les gen3 de bourse, qui, du moins, avaient des qualités spéciales pour bien apprécier la valeur des combinaisons financières de Villèle, se gardèrent bien de rendre hommage à la vérité, et réunirent leurs efforts, au contraire, pour condamner un projet de loi qu’ils auraient défendu s’ils avaient trouvé leur profit à l’appuyer. Casimir Périerse fit l’écho de la haute banque de Paris, en reprochant au ministère d’avoir traité clandestinement avec des maisons étrangères pour opérer la conversion des rentes. Depuis quatre mois en effet, de Villèle avait conclu, avec la compagnie anglaise Barring, la compagnie juive Rolschild et la compagnie française Lafitte, moyennant des conditions peu onéreuses pour le Trésor, un arrangement définitif pour parer au remboursement éventuel du einq pour cent consolidés. Le nom de Lafitte était bien fait pour rassurer l’esprit public sur la légalité et l’honnêteté de la mesure que réclamait le gouvernement ; mais on oublia le député de l’opposition, et l’on ne vil que le banquier négociant une affaire de commerce. L’opposition ne fut pas moins tranchante ni moins soupçonneuse à l’égard de cette loi de finances, qu’elle n’aurait pu soutenir d’ailleurs sans compromettre sa popularité; mais la contre-opposition, qui n’avait rien à perdre de ce côté-là, ne vit dans cette loi, inévitablement impopulaire, qu’une occasion de battre en brèche le ministère et de le surprendre en flagrant délit de tripotage financier. Le comte de La Bourdonnaic, qui n’aimait pas les banquiers, se mit à la tête de l’attaque, et protesta dédaigneusement contre l’emploi qu’on se proposait de faire des six cents millions produits par la conversion des rentes : « La fidélité malheureuse, dit-il, ne voudra pas avoir à rougir d’une indemnité oblcnuc aux dépens d’uné classe de la nation. » Les royalistes ministériels ne partagèrent pas les scrupules de l’ardent adversaire de Villèle î trois cent quatre-vingt-trois
volants conlre cent quarante-cinq décidèrent que la conversion aurait lieu : les pauvres rentiers jetèrent des cris de stupeur. Pendant que la nouvelle loi passait à l’cxrimen de la chambre des pairs, la loi électorale arrivait de cette Chambre à celle des députés pour y être l’objet d’une discussion très-animée sinon très-approfondie. La petite phalange de la gauche marchait maintenant d’accord avec le bataillon sacré des ulira-royalislcs ou plutôt des anti-ministériels, que dirigeait le comte de La liourdonnaie, qui n'avait pas d’autre but que de devenir ministre à la place de Villèlc. La septcnnalité rencontra de formidables agresseurs dans les deux camps opposés : Delalot et Royer- Collard, le général Foy et La Bourdonnaie sapèrent d’intelligence celte loi qui devait consolider le ministère pendant sept ans. Tous, La Bourdonnaie lui-même, se placèrent sur le terrain de la Charte pour le faire respecter et pour eu proclamer la violation : < La Charte est maintenant toute notre histoire, dit Royer-Collard ; elle est le fait unique et suprême; elle est au-dessus de l’atteinte des pouvoirs, qui sont son ouvrage. » Stanislas Girardin, Casimir Périer, Labbey de Pompières, protestèrent aussi au nom de la Charte. Mais le généralFoy s’éleva, dans cette circonstance, à une hauteur d’éloquence qu’il n’avait pas encore atteinte; il prêta une voix menaçante et réprobatrice à l'indifférence muette du pays en face de la loi de septcnnalité : « Aujourd’hui, dit-il, tout est immobile, tout se tait; ce n'est pas, gardez-vous de le croire, que la nation abdique le soin de ses destinées, mais elle a vu comment ou a opéré sur elle dans ces derniers temps... Jamais le silence d’une nation n’a dit plus énergiquement à ceux qui la gouvernent : Vous avez le pouvoir, et vous disposez de la force matérielle; mais l’action sur les esprits, la communication des sentiments et des idées, la sympathie des âmes, vous ne l’avez pas. Il n’y a rien de commun entre vous et nous. » Il n’était que trop vrai que la loi de septcnnalité, qui fut victorieusement défendue par de Chateaubriand, avait à peine occupé quelques esprits sérieux, et l’on n’en suivait plus la discussion, lorsque, dans la séance du 8 juin, elle fut adoptée par les trois cents fidèles du ministère, qui avaient éprouvé pourtant une défection de huit voix. L’attention publique était bien autrement émue et absorbée