‹ Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la républiqueChapitre 14 sur 16 · IM V · texte numérisé non relu

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dauphin, sous le nom de comte de Marnes; le duc de Bordeaux, sous celui de comte de Chambord. Mais ce n’était pas vers Goritz que se tournaient les yeux de la France. Le canon grondait, en ce moment, dans le bcylick de Couatanline : le bey Aehmet-Bey, reprenant l’offensive, a fait une pointe jusque sous les murs de Bone, où s’est retiré Ioussouf, que le gouverneur de l’Algérie a créé bey de Constantine en remplacement d’Achmet, qui ne paraissait pas disposé à céder sa ville et son titre. Longtemps incertain sur le parti qu’il prendrait à l’égard de l’Algérie, le ministère ne pouvait plus hésiter: il autorisa une expédition contre Constantine. A la fin d’octobre, le maréchal Clausel, qui devait la commander, se rendait d’Alger à Bone, tandis que le duc de Nemours y débarquait de son côté pour prendre part à cette expédition. Le 13 novembre, sept mille hommes se mettaient en mouvement, et traversaient avec bonheur, malgré mille obstacles, le col de Mouara, la Seybouse, le défilé de Raz-el-Akba, regardé comme infranchissable par les Arabes euxmêmes, et le Bon-Mezroug, torrent impétueux. Enfin, après des fatigues inouïes, par la neige et le froid, à travers des chemins épouvantables, au milieu des privations de toute nature, on arrive devant Constantine, l’ancienne Cirlha des Numides et des Romains. On avait compté sur le secours des tribus alliées, et pas un auxiliaire ne paraissait. On avait cru trouver une ville ouverte ou du moins facile à emporter d’assaut, et il s’agissait de franchir le ravin profond où coule l’Oucd-Rammel, d’escalader un roc presque inaccessible, et d’assiéger, sans matériel de siège, une ville importante, bien fortifiée à l’européenne, et défendue par quinze cents Turcs ou Kabyles, sous les ordres d’un chef intrépide, Bcn-Haïssa. L’attaque fut tentée néanmoins. L’armée, réduite à trois mille homme valides, déploya, pendant trois jours, une bravoure héroïque, jusqu’à ce qu’enfin Clausel se fût décidé à reprendre la route de Bone. La retraite, commencée le 24, au point du jour, devint bientôt presque impraticable. Un commandant du 2* léger, en soutenant l’arrière-garde, assaillie sans cesse par des nuées de Kabyles, sauva l’armée : ca commandant s’appelait Changarnier. Le 28, on atteignait Ghelma, où furent laissés les blessés, et le Ie' décembre Clausel rentrait à Bone avec son artillerie et ses caissons, mais ses pertes étaient évaluées à quatre cent cinquante hommes tués, morts ou égarés. La nouvelle de ce désastre précéda, de quelques jours seulement, l’ouverture des Chambres, fixée au 27 décembre. A une heure de l’après-midi, Louis-Philippe, accompagné du prince royal, du duc de Nemours et du prince de Joinville, monte en voiture pour se rendre au Palais-Bourbon. En passant devant la terrasse du bord de l’oau, à cent pas environ de la grille du jardin des Tuileries, il incline la tête et salue. Aussitôt, un coup de pistolet se fait entendre ; une balle brise les glaces de la voilure, sans toucher ni le roi ni scs fils, qui continuent leur roule vers la Chambre. La reine, les princesses, le duc d’Aumale, le duc de Monipensier, s’y trouvaient déjà réunis. Au bruit d’un nouvel attentat, l’assemblée s’émeut, et quand le roi parait avec ses trois fils, blessés au visage par des éclats

