I.OÜB-MIIUPPK I
fussent maintenus à l’égard du territoire belge qu’ils annexaient au royaume des Pays-lias. Ces traités de 1813, que le roi des Français avait promis secrètement aux grandes puissances de respecter autant que possible, étaient souvent discutés dans le conseil des miuislres : les uns eussent voulu les déchirer, et la crainte d'uue guerre générale ne suffisait pas pour arrêter ce sentiment patriotique; les autres insistaient luiuiement sur lu nécessité deu’y pas porter la maiu, sous peine de mettre l’Europe en feu. Le roi ne se prononçait pas. Ce n’était pas te seul sujet de débats, de contradictions et d’antagonisme qui existait dans le sein du cabinet composé des différentes nuances de l’opinion libérale. Ces débals devenaient chaque jour plus irritauUcl moins conciliables; les contradictions naissaient à chaque pas, l’antagonisme prenait le caractère le plus hostile. Ce ministère de coalition ne pouvait avoir unelonguedurcc; les tiraillements continuels, qu'il éprouvait à chaque séance du conseil, communiquaient à toute l’administration un ébranlement et un désordre inévitables. Entin le roi ne s’opposa plus à la séparation des membres hétérogènes de ce cabinet qui s’élait scindé en deux partis, comme la Chambre elle-même, celui de la résistance et celui du mouvement. Le parti de la résistance, quoiqu’il eùl les préférences marquées de Louis-Philippe, céda le pouvoir au parti du mouvement. On prétendit que celle division était Bée d’an conflit eutre le ministre de l'intérieur et le préfet de la Seine : celui -ci, appuyé par Dupont de l’Eure dans le conseil et par La Fayette vis-à-vis du public, l'emporta sur son supérieur. Guizot ne voulut pas souffrir que l'autorité reçût un échec entre ses mains : it envoya sa démission au roi. Trois antres ministres à portefeuilles, de Broglie, Mole et Louis, ainsi que trois ministres sans portefeuilles, Casimir Périer, Dupin aîné et Bignon, s’associèrent à la politique de résistance, que personnifiait Guizot, et se retirèrent avec lui. Dupont de l’Eure et Laiittc, restés maîtres de la position, recomposèrent le ministère, avec l’intention de le rapprocher de l'extrême gauche ; Dnpontde l’Eure gardait le département delà justice; Sébastian!, oelui delà marine, Gérard, celui de la guerre; Lalitte, nommé président du conseil, se réserva les finances ; il donna le portefeuille 4e l’instruction publique et des cubes à Mérilhon; le portefeuille de l'intérieur, au comie de Monlalivet; le portefeuille des affaires étrangères, au maréchal Maison. Ce ministère, créé le 2 novembre, manquait sans doute d'équilibre et d’harmonie; car dix jours après, il fut encore remanié par suite de la retraite du général Gérard et du maréchal Maison. Sébasliani passa de la inarineaux affaires étrangères; le comte d’Argout prit la marine à sa place, et le maréchal S ouït devint ministre de la guerre. Ges modifications ministérielles n’eurent pas lien sans produire une vive secousse dans la chambre des députés (a novembre), eù l’on vit se former à la fois deux oppositions, celle de l'cxiréme gauche, républicaine ou ultra-libérale, et celle de la gauclie constitutionnelle. Le chef de tsello dernière opposition, Guizot, expliqua en ces termes sa sortie du ministère: « Nous avons voulu continuer la Révolution telle qu’elle était dans son mi-
gine; nous avons voulu rester fidèles A celle espèce de conciliation et de modération, à ce ménagement de tous les intérêts, à ce balancement impartial entre le passé et le présent, qui avaient présidé à nos premiers actes. » D'après cette déclaration et d'autres du même genre, on devait supposer que le nouveau ministère allait satisfaire le parti du mouvement, et cependant ce parti manifestait ses défiances et ses inquiétudes par l’organe de Mauguin et du général Lamarque qui semblait avoir bèrité du talent oratoire et de la popularité du général Foy. Benjamin Constant eut le chagrin de ne pouvoir se réunir ouvertement^ ses amis; il prévoyait déjà l'avortement ou plutôt l’aplatissement de la révolution de Juillet; il gémissait d’être réduit désormais à la neutralité et à l’impuissance, par les services particuliers qu'il avait reçus de la bienveillance intéressée du roi ; il cherchait encore à se faire illusion et à couvrir sa défection d'un masque de bonne foi : • J'ai toujours pensé, dit-il dans un discours qui fut comme son dernier soupir, que la république était impossible dans l'état des esprits, dans l’état industriel, mercantile, militaire, géographique de la France. > Ce n'était point assez d’avoir, de sa main républicaine, imprimé un stigmate d’impossibilité à la république; il lui porta un coup plus terrible, en déclarant que les hommes généreux et irréprochables, qui avaient été séduits par le côté généreux de la république, voulaient comme lui < la meilleure des républiques, un gouvernement constitutionnel sous un roi patriote, sous un roi sincère, sous un roi courageux, qui les défendrait, qui défendrait l’intégrité du sol et la gloire de la France, sous un roi constitutionnel qui respectera et élargira nos libertés. » Benjamin Constant ne se consola pas d’avoir parlé ainsi; morne et accablé, il ne prit plus aucune part aux travaux de la Chambre; il se disait que sa carrière politique était close désormais par un démenti solennel donné à ses convictions, à sa vie entière : une amère tristesse acheva de détruire les fragiles restes d’une santé délabrée; l’agonie morale ne tarda pas a déterminer l’agonie physique; dans les premiers jours de décembre, on apprit tout à coup qu’il était malade d’épuisement, selon les médecins; il mourut le 8, en sc reprochant d’avoir coopéré à la meilleure des républiques. « Les mourants ne lisent que trop dans l’avenir ! » dit-il douloureusement. La perte de cet éloquent orateur, de cet habile écrivain, de ce grand citoyen, fut profondément sentie dans toutes les classes de la population parisienne : on avait résolu de lui décerner spontanément les honneurs du Panthéon, que la révolution de Juillet rouvrait aux grands hommes, mais on sc borna, en attendant que la pairie reconnaissante eût été décrétée par une loi, à porter son buste dans le temple futur des gloires de la France, tandis que soixante mille citoyens en deuil accompagnaient au cimetière de l’Est le cercueil qui renfermait la première victime delà monarchie de 1830.
Celte mort d’un illustre défenseur de la liberté fit plus de bruit que celles du roi de Naples, François 1er (8 novembre), etdu pape Pie VIII (30 novembre), qui sortirent du monde politique sans y causer la moindre secousse. On commençait à prévoir le jour peu éloigué où la révolution de Juillet mentirait à
toutes scs promesses. Le ministère, qui s était formé si laborieusement avec uno pensée de mouvement ou de progrès, n'avait pas une base solide dans la majorité de la Chambre élective; vainement, sa création menaçante pour le parti de la résistance, avait-elle eu son contre-coup à Londres, en faisant tomber le ministère tory de Wellington, et surgir un ministère wigli sous la présidence de lord Grcy, le parti de la résistance semblait grandir et se forlilier dans la chambre des députés : deux des ministres français démissionnaires, Casimir Périer et Dupin aîné, avaient été élus, le premier président, le second viceprésident de cette Chambre. On ne croyait donc pas que le ministère, qui avait la prétention de représenter l’extrême gauche, pût vivre au delà du procès des ministres de Charles X. Ce procès n’était pas la moindre difficulté du moment. L'issue en paraissait périlleuse dans le cas d'un acquittement comme dans celui d’une condamnation. Sur la simple annonce d'un pareil procès, les passions de la fouleavaient été profondémentsurexcitées : c'était la Révolution de Juillet cllc-méme qui se trouvait mise en cause avec les auteurs ou les signataires des Ordonnances qui l’avaient provoquée et en quelque sorte légalisée. Le peuple comptait bien venger scs morts sur l’échafaud de Polignac cl de ses complices: il avait soif de ce sang qu’on lui disputait. Les hommes d'état, de leur côté, répugnaient à l’application de la peine de mort en matière politique, d’autant plus que Charles X avait subi la responsabilité des actes complaisants de ses ministres, mais ils sentaient bien le danger extrême qui résulterait d’une pénalité légère dans laquelle on voudrait voir une trahison à l’égard des victimes de Juillet. Les sociétés secrètes, les clubs populaires, les républicainset les mécontents avaient compris tout l’avantage qu’ils pouvaient tirer de cette situation, et ils n’eurent pas besoin de grands efforts pour échauffer les esprits et remuer les masses avec les noms seuls des ministres de Charles X. Ceux-ci, les quatre du moins que leur imprudence avait livrés à la juridiction de la chambre des pairs, Polignac, Peyronnet, Gucrnon de Ranvillcct Chanlclauzc, attendaient leur jugement dans le donjon de Vincennes, et Us avaient pu entendre avec effroi les cris de mort que poussait contre euxunc populace furieuse qui, dans la soirée du 18 octobre, était venue de Paris, armée de fusils, de sabres, de bâtons et de torches, pour demander leurs têtes. Cette horrible démonstration, qui rappelait les plus mauvais jours de la Terreur, coïncidait avec une malencontreuse Adresse au roi, que la Chambre avait volée, pour l’abolition de la peine de mort. Le général Daumesnil, dit la Jambe de bois , qui commandait à Vincennes, se débarrassa de ces forcenés sanguinaires, en leur déclarant qu’il so ferait sauter avec le fort et les ministres confiés à sa garde, plutôt que de les leur livrer. La hideuse procession, que conduisait un drapeau portant cette inscription : peuple! mort des ministres! ne traversa pas Paris sans ycauscrdc l’agitation et des inquiétudes. Il est permis do supposer que la police n’était pas entièrement étrangère à ces troubles qu’elle n’empécha point : on discréditait les républicains, en mêlant le cri de Vive la République à celui de Mort aux mit. vu 23
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ni s lies ! la té/e de Poliynac! Les deux individus qui dirigeaient celle bande de fous et d'assassins, lurent arrêtés cl condamnés seulement à quelques mois de prison. Les journaux, les aflleiics, les brochures, entretenaient, activaient l'exaspération populaire contre les ex-minislres. Ceux-ci étaient assez tranquilles sur le résultat de leur procès ; le prince de Polignac, particulièrement, ne témoignait aucune appréhension, quoique les crimes dont il était accusé entraînassent la peine capitale. Les quatre chefs principaux de l’accusation avaient été établis dans le rapport d'un magistrat éminent, Bérenger, A la chambre des députés, et trois commissaires, lo meme Bérenger, Persil et Madier de Monljau, étaient chargés de soutenir cette accusation devant la chambre des pairs. Celle-ci avait confié à son président, le baron Pasquier, le soin d'instruire la procédure, de concert avec les comtes de Bastard et de Ponlécoulant, et lo baron Séguier, président de la Cour royale. Cette instruction ne se fit pas avec toute la rigueur qu'on aurait déployée, sans doute, contre des accusés ordinaires : les trois commissaires, sans justifier la conduite politique des anciens ministres, n’étaient nullement intéressés à les trouver coupables; on les interrogea donc avec ménagement; on appela tous les témoins qui pouvaient diminuer la gravité des charges, et pourtant on porta le flambeau de l'instruction dans les circonstances les plus obscures du ministère de Polignac. Le rapport déllnilif, lu par de Bastard dans la séance du 39 novembre à la chambre des pairs, concluait, comme celui de Bérenger, à l'accusation des miuistrcs : < 1° pour avoir abusé do leur pouvoir, alin de fausser les élections et de priver les citoyens du libre exercice de leurs droits civiques ; 3° pour avoir changé arbitrairement et violemment les institutions du royaume; 3* pour s’être rendus coupables d'un complot attentatoire & la sûreté intérieure de l’État; pour avoir excité la guerre civile en armant, en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres, cl porté la dévastation cl le massacre dans la capitale. » Les débats publics du procès commençèreut le lü décembre. Les accusés avaient été amenés de Vinccnnes au Petit-Luxembourg, transformé en prison et environné d’une masse formidable de troupes et de garde nationale. La translation des ministres s'était faite sans désordre, à la faveur do la nuit, mais dès qu’ils furent au Petit- Luxembourg, une émotion croissante se répandit dans le peuple, et s’aviva de jour en jour, à mesure que l'affaire marchait vers son dénoûment. Une fuule irritée grondait autour du palais de la chambre des pairs. « Voilà les crimes dont la réparation est due au pays, avait dit Bérenger après avoir exposé aux juges l'objet de l'accusation ; mais plus la nation a lo droit à ce que cette réparation soit éclatante, plus il lui importe que le haut tribunal qui est appelé à la prononcer, soit indépendant et libre I » Cent soixante-trois pairs étaient présents et composaient la haute cour; une vingtaine avaient envoyé leurs excuses qu’on accepta sans discussion. Les ex-minislres répondirent avec beaucoup de netteté aux questions qui leur furent adressées. Il résulta de leur interrogatoire, quo Charles X avait cru sauver sa couronne et la
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monarchie en proposant à son ministère les Ordonnances de juillet, fondées sur l’article 1 4 de la Charte ; que le prince de Polignac avait accepté ces Ordonnances, en partageant les idées et les vues du roi ; que les autres ministres n’avaient signé ces Ordonnances, qu’en les déplorant; qu’ils n’avaient pris aucune part aux actes du commandement militaire pendant l’état de siège do Paris, et qu'ils étaicut même intervenus d’une manière conciliatrice en demandant eux-mémes au roi le retrait des Ordonnances. Les témoins, cités à la requête des commissaires, mirent en évidence les mêmes faits et s’accordèrent avec dix témoins à décharge désignés par les accusés, pour démontrer que Charles X n’avait jamais douté de son droit de suspendre la Charte en vertu de l’article U qu’il regardait comme l’ancre de salut de la légitimité. Du reste, il fut à peu près constaté que les premiers coups de feu avaient été tirés oonlro la troupe, et que celle-ci n’avait fait usage de ses armes qu’à regret, tandis que son chef, le maréchal de Ragnse, gémissait d’avoir à remplir le devoir douloureux de défendre ces Ordonnances qu’il détestait. L’entêtement , l'aveuglement , la démence de Charles X et de son premier ministre, éclataient dans tous les épisodes de ce fatal coup d'Élat, et pourtant les accusés, comme à l'envi , se faisaient un point d’honneur de cacher les fautes du roi, qu’ils couvraient de leur responsabilité. Ces préludes du procès lui avaient donné une tournure si favorable, que les avocats des anciens ministres ne craignirent pas de défendre ceux-ci par une sorte de panégyrique d'autant plus imprudent que le peuple s’indignait tout haut de la partialité indulgente des juges. De Martignac, qui s’était constitué l’avocat de son prédécesseur au mioistére, essaya de prouver que l’accusation était inadmissible, et que le prince de Polignac n’avait pas à répondre, comme ministre, des actes de la prérogative royale: « Quel besoin, dit-il, peut avoir la France, de la mort d'un homme qui s'offre à vous comme l’instrument brisé d’une puissance qui n’est plus?» L'avocat do Peyronnet, M' Hcnncquin, alla jusqu’à dire que son client méritait peut-être une couronne civique pour avoir honoré son administration par une foule do mesures utiles et bienfaisantes; l’avocat de Gucrnon de Ranville, M* Crèmieux, le représenta commo se dévouant à la signature des Ordonnances par fidélité au roi ; enfin, l’avocat de Chautelauze, Mc Sauzet , venu exprès de Lyon pour plaider la cause de son ami , réussit avec un bonheur inouï dans ce début oratoire qui fit sa fortune politique. Mais rien n’égala l’éloquence de Peyronnet se défendant luimême et tirant des larmes de tous les yeux, forçant tous les cœurs à la pitié, tous les esprits à l’admiration. Les choses en étaient à ce point que l’acquittement des accusés paraissait certain. L’absolution probablo des anciens ministres avait animé au plus haut degré la colère du peuple, et jeté même une indignation presque générale parmi les gardes nationaux préposés à la garde du Luxembourg. Des rassemblements se formèrent dans les rues voisines du palais ; des cris de mort s’élevaient de toutes parts; des injures, des menaces contre les pairs circulaient dans la foule. Ces symptômes
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inquiétants étaient travaillés par des meneurs d’émeute : on se proposait d’envahir le Luxembourg, de faire main basse sur les pairs et de mettre à mort les anciens ministres condamnés par le peuple. La garde nationale n’eût peut-être pas résisté à l’irruption des égorgeurs, et déjà, dans les postes occupés par la 13* légion, on posait, on agitait tout haut cette question : « Défendra-t-on Polignae et ses complices s’ils sont acquittés? » A peine quelques voix généreuses osaient-elles se prononcer pour la protection à donner à la loi et aux accusés. Les débats publics se terminèrent dans la journée du 21 , et la haute cour se retira pour délibérer : elle resta en séance secrète pendant huit heures, et elle aurait certainement absous les ministres de Charles X, si on ne l’eût avertie des dispositions hostiles du peuple, qui protestait d’avance contre tout arrêt d’indulgence ou de pitié. La nuit fut calme cependant , grâce à la garde nationale, qui avait dissipé les rassemblements et occupé tout le quartier Saint-Germain. Le général La Fayette et le préfet de la Seine visitaient les postes et encourageaient la garde nationale à faire son devoir. Vers quatre heures du malin, le bruit se répandit que l’arrêt était rendu et que les ministres, condamnés à la prison perpétuelle, venaient d’être immédiatement dirigés sur Vincennes, en attendant qu’ils fussent transférés au fort de Ilam pour y subir leur peine. Dés que le peuple, à son réveil , apprit à la fois la sentence de la cour des pairs et le départ des quatre condamnés, il poussa des cris de rage, il se précipita vers le Palais- Royal pour redemander les quatre têtes qu’on enlevait à sa vengeance. Ce mouvement tout spontané avait été prévu par les chefs d’une insurrection républicaine, qui voulurent en profiler; le cri : A mort les minisires I n’était qu’un moyen d’exalter et d’entraîner les masses : déjà plusieurs bandes d'hommes armés, que précédait un drapeau noir au son du tambour, avaient traversé le faubourg Saint-Marceau, en criant : Aux armes ! vive la République I lorsque les élèves de l’École polytechnique et des Écoles do droit et de médecine, inspirés par le général La Fayette, acceptèrent la mission délicate de rétablir l’ordre : les premiers en uniforme, les autres attachant à leurs chapeaux leurs cartes d’étudiants, se formèrent en colonne au nombre de trois ou quatre mille, et parcoururent les rues encombrées de peuple, en invitant les bons citoyens à respecter la loi. Celte imposante démonstration produisit un effet magique : aux clameurs de l’émeute succédèrent les applaudissements elles cris alternatifs de Vivent les Écoles! Vive la garde nationale I Les conspirateurs ne se montrèrent nulle part , et les masses s'apaisèrent. Le lendemain, la chambre des députés vota des remerciements à la troupe de ligne, à la garde nationale et aux Écoles, qui avaient protégé d'intelligence l’ordre public, mais les élèves des Écoles repoussèrent ces remerciements dans une protestation où ils so plaignaient « qu’on leur marchandât les libertés que leur courage avaient reconquises et que leur sang avait payées. » La Fayette eut l'air de s’associer à ces plaintes dans un ordre du jour qu’il adressa, le 24, à la garde nationale de Paris : « Tout a été fait pour
l'ordre public, disait-il ; notre récompense est d’espérer que tout va être fait pour la liberté. » Cet ordre du jour n’était pas le seul acte d’opposition que le général se fût permis à l'égard du gouvernement et do la politique personnelle du roi. Peu de jours auparavant, dans un banquet des artilleurs de la garde nationale parisienne, où la première nouvelle de la révolution de Varsovie avait été accueillie avec des transports de joie et d'enthousiasme, La Fayette porta cet étrange toast : «Aux artilleurs de France, de Belgique et de Pologne! Puisse la grande batterie des droits du genre humain élancer scs projectiles partout où ils sont méconnus ! » On avait compris, depuis le 9 août, que la royauté de Louis-Philippe était à la discrétion de La Fayette, qui disposait seul de la garde nationale de Paris, non-seulement à litre de commandant en chef de toutes les gardes nationales de France, mais comme créateur de celle milice citoyenne qu’il s’était, en quelque sorte, identifiée. On discutait alors, h la chambre des députés, la loi sur l’organisation de la garde nationale : ce fut une occasion de mêler naturellement au débat la question du commandement général attribué à La Fayette. Dupin ainé se chargea de faire comprendre i l’assemblée que ce commandement ne pouvait appartenir qu’au roi, qui le déléguait au ministre de l’intérieur; Lafitte lui-méme concourut, de saparoc, à obtenir la suppression d’un commandement qui semblait dangereux entre les mains de La Fayette. Celui-ci alla sur-le-champ porter sa démission au roi, et refusa obstinément le titre de commandant général honoraire que Louis-Philippe voulait lui conserver. On lui donna pour successeur le général Lobau, en qualité de commandant de la garde nationale de Paris. La démission de La Fayette, malgré les regrets dont le Palais-Royal feignit de l’entourer, üt taxer d’ingratitudo le roi et les ministres qui i’avaieut indirectement provoquée. Dupont de l’Eure, indigné de la conduite de ses collègues dans cette circonstance, se sépara d’eux avec éclat, en faisant coïncider sa retraite avec celle de son illustre ami. Le ministère ne devint pas beaucoup plus homogène par l’installation de Mérilhou à la place de Dupont de l’Eure, et par l’acquisition qu’il fit d’un nouvel avocat, Barlhc, comme ministre de l’instruction publique et des cultes ; mais dès lors il opposa moins de contradictions à la volonté personnelle du roi, et il parut se mettre d’accord sur la ligne politique qu’il devait suivre, tout en déclarant que son système no serait pas changé. «Au dehors, dit le président du conseil, le gouvernement veut que la France soit estimée, écoulée; au dedans, il veut la liberté, mais il veut les lois ; il les a fait respecter et il le fera toujours. » La Fayette, dès cc moment, s’était séparé de la politique ministérielle, qui déviait des principes qu’ello proclamait encore : « Ma conscience d’ordre public est pleinement satisfaite, disait-il ; j’avoue qu’il n’en est pas de meme de ma conscience de liberté. Nous connaissons tous ce programme de l’Hôtel-de-' Ville : Un trène populaire entouré d’institutions républicaines ; il a été accepté, mais nous ne l'entendons pas tous de même. » Personne alors, dans le parti de la Rcsislaucc, n’éleva la voix pour protester contre co programme, que le parti
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du Mouvement inscrivait sur son drapeau. Ce dernier parti était moins fort, sans doute, dans les Chambres que dans le pays, où il se composait surtout de tâtes ardentes et de cœurs généreux, qui ne manquent jamais dans la jeunesse française; mais il comptait, parmi les députés, qnclques hommes de mûre expérience et de sincère patriotisme, tels que le général Lamarque, Bignon, Mauguin, Alexandre de Laborde, Salverte et un petit nombre d’autres groupés autour de La Fayette. «La France ne veut pas la République, disait Bignon, mais elle veut, et nous voulons comme elle, que tout ce qu’il y a de bon dans le système républicain, autant qu’on peut le faire sans danger, soit transporté dans la monarchie constitutionnelle. » Le parti de la Résistance, au contraire, bien plus nombreux dans les Chambres que dans la nation, s’appuyait sur la bourgeoisie que personnifiait la royauté de Louis-Philippe, et qui se trouvait satisfaite de son avènement au pouvoir. L’antagonisme qui commençait entre ces deux partis, nés tous deux de la même Révolution, ne pouvait que se développer, en les poussant l’un et l’autre vers une extrémité opposée : le Mouvement devait tendre à la République, la Résistance à la monarchie arbitraire. Louis-Philippe, en se débarrassant de la tutelle de La Fayette et en lui enlevant le prestige de la garde nationale, s'était fortifié sur son trône, qu’il ne songeait guère à entourer d’institutions républicaines: il avait adopté la devise formulée par Dupin aîné au nom de la bourgeoisie : Chacun chez soi, chacunpour soi; et il comprenait tout son système de gouvernement dans ces deux mots élastiques que La Fayette avait rapprochés le premier : Liberté, ordre public, il se sentit vraiment roi, quand les Chambres lui eurent voté un crédit de douze millions affectés à ses dépenses extraordinaires pour les cinq derniers mois de l’année 1830, et quand son premier ministre, Lafitte, eut proposé de lui accorder, outre la dotation de la couronne, une liste civile de dix-huit millions, en le dégageant de toutes les charges qui incombaient à la liste civile de Charles X. Louis-Philippe avait eu ta précaution de n’acccplcr la royauté qu’après avoir partagé entre ses enfants tous les biens meubles cl immeubles de la maison d'Orléans, au lieu de les réunir nu domaine de l’État, à l’exemple des rois de France scs prédécesseurs. Tel fut le prélude de ce qu’on appela le gouvernement à bon marché.
Il n'y avait pas cinq mois quo Louis-Philippe était sorti couronné de la Révolution de juillet, et déjà, par l’adresse de sa politique personnelle et par l’entremise de son ambassadeur à Londres, Talleyrand, il pouvait compter sur la bonne intelligence de la France avec l’Europe : il avait promis formellement aux souverains de la Sainte-Alliance de réprimer dans son royaume l’esprit révolutionnaire, et, en effet, tandis que dans ses discours du nouvel an il affectait de proclamer bien haut les droits du peuple et de la liberté, il s’entendait secrètement avec l’empereur de Russie pour lui abandonner pieds et poings liés la Pologne insurgée; avec la Prusse, pour l’avertir de tous les complots que préparaient la jeune Allemagne ; avec l’Autriche, pour la laisser faire la police de l’ordre dans l'Italie où Ménotti allait jeter le cri de l’indépeu-
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iance ; avec l’Espagne, pour la mettre on garde contre de nouvelles tentatives Insurrectionnelles des réfugiés espagnols. Voilà commont tous les efforts de la Révolution échouèrent plus ou moins tristement à l’étranger, malgré la sympathie malgré le concours même que lo roi des barricades avait feint de leur accorder. Ainsi, les malheureux compagnons du général Torijos, qui essayèrent à trois reprises différentes (38 janvier, 8 mars et 2 décembre 1831) de soulever l’Espagne au cri de : Vive la liberté! furent trahis, vendus et massacrés- ainsi, les républicains, qui déployèrent le drapeau de l’insurrection & Gœltingue, en Hanovre (8 janvier), et à Bile, en Suisse (1 5 janvier), no réussirent pas à embrasor les États do la Confédération germanique et à constituer une république; ainsi, les libéraux d’Italie, qui croyaient avoir assuré la délivrance de leur patrie cl le triompho de l'unité italienne, virent se briser l’un après l’autre les anneaux de leur vasto conspiration, et, quoique Boutonne eût donné lo signal du soulèvement général (4 février), l'insurrection ne" se répandit pas hors des Légations où elle devait être étouffée bientôt par l’Autriche; ainsi, la Pologne, qui osait affronter la colère de l’autocrate russe, se voyait d’avancecondamnée à retombersous le joug qu’elleavait secoue. Louis- Philippe était donc maître des destinées de l’Europe, s’il eût voulu marcher a la tête de la Révolution ; mais il ne voulait, il ne demandait que la paix. Ce fut à cct amour de la paix, à cette crainte do la guerre, qu’il sacrifia, nonseulement la Pologne et l’Italie qui ne lui offraient aucun avantage en échange de son assistance armée ou diplomatique, mais encore la Belgique qui consentait à se donner à lui et à la France. La réunion de la Belgique a la France était le vœtt unanime de tout ce qu’il y avait d intelligent et de national dans les deux pays; leur intérêt mutuel leur conseillait de faire tomber les frontières qui les séparaient, et qui n’existaient pas plus rée e ment sur le sol belge et français que dans le cœur dos populations ; Louis- Philippe convoitait pour son second flls celte nouvelle couronne qui devait être décernée par un vote législatif, commo l’avait été celle de la France. Mais l’Angleterre s’était prononcée contre la réunion des deux étals limitrophes : elle avait imposé au roi des Français la condition de refuser le titre de roi des Belges que lo congrès do Bruxelles offrait au jeune duc de Nemours; le ministre des affaires étrangères ne s’en était pas caché aux envoyés belges, et il leur avait dit ou fait entendre que l’Angleterre ne consentirait jamais a voir la France s’agrandir du côté de la Belgique, en territoire ou en prépondérance. Louis-Philippe ne tenait pas le même tangage que son ministre : il louvoyait, il hésitait, il encourageait tout bas l’élection du duc de Nemours, » promettait indirectement de défendre l’union de la Belgique avec la 1- rance Les négociations continuaient à Londres, et le cabinet de Saint-James posait comme un cas de guerre, comme une attaque aux traités de 1815, l avenemenld’uu prince français au Irène de Belgique. Leparti du Mouvement somma Je ministère de fouler aux pieds les odieux traités que la France avait déchirés en juillet 1 830 ; il demanda qu’on rendit à la France ses frontières naturelles.
3C() niSTOIRE DE FRANCE,
les forteresses do la Belgique et les bords du Rhin ; il demanda qu’on acceptât les offres du congrès belge et qu’on secourût la Pologne : « Eugageons les ministres, s’écriait le général Lamarque après avoir appelé une halte dans la boue la paix honteuse que la Sainte-Alliance prescrivait à la France, engageons-les à ne pas oublier le principe de notre Révolution, et disons-leur qu’ils sont forts de la force de toute la France, et que cclto France est prête à tous les sacrifices pour assurer sa liberté, son indépendance, et reprendre le rang qu’elle doit tenir parmi les nations. » Ce fut le texte que i’opposilion commenta sans cesse pendant cette année 1831, où le contre-coup de la révolution de Paris se faisait sentir dans tous les gouvernements de l’Europe. Guizot, qui avait quitté le ministère, lui vint en aide néanmoins en soutenant le principe de la non-intervention qu’il avait introduit dans la politique. « Nous voulons propager la liberté, dit-il, mais non les révolutions. Les révolutions, l’insurrection, sont un mauvais état d’un pays : il faut souvent passer par là pour arriver à la liberté, mais ce n’est pas la liberté elle-même... Nous voulons, dit-il encore, que la Révolution de juillet so présente à l'Europe, l’affranchissement, la liberté, la paix à la main, au lieu de porter l’insurrection et la guerre ! » Le principe de la non-intervention, que Louis- Philippe et ses ministres avaient adopté et proclamé, sans en prévoir les eontro-senset les embarras, n’était qu’une forme encore indécise de l’égoïsme de la bourgeoisie. Aussi, l’opinion bourgeoise se monlra-t-cllc très-favorable à un principe qu’elle ne considérait que comme une assurance de paix générale. Dupin ainé, qui pouvait se croire à bon escient l’inventeur de la nonintervention, en développa plusieurs fois la théorie, à la tribune des députés; et dans la discussion solennelle où furent débattues les questions palpitantes de la politique extérieure (28 et 29 janvier), le ministère, à propos de la Belgique qu’il n’osait pas réunir à la France, à propos de la Pologne qu’il n’osait pas secourir, se cramponna plus que jamais à son système inconséquent et impossible de la non-intervention. Mauguin avait interpellé les ministres avec sa fougue ordinaire sur ce système qui était, selon eux, « l’obligation quo s’imposait la France de ne pas s’immiscer dans les affaires d’un état étranger, et le droit qu’elle s’attribuait avec justice de ne pas permettre que d’autres puissances y vinssent s’immiscer do leur côté. » Sébastian!, en invoquant toujours ce fatal principe de la non-intervention, répondit que l’on ne pouvait rien pour la Pologne par la force des armes, et que si la réunion do la Belgique à la France avait lieu, c’en serait fait de la paix de l’Europe. « Vous voulez tous la paix! s’écria fièrement le général Lamarque; quelques-uns peut-être la voudraient avoirà tout prix ! » De violents murmures l’interrompirent, mais la non-intervention garda la flétrissure d e/a paix à tout prix. Le maréchal Soull, ministre delà guerre, n’effaça pas cette flétrissure, en essayant de relever le rôle de la France dans la politique européenne : « Pendant quinze ans, dit-il, l’influence de l’étranger a été appesantie sur notre belle patrie ; alors la paix était accordée à la France ! Désormais, c’est la France qui doit
LOUIS-PHILIPPE r. — 18.11. 361
exiger la paix ! » Les orateurs de la paix, Dupio, Guizot, Sébastian'!, Cunin- Gridaine, froissèrent le sentiment national qui soufflait la guerro par la bouche dcMauguin,deCorcelles, de La Fayette, de Schoncn, de Bignon, d’Alexandre de Laborde. On put conclure seulement, après de nombreux discours contradictoires, qije la Belgique ne se réunirait pas à la Franco et que la Pologne périrait dans l’abandon. Le roi des Français lui-méme crut devoir, à celte occasion, faire connaître sa politique personnelle et opposer, en quelque sorte, le programme du Palais-Royal au programme de l’Hôtel- de-Ville : « Nous ne devons pas seulement chérir la paix, dit-il en répondant à une Adresse que lui présenta la garde nationale de Gaillac (Tarn) ; nous devons encore éviter tout ce qui pourrait provoquer la guerre: il n’y a que l’honneur national, il n’y a que les intérêts nationaux qui puissent nous porter à la faire. Mais nous parviendrons à l’éviter, et la France pourra jouir en paix des avanlages qu’elle a si glorieusement conquis. Toutefois, il faut s’entendre sur ces avantages. Il ne faut pas croire qu’ils consistent dans une extension de toutes les libertés au delà des bornes que l’ordre public et l’esprit de nos institutions ont posées. Sans doute, la Révolution de juillet doit porter ses fruits; mais cette expression n’est que trop souvent employée dans un sens qui ne répond ni à l'esprit national, ni aux besoins du siècle, ni au maintien de l’ordre public. C’est pourtant cela qui doit Iraeer notre marche. Nous chercherons à nous tenir dans un juste milieu, également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal. > Depuis ces paroles mémorables, dans lesquelles Louis- Philippe dénonçait tout son règne, l’expression de juste-milieu servit à qualifier le parti de la résistance et la politique du gouvernement.