par la présentation de la loi de finances à la chambre des pairs. Cette loi, que la chambre des députés se reprochait d’avoir accordée imprudemment au ministère, rencontra une opposition inflexible chez les pairs, qui avaient le privilège d’être écoutés comme des oracles dans toutes les questions d’argent. Le baron Louis, Mollien cl Roy attaquèrent le projet de conversion des rentes comme inopportun, périlleux, illusoire et ridicule. Ces trois autorités financières amenèrent facilement la majorité à leur avis, quoique le rapporteur, le duc de Lévis, eût démontré avec beaucoup de tact et de justesse les excellentes dispositions de la loi, qui non-seulement donnerait line économie considérable au profit de l’État, mais encore agirait de la manière la plus favorable sur le crédit public et sur le mouvement commercial, en abaissant l’intérêt de l'argent. Mais la coahtiou des banquiers fut puissamment sccon-
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dée par la résistance ouverte du baron Pasquier, qui s’était fait le chef de l’ancien parti Richelieu, et qui jugea le moment venu de renverser le ministère : il déclara que le remboursement du cinq pour cent exigeait une réserve de trois milliards et que l’impossibilité même du projet faisait justice de son iniquité révoltante. Pasquier flattait ainsi un sentiment général d’intérêt per- «onnet qui repoussait à la fois la conversion'dcs rentes et le ministère qui l’avait proposée. Il y eut dès lors un revirement complet d’opinions dans la chambre des pairs, et de Villèle comprit qu’on l’abandonnait : il redoubla d’efforts, d’adresse, de bon sens, do génie, mais sa loi de conversion était déjà condamnée à la Chambre comme dans le public. L’archevêque de Paris, de Quélen, lui porta le dernier coup : « Le rentier, dit-il, de son accent le plus pastoral, le rentier qui ne connaît ni les spéculations du commerce ni les calculs de la Banque ou du Trésor, qui ne vit que de son revenu, sans s’occuper d’autre chose, ne verra-t-il pas dans cette réduction un bouleversement, une révolution dans son existence, dans celle de ses enfants et de sa famille? Oui, celte loi pèsera avec plus de sévérité et moins de dédommagement sur une classe dont il m’appartient de plaider la cause : c’est la cause du malheur. » Cette cause-là, celle du moins qu’on qunliflait ainsi, fut gagnée le 3 juin : cent vingl-liuit voix contre quatre-vingt-quatorze rejetèrent la loi.
C’était un échec immense pour le ministère et surtout pour l’auteur de cette loi; ce fut une immense joie pour les rentiers, qui applaudirent à la décision de la chambre des pairs, en bénissant la charitable intervention que l’archevêque avait prêtée à leur cause. De Villèle était fort irrité d’un résultat qu’il ne pouvait ni craindre ni prévoir; mais il ne se relira pas : Louis XVIII, qui avait reconnu la haute supériorité de ce ministre, lui conseilla, lui ordonna même de rester à la tête des affaires pour prendre sa revanche; le roi témoigna d’ailleurs avec beaucoup de vivacité qu’il approuvait totalement les plans financiers de son ministre. Celui-ci était trop lin et trop clairvoyant pour ne pas découvrir tout de suite le fil de l’intrigue qui lui avait enlevé la majorité dans la chambre des pairs. 11 remarquait depuis quelque temps que son collègue, le ministre des affaires [étrangères, lui tenait tète dans le conseil et affectait de montrer peu de sympathie pour des combinaisons de finances qu’il ne comprenait pas; quoique de Chateaubriand eût prononcé un discours en faveur de la conversion des rentes, quoiqu’il eût aidé surtout au triompho de la loi de scptcnnalité, il s’écartait visiblement de la discipline ministérielle et du chef du cabinet ; on sut bientôt qu’il avait failli, sous l’impression de l’énergique dissentiment du peuple des rentiers, se jeter dans leur parti et protester avec eux; on le soupçonna d’avoir organisé i'opposilion dans la chambre des pairs ; on lui attribua jusqu’au discours de l’archevêque de Palis, qu’il avait poussé du moins à la tribune; enfin, on retrouva les traces d’un nouveau ministère ébauché par l’orgueilleux rêveur, qui n’avait de soutien que dans la presse et qui, depuis le succès de la guerre d’Espagne, à laquelle il avait eu tant de part, se croyait le ministre indispensable, l'arbitre suprême
Cl* HISTOIRE DE FRANCE.