de verre, un tonnerre d’applaudissemeniset des cris d’énthousiasme ébranlent la salle. Avec une dignité calme, avec une émotion contenue, Louis-Philippe, d’une voix nette, ferme et sonore, prononce le discours d’ouverture. Les cris et les acclamations redoublent à ces mots, que la circonstance a l’air d'inspirer : ■ Les témoignages d’affection que m’a donnes la France, et que vous venez de renouveler, sont la plus précieuse récompense de mes travaux. » L’assassin, arrêté sur-le-champ, répondit avoir conçu comme Alibaud, dont il était admirateur, une haine mortelle contre les d’Orléans, qu’il accusait d’étre cause des malheurs de la France. Il ne voulait faire connaître ni son nom, ni sa profession, ni son origine ; mais un honnête négociant l’ayant reconnu comme son neveu, il déclara s'appeler Pierre-François Meunier, né, en 1814, à La Chapelle-Sainl-Dcnis. Bien que le crime de Meunier fût encore ou parût être, comme celui d’Alibaud, un attentat isolé, quoique inspiré par le démon des sociétés secrètes, il apportait indirectement une force nouvelle à la politique de résistance qui s’était personnifiée dans la personne de Guizot; il donnait tort à la politique de mouvement, qui se personnifiait aussi dans la personne deThiers. Le nouveau ministère dut certainement au crime de Meunier la faible majorité qu’il acquit un moment dans les Chambres. Le pays semblait d’ailleurs en voie de prospérité. Malgré une sourde fermentation des passions cupides, malgré un amour effréné de jouissances matérielles, malgré une impatience fiévreuse d’argent et de pouvoir, qui jetaient une foule d’individus dans des spéculations hasardées, souvent malhonnêtes, ou dans des théories impossibles à réaliser, on eût dit, à certains indices, qu’une amélioration réellement progressive poussait la société vers d’heureuses destinées. Les impôts se percevaient sans effort ; les plus onéreux, ceux qui pèsent sur la consommation ou sur les transactions, dépassaient depuis plusieurs années les évaluations du budget des recettes; le crédit public se fortifiait graduellement. L’intérêt de l’argent avait baissé dans les transactions privées comme sur les effets de la Banque de France; la valeur des propriétés territoriales allait croissant, quoique le prix des grains fût avili, et le Trésor était surchargé de capitaux improductifs. Une crise financière venait cependant d’éclater en Amérique, d’ébranler la Bourse de Londres, et de réagir sur celle de Paris; le commerce alarmé redoutait aussi, soit du cité de l’Espagne, soit du côté de l’Orient, quelque complication politique qui arrêtât l’essor industriel; et puis, à chaque nouvelle tentative contre la vie du roi, chacun s’effrayait de la perturbation incalculable que la mort de Louis-Philippe, surnommé le héros de la paix, causerait non-seulement en France, mais encore dans toute l’Europe. Telles étaient les préoccupations, sous l’empire desquelles fut discutée l’Adresse. Dans cette discussion irritante, les partis avaient l’air d’essayer leurs forces et de compter leurs soldats avant d’en venir sérieusement aux mains. Thiers, obligé de subir l’alliance d’une opposition qu’il voulait dominer, était sans cesse dans l’alternative de sc voir délaissé par elle ou entraîné plus loin qu’il ne voudrait.