Celte politique modérée, timide, flottante, avait ranimé les espérances des légitimistes, qui travaillaient à la restauration de Henri V, dans leurs journaux, dans leurs conciliabules, dans leurs sacristies ; car le clergé, que la Révolution de juillet avait complètement oublié, ne s'accommodait pas d’un roi voltairien et d’un gouvernement athée ; le clergé faisait donc, comme jadis, cause commune avec la noblesse. Cependant, la police fermait les yeux sur les intrigues, les projets, lesconspiralionsmême des partisans de la légitimité; tandis qu’elle redoublait derigueurà l’égard desbonaparlistcs ctdes républicains qu’elle semblait avoir à surveiller seuls. Celle mansuétude, cette insouciance du ministère à l’égard des carlistes, comme on les surnommait dédaigneusement, exaltèrent, encouragèrent leur dévouement et leur audace. L’idée leur vint de se compter et de faire une démonstration, en célébrant, par une cérémonie funèbre, l’anniversaire de la mort du duc de Berry. La cérémonie devait avoir lieu à Sainl-Roch ; elle fut célébrée à Saint-Germain-l’Auxcrrois le 14 février, à midi. La police n’y mit aucun obstacle. Les notabilités du parti légitimiste s’étaient rendues au service; le curé, en personne, officiait; un catafalque, sans insignes, dressé dans l’église, ne révélait pas le caractère de cette messe des morts; mais l’assemblée, en grand deuil, paraissait animéo
d'aulres sentiments que celui de la dévotion. Un jeune élève de Salnt-Cyr allaclia au catafalque une ülhographio représentant le cl n de Bordeaux : un autre des assistants apporte alors un pclit buslo de Henri V, et l’expose en évidence au-dessus du catafalque; une femme, vêtue de noir, se lève et commence une quête au profit des gardes royaux blessés en juillet 1830. L’émotion gagne de proche en proche, et la cérémonie s’achève au milieu des murmures de dévouement légitimiste, que le respect du lieu empêche à peine d’éclater. Ces équipages stationnant à la porto de l’église, cette assemblée de personnages marquants, cette messe d’anniversaire, avaient causé quelque émolipfh danslequartior; des groupes se forment, et les détails de ce qui s’est passé pendant le scrvico sont interprétés et commentés par l’esprit de parti. Le peuplo s’irrite de cette provocation sournoise ; it suit avec emportement les meneurs qui le poussent et l’entraînent; l’église est envahie vers quatre heures et livrée à une bruyante et joyeuse dévastation qui so ressent de l’influence du carnaval. Tout avait été saccagé, brisé, détruit, lorsque l'autorité Intervint ; le peuple, promenant les lambeaux des ornements et des habits ceclésiasliques , simulait des processions bouffonnes, en criant : A bas 1rs jésuites! et A bas les Bourbons I On le laissa faire, et c’est à peine si on l’arrêta quand il voulu! se porter sur l’Archevêché pour y renouveler les scènes do deslruclion profanatrice exercée sur la paroisse de Saint-Germain. Louis- Philippe avait dit au préfet de police : • II faut faire la part du feu ! » et l’on poussa la complaisance jusqu’à ordonner (f abattre la croix fleurdelisée qui surmontait l'église. C’élait comme un épisode étrange des jours gras. Le lendemain, au point du jour, l’Archevêché fut assailli de nouveau par une multitude de gens qui s’étaient enrôlés pour le dévaster de fond en comble; dans l’espace de quelques heures, le saccagcmcnt s’opéra d’une façon presque méthodique : • Le travail semblait distribué par atelier, dit un témoin oculaire ; jamais ouvriers payés à la tâche ne firent tant de besogne en si peu de temps, * Le mobilier cl ia bibliothèque étaient jelès dans la Seine, et il ne restait plus en place que les gros murs, quand la I J" légion de la garde nationale fit évacuer l’Archevêché. Peu s’en fallut que les ravages ne s'étendissent à la cathédrale elle-même. L’autorité ne se montrait nulle part, et le préfet de police (c’était Bande qui avait remplacé Trcilhard) obéissait au roi en ne s’occupant que de mettre en sûreté le Palais-Royal. Le préfet de ia Seine, Odilon Barrot, et le ministre de l’intérieur, au lieu d’agir d'intelligence contre l’émeute, avaient l’air de la confondre avec les masques qui parcouraient les boulevards : ia garde nationale assistait, i’arme au bras, à l’abattage des croix extérieures qui conservaient l’emblème des fleurs de lis. Ce fut pour faire la pari du feu, que le roi renonça de lui-mème à scs armes de famille, et lit effacer ce jour-là les fleurs de lis sur ses voilures, en même temps qu’il ordonnait de replacer les bas-reliefs des victoires impériales sur l’arc de triomphe du Carrousel. Enfin, pour donner satisfaction au ressentiment du peuple qu’indignait la cérémonie de Saint-Germain-l’Auxcrrois, on décréta d’arrestation plusieurs
personnes qui y avaient figuré, on lança un mandat d'amener contre l'archevêque de Paris qui l'avait autorisée. Celte scandale orgie de la populace, cette abnégation coupable ou aveugle do l’autorité , eurent da tristes échos à la tribune. On accusa les deux chefs de l’édililé parisienne, le préfet de la Seine et le préfet de police, de n’avoir rien empêché et de s’élre associés en quelque sorte à l’émeute, en faisant abattre tes croix des églises. Le débat, en s’aigrissant, révéla le défaut d’harmonie qui existait entre les ministres et leurs subordonnés; Baude et Odilon Barrot, pour se justifier, compromirent le cabinet : • Si le gouvernement, dit le premier, persistait dans les errements qu’il a suivis depuis six mois, il laisserait notre pays à la merci des circonstances.— Comme magistrat, dit le second, je suis resté complètement étranger aux actes et aux mesures officielles que M. le ministre et M. le préfet do police ont crues nécessaires pour rétablir l’ordre. » Le ministre de l’intérieur n’accepta ni les reproches, ni la responsabilité qu’on faisait peser sur lui : depuis longtemps, d’ailleurs, le caractère inflexible d’OJilon Barrot était un obstacle et un embarras dans le gouvernement; on le rejeta donc sur les bancs de la gauche, en lui donnant le comte de Bondy pour successeur à la préfecture delà Seine; Baude fut aussi remplacé par Vivien, procureur-général à la cour royale d’Amiens. La discussion do la Chambre ne s’était pas bornée à de stériles récriminations entre un ministre et ses inférieurs : elle avait touché, en se développant, le fond de la question politique du moment. La majorité de la Chambre et la présidence du conseil étaient en désaccord, en défiance, presque en hostilité : « Vous avez vu, disait Guizot, que dans l'intérieur du gouvernement, au sein même du pouvoir exécutif, il n’y avait pas plus d’ordre qu’entre les pouvoirs constitutionnels. » Guizot et Dupin aîné unirent leurs efforts pour attaquer le ministère ou du moins lo président du conseil, en imputant à sa faiblesse, à ses tergiversations, à ses tendances ultra-libérales, le malaise de la situation. Lafitte ne niait pas ce malaise, mais il l’attribuait moins aux hommes du gouvernement qu’ù la force même des événements : « Si le mal vient du pouvoir, dit-il, il faut sur-le-champ chercher dans un changement d’hommes le remède h nos maux; si le mal nevientque • de la situation, il faut se résigner, s’unir pour en conjurer les difficultés, et surtout ne pas en exagérer le péril, de peur de décourager les bons citoyens. • Dans cette violente discussion, qui ruinait à la fois la Chambre et le ministère, Dupin et Guizot se posaient comme les chefs énergiques de la résistance qui avait arboré le drapeau du juste-milieu; Lafitte, au contraire, parle fait seul de la vive agression dont il était l’objet, prouvait assez que ses sympathies et ses convictions n’avaient pas déserté le parti du mouvement ou du progrès des libertés publiques. « On nous parle beaucoup de modération et de justemilieu, dit La Fayette. La vraie modération consiste à chercher ce qui est vrai, ce qui est juste, à s’y tenir fermement ; et quant au Juste-milieu, il y a deux ans qu’il souriait dédaigneusement en entendant parler à cette tribune de la souveraineté du peuple français ctd'un peuple armé tout entier en gardes
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nationales nommant scs officiers. J’cn demande pardon à ce Juste-milieu qui n’aime pas les déplacements , le moment n’est pas éloigné où il faudra qu’il se place plus avant dans la carrière des institutions nationales. »
Le résultat que la politique personnelle du roi pouvait espérer de celte discussion et des circonstances singulières qui l’avaient amenée, ce résultat était atteint. L’esprit public avait été habilement détourné et distrait de la question belge, qui, sans cette heureuse diversion, n’eût pas manqué de fournir uu élément de trouble, bien plus grave que la dévastation de Saint-Germainl’Auxerrois et de l'Archevêché. Le congrès de Bruxelles, dans sa séance du 3 février, avait proclamé le duc de Nemours roi des Belges, élu par quatrevingt-dix-sept votants contre vingt-une voix données à l’archiduc Charles, et soixante-quatorze au duc de Leuchtemberg. Ce dernier candidat à la couronne de Belgiqueeûtélé certainement adopté, si l’on avait pu croire que l’élection du duc de Nemours serait non avenue. Louis-Philippe, inquiet de l’avénement probable d’un membre de la famille impériale, s’était empressé de faire démentir en Belgique les paroles indiscrètes de son ministre des affaires étrangères, prononcées à la tribune contre la réunion de la Belgique à la France; il avait si bien adhéré à cette réunion par l’intermédiaire de ses agents officieux, que le duc de Nemours l’emporta sur le duc de Leuchtemberg. Il avait promis en meme temps au cabinet anglais, par l’organe de Tallcyrand qui dirigeait ces intrigues diplomatiques, de s’opposer toujours à la réunion de la Belgique ù la France et de refuser la couronne offerte à son fils. C’était l’exécution de cette promesse qu’exigeait le cabinet anglais. Pendant que la Belgique applaudissait à l’élection do son roi et lui envoyaitunc députation solennelle à Paris, Louis-Philippe hésitait encore à se prononcer, quoiqu’il eût obtenu une déclaration de la conférence de Londres, qui repoussait absolument du trône do Belgique le duc de Leuchtemberg; il n’hésita plus, quand il jugea que l’effet produit par Vaffaire de Saint-Germain-l’Auxcrrois et de l’Archevêché avait absorbé l’opinion; il fit connaître à la députation, le 17 février, qu’il ne pouvait accepter la couronne pour son fils : • Mon premier devoir, dit-il, est de consulter avant tout les intérêts de la France, et par conséquent, de ne point comprometlre cette paix que je veux conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour celui de tous les états de l’Europe. > Ce refus, celte concession à l’Angleterre, blessèrent profondément la dignité nationale, mais ils n’eurent presque pas d’écho dans le tumulte des partis qui se menaçaient et qui semblaient prêts à en venir aux mains. La Belgique poussa un cri unanime de réprobation contre Louis-Philippe qu’elle accusait de l’avoir trompée solennellement : il fallait qu’elle se remit à chercher un roi, sans pouvoir choisir le duc de Leuchtemberg mis au ban des cinq puissances protectrices de son indépendance. En attendant un roi, elle nomma un régent, le vénérable Surlel de Chokicr, président du congrès. La candidature au trône paraissait devoir se partager entre le prince Otlion de Bavière et le prince de Saxc- Cobourg, le premier recommandé par la diplomatie, le second par l’Angle-
terre. La faction orangistc crut le moment favorable pour recommencer scs intrigues et scs complots ; mais l’opinion du pays se prononça contre elle avec tant de violence et d’énergie, que le roi de Hollande fut bien convaincu que tout moyen de conciliation échouerait vis-à-vis de l’entêtement belge : il avait hâte d’en appeler à la force des armes, et il n’attendait qu’un consentement tacite de la conférence de Londres pour faire entrer soixante mille Hollandais en Belgique. La conférence manifestait toujours beaucoup de mauvais vouloir à l’égard des Belges, et l’on devait prévoir le moment où elle cesserait de garantir leur indépendance. Mais le gouvernement du roi des Français, rassuré au sujet de l’élection du duc de Leuchtemberg, qu’il avait écartée irrévocablement, se montrait disposé à favoriser celle du prince de Saxe-Cobourg, qui pouvait devenir le gendre de Louis-Philippe et amener ainsi naturellement la seule réunion possible de la Belgique à la France. Le principe de la nonintervention, mis en avant par le précédent ministère et soutenu avec bonne foi par Lafitte, suffisait pour balancer les actes de la conférence de Londres, pour combattre la diplomatie de la Sainte-Alliance et pour suspendre toute hostilité de la part de la Hollande; car une armée française devait au besoin appuyer en Belgique ce principe que la France avait posé comme une digue arrêtant la guerre générale. Le cabinet, que dirigeait Lafitte sans parvenir à lui donner un reflet de sa popularité personnelle , n’était pas sur tous les points, il est vrai, aussi fidèle observateur de la non-intervention : ainsi, malgré ses témoignages publics de sympathie à l’égard de la malheureuse Pologne, il pensait, avec les égoïstes conservateurs de la paix à tout prix, que la France ne pouvait sans péril intervenir, même par voie de négociation, entre l’empereur de Russie et ses sujets révoltés; il se résignait donc à fermer les yeux du côté de Varsovie où un peuple héroïque, armé pour ta défense de sa nationalité, tendait les bras vers la France. L’issue de cette lutte inégale n’était que trop inévitable. L’empereur Nicolas n’avait voulu se prêter à aucune concession avec des rebelles, et la diète polonaiso, en proclamant l’indépendance nationale, s’était vue forcée de proclamer la déchéance de la dynastie russe en Pologne (25 janvier). Un admirable mouvement de résistance fit lever la population tout entière qui comptait sur les secours de la France et des états constitutionnels de l’Europe. Une armée de soixante-dix mille hommes, commandée par les généraux Chlopicki et Skrzynccki, tenait tête à plus de deux cent milleRusses qui, sous les ordres du maréchal Diebitsch, avaientpénélréjusqu’à Varsovie : cetennemi,si supérieur en nombreetsans cesse accru par de nouve, >x renforts, éprouva deux sanglantes défaites , à Grockow et devant Praga (19 e, 25 février); il essaya inutilement de reprendre l’offensive, pendant deux mois de campagne, qui furent un combat presque continuel. A la fin de mai, les intrépides Polonais avaient rejeté encore une fois les masses russes hors du territoire de la Pologne, où elles avaient importé le fléau du choléra. Le principe de la non-intervention ne devait pas s’étendre jusqu’à la Vistule. B n’était pas mieux appliqué en Balie, où les patriotes italiens avaient insurgé les Léga-
lions, avec la promesse formelle de trouver la France entre enx et l’Autriche; mais cette promesse, faite par le président du conseil, non-seulement dans les correspondances diplomatiques, mais encore du haut de la tribune législative, ne fut pas ratifiée par le roi. Celui-ci n'avait, dit-on, d’autre but, en flattant les révolutionnaires italiens, que de se venger du duc de Modène qui avait insulté la royauté de Juillet : ce prince fut, en effet, le premier intéressé dans cette révolution, qui partait de son duché pour parcourir toute la Péninsule en formant la fédération italienne; il s’empressa d’aller se mettre sous la protection de l’Autriche, et il eut soin d'emmener avec lui l’auteur de ce complot dans lequel le ministère français avait trempé : l'infortuné Ménotti paya de sa vie ses relations avec le Palais-Royal. Cependant l’Autriche n’allendit pas que l’insurrection de Modène, de Parme et de Bologne se fût propagée en Lombardie; elle annonça, en dépit delà non-intervention, sa résolution d’intervenir immédiatement dans les états insurgés, et elle fit marcher une armée de cent mille hommes au secours de ses alliés : cette armée passa le Pô dans les premiers jours de mars, sans reculer ni hésiter devant les notes comminatoires de la diplomatie française. Il eût fallu cent mille Français pour appuyer ces notes, et Lafitte ne doutait pas que le principe do la nonintervention ne reçût une consécration solennelle dans celle impérieuse circonstance; mais il ne fut pas peusupris de voir qu’on n'entendait pas comme lui la non-intervention. Triste, découragé, il reconnut son impuissance, et offrit sa démission au roi. Louis -Philippe lui exprima le regret de se séparer de lui, mais ne refusa pas une démission qui était souhaitée depuis longtemps, il lui demanda seulement d'employer les derniers soupirs de son ministère A faire approuver , par la chambre des députés, udc combinaison financière qui avait été proposée dans la prévision des dépenses extraordinaires d’une guerre avec l’Autriche en Italie, et avec la Hollande et la Prusse en Belgique. Le ministère, battu en brèche par la majorité, craquait d’ailleurs de toutes parts, lorsque Lafitte réclama de la Chambre un vote de confiance, « non pas comme ministre, dil-il, mais comme citoyen, parce que l’intérêt de l’État l’exige, et ce n’est probableroentpas pour moi que je demande cette confiance f * (2 mars.) Le projet de toi concernant la création de deux cents millions d’obligations du Trésor et l’aliénation de trois cent mille hectares de bois, fut volée à contre-cœur par les députés que menaçait une prochaine dissolution, et deux jours après, Lafitte sc retirait du cabinet avec Mérilbou qu’il y avait introduit. Il y eut alors entre leurs collègues un simple échange de portefeuilles, i l’exception de Soult et de Sébastiani qui gardaient les leurs. Montalivet passa de l’intérieur au déparlement de l'instruction publique et des cultes; Barthe, qui lui cédait ce département, s’attribua celui de la justice; d’Argoul abandonna la marine pour le commerce et les travaux publies, qu’on détachait de l’intérieur et qu’on cenlralisaiten administration spéciale. Ce mouvement ministériel prouvait quela retraite de Lafitte et de Mérilhou avait suffi pour rétablir l’harmonie dans ta politique du cabinet. C’était Casimir Périer qai devenait
chef de ce cabinet en se réservant le portefeuille de l’intérieur; l'amiral de Rigny prenait celui de la marine; le baron Louis, celui des Guances. Dés ce moment, on ne parla plus de non-intervention : Casimir Péricr déclara sculement qu’il avait formé un ministère < qui veut la paix, mais qui la veut honorable. » Peu do jours après son avènement, on apprenait que les troupes autrichiennes avaient occupé les Légations, presque sans coup férir, cl rétabli les gouvernements des duchés de Parme et de Modèoc. Le ministère ne s’en inquiéta pas plus que les Chambres; il avait annoncé avec fracas ce qu’il appelait son système : • Le système parlementaire, disait le Journal det Débats, organe ofGcicl du président du conseil, c’est de gouverner avec les Chambres, de les prendre pour l’expression légale des mœurs et des idées de la France, de ne pas chercher l’opinion publique hors des Chambres. » Un des premiers essais de ce système fut la prorogation des Chambres au 1 5 juin et la dissolution de celle des députés (31 mai).
La Chambre s’était préparée en quelque sorte à cette dissolution, pressentie longtemps h l’avance, par la refonte de la loi électorale et par l'adoption d'une loi municipale. La discussion de ces deux lois n'avait que trop démontré combien le parti libéral était devenu timide depuis son arrivée au pouvoir, et combien les conséquences delà Révolution dejuillet seraient mesquinesetavares dans les mains de la bourgeoisie. Le projet de loi municipale était à peu près le même que celui pour lequel Marti go ao n’avait pu obtenir l'approbation de la gauche en 1829, et dont l’échec avait entraîné la chute de ce ministère royaliste-constitutionnel. Cette fois, le projet reçut meilleur accueil (29 janvier), mais l’opposition ne réussit pas a lui donner des bases plus larges et plus populaires ; celte loi, ainsi que toutes les autres, consacrait le droit de l’argent ; elle constituait , comme le dit Daunou, une véritable plutocrali»: les électeurs municipaux devaient être choisis parmi les plus imposés, qui nommeraient le conseil municipal , dans lequel le maire cl les adjoints seraient désignés par le roi pour les chefs-lieux d’arrondissement et les communes de trois mille habitants; par le préfet, dans les communes moins considérables. Lamarque, de Salverte, de Tracy, de Corcelles, Marschal, essayèrent en vain d’agrandir le cercle de l’élection municipale, et de la rapprocher autant que possible du suffrage universel : « Les habitants des villes et des campagnes, dit Lamarque, pour lesquels je réclame le droit de voter, sont des chefs de famille intéressés au maintien de l’ordre, et ils ont droit aux bonéQces de la société, puisqu’ils en supportent toutes les charges. » Dupin ainé, l'orateur ftpre cl violent de la bourgeoisie régnante, se chargea de gourmander ce radicalisme : « N’a-t-on pas été, s’écria-t-il , jusqu'à vous alléguer les droits des mendiants, à propos de capacité électorale? Ne vous a-ton pas parlé de l’aristocratie des plus imposés? Ne chercbe-t-on pas à exciter des sentiments haineux contre les détenteurs de la richesse publique? » La politique militante changeait de terrain : on voyait poindre un antagonisme avoué entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. La majorité
n’avait pourtant pas ouvert la porte au radicalisme et à la démagogie, en adjoignant quelques capacités aux électeurs censitaires. La discussion de la loi électorale ne fut que la continuation du débat sur la quotité du cens et sur les garanties pécuniaires des droits politiques. La commission chargée d'examiner le projet ministériel, l'avait complètement remanié sans lui donner un caractère plus libéral; Bérenger, rapporteur de celle commission (22 février), avait mis en œuvre tous les artifices du langage pour faire ressortir les bienfaits de la nouvelle toi qui fixait le cens d'électeur à deux cent quarante francs au lieu de trois cents, et celui d’éligible à cinq cents francs au lieu de mille; c’était, selon lui, augmenter d’un tiers le nombre des électeurs. Après une longue et timide délibération, le cens exigé fut réduit à deux cents francs, et le nombre des électeurs se trouva doublé. La Fayette, qui n’avait pas plus d’autorité dans la Chambre qu’avant la Révolution de 1 830, ne craignit pas de protester en faveur du suffrage universel : « Le droit d'élire ne vient pas d'en haut, dit-il; il appartient à tous les citoyens et ne doit avoir d’exception que l’incapacité d'exercer ce droit. > Ce rappel aux institutions républicaines n'eut pas même les honneurs d'une contradiction ; la bourgeoisie, qui réglait elle-même les limites de la loi électorale, se montrait fort jalouse du droit qu’elle circonscrivait autant que possible dans la propriété foncière; aussi, n’admit-elle pas les capacités que le ministère lui proposait, et les juges, les avocats, les médecins, les notaires, les licenciés des facultés, furent repoussés comme indignes. Ce fut en vertu de cette loi étroite et plutocratiquc, qu’on procéda aux élections générales (i juillet), qui se firent avec calme et qui produisirent une majorité favorable au principe de la bourgeoisie, à la monarchie de Juillet et au ministère du Système parlementaire. Deux cents députés de la Chambre dissoute, appartenant la plupart à la droite légitimiste, n’avaient pas été réélns. On reprochait pourtant au gouvernement d’être rempli de faiblesse et de condescendance pour les carlistes, tandis qu’il persécutait les républicains et les idéologues avec une sorte d’acharnement monomanc. Ceux-ci, en effet, étaient plus dangereux que ceux-là, qui se bornaient à une opposition boudeuse et à des enfantillages de complots. Le pouvoir rapetissait encore les carlistes en affectant de ne pas les voir et surtout de ne pas les craindre : on ne les recherchait pas parmi les fonctionnaires puplics et l’on n’exigeait d’eux aucune espèce d’abjuration politique. Les hommes d’État de Juillet obéissaient à une tactique permanente, lorsqu’ils ne manquaient jamais d’envelopper toute la Restauration dans leurs dédains et leurs injures au sujet de son origine : « La nation avait toujours conservé rancune à la Restauration, dit un jour à la tribune un ministre favori du roi; laRestauration lui faisait en quelque, sorte mal au cœur. * Le parti légitimiste était alors tellement annihilé dans la Chambre, qu’il osait à peine se plaindre de ces attaques continuelles, qui ajoutaient encore à son discrédit : < li serait bien temps, répondit Arthur de La Bourdonnaic au ministre, d’en finir avec ces expressions choquantes, amères, dédaigneuses, qui retentissent trop sou-
vent dans cette enceinte. On conçoit qu’elles puissent être dictées par un sentiment élevé lorsqu'elles s’adressent à un ennemi fort, puissant, et qu’on peut regarder en face, mais elles sont trop peu généreuses lorsqu’elles s’adressent à la vieillesse, à l’enfance, à l’exil , au malheur. * Quoique le gouvernement feignit de mépriser la branche déchue et ceux qui la soutenaient d’une main timide, il ne négligea pas de s’armer d’une loi de bannissement à perpétuité contre « l'ex-roi Charles X, ses descendants et les alliés de ses descendants. » Il s’épargna l’odieux de présenter lui-méme celte loi , mais il l’inspira et la Ht adopter sur la proposition de Baude. Quant à la famille de Napoléon, elle ne trouva pas, de la part du gouvernement, plus de faveur que les Bourbons n’en avaient trouvé, et l’on ne rapporta pas même la loi de 1816, qui prononçait la peine de mort contre les membres de celte famille s’ils rentraient en France : on croyait avoir à redouter le duc de Reischtadt plus que le duc de Bordeaux, comme prétendant au tréne que Louis-Philippe occupait et qu’il voulait transmettre à scs enfants. Mais le danger le plus immédiat était du côté des républicains, qui entraînaient le parti du Mouvement composé de libéraux mécontents. Ce parti n’avait aucune force dans le sein des Chambres, et la voix de ses orateurs se perdait au milieu des murmures et de l’inattention générale. Mais, hors des Chambres, l’opinion républicaine avait dans le peuple une armée nombreuse, toujours prête à marcher sous le drapeau de l’émeute, et des chefs résolus, audacieux et infatigables, issus la plupart de la Révolution de juillet. Les sociétés secrètes étaient rébrganisées, et celle des Amis du Peuple, qui s’élait attribué une existence légale et qui publiait des journaux pour remplacer scs séances publiques, se composait de jeunes gens fanatiques, nourris des doctrines de la Convention, et impatients de réveiller en France la grande âme de 93. C’était évidemment le soufllo de ces sociétés, qui ébranlait sans cesse la tranquillité publique et qui grondait dans le3 rassemblements tumultueux que chaque contre-coup de la politique de résistance faisait sortir des faubourgs de Paris. Casimir Péricr avait promis de maintenir l’ordre et de rétablir la confiance ; il avait obtenu une loi de répression terrible contre les attroupements (31 mars) et il ne paraissait pas vouloir en ménager l’application. Le commencement du mois de mars avait été troublé par des émeutes presque journalières : tantôt les ouvriers s'aggloméraient autour du Palais-Royal, en criant : De l’ouvrage ou du point tantôt, sur le faux bruit de la prise de Varsovie, on promenait le drapeau noir, en criant : Vivent les Polonais l A bas les Busses l tantôt les élèves des Écoles, sous un prétexte quelconque, défilaient processionnellement ; tantôt les décorés de Juillet, reniant la légende de leur croix : donnée par le roi, s’emparaient de la place Vendôme en chantant la Marseillaise : la foule s’amassait, les malintentionnés excitaient les curieux; aux cris succédaient les pierres jetées et le déplacement de quelques pavés ; la garde nationale accourait, qui dispersait pacifiquement les groupes et ramenait le calme pour quelques jours. Cependant, si la garde nationale se lassait
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d’être toujours sur pied , les perlurbaleurs n’ét, lient pas moins las du ïèle de la garde nationale, devant lequel échouaient leurs tentatives coupables; aussi, les renouvelaient-ils constamment, pour fatiguer les soldats de l’ordre pu-1 blic; mais ceux-ci descendaient dans la rue au premier coup de tambour: là, on s’observait, on se comptait, on se menaçait réciproquement. L'émeute du 16 avril, qui suivit l'acquittement des auteurs d’un complot républicain, avait déployé toutes les forces du parti de la République, lequel ne jugea pas prudent d’engager une lutte trop inégale. Dans les journées des 44, 45 et 16 juin, le boulevard Saint-Denis fut le théâtre de nouveaux troubles, nés du prétexte le plus frivole : on entendit, pour la première fois, crier : A bas la garde nationale! On apprenait au peuple à se révolter contre cette milice qui seule empêchait l’émeute de se changer en révolution. D'autres troubles, plus sérieux, provoqués par les mêmes hommes, que secondait, peutêtre A leur insu, l’action de la police, éclatèrent lo 44 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille, à l’occasion des arbres de la liberté que l’on essaya de planter sur différents points de la capitale. Le cri de Vive la République ! annonçait les projets des agitateurs, que rendit impuissants l’accord unanime de la garde nationale et de la troupe de ligne. Cet accord déconcerta les factieux , qui avaient compté sur un soulèvement de la population, en ravivant les souvenirs de la Bastille. De pareils excès ne servaient qu’à indigner les bons citoyens et à les écarter de l’opposition, qui avait imaginé une fédération nationale contre le rétablissement de Charles X et contre l'invasion étrangère, quoique l’une ne fût pas plus à craindre que l‘aiitre. Celte fédération, qui n’était d’ailleurs qu'une simple démonstration, fit des progrès dans les départements, mais elle parut bien lente et trop modérée aux républicains de Paris qui , dans leur impatience de changement, assignaient un terme fort rapproché à l’état de choses fondé après Juillet. Ils confiaient l’avenir do la France à ce qu’ils nommaient le r éveil du peuple, et ils l’attendaient d’un jour à l’autre, en faisant des plans d’insurrection, en dressant des listes de conspirateurs, en discutant la forme des institutions républicaines et en fabriquant des cartouches. La police était instruite de tout, et le gouvernement ne s’en préoccupait pas beaucoup sans doute, car Louis-Philippe profita de l'absence des Chambres pour visiter les départements du Nord et ceux de l’Est : il fut accueilli partout avec autant d'enthousiasme que Charles X en avait fait éclater à son passage dans les mêmes départements peu de mois avant la Révolution de 1830. Louis-Philippe représentait cette révolution, Charles X représentait un gouvernement imposé à la Franco impériale par les baïonnettes étrangères. Le roi des Français rencontra toutefois, au milieu des discours de bienvenue, quelques paroles énergiques exprimant les vœux du patriotisme et de la liberté. Il ne semblait éprouver aucun embarras à y répondre, mais il ferma la bouche à plusieurs harangueurs qui voulurent Fintéresser à la cause des Polonais ou protester contre i’hérédité delà pairie, « privilégo, lui disait-on, désormais incompatible avec
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dos mœurs nationales. — C’est assez, interrompit-il en prenant une Adresse que lui lisait un capitaine de la garde nationale ; la garde nalionaie ne doit pas s’occuper de questions politiques ; cela ne la regarde pas ; elle n’a pas d’avis à donner, t
La Pologne, dont !e sort n’était que trop prévu, continuait à émouvoir profondément les sympathies de la nation française ; le gouvernement n’avait pas même encore tenté de l’aider de la moindre protection diplomatique. Le principe de la non-intervention n’était plus qu’un mirage trompeur : le ministre des affaires étrangères lui avait ôté jusqu’à son dernier prestige, en osant dire à la tribune que le gouvernement français ne consentirait jamais à l'entrée des Aulrichiens en Italie, mais qu’il ne ferait pas la guerre pour s’y opposer ((8 mars). Il n’était plus question d’ailleurs de l’Italie, que l’Autriche avait fait rentrer sous le joug, et qui voyait ses plus généreux patriotes condamnés à l’exil. Quant à la Belgique, elle faisait une triste épreuve de ce système élastique et menteur de non-inlerVentlon, qui la plaçait dans l’alternative d’obéir à la tyrannie de la conférence de Londres ou de retomber à la merci de la Hollande. Le congrès de Bruxelles, pour sortir de cette impasse politique, s’était décidé à nommer un nouveau roi ; le prince Léopold de Saxc-Cobourg fut élu à la majorité de cent cinquante-deux suffrages sur cent quatre-vingt-seize votants (4 juin); il avait promis d’accepter la couronne, il l’accepta, sous les auspices de l’Angleterre et avec l’agrément de la .France. Mais toutes les difficultés de la situation n’étaient pas levées par le choix d’un souverain : la séparation territoriale de la Hollande et de la Belgique donnait lieu à des contestations interminables, et le roi Guillaume s’autorisait des premiers protocoles de la conférence pour remettre en litige tout ce qui avait été fait, et pour en appeler au droit du plus fort. Cette fois, te ministère français annonça qu’il enverrait une armée en Belgique si le roi de Holland&appuyait ses prétentions par ia force des arme3. Le ministère, accusé par l’opposition d’avoir sacriflé ia dignité et l’honneur de la Franco aux exigences de ia paix à tout prix, avait voulu prouver qu’il accepterait la guerre avec empretsement, quand elle deviendrait utile au pays. Ce fut contre le Portugal, qu’il donna carrière à ses caprices belliqueux. Don Miguel, à l’instar du duo de Modène, ne s’était pas fait faute d’outrager i’avénement de la royauté de Juillet ; comme le duc de Modène, il avait témoigné par là de son dévouement à l’absolutisme ; il se vengeait ainsi personnellement de Louis- Philippe, qui ne cachait pas ses bonnes dispositions à l’égard de don Pedro et de la jeune reine dona Maria. Don Miguel exerçait, en quelque sorte, des représailles sur les Français établis à Lisbonne : un négociant respectable, âauvinet , fut victime des plus odieux traitements. Une escadre, commandée par le contre-amiral Houssin, força l’entrée du Tage (tl juillet) et jeta l’ancre en face du palais de don Miguel : celui-ci, qui craignait de voir Lisbonne se soulever en faveur de dona Maria, à la vue du drapeau tricolore, s’empressa d’accorder les réparations qu’exigeait le gouvernement français.