de la politique. De Villèle, pour se venger, n’eut qu'à dire un mot au roi :
« Ëcrivez-lui que je le chasse, » s’écria Louis XVlli dont l’irascibilité naturelle s’augmentait tous les jours, à mesure que son état de. santé empirait. De Villèle fit signer une ordonnance qui le chargeait, par intérim, du porterouille des affaires étrangères « en remplacement du sieur vicomte de Chatoaubriand, • et il lui adressa cette ordonnance dans une lettre que le ministre révoqué reçut au moment où il montait en voiture pour se rendre aux Tuileries. De Chateaubriand descendit de voiture et répondit au président du conseil des ministres : « Monsieur le comte, j’ai quitté le département des affaires étrangères; le département est à vos ordres. » Cette disgrâce éclatante valut à l’ex-ministre des affaires étrangères une éclatante popularité; l’opposition, pour so rattacher ce grand écrivain, cet orateur éloquent, ne lui épargna pas les éloges et les applaudissements; de Chateaubriand y fut sensible, et soit à la chambre des pairs, soit dans le Journal des Débals, il ne cessa de faire une rude guerre à ses anciens amis qui l’avaient abandonné. De Villèle ne se pressa pas toutefois de lui donner un successeur; il se déchargea seulement de l’intérim des affaires étrangères sur le marquis de Mouslier, que la Congrégation lui recommandait, mais qui n’était pas fait pour faire oublier son prédécesseur. Celui-ci commençait à goûter les fruits amers de sa fatale guerre d’Espagne : on sondait avec inquiétude le gouffre que cette guerre avait laissé dans nos finances; on mettait à nu les dilapidations et les vols qui avaient déshonoré l’administration ; le scandale des marchés Ouvrard imprimait une flétrissure au ministère qui les avait soufferts et qui osait les défendre. Le général Foÿ, indigné de ces étranges spéculations dans lesquelles des ministres, des généraux, des pairs de France avaient mis la main, demanda sévèrement qu’on fit rendre gorge aux voleurs. « Sévérité et justice, dit-il après avoir attaché au pilori le munitionnaire général, voilà cc qu'attend de vous notre jeune armée, au nom de laquelle il n’est pas permis de piller le trésor français, pendant qu’elle-méme a respecté avec tant de religion les personnes et les propriétés sur te territoire espagnol ; voilà ce qu’altend de vous la France entière, qui ne veut pas que le gouvernement représentatif soit un blanc-seing de profusions et un manteau d’impunité. * Ouvrard n’eut rien à démêler avec la cour d’assises qui, en le frappant, n’aurait pas atteint le plus coupable, et, au sortir de Sainte-Pélagie, où ses créanciers le retinrent pendant cinq ansavec l’espoir de lui (aire rendre gorge, il put jouir impunément d’une fortune de quatre millions, toujours prêt à entreprendre, comme l'avait dit le général Foy, la fourniture du monde entier.
Les honteuses dilapidations des crédils affectés à la guerro d’Espagne avaient pourtant indigné les honnêtes gens qui faisaient partie des chambres législatives, mais l’oragequi s’amassait contre le ministère, accusé d’avoir toléré d'incroyables abus, fut conjuré par l’habileté du rapporteur, de Martignac, chargé d’examiner la demande de crédits supplémentaires : uno commission spéciale étouffa dans son sein ie scandale des marchés Ouvrard. La France, d’ailleurs.