D’antre part, le ministère ne pouvait se faire illusion sur le dévouement d’une majorité, qu’il devait à des craintes, plutôt qu’à des convictions. L’acquittement de toutes les personnes compromises dans la conspiration napoléonienne de Strasbourg, bien qu’il fût prévu, par suite de l’exportation arbitraire du principal coupable, atterra le cabinet. C’était un ferment d'insubordination jeté dans l’armée, et les fêtes célébré» à cette occasion en Alsace, fêtes auxquelles assista même le jury qui avait acquitté les accusés, décernaient, pour ainsi dire, une ovation à la révolte. Inquiet des conséquences du procès de Colmar, averti de la recrudescence des sociétés secrètes, indigné de tant de lâches tentatives contre la vie du roi, le ministère proposa aux Chambres différentes mesures répressives; puis, se rendant solidaire de l’affection pécunieuse que Louis-Philippe portait à sa famille, il eut la faiblesse de solliciter encore un apanage pour le duc de Nemours, qu’on n’aimait pas, et une dotation pour la reine des Belges, qui n’excitait aucun intérêt. Ce fut un grave motif d’embarras dans la machine parlementaire; ce fut l’origine de discussions acerbes, passionnées, compromettantes pour la dignité royale, qui des journaux passèrent à la tribune, et finirent par amener la chute du cabinet. Tant que les séances législatives (janvier et février) ne mirent â l’ordre du jour que les attributions municipales, les caisses d’épargne et la garde nationale de la Seine, une majorité considérable appuya le ministère. Mais quand il osa demander la disjonction de juridiction dans les causes politiques où des militaires se trouveraient impliqués avec des citoyens, on entendit gronder l’orage. Dupin aîné, qui, élevé de nouveau au fauteuil de la présidence, conservait beaucoup de crédit et d’autorité, moins à cause de son caractère épineux et de scs boutades d’indépendance qu’à cause de ses profondes connaissances en législation et en droit public, Dupin signala l’indivisibilité de la procédure en matière criminelle, comme un principe absolu et fondamental, et il déclara que le jury était seul compétent pour connaître des crimes qui portent atteinte à la sûreté de l’État. Dupin épuisa la question. Berryer n’ajouta que de brillants détails, et les efforts de Parant, Moreau de la Mcurthe, Persil, Magnoncourt, Martin du Nord, etc., ne sauvèrent pas le projet, que fil écarter une majorité de deux voix. Le résultat du scrutin fut accueilli par les cris de : Vive le roil Vive la Charte! Le lendemain, les journaux du ministère osèrent soutenir qu’une semblable majorité ne pouvait, ne devait pas le forcer à la retraite; mais on dut le considérer comme mortellement atteint dans son existence; dès lors un sentiment d’indifférence et d’incertitude domina les délibérations des deux Chambres, et l’on y parut beaucoup moins attentif aux projets à l’ordre du jour, qu’aux intrigues extérieures qui avaient pour but un remaniement ministériel. L’arrestation de Champion, ouvrier mécanicien, auteur d’une nouvelle machine infernale, destinée à faire périr la famille d'Orléans, excita même aussi peu de surprise que d’émotion. Beaucoup de gens, systématiquement incrédules, crurent encore reconnaître la main de la police préparant une ruse de guerre, à l'aide de

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laquelle ou pût intéresser l’opinion, en faveur d'une famille qui oourait tant de périls dans l’intérêt de la France, et faire, de la dotation que Louis-Philippe s’obstinait à poursuivre, UDe question de gratitude nationale. Le projet de Champion cependant n'était que trop réel; mais l'accusé ayant mis On à ses jours dans sa prison, l’instruction en resta Té. Quant è Meunier, les pairs le condamnèrent à la peine des parricides, et Louis-Philippe, touché de son repentir, commua la peine. Il fut transporté aux États-Unis, où la bienfaisance royale ne cessa de lui envoyer des secours. Quelques jours auparavant, les Chambres étaient cnOn sorties de leur torpeur législative. Après un mois de négociations secrétes, de combinaisons, tour à tour acceptées, refusées; après une noble et franche réconciliation offerte par Guizot à Thiers, qui ne put, sans manquer à d’autres engagements pris, accepter l’alliance qu’on fui offrait, le roi, fatigué de ces oscillations ministérielles, de ccs tiraillements