Ce gouvernement pouvait donc faire sonner bien haut ce brillant fait d'armes de la marine militaire, lorsque le roi ouvrit la session des Chambres, le 23 juillet. Le discours de la couronne, tout en laissant « entrevoir la probabilité d’un désarmement général, » affectait un langage fier et presqne menaçant au sujet de l’Italie, de la Belgique, du Portugal et de la Pologne :
• J'ai voulu surtout, disait le roi , assurer à la Pologne, dont le courage a réveillé les vieilles affections de la France, cette nationalité qui a résisté au temps et à ses vicissitudes. » On pouvait croire, après celte déclaration solennelle, que la Pologne serait sauvée, d’autant plus que l’ambassadeur de Russie n’assistait pas à la séance royale. Louis-Philippe, dans son discours, remarquable par la netteté et l’énergie de la rédaction , avait indirectement nié le programme de l’Hôlel-de-Vil!e en le réduisant à la simple exécution de la Charte,
• qui est, disait-il, la monarchie constitutionnelle arec toutes ses conditions loyalement maintenues, avec toutes scs conséquences franchement acceptées. » Il renfermait enfin toutes ses promesses dans sa phrase historique : la Charte tera désormais une vérité. Ce discours, si habile qu’il fût , ne satisfaisait point les diverses nuances de l’opposition, qui s’étaient groupées autour de Lafitte, et qui le portaient à la présidence de la Chambre. Casimir Périer se posa ouvertement en adversaire vis-à-vis de Lafitte, qu’il regardait comme son rival permanent, et Girod de l’Ain, candidat du ministère, l’emporta de cinq voix seulement sur le candidat de l’opposition. Ces cinq voix ne constituaient pas une majorité suffisante pour le cabinet, qui fit mine de se retirer avant la discussion de l’Adresse. Louis-Philippe n’accepta pas la démission de Casimir Périer et de scs collègues ; les événements se chargèrent , en même temps, de leur faire une nécessité de rester au pouvoir jusqu’à la solution des affaires de la Belgique et de la Pologne. Le i août, le roi de Hollande annonça la reprise des hostilités contre les Belges, et aussitôt une armée française, sous les ordres du maréchal Gérard , entra en Belgique. « La paix de l’Europe, troublée par la Hollande, lisait-on dans le Moniteur, sera consolidée. » En effet, le prince d'Orange, qui s'était déjà emparé de plusieurs villes et qui marchait sur Bruxelles, après avoir mis en déroute l’armée belge, commença son mouvement de retraite, dès qu’il apprit que les Français avaient passé la frontière. On put croire, avec toute apparence de raison, que la conférence de Londres avait permis à la Hollande ce simulacre de campagne pour satisfaire à son honneur national , et que le rûle de la France lui était assigné d’avance par les parties intéressées. Cette guerre d’intervention ou de non-intervention, dans laquelle l’armée française ne brûla pas une cartouche, eut pour résultat immédiat de rendre au ministère la majorité qui s’écartait de lui. Le système adopté et appliqué par l’administration, au dire de Casimir Périer, se formulait en deux mots: la Charte et la paix (9 août). La Chambre n’hésita pas à se prononcer pour ce système de politique intérieure et extérieure. Cependant, la question de la Pologne, si populaire dans toute la France, s’accommodait assez mal d’un pareil sys-
lème ; Casimir Parier eut beau soutenir quo l’attitude de la France avait seule empêché la Pologne d’être écrasée par les efforts réunis des trois puissances qui l’entourent; Sébastiani eut beau démontrer, la carte géographique en main, l’impossibilité de secourir matériellement la révolution polonaise; Thiers, qui s’était constitué le champion éloquent du ministère et de son système, eut beau constater, comme un immense résultat, que ce système avait gagné quatre mois de paix pour la patrie; les hommes loyaux et généreux ne pouvaient se dissimuler que la Pologne était perdue. La France ne lui avait envoyé que des médecins pour soigner ses cholériques, tandis que l’empereur de Russie, irrité des échecs de son feld-maréchal Diebitsch, précipitait de nouvelles armées sur le territoire polonais, qui disparaissait sous leur multitude. La bataille d’Ostrolenka (25 mai), avait commencé pour les défenseurs intrépides de la Pologne une série de désastres sanglants et glorieux, qui devaient aboutir à la prise de Varsovie. Diebitsch était mort subitement, et le maréchal Paskewitsch, qui lui avait succédé, trouva ses meilleurs auxiliaires parmi les membres do la diète et jusqu’au sein du gouvernement polonais. Les incertitudes et les lenteurs de Chlopicki avaient porté leurs fruits; le brave généralissime Skrzynecki fut destitué; l'anarchie s’ôtait mise entre les pouvoirs de l’État et l’armée, lorsque les Russes assiégèrent Varsovie. La résistance ne se prolongea pas longtemps, mais elle fut digne de tous les actes de cette guerre héroïque, que le czar étouffa dans le sang delà nation polonaise (7 septembre). La capitulation de Varsovie, signée par le général Krukowiecki que la dièle venait à peine d’investir de l’autorité dictatoriale, mit fin à la révolution de Pologne. La trahison n'avait point été étrangère à cette catastrophe, qu’on ne devait pas prévoir si prompte et si terrible. Un mois auparavant , la chambre des députés adoptait une Adresse au roi, dans laquelle Bignon avait introduit cet amendement explicite : « Dans les paroles touchantes de Votre Majesté sur les malheurs de la Pologne, la Chambre aime à trouver une aistirancequi lui est bien chère : la nationalité polonaise ne périra pas.» Un débat très-animé s’était élevé au sujet du mol certitude que l’opposition voulait faire prévaloir sur le mot espérance : une sorte de transaction amiable flt adopter le mot assurance. Quand la nouvelle de la prise de Varsovie commençait à circuler dans Paris, on refusait d’y ajouter foi, et pourtant on la commentait avec anxiété : Mauguin, du haut de la tribune, interpella le ministère au sujet de cette fatale nouvelle, que deux lignes du Moniteur n’avaient que trop confirmée ; Sébastiani, fidèle aux habitudes de tergiversation qu’une politique indécise et menteuse lui avait fait prendre, répondit que le gouvernement ne savait rien de plus, et qu’à la date des lettres reçues, l’ordre régnait d Varsovie. Celte malheureuse expression, que le ministre eut la pudeur de retirer en faisant imprimer dansledfoni<eur«la tranquillité,» au lieu de «l’ordre,» excita dans la Chambre un mouvement de profonde pitié, et accusa la complicité morale du ministère avec les gouvernements de la Sainte-Alliance.
La chute de Varsovie, l’assassinat de la Pologne, le triomphe du pouvoir
Jll HISTOIRE DE FRANCE,
absolu, étaient désormais un fait accompli et irréparable. Le sentiment national s'indignait de la paix oonscrvée à un tel prix. La population parisienne, émue des malheurs de cette noble Poiogno, que le gouvernement avait abandonnée, donna une voix menaçante A sa douleur : il y eut des rassemblements auxquels se mêlait toujours un esprit de révolto que dénonçaient assez scs cris et ses provocations. La garde nationale, attristée comme le peuple qu’elle invitait & rentrer chez lui , ne contribua pas moins à maintenir Tordra public. Pendant que l'émeute se faisait une arme de ta consternation générale, le ministère avait encore à défendra devant la Chambre le système de la paix à tout prix. Les débats qui s'engagèrent pendant plusieurs Béances sur lo terrain de la politique étrangère, servirent à consolider les ministres et à leur assurer une majorité suffisante. Thiors, dont la parole avait acquis un grand poids dans l’assemblée, moins par entrainement que par persuasion, continua d’appuyer le ministère en cherchant à établir que son système avait bien mérité du pays : « La France, dit-il, a pu, sans guerre, contrebalancer l'influence de toutes les puissances de l’Europe. » Guizot, dont l’éloquence grandissait à chaque discussion nouvelle, raviva celle-ci en déclarant qu’il ne venait pas défendre le ministère, mais bien «attaquer la politique, les idées, les intentions, les actes de ses adversaires : » c’était déplacer le champ de bataille parlementaire. La lutte, en effet, se dessina plus vive et plus implacablo que jamais entre les deux partis, celui de Vordrt de choses actuel, cl celui de l’opposition carliste, bonapartiste, libérale et républicaine. Ce dernier parti demandait une enquête sur la politique étrangère ; l’autre parti repoussait cette enquête commo inutilo et injurieuse. Deux cent vingt-une voix conlre cent trente-six décidèrent que la Chambre, « satisfaite des explications données par les ministres, et se confiant dans leur sollicitude pour la dignité extérieure de la France, » passait à l’ordre du jour. Telle fut l'oraison funèbre de la Pologne dans la chambre des députés. Le ministère pouvait dès lors compter sur une majorité qui faisait de lui , selon ie vœu et ('expression do Thiers « un gouvernement fort. » Cette majorité ne se brisa pas contra l’écueil du budget, quoique la promesse d’un gouvernement è bon marché fût étrangement sacriflée à la triste réalité des chiffras : le budget de <831 , qui se déchargeait de certaines dépenses extraordinaires sur le budget de Tannée suivante, accusait encore un total de un milliard cent soixante-douze millions cinq cent vingt-deux mille quatre cent soixantequinze francs, et renvoyait au budget do <833 un excédant de cent trente-tin millions do recettes extraordinaires; mais, malgré les efforts qu’on faisait pour dissimuler l’augmentation monstrueuse des dépenses, le ministre des finances so vit forcé d'avouer qu’il présentait plutôt un compte qu’un budget, car, dit-il, «loutbudget véritable pour <831 est impossible. » Ainsi le règne de Louis-Philippe s’inaugurait par l’aggravation des charges de l’État et par un surcroit de misère publique
Cette misère, qui faisait des progrès journaliers en proportion de la déca-
LOMS-PUILIPPB I". — 4831. 375
dence de l’agriculture et des désastres du commerce, était attribuée, par les économistes du pouvoir, à l’agitation politique, entretenue par toutes les classes de la société. Il y avait généralement une inquiétude vague, un manque de confiance, qui empêchait le crédit de reprendre et la prospérité de se rétablir. Le ministère, cherchant à se rendre compte des causes de cette anxiété publique, s’imagina qu’elle provenait surtout de l'attente d'un changement fondamental dans la constitution, à propos de la révision de l’article 23 de la Charte, relatif à la pairie. Cette révision avait été ajournée à la session prochaine, lors du remaniement de la Charte bâclée; elle était donc inévitable, et elle préoccupait réellement les hommes qui se piquaient de jouer un rôle dans le parti libéral : de là, de nombreuses pétitions adressées à la chambre des députés contre la pairie héréditaire. La bourgeoisie voyait d’un oeil jaloux le privilège de l’hérédité se retrancher dans la chambre des pairs comme dans la dernière forteresse de la France féodale. Casimir Périer crut nécessaire de donner satisfaction à la bourgeoisie qu’il représentait, et quoique sa vanité, son égoïsme personnels le portassent naturellement à vouloir une pairie héréditaire, il n'hésita pas ô proposer l’abolition de l’hérédité qu'il regardait pourtant comme l’élément essentiel de la pairie. Il eût souhaité que la Chambre repoussât le projet de loi qu’il lui présentait à contre-coeur. La commission, qui examina «projet, n’eut garde néanmoins de le modifier an profit du principe de l’hérédité. C'était chose exorbitante que la réforme radicale d’un des trois pouvoirs du système représentatif, sans l’intervention d'une Assemblée constituante. La loi qui constitnait la pairie à vie, transmissible par droit d’hérédité, et qui désignait des catégories dans lesquelles la couronne aurait la liberté de choisir à son gré les nouveaux pairs, celte loi fut attaquée à la fois par les légitimistes, les doctrinaires, et les constitutionnels de 1830. Thicrs, Royer -Collard, Guizot et Berryer, défendirent l’hérédité, chacun se fondant sur des motifs différents et antipathiques : « Avec l'hérédité, périt la pairie, disait Royer-Collard; avec la pairie, peut-être la royauté héréditaire, et dans la Itépublique même, le principe de la stabilité, de la dignité, de la durée. — La pairie héréditaire, disait Thiers, est le plus sûr, le plus puissant moyen de neutraliser les désirs, l’ambition de l’aristocratie. » Ces paradoxes, revêtus d’une éloquence ingénieuse et subtile, tombèrent l’un après l’autre devant la volonté presque unanime du pays, que Bignon, Salverte, Audry de Puyraveau, Marscbal, Daunou, Odilon Barrot, se disputèrent l’honneur de faire prévaloir à la tribune. La loi fut votée à une immense majorité: trois cent quatre-vingt-six voix contre quarante (18 octobre). On devait craindre qu’elle n’eût pas le même succès dans la chambre des pairs, dont elle modifiait gravement l’institution. Le ministère comprenait bien que le rejet de cette loi par la chambre des pairs serait en même temps une déclaration de guerre contre la chambre des députés et un refus éclatant de soumission à la monarchie de Juillet. Casimir Périer fit taire encore une fois son opinion en présence d’une nécessité d’Élat, et avant de
livrer à la chambre des pairs la loi de la pairie, telle que la chambre des députés l’avait adoptée, il lui donna pour soutiens naturels trente-six nouveau*, pairs, dont la création par ordonnance royale précéda l’adoption définitive de la loi en vertu de laquelle ils étaient créés (t 9 novembre). L’opposition des anciens pairs, partisans de l’hérédité, se trouvait annulée d’avance, et la loi , suivant les prévisions du ministère, put passer à la faveur de trentequatre voix de majorité. Les trente-six pairs, que le roi avait nommés dans ce but, appartenaient la plupart aux notabilités de l’Empire, vers lesquelles la politique du Palais-Royal semblait incliner de préférence, comme pour enlever l'influence des noms au parti bonapartiste. Quatorze membres de l’ancienne pairie protestèrent, par leur démission motivée, contre une loi qui, selon l’expression du duc de Coigny, avait été inventée pour républicaniser le présent et despotiser l'avenir. Les légitimistes perdaient tous les jours du terrain dans les deux Chambres, tandis qu’ils cherchaient à en regagner dans le pays par des voies souterraines : leurs orateurs osaient à peine élever la voix et avouer leurs convictions. Lorsque l’on discuta de nouveau la proposition du colonel de Briqucville sur le bannissement à perpétuité des membres de la branche ainée des Bourbons (1 5 novembre), il n'y eut qu’un ministre de la Restauration, do Marlignac,qui se leva pour la combattre, comme un spectre, épuisé par la maladie à laquelle il devait bientôt succomber : « Quoi ! s’écriat-il, après quarante ans de révolutions, d'actions et de réactions contraires, après tant de trônes brisés et relevés, détruits encore pour être relevés de nouveau, après tant de restaurations, d’usurpations et de réintégrations, on vient nous parler encore de mesures éternelles, de bannissement à perpétuité ! » Son noble et louchant discours se termina par une défaillance qui préludait à son agonie. La loi de bannissement n’en fut pas moins volée, non-seulement contre les Bourbons de la branche déchue, maisencore contre les membres de la famille impériale : le gouvernement faisait semblant de n’accepter qu’avec impartialité les armes qu’il avait forgées lui-même en secret. Peu s’en fallut que la peine de mort n’atteignit dans la loi le banni qui serait arrêté sur le territoire français ! Le gouvernement , il est vrai , savait que la duchesse de Berry annonçait hautement l’intention de rentrer en France pour y revendiquer les droits de son fils è la couronne. Une pénalité terrible eût peut-être déconcerté scs projets et empêché la guerre civile. Le parti carliste préparait les voies à celte conspiration do la légitimité, en semant partout l’agitation et en soudoyant l’émeute. On reconnaissait sa tactique habituelle dans les troubles qui éclataient sur divers points de la France et qui empruntaient tous les prétextes pour aveugler, exalter, fanatiser, soulever le peuple. C’était eu ébranlant sans cesse le sol du pays, qu’on voulait prouver l’impossibilité de tout gouvernement slable, hors de la royauté légitime. Après bien des complots et des insurrections avortés, Paris était calme, du moins à la surface, lorsque le télégraphe apporta la nouvelle d’une insurrection à Lyon. L’origine de ce formidable soulèvement des ouvriers lyonnais se bornait
d’abord à une question de salaire : les ouvriers en soie demandaient une augmentation de tarif; les contre-maîtres et les fabricants refusaient delà leur accorder. Le préfet, Bouvard-Dumolard, intervint dans ce différend, fit nommer des délégués de part et d’autre pour débattre les prix, et donna gain de cause aux ouvriers; mais il n’eut pas l’autorité défaire accepter le nouveau tarif par les fabricants. Ce fut alors que des agents carlistes et républicains poussèrent simultanément la population ouvrière à en appeler è la force. Le ' 21 novembre, les habitants du faubourg industriel de la Croix-Rousse formèrent une sinistre procession, que précédait un drapeau noir portant cet appel aux armes : Yivre en travaillant ou mourir en combattant. La garde nationale lira les premiers coups de feu contre la colonne qui descendait de la Croix-Rousse. Les ouvriers s’arment à ce cri de ralliement : « On assassine nos frères! » le tocsin sonne dans toutes les églises ; des barricades se dressent dans chaque rue ; les maisons deviennent des citadelles d’où pleut une grêle de pierres, de tuiles, de projectiles meurtriers : la garde nationale et la troupe de ligne reculent; le préfet et le général Ordonneau sont tombés dans les mains du peuple, qui les garde en otage ; les ouvriers combattent avec désespoir en criant : Du travail ou la mort ! Le lendemain, la lutte recommence; la garde nationale lâche pied et disparait; la garnison sera bientôt forcée de mettre bas les armes, car la ville presque entière est au pouvoir dos ouvriers. Alors, le lieutenant-général Roguet, qui commande dans Lyon, abandonne l’hôtel— de-ville, et se retire avec ses troupes hors des murs, d’après le conseil du préfet, qui veut arrêter l’effusion du sang et tremble de « porter les assaillants au dernier degré de l’exaspération. » Le peuple, maitre de la ville, est inquiet de sa victoire et embarrassé de sa conquête; il ne prête pas volontiers l’oreille aux avis des chefs de parti qui essaient de le diriger ou de l’entraîner; il ne répond même qu’avec hésitation au cri d evive la République, qu’on s’efforce de lui apprendre. Le préfet , au milieu de ces insurgés qui le respectent et qui l’écoulent , conserve assez d’autorité pour détourner et contrebalancer les menées carlistes et républicaines : il louvoie, il gagne du temps, jusqu’à ce que le ministre de la guerre, Soult , et le duc d’Orléans, viennent , à la tête d’une armée imposante, réinstaller le gouvernement du roi (28 novembre) dans Lyon, où l’ordre et la tranquillité avaient été déjà rétablis sous le gouvernement des insurgés. Le préfet Dumolard fut destitué pour prix de ses services : le ministère l’accusait presque de complicité avec l’insurrection, dont il avait failli être victime. On ne prit aucune mesure pour éviter le retour de ces excès populaires, qui n’élnicnt pourtant que les symptômes d’un mal profond , le résultat naturel des souffrances de la classe pauvre : Casimir Périer proclama d’un air triomphant que cette insurrection n’était pas politique, et il ne trouva rien de mieux, pour y remédier, que la rigueur de la répression légale. Le président du conseil , qui était sans entrailles pour la misère des insurgés lyonnais, n’avait pas cessé d’étre banquier en devenant ministre; l’affaire des fusils achetés à Londres,
en 1830, pour l’armement des gardes nationales de France, et revendus au gouvernement français avec da gros bénéfices de commission, cette affaire scandaleuse venait d'avoirun fielleux retentissement dans un procès en diffamation, où le tribunal condamnais diffamateur sans absoudre le diffamé. Le rédacteur de la Tribune, Armand Marrast, s’était attaqué à deux ministres en écrivant cette phrase : « N’est-il pas vrai que, pour les marchés de fusils et do draps, * H. Casimir Périer et le maréchal Soult ont reçu chacun un pot-de-vin qui serait de plus d’un million? * Le maréchal Soult ne répondit pas ; mais Casimir Périer, en demandant sa justification à la justice correctionnelle, permit au public de juger ses opérations de banque, et Gisquet, son ami et son associé dans la négociation des fusils, ne fut pas le plus maltraité dans les débats de ce honteux procès, à la suite duquel (ES novembre) il remplaça Vivien à la préfecture de police. C’était un imprudent déll jeté è l’opinion publique. Depuis ce jour-lé, on put comprendre que la probité et le désintéressement seraient choses superflues chez les dépositaires du pouvoir, et que la carrière politique était livrée à tous les appétits d’argent, à tous les intérêts égoïstes, à toutes les ambitions vénales (f ).
Cependant, une opposition formidable attaquait le gouvernement : elle lui reprochait d’être infidèle 4 son origine, de méconnaître son véritable caractère, d’empêcher la Révolution de juillet de porter ses fruits et d’user, é l’égard des brigandages de l’Ouest, d’une magnanimité coupable ; tandis que le parU do la bourgeoisie trouvait, au contraire, que les promesses de Juillet avaient été dépassées, qu’il importait d’arrêter le torrent de la démocratie, et quelaFrance péchait plutôt par excès que par défaut de liberté. Au dehors, la guerre ne semblait qu'ajournée; les fonds, sur les grandes places de l’Europe, éprouvaient des variations subites qui tenaient A l’instabilité des choses; le commerce ne reprenait pas encore; et les discussions qu’on allait ouvrir dans les Chambres relativement au budget, 'ainsi qu’à la liste civile n’étaient pas de nature à rassurer les capitalistes et à rétablir la confiance. Ce fut le 29 décembre 4 831 que le baron de Schonen, organe de la commission nommée pour constituer la dotation de la couronne, vint à la tribune présenter son rapport: c’était un terrain épineux où les traditions des derniers règnes allaient se mettre aux prises avec les idées révolutionnaires. Après l’énumération des domaines laissés au roi, de Schonen ajouta : « Nous lui donnons beaucoup, messieurs, car nous lui donnons le Jcu-de-Paume do Versailles; cette dotation, sauf rependant de nombreuses distractions, est à peu près la même quo celle de 4791 et de 4814.» Elle s’élevait à quinze millions, en y comprenant un million pour le prince royal. Les manufactures do Sèvres, des Gobelins et de Beauvais, restaient à la charge de la nouvelle liste civile; on y laissait aussi les frais d’expro-
(4) Des circonstances indépendantes de la volonté de l'auteur, M. Paul Lacroix, l'ont forcé d'interrompre ici son ouvrage, qui a été continué, sous ses yeux, par une antre plume.
(Note dti Adifiur*,;
LOUIS-PHILIPPE l«. - 1832. ST9
priation et de démolition des maisons sises sur lo Carrousel, l'achèvement du Louvre, les voyages du roi et des princes, l’entretien des résidences royales
La liste civile demandée n’était pas sans doute en proportion avecles charges qu'on lui imposait dans le rapport, et pourtant les économistes de la Chambre ne se faisaient pas faute de la réduire : Corceltes soutint qu'un revenu décent, avec la jouissance des deux plus beaux palais de ta capitale et de trois ou quatre habitations royales à la campagne, suffisait pour assurer è la couronne une situation honorable, au-dessus de toutes les fortunes privées, supérieure même à l'état de maison de la plupart des princes étrangers; il ne pensait donc pas que la force et l’indépendance de la royauté résidassent dans l’immensité de scs revenus, dans l’étendue de sa clienlcllc, dans le prestige des arts employés à lui faire une auréole. Marschal fit ressortir les inconvénients réels du droit do propriété privée chez les rois; Thouvenel, exagérant les chiffres, prétendait que la liste civileseraitréellcmentdetrente-un millions, somme égale au revenu do trois cent mille contribuables payant chacun vingt ou vingt-cinq francs de contribution , à l’impôt de dix à douze départements, au trentième du budget total des recettes, et trente-quatre fois plus considérable que le budget annuel de l’instruction primaire de toute la France; Dupont de l’Eure regardait les châteaux de plaisance, tels que Saint-Cloud, Meudon, Fontainebleau, etc., comme un non-sens sous une monarchie populaire, comme un reflet de fausse grondeur emprunté aux temps de la féodalité !... A ces objections plus puériles, plus spécieuses, plus passionnées que solides, Monlalivet répliqua sans discuter les chiffres, et envisageant la question au point de vue de la dignité et de l’avenir dynastiques: < Il faut, dit-il en terminant, que le luxe qui fait la prospérité des peuples civilisés ne soit pas banni de l’habitalion du roi de France, car il le serait bientôt de celle de ses sujilt... » A ces mots, éclata un des plus violents orages d'interruptions et d’exclamations, dont les sessions législatives aient jamais offert l’exemple. A gauche, à droite, au centre, on n’entendait que ces cris : A tordre! à l’ordre le ministre! O»' il te rétracte ! Il n'y a plus de sujets en France depuis la Révolution de juillet : il n’y a plus que des citoyens ! Le calme ne se rétablissant pas, il fallut suspendre la séance; et lorsque Monlalivet voulut reprendre son discours, le tumulte recommença ; des interpellations contradictoires parlaient de tous les bancs : • Nous sommes sujets de la loi et non d'aucune volonté « individuelle. — Les Anglais sont tout aussi constitutionnels que nous, et « cependant los membres de la chambre des communes se disent les fidèles « sujets du roi? — Le mot sujet n’est pas dans la Charte. — Les sujets sont » restés ensevelis sous les barricades de Juillet. — C’est une séance de la i Convention! — C’est une contre-révolution! — C'est une émeute ! » Par respect pour le roi, Monlalivet refusa néanmoins de retirer les expressions malencontreuses dont il s’était servi, elle lendemain les députés les plus animés, ayant à leur téta Odilon Barrot, rédigèrent contre ces expressions : Roi
de France et sujets du roi, une protestation solennelle qui fut couverte d’environ cent soixante signatures. Lorsque celle lutte frivole avait lieu, une échauffouréc, conçue, exécutée par la démence, conduisait, le b janvier, vers cinq heures du soir, une poignée d’individus obscurs, aux portes de l’église Notre- Dame. Barricadés dans les tours, ils essayèrent d’y mettre le feu et de sonner le tocsin : ils s’imaginaient qu’à ce signal les habitants de Paris s’insurgeraient en masse pour proclamer la République! La police eut bientôt réprimé cette tentative insensée, qu’elle connaissaitd’avance; et les débats de la Chambre sur la liste civile, ravivés, aigris par Mauguin, Salverte, Odilon Barrot, ramenés par le président du conseil au point de vue de la convenance et de la dignité, aboutirent enfin au chiffre de douze millions, sans préjudice du million alloué au prince royal.
Pendant ces débats, Louis-Philippe, ayant intérêt à démentir la réputation d’avarice qu’on lui avait faite, donnait des bals où les épaulettes de laine de la garde nationale figuraient à côté des épaulettes d’or de l’armée, où la simple bourgeoisedu Marais trônait à côté des princesses. Celui du 11 janvier fut surtout brillant : on y remarqua l’empereur et l’impératrice'du Brésil, leur fille dona Maria, l’envoyé de Tunis drapé à l’orientale, et les fils du comte d’Appony en costume hongrois.
Pendant que le roi des bourgeois, comme on avait surnommé Louis- Philippe, faisait danser aux Tuileries l’aristocratie bourgeoise, la disparition soudaine de Kessner, caissier central du Trésor, causait à la Bourse une panique proronde, et les légitimistes ourdissaient encore un complot aussi mal venu que les précédents. Ces innocents conspirateurs, ayant à leur disposition et des sommes énormes et des bras mercenaires, empruntés à tous les partis, se rassemblèrent, dans la nuit du 1" au 2 février, en trois troupes : l’une, sur la place de l’Observatoire; l’autre, sur la place de la Bastille ; la troisième, dans la rue des Prouvâmes. Ils devaient se rejoindre auprès du Louvre, envahir les Tuileries par une grille du jardin, qu’on leur livrerait, s’emparer de la famille royale, la massacrer peut-être, et proclamer Henri V. Mais, vers deux heures du matin, la police, avertie depuis longtemps, cernait la maison de la rue des Prouvaires où les chefs tenaient conseil : on s’empara d’eux , malgré quelque résistance, tandis que la garde municipale arrêtait ou dispersait les individus déjà groupés à la Bastille ainsi qu’à l’Observatoire. Quelques jours après, les journaux la Révolution, la Gazette de France , le Courrier de l'Europe, représentés par Thouret, Genoude et Leduc, leurs gérants, étaient condamnés chacun à trois mois de prison et à trois mille francs d’amende, rigueur excessive que ne justifiait pas la conspiration qui venait d’être découverte; mais le jury, en acquittant, à i’unanimité, Armand Carrcl, auteur d’un article contre l’arrestation préventive des journalistes, blâmait les emportements du parquet, et promettait une sauvegarde à la liberté de la presse. Ainsi, le ministère, pour remplir les conditions de son programme : ordre à l’intérieur, paix à l'extérieur, faisait de la force, surtout contre les faibles. Les légitimistes étaient stu-
pêfaits de sa vigueur; les républicains, irrésolus vis-à-vis de sa fermeté : l’opposition criait à l'arbitraire. Casimir Périer voulut aussi se signaler à l'étranger par un de ces coups de tête qui frappent vivement les esprits et impriment souvent une direction nouvelle à toute la politique. Les Autrichiens venaient d'entrer une seconde fois dans les Légations (28 janvier), pour y soutenir le gouvernement pontifical, dont les troupes avaient donné une rude leçon aux gardes civiques des villes de la Romagnc. Cette intervention autrichienne était sans portée, après le combat do Césène. Tout à coup, on apprit que quinze cents soldats français, débarqués pendant la nuit sous les murs d’Ancône, s’étaient emparés de cette ville, par surprise, sans brûler une amorce, et avaient arboré le drapeau tricolore sur la citadelle (22 février). Casimir Périer avait trouvé l'occasion bonne pour faire intervenir, sans péril, la France en Italie. Celte expédition, approuvée par les puissances alliées produisit d’abord un heureux effet sur l'opinion; mai3 comme elle n’aboutissait et ne pouvait aboutir à rien, on oublia bientôt qu’ Ancône élait occupée par une garnison française. L’attention publique suivait le courant des événements journaliers. La fermeture du temple saint-simonien de la rucTaitbout; l’incendie de l’arsenal de Brest; le suicide philosophique de deux jeunes écrivains: Victor Escousse et Auguste Lebras; le jugement rendu sur le testament du duc de Bourbon, objet de pamphlets si audacieux, d’articles de journaux si virulents, de caricatures si cruelles contre Louis- Philippe; les tentatives encore faibles et isolées de ia chouannerie; les scènes tumultueuses du Midi entre la garde nationale, ia populace et l’armée, complètent la chronique des premiers mois de l’année. Ou ie voit : le sol politique est partout chancelant. Do quelque côté qu'on marche, on craint d’avancer, et, en France, l’ordre moral offre la triste image de l’ordre physique en Italie, où des tremblements de terre répandent l’épouvante et dispersent les populations. A Carcassonne, Alais, Pézenas, Lunel, Mimes, et surtout à Grenoble, au milieu des joies de carnaval, s’élèvent des rixes, des collisions sanglantes, témoignages d’une lutte ardente d’opinions entre les citoyens. A Grenoble, le 1 1 mars, des jeunes gens déguisés promènent par les rues le Budget accompagné de deux Crédits supplémentaires. L'autorité voit dans celle mascarade allégorique un délit d’offense envers la majesté royale et lui interdit l’entrée du théâtre, au bal, qui devait avoir lieu le soir. De là rassemblements tumuUuepx, clameurs, sifflets, intervention de la force armée, tumulte, charges exécutées sans sommation préalable, et soulèvement de la population presque tout entière. La municipalité s’établit en permanence, la garde nationale prit les armes, on exigea le départ immédiat de la garnison, on chassa et le préfet elle général qui commandait le département; mais le 15, arrivèrent de nouvelles troupes, ayant à leur tête le général d’Uzer, qui réinstalla le préfet à la préfecture, le général dans son commandement; bientôt la garnison, qu’on avait éloignée de Grenoble, y rentra, et lu garde nationale fut licenciée.