RESTAURATION. - LOl'IS XVltl. - 1821. SIS
n’en avait pas fini avec les dépenses de son intervention en Espagne : par convention conclue le 30 juin, l’armée d'occupation, do quarante-cinq mille hommes, que la Franco entretenait ù scs frais dans les états de Ferdinand Vif, devait y prolonger son séjour jusqu’au 1" janvier 1825, et l’on pouvait déjà prévoir que Vévacuation du territoire espagnol n’aurait pas lieu à l'époque fixée, tant ce malheureux pays était encore agité sous le joug de l'absolutisme. Cette guerre, qui avait coûté si cher, et dont le succès laissait dans les cœurs les plus français un orner sentiment de tristesse, celle guerre entraina le gouvernement à augmenter l’armée. Ce lui fut une occasion, un prétexte de désorganiser la création du maréchal Gouvion Sainl-Cyr, en fixant à huit ans, au lieu de six, la durée du service militaire, en supprimant la réserve composée des vétérans. Quant à l’appel annuel, sous les drapeaux, do soixante mille jeunes soldats, au lieu de quarante mille, on se demanda quelle nouvelle guerre d'intervention réclamait ce nouvel impôt du sang, selon l'expression du général Foy : • Je sais, dit ce noble soutien de l’honneur national, que la France ne peut pas désarmer au milieu de deux millions de soldais qui couvrent le continent de l'Europe ; et jo suis loin de partager l’extrême confiance qu’inspirait l’an dernier à un ministre la philanthropie des cabinets qui peuvent mettre huit cent mille hommes en mouvement. » Le général Foy combattait, avec son expérience, les dispositions imprévoyantes de celle loi dé recrutement, qu'on n’avait pas faite dans le but d’avoir do meilleurs soldats, mais seulement pour en avoir davantage et pour les garder plus longtemps au service. Foy avait touché du doigt un des motifs de la loi, en disant : « Quarante mille jeunes soldats, arrivant tous les ans dans les régiments, u'ont pas le temps, pendant six ans qu’ils y passent, d'oublier tout à fait le clocher du village. » Un se défiait de celte population vétérans que l’armée rejetait incessamment dans l’agriculiuro, l’industrie et le commerce : on craignait davantage des citoyens qui avaient été soldats. Mais on n’avait pas besoin d’employer les forces militaires delà France à l’extérieur: aucune révolution n’appelait en Europe les armes delà Sainte-Alliance; la Grèce, régénérée, so débattait seule sous le cimeicrrc des Turcs et les souverains, par pitié pour sa faiblcsso ou par admiration pour son héroïsme, ne lui accordaient que la faveurd'une incertaine neutralité. A chaque instant, on pouvait apprendre que cette lutte inégale était terminée, et que la Grèce chrétienne n’existait plus. Contraste étrange! c'étaient les libéraux, les philosophes, ceux qu'on nommait alors les toltairiens et les alliées, qui s'enflammaient de sympathie pour les martyrs do la croix ; c’étaient les royalistes, les dévots, ceux qu'on désignait sous le nom de jésuites et de congréganistes, qui se faisaient les partisans fanatiques des musulmans. Il y avait partout des quêtes pour les Grecs, excepté dans les églises. Dans ce momenl-là, il est vrai, la Congrégation régnait sans partage; depuis plusieurs mois, Louis XVIII, dont le dépérissement moral et physique s’aggravait tous les jours, s’était déchargé sur son frère du fardeau des affaires et de la responsabilité du gouvernement. Depuis deux années, las de