d'amours-propres, laissa au comte Molé le département des affaires étrangères avec la présidenoe du conseil, et lui Ht contresigner les ordonnances qui nommaient : Barthe, ministre de la justice et de6 cultes ; le comte de Montalivet, ministre de l’intérieur; de Salvandy, ministre de l'instruction publique; et Lacave-Laplagne, ministre des finances. Évidemment, ce ministère, daté du 15 avril, n’offrait qu’un médiocre artifice de convenances personnelles, qu’un système d’ostracisme jaloux & l’égard d’hommes éminents qui avaient, les uns la confiance de la majorité de la Chambre; les autres, celle du pays. Barthe, Uontalivct, Lacave-Laplagne, représentaient uhe politique de dévouement dynastique; Salvandy, animé des intentions les plus nobles, s’était d’avance compromis vis-à-vis de la Chambre en soutenant la loi de disjonction, et aucun des ministres nouveaux ne pouvait se flatter de suppléer à la paissance parlementaire de Guizot et aux talents administratifs de Duchatel. Le 1 8 avril, pour l’inauguration du cabinet, le comte Molé annonça officiellement à la chambre des députés l’union prochaine du prince royal avec la duchesse Hélène de Meckiembourg-Schwerin ; demanda pour le prince un supplément d« dotation, et pour la princesse un douaire de trois cent mille francs, on cas d’extinction de la dotation avant l’avcnemcnt de son mari & ta couronne, et déclara que le projet d’apanage du duc de Nemours demeurait ajourné. Il s’agissait dono d’élever à deux millions la dotation du prince royal, de fixer à trois cent mille francs le douaire éventuel de la duchesse d’Orléans, et de porter à un million les dépenses de mariage et frais d’établissement. Ces chiffres furent acceptés par la Chambre. Dupin aîné, nommé rapporteur, félicita la gauche d’avoir fait des discours, cl non pas des pamphlets, allusion malicieuse au pamphlet que venait de publier Cormcnin sur la dotation du duc de Nemours La dot de la reinedes Belges, discutée eusuite, souleva beaucoup plus d'opposition. Moutalivet s’efforça d’établir en fait l’insuffisance de la liste civile, eu égard aux immenses travaux d’art que faisait exécuter le roi, à Versailles et dans les cbàteaux royaux. Selon les calculs de Moutalivet, la liste civile, y compris le revenu du domaine privé, s’élevait à vingt-un mil-

lions deux Cént soixante-onze mille six cent quarante-six francs ; le total des «barges était de onze millions deux cent trente-deux mille huit cents francs; restaient donc dix millions trente-huit mille huit cent quarante-six francs de revenu net, et pourtant la couronne avait plus de dix-huit millions de dettes 1 La Chambre, convaincue ou feignant de l’étre, souscrivit à regret anx désirs du roi. C'était toujours sur des questions d’argent que la Chambre se divisait avec ie plus d’ardeur. Deux rapports, l'un sur une demande de cinq millions six cent quarante-sept mille francs, destinés à l'Algérie; l’autre, sur une allocation de fonds secrets, avaient été légués par l'ancien cabinet au nouveau; qui réclamait également un double vote de cenilance. On vit alors se produire, par l’organe du président du conseil, un exposé Justificatif de conduite, une revue rétrospective de système invariable : le roi parlait toujours parla bouche de ses ministres. Attaqué dans sa vieille gloire, Clauscl n’eut pas de peine 4 M disculper du désastre de Constanline; Guizot, à son tour, défendit pied 4 pied la politique de résislance, dont il s’était fait l’éloquent protecteur. Un acte d’initiative royale, l’amnistie, qui fut accordée lé 8 mal aux condamnés et dé* tonus politiques, eût certainement abrégé la discussion des fonds secrets; mais une partio des ministres n’y voulait pas souscrire. Ce n’est qu’aux instances réitérées de la famille royale, que le cabinet se décida. L’amnistie promulguée, on vit encore l’endurclasemcnt du cœur repousser le repentir et mépriser la pardon ; on vit l’injure accepter le bienfait; mais le public, mais les Chambres n’en accueillirent pas moins celle grande mesure de clémence avec l’espoil* d’un prochain rapprochement des partis et des opinions. C’était donner avefl magnanimité le signal aux réjouissances qui allaient électriser la capitale. De son côté, le prince royal, à l’occasion de son mariage, fondait des bourses 4 t’École de Saint-Cyr pour des fils de militaires, faisait distribuer aux ouvriers