HISTOIRE DE NUSCK.
Des préoccupations beaucoup plus sérieuses absorbaient alors la pensée du gouvernement. Le choléra, dont l’apparition d'un jour à l’autre semblait imminente, allait se développer dans Paris : l’administration organisait des bureaux de secours , augmentait les hôpitaux, enseignait les préservatifs à employer, et préparait la bienfaisance publique aux sacrifices qu’imposent les grandes calamités. Le peuple, dans sa fatale insouciance, s’inquiéta peu d’abord de l’épidémie. On dansait à la mi-carérae, quand déjà la mortalité avait triplé. Tout à coup l'aveuglement cesse : le fléau apparaît d’autant plus formidable qu’on le voit de plus près et qu’on l’a plus longtemps méconnu. Le 1 er avril, les chiffonniers, lésés dans l’exercice de leur métier par des mesures d’assainissement extraordinaires que prescrit l’autorité, s’opposent à l’enlèvement des immondices, repoussent les balayeurs, et rendent impossible, pendant deux ou trois jours, l’application des ordonnances d’hygiène publique. Celte agitation calmée, l’effervescence de la foule changea d’objet, des bruits absurdes circulèrent: on affirma que des hommes infâmes avaient formé le projet de jeter des substances vénéneuses sur les étaux des boüchers, dans les brocs des marchands de vin, dans les vases des laitières et jusque dans les seaux de porteurs d’eau. Une imprudente proclamation du préfêt de police parut confirmer de pareils bruits, que grossissait la peur, qu’accueillait la sottise; et le peuple, croyant à un vaste complot d’empoisonnement ourdi par la richesse contre la misère, ne mit bientôt plus de bornes à sa méfiance, ni à sa colère. Paris fut alors témoin de scènes sanglantes qui, coïncidant avec les cruels ravages de l’épidémie, avec le deuil des familles, avec la consternation universelle, frappèrent l'industrie, annihilèrent le commerce, et rendirent la peur du mal aussi terrible que le mal lui-mème. Paris ressemblait à une ville d’Orient désolée par la peslc; la moitié de la population avait fui, les rues désertes n’élaient traversées que par des convois de morts : il y eut jusqu'à dixhuit cents victimes dans une seule journée. Les députés eux-mémes, effrayés des progrès du choléra qüi les décimait, précipitèrent le terme de la session : la clôture des Chambres eut lieu le 21 avril, sous le poids d’un budget qu’on ne fit qu’effleurer et qui accusait, comme recettes, les chiffres suivants :
Voies et moyens ordinaires 967,834,791 fr.
Voies et moyens extraordinaires comprenant :
4* l’excédant des ressources attribuées à l’exercice
de 1831 70,498,267
2° le produit des ventes de bois 75,009,000
3® le montant des retenues proportionnelles sur les traitements jusqu’au 1er mai 1832 3,000,000
Celle somme totale de 1,116,323,058 fr. restait bien au-dessous des dépenses qu’on dissimulait à l’aide des crédits provisoires. La Chambre emportait donc avec elle le regret d'avolrperdu en digressions politiques un temps précieux, d’avoir vu naître et mourir une infinité de propositions et de projets mal étudiés, et de laisser le pays s'épuiser dans une longuo crise d'incertitude.
La France désirait une autre Chambre, un autre ministère, une autre loi électorale : on croyait encore qu'il suffisait de changer quelques hommes d'État pour ramener la Révolution de juillet dans scs voies naturelles; l’idée de l’obstacle A franchir ne remontait pas encore jusqu’au roi. Le choléra, qui, dans Sa marche désastreuse, frappait chaque jour d’illustres têtes, venait de s’asseoir au chevet du comte d’Argout, ministre du commerce, et de Casimir Périer, président du conseil. Louis-Philippe, las des velléités d’indépendance que manifestait Périer, quelquefois avec une rudesse peu courtisanesque, se héla de profiler du prétexte de sa maladie pour appeler Dupin aîné et lui offrir de succéder au moribond. Dupin refusa. Ne pouvant alors opérer qu’un remaniement ministériel, Louis-Philippe laissa le titre de président du conseil à Casimir Périer, qui se mourait, mais donna le portefeuille de l’intérieur à Montalivet, et celui de l’instruction publique à Girod de l’Ain, président de la chambre des députés ; c’était accaparer pour lui-même toute l’action gouvernementale en absorbant la responsabilité du pouvoir.
Dans toute la France, comme A Paris, il y avait alors «ne tendance presque générale A l’agitation, aux mouvements aventureux, aux luttes politiques. Le 24 avril, la duchesse de Berry et plusieurs personnages de l’ancienne cour, parmi lesquels figurait le maréchal Bourmont, s’embarquaient secrètement sur le bateau A vapeur sarde le Carlo-Alberto, longeaient te golfe de Gènes et attendaient, en pleine mer, qu’un signal donné de Marseille leur annonçât qu’on était prêt A les recevoir dans celle ville. Mais l’insurrection, préparée longtemps à l’avance, échoua devant la résistance imprévue du sous-lieutenant Chazal, qui, étant de garde au Palais-de-Justice, se saisit des principaux conjurés, au nombre desquels était le colonel Laehnud, et, par sa ferme contenance, mit en fuite le reste de l’attroupement. Celte tentative avait lieu dans la matinée du 30 avril. Le Sphynx, bâtiment de l’État, envoyé à la poursuite du Carlo-Alberto, le remorqua en rade de Toulon; mais la duchesse et Bourmont ne s’y trouvaient déjà plus. La duchesse, débarquée la veille sur la côte occidentale de Marseille, où l'avait conduite un bateau pécheur, traversa tranquillement la France, accompagnée du maréchal, cl gagna les départements de l’Ouest pendant qu’on la croyait à bord du Carlo- Alberto. Une de ses femmes d’atour, Mathilde le Beschn, qui prenait le nom de Rosa Slagliano, veuve Ferrari, et qui affectait de cacher les traits de sa figure, trompa ta police. On avait dfrjA emmené le Carlo-Alberto dans le port d’Ajaccio, avec l’intention de transporter en Écosse l’illustre prisonnière, lorsque l’erreur fut reconnue: le Carlo-Alberto revint A Toulon, ramenant la prétendue veuve Ferrari, le marquis de Salnt-Priest, Bourmont fils, Kergorlay fils, Sala, officier de l’exgarde royale, et quelques autres légitimistes zélés, dont la cour d’assises de la Loire devait instruire le procès. D'autres mouvements tumultueux, nés de la politique, du malaise général, de la cherté des vivres et du choléra, se manifestèrent presque en même temps sur différents points du royaume. A Bourges, ce fut une révolte des vignerons contre le paiement de l’impôt la-
direct; à Grenoble, ce fut une nouvelle collision entre le 35* de ligne et la populace; à Béziers, une autre lutte entre la garnison et la bourgeoisie; dans le Bocage, des bandes armées promenaient le drapeau blanc, l’arboraient au faîte des clochers et faisaient pressentir une insurrection redoutable. Paris demeurait paisible, mais c’était le calme de la consternation et de la mort : le choléra n’y discontinuait point ses ravages ; il semblait même choisir ses victimes et s’adresser aux sommités sociales : le chimiste Laugier, le peintre Lethière, le baron Cuvier, le lieutenant-général Trcilhard, avaient été frappés ; Casimir Périer succombait à son tour, laissant la France veuve d’une de scs intelligences politiques les plus hautes, et le trône privé d’un de ses appuis les plus solides.L’opposition aussitôt crut devoir faire acte dcforcc et d'union. Le 22 mai, trente-neuf députés, réunis chez Lafltte, nommèrent une commission chargée de rédiger un compte-rendu de la conduite qu’eux et leurs collègues avaient tenue pendant la session dernière, ainsi qu’un programme explicatif de leurs vœux, de leurs principes, de leurs griefs : « La Restauration et la Révolution sont en présence, disaient-ils; la vieille lutte que nous avions crue terminée recommence. Que le gouvernement choisisse : la position équivoque qu’il a prise n’est pas tenable; elle ne lui donne ni les forces de la Restauration , qui est irréconciliable, ni celles de la Révolution, qui s’irrite et se délie. » Cet acte, d’une nature fort grave, aurait dû servir d’avertissement au Château, qui ne parut pas en tenir grand compte, car lorsque, dans le Midi, le prince royal, par ses manières affables, par ses discours pleins de sens et de droiture, cherchait à rapprocher les esprits, en s’enquérant des vœux, des besoins du peuple, Louis-Philippe, uniquement préoccupé d’intérêts personnels, négociait le mariage de sa fille ainée Louise avec Léopold, roi des Belges. Cette alliance, qui était celle des deux couronnes, mais non celle des deux pays, fut décidée dans le voyage que Léopold üt au château dcCompiègne, où se trouva la famille royale, du 29 mai au 1 *r juin. Louis-Philippe revint en hâte à Saint- Cloud, moins pourcalmcr l’opposition irritée que pour arrêter les menées légitimistes, objet de ses inquiétudes les plus pressantes. On savait que le maréchal Bourmont et le général Clouet étaient en Vendée; on venait d’y saisir des proclamations signées Marie-Caroline, régente de France, qui promettaient aux paysans une diminution d’impôts s’ils prenaient les armes pour défendre les droits de Henri V. On ne doutait donc pas que Madame ne fût elle-même au milieu de son armée. Quatre départements : Maine-et-Loire, Vendée, Loire- Inférieure, Deux-Sèvres, formaient le théâtre de la guerre civile, qu’elle animait de sa présence. « C’était là qu’il importait de l’enfermer et de la saisir, » disait le ministre de l’intérieur dans son rapport au roi. Le 3 juin, une ordonnance royale mettait en état de siège ces quatre départements, mesure exceptionnelle dont le National subordonna la légalité è une convocation immédiate des deux Chambres, mais dont la France presque entière, tant on se révoltait des excès de la chouannerie, reconnut l’opportunité. Dans le domaine de l’arbitraire, jamais le pouvoir ne fait un pas sans être tenté d’en faire un second ;
Aujourd’hui, quinze cent mille Français sont mis hors du droit commun : demain, la capitale elle-même courbera la tête sous le pouvoir du sabre.
Un des plus braves généraux de l’Empire, un des orateurs les plus brillants de la Chambre, un des membres les plus glorieux de l’opposition, Lamarque, d’une main mourante avait signé le fameux Comple-rendu comme l’acte suprême de sa vie politique : le 1 "juin, il tombait atteint par l’épidémie. Celle mort était un deuil public; la faction républicaine en fit un prétexte, un signal de révolte. Le b, vers dix heures du matin, une multitude immense obstruait les abords du faubourg Saint-Honoré et faisait cortège à l’illustre mort. Dix mille gardes nationaux de la ville et de la banlieue avaient revêtu leur uniforme, pour rendre hommage à la mémoire du grand citoyen. Écoles, ouvriers, sociétés secrètes, réfugiés étrangers, se mêlaient, avec des drapeaux et des emblèmes, aux divers corps de troupes convoqués officiellement à la cérémonie funèbre; et pendant la marche du convoi, qui traversa la place de la Concorde, la place Vendôme, la rue de la Paix, et suivit les quais, les boulevards jusqu’au pont d’Austerlitz, des clameurs menaçantes s’élevèrent sans cesse dans les rangs, de ce cortège populaire. On cria : Vive la République ! A bas Philippe ! Plus de Bourbons ?.. On contraignit les sergents de ville à s’enfuir et à se cacher; on insulta le duc de Filzjamcs qui , du haut d’un balcon, s’obstinait à garder son chapeau sur la tête, au passage du cercueil ; et, quand les discours d’usage eurent été prononcés sur le cercueil , des jeunes gens voulurents’en emparer pour le porter au Panthéon. Alors, au milieu de cette confusion, parut un inconnu, à cheval, ceint d’une écharpe rouge, et agitant un drapeau rouge sur lequel on lisait : La liberté ou la mort ! Les cris de : Vive la République l A bas Louis- Philippe ! éclatèrent avec plus de violence. On détela un fiacre, on en fit un char de triomphe pour le général La Fayette, et des bandits déguenillés, armés de gourdins, le traînèrent, en vociférant, jusqu’à son domicile. Cependant deux escadrons de dragons, qui barraient le pont d’Austerlitz, provoqués non-seulement par des cris furieux, mais encore attaqués à coups de pierres, durent faire une décharge meurtrière qui dispersa les agresseurs. Les premiers coups de feu, on l’a su depuis, avaient été tirés à bout portant , sur les dragons, par quelques membres obscurs des sociétés secrètes, à qui était échu, par la voie du sort, l’infâme mission d’engager un conflit entre la troupe et le peuple. Après le premier engagement, les cris : Aux armes! On nous égorge! On massacre la garde nationale ! se font entendre de toutes parts ; on court, on se disperse dans toutes les directions ; la terreur devient universelle; les boutiques se ferment; les conspirateurs brisent les réverbères, dépavent les rues, désarment les petits postes et cherchent à prendre des positions stratégiques le long de la Seine. En quelques heures, l’insurrection avait enlevé la poudrière des Deux-Moulins; elle s’était avancée jusqu’à la Banque de France; elle tenait toutes les barrières de la rive droite; elle était maîtresse des rues du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, des Fossés-Montmartre et du Pelit-Reposoir , hérissées do barri-
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cades. Sur la rivo gauche, les insurgés, victorieux un moment, reculaient devant les charges de doux escadrons de carabiniers, qui balayèrent les abords du Panthéon, la rue Saint-Jacques, les alentours du Jardin-dcs-Plantes et le pont d’Austerlitz, où la garde municipale n’avait pu se maintenir. Dans la soirée, le roi revenait de Saint-Cloud aux Tuileries : on l'accueillit avec un dévouement enthousiaste , que son retour avait ranimé. Le rappel battait de tous côtés, la garde nationale prenait les armes, des renforts considérables de ’ troupes arrivaient des garnisons voisines; l’autorité commençait à se reconnaître et à reconquérir lo terrain qu’elle avait perdu ; les boulevards étaient libres, les factieux se voyaient écartés successivement de Sainte-Pélagie, de la Préfecture de police, de la Banque, de l’Hôtel-des-Posles, de l’Hôtel-de-Ville, qu'ils voulaiènt occuper ; mais l’on ne triomphait pas sans peine de leur résistance opiniâtre sur la place de la Bastille. A dix heures du soir, une légion de garde nationale et deux compagnies du 46* de ligne se trouvèrent vivement engagées dans la rue de Lancrv : elles eurent l’avantage, après une heure de combat acharné. Pendant la nuit, on détruisit les barricades ébauchées qui fermaient les grandes rues centrales ; on resserra, on accula l’émeute dans le faubourg Saint-Antoine, et le lendemain, à sept heures du malin, l’ordre donné de s'emparer des barricades de la place de la Bastille, le général Schramm les fit emporter à la baïonnette. De nouvelles barricades, qui s’étalent élevées à la porte Saint-Martin et au pont d’Austerlitz, n’arrétèrent pas longtemps la cavalerie du général Lawœsline. Il ne restait plus aux insurgés que la position de Saint-Méry, espèce de camp retranché que formaient les rues Saint-Martin, Aubry-le-Boucher, des Arcisetde Plancho-Mibray, barricadées d’une manière formidable, et défendues aveo un courage héroïque par un petit nombre de combattants, qui soutinrent un véritable siège pendant toute la journée. Le canon ouvrit la route aux assaillants. Les généraux Tiburce Sébastiani et Leydel, après un feu très-vif, auquel prit part la garde nationale en même temps que la troupe de ligne, parvinrent enfin à étouffer la révolte dans son dernier asile, et partout foroe resta à la loi. On comptait environ quatre cents tués eu blessés parmi les défenseurs de l'ordre publie. Les pertes des insurgés ne furent pas moindres, quoiqu’on les ait ignorées ou cacbées. Pendant que l’autorité militaire agissait, l’autorité oivile ne demeurait point inactive: on apposait les scellés sur les presses de la Quotidienne, du Courrier de l'Europe, de la Tribune; on saisissait le National, le Courrier Fronçait, le Corsaire et le Journal du Commerce ; on emprisonnait douze à quinze cents personnes, parmi lesquelles Armand Carrel, Cabet, Laboissière, Garnier- Pagès, qui demeurèrent détenus préventivement jusqu’à ce que la chambre des mises en accusation eût rendu à leur égard un arrêt de non-lieu; le préfet de police, dans la vivacité de son zèle, intima aux médecins l'ordre odieux de dénoncer les blessés qu’ils soignaient à domicile, mesure inouïe contre laquelle protesta l'indignation publique et que n’accepta point la conscience des médecins. Louis-Philippe avait, en arrivant de Saint-Cloud, signé la dissolu-
LOUIS-PBIf.IPPE I*'. - 4R32. 381
tion de l’Éoole polytechnique, do l’École vétérinaire d’Alfort et do corps d’artillerie de la garde nationale. La capitale était mise en état de siège; acte jnique s’il devait remonter au fait accompli, contrairement au principe immuable de la non-rétroactivité; acte inutile, s’il devait s’appliquer aux suites d’une insurrection qui n’existait plus. Mais le gouvernement ne voulait pas seulement avoir des armes promptes et terribles contre la démagogie, il lui en Allait encore pour mieux attoindre le parti légitimiste, lorsque les bandes de la Vendée, obéissant à des chefs qui s’appelaient Charette, Cathelineau, Larochejaquelin, noms déjà célèbres dans les fastes de !a guerre civile, recevaient les instructions d’un comité directeur qui paraissait avoir son principal foyer à Paris. Berryer, Hyde de Neuville, Chateaubriand, Fltzjames, furent arrêtés. On espérait établir leur complicité avec la Vendée insurgée : on ne trouva contre eux aucune charge suffisante pour motiver une accusalion ; on dut tes remettre en liberté. Un autre fait troubla, paralysa, compromit le pouvoir. Les journaux, opposant la Charte même aux lois confuses de la République, du Consulat et de l’Empire, sur l’état de siège, soutenaient l’incompatibilité absolue de ces lois avec cet article si clair et si précis de la Constitution de 4830 : AV/ ne peut être distrait de ses juges naturels; ils embarrassaient ainsi la marche des conseils de guerre qui, d’abord timides ou indulgents, avaient fini (tant les preuves de culpabilité étaient évidentes) par condamner à mort un des insurgés, Auguste Geoffroy, artiste dessinateur. On attaqua l’incompétence de celle juridiction exceptionnelle cl l’illégalité de ses arrêts, qui furent cassés par la Cour de cassation. Ce fut là le terme de l’existence des conseils de guerre. Forcé de s’incliner devant la jurisprudence d’une Cour souveraine, le gouvernement déposa, le 30 juin, les pouvoirs extraordinaires dont il s’était armé pour mettre Paris en état de siège; mais II les réserva pour s’en servir dans la guerre civile de l’Ouest, qu’on pouvait déjà considérer comme à peu près terminée, grâce à l’énergie des généraux Solignac, Oudinot et Darmoncourt. Toutefois, les incendies, les pillages, les vols, les assassinais étaient la suite inévitable de la désorganisation des bandes, et longtemps encore la Vendée, quoique pacifiée, fut désolée par les scènes les plus affligeantes. La duchesse de Berry éfait toujours cachée dans les provinces que sa présence fanatisait encore; mais la police la traquait de grange en grange, et Louis-Philippe n’attendait que le moment de ruiner d’un seul coup la légitimité d’Henri V on perdant sa mère. Tout réussissait au gré des vœux de la maison d’Orléans et la Providence semblait se faire sa complice : la Providence n’avait pas permis que le fils de Napoléon renouât scs destinées à celles do la Franco; le duc de Reichstadt venait de mourir à Vienne, le 2i juillet, d’une maladie do langueur. Louis-Philippe ne vit, dans celle mort si favorable à ses intérêts dynastiques, qu’un heureux hasard qui n’épargnait aucun de scs ennemis.
Plusieurs mois s’écoulèrent pendant lesquels les tribunaux du royaume ne retentissaient que de procès politiques relatifs aux insurrections légitimistes et
républicaines. -Pour assurer i la justice son entière liberté d’actioo, la cause était évoquée devant un tribunal éloigné des lieux mêmes où le crime avait été commis; ainsi, l'affaire des (roubles de Grenoble fut jugée à Bourg; ainsi, les procès qui se rattachaient aux troubles de la Vendée furent jugés & Blois. Berryer, traduit comme conspirateur devant les assises, plaida lui-méme sa cause et fut solennellement acquitté. A Paris, les poursuites exercées contre la presse à l’occasion des journées des 5 et 6 juin, avaient été disjointes des autres poursuites concernant les faits matériels de l'insurrection : cette disjonction judiciaire devenait favorable aux journaux, car tous, à l’exception du Corsaire, furent absous par le jury, qui n’avait pas oublié l’illégalité de l’état de siège. Dans le même moment, le saint-simonisme, ce grand fantôme philosophique qui grandissait tous les jours sans prendre de racine dans la société, tombait frappé à mort sous le coup d’une condamnation correctionnelle, qui laissait planer quelques soupçons d’immoralité sur ses principaux apôtres, et le droit d’association était interdit à la société des Amis du Peuple, représentée par Raspail, son président, et par Trélat, Godefroy Cavaignac, Roche et ses membres les plus influents. En même temps, les poursuites judiciaires, exercées avec zèle sur tous les points suspects que signalait la police, mettaient en évidence à la fois l’existence d’un vaste système d’embauchage légitimiste et l’action profonde des sociétés secrètes républicaines ; mais, dans l’instruction de chaque procès, on ne voyait surgir que des noms obscurs, derrière lesquels se cachaient adroitement les chefs de complots. Au milieu de tant d’agitations diverses, et malgré la recrudescence du choléra qui , après avoir diminué en juin, sévissait depuis le mois de juillet avec une nouvelle fureur, on s’apercevait partout d’une amélioration croissante dans les intérêts matériels du pays. La crise commerciale semblait toucher à son terme; l’industrie manufacturière se ranimait; les droits des douanes avaient considérablement augmenté; l'exportation s’augmentait dans les mêmes proportions; la navigation marchande devenait d’autant plus active et plus prospère; le recouvrement de tous les impôts s’opérait sans obstacle; l’agriculture comptait sur une récolte abondante ; et le crédit public se raffermissait. Aussi, un emprunt de cent cinquante millions fut-il accepté par la maison RoLscbild, au prix de quatrevingt-dix-huit francs cinquante centimes, taux élevé , et qui aurait pu l’être davantage, car la rente était alors au pair; mais, par le fait, l’adjudicataire de l’emprunt, ayant seize mois de délai pour opérer ses versements au Trésor, ne payait réellement que quatre-vingt-treize francs. Celle adjudication eut lieu à travers les préparatifs de mariage du roi des Belges avec la Allé ainée du roi, Louise-Marie d’Orléans, qu’il épousa le 9 août au château de Compiègne; la cérémonie religieuse fut célébrée, suivant le rite catholique, par l’évêque de Meaux, et par le pasleur Gœpp, suivant le rite de la religion réformée. Cette alliance, rendant plus intimes les rapports de la France avec la Belgique, donna aux négociations, en faveur de l’indépendance belge, une activité nouvelle : elles étaient appuyées d’ailleurs par une flotte française à Cherbourg,
par une flotta anglaise il Spitheadetparune armée de cinquante mille hommes prêts à franchir la frontière au premier signal. La Hollande ne paraissait pas devoir reculer : on croyait qu'elle servirai! d’avant-garde à une coaliliou secrète des puissances du Nord ; mais la sécurité générale n’éprouvait pas d’atteinte du moment que la France agissait de concert avec l’Angleterre. Une lutte d’un autre genre, lutte de portefeuilles ministériels, préoccupait alors l’attention publique presque autant que la lutte des protocoles et des armes. Le ministère ne pouvait plus vivre : on pressentait sa fin prochaine ; vingt fois Louis-Philippe tenta de le ressusciter en le remaniant : il eût voulu prendre Dupin aîné pour président du conseil, mais Dupin ne voulait que des collègues de son choix. Il fallut donc céder à sa résistance et confier au maréchal Soult la présidence d’un nouveau cabinet, en appelant aux affaires étrangères, le duc de Broglie; aux Qnances, Humann; à l’intérieur, Thiers; à l’instruction publique, Guizot; Barthe conserva les sceaux; de Rigny, la marine; d’Argout, le commerce et les travaux publics. Quant aux trois ministres démissionnaires, Montalivet se contentait de l’intendance générale de la liste civile; le baron Louis et Girod de l’Ain étaient élevés à la pairie, qui s’augmentait lo mémo jour de soixante nouveaux membres, parmi lesquels deux seulement, le maréchal Gérard et Bertin de Vaux, appartenaient à la chambre des députés. Ce dernier fait annonçait, de la part du nouveau ministère, l’intention d’acquérir, dans la Chambre inamovible, une majorité certaine, sans amoindrir celle qu’il avait dans l'autre Chambre. Tel fut le ministère du 1 1 octobre, qu’on nomma une seconde édition, revue mais non corrigée, du ministère du <3 mars, contre lequel les journaux de l’opposition s’étaient prononcés naguère avec tant d’acrimonie. Une polémique non moins vive, passant des choses aux personnes, s’engagea de nouveau entre les feuilles dévouées au pouvoir et les feuilles d’opposition légitimiste ou républicaine, au sujet de co changement de cabinet : Broglie et Guizot, qualifiés de doctrinaires, étaient jugés impossibles dans les circonstances présentes, et, pour opposer l’homme à lui-méme, on allait chercher, dans le passé de ces deux hommes d’état, des actes, des écrits ou des paroles en contradiction avec le rôle politique qu’ils avaient accepté. Pour première réponse à des suspicions outrageantes , à des calomnies rétrospectives, le cabinet rétablit la classe des sciences morales et politiques de l’Institut, créa une commission chargée d’élaborer le travail d’organisation des colonies et des comices agricoles, pressa la conclusion des affaires holiando-belges et attendit de pied ferme la session qui devait s’ouvrir le 19 novembre. Mais, avant son ouverture, deux événements graves jetèrent le cabinet dans la nécessité d’une double initiative. D’un côté, la duchesse de Berry, trahie par un misérable israélile nommé Deutz, qu’elle avait comblé de bienfaits, était arrêtée à Nantes, dans la maison de mademoiselle Duguigny, où elle avait cherché un asile; conduite d’abord au château de Nantes, elle était ensuite transférée à la citadelle de Blaye. D’un autre côté, le roi Guillaume, refusant de retirer ses troupes des places qu’il occupait et qu’il au-
390 HISTOIRE DE FRANCB.
rait dû restituer au roi des Belges, conformément & une convention signée à Londres par Talleyrand et lord Palmerston, l’embargo était mis, dans tous les ports de l’Angleterre et de la France, sur les vaisseaux hollandais; une escadre anglo-française tenait la Hollande bloquée, et l’armée française, sous ics ordres du maréchal Gérard, franchissant le 15 novembre notre frontière, pénétrait en Belgique et allait faire le siège de la citadelle d’Anvers. Deux (Ils du roi, les ducs d’Orléans et de Nemours, assistaient en personne à cette expédition que la diplomatie européenne avait autoriséo L’ouverture des Chambres, faite pour ainsi dire au bruit de l'artillerie qui bombardait Anvers, fut accompagnée d’émotions d’autant plus vives qu’en se rendant au Palais-Bourbon Louis-Philippe venait d’échapper à une tentative d’assassinat. Un inconnu, placé au bas du Pont-Royal, près de la rue do Bac, .avait tiré sur le roi et ne l’avait pas atteint. Comme le coupable s’était échappé en laissant à terre un petit pistolet déchargé, l’opposition prétendit que ce simulacre d’attentat émanait de la police et avait été concerté d’avance entre Louis-Philippe et son ministère. La présidence de la Chambre, décernée à Dupin par deux cent trente-quatre voix sur trois cent soixante-seize votants, témoigna de l’impuissance de l’opposition. La discussion de l’Adresse ne Qt que la confirmer. Oo n’apportait d'ailleurs qu’une oreille fort distraite aux discussions législatives. La question capitale du moment se débattait à coups de canon sur les bords de l’Escaut. Dans l’espace de territoire limité par le Rhin, la Moselle et la mer du Nord, stationnaient quntre cent mille hommes armés, appartenant à quatre nations différentes, qui brûlaient d’en venir aux mains, savoir: cent vingt mille Hollandais, cent mille Belges, quatre-vingt mille Prussiens, campés lo long do la Meuse; soixante-dix mille Français devant la citadelle d’Anvers, et quarante mille soldats de la même nation échelonnés sur la Moselle. Le 29 novembre , tous les préparatifs du siège étaient terminés, sous la direction du général de géuie Uaxoet du général d'artillerie Neigrc ; le 30, on ouvrait la tranchée, et le 4, quatre-vingt-deux pièces de gros calibro foudroyaient les murailles de la citadelle, défendue par des batteries formidables et par cinq mille hommes d’excellentes troupes, sous les ordres du vieux général Chassé. Ce fut un bombardement sans égal dans l’histoire, surtout par l’activité prodigieuse que les assiégeants déployèrent aux travaux de tranchée et au service des pièces, malgré les difficultés du terrain détrempé par une pluie continuelle. Le 23, le général Chassé ne pouvant plus tenir au milieu des ruines de ses bastions, n’attendit pas l’assaut et capitula, tandis que l'escadre hollandaise, forte de trois cents bouches à feu, opérait, pour le secourir, une diversion dans l'Escaut, ot tentait contre la ville une attaque vigoureuse, dont la bravoure française triompha. Pendant eo siège mémorable, toutes les armes avaient rivalisé de courage, de patience , de dévouement et d’habileté : en vingt-quatre jourset vingt-cinq nuits, on avait ouvert quatorze mille mètres de tranchée, l’artillerie avait tiré soixante-trois mille coups. En Algérie, nos soldats se montraient dignes de3 vainqueurs de la citadelle
390 HlSTOIllE DE FltANCK.
rait dû restituer au roi des Belges, conformément à une convention signée à Londres par Talleyrand et lord Palmerston, l’embargo était mis, dans tous Uq nnrli ,1» P A m/lcitnrrn et de la Franco, sur tes vimwiiiT ImlInnUnis: une
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SsïMAJCC.I* WïtXÜS
LOUIS-PMLIPPB I". - 4833. 391
d’Anvers. Deux simples capitaines, d’Armandy et Joussouf, s’étaient emparés, par un coup de main audacieux , de l’importante place do Bone (25 mars), que le général d'Uzer eut à défendre ensuite contre les attaques impétueuses de l'ancien bey; à Oran, le général Boyer contint les dispositions hostiles des tribus voisines, après avoir culbuté leur cavalerie; aux environs d’Alger, à Boufarick, à Goleah, à Blidab (21 novembre), le général Faudoasavait territié les populations nomades par ses brillantes expéditions; Alger se peuplait, se poliçait, s’embellissait; son gouverneur, le duc do Rovigo, à la (ois chef civil et chef militaire, était une espèce de vice-roi dans cette ville turque et arabe transformée è la française. Ainsi la gloire des armes, les espérances de la paix, les réalités d'un bien-être inconnu depuis Juillet, signalèrent la fin de l’année 4832. Louis-Philippe avait lieu d’élre satisfait de ses ministres; ce ne fut que pour mieux essayer et utiliser les qualités spéciales de chacun, qu’il tira le comte d’Argout du département du commerce pour lui confier le portefeuille de l’intérieur, en faisant passer Thiers de l'intérieur au commerce. Le cabinet n’en fut que plus solide.