lutter conlrc un parti qui ne lu; tenait aucun compte de ses résistances constitutionnelles, il avait laissé l’autorité ecclésiastique pénétrer dans l’administration civile et s’en emparer de fond en comble. Ce n’était plus le roi modéré et intelligent qui, pendant dix ans, avait mis un frein aux entreprises contrerévolutionnaires des eumènides du pavillon Marsan; c’était un être souffrant, qui ne vivait plus que d’uue vie animale cl égoïste; qui conservait à peine l’usage de quelques facultés sensuelles et qui ne se souciait même plus de savoir comment on régnait en son nom. Une amie, plutôt qu’une maltresse, recueillait dans l’intimité les dernières lueurs de celle agonie royale : madame du Cayla était désormais plus que la France, plus que la couronne, aux yeux de Louis XVIII. Cependant, son futur héritier n'avait garde de suivre se3 conseils, en approchant du trône : • Le titre de chef de parti dans un prince appelé au trône, lui écrivait le roi en 1820, est illusoire et funeste. On le dirige vers un but qu’il ne connaît pas : on s'en sert à la fois comme d’une égide et d’un instrument. » Ces paroles prophétiques s’étaient réalisées, et Monsieur, après avoir vu grandir et se développer ce puissant parti de la Congrégation qui l’avait pris pour chef, se trouvait désormais traîné à la remorque de ce parti, qu’il ne pouvait plus ni arrêter ni dominer. Ce prince, d'un esprit faible et borné, ne voyait pas la pente sur laquelle il se trouvait alors; sa bonté naturelle l’empêchait de se laisser aller à une défiance qui lui eût ouvert les yeux. Au milieu des fatales conspirations du parti prêtre, auquel il s’abandonnait, scs premiers actes de roi très-chrétien furent, sinon approuvés, du moins sanctionnes par l’auteur de la Charte, qui en prit la responsabilité, sans y attacher peut-être beaucoup d'importance. Dés l’année 1822, on reconnut la prédominance de Monsieur et de son parti , lorsqu’une ordonnance du roi (1er mai) autorisa l’établissement de la Congrégation tic l’instruction chrétienne, et lorsque l’abbé Frayssinous, que ses conférences religieuses dans l’église de Saint-Sulpice avaient mis en faveur à la cour, fut nommé successivement aumônier du roi , évêque d’IIermopolis in partibus et grand-mailre de i’Uuiversité. L'éducation du peuple cl le haut enseignement retombaient ainsi dans les mains du clergé. Ce ne fut pas la seule invasion des ecclésiastiques dans le gouvernement : une ordonnance du 28 janvier 1823 avait ouvert la porte de la chambre des pairs à sept évêques qui prirent rang au banc des comtes. Chaque pas que faisait l’envahissement religieux, l’encourageait à en faire un plus hardi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, se pressa trop toutefois de réclamer, dans un mandement, l’entière restitution des anciens droits de l’Église, nonobstant les articles contraires de la Charte : ce mandement audacieux, contre lequel le ministère sc vit forcé d’interjeter appel comme d’abus devant le conseil d’Étal, fut supprimé. Mais on ne tarda pas à dédommager de cette condamnation simulée le parti qui l’avait encourue : le garde des sceaux présentait, le 7 mai, à la chambre des pairs, un projet de loi sur les crimes et délits commis dans les églises; la chambre des pairs modifia ce projet sans le rendre plus humain*
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on croyait voir reparaître le bras de l’inquisition frappant le sacrilège. Cette loi draconienne, volée par les pairs, ne résista pas à l'accueil qu’elle reçut dans la chambre des députés, à la réprobation qu’elle soulevait dans le public. Le ministère la retira, en promettant de perfectionner son ouvrage. La royauté de Charles X se faisait déjà sentir.