nécessiteux, soit des secours, soit des livrets de caisse d’épargne ; tandis que le conseil municipal de Paris dotait des filles pauvres, et préparait une réception magnifique aux nouveaux époux. La princesse Hélène, partie de Lwidsglust, résidence de sa famille, passa la [frontière le 24 mai. Elle était accompagnée de la grande-duchesse douairière Auguste-Frédérique, 4 qui le grandduc avait remis ses pouvoirs. Depuis Forbach jusqu’à Fontainebleau, sou voyage fut une espèce de marche triomphale, à travers des populations empressées. La priucesse répondit à eet accueil, par des générosités et par des paroles gracieuses. Le roi et la famille royale, Ica notabilités civiles et militaires de la France, différentes députations, représentant les Chambres, la justice, la garde nationale, l’industrie, attendaient son arrivée au palais de Fontainebleau. Le 29 moi, à sept heures du soir, la voiture des princesses entrait dans la grande cour, eu bruit des acclamations, des tambours et des fanfares. Le prince royal et le duc de Nemours allèrent recevoir les princesses au bas de l’escalier. Comme la princesse Hélène se baissait pour baiser la main du roi, ceiui-ol l’arrêta doucement, l'embrassa avec effusion, et la oréseula ensuite aux membres de la famille royale. La corbeille et le trous-

seau de la mariée remplissaient trois salles entières : c’était une véritable exposition de la haute industrie française. Le lendemain, à huit heures et demie du soir, le mariage fut célébré dans la galerie de Henri II. On commença par la cérémonie civile. Le baron Étienne-Denis Pasquier, élevé depuis peu à la dignité de chancelier de France, fit les fonctions d’ofûcier de l’état civil, et le duc Decazes, celles de greffier ; parmi les témoins des deux époux, on remarquait le vieux Talleyrand, comme un spectre de mauvais augure. On procéda ensuite h la cérémonie religieuse, d’abord selon le rite catholique, par l’évéque de Meaux, dans la chapelle de Henri II ; puis, selon le rite luthérien, par le pasteur Cuvier, dans la salle dite de Louis-Philippe. Le 4 juin, à trois heures et demie de l’après-midi, les époux firent leur entrée solennelle dans Paris. Le roi, à cheval, entouré des princes, suivi des ministres, des maréchaux et d’un brillant cortège, précédait la calèche des princesses. Il était rayonnant de joie. Un banquet de deux cents couverts, que le roi quitta plusieurs fois pour présenter sa belle-fille à la foule enthousiasmée qui encombrait le jardin des Tuileries , termina celte journée splendide. Le II, une autre fête, d’un caractère grandiose et national, devait projeter sur cet hymen comme un glorieux reflet du règne de Louis XIV. Pour la première fois s’ouvraient les vastes galeries de Versailles, transformées en Musée historique, par les soins et aux frais du roi. Après quelques jours passés en famille au château de Trianon, Louis-Philippe, accompagné de la cour et de nombreux invités, représentant tous les corps, toutes les idées, toutes les opinions, parcourut rapidement les galeries de peinture, comme s’il eût voulu en faire les honneurs au pays qui l'environnait. Huit tables de soixante couverts étaient dressées dans la galerie de Louis XIV, et vingt tables de quarante couverts dans les dix salles latérales. Le banquet fut suivi d’une seconde promenade aux flambeaux dans les galeries, et d’une brillante représentation sur le théâtre du château. Le 14, commencèrent les fêtes données par la ville de Paris. Une foule immense se transporta au Champ-de-Mars pour y voir l’attaque simulée de la citadelle d’Anvers. Ce spectacle militaire fut malheureusement attristé par une catastrophe semblable à colle qui voila d’un crêpe funèbre la couronne nuptiale de Marie-Antoinette : vingtquatre personnes périrent étouffées. Ce malheur lit remettre au 19 le banquet et le bal, qui devaient avoir lieu le lendemain à l’Hôtel-de- Ville. Un bal offert par la garde nationale, dans la salle du grand Opéra, succéda au bal de l’Hôlel-de-Ville : les premiers poètes, les premiers musiciens de l’époque avaient composé une cantate que chantèrent les premiers artistes. Partout l’accueil fait à la princesse Hélène fut des plus sympathiques. Elle plut d’ailleurs aux Parisiens, qui, portant au prince royal un altacbemeut sincère, voyaient avec satisfaction se consolider la monarchie qu’il était appelé è continuer.