Au milieu des cléments de discorde qui tourmentaient encore l’Europe, malgré le sourd antagonisme qui divisait toujours les rois et les peuples, kl calme renaissait en France; avec le calme, l’industrie; avec l’industrie, la commerce; avec le commerce, la prospérité générale. Fière delà prise d’Anvers, l’armée regrettait de rentrer en France après cette courte et glorieuse campagne, et, le 5 janvier, le roi, acoompagné des ducs d’Orléans , de Ne* mours et du prince de Joinville, allait au-devant de celte armée victorieuse pour lui dislribuer les récompenses qu’elle avait méritées. Le roi visita Compiègne, Saint-Quentin, Maubeuge, Valenciennes, Lille, Douai, Arras, Péronne, et les populations l’accueillirent avec joie, comme le symbole vivant d’un heureux régime d’ordre et de conciliation ; elles comprenaient , elles acceptaient les espérances de stabilité monarchique, dont ses trois fils présentaient le gage. Ce n’était pas toutefois l’enthousiasme qui, cinq années auparavant, avait signalé le voyage triomphal de Charles X, car, depuis Juillet, la monarchie s’était abaissée dans l’opinion en perdant son prestige de légitimité et de religion sociale. La chambre des députés fit donc de l'excellente politique, en pronongant l’ordre du jour sur les pétitions relatives à la duchesse de Berry qui, malgré la loi de bannissement , demeurait placée hors du droit public et du droit des gens. Sapey, rapporteur de la commission, et les ministres, deBroglie et Thiers, invoquèrent en faveur de cette imprudente princesse le privilège d’un régime exceptionnel; ils ne voulaient faire eneourir au gouvernement ci l’odieux d’une condamnation, ni lo désavantage d’un acquittement Judiciaire : « A l’égard d’une famille qui a régné, disait Thiers, il n’existe pas de jugoment; on ne juge pas les princes dans les temps de barbarie ou do passions politiques, on les immole; dans les temps de générosité, de civilisation, comme le nôtre, on les réduit è l’impuissance de nuire. > Cinquante ou soixante députés, ayant pour organe Odilon Barrot, combattirent seuls l’ordre
du jour. Le ministère était habile en affectant de n’être que généreux; la Chambre le laissa maître de disposer, à son gré, de l’auguste prisonnière; mais la presse d’opposition lui reprocha de substituer, comme dans tous les gouvernements absolus, la raison d'état au droit public. Les ministres ne furent pas moins heureux relativement au deuil commémoratif du 21 janvier, consacré par une loi dont la chambre des députés vota l’abrogation. Un conflit à ce sujet s’était établi entre les deux Chambres; toutes deux, réclamant dans la nouvelle loi l’expression d’une flétrissure contre la condamnation de Louis XVI, mais différant d’avis sur l’expression même; enfin, Yittemain proposa la rédaction suivante qui fut adoptée : < La loi du 19 janvier 1816, relative au jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier, est abrogée. » Ainsi se terminait, le jour même du quarantième anniversaire de la mort de Louis XVI, une discussion qui avivait des passions mal éteintes, qui menaçait de devenir insoluble, et dont profitaient les partis pour éterniser la discorde. Une loi sur l’organisation départementale, superficiellement conçue, discutée sans profondeur, admise sans résultat d'ensemble, par la chambre des députés, demandait, pour l’année suivante, à la chambre des pairs, la grande théorie d’application administrative, dont chacun la sentait dépourvue; divers projets de rétroactivité réparatrice ou de mesures révolutionnaires, présentées comme conséquences du principe consacré en juillet 1830, se produisaient appuyées par La Fayette, Parant, Auguste Portalis, combattues par Gaëtan Larochefoucault, Berryer, Dreux-Brézé, etc. : tantôt, il s’agissait des pseudovainqueurs de la Bastille, que la Chambre pensionna ; tantôt , des majorats , dont l’abolition semblait résulter de ia suppression du droit d’ainesse; tantôt, du mariage des prêtres hors d’exercice , mariage admis implicitement par le Code civil : questions graves, difficiles, qui ne pouvaient manquer d’amener force protestations contradictoires. Une loi sur l’état de siège, qualifiée de liberticide, nonobstant les nombreux amendements qu’elle avait subis, rentra, après trois séances orageuses, dans les cartons ministériels dont elle n'aurait jamais dû sortir. Ce fut au milieu de ce conflit d’opinions, soulevées quelquefois avec malice, que s’exhalèrent de nobles et généreux sentiments à l’égard de la duchesse de Berry : on réclama sa mise en liberté ; mais, presque aussitôt, courut le bruit de sa grossesse. Repoussée comme infâme par les légitimistes, cette nouvelle préoccupa les esprits, agita la presse : le Nouvelliste, journal ministériel qui, dans une intention évidemment perfide, avait annoncé le départ des docteurs Orfila et Auvity, chargés d’aller à Blaye examiner une question importante de médecine légale, accrédita des soupçons qui n’étaient que trop fondés. Il y eut, ainsi qu’au moyen âge, un échange de provocations entre les légitimistes et les républicains. Armand Carrel écrivit dans le National : < Il parait que voilà le moment venu de prouver la fameuse alliance carlo-républicaine. Qu’à cela ne tienne : que messieurs les cavaliers servants disent combien ils sont, qu'on se voie une fois, et qu’il n’en soit plus question; nous n’irons pas chercher les gens du Juste-milieu pour nous aider. »
A ce mot d'ordre, Écoles, sociétés populaires, tout s’émut, chacun voulut ferrailler. Douze légitimistes appelèrent sur le terrain douze adversaires sortis spontanément des bureaux du National et de la Tribune, et qui, n’admettant ni excuses, ni prétextes, demandèrent douze duels successifs. Armand Carrel et Houx-Laborie ouvrireht celte passe d’armessingulière, unique dans l’histoire moderne. Un sang généreux coula ; il servit d’expiation inutile aux injures des partis, d’avertissement salutaire au pouvoir. Quelques esprits froids et sérieux intervinrent. La raison se fit entendre : lesépées, déjà sorties du fourreau, y rentrèrent; l’homme du peuple, déjà lancé comme une aveugle machine de guerre pour briser les presses légitimistes, se replia dans ses faubourgs. Louis-Philippe , de retour à Paris depuis le 20 janvier , conduisait lui-méme en secret la trame d’un scandale qui allait compromettre si profondément la cause de la branche aînée en déshonorant la branche cadette; le 29 février, on lisait dans le Moniteur : « Le vendredi 22 février, à cinq heures et demie, madame la duchesse de Berry a remis à M. le général Bugeaud, gouverneur de la citadelle de Blaye, la déclaration suivante : * Pressée par les cirât constances et par .les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique
< j’eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois
< devoir à moi-méme, ainsi qu’à mes enfants , de déclarer m’être mariée se- ■ crètement pendant mon séjour en Italie. Signé Marie Caroline. » La malheureuse victime de cette torture royale adressait en même temps à son chevalier d’honneur, le comte de Mesnars, cette douloureuse révélation, à travers laquelle percent les cruelles souffrances de son âme : «Je crois que je c vais mourir en vous disant ce qui suit; mais il le faut : Des vexations, « l’ordre de me laisser seule avec des espions, la certitude de ne sortir qu’au * mois de septembre, ont pu seuls me décider à la déclaration de mon mariage « secret. »
Ainsi, les témérités de la guerre civile, respectables peut-être chez une mère revendiquant la couronne pour son fils, perdaient leur caractère sous le voile obscur d’un mariage secret ou plutôt d’un amour anonyme. La femme avait remplacé l’hérôine. Plus émue qu’étonnée, la France entoura d’une respectueuse pitié la prisonnière de Blaye; on lit tomber sur Louis-Philippe l’impudeur d’un scandale de famille, qui pouvait sans doute venir en aide à une chétive politique de circonstance, mais qui compromettait gravement la majesté royale dans l’avenir : on reprocha surtout ou gouvernement les toitures morales infligées à une ennemie vaincue; aux yeux des gens de cœur de tous les partis, rien ne juslilia les précautions extraordinaires prises par Je ministère pour rendre plus évidente aux yeux de l’Europe l’espèce de dégradation qui allait atteindre la mère de Henri V. Le roi oublia que la duchesse de Berry était sa nièce; l’Europe s’en souvint. Les débats des Chambres perdaieut beaucoup de leur intérêt en présence d’uu fait aussi capital, sous la pression duquel devait s’humilier le parti légitimiste; l’attention publique uc quittait les murailles de Blaye, que pour suivre les débats de la cour d’assises,
dans l'infatigable croisade de la presse contre les lois d’oppression. Un Memoire de Chateaubriand <ur la caplioilé de Madame, et un discours prononcé & l'occasion de ce Mémoire devant l'illustre écrivain lui-méme, par le jeune Thomas, au nom des Écoles, discours reproduit par cinq journaux légitimistes, venaient de prendre, entre les mains du procureur-général Persil, les caractères d’un attentat contre le gouvernement. Le 27 février, le vicomte de Chateaubriand, suivi du jeune Thomas et des journalistes incriminés, s’asseyait sur les bancs de la cour d’assises, protégé par son innocence et par sa gloire. Toute l’aristocratie parisienne se trouvait là , comme pour lui faire cortège. Ce n’était point sur le siège des juges, qu’il fallait chercher la justice : la justice véritable frémissait au milieu d'un auditoiro enthousiaste, qui acceptait ta solidarité d'une cause individuelle, élevée aux proportions d’une cause presque nationale. Berryer, avec sa haute et sympathique éloquence, invoqua la liberté des opinions; puis, Chateaubriand s’étant levé à son tour, ajouta aux discours des défenseurs quelques paroles qui produisirent une profonde sensation : • Je suis ici, dit-il, pour protester, par ma présence seulement, en faveur de cetto liberté qui me semble violée envers moi... Je ne connais à personne le droit do m’cmpôcher d'user de la liberté de la presse en homme de cœur et de courage, qui défend les principes qu’il a défendus toute sa vie..,. » Après deux heures de délibération, le jury prononça un verdict de non-culpabilité, et la foule s’écoula avec une émotion contenue, qui retentit en acclamations au sortir du Palais. Cet échec ne fut pas le seul du même genre qu’éprouva le ministère public. Deux jeunes étudiants , Bergeron et Benoit, accusés d’attentat contre la personne du roi dans l’affaire du coup de pistolet du Pont-Royal, furent acquittés (H mars); une conspiration légitimiste, celle du Carlo-Alberlo, ourdie en Provence par le vicomte de Saint— Priesl, les comtes de Kergorlay et de Mosuars , et par d’autres personnages de l’ancienne noblesse, fut déclarée imaginaire par le jury de Montbrison, quoiqu’elle fût aussi réelle que la levée de boucliers de l’Ouest, que le jury d’Orléans avait précédemment amnistiée, contre toute espèce d’évidence, dans la personne du marquis de Civrac. Les nouveaux procès, faits aux associations illégales des Amis du peuple et des Saint-Simoniens, n’aboutirent aussi qu’à un acquittement. Les jures se montrèrent un peu plus sévères vis-à-vis d’une autre association politique, qui prenait une extension menaçante, la Satiété des Droits de l’Homme ; mais, comme si le jury se fût bientôt repenti d’avoir sévi contre quatre membres obscurs de cetto société, huit jours après 11 acquittait le député Cabet, poursuivi à l’occasion de son ouvrage intitulé : La Dévolution de 1830 (15 avril). Ici, la République se trouvait en cause de la même manière que la Légitimité dans le procès de Chateaubriand : l'analogie fut frappante aussi dansl’attitude des prévenus, des défenseurset des spectateurs d’élite convoqués à ce jugement de l'opinion contre les juges eux-mêmes.
La session continuait au milieu de ces épisodes judiciaires. La loi des comptes pour l’exercice de 1830, justifiée par Lafitte avec une honorable
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susceptibilité, tenait d'être fixée au chiffre de un milliard quatrè-vingt-dixbeuf millions six cent soixante-treize mille trois cent soixante-trois francs; d’oû résultait un déficit de soixante-trois millions sept eertt dix-sept mille cent douze francs, en balançant les dépenses et les recettes. Le budget, pour 1833, Offrait un total de un milliard cent trente-deux millions six cent vingt-six mille six cent dix-huit francs. Or, comme le total des impôts et des revenus accessoires ne dépassait pas neuf cent soixante-six millions six cent trente mille francs, il restait à couvrir cent soixante-sept millions, réalisables par des ventes de bois ou par des négociations de rentes. Lafitte n’en présenta pas moins le crédit public sous l’aspect le plus favorable ; il défendit la cuisse d'amortissement, des atteintes dirigées contre elle, et annonça un projet de loi organique sur celte institution de prévoyance financière. La discussion suivait une mafclie assez paisible, lorsqu’à propos des pensions dont la révision était demandée, Baude ol Dubois prirent énergiquement la parole pour appuyer celte révision. Baude alla plus loin; il protesta contre l’inscription dit général Clouet, déserteur de Waterloo, sur la liste des pensionnaires de l'État. Destitués le lendemain des hantes fonctions qu’ils remplissaient au Conseil d’Élat et à l'instruction publique, Baude et Dubois furent frappés par l’ostracisme ministériel, c On ne peut être à la fois dans la garnison de la place et dans l’armée des assiégeants, disait à ce sujet Guizot. Quand il y a différence d’opinion sur un point fondamental, n’est-ce pas une de ces dissidences qui permettent de s’estimer toujours, de s’honorer profondément, mais qui ne permettent pas de marcher et d’agir ensemble? » Bérenger, JouffCoy, de Tracy, Mauguin, réclamèrent contre cotte destitution attentatoire à l'indépendance morale du fonctionnaire, il n’y eut, dans la presse, qu’une voix pour la blâmer. On la rapprocha de celle phrase indiscrète d' Yiennet : ta légalité nom lue, aveu naïf, tombé de la tribune sur l’opposition qu’il avait i’air de menacer d'un coup d’État. II était question alors de modifier le ministère. Cependant, le roi ne fit que lui adjoindre le comie Sébnstiani, comme ministre sans portefeuille; celle adjonction était ia conséquence des affaires d’Orient et de la confiance personnelle du roi en son ancien ministre des reinlions étrangères, plutôt que le résultat d'un calcul ayant pour but de forlifler la majorité dans la Chambre. Majorité docile, elle marebait toujours unie et toujours compacte. Elle le prouva, lorsque Wennel, que la Tribune avait cruellement attaqué, cédant au ressentiment de l’amour-propre Offensé, fit traduire le gérant, Lionne, à la barre de l’assemblée. La Chambre condamna, quand il eût été plus digne d’elle de s'abstenir; mais la voix flère et courageuse de Godefroy Cavaignac et la parole incisive d’Armand Marrast, t'humilièrent dans le triomphe même de sa vengeance.
La session finissait; mais, avant de satisfaire à l'impatience de repos que ne dissimulaient pas les députés, une session nouvelle s’ouvrait le 26 avril, sans discours d’ouverture, seus la présidence de Dupin ainé. Deux lois fondamentales, l’une sur l’instruction primaire, l’autre sur les attributions mu-
nicipales, furent mises d’abord à l’ordre du jour ; tandis que la loi d’expropriation pour cause d’ulilité publique et la loi sur l'organisation des conseils de département et d’arrondissement, élaiefit discutées à la chambre des pairs. Un vaste système d’administration devait découler de ces deux projets de loi, dont l’importance était inappréciable dans la pratique. L'emprunt grec, la loi sur l’amortissement, complément indispensable des mesures financières précédemment adoptées; le vote d’un crédit de cent millions, demandé par Thiers pour travaux d’utilité publique; d’autres projets financiers, qui ont valu à cette courte session le surnom de pécuniaire, laissaient à peine au budget le temps de se faire jour. Ce budget, quoique dégagé des services extraordinaires qui l’avaient grevé depuis 1 830, était encore de un milliard vingt millions seize mille sept cent vingt-huit francs, environ quarante millions au-dessous des recettes éventuelles. Le ministre Humann proposa de combler le déficit, en annulant vingt millions de rente cinq pour cent rachetées par la caisse d’amortissement, et en demandant vingt millions è l'impôt indirect. Pour justifier cette mesure, il affirma qu'on ne comptait pas dans le royaume deux cents chefs de familles qui payassent dix mille francs de contributions foncières, et il fit observer que l’impôt indirect ne figurait que pour un tiers parmi les recettes inscrites au budget. La commission des finances ne reconnut pas plus de vingt-sept millions de déficit; elle proposa de le combler par l’annulation de vingt-sept millions de rentes rachetées. La Chambre réduisit le budget d’une somme de dix-sept millions et l’adopta ensuite à une majorité peu considérable (deux cent trente-sept voix contre quatre-vingt-quatorze.) Quelques incidents fâcheux avaient malheureusement entravé le cours des discussions, en y mêlant certaines personnalités extra-parlementaires. Bignon s’était tenu du moins dans les vraies limites de la polémique oratoire, en disant aux ministres : « Ce sera pour vous une fâcheuse célébrité, d’avoir été à la tète de nos affaires au moment où Constantinople a vu les Russes pour la première fois! » et cette phrase accusatrice eut plus d'éclat et de retentissement, qu'une injurieuse sortie du colonel Briqueville contre les tripotages de l’administration du maréchal Soult. La Chambre demanda que la réfutation de ce discours diffamatoire, faite par le maréchal Lobau, fût insérée textuellement au procès-verbal ; ce qui n’empêcha pas le duel obligé entre l’offenseur et le marquis de Dalmatic, fils de l’offensé. Quelques jours après, la session se fermait (26 juin), laissant en arrière plusieurs travaux importants, qui n’avaient pu arriver au terme des épreuves législatives : c’étaient le règlement du budget définitif de 1831 ; l'ouverture d’un crédit de vingt-cinq millions destinés au paiement de la dette publique ; la loi sur le dessèchement des marais, déjà proposée deux fois par Lafitte, etc. Enfin, on sortait du provisoire; on échappait aux dangers de la politique militante, sans aucune de ces vives collisions qui entraînent un changement de système, un bouleversement ministériel. La plupart des députés se reliraient avec la conscience d’avoir bien rempli leur mandai, hounétement et laborieusement.
Nous avons laissé la pauvre duchesse de Berry, sous le manteau conjugal du comte Hector Lucchesi Palli, gentilhomme de la chambre du roi des Deux- Siciles, mettre au monde une fille (10 mai) en présence de ses geôliers, et quitter une prison arbitraire, où depuis six mois elle vivait abreuvée de honte et d'amertume. Quant à l'ignominie du procès-verbal de son accouchement, la France entière, sans distinction de parti, la renvoya aux auteurs de cette Mchelé d’État. D'ailleurs, l’intérêt national n'est plus là qui veille près du lit de tortures de la prisonnière de Blaye. Inquiet, il s’agite autour des fortifications qui sortent de terre autour de Paris et que le peuple a dénoncées sous le nom maudit de Bastilles; ces forts détachés, qu'on élève sournoisement en dépit d’un vote de la Chambre qui les ajourne, l’opposition les représente comme issus d’une pensée de défiance et de répression contre les habitants de la capitale et non d’une pensée de prévoyance et de patriotisme contre les ennemis du dehors. De divers points de la France, des protestations menaçantes, adressées aux Parisiens, les encouragent à la résistance, à la révolte; la garde nationale se divise en deux camps; les sociétés secrètes délibèrent; la presse souffle la tempête; le peuple murmure et s’excite à descendre en armes dans la rue. L’approche des journées anniversaires de Juillet aggravait encore cette situation. Le ministère eut peur : il recula. Le 23, on lisait au Moniteur « que l’administration, en acceptant les conséquences de l’ajournement voté par la chambre des députés, avait fait suspendre partout les travaux des forts détachés » et que, pour les continuer ou les abandonner d’une manière définitive, elle attendrait une nouvelle décision des Chambres. Ces assurances cachaient un piège : on voulait seulement traverser les anniversaires de Juillet, que Paris voyait s’approcher avec une anxiété croissante; et telles furent les précautions de la police, qu’on passa ces trois jours sans troubles sérieux, malgré les cris d’alarme jetés par les adversaires du gouvernement. A la vérité, une ovation impériale, la réparation d’un outrage fait à la France dans l'image de son Empereur, étaient venues fort à propos donner le change aux idées et distraire le peuple avec les hochets de la gloire. Napoléon , revêtu de la redingote et du petit chapeau historiques , reprit sa place sur la colonne Vendôme. Quand tomba le voile qui couvrait la statue exécutée par Seurre, un murmure universel de satisfaction s'échappa de toutes les bouches; le nom de Napoléon retentit dans les airs; et, pour l’instant, la magie d'un grand souvenir reproduit en bronze effaça le sentiment de pénibles réalités. En même temps, les succès de l’armée française en Afrique, la prise de Moslaganem, l’occupation de tous les points militaires depuis Alger jusqu’à Oran, la conquête du port de Bougie, en assurant la possession des côtes occidentales de la Régence, semblaient être l'écho lointain des acclamations, guerrières qui s'étaient fait entendre au pied de la Colonne. Les généraux Dcsmicbels et Trézel, ainsi que l’amiral Parceval-Deschènes, se distinguèrent dans ces expéditions. Ils avaient trouvé un adversaire digne d’eux dans l’émir fanatique de Mascara, Abd-el-Kader qui.
0«8 HISTOIRE DB ERANCE.
secondé parle bey de Conslanline, prêchait la guerre sainte aux Bédouins
de l'Algérie.
Pendant que les ministres, avec une louable activité, poursuivaient l’application des mesures générales d’ordre administratif, décrétées dans la session dernière, et, réglementant les lois, donnaient à l’instruction primaire, à l’organisation des consulats, au système électif, l'existence pratique dont ces institutions manquaient encore; Louis-Philippe, accompagné de sa brillante famille, visilait Dieppe, Évreux, Lisieux, Falaise, Granville, Saint-L6, Cherbourg , Bayeux, Caen , Rouen , Louviers, le Havre, etc. Ces villes commerçantes rivalisèrent d’enthousiasme et de zèle pour fêter le séjour de la famille royale dans leurs mura. On accueillait les paroles du chef de l’État avec d'autant plus de faveur, qu’elles respiraient la paix, flattaient les intérêts matériels et faisaient miroiter, à travers leur réserve transparente, cette politique prometteuse qui évoque des préventions favorables dans le vague nébuleux d’espérances plus ou moins lointaines. Les réponses du roi aux discours prononcés devant lui ; ces réponses, toutes apologétiques ou explicatives d’un système fixe et inébranlable, devaient enfanter la fameuse maxime constitutionnelle : Le roi régne et ne gouverne pat. Ce fut derrière cette formule que se retranchèrent les journaux de l’opposition comme derrière une barricade, pour attaquer ce qu’ils appelaient le gouvernement personnel: leurs coups portaient d’une manière terrible sur le chef du gouvernement, qui rejetait lui-même les conditions de son inviolabilité, en laissant percer dans ses actes la personnalité, la prérogative royale. Dans celte guerre ouverte contre la royauté, ils continuèrent de mettre au jour d’anciennes et de récentes turpitudes; ils surprirent au pouvoir le secret de sos aotes les plus eachés ; et les poursuites qui eurent lieu contre la Tribune, le National, le Rénovateur, la Quotidienne, donnèrent à l’opposition un ensemble, une activité, un élan, qu'elle n’avait peul-élro jamais eus. Un journal, le Bon Sens, rédigé par Cauchois-Lemaire et Rodde, ouvrit ses colonnes à des œuvres sorties de la plume des ouvriers et fonda ainsi une tribune des prolétaires, é laquelle les erieurs publics prêtaient le secours de leurs poumons. Vainement, le préfet de police Gisquel voulut-il les faire taire en les faisant arrêter. Rodde, fort de son droit, jeta audacieusement un défi à la police ot annonça , par la voie des journaux, que, le deuxième dimanche d’octobre, à deux heures après midi, il se rendrait lui-même sur la place de la Bourse, pour y distribuer ses brochures. Rodde portait une blouse amaranthe, un chapeau verni, autour duquel on lisait : Publications patriotiques, et une botte qui renfermait, outre ses brochures, deux pistolets chargés. A son aspect, mille cris s’élèvent: Vive Rodde I Vive la liberté I Respect à la ioil Los chapeaux sont en l’air, les mouchoirs s'agitent aux fenêtres. Rodde, que protège son courage, distribue ses brochures et achève paisiblement, sans obstacle, le rèle dangereux qu’il s'est imposé ; puis, enveloppé, entraîné par la multitude, il se dérobe à cette ovation pour reparaître au haut d’un balcon et recommander le calme à cent
mille tâtes qu’il vient d’éleetriser : la foule se sépara sur-le-champ , sans qu’un seul agent de police eût osé se montrer. Trois heures après, la tranquillité la plus rassurante régnait dans Paris. La police avait eu la sagesse de ne pas accepter le déll de Rodde, car le sang aurait coulé. Toutefois, ce fut un échec d’autorité pour le ministère; pour le peuple, eo fut une voie ouverte aux solutions légales en pleine rue, aux protestations tumultueuses de la place publique. Il se formait alors, non-seulement à Paris, mais sur divers points de la France, des coalitions d’ouvriers, véritable armée d'attente , dont les premiers mouvements jetèrent un juste effroi dans quelques centres populeux. A Anzin, les mineurs; à Lyon, les charrons; à Caen, les menuisiers; au Mans, les tailleurs; à Limoges, les porcelainiers; è Maçon, les cordonniers; à Paris, les bijoutiers, les garçons boulangers et tailleurs, demandaient à grands cris, soit certains privilèges de corporation, soit la délimitation du travail , soit une échelle invariable de salaire. C’était la lutte éternelle du prolétariat et de la plutocratie; c’était la force du nombre et des bras contre la force de l'intelligence : symptômes de besoins nouveaux qui cherchaient une issue; révolte sociale qu'il fallait éclairer, contenir, diriger; et aux désordres de laquelle, dans une imprévoyance coupable, on no savait rien opposer que des mesures répressives. Du soin de oette insurrection permanente de la misère et du travail, s’élevait la Société des Droits de l'Homme, confédération puissante, qui avait à sa tête un comité central, où siégeaient Voyer d'Ârgenson, 6uinard,Berrier-Fonlaine, Lebon, Vignerte, Godefroy Cavaignac, Kersausie, Audry de Puyraveau,etc., tous hommes d’action, occupés sans cesse è recruter, par des affiliations occultes, les soldats de l’émeute, et à les discipliner en les exaltant. Cette Société, qui avait pour but le triomphe des principes contenus dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen de 4793, avait été récemment, par un arrêt de 1a Cour d'assises de la Seine (42 avril), frappée de dissolution ; mais elle n’en demeurait que plus unie et plus vivace. Deux partis ia divisaient naguères : l'un violent, téméraire, audacieux ; l’autre, prudent et réservé, qui voulait discuter et non combattre : sous la verge du ministère public, on s’élait entendu et réconcilié; un manifeste solennel, adressé aux journaux patriotiques, aux associations , aux réfugiés , établissait en substance ces principes primordiaux : • Pouvoir central, électif, temporaire, responsable, agissant avec unité; souveraineté du peuple, mise en action au moyen du suffrage universel; liberté des 'communes, sans autre restriction qu’un droit de surveillance; système d’éducation publique, généralisé et gratuit; réorganisation du crédit publie; application du jury à ia plupart des procès; émancipation do la classe ouvrière; fédération européenne fondée sur la souveraineté du peuple, sur la liberté absolue du commerce, sur une enliùre égalité de rapporta. • A l’apparition d’un tel programme, la France s’émut i deux courants opposés, pareils aux deux eourants électriques, ébranlèrent simultanément le corps social. Do tous les points du royaume arrivèrent des adresses d’adhésion à la Société
des Droits de l'Homme , tandis que, d’autre part, obéissant à une sorte de mot d’ordre, les agents, les auxiliaires, les amis du pouvoir déversaient & pleines mains le mépris et l’outrage sur des républicains, exaltés peut-être, mais généralement honnêtes cl de bonne foi. Les mots : partage, égalité absolue, loi agraire, retentirent dans ces accusations perfides, qui effrayaient la bourgeoisie. Dans un discours prononcé à l’audience de rentrée de la Cour de cassation, Dupin aîné dénonça la République comme se proposant « de mettre chaque propriétaire à la portion congrue; • et, peu de temps après, vingt-sept membres de la Société des Droits de l’Homme, parmi lesquels se trouvaient quatre élèves de l’École Polytechnique, comparurent devant la Cour d’assises, sous la prévention d’un complot ayant pour but de détruire ou changer le gouvernement , de provoquer les citoyens à s'armer contre l’autorité royale, enfin d’exciter à la guerre civile. Commencé le 1 1 décembre, terminé le 22 par un verdict de non-culpabilité en faveur de tous les accusés, ce procès excita le plus vif intérêt. Pendant toute la durée des débats, l’exaltation des prévenus, des défenseurs, des témoins, fut poussée jusqu’à l’audace. Jamais atteintes plus graves n’avaient été portées à la dignité de la magistrature; jamais autorité judiciaire n’avait été bravée plus ouvertement. Un des prévenus, Vignerte, osa dire à l’avocat-général Delapaimc : Tu en as menti, misérable ! Outragés dans leur personne et dans leur caractère, les magistrats avaient dû sévir contre plusieurs témoins, même contre les avocats Dupont, Pinard, Michel de Bourges, dont la violence dépassa toutes les bornes. Ces déplorables scènes n'étaient malheureusement que l’indice d’une fermentation presque générale, d’un conflit imminent, d’une menace à l’ordre de choses établi. La situation des affaires extérieures, surtout en ce qui concernait l’Orient et l’Espagne, inspirait aussi de graves inquiétudes. On avait abaissé le sultan Mahmoud sans contenter le pacha d’Égypte Méhémet-Ali ; on avait creusé un abîme entre Alexandrie, Constantinople et la France. Le ministère, malgré des réclamations unanimes, venait encore de s’humilier devant l’Angleterre, en donnant une nouvelle sanction au droit de visite, si injurieux pour la France; il s’était borné aussi à des vœux inactifs en faveur de don Pedro, armant une flotte pour reconquérir la couronne de dona Maria, sa fille, tandis que le capitaine Napier et le duc de Palmella faisaient réussir celte expédition contre l’usurpateur don Miguel ; enfin il s’éloignait de la grande politique de Louis XIV à l’égard de la monarchie espagnole, et cinquante mille hommes, échelonnés le long des Pyrénées, appuyaient, l’arme au bras, la ruine de la loi salique en Espagne. Au milieu de ces lâchetés, que la crainte de la guerre conseillait au chef de l’État, l’existence de son ministère semblait compromise ; le tréne lui-même était ébranlé. On se demandait quelle serait, avec la législation existante, l’attitude des pouvoirs vis-à-vis des associations et de la presse hostiles? La convocation des Chambres, fixée au 23 décembre, s’opéra donc sous l’empire de préoccupations profondes : «Une vigilance assidue est encore nécessaire, disait le discours de la couronne; des
passions Insensés, de coupables manœuvres, s'efforcent d’ébranler l’ordre social. Nous leur opposerons voire loyal concours, la fermeté des magistrats, l’activité de l’administration, le courage et le patriotisme de la garde nationale et de l’armée, la sagesse de la nation, éclairée sur le danger des illusions que voudraient propager encore ceux qui attaquent la liberté en prétendant la défendre, et nous assurerons le triomphe de l’ordre constitutionnel et nos progrès dans la civilisation. * Dupin aîné fut maintenu à la présidence par deux cent vingt voix sur deux cent quatre-vingt-dix-neuf votants ; et le ballottage qui s’établit entre Persil et Bérenger au prolit de ce dernier, nommé vice-président ù la majorité de cent soixante-cinq voix contre quatre-vingt-dix-huit, laissa pressentir le rôle de modération impartiale, de fermeté contenue, dans lequel la Chambre prétendait rester. A propos de la discussion de l’Adresse, Bérenger, qui personnifiait la politique conciliante, crut devoir relever diverses allégations émises par le procureur-général Persil dans un discours de rentrée, qui venait de produire quelque sensation : au lieu de blâmer, comme l’avait fait ce magistrat, l’extrême indulgence du jury, il reprocha ou ministère public de coroprometlre souvent le gouvernement lui-même, en opérant des poursuites sans discernement comme sans maturité. Persil, dans sa réponse, protesta de son profond respect pour le jury; mais il lécha d’établir une distinction entre la presse anti-ministérielle et la presse anti-dynastique , en réservant à celle-ci seulement les foudres de ses réquisitoires. Mauguin et Odilon Barrot généralisèrent la question ; ils attaquèrent si rudement lo système ministériel, que Guizot et Thiers eurent fort à faire pour le défendre. Deux députés de l’extrême gauche, Voyer d’Argenson et Audry de Puyraveau, sommés par le général Bugeaud d’avoir à se disculper d’être signataires d’un manifeste de la Société des Droits de l'Homme, soutinrent hautement le principe de l’égalité des conditions sociales et celui de la souveraineté du peuple proclamée en 4830 ; de Ladre leur vint en aide et parla dans le même sens. « Ne faussez pas la morale publique par des subtilités, s’écria le garde des sceaux; faites une déclaration positive, qui ne donne pas lieu à interprétation : la Chambre l’entendra, et on verra si le député existe encore. » Dans un discours des plus subtils, Berryer établit que la France, monarchique par ses mœurs, était républicaine par ses institutions, et que le pouvoir se voyait impuissant à sauvegarder la Action de sa monarchie quasi-légitime contre les réalités de la république. Une réplique éloquente de Guizot, dans laquelle le système du juste-milieu était représenté comme suffisant à tous les besoins et compatible avec toutes les exigences, ferma la discussion générale de l’Adresse, aux bruyantes acclamations des centres. La Pologne et l’empereur de Russie, l’Orient et Méhémet-Ali, le Portugal et dona Maria, l'Espagne et Isabelle II, appelèrent successivement à la tribune Bignon, Lamarline, Mauguin, Odilon Barrot : le ministre des affaires 'étrangères supporta seul le choc de cette polémique qui embrassait la diplomatie entière. Enfin, au moment de clore les débats, Dupin ainè quitta son t. vu J6
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fauteuil de président pour monter à la tribune, et il leur rendit toute leur vivacité en repoussant, comme avocat ordinaire du roi, les maximes émises par quelques membres de l’opposition : « Les prétentions légitimes des partit, c’est, dit-il, une lutte collective pour détruire ce qui est, sans avenir pour le pays, ou, pour mieux dire, avec l’avenir le plus affreux... La Franco ns veut pas de la légitimité de la branche ainéc ; elle ne veut pas non plus de lq république... On a fait Louis-Philippe roi, non parce qu'il était Bourbon, pais quoique Bourbon, séparé doses parents par tout ce que la Révolution avait d’antipathique avec ia Restauration... * Tel fut le texte que développa Dupin, au milieu des applaudissements et des murmures. Jamais discussion d’ Adresse n’avait été aussi instructive. Chaque parti s'était dessiné, et les champions semblaient avoir voulu d'avance essayer leurs armes et se compter, Après l’Adresse, l’organisation municipale du département do la Seine, complément des lois d’organisation générale votées dans la session précédente, devint l’objet d’une étude très-sérieuse et très-approfondie dans les deux Chambres. Celle des députés fut troublée par un douloureux épisode. L’incorporation de deux lieutenants de frégate dans l’armée de terre, mesure contre laquelle protestaient les officiers d’artillerie, avait amené une discussion des plus violentes; l’obéissance passive fut appréciée contradictoirement au point de vue militaire et au point de vue des libertés individuelles : < La militaire doit commencer par obéir, affirmait le maréchal Soult, — Quand on est dans son droit , on renonce à l’obéissance, avait répliqué Larabit. — On obéit d’abord ! s’était écrié Bugeaud. — Faut-il obéir jusqu’à sc faire geôlier, jusqu’à l’ignominie? demanda Dulong, au milieu du plus violent tumulte.» Allusion flétrissante au rôle que le général Bugeaud avait consenti à remplir pendant la captivité de la duchesse de Berry à Blayo. Celte allusion, relevée et commentée par les journaux, causa un duel entre Bugeaud et Dulong, qui reçut une balle dans la tête (29 janvier 1834). Le soir, on dansait aux Tuileries; U nuit, Dulong expirait. Les opinions diamétralement opposées des lieux adversaires, diverses circonstances qui accompagnèrent le combat, les motifs qui le rendaient inévitable, la phrase injurieuse qui l’avait provoquée, tous ces motifs réunis, en donnant à cette affaire le déplorable caractère d’qp duel politique, produisirent une profonde sensation. L’autorité, qui se rappelait les funérailles du général Lamarque, dut craindre que le convoi de Dulong ne devint aussi le prétexte d’une collision sanglante; mais il n'y eut que des larmes pour la victime, des malédictions contre le meurtrier : < On nous l’a tué par ordre ! » disaient les amis de Dulong. Abimé dans sa douleur paternelle, Dupont de l’Eure cessa de prendre part aux travaux législatif, pour n’avoir pas sous les yeux la place vide do son fils adoptif. Encore préoccupée de ce fatal événement, la Cbambre vit, avec inquiétude, se reproduire une question personnelle, quand le garde des sceaux lui demanda l’autorisation de poursuivre Cabet comme rédacteur du journal le Populaire, qui était incriminé; aussi, le débat, qui dans toute autre circonstance eût pris sans doute
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de grandes proportions, se borna-l-il à l’échange de quelques mots acerbes entre le ministre et l’inculpé. Une loi sur les crieurs publics, présentée le même jour, témoigna que le ministère n’était pas disposé & rétrograder dans la voie de la répression : l’opposition combattit cette loi commo attentatoire aux libertés inscrites dans la Charte, et principalement à la liberté de la presse; mais les ministres s’efforcèrent de prouver qu’ils n’en voulaient qu’à la mauvaise presse, à la presse des rues, messagère de scandale et provocatrice de saletés inouïes. On vota donc la loi sur les crieurs publics. Son application immédiate ne coïncidait que trop avec une vague anxiété, entretenue dans les esprits, par l'agitation qui se manifestait spr plusieurs points de la France. Des rassemblements tumultueux, des scènes de désordre troublèrent la capitale. Le dimanche 33 février, des grilles du palais de la Bourse, s'élancent tout à coup, armés de gourdins et portant la blouse de l’ouvrier, des agents de police, qui maltraitent sans pitié la foule inoffensive des curieux. Paris s’indigna de ces provocations et de ces violences. Le lendemain, à la chambre des députés, le ministère eut à subir de vives interpellations, auxquelles il ne put guère opposer que des paroles vides et insigaiilantes. Il était dans son tort , mais l’exagération même de ses accusateurs passionnés le tira de ce pas difficile, et le 25 février il se crut assez fort pour apporter un nouveau projet de loi contre les associations. La plupart des orateurs de la gauche tirent assaut de colère, de dédain, d’énergie, mais non de raison; de Ludre, après avoir montré l’association comme un droit inhérent au progrès constitutionnel, formula avec audace cette pensée de guerre civile : • Les associations pourraient , attendu le nombre et le courage de leurs membres, livrer peulélre une bataille , mais elles ne feraient jamais d’émeutes. « Bérenger, Odilon Barrot, Bignon, moins radicaux que de Ludre, auraient souhaité qu’on reconnût en principe le droit d’association, mais qu’on en réglât l’exercice. Dans un discours rempli d’à-propos, de tact et de finesse, Thiers montra le danger de laisser la révolte se régulariser par l’association, et présenta la loi comme une mesure de salut public. Guizot, magnifiquement inspiré, s'imposa la tâche ardue et délicate de démontrer que, depuis 1830, l’impartialité, l’équité, la modération, la prudence, faisaient le fonds du système politique du gouvernement; il termina par une éloquente péroraison, paraphrase de ces paroles de Bossuet : l'Homme s'agite, mais Dieu le mène. Il eut un succès d’enthousiasme. Berryer, malgré les formes séduisantes de son argumentation, put à peine, après lui, captiver son auditoire. L’assemblée recueillit néanmoins avec une inexprimable émotion ces paroles qu’il envoyait dédaigneusement à leur adresse : « Il est quelque chose de plus hideux que le cynisme révolutionnaire, c’est le cynisme des apostasies 1 • Personne ne répondit au banc des ministres, mais deux cent quarante-six boules sur quatre cents consacrèrent la loi qu’ils réclamaient comme une arme nécessaire; et lorsque cette loi fut soumise à la sanction de la chambre des pairs, vingt-deux votes seulement osèrent protester contre elle.