La faction ultra-royaliste n’attendit pas, pour donner carrière à ses espérances, que Louis XVIII eût emporté dans la tombe les promesses solennelles de la Charte. Le comte de La Bourdonnaie invita la Chambre à supplier ce roi moribond d’accorder immédiatement une indemnité intégrale aux émigrés dont les biens avaient été confisqués et vendus par décret révolutionnaire. De Villèle, quoique bien déterminé à faire triompher le principe de l’indemnité, eut pourtant l’adresse de combattre, comme inopportune, la proposition insidieuse de La Bourdonnaie qui rallia un grand nombre de voix et qui faillit taire pencher de son côté la majorité ministérielle. 11 y avait là certainement un piège pour le ministère. La contre-opposition était cinq ou six fois plus nombreuse que l’opposition, mais ses plus violentes colères n’avaient pas la portée d’une parole sévèro sortie de la bouche du général Foy ou de Casimir Périer. Celui-ci, lors de la discussion du budget fixé à neuf cents millions, essaya de faire entrer la Chambre dans la voie des économies; mais ebaque fois qu’il avait proposé une réduction de dépenses, il se levait presque seul pour appuyer cette réduction. « Ils ne sont que six ! » s’écria d’un air railleur un membre du côté droit, en désignant les restes de l’opposition libérale. «Nous ne sommes que six, répliqua vivement Casimir Périer, mais nous avons derrière nous trente millions de Français dont nous représentons les intérêts et les vœux! » Ce n’était pas dans la Chambre que l’opposition avait le plus d’autorité; c’était dans les journaux, qui faisaient une guerre implacable au ministère et particulièrement à de Villèle : tous les organes des deux oppositions, royaliste et libérale, étaient d’intelligence pour prêcher cette espèce de croisade contre le ministre des finances. Le Journal des Débals, inspiré par le vicomte de Chateaubriand, parlait plus haut que le Courrier Français, qui venait d’étre condamné; rien n’égalait , dans la presse, les emportements ultra-monarchiques et ultra-religieux de la Foudre et du Drapeau Blanc. Cette unanimité agressive des feuilles périodiques suggéra aux ennemis inexpérimentés de la presse, l’idée de faire taire ces voix haineuses, en achetant les journaux qu’on voulait réduire au silence; mais ce système maladroit, mis en œuvre maladroitement, n’eut pas d’autro résultat que de gaspiller des sommes énormes en pure perle : on ne fit qu’encourager les accusateurs du ministère à crier plus fort. De Villèle était à bout de palicuco et de longanimité; d'ailleurs, l’état de Louis XVIII empirait, et ccttc agitation des esprits, surexcités pur la presse d’opposition, pouvait accroître les difficultés du moment; on avait caché pourtant avec un soin extrême l’état désespéré de la santé du roi. Le ministère prenait toutes les mesures utiles pour se préparera un nouveau régne. Le jour même où la clôture de la ses-
SIS HISTOIRE DE l'IUNCE.
sion fut annoncée aux Chambres, le 4 août, il y eut un mouvement général dans les hautes sphères (le l'administration : De Villèle, avec l'assistance de Monsieur, remania le ministère et s'entoura do scs partisans les plus dévoués comme les plus habiles; le baron do Damas échangea le portefeuille de la guerre contre celui des affaires étrangères; le marquis de Clermont-Tonnerre lui succéda au département de la guerre, cl céda la marine au comte do Chabrol de Crouzol; le duc de Doudcauville fut ministre de la maison du roi, à la place du général de Lauriston, nommé ministre (l'État et grand-veneur ; Sostènes de Larochcfoucauld, Dis du duc de Doudcauville, eut la direction des beaux-arts; de Vaulchier, celle des postes; de Martignac, celle de l’enregistrement; de Castclbajac, celle des douanes; Siryès de Mayrinhac, celle des haras. En même temps, fut recomposé le conseil d’Étal, où l’on introduisit deux archevêques et un évéque, pour lui donner un caractère plus religieux ; on y avait attaché trente auditeurs, choisis parmi les Qls de pairs et de députés les plus éprouvés. Les principaux emplois dans les ministères, les grandes charges de la magistrature, furent également distribués aux fidèles. Ces nominations avaient été toutes approuvées, sinon indiquées par la Congrégation : Louis XVIII les signa, sans examen et sans observation. Les journaux n’eurent pas longtemps la liberté d’étudier les symptômes politiques de ce remaniement ministériel et administratif. Le lendemain même, avant que le bruit de la lin prochaine du roi commençât à se répandre hors des Tuileries, une ordonnance, signée detrois ministres, rétablit la censure, sous prétexte que les tribunaux hésitaient