Le terme de la session approchait. Porté à un milliard trente-sept mit i lions deux cent qualre-vmgt-buit mille cinquante francs, le budget des dé-

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penses ordinaires, pour 4838, dépassait d’environ dix millions celui de l'année précédente ; le budget des recolles, il est vrai, était évalué à un milliard cinquante-trois millions trois cent quarante mille soixante-dix-huit francs, ce qui présentait un excédant de seize millions cinquante-deux mille vingt-huit francs. Mais ces chiffres avaient subi quelques modifications depuis le changement de ministère, par suite des observations de la commission du budget, qui respecta toutefois le travail économique du ministre Ducbatel. Les dépenses de 1838 présentaient donc un total de un milliard trente-neuf millions trois cent dix-huit mille neuf cent trente-un francs ; les recettes, un total de un milliard cinquante-six millions trois cent deux mille quatre cent soixanle-un francs ; différence au profit des recettes : seize millions neuf cent quatrevingt-trois mille cinq cent trente francs. C’était, en apparence du moins, uu budget normal. Et pourtant les Chambres, dissoutes le 4 5 juillet, se séparaient mécontentes du gouvernement, mécontentes d’elles-mêmes. Elles laissaient les affaires commerciales chancelantes, sous une prospérité plus factice que réelle, les croyances politiques ébranlées, la presse d’opposition fortifiée, malgré divers procès intentés, de par les lois de Septembre, au Courrier Français, au Siècle, à la Gazelle de France, à la Quotidienne, au Charivari ; elles voyaient l’insurreclion érigée presque en droit, depuis le verdict d’acquittement prononcé par le jury de Colmar, contre les auteurs du complot bonapartiste de Strasbourg. Un combat renouvelé sans cesse, pardessus la tête des ministres, avait mis à nu les petites intrigues de cour, les misères attachées aux prééminences individuelles, la rouerie et l’empiétement sournois de l’autorité royale, les condescendances coupables et la déconsidération rapide des hommes du pouvoir. Le cabinet n’ayant pu, de ses mains débiles, soutenir le poids de certains projets dynastiques, et n’osant les désavouer, semblait en léguer la défense à des successeurs plus babiles ou plus forts que lui ; et généralement on pressentait un nouveau ministère avec une nouvelle Chambre. L’esprit de conciliation et d’harmonie, proscrit de l’enceinte des pouvoirs législatifs, se réfugiait alors près du prince royal , qui , pour montrer aux populations sa jeune épouse, parcourait la Normandie, visitait Rouen, le Havre et Saint-Quentin, dirigeait les manœuvres du camp de Compiègne, et cédait, par raison politique, à son frère puiné, le duc de Nemours, la gloire d’aller, sous les murs de Constanline, venger l’honneur du drapeau national. En même temps que le duc de Nemours recevait cette mission avec le titre de maréchal-de-camp, le prince de Joinville, qui avait déjà fait trois voyages de long cours, s’embarquait à Toulon (3 aoûl) sur l’Hercule, vaisseau de cent canons, pour un voyage transatlantique. Il eût été convenable que Clausel, vaincu par les éléments bien plus que par les Arabes dans la retraile de Constantine, fût mis en mesure de reprendre une éclatante revanche ; mais un dissentiment trop marqué l’éloignait des ministres ; et l’acquittement solennel du général de Rigny, injustement accusé de lâcheté dans un ordre du jour du maréchal-gouverneur, venait d’aliéner