Le cabinet avait la majorité dans les Chambres, et pourtant une crise ministérielle paraissait imminente. Malgré les succès récents de leur politique, jamais les ministres n’avaient été moins d’accord entre eux. Louis-Philippe attisait en secret ce foyer d'antipathies individuelles. Il n’aimait pas d’ailleurs le duc de Broglie, dont la raideur, la haute probité, l’esprit d’indépendance, contrariaient souvent ses vues. Quand de Broglie, Thiers et Guizot étaient en bonne intelligence, la domination du conseil lui échappait; il les avait donc si bien divisés entre eux, que chacun demandait à se retirer. Le choix de la victime fut bientôt arrêté. Dans l’affaire de l’indemnité de vingt-cinq millions réclamée par l’Amérique, de Broglie en avait fait, sinon une question de cabinet , du moins une question personnelle de portefeuille; or, bien que le roi tint beaucoup ô l’acceptation de ce traité, il tenait davantage à se débarrasser de son ministre des affaires étrangères. Les députés familiers du Château, dociles au mot d’ordre, votèrent contre le projet, qui échoua, et le même jour, de Broglie donna sa démission. Aussitôt l’amiral de Rigny, ministre de la marine, passa aux affaires étrangères, et Humana fut appelé à la marine : Soult restait président du conseil. Le ministère, modifié de la sorte, ne semblait pas toutefois définitivement constitué. D’Argout, homme de chiffres surtout, n’avait pas réussi au département de l’intérieur; Berlin de Vaux, d’ailleurs, si puissant au Château par l’influence de son Journal des Dibals, voulait que d’Argout fût remplacé par Thiers; et, en même temps, Barlhe, le garde des sceaux, travaillait à l’éloignement de son collègue d’Argout. Mais, d’un autre côté, Thiers et Guizot avaient décidé qu’ils sacrifieraient Barthe. Celui-ci se trouva donc tout à coup remplacé par Persil, qui accepta les sceaux, au refus de Dupin aîné, tandis que Thiers s’élevait du département du commerce à celui de l’intérieur : double intrigue, où la politique, ou plutôt la malice personnelle du roi se jouait sans pudeur des convenances les plus respectables, des droits les plus légitimes, et compromettait la majorité ministérielle dans les Chambres. Au reste, les ministres démissionnaires furent récompensés de manière à prouver que leur retraite n’entrainait pas leur disgrâce : le duc de Broglie eut encore le crédit de faire nommer au département du commerce Duchâtel , qui s’était distingué par une habile défense du malheureux traité des vingt-cinq millions; Sébastiani, ministre sans portefeuille, qui avait partagé la défaite du duc de Broglie devant la Chambre, s’attribua lui-méme l’ambassade de Constantinople; d'Argout succéda, comme directeur de la Banque de France, au duc de Gaëte, et Barthe, comme président de la cour des comptes, au vénérable Barbè-Marbois, à qui l’on reprochait d’être trop clairvoyant et trop rigide dans ses appréciations financières. Pendant celle intrigue de cabinet, la Chambre procédait mûrement à l’examen et à la discussion d’un budget des dépenses, montant à un milliard trente millions quatrevingt-dix mille cinq cent quarante-sept francs, sans préjudice des dépenses extraordinaires, que l’on avait pris l’habitude de déguiser sous le voile ingénieux de crédita supplémentaires. Le budget de3 recettes n’atteignant que
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neuf cent quatre-vingt-seize millions cinq cent cinquante-sept mille quatre cent quinzo francs, il y avait insuffisance, et le ministère, en prévision des besoins éventuels, portait approximativement à soixante-dix millions un déficit qu’il ne pouvait couvrir que par le crédit ou une augmentation des impôts. La Chambre, au contraire, entendait ramener le budget de 1835 au chiffre arrêté pour 1 834, et, dans son vif désir d’opérer des économies, elle n'avait cette fois composé la commission du budget que d’hommes spéciaux, choisis sur tous les bancs, quelles que fussent d’ailleurs leurs opinions politiques. Cependant, on n’allégea que de trente-huit millions le budget des dépenses ordinaires, qui resta fixé à un milliard neuf millionshuit mille cinq cent trenteun francs; c’est-à-dire qu’il était encore d’environ vingt-quatre millions supérieur au budget de l’année précédente, et l’on devait prévoir qu’il ne s’arrêterait pas là.
L’heure de l’insurrection allait sonner; mais elle variait, pour ainsi dire, selon les cadrant, et cedésaccord dans le choix du moment compromettait le succès de l’entreprise. A Paris, le comité directeur se réunissait tantôt chez La Fayette, tantôt chez Voyer d’Argenson où trônait encore le vieux Buonarotti, ami et disciple de Babeuf. La Société des Droits de l'Homme tenait en haleine ses cent soixante-trois sections qui, dans la capitale, n’attendaient qu’un mot d’ordre pour se précipiter en armes aux barricades ; V Association pour la défense de la liberté de la Presse, présidée nominalement par La Fayette, mais dirigée réellement par Étienne Arago et Marchais, agissait de son côté avec le meme ensemble ; on s’entendait avec les garnisons de Versailles et de Vincennes, avec les comités de Perpignan, d’Arbois, de Dijon, de Clermont- Ferrand, de Châlons-sur-Saône, de Saint-Étienne, de Besançon, de Grenoble, d’Épinal , de Metz et de Strasbourg. A Lunéville, Thomas, maréchal-deslogis-chef au 9' régiment de cuirassiers, avait conçu l’audacieux projet d’enlever quatre régiments de cuirassiers et de marcher avoc eux sur Paris qui les recevrait au cri de Vive la République. A Lyon, le danger était plus grand encore, la Société du Progrès, dirigée par Lagrange, et le Comité invisible, organisé depuis l’année précédente sous l’inspiration de Godefroy Cavaignac, comme succursale de la Société des Droits de l’Homme, avaient formé un immense réseau de conspirations républicaines, qui enveloppait plusieurs départements voisins; tandis que les Muluellisles, qui n’étaient dans l’origine qu’une association industrielle des ouvriers en soie, nommés canuts, prenaient une attitude plus hostile au gouvernement, à mesure que la misère des travailleurs accusait davantage son égoïsme et son imprévoyance. Certains fabricants de soieries ayant diminué le prix de la main-d’œuvre, les Muluellisles, au mois de février, avaient décrété la suspension immédiate des vingt mille métiers qui composaient alors la fabrique lyonnaise. Les fabricants ne cédèrent pas; les ouvriers furent obligés de se soumettre au tarif réduit; cl les tribunaux poursuivirent les principaux meneurs. L’alarme n’en était que plus vive dans celte ville riche et commerçante, surtout depuis la lentajive d’in-
joo nisTome de fbanck.
vasion, faite en Savoie par les réfugiés italiens, et conduite par l’idéologue Mazzirii et le général Itamorino ; tentative révolutionnaire qui semblait coïncider avec les mouvements insurrectionnels du Midi , avec les protestations des Mutuellistes au sujet de la loi contre les associations, et avec d’autres nombreux symptômes de désordre social. On sentait qu’une étincelle allumerait l’incendie. Aussi, à l’approche du grand procès intenté aux chefs de la coalition do février, l’autorité redoubla-t-elle de précautions et d’énergie. Mais, républicains et muluellistes s’étaient entendus et préparés à la bataille, de sorte que le 9 avril, jour fixé pour l’ouverture des débats, le complot éclata par un soulèvement général. Des proclamations, annonçant la déchéance do Louis-Philippe et la nomination de Lucien Bonaparte comme premier consul, étaient affichées ou répandues de tous côtés; ici, flottaient des drapeaux rouges et noirs; là, des bannières avec la sinistre devise de 1831 : Piora en travaillant ou mourir en combattant; au son du tocsin retentissant dans les églises, le peuple égaré combattait et mourait avec la conscience d’un devoir, avec le courage d’un dévouement , avec la résolution du désespoir. De son côté, lo général Aymard procédait de la manière la plus implacable et la plus décisive au rétablissement de l'ordre : la mitraille balayait les places, les rues, les passages ; les boulets labouraient les maisons occupées par les insurgés ; les obus y mettaient le feu ; la mine en renversait les murailles. La lutte se prolongea ainsi pendant cinq jours consécutifs. Le premier jour, l’insurrection n’était pas encore sortie des faubourgs ; le lendemain, elle envahit des quartiers qui, demeurés calmes ou neutres la veille, se révoltèrent ouvertement. Dans cette seconde journée, plus sanglante que la précédente, la victoire parut indécise, et les ouvriers crurent l’avoir remportée; mais lo troisième jour, les munitions commencèrent à leur manquer; et comme ils se trouvaient cernés sans pouvoir recruter des renforts, ils ne purent faire do nouveaux progrès ni s’emparer de l’hôtcl-dc-ville. Cependant, il fallut encore quarante-huit heures de combat acharné, avant que le général Aymard lut complètement mailre de la ville et des faubourgs. Marseille, Perpignan, Vienne, Auxerre, Cbàlous, Poitiers, Grenoble, Arbois, Saint-Étienne s’agitaient simultanément : c’était le contre-coup de la grande bataille de Lyon ; c'était l’essai avorté d’une vaste trame républicaine, et peu s’en fallut qu’à Saint-Étienne, parmi sa population d’ouvriers, l’émeute ne prit les proportions formidables qu’elle avait à Lyon. Paris reçut avec stupeur la nouvelle d’une si terrible insurrection. Les bons citoyens en gémirent; mais l’opposition exaltée y puisa des motifs d’espérance pour les réformes libérales qu’elle réclamait, tandis que les républicains, se regardant comme solidaires de leurs frères de Lyon, s’apprêtèrent à les imiter. Aussitôt la Société des Droits de l Homme rédige une proclamation au peuple et un appel aux armes, que doit publier le journal la Tribune; mais Thiers, plus prompt que l'émeute, supprime ce journal avant qu’il ait fait paraître cette proclamation, retire le brevet do son imprimeur, lance contre son rédacteur en chef Marrast un mandat d'arrêt, traque et disperse les membres
LOtlS -PHILIPPE 1*. - »*3i. 107
du éomité directeur de la Société des Droits de Nfommt, et concentre des forces imposâmes pour la défense de la capitale. Le 12 avril, vers le soir, des rassemblements tumultueux se forment néanmoins dans les rues Saint-Martin etJean-Jacques-Rousseau; vingt-quatre heures après, des groupes plus menaçants, presque tous armés, stationnent à la porte Saint-Denis, aux Halles, à la Bastille, dans le quartier Saint-Jacques; on dépave plusieurs rues; des Voilures sont renversées ; des barricades s’élèvent , et les sectionnaires des sociétés secrètes, embusqués dans les maisons, échangent des coups do fusil avec la garde nationale et la troupe de ligne. Le lendemain, S la pointe du jour, l’émeute s’était logée autour de l’église Saint-Méry, devenue uno seconde fois le quartier-général de l’insurrection; la troupe emporta, presque sans coup férir, les dernières positions des insurgés qui jetaient leurs trmes en s’enfuyant; et, vers dix heures du matin, le combat avait cessé partout. Dans ces déplorables scènes de guerre civile, il y eut beaucoup de Victimes; le fils du conventionnel Baillot, capitaine d’état-major de la garde nationale, fut tué d’un coup de feu dans une espèce de guet-apens, sur la place Saint-Michel ; le colonel de la 4' légion, Chapuis, fut gravement blessé. Quant au massacre de la rue Transnonain, dans lequel dos femmes, des enfants, des vieillards inoffensifs, furent éventrés à coups de baïonnettes, sous les yeux du général Bugeaud, la troupe de ligne qui commit ces atrocités, provoquée, exaspérée par de lâches assassinats, avait obéi â un entrainement de représailles plutôt qu’à un ordre émané de ses officiers. Le 14 avril, avant que l’agitation de la rue fût calmée, un des ministres, Guizot , paraissait à la tribune pour annoncer la Un de l’insurrection lyonnaise, et pour flétrir les attentats dont Paris venait d’élre le sanglant théâtre : il déclara que le gouvernement délibérait sur les moyens efllcaccs d’empêcher à l’avenir le renouvellement de semblables catastrophes, et que la maturité de ses résolutions n’affaiblirait en rien leur énergie. La Chambre décida spontanément qu’elle se rendrait en corps aux Tuileries, afin d’exprimer au roi les sentiments dont elle était animée ; elle inséra, en outre, dans son procès-verbal, des remerciements à la garde nationale et à l’armée. Le lendemain. Persil présentait contre les détenteurs d’armes de guerre une loi d’urgence, la première des mesures de rigueur que le ministère avait annoncées la veille. Le même jour, la cour royale de Paris évoquait devant elle l’affaire des derniers troubles; mais une ordonnance du roi, transformant la cour des pairs en cour de justice, lui déféra la connaissance du vaste complot qui avait failli changer la forme du gouvernement. Dans une revue solenuolle des gardes nationales de la Seine et des troupes de la garnison, la population sembla protester par ses cris de Pïw te roi! contre les criminelles entreprises des conspirateurs, tandis que de toutes parts, des souscriptions s’ouvraient auproilt des victimes de la guerre civile. La Chambre s’associait à ces souscriptions, en votant un crédit extraordinaire de quatre cent mille francs, destinés au même usage. L’armée venait de rétablir l’ordre profondément ébranlé : au nom de l’ordre, le mmis-
1ère proposa d'augmenter l’armée ; trois cent'soixante mille hommes et soixantecinq mille chevaux étaient indispensables, selon lui, au maintien de la sécurité publique. Un débat fort animé s’engage, à ce sujet, dans la chambre des députés : « L’ordre, disait Garnier-Pagès, est la conséquence du bien-être moral et matériel ; et vous n’aurez d’ordre réel bien établi , à l’abri de toute atteinte, que lorsque les populations seront heureuses. » Duchàtel répondit que la force des baïonnettes pouvait seule, en ce moment, comprimer la révolte et la décourager dans ses coupables espérances. La Chambre ne refusa pas au ministère l'appui des baïonnettes, et elle accorda quatorze millions de plus à l’accroissement de l’armée. Malgré des poursuites très-actives et des recherches minutieuses contre les auteurs de l’insurrection du 43 avril, le pouvoir se renferma toutefois dans les bornes que lui prescrivait une prudente politique: il évita de mettre en cause certains hommes influents, qui auraient, par leurs noms seuls, relevé dans l'opinion le but et le caractère d’une tentative qu’on avait intérêt à discréditer dans son principe et dans son but; il ménagea ainsi Audry de Puyraveau, Voyer d’Argcnson, Marchais, Etienne Arago et quelques autres chefs du complot , parce que derrière eux se dressaient des familles puissantes, et qu'il eût fallu d’ailleurs conduire avec eux au banc des accusés leur complice, le général La Fayette, dont approchait l’heure suprême, remplie d’amertume, d’angoisses et de regrets. Il mourut le 20 mai ; ce fut , pour le parti républicain, une perte bien plus sérieuse que celle de la bataille d’avril ; car le nom de La Fayette était un drapeau que le pcuplo suivait toujours. Louis-Philippe, que cette mort servait si bien, se sentit raffermi sur son trône, en voyant s'éteindre la torche de la République. Les funérailles du héros des Deux Mondes , du vétéran de la liberté , imposantes par le déploiement protecteur des forces militaires, furent surtout magnifiques par le deuil des cœurs et des visages. Il s’y mêla bien quelque anxiété; mais les masses étaient trop fatiguées d’agitation pour se remuer encore ; et les meneurs, découragés par leur récente défaite, tombaient dans l’abattement ou l’indifférence. A la suite de discussions irritantes sur la prohibition des armes de guerre, et sur la demande de divers crédits supplémentaires, la clôture des Chambres eut lieu sans bruit , le 24 mai. Deux mois devaient s’écouler jusqu'à leur nouvelle convocation. Ils furent remplis par les réélections des officiers de la garde nationale, et par les nouvelles élections des députés. La majorité des citoyens se trouva de la sorte invitée à se prononcer implicitement sur la marche du gouvernement. Us le firent avec ordre, avec calme : on vit alors le parti légitimiste se relever de son abattement pour rentrer dans la lice, et s’allier même, en différentes localités, aux fractions les plus avancées de l’opposition. Beaucoup d’hommes nouveaux apparurenf. On jugea d’abord que le gouvernement y gagnait des partisans, mais on ne pouvait encore apprécier dans quelles proportions ses recrues législatives venaient le fortifier. Déjà la convocation des Chambres était fixée au 31 juillet; déjà le pouvoir disposait les batteries de la prochaine campagne parlementaire, lorsqu’on apprit, non
LOUIS-PHILIPPE 1“. — 183*. m
sans un vif étonnement, la démission du maréchal Soult, et son remplacement par le maréchal Gérard. En apparence, il n’y avait lé qu'un changement de ministre, semblable à celui qui avait fait remplacer Humann par l’amiral Jacob. Le fond du système n’en demeurait pas moins invariable. Sur trois cent vingt-un votants, Dupin aîné fut élevé à la présidence par deux cent quarante-sept suffrages. Le discours qu’il prononça en montant au fauteuil, et les expressions vagues, ambiguës de l’Adres3e, semblaient contenir des germes d’opposition contre le ministère, qui ne parut pas s’en préoccuper. D’ailleurs, une ordonnance royale (16 août) prorogeant la session au 29 décembre suivant, lui permettait de reconstituer et de consolider la majorité dont il avait besoin. Un voyage, un séjour que la famille royale ûtà Fontainebleau, avec une pompe qui rappelait celle de la cour impériale, remplit presque le mois de septembre du bruit et de l’éclat des fêtes splendides, auxquelles le corps diplomatique fut convié. Elles retentissaient encore, quand survint, sans qu’aucun événement extérieur pût la motiver, une des crises ministérielles les plus longues et les plus difficiles à dénouer. L’honorable persistance avec laquelle le maréchal Gérard soutenait dans le conseil l’opportunité d’une amnistie, détermina sa retraite, le 29 octobre. L'amiral de Rigny fut chargé provisoirement du ministère de la guerre. Le cabinet s'agita en vain pour se compléter. Le 4 novembre, Humann, Guizot, Thiers, de Rigny et Duchàtel, voyant l’impossibilité d’arriver à une solution durable, donnèrent collectivement leur démission. Persil et l’amiral Jacob restèrent seuls cramponnés à leurs portefeuilles. Louis-Philippe voulait que le comte Molè s'entendît avec les ministres démissionnaires; mais cette combinaison fut impossible, et le 8 novembre, on eut la pensée de ramener le maréchal Gérard par quelques concessions d’amnistie, en lui associant le duc de Broglie pour les affaires étrangères, le comte de Rigny pour la marine, et en rendant aux autres ministres leurs portefeuilles, mais le duc de Broglie et le maréchal Gérard exigeaient que le roi régnât sans gouverner, et Louis-Philippe persistait à ne rien changer à ses habitudes de gouvernement. Le 10 novembre, le Moniteur annonça que le roi avait accepté définitivement les démissions de Rigny Thiers, Guizot, Humann et Duchàtel; il publiait ensuite une série d’ordonnances, par lesquelles Bresson, ambassadeur à Berlin, était nommé ministre des affaires étrangères; le général Bernard, ministre de la guerre; Charles Dupin, ministre de la marine; Teste, ministre du commerce; Passy, ministre des finances; et le duc de Bassano, ministre de l’intérieur, président du conseil. Un seul des anciens minisires, Persil , conservait son portefeuille ; Teste devait être chargé de l’intérim du ministère de l’instruction publique; et les Chambres étaient convoquées pour le 1 er décembre, comme si les nouveaux ministres éprouvassent le désir de se mettre promptement en rapport avec elles. Ils redoutaient beaucoup, néanmoins, de se trouver en présence des Chambres ; car leur politique dépourvue d’homogénéité, leur manque d’appuis solides, même au Château, l’impossibilité d’arriver à l’adoption d’un plan de
système uniforme et précis, ressortaient avec évidence des déments disparates, qu’une feinte du gouvernement personnel avait rapprochés pour un moment. Aussi, ces éléments insociables ne lardèrent-ils point à se séparer d'eux-mêmes. Le <3 novembre, le ministère de fusion s’était retiré, à l’exception de Charles Dupin, et le 19, l’ancien ministère, Rigny, Thiers, Guizot, Duché tel, Humann, Persil, rentrait triomphalement aux affaires, ayant à sa tête le maréchal Mortier comme président du conseil. Le 22, l’amiral Duperré remplaçait Charles Dupin à la marine, et achevait de cimenter l’union du cabinet. L’anarchie qui Venait de se manifester dans les hautes régions du pouvoir, compromettait le tiers-parti, dont les prétentions avaient paru menaçantes au mois d’août, pendant la discussion de l’Adresse. En appelant ce parti à la direction des affaires, sous le rtom du duc de Bassano, peut-être l’intrigue n’eut-elle d'autre but que de lui démontrer sa faiblesse et son impuissance, avant de le vaincre ensuite dans i’arène parlementaire qui allait a’ouvrir. Dès l’ouverture de la session, lo ministère déclara ne vouloir pas déchirer une seule page, ni effacer une seule ligne de l’histoire de la monarchie de 1830; il acceptait la responsabilité de tout ce qui s’était fait, et il offrait d’exposer le système qu’il prétendait faire prévaloir, en restant chargé du pesant fardeau des affaires publiques. C’était la gloriflcalion du gouvernement personnel du roi. Soit qu’on ne voulût pas relever, pour ainsi dire, le gant jeté par le cabinet à ses adversaires, soit qu’on ne fût point préparé à le faire, l’Incident n’eut pas de suite ; et , quelques jours après, Thiers, partant de ce principe • que toutes les révolutions n’ont péri que pour avoir été dépassées » , déclara qu’il formait avec ses collègues un ministère de résistance. « Résistance d’abord à la Restauration, ajouta le garde des sceaux; un mur d’airain entre elle et nous ; résistance à l’exagération des principes démocratiques , l’expérience ayant prouvé qu’elle perd les états. » Après une discusêion des plus curieuses, dans laquelle Dupin aîné, personnellement blessé de la dénomination de tiers-parti donnée à certaine fraction de In Chambre qU’il représentait spécialement, avait exposé ses idées politiques et justifié son refus d’accepter la présidence du conseil ; cent quatre-vingt-quatre votants, sur trois cent un, adoptèrent cet ordre du jour motivé : « La Chambre, satisfaite des explications entendues sur la politique suivie par le gouvernement, et n’y trouvant rien que de conforme aux principes exposés dans son Adresse, passe é l’ordre du jour. » C’était, pour les ministres, une éclatante victoire. Elle n’avait cependant pas encore la valeur d’une solution définitive. Avant de s’attacher intimement au système gouvernemental , la majorité semblait attendre que tous les ressorts du pouvoir reçussent une tension extrême, compatible peut-être avec l’ordre légal, mais incompatible avec les principes de liberté proclamés en juillet 1830.