à suspendre et ù supprimer les journaux. On protégea ainsi contre une publicité intempestive et inquiétante le travail occulte de l'avènement royal. Le comte d’Artois mit en évidence le pouvoir que la Congrégation avait déjà usurpé sous ses auspices, lorsqu’il lit créer, le 26 août, un ministère des affaires ecclésiastiques et de l’instruction pour son favori l’évôque d’Hermopolis. Louis XVIII n’eut rien à reprendre au choix de ce ministre, à la création de ce ministère des cultcs-.il parut seulement clonné, comme s’il doutait de ce qu’il avait signé. Ce jour-là, quoique tréssouffrant, il reçut encore, à l’occasion de sa fête, les corps de l’État et les ambassadeurs. « Un roi de France, avait-il dit , meurt; mais il ne doit pas être malade. • Depuis celte réception solennelle, il ne travailla plus avec ses ministres et ne sortit plus de ses appartements; il avait annoncé lui-méme qu’il mourrait le 16 septembre : ses jambes formaient une plaie vive; la gangrène était inévitable; l’cnüure gagnait d’heure en heure. Les bulletins journaliers de sa santé, qu’il ordonnait de publier, n’avaient encore rien d'alarmant, mais celui du 10 septembre, rédigé sous scs yeux par son médecin Portai, ne dissimulait pas l’imminence du danger. L’approche de sa mort ne fut pas respectée par le zèle des dévots : non-seulement sa famille et surtout la duchesse d’Angoulême l’obsédèrent pour qu’il abjurât scs principes philosophiques, et donnât l’exemple d’une conversion éclatante, mais encore la Congrégation employa l’entremise toute-puissante de madame du Cayla,
pour vaincre les répugnances du roi déiste, à l'égard des pratiques de foi et d'obéissance chrétiennes : on apprit avec étonnement dans le publio que Louis XVIII avait reçu les derniers sacrements de l'Église. Dès ce moment, les prêtres s’emparèrent de lui, comme s'il élait déjà mort : on ne laissaitpius pénétrer dans sa chambre les personnes dont le parli dévot se déliait : on alla jusqu’à enlever de celle chambre mortuaire un portrait de Decazcs, sur lequel le moribond aimait à reposer scs yeux et ses souvenirs. Au sortir d’une de ces somnolences où l’esprit du malade subissait l’engourdissement do son eorps, Louis XVIII s’aperçut de l’absence de ce portrait : il s’en indigna, cl il redevint roi pour ordonner la réparalion de celle double injure faite au favori et à son illustre maître. La comtesse du Cayla, elle-même, qui avait rendu tant de services secrets à la Congrégation auprès du roi; celle nouvelle madame de Mainlenon qui s’était consacrée, encore jeune et toujours belle, à la consolation de ce vieux roi inOrmc et acariâtre, fut tout à coup écartée par ordre supérieur. On craignait que le testament de Louis XVIII ne passât dans des mains qui avaient intérêt à le sauver de la destruction. Le roi vivait encore cependant avec toute l’énergie de sa volonté; mais, immobile dans son fauteuil, en proie à d’horribles souffrances, qu’il s’efforçait de cacher sous un air serein, attendant d’heure en heure la fin de sa vie et de son régne. « Il faut qu’un roi de Franco meure assis ou debout, dit-il à son premier médecin qui l’invitait à se mettre au lit. » Cependant , ses forces l’abandonnèrent plutôt que son courage, et on le porta dans son lit quand l'agonio commençait. Il se ranima encore pour donner quelques sages conseils à son successeur : * J’ai louvoyé entre les partis, comme Henri IV, dit-il dans ce suprême entretien, et j’ai , par-dessus lui , que je meurs dans mon lit, aux Tuileries. Agissez comme je l’ai fait, et vous arriverez à celte fin de paix et de tranquillité. • Le 14, on le crut mort, mais il se réveilla de cette léthargie au milieu des prières des agonisants qu’on récitait autour de son cadavre : les princes et les princesses étaient agenouillés à son chevet; il demanda le petit duc de Bordeaux pour le bénir ; on lui présenta l’orphelin, vers lequel il souleva sa main mourante : « Que Charles X ménage la couronne de cet enfant! » murmura-t-il d’une voix émue. Ce fut sa dernière parole; après une lente et douloureuse agonie, il expira, le 1ü, à quatre heures du malin, âgé de soixante-huit ans et dix mois. Charles X, à genoux, tenait la main de son frère; il se releva, tout en larmes, regarda en silence le visage décomposé du mort et lui ferma les yeux. Les portes de la chambre du roi s’ouvrirent, et le duc de Duras répéta trois fois : « Messieurs, le roi est mort! Vive le roi! » Charles X, suivi de sa famille et soutenant la duchesse d’Angoutème, traversa la foule des courtisans prosternés sur son passage, quitta les Tuileries aussitôt et se retira au château de Saint-Cloud.