à ce dernier les sympathies d’une partie de l’armée d'Afrique. Le lieutenantgénéral Damremont, nommé depuis le 12 février gouverneur-général de l’Algérie, fut chargé de commander en chef l’expédition. Homme de résolution et de courage, Damremont avait reçu, des mains du général Râpa tel, gouverneur par intérim , cette France africaine encore tout émue de l'affligeante catastrophe de Bone, où trois cents militaires furent victimes de l’explosion d’une poudrière; tandis que le général Bugeaud, envoyé dans la province d’Oran avee une autorité presque absolue, avait voulu forcer Abd-el-Kader à se réconcilier avec la France. Bugeaud, en signant le traité de la Tafna (30 mai), reconstitua la puissance de l’émir; il lui rendit Tiemcen, Hachgoun, Michouar; il le mit à même de porter sa domination jusqu’au Palit-AUas et d’èlre désormais pour la France un allié nécessaire, après avoir été un dangereux ennemi. L’Ouest et le Sud ainsi pacifiés, Damremoot put diriger toutes ses forces contre Achmet, boy de Constantine, devenu d’autant plus insolent qu’il comptait sur des secours de la Turquie, et qu’il voyait chaque jour se grossir sou armée. La flotte ottomane, épiée dans ses mouvements par les contre-amiraux Gallois et Lalande, n’osa débarquer les troupes qu’elle avait è bord, et reprit la route de l’Archipel, heureuse d’échapper au désastre d’un nouveau Navarin. Dès les premiers jours du mois d’août, vingt mille hommes, avec un matériel considérable et des munitions suffisantes pour une campagne de plusieurs mois, se trouvaient réunis è Bone, dans les camps fortifiés (la Drehan et de Ghelma. Le plateau de Medjcz-el-Ammar, plus rapproché de Constantine, et dont les bords escarpés sont baignés par la Seybouae, ayant été jugé propre à une imposante concentration de troupes, Damremont y réunit quinze mille hommes. C'est de là que, le 1er octobre, l’armée se mit en marche sur Constantine. Le due de Nemours, commandait la première brigade d'avant-garde; le général Trézel, la seconde; le général Rulhicres, les deux autres. L’arliltorie était sous les ordres du général Vallée ; le génie, sous les ordres du général Fleury. Le 6, l'armée arriva devant les murs de Constantine, défendue par des batteries de soixante bouches à feu, por une bonne garnison, composée de Turcs et de Kabyles, par Ben-Aissa, chef intrépide, qui s’enorgueillissait d’avoir repoussé les Français l’année précédente. Achmet-Bey, à la tête de huit & dix mille cavaliers, tenait la campagne et inquiétait les assiégeants. Des pluies torrentielles, une température glaciale, ajoutaient aux difficultés du siège, que les fréquentes sorties des assiégés ne ralentirent pourtant pas. Le 12, les travaux de tranchée étaient presque achevés, lorsqu’on les visitant avec le due de Nemours, le général en chef Damremont fut coupé en deux par un boulet de canon; le général Perrégaux reçut, à côté de lui, une balle au front. Vallée, le plus ancien des offleiersgénéraux présents, prit aussitôt le commandement de l’expédition, ouvrit, le jour même, une large brèche, et pénétra le lendemain par eelle brèche dans la ville. Malheureusement, ce beau fait d'armes, le plus brillant peut-être de tous ceux qui avaient eu pour théâtre l’Algérie, coûta bien cher è l’armée :