Après sept mois de travaux préparatoires, l’immense procédure d'avril arrivait Il son terme. La chambre des pairs avait entendu le volumineux rapport de la commission d’instruction, ainsi que le réquisitoire du procureur-
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général, Pt les journaux de l’opposition attaquaient tous les jours avec la plus grande virulence la juridiction exceptionnelle de la haute-cour. Les tribunaux ordinaires ne chômaient pas cependant ; les procès de presse se succédaient, do même que les condamnations : des journalistes, des libraires, Cabet, Bastide, Pagnerre, cto., avaient été frappés par le verdict d’un jury docile ou aveugle; quatre journaux importants, la Gazette de France, la Tribune, la Quotidienne, le National, succombaient au poids des amendes et voyaient leurs gérants réunis sous les verroUx de Sainte-Pélagie. Ces rigueurs du jury, ce zèle Immodéré du parquet, cette coalition du pouvoir contre les journaux, ne faisaient qu’accroître l'influence de la presse, en augmentant son audace et son énergie. Armand Carrcl lui donnait l'exemple de la résistance. On eflt dit qu’à force de hardiesses téméraires et de protestations menaçantes, le rédacteur en chef du National voulait se laver du reproche d’avoir refusé un rôle direct et aelif dans les dernières insurrections qu'il désapprouvait : le gouvernement, si résolu contrôles collaborateurs de Carre!, hésitait, reculait presque vis-à-vis de Carrel lui-méme, et rendait hommage, en quelque sorte, à la grandeur de son talent, à la noblesse de son caractère. Dans un tel conflit , la chambre des pairs, dont la compétence était tous les Jours mise èh cause et flagellée, crut devoir user enfin du droit que la Charlelui donnait de Venger cllc-mèmeses offenses. Un de ses membres, le comte Philippe de Ségur, jugeant que la mesure des diffamations était comble et que la Chambre, on prolongeant sa longanimité, abdiquerait son droit, lui demanda de faire comparaître à sa barre le gérant du National. Ce gérant, Rouen, cité par la chambre des pairs et amené devant elle le 12 décembre, réclama un délai de quelques jours, et annonça qu’il choisissait pour défenseur Armand Carrel. Les pairs y consentirent, comme s’ils eussent voulu généraliser, solcnniser le débat. La Franco entière fut dans l’attente. Le IB décembre, la séance s’ouvrit par l’appel nominal, qui constata la presence de cent cinquante-cinq taembres, au nombre desquels se trouvaient seulement deux ministres à titre de pairs, Mortier et Dupcrré, ainsi que le dénonciateur du National, Philippe de Ségur, qui ne crut pas devoir se récuser. Rouen, assisté d'Armand Carrel, parla sur la compétence de la chambre des pairs, représenta la sentence qu'elle allait rendre comme une parodie judiciaire, et assuma courageusement sur sa propre tète toute ta responsabilité de l'article incriminé et des doctrines qu'il renfermait. Carrel prend la parole; Il apostrophe la Chambre avec une incroyable audace ; il déclare que les provocation * du journal qu’il dirige « étaient des lois écrites sous la dictée d’une Révolution viotorieuse » ; U s’étonne d’abord que « les hommes de la Restauration, sortant de la boue Sanglante où le peuple les avait ensevelis » , osent encore ; il se demande s’il y a eu, en effet, une Révolution de juillet ; puis, après avoir énuméré les méfaits du gouvernement de la légalité, il ne s’étonne plus de comparaître à cette barre, « en présence d'hommes qui sont à la fois des offensés, des accusateurs et des Juges. » Ensuite, abordant la prévention, justifiant le mépris
du National contre la chambre aristocratique, mépris fondé sur la condamnation du maréchal Ney, il ajoute: • Les temps ont prononcé : aujourd'hui le juge a plus besoin de réhabilitation que la victime. > Interrompu par le président, Carrcl réplique : « Si , parmi les membres qui ont volé la mort du maréchal Ney et qui siègent dans cette enceinte, il en est un qui ait été blessé de mes paroles, qu’il fasse une proposition contre moi, qu'il me dénonce à cette barre; j’y comparaîtrai, et je serai heureux d’èlrc le premier homme de la génération de 4830, qui viendra protester, au nom de la France indignée, contre cet abominable assassinat. > Des applaudissements éclatent aussitôt dans les tribunes publiques; le président retire la parole au défenseur, et, sur les bancs des pairs, le général Excelmans s’écrie : • Je suis de l’avis de M. Carre! ; la mort du maréchal Ney est un abominable assassinat ! » A cette exclamation, les applaudissements redoublent; l’agitation devient extrême; le comte de Tascher propose de faire évacuer les tribunes; le président rend la parole à Carrel, sous condition de rester dans les termes de la défense. Cent vingt-deux voix sur cent cinquante-deux, déclarent le National coupable. Deux années de prison et dix mille francs d’amende vont peser dans l'avertissement rigoureux que la chambre des pairs veut infliger à la presse, avant de commencer les débats du procès d’avril. L’avertissement demeura sans effet. Les journaux n’en poursuivirent pas avec moins d’acrimonie leur opposition; et deux projets de lois, présentés à la chambre des députés, rappelèrent bientôt , sur les travaux de celte assemblée, l'attention publique qui en avait été momentanément détournée. Il s’agissait, dans ces deux projets de lois, de la construction d’une nouvelle salle des séances dans le palais du Luxembourg, et d’une amnistie partielle en faveur des détenus politiques, projets contradictoires quoique parallèles, gros de protestations éloquentes et passionnées, qui remirent en lutte le ministère avec la minorité de la Chambre.
Pendant cette lutte parlementaire, jotons un coup d’oeil rétrospectif sur la situation de nos colonies, qui vivent en dehors de l’existence politique de jq France et qui éprouvent cependant le contre-coup do scs agitations. La loi du 24 avril 1833, sur l’organisation des conseils coloniaux, avait produit quelques troubles : on ne voulait pas de l'assimilation des blancs aux gens de couleur, et ceux de ces derniers, qu’on acceptait dans les conseils, n’y figuraient guère que nominalement. La Martinique, après la révolte delà Grande-Anse (décembre 4 833), laissait paisiblement licencier et réorganiser sa milice; mais on n'en conservait pas moins de sérieuses inquiétudes sur les projets hostiles et vindicatifs des nègres. Les possessions françaises de l’Algérie, confiées à un gouverneur général, le comle d’Erlon , et à un intendant civil, Le Pasquicr, recevaient un commencement d’organisation administrative et judiciaire; les provinces d’Alger et d’Oran avaient vu s'accroître leur prospérité. Abd-el-Kader , bey de Mascara , menacé par 1m Français, au ceuire même de ses états; depuis l’occupation des ports
d’Arzew et de Mostaganem, (U, momentanément, sa soumission au général Desmichels, gouverneur d’Oran ; tandis qu’à l’est, la division de Bone tenait en échec le bey de Conslantine. Au mois d’octobre, Bougie, assiégée par une multitude innombrable de Bédouins, faillit succomber. Le sang-froid et l’activité courageuse du colonel Duvivier, sauvèrent la ville, et l’on vit vingt-cinq hommes de la garnison , renfermés dans un blockhaus isolé , résister héroïquement pendant six heures consécutives aux attaques d’une arméo entière. ' /
Après les débats animés sur l’amnistie, qui fut repoussée par une majorité considérable: après l’adoption d’un crédit de trois cent soixante mille francs, destinés aux frais extraordinaires de l’instruction du procès d’avril, la chambre des députés tomba dans une langueur, dont la tirèrent à peine les discussions sur la suppression des majorais et sur le droit d’enquête. Sans avoir subi de défaite positive, le ministère était allé s'affaiblissant de jour en jour. Aussi,1 le maréchal Mortier, qui ne restait ministre que par déférence aux ordres du roi, ne trouvant plus dans la majorité le concours empressé qu’il attendait d’elle, donna sa démission le 20 février, lin courrier extraordinaire rappela Soult immédiatement à Paris. Louis-Philippe le chargea de former un nouveau cabinet; mais aucun membre de l’ancien ne voulait accepter la présidencede celui-ci, et les choses restaient au même point. La question de l’amnistie, qui avait agi comme dissolvant dans la crise ministérielle du mois de novembre, reparaissait encore avec les mêmes difficultés. On croyait impossible de faire consentir la Chambre à celte amnistie, cl cependant les ministres pensaient devoir inaugurer, par un acte solennel de la clémence royale, leur entrée aux affaires. Le 11 mars, de Sade, Mauguin, Odiiou Barrot, interpellèrent le cabinet sur l’étrangeté d’une pareille situation. Le cabinet ne s’expliqua point ; mais le soir même, cent quatre-vingt députés réunis chez Fulcbiron, ayant arrêté qu’une députation irait promettre aux ministres futurs l’appui de la majorité, le duc de Broglie accepta aussitôt la présidence du conseil et le portefeuille des affaires étrangères; Guizot consentit à conserver le sien; Humann, Thicrs, Duperré, Persil, Duchétel, gardèrent aussi les leurs. Le duc de Broglie, rentrant au ministère comme président du conseil, de Rigny, ministre sans portefeuille, fui mis à la guerre, en attendant l’arrivée du maréchal Maison, ambassadeur en Russie. La sanction du traité de vingt-cinq millions avec les États-Unis, devenait une question de cabinet. L’importance intrinsèque et financière du litige, quelque considérable qu’elle fût, s’effaçait devant la gravité des intérêts politiques qui s’y rattachaient; car la dignité nationale, insultée par le président des États-Unis Jackson, et la paix de l’Europe, n’étaient pas moins engagées que le nouveau ministère dans la question. Le 28 mars, après deux mois et demi d’investigations minutieuses, Dumon, organe de la commission chargée d’examiner la validité des créances américaines, présenta son rapport. Toutes les difficultés avaient été résolues dans le seus le plus favorable au projet; et
quant à l'inconvenance brutale des expressions employées par Jackson, le rapporteur disait : « Si nous eussions délibéré sous l’unique impression des paroles du président, nous n’eussions pu empêcher la voix de la Qerlé française de parler plus haut quo la voix même de la justice »; mais le congrès, en refusant de s’associer à la rupture de son président avec la France, avait changé la portée des paroles de celui-ci. Fitz-James, Bignon, Berryer, firent toutefois valoir contre le projet, le premier, des raisons de dignité; le second, des raisons d’économie politique; le troisième, des raisons de convenance eide bonne foi. Peu s’en fallut que l'éloquence saisissante de Berryer ne triomphât des scrupules honnêtes de la Chambre ; et sans les motifs d’intérêt international, allégués par le ministre de l’intérieur, sans un discours de Tracy, empreint d’une droiture austère, le projet échouait encore une fois. DifTércates mesures financières, témoignant des progrès de la comptabilité, sinon de ceux de l’économie, furent prises dans l’intervalle qui s’écoula jusqu'à la présentation du budget pour 1 836. Le budget rectifié de 4834 s’était produit avec un chiffre de un milliard cent soixante-quinze millions huit cent quatorze mille sept cent soixante-seize francs, en laissant vingt-ciuq millions à la charge de la dette flottante ; une demande d’allocation de un million deux oent mille francs pour fonds secrets, présentée comme bill de confiance, comme question de cabinet, avait servi, en soulevant les flots de l’opposition, à constater la majoritèministérielle; et les affaires du pays se faisaient rapidement et presque sans obstacle ; car, si d’une part la Chambre élective voulait réparer le temps perdu; d'autre part, la Chambre inamovible so hélait d’accomplir la double tâche politique et judiciaire, que lui imposaient les circonstances. Le projet du budget, pour 4836, fixé à la somme totale de uo milliard un million neuf cent quatre mille neuf cent trente-cinq francs, offrait, dans la balance du budget des voies et moyens, un excédant do dépenses de six millions neuf cent dix-neuf mille trente-huit francs, que le ministre des finances proposait de couvrir, en attribuant à l’exercice de 4 836, une somme de dix millions prélevablcs sur l’excédant de vingt-cinq millions encore disponibles dans l'exercice de 4833. Le ministre avait tracé, de la situation générale du Trésor, un tableau très-satisfaisant, mois un peu illusoire; jl se vantait d'être parvenu enfin à présenter un budget normal, de dix-neuf millions inférieur au budget de 4839, bien quo, depuis cette époque, l’armée se fût augmentée extraordinairement de cinquante-quatre mille hommes et de dix mille chevaux; bien que les dotations de différents services publics, tels que l’instruction primaire, l'administration rurale des postes, les ponts et chaussées, se fussent accrus de vingt-cinq millions, et que la suppression de la loterie eût diminué de six millions le budget des recettes. « Ainsi, disait le ministre, sous le double rapport des subsides et des dépenses, la comparaison est tout entière à notre avantage, et, par la netteté de cet exposé loyal, nous ùtons à la malveillance le moyen de semer l’inquiétude et d’entraver le cours des prospérités publiques, eu alléguant l’accroissement indéfini des déficits. » Mais,
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par malheur, ces déficits n'étaient que trop réels, et l’habileté du ministre des finances consistait surtout à les cacher sous le prestige des chiffres. En présence des efforts apparents, tentés par ce ministre, pour équilibrer les dépenses avec les recettes, la commission financière se montrait confiante, et jamais budget ne fut discuté avec moins d’aigreur. Sur tout l’ensemble de ce budget, la Chambre n’opéra qu’uno réduction de dix millions, qui étaient loin de suffire à compenser les crédits supplémentaires. Ces bonnes dispositions de la Chambre, le ministère les tourna au profit d’une quantité de mesures d utililé pratique concernant les voies de communication, les entrepôts intérieurs, le transit, les douanes; et si la cession demeura stérile on vastes pro* jets d’organisation, elle satisfit, du mnins, à beaucoup d'intéréts locaux ou secondaires. Le gouvernement et les Chambres marchaient unis.
La chambre des pairs allait se former en cour de justice, Girod de l’Ain, dans son rapport sur la grande conspiration d’avrii, avait montré toutes les tentatives insurrectionnelles de cette époque comme émanant d’un seul complot, tramé dans lo sein de la Société des Droits de l’Homme; il traça l’historique de colle association, exposa son organisation, indiqua ses principes, ses doctrines, discuta ses actes, et concluant, de mille faits divers épars et corrélalifs, qu’un « système subversif des bases de la société » avait reçu un commencement d’exécution dans les révoltes et les troubles du mois d'avril, il fit peser la prévention sur quatre cent quarante individus, parmi lesquels trois cent neuf étaient dans tes prisons. Martin du Nord, appelé aux fondions de procureur-général, prés la cour des pairs, dans un long réquisitoire établi sur les mêmes bases que le rapport, demandait que trois cent dix-huit prévenus fussent mis en accusation, comme « auteurs d'un attentat préparé, concerté, arrêté et commis sur divers points du royaume, dans le but; 1° de détruire ou de changer le gouvernement; ï° d’exciter los citoyens ou habitants à s’armer rentre l’autorité royale ; 3° d’exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres... > La Cour, en se déclarant compétente, restreignit la mise en accusation à cent soixanto-qualre prévenus, dont quarante environ contumaces, et plusieurs mois s’écoulèrent, avant que la salle d'audience fût prête, et la procédure terminée. Pendant cet intervalle de temps, le procès d’avril ne cessait d'ubsorber l’attention publique. Irrités parles ennuis d’une longue captivité, les accusés s’étaient mis en lutte ouverte contre ia tribunal chargé de prononcer sur leur sort. Après avoirdéclaré qu’ils repousseraient toute amnistie, ils avaient refusé les avocats nommés d’office pour lea assister pendant la procédure, le président de la cour des pairs lourayant interdit de prendre des défenseurs qui n’appartiendraient pas au barreau. Tel était l’état des choses, lorsqu’au Moniteur du 3 1 mars parut uno ordonnance royale, rendue sur l’avis du conseil d'Élat, et conférant à tout avocat le droit d'exercer devant la cour des pairs, d’y jouir des mêmes prérogatives et d’ètre soumis aux mêmes obligations que devant les cours d’assises. Aussitôt, le conseil de l’ordre des avocats de Paris protesta contre l’illégalité de cette
ordonnance, qui tendait à rendre obligatoire l’exercice, jusqu’alors facultatif, du ministère de l'avocat, vis-à-vis des tribunaux exceptionnels. La décision du conseil de l’ordre portait, en outre, sous forme d'avis, que les avocats nommés d'office par la cour des pairs, devaient s’abstenir dans le cas où les prévenus refuseraient leur assistance. Plusieurs barreaux des départements adhérèrent à l’opinion du barreau de Paris. Mais, le parquet en référa aux cours royales qui, sans rien décider ni sur la légalité de l’ordonnance, ni sur le caractère imprimé à la juridiction de la cour des pairs, établirent qu’il y avait excès de pouvoir dans la décision des conseils de l’ordre; qu’il ne leur appartenait point de censurer une ordonnance royale, et que les avocats étaient obligés de se soumettre, sauf à se pourvoir par les voies légales. Les avocats nommés d’office n’en persistèrent pas moins dans leur abstention, et les prévenus, que ces résistances encourageaient, firent connaître les défenseurs qu'ils avaient choisis dans toutes les professions et dans toutes les conditions sociales : députés, avocats, médecins, prêtres, militaires, publicistes, etc. L’anxiété croissait, bieu que l'aspect de la situation générale fût très-rassurant ; car, si d’un cètê des haines ardentes étaient attisées par les journaux, une tranquillité profonde régnait par toute la France, le gouvernement marchait solidement appuyé sur les deux Chambres ; l'armée, la garde nationale, lui étaient dévouées. Le 8 mai, commencèrent les débats. Au fauteuil de la présidence siégeait le baron Pasquier, qu’assistaient, comme viceprésidents, Séguier, de Bastard, de Portalis et Girod de l’Ain. Le parquet était occupé par Martin du Nord, procureur- général, et par Plougoulm, Franck-Carré, de La Tournelle, et Chegaray, avocats-généraux. Une douzaine d’avocats, nommés d’office, représentaient la défense. Les prévenus, au nombre d’environ cent vingt, divisés par catégories (Paris n’en avait pas fourni un plus grand nombre que Lyon, Saint-Étienne, Arbois, Besançon, Marseille, Épinal et Lunéville), portaient tous des insignes républicains, ou des cocardes tricolores dout les couleurs étaient disposées autrement que celles de la cocarde nationale. L’appel nominal constata la présence de cent soixantequatre pairs. Le duc de Broglie, ie maréchal Maison, l’amiral Duperré, s’abstinrent, comme ministres en exercice; et ce ne fut qu’à titre de spectateurs, que les autres membres du cabinet assistèrent au procès. Dès la première séance, la lutte s’engagea entre les prévenus et leurs juges. Godefroy Cavaignac en donna le signal ; Lagrange protesta avec énergie contre la longue détention préventive qu’on lui avait fait subir ainsi qu’à ses coaccusés; Beaune délara que la défense étant absente, les actes de la cour des pairs constituaient de véritables violences. Alors, le procureur-général requit l'incarcération immédiate de tout prévenu qui troublerait Tordre de l’audience , et la Cour rendit un arrêt conforme, en réservant toutefois aux accusés qu’on ferait sortir l’obligation de reparaître à l’audition des témoins. Ainsi, le scandale pouvait recommencer, après la lecture de l’acte d’accusation, à moins qu’on n'usàt de la faculté de disjoindre la cause du préveau qui aurait été incarcéré cotnmo
perturbateur. l.a lecture de l’arrêt de renvoi ayant provoqué de nouvelles clameurs sur le banc des accusés, on emmena ceux-ci hors de la salle, et l’on n’en Ht revenir que vingt-neuf, parmi lesquels Lagrange, qui renouvela ses plaintes et ses invectives. Expulsé de nouveau par ordre du président, il résista aux gardes municipaux qui l’emmenaient : « Vous pouvez nous condamner tous à mort, s’écriait-il d’une voix retentissante; mais notre sang à tous ne lavera pas les taches et les stigmates flétrissants qu’a laissés gravés sur vos fronts le noble sang du Brave des braves I » Une agitation inexprimable accompagna cet épisode, qui coïncidait avec la protestation des défenseurs choisis par les prévenus, protestation contre l’abominable iniquité qu'on allait, disaient-ils, consommer à la face de la nation. Le I I mai, ces défenseurs inséraient dans le Réformateur et la Tribune, une Lettre aux prisonniers d’ Avril, pleine des idées les plus hardies, empreinte des sentiments les plus énergiques : « Persévérez, citoyens, disaient-ils, montrezvous comme parle passé, calmes, tiers, énergiques. Vous êtes les défenseurs du droit commun ; ce que vous voulez, la France le veut; tou3 les partis, toutes les opinions généreuses le veulent : la France ne verra jamais déjugés, où il n’y a pas de défenseurs ! » Cette Lettre, dont l’avocat Michel de Bourges s’était formellement déclaré le seul auteur, et le médecin Trélat, le seul publicatcur, offrait, en outre, la signature d’hommes considérables tels que Voyer d’Argeuson, Cormenin, Audry de Puyraveau. Or, ces deux derniers faisant partie de la chambre des députés, il fallait, pour les poursuivre, obtenir de celte Chambre une autorisation, qu’on regardait comme attentatoire aux droits et & la dignité du seul corps de l’État, qui tenait de l'élection et sa dignité et scs droits. Audry de Puyraveau écrivit au président de la cour des pairs, qu’il ne comparaîtrait devant elle que contraint par la force. La force ne fut pas employée, et il ne comparut point. La presse continuait scs violences contre les deux Chambres. Dans un article, dont le litre seul (Assommeurs législatifs) indiquait le but et le caractère, le Réformateur avait attaqué plusieurs députés qui demandèrent que le gérant de ce journal fût cité à la barre de la Chambre. Il y comparut, le 25 mai, accompagné de Easpail, rédacteur en chef du même journal, et fut condamné à un mois de prison et à dix mille francs d’amende. Cinq jours après, devant la chambre des pairs, se vidait l'iucident soulevé par la fameuse Lettre aux accusés d" Avril. Germain Sarrut, vint défendre la Tribune; et Raspail, le Réformateur; seuls journaux qui eussent publié celte Lettre; Armand Carrel, un des signataires de la Lettre, se présenta escorté des rédacteurs du National, et soutint fièrement le principe d’opposition aux décisions de la cour des pairs; Michel de Bourges et Trélat, principaux accusés, commentèrent le texte même de l’écrit qu’ils reconnaissaient avoir seuls rédigé et publié; les autres signataires de cette Letire profitèrent à l’envi d'une si belle occasion de faire des professions de foi républicaines. La cour des pairs se montra d’une grande sévérité. Les gérants de la Tribune et du Réformateur (Bichat et Jaffrenon''; l’auteur et le
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publicatcur de la Lettre (Micbcl et Trélal); quatre des signataires, qui avaient refusé de répondre (Jules Bernard et David de Tliiais), ou qui l’avaient fait d'une manière inconvenante (Raynaud et Gervais); et Audry de Puyraveau, qui avait persisté dans son refus de comparaître, furent déclarés coupables d’offense envers la chambre des pairs, et condamnés à des amendes énormes et è de légers emprisonnements. Audry de Puyraveau protesta seul contre cette sentence : «Entre cette Chambre et moi, écrivit-il, ce n’est pas de justice et de droit, qu’il peut être question, mais de force, et j’attends les effets de sa monstrueuse usurpation de pouvoirs, heureux d’être victime plutôt que complice des conséquences anarchiques du fatal Système qui pèse sur mon pays. Toutefois, je défère à l’opinion publique la sentence inouïe dont je suis frappé, j’en appelle à la justice du peuple, le souverain de la pairie comme le mien. «Ainsi fut terminé ce quatrième procès accessoire, né du grand procès d’Avril. A la reprise des débats, un des avocats d’offlee, U' des Aubiers, essaya de justifier les accusés d’avoir repoussé comme illégale et monstrueuse la compétence de la cour des pairs , compétence défendue avec non moins d’habileté par le procureur-général Martin (du Nord). Un arrêt de la Cour vida la question ; mais aussitôt un des plus habiles défenseurs, Jules Favre, s'éleva contre l’intention que manifestait la Cour de scinder l’interrogatoire des accusés : « Ainsi mutilé, disait-il, le procès sera détruit. Pourquoi dès lors avoir distrait les prévenus de leurs juges naturels? pourquoi avoir prolongé démesurément leur captivité ? Considérer les absents comme présents et maintenir les débats vis-à-vis d’eux, serait violer toutes les formes protectrices des lois ; d’autre part, accepter les débats, répondre aux interrogatoires, ce serait, en ce qui concerne les prévenus présents, oublier ce qu’ils doivent à leurs co-prévenus absents. » Le procureur-général blâma les paroles de Jules Favre, et la Cour, par un nouvel arrêt, ordonna qu’il serait passé outre aux débats; mais évidemment, comme l’avait dit Jules Favre, le procès semblait mutilé; l’accusation s’évanouissait en quelque sorte; car, des cent vingt-un prévenus, vingt-cinq seulement restaient assis sur Ira bancs, et ils n’avaient guère à se justifier que d’actes plus ou moins coupables, mais absolument étrangers à un système général de complot. Quand leur interrogatoire fut terminé, le président, sous l'empire de son pouvoir discrétionnaire, ordonna d’amener à l’audience, l’un après l’autre, tous les accusés ; mais les protestations qu’ils tirent entendre, les résistances qu’ils opposèrent à la force armée, n'en furent pas moins énergiques. « Faudra-t-il attendre, disait le procureurgénéral Martin (du Nord), le bon vouloir de l’accusé, pour que le jour dit
jugement puisse arriver? Nous ne reculerons pas devant une résistance
illégale. Les accusés sont traduits devant vous; ils y comparaîtront; et lorsque la contrainte sera nécessaire pour les amener sur leurs bancs, la
contrainte sera employée, » A la tin de juin, au commcncemeut de
juillet, b) tumulte des séances ne ût que s’accroître : les accusés, traînés de Vive force ou portés devant la Cour, s’obstinaient à vouloir rentrer enprt-
ton et interrompaient sans cesse les dépositions, par des protestations, perdes professions de foi,pardes cris forcenés. Un d’eux, nommé Revcrchon, huissier à Lyon, osa dire : ■ Si nos tôles tombent, elles tomberont avec orgueil et fierté; elles tomberont en répétant ce cri de nos consciences, co cri qui exprime notre foi politique, nos vœux : Vive la République I — Si les accusés avaient sur leur tête, dont ils vous parlent tant, de sérieuses inquiétudes, répliqua fort à propos le procurour-général, ils la défendraient sérieusement; ils seraient, sur leur banc, dans une attitude convenable. Qu’ils ne viennent donc pas ici se parer de dangers auxquels ils ne croient pas eux-mêmes ; qu’ils ne viennent pas outrager, comme cruelle, une justice qui ne peut être que magnanime jusque dans ses répressions. » Et il réclama contre Revcrchon l'application des peines réservées aux coupables d’outrages envers los magistrats : la Cour le condamna à cinq annés de prison, à cinq mille francs d'amende, et à la privation des droits civils pendant cinq ans. Lagrange, Martin, liugon, Albert, etc., prirent également la parole pour expliquer leur abstension des débats, bien qu’ils se fussent volontairement constitués prisonniers; les autres accusés conservèrent un rôle passif, dont ils ne sortirent que par intervalles, avec violence, de sorte qu’il fut presque impossible de constater, en fait et en droit, un débat contradictoire régulier. Quand la Cour eut apprécié les aeles concernant l’insurrection lyonnaise, un arrêt de disjonction fil de celle affaire une cause à pari, et malgré l'abstention formelle de vingt accusés qui déclarèrent ne plus vouloir assister aux audiences, la Cour ordonna de passer outre et de juger sur pièces. Dans leur réquisitoire, Martin (du Nord) et les avocats-généraux Chégaray et de La Tournelle, prirent pour base d’accusation l'existence d’un complot politique à Lyon, complot dont une coalition induslrielle n’avait été que le prétexte. L’avocat Jules Favre, au contraire, invoquant le principe de la Révolution de juillet, sanctionnée comme un droit national, soutint avec une logique et un art merveilleux, que l’insurrection pouvait être légitime ; puis, il s’efforça d’écarter de la coalition des Mutuellistcs toute apparence de caractère politique, et il ne craignit pas de reprocher au pouvoir d’avoir été lui-mêmo l’agent provocateur de la révolte. Plusieurs autres défenseurs et quelques accusés parlèrent dans le mémo sens; mais, jusqu’à la Un des débals, vingt-neuf accusés persistèrent à ne pas comparaître devant leurs juges. Chaque jour, le procès-verbal constatait leur résistance opiniâtre. On était arrivé au êi juillet. Le procureur-général avait déposé les conclusions de son réquisitoire, et, avant de prononcer i’arrél, la Cour se ménageait quelques jours de délibération.
Dans cet intervalle de repos, arriva le cinquième anniversaire de la Révolution de juillet. Do sourdes rumeurs de complot s'étaient répandues ; l’idée d’une catastrophe immense préoccupait le public; on avait mémo arrête plusieurs individus accusés d’attentat contre la personne du roi. Cependant personne n’attacbait grande importance à de tels bruits, qui se renouvelaient chaque année, et que chaque année l’événement avait démentis. Une revue
*a> HISTOIRE DE FRANCE,
générale de la garde nationale de la Seine et de la garnison de Paris ayant été annoncée pour le 28 juillet , les légions et les régiments s'échelonnèrent, depuis la Bastille jusqu’à la Madeleine, des deux cèles du boulevard. Entre midi et une heure, Louis-Philippe, accompagné des princes, suivi d’un nombreux état-major, environné d’une foule considérable, se trouvait devant le front de la 8" iégion, sur le boulevard du Temple, à la hauteur du Jardin- Turc; il précédait de quelques pas seulement son escorte, lorsqu’une terrible détonation éclate tout à coup, par explosions successives, comme un feu de peloton mal exécuté. Il y eut un moment de panique universelle. Un grand vide s’est fait autour du roi ; te maréchal duc de Trévise, six généraux, deux colonels, dix ofllciers, vingt-une autres personnes, des gardes nationaux, des ouvriers, des femmes, des enfants, sont tombés tués ou blessés à ses côtés; son cheval, les cltevaux du duc de Nemours et du prince de Joinville, ont été atteints; un projectile a même effleuré son front; mais la machine infernale avait manqué son objet. Au troisièmeélage delà maison, portant le n° 50, sur le côté septentrional du boulevard, vis-à-vis du Jardin-Turc, on voit des tourbillons de fumée sortir d’une fenêtre dont la jalousie est baissée. Aussitôt cette maison est investie; agents de police, gardes nationaux, officiers d’état-major, se précipitent pour s’emparer de l’assassin, qui, après avoir vigoureusement barricadé sa porte en dedans, était descendu, à l’aide d’une corde, dans la cour intérieure de la maison. Il gagnait déjà ta rue des Fossés-du-Temple, lorsqu’on l’arrêta. C’était un ouvrier mécanicien, connu dans le quartier sous te nom de Gérard. Le sang coulait abondamment des blessures qu’il.avait au front , à la face, au cou, à la main droite. La machine infernale, trouvée dans la chambre, se composait de vingt-quatre canons de fusil rangés en tuyaux d’orgue sur une table de bois de chêne, braqués devant la fenêtre ; cinq canon3 de fusil avaient crevé, et des traces de leurs éclats sillonnaient les murailles et le plafond ; le plancher était couvert de sang. Paris fut consterné à la nouvelle de l'attentat. La douleur et l'indignation générales se répandaient surtout en plaintes amères contre l’incurie delà police, qui avait été avertie du coup qu’on préparait, mais que des avertissements analogues renouvelés ssns cesse, puis reconnus faux, avaient rendue celte fois moins soupçonneuse et moins vigilante. Le roi d’Angleterre écrivit à Louis-Philippe pour le féliciter d’avoir échappé à cet affreux guet-apens. Les souverains, sans excepter le sultan Mahmoud, lui adressèrent aussi des félicitations par lettre ou par ambassadeur. De tous côtés, les conseils municipaux, les gardes nationales lui envoyaient des adresses. Les grands corps de l’État s’étaient empressés d’apporter au pied du trône l'expression de leurs sentiments, et la chambre des députés, convoquée extraordinairement par le Moniteur, avait repris scs séances dès le 30 juillet. Jamais, depuis 1830, sympathies si vives n'étaient venues appuyer le gouvernement; jamais pareille protestation publique ne s’était manifestée en faveur du roi. Les organes de tous les partis repoussaient la monstrueuse solidarité d'un si grand attentat ; et Louis-Philippe dut
se croire, Sinon aimé, du moins apprécié généralement comme nécessaire au repos de la France et à la paix de l’Europe. On appréhendait que le pouvoir ne prit des mesures de rigueur exceptionnelle, et que, profitant de la circonstance, il n’assurât l’ordre aux dépens de la liberté. Effectivement, la presse /Ut inquiétée; certains journalistes subirent une détention préventive; les arrestations se multiplièrent; et la cour des pairs, en évoquant celte nouvelle affaire criminelle, sembla proclamer le soupçon d'un immense complot. A mesure néanmoins que l’instruction avança, on revint è l’idée d’un crime individuel , idée que justifiait d’ailleurs le caractère de l’assassin. Fieschi, dit Gérard, né en Corse, successivement soldat,] vagabond, ouvrier paresseux, voleur, escroc, faussaire, libertin, sans passions politiques, mais doué d'iustincts féroces, tourmenté d’ailleurs de la passion d’acquérir à tout prix une célébrité quelconque, ce misérable Fieschi, par ses antécédents, semblait d’abord n’étre devenu régicide que pour faire parler de lui. La France, en déplorant le sort de tant de victimes, croyait du moins n’avoir pas à gémir sur le crime d'un parti. Les funérailles de ces victimes se préparaient. On avait résolu de rassembler, sans disliuction de rang, dans une seule solennité de deuil national, tous ceux qu’un même crime avait confondus dans une même destinée, et qui devaient reposer ensemble dans les caveaux des Invalides. La cérémonie n’eut lieu que le 3 août. Parti de l’église Saint-Paul, le convoi suivit lentement, au roulement lugubre des tambours voilés et aux sons d’une musique funèbre, les boulevards, la rue Royale, la place de la Concorde et le quai d’Orsay. Quatre escadrons de cavalerie, cinq légions de la garde nationale et un bataillon de ligne ouvraient la marche ; après les voitures occupées par le clergé, entre deux longues files de gardes nationaux et de soldats le crêpe au bras et l’arme renversée, quatorze corbillards, richement ornés avec des tentures et des attributs différents, portaient quatorze cercueils. Les deux premiers étaient ceux d'une jeune fille de seize ans et d’une femme du peuple; les cinu derniers, décorés de drapeaux et d’insignes militaires, étaient ceux du comte Villatte, officier d’état-major, du colonel Raffè, du général Lachasse de Vérigny, du lieutenant-colonel de la garde nationale, Rieussec, et du maréchal Mortier, duc de Trévise. Ce dernier char, plus magnifique encore que les précédents, était accompagné par quatre maréchaux de France è cheval. Après les chars, défilaient, revêtus de leurs costumes officiels, les ministres, les membres du conseil d’État, les députations des deux Chambres, la Cour de cassation, la Cour des comptes, l’Université, l’Institut, la Cour royale, la municipalité de Paris, les tribunaux de première Instance et de Commerce ; ensuite les Écoles, et enfin les ouvriers avec des drapeaux chargés de devises et d’emblèmes. Cinq légions de la garde nationale, des troupes à pied et à cheval, des batteries d’artillerie fermaient le cortège. Le canon des Invalides tonnait de cinq minutes en cinq minutes, et le bourdon de Notre- Dame ne cessait de tinter. Rangés sous les ordres du maréchal Moncey, leur gouverneur, les invalides reçurent les victimes dans la cour d’honneur la-
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pissée de deuil. Le roi, les ducs d'Orléans el de Nemours, le prince de Join» ville, suivis des grands dignitaires du royaume, sortirent de l'église et vinrent jeter l’eau bénite sur les cercueils; puis, on transporta ces quatorze cercueils sous un immense catafalque, au milieu de l’église toute tendue de noir et illuminée en chapelle ardente, et l’ofllce des Morts fut célébré par l'archevêque de Paris. Le service terminé, le roi passa en revue soixante mille hommes de troupes et de gardes nationales, massés sur l’esplanade des Invalides et dans le jardin des Tuileries. Les acclamations enthousiastes qui éclatèrent sur son passage furent d’autant plus remarquables, que, la veille même, le ministère avait présenté aux Chambres plusieurs audacieux projels de loi de répression, projets prémédités de longue main dans le conseil des ministres et dont l’attentat du 28 juillet fournissait le prétexte. Ces projets, dont l'idée et les moyens appartiennent à Thiers plus qu’à ses collègues, modifiaient essentiellement la législation sur la presse, sur le jury et sur les cours d’assises. Tous les orateurs de l'opposition s’efforcèrent de les repousser en les flélrissant. De Schonen retrouva ses nobles inspirations d'autrefois; Lamartine lit entendre d’éloquentes paroles; Salverte posa des principes austères; « La Restauration, dit Bignon, avait beaucoup osé; à part les Ordonnances du 26 juillet 1830, le ministère actuel ose davantage...» Pour défendre le jury menacé et outragé, Dupin ainé était descendu de son siège de président, et Royer-Collard avait rompu le silence qu’il gardait depuis si longtemps : « Ne vous reviendra-t-il pas en mémoire, dit-il, que les jurés «ont vos électeurs, marqués du même sceau que vous, et, comme vous, dépositaires de la souveraineté? Si vous vous défiez d’eux aujourd'hui, ne pourront-ils pas un jour aussi se défier de vous? Et certes, ce serait de bon droit ; car, je déclare, moi, que je me défie profondément d’un pouvoir, quel qu’il soit, qui so défie de la justice, mémo ordinaire; à plus forte raison, de la justice du pays. • Ce discours sévère produisit la sensation la plus profonde. Il fallut toute i’habilelé du ministre de l’intérieur, pour en conjurer l'effet. Odilon Barrot, Du* faurc, Mauguin, Vivien, tentèrent inutilement d’éclairer la Chambre dans l'intérêt des libertés nationales, tandis que Sauzel, Hébert, Parant, Madierde Monljau et Duvergier de Ilauranne parlaient en faveur des projets ministériels. Ce fut une lutte oratoire des plus mémorables, livrée de part et d’autre avec non moins de bonne foi que d’énergie, ceux-ci voulant l’ordro par la rigueur des lois, ceux-là, l'ordre par ia liberté. Dans la chambre des pairs, l'opposition ne se laissa pas non plus vaincre sans combat. Le vicomte Dubouchagfl et lo marquis de Dreux-Brézé firent entendre de nobles paroles; Villemaih défendit avec talent cette presse à laquelle il devait sa haute position poliliqus comme il lui avait dû sa gloire littéraire. Tels furent les principaux travaux de la session close le 1 1 septembre. Le même jour, trente nouveaux membres étaient appelés à la pairie, et le ministère s’empressait d’user largement de l’espèce de dictature que venaient de lui conférer les deux Chambres. Les lois de septembre, frappées de discrédit ei de répulsion, parurent au Moniteur,
LOUIS-PHILIPPE l“. — 1835. 4Î3
accompagnées d’une circulaire explicative du garde des sceaux, qui n’en tempérait pas le caractère odieux. Ce furent ces lois détestées qui déterminèrent une réaction générale de blême et do défiance contre le gouvernement, réaction libérale, dont plusieurs conseils généraux, notamment celui des Côtesdu-Nord, donnaient l’exemple. Au mois de novembre, la cour des pairs reprit* par disjonction, les débats du procès d’Avril , qui ne furent terminés qu’en janvier. Thomas, maréchal-des-logis, de la catégorie des prévenus de Lunéville; le capitaine Kersausie, et le docteur Beaumont, Anglais d’origine, renouvelèrent les protestations et les scandales qui avaient signalé les premiers débats de cet énorme procès; mais les autres inculpés se conduisirent avec plus de convenance et de modération. La Cour leur sut gré do cette marque do déférence tardive. Le ministère public lui-méme pencha vers l’indulgence, car il dit, en terminant son réquisitoire : « Quand quelqncs débris de la Société des Droits de l'Ilomme sont devant vous, les écrascrez-vous de lotit le poids de votre puissance? Non, Messieurs; naguère on portait au pied du trône le voeu d’une politique ferme et généreuse ; votre haute justice accomplira ce double vœu. » La peine' de mort ne fut prononcée contre personne. On condamna une trentaine de prévenus à la déportation, c’est-àdire à la prison perpétuelle; pour les autres, la peine de l’emprisonnement varia depuis vingt ans jusqu’à une année ; quelques-uns furent mis en liberté.
L’importance des événements politiques a détourné nos regards de l’Algérie et des départements français ravagés par le choléra. Ce cruel fléau avait envahi successivement le Var, les Hautes et Basses-Alpes, la Drôme, le Gard, l’Hérault, l’Aude, les rives du Rhône, et il menaçait de décimer loule la France ; tandis qu’en Algérie, Abd-el-Kader, après des hostilités fréquentes* endormait, par des actes de bon voisinage, la vigilanco des Français, et se disposait sourdement à recommencer la guerre. Au mois de juin, les Douairs et icsZcmelaso plaignirent de ses vexations au général Trézel, qui somma l’émir de respecter les alliés de la France. L’émir ne tint compte de cette sommation, et le général Trézel fut obligé de l’appuyer par la force. Il rencontra l’armée ennemie, le 26 juin, sur les rives de la Sig. Deux mille Français soutinrent le choc do douze mille Arabes, que commandait Abd-el-Kader en personne; la victoire resta tldèle à nos drapeaux, mais le colonel Oudinot fut tué, et deux cent trente hommes furent mis hors de combat. Le lendemain, l’émir, pour gagner du temps lit faire dns ouverlurcs pacillqucs au général Trézel, qui les accueillit avec empressement et qui commença d’opérer sa retraite en suivant les rives marécageuses de la Macla. Des nuées d’Arabes se précipitèrent sur la colonne expéditionnaire, et lui tirent éprouver l’échec lo plus sérieux qu’eussent encore subi les armes françaises en Afrique. Il y eut deux cent soixante-deux hommes tués et trois cents blessés; on perdit tous les bagages, des caissons et un obusier. Les Arabes avaient acheté bien chèrement leur succès; mais les résultats de ce succès pouvaient devenir incalculables en exaltant le moral des populations africaines. Ce fut dans cet état
de choses qu'une ordonnance royale du 8 juillet appela le maréchal Clauscl à remplacer le comte Drouet d'Erlon, comme gouverneur des possessions françaises en Afrique. Avant d’employer les armes, Clausel eut recours à la politique. De tous c&tés, il suscita des rivaux à l’émir; il sema des germes de division dans les tribus en y établissant des autorités indigènes ; il se concilia l’amitié de la race turque, habituellement hostile à la race arabe, et il prépara en quelque sorle une ère nouvelle pour la colonie. Le choléra désolait alors l’Algérie. Quand ses ravages curent diminué, le maréchal ordonna différentes expéditions. Les Hadjoules, qui depuis le mois de janvier ne discontinuaient pas leurs brigandages, malgré les leçons éclatantes que leur avait données le général Rapatel, furent forcés de demander l'aman et de se soumettre. Après trois rencontres meurtrières, nos troupes victorieuses pénétrèrent sans obstacle dans Blidata, tandis que, sur le territoire d’Oran, le général d’Arlanges contenait Abd-cl-Kader, dont la puissance allait recevoir bientôt un coup terrible. Le maréchal avait décidé que, pour venger la défaite de la Macta, il irait attaquer l’émir dans Mascara sa capitale. Le prince royal voulut se joindre à cette expédition : le 40 novembre, il débarquait à Alger. Dix mille hommes de toutes armes, non compris des auxiliaires turcs et arabes, commandés par Ibrahim, bey d’Oran, se trouvaient réunis au camp du Figuier, à quelques lieues d’Oran. Le 29, l’armée, précédée du corps d’avant-garde conduit par le général Oudinot, arrivait au bord de la Sig. Abd-cl-Kader disputa chaudement le passage de cette rivière, et se replia ensuite pour défendre celui de l’Habrah. Dans un combat très-vif, livré sur ce point, le général Oudinot fut blessé d'une balle à la cuisse, et le prince reçut une balle morte. Le 6 décembre au soir, après divers engagements partiels le long des pentes de l’Atlas, Clausel entrait à Mascara, dont la population arabe et musulmane s’était enfuie. On s’y roposa trois jours, pendant lesquels furent démantelés les forts, les murailles et le palais d’Abd-cl-Kader. Dès que l’arrièregarde fut sortie de la ville, on y mit le feu, et l’armée expéditionnaire arriva le 16 décembre à Mostaganem, après une marche des plus pénibles à travers des chemins affreux et par une pluie continuelle. Frappé au cœur de son empire, Abd-cl-Kader n’en restait guère moins redoutable; et, de son côté, le bey de Constantine, qui avait acquis certaine importance en s’associant aux ressentiments de la Porte contre le bey de Tunis, menaçait, d’intelligence avec l’émir de Mascara, l'avenir de notre colonie d’Afrique. Quant à nos colonies des Antilles, leur situation semblait s’améliorer. Cependant un affreux complot, tramé au mois de décembre par des noirs et des hommes de couleur, avait failli ensanglanter l’ile Bourbon. Nos relations avec les États- Unis d’Amérique prenaient un caractère d’aigreur qui nécessitait l’intervention officieuse de la Grande-Bretagne ; le gouvernement se créait aussi des embarras diplomatiques avec la Suisse et avec l’Espagne, lorsqu’une ordonnance royale convoqua les Chambres pour le 29 décembre. L’année 4833 avait clé, pour ainsi dire, un long procès, dont l’iulérél dramatique s’était
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dérolué sur les bancs de la haute-cour de justice, de la cour d’assises et de la police correctionnelle. On eût dit que la grande affuirc d’Avril donnait une activité nouvelle aux poursuites contre la presse : deux fois un acquittement solennel avait justifié les hardiesses du National ; moins heureux, le journal ia Tribune succombait dans la cent treiziéme et la cent quatorzième poursuites dirigées contre lui ; la Quotidienne subissait deux condamnations; la Gazette de France, le Charioari encouraient des amendes considérables, et trois fois le verdict du jury frappait le Réformateur.
Quand s’ouvrit la session, la situation intérieure présentait un simulacre de prospérité matérielle; l’esprit de rébellion s’avouait vaincu; les passions paraissaient momentanément calmées; le ministère inclinait à la clémence; aussi, dans la chambre des députés, le parti du gouvernement s’estimait-il assez fort pour oublier les capricieuses excursions de Dupin aîné dans le domainede l’opposition, et pour l’appeler de nouveau à la présidencedclaChambre, présidence qui lui convenait mieux que celle du conseil des ministres. Le discours du roi fut presque Insignifiant; l’Adresse, timide, indécise, emmiellée, pouvait se prêter à toutes les espérances sans en satisfaire une seule : elle so prononça néanmoins pour la fermeté, tempérée paria conciliation. C’était là le caractère politique que le cabinet voulait aussi adopter désormais : armé de ses redoutables lois de Septembre, il pardonnait aux journaux l'intempérance de leur langage; dans le premier semestre de l’année, on ne vit qu’une seule condamnation pour délit de presse, celle du journal la France; et le jury, essayant de l’indulgence, ne frappa que de peines légères les auteurs du ridicule complot de Neuilly dirigé contre la personne du roi. En présence de cette trêve des partis, le ministre des finances, Humann, pénétré de la confiance qu’inspirait le gouvernement aux capitalistes, n’hésita pas à proposer aux Chambres la réduction de la rente. Cette proposition toutefois, dont les autres ministres n’adoptaient ni le principe ni l’opportunité, amena la démission de Humann, qui fut remplacé par d’Argout. Celui-ci demandait que la chambre des députés ajournât ce projet de réduction, et le ministère tout entier fit de cet ajournement une question de cabinet : il se démit de ses fonctions le jour où cent quatre-vingt-quatorze boules noires, sur trois cent quatre-vingt-six votants adoptèrent la prise en considération du projet de Humann. La retraite des ministres n’étant pas le résultat d’une lutte entre deux partis rivaux, ayant chacun ses opinions, ses vues arrêtées et ses hommes tout prêts, on allait voir cinq ou six combinaisons différentes naître successivement au gré des intérêts de coteries et des ambitions individuelles, sans pouvoir se créer une véritable majorité dans les Chambres. Le 9 février, Dupin, Sauzet, Passy, furent appelés par le roi pour organiser un ministère; mais des résistances presque insurmontables accueillirent leurs démarches, lorsqu’ils proposèrent des portefeuilles au maréchal Gérard et au comte Molé. Au lieu d’un cabinet complètement nouveau, il fallut donc démembrer et rccompléter l’ancien, et, le 22 février, Thiers, au profit duquel cette crise ministérielle avait eu lieu,
ftit nommé président du conseil et ministre des affaires étrangères* Sauzet, garde des sceaux, ministre de la Justice et des cuites; le comte deMonlalivct, ministre de l’intérieur; Passy, ministre du commerce et des travaux publics; Pclet de la Lozère, ministre do l’instruction publique. Le maréchal Maison conserva le portefeuille de la guerre; l'amiral Duperré, celui de la marine; le comte d'Argout, celui des finances. Pendant l’enfantement difficile d’ua ministère qui ne différait guère des précédents, l’attention publique demeurait fixée sur la cour des pairs où Fieschi, par ses révélations explicites autant que par ses dénégations absolues, semblait viser, pour ainsi dire, è l’héroïsme du crime. Il avait enfin nommé des complices, Pépin, Morey, Bolreau ; mais il revendiquait exclusivement pour lui seul Venlreprise et l’exécutiort de l’attentat, laissant à ses complices l’idée première, la fourberie, la lèche té du complot, faisant ressortir ce qu’il avait déployé de courage, de sang-froid, do désintéressement et d’expérience pour accomplir son horrible mission, ci déclarant affrontement que, dans le sang répandu par se3 mains, le pouvoir allait cimenter sa puissance. Fieschi se repentait avec orgueil et jouissait avec délices de l’abominable célébrité qu’il venait d'acquérir. Les incroyables flatteries dont il était l’objet de la part de scs juges, n’avaient pas peu contribué ù cxaller son insolente et hideuse vanité. Il écrivait, dans le plus étrange langage, des lettres sentencieuses qu’on s’arrachait avidement; il tendait aux Uns et aux autres sa main d’assassin que le public ne repoussait pas; ef, profitant de la tolérance étrange du président de la Cour, de la muette impassibilité des pairs, de la réserve et des dénégations de ses complices, seul 11 dirigeait, en quelque sorte, les débats du procès : tantôt il contro-interrogcait les témoins ou ses coaccusés qu’il poussait à l’échafaud ; tahlôt il relevait, d’un ton railleur, la faiblesse, l’embarras, la timidité do Pépin; tantôt il Invitait le ministère public ou le président à persévérer dans la poursuite de la vérité. Ces allocutions, ces sorties répétées, Fieschi les faisait, en regardant l’assemblée d’un œil triomphateur; en souriant à tout le monde, en échangeant avec Nina Lassave, Sa concubine, des signes affectueux. On eût dit qu’il parlait du haut d'une tribune è l’univers, à la postérité, et que d’avance il voulait convier le peuple, avide d’émotions, au spectacle de son supplice. Ce misérable espérait sa grâce, parce qu’on la lui avait promise pour déterminer ses aveux. Les débats prouvèrent qu’il n’avait été qu’un instrument aveugle et ignorant, dont les républicains et les carlistes s’étaient servis i la fois pour le même objet : l’épicier Pépin était un agent des légitimistes; Id jacobin Morey, type austère et farouche des hommes de 93, travail/ail pour le compte des sociétés secrètes. On n’arriva pas è la révélation de ce complot mystérieux, et le 19 février, à huit heures du matin, les tètes de Pépin, do Morey, de Fieschi, tombèrent en présence d’une foule immense de spectateurs. Bolreau avait été condamné A vingt ans de détention.
Depuis que le nouveau cabinet était entré aux affaires, les deux Chambres, continuant avec calme leurs travaux législatifs, n’avaient pas encore vu s’ou-
vrir une de ces luttes qui délimitent les partis et constatent la majorité. Le 9 mars, à l’occasion d’un crédit extraordinaire pour dépenses secrétes, te parti nombreux et puissant, qu'affligeait la retraite de Guizot, entreprit, par l’organe de Duraon, de jeter un déd au ministère, défi que lo ministère, par l’organe de Thicrs, accepta sans hésiter. Guizot, dans un discours admirable, •’efTorça d’établir que, depuis 1830, la politique b’avait point varié; que le gouvernement devait persévérer dans l’application des principes proclamés naguère et des théories consacrées ; que, lui, ne s’ôtait jamais proposé d’autre but, quand il participait aux actes du pouvoir, et que ses successeurs ne déviaient en rien de la ligne politique qu’il avait suivie lui-méme. Repoussant aussitôt une pareille solidarité, âauzet fit ressortir l’esprit éminemment conciliateur qui allait diriger, selon lui, les actes du cabinet : « Les hommes hostiles, sans haine, dit-il, le gouvernement les ralliera par le spectacle de l’ordre et de la prospérité de la France, en protégeant tous les droits, tous les intérêts. Il surveillera toujours; mais il n’interdira aucune espérance, Il ne fermera aucun avenir, il ne se montrera inexorable pour aucun regret. Il ralliera les dissentiments, et constituera une puissante majorité en apaisant le souvenir des Irritations personnelles. » Cette profession de fol, exposée dans un discours brillant, plus adroit toutefois que solide, servit de programme du cabinet, en même temps qu’elle fournissait un plan d’attaque au tiers-parti, que cent cinquante-deux voix de majorité ministérielle n’avalent pas déçoit» certé. Aucun incident important ne troubla la discussion des budgets. Le ministre des finances avait estimé les recettes éventuelles à Un milliard quatorze millions six cent mille francs; les dépenses ordinaires à un milliard douze millions cent soixante-six mille neuf cent dix francs. Mais, malgré cet excédant factice d’un million quatre cent trente-trois mille quatre-vingt-dix francs, la Chambre jugea prudent d’augmenter de douze à quinze millions le chiffre des voies et moyens. Humann, pour combler le déficit qu’on pressentait sans le déclarer, avait proposé la conversion des rentes; mais le ministère actuel ne voulait pas, plus que le précédent, admettre le principrf de la conversion et altérer ainsi les sources vives du crédit public. On se contenta donc d’ajouter des centimes facultatifs aux contributions directes pour augmenter de treize millions le budget des recettes.
Cette augmentation d'impôts, dont la Chambre complaisante avait pris l'initiative, ne fut pourtant pas votée, en vue du budget de l'Algérie que le ministère regardait comme un fardeau inutile et onéreux pour la Franco. Une expédition brillante contre Tlemcen, qui ouvrit ses portes au maréchal Clausel; plusieurs vietoires remportées sur l’infatigablo Abd-el-Kader, la pacification des environs d’Oran et de Mèdeah , avaient pourtant permis au gouvernement de rappeler quelques troupes en France, et au maréchal de venir à la Chambra diriger celle bataille oratoire qu’il fallait livrer chaque année pour conquérir les ressources nécessaires au développement de la colonie. En l’absence du gouverneur, le commandement des troupes était confié par intérim au général
Repaie!; mais Abd-cl-Kader n’eut pas plutôt appris le départ du maréchal et la diminution de l’armée, qu’il reparut avec des forces considérables, et alla attaquer le corps du général d’Arlangcs, qui s’était mis en mouvement pour établir un camp retranché sur les rives de la Tafna. Pendant qu'aux environs deMédeah, le bey Mohamed, notre allié, luttait contre les tribus voisines, et que des bandes ennemies inquiétaient la province d’Oran, soutenu par l’empereur de Maroc, Abd-cl-Kader semblait avoir repris toute sa puissance. Ce fut sur ces entrefaites, qu’appelé au commandement du camp de la Tafna, occupé par une division de huit mille hommes, le général Bugeaud ravitailla Tlcmccn, chassa de la province les hordes qui la désolaient , et courut au-devant de l’émir, qui se crut assez fort pour l’attendre. Le 4 juillet, les deux armées se rencontrèrent sur un vaste plateau d’environ trois lieues d’étendue, entre la Sickack, l'Isser et laTafna; l’émir fut défait dans celte bataille sanglante où il perdit douze à quinze cents hommes, et Bugeaud revint en France, après avoir pacifié une contrée vaste et fertile, intimidé les Arabes qui, pendant plusieurs mois, ne se montrèrent plus, et laissé au général de Létang, son successeur, le soin de continuer ses brillants travaux.
Le voyage que firent alors en Allemagne le prince royal et le duc de Nemours, acquit beaucoup d'importance, par la splendide réception qu’ils reçurent à la cour de Berlin et à la cour de Vienne. C’était une nouvelle Sainte-Alliance, dans laquelle les souverains légitimes et absolus ne craignaient pas d’introduire le gouvernement de Juillet, absous de son origine. Les jeunes princes se trouvaient à Milan, lorsque la nouvelle d’un attentat, qui avait encore menacé les jours de leur père, les ramena en hâte à Paris. Ce fut le 25 juin, qu’un émissaire des sociétés secrètes, Louis Alibaud, lira sur le roi, à bout portant, avec un fusil-canne, au moment où Louis- Philippe et la reine traversaient en voiture le guichet du Pont-Royal. La balle s’enfonça dans le panneau de la voiture, à deux pouces au-dessus de la tête du roi. Arrêté aussitôt, interrogé par le procureur-général, il répondit fièrement : < J’ai voulu tuer le roi que je regarde comme l’ennemi du peuple. J'étais malheureux ; le gouvernement est la cause de mon malheur; le roi en est le chef, voilà pourquoi j’ai voulu le tuer. Je n’ai qu'un seul regret, celui de n’avoir pas réussi. » De toutes parts, la famille royale reçut des témoignages d’attachement, à l’occasion de cet attentat, que la Providence avait déjoué. Quélen lui-même, archevêque de Paris, abandonnant son système d’hostilité permanente, se rendit enfin à Nouilly; mais on remarqua que, dans son mandement, le nom de roi n’élait point donné à Louis-Philippe, et que la tentative d’Alibaud n'était pas même qualifiée de régicide. On remarqua aussi que l’empereur de Russie et le duc de Modène s’abstinrent seuls, entre tous les princes régnants, de féliciter Louis-Philippe d’avoir échappé encore une fois à un assassinat. Alibaud ne demanda pas, ne voulut pas de grâce; le 11 juillet, on le conduisit à l’échafaud avec le funèbre appareil du supplice des parricides : c'était un républicain convaincu , qui reçut la mort sans pâlir. Le lendemain,
LOUIS-PHILIPPE I". — <836, la session législative fut close. Des bruits de complot circulaient, qui soulevèrent moins de craintes que de doutes. On crut généralement que le roi, appréhendant de méco'ntenter le corps diplomatique en procédant à l’inauguration de l’Aro-de-Triomphe de l’Étoile, avec la pompe qu’exigeaient les souvenirs consacrés par ce monument, cherchait un prétexte pour éviter de paraître à cette cérémonie et de passer une revue de la garde nationale, à l'occasion des fêtes de Juillet. L’Arc-dc-Triomphe fut découvert, sans cérémonie officielle, à sept heures du matin, en présence du président du conseil, et la revue du roi n’eut pas lieu. Au reste, la mort tragique, inattendue d’un hommo illustre, d’un patriote courageux, d’un écrivain éminent, la mort d’Armand Carrel affligeait encore ia population parisienne. Il venait do succomber, à la suite d’un duel, né d’une misérable discussion de journalisme, dans laquelle il s’était heurté au caractère inflexible du rédacteur en chef de la Presse, Émile de Girardin : son inhumation, qui eut lieu le SS juillet, à Saint-Mandé, avait pris les proportions d’un deuil national, auquel s’associèrent tous les partis. Louis-Philippe se trouvait ainsi naturellement délivré d’un de ses plus terribles adversaires. Le mot d’ Amnistie fut prononcé en haut lieu, et l’on recueillit cette bonne parole, avec d’autant plus d’espoir, que Félix Réal, Baude et Dufaure, membres du centre gauche, venaient d’être appelés à de hautes fondions publiques, et que, dans tous ses actes, le cabinet inclinait vers l’indulgence. Mais, la question espagnole, sur laquelle Tbiers différait d’opinion avec ses collègues, et surtout avec le roi, en soutenant l’opportunité d’une intervention armée en Espagne, allait amener une nouvelle crise ministérielle. Le 25 août, le cabinet se relira, et, le 6 septembre seulement, on apprit, par le Moniteur, que te comte Molé était président du conseil et ministre des affaires étrangères; Persil, garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes; de Gasparin, ministre de l’intérieur; le vice-amiral de Rosamel, ministre de la marine; Guizot, ministre de l’instruction publique; Duchàtel, ministre des finances. Deux portefeuilles restaient dispopiblcs; ce fut le 19 septembre que le énéral Bernard reçut celui de la guerre, et Martin (du Nord), celui des travaux publics. Le nouveau ministère signala son avènement par des actes de clémence et de résolution. Il parla haut à la Suisse ; il envoya une escadre en croisière, sur les cèles du Portugal; il obtint du roi des amnisties ou des commutations de peine, en faveur de cinquante-deux condamnés politiques; il ouvrit aux ex-ministres de Charles X, Peyronnet, Chantelauze, Polignac et Guernon-Ranville, les pories de leur prison perpétuelle. Le gouvernement croyait en avoir fini avec les conspirations, au moment où deux conspirations militaires, qui semblaientcorrespondrel’uneavec l’autre, quoique les rapports entre elles ne fussent pas bien nettement établis, éclataient tout à coup à la fois, comme deux échos distincts, et mettaient en péril le Irène de Louis-Philippe. A Vendèmc, quelques sous-offleiers de hussards avaient voulu entraîner leur corps, au cri de Vive la République , et marcher avec lui sur Paris, en le grossissant d’une armée de mécontents. A Strasbourg, la conspi-
ration, beaucoup plus sérieuse, offrait aussi plus de chances de succès, car elle avait inscrit sur son drapeau un nom magique, le nom de Napoléon ; elle marchait, conduite par un neveu de l'Empereur, seulhéritier légitime de sa couronne; et elle s'appuyait d’ailleurs sur des offioiers capables, sur des soldats d’élite, sur une population belliqueuse, prompte A s’enthousiasmer et restée fidèle aux gloires de l’Empire. Louis-Napoléon Bonaparte, fils d’Hortensede Beauharnais, et do Louis Bonaparte, roi de Hollande, doué des grandes qualités de l’esprit eldu cœur, avait reçu une brillante instruction classique, en mémo temps qu’une solide éducation militaire et politique. Sa mère semblait l'avoir préparé de bonne heure A recueillir la succession impériale. Malheureusement, il avait toujours vécu en Suisse et Italie, de sorte qu'il était A peine connu de nom en France, quand il se présentait pour réclamer, les armes en main, l’héritage de son oncle, héritage rouvert pour lui par la mort du duc de Reiehstadt. Mais son nom seul avait suffi pour fomenter dans l’armée uno vaste conspiration qui devait commencer A Strasbourg, et s’étendre ensuite, comme une trainée de poudre, dans toutes les villes de garnison. Le 30 octobre, Strasbourg s’éveillait aux cris de Vive l’Empereur I Vive Napoléon II ! Le 4' régiment d’artillerie s’était soulevé A la voix de son colonel Vaudrcy, et avait acclamé comme Empereur le prince Louis-Napoléon. Les conspirateurs s’emparèrent de la personne du préfet, et retinrent le colonel du 3° d’artillerie et le général commandant le département enfermés chez eux. Louis Napoléon, n’ayant pu réussirA entraîner dans son parti le général Voirol, le laissa sous la garde de quelques artilleurs et oourut se présenter au 46* de ligne; les soldats, indécis d’abord, finirent par n’écouter que les ordres de leurs chefs. Louis-Napoléon, le colonel Vaudrcy, le commandant Parquin , et les autres conjurés, furent arrêtés ; la cour de Colmar évoqua la cause, mais riuslruction commencée, le roi, par politique, plutôt que par humanité, enleva le principal accusé A la juridiction du tribupal, et le 13 novembre, on lut au Moniteur : « D’après les ordres du roi, Napoléon-Louis Bonaparte a été extrait de la maison d’arrêt de Strasbourg, où il était détenu, pour être transporté aux États-Unis, sur uu bâtiment de l’État. • Ce fut avec le sentiment profond d’une douleur réelle, que Louis- Napoléon se vit séparé de ses complices qui restaient sous le coup d’un procès criminel. U réclama vainoment le triste privilège de partager leur sort. Peu de jours avant que l’héritier de Napoléon essayât de revendiquer son droit de succession au trône par un coup de main, un roi, qui avait occupé le trône de France aussi par droit d’hérédité, Charles X, était mort dans l’exil, A Goritz, le 6 novembre, avec la résignation et le calme d'un chrétien. Toutes les cours de l’Europe prirent le deuil, excepté la cour des Tuileries, à laquelle le décès de l’ex-roi n’avait pu être officiellement dénoncé par Ion Bourbons de la branche aînée. L’impossibilité d'une notification officielle 4 des cours qui avaient reconnu Louis-Philippe comme roi des Français empêcha aussi la petite cour do Goritz de proclamer roi, soit le dauphin, soit le duc de Bordeaux. Ce» deux royautés posthumes demeurèrent à l’état do fantômes : h)
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