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le général Perrégnux ne survécut pas à sa blessure; le brave colonel Combe, percé de deux balles, ne quitta l’assaut que pour venir en annoncer la glorieuse issue au duc de Nemours : « Ceux qui ne sont pas blessés mortellement jouiront de ce succès I » dit-il avec calme, et il tomba mort. Le 3 novembre, l'armée victorieuse rentrait à Bone; le 9, le duc de Nemours et le prince de Joinville, qui était allô le rejoindre pour voir de prés les Arabes, •'embarquèrent ensemble pour Alger, où les attendaient des fêtes magnifiques ; et le 1 5, ils se séparèrent, l’un, remontante bord de V Hercule; l’autre, revenant en France par l’Océan. Dans cette pénible traversée, le due de Nemours courut les plus grands dangers, et n’arriva que le 8 décembre au Havre. La reine, les ducs d’Orléans et d’Aumale, allèrent à sa rencontre jusqu’à Rouen. Trois jours auparavant, l’église des Invalides avait ouvert ses caveaux au cercueil du général Damremont : l’urmée d’Afriquo était intéressée dans les honneurs funèbres rendus à son chef mort sur le champ de bataille, en attendant que la statuaire et la peinture immortalisassent dans le Musée de Versailles les souvenirs de cotte glorieuse campagne. La prise de Constantine fil pleuvoir les grades et les croix sur les soldats comme sur les chefs: Vallée avait reçu le bâton do maréchal de France; le duc de Nemours, les généraux Trézel et Rulhières étalent nommés lieutenants-généraux. Les victoires de l’Algérie ne suffisaient pas pour arracher les esprits à des préoccupations d’une autre nature. La Chambre ayant été dissoute le 3 octobre, et les collèges électoraux convoqués le 4 novembre, la session devait s’ouvrir le 18 décembre. Cinquante nouveaux pairs de France, parmi lesquels on remarquait vingt-trois députés, quinze licutonants-généraux ou vice-ajiraux, quelques anciens ministres ou ambassadeurs, des magistrats et des préfets, assuraient au cabinet, dans la Chambre inamovible, une majorité considérable; tandis qu’on ne savait pas encore précisément quel serait l’esprit de la nouvelle Chambre élective. Sur quatre cent cinquante-neuf anciens députés, trois cent dix avaient été réélus, dont les deux cinquièmes appartenaient à la gauche, et l’on avait lieu de craindre que la plupart des nouveaux députés ne fussent contrains à la marche sinon au principe du gouvernement. Aussi, présageait-on un équilibre difficile à maintenir dans le gouvernement, une majorité indécise dans la chambre des députés. La découverte d’un nouveau complot contre la vie du roi, le malaise de l’agriculture, la réapparition du choléra dans les départements du Midi, la détresse des colonies françaises, les embarras que faisait naître en Suisse la présence des réfugiés bonapartistes et républicains, les difficultés relatives à la possession du duché de Luxembourg par la Prusse, l’hostilité du clergé ravivée par l’achèvement du fronton du Panthéon exécuté par David, et plus encore l'attitude de l’opposition avancée, tout inspirait au pouvoir do sérieuses inquiétudes. Dés qu’il avait été question de réélire les députés, le parti radical, constitué en comité directeur, s’était empressé d’appeler à lui le parti légitimiste, afin d’obtenir, par la combinaison de leurs efforts réunis, une Chambre toute

d’opposition. Dans ce comité figuraient les députés Dupont de l’Eure, Arago, Mauguin, Lafitte, le maréchal Clausel, Garnier-Pagès, Cortnenin, Salverte, le banquier Gopdchaux, le poète Népomucène Lcmercier, le professeur Rostan, les avocats Marie, Ledru-Rollin, Dupont et plusieurs journalistes. Odiion Barrot, chef de l’opposition dynastique, Chambolle, rédacteur en chef du Siècle, Léon Faucher et quelques hommes considérables du parti légitimiste, ayant refusé d’entrer dans cette coalition, elle ne fut pas aussi redoutable qu'elle aurait pu l’être; mais Louis-Philippe et ses ministres éprouvèrent quelque trouble, surtout en voyant que les députés membres du Comité central étaient tous réélus. Pour se rassurer eux-mêmes comme pour rassurer leurs amis, ils firent ressortir, dans le discours d’ouverture des Chambres, la générosité do l’amnistie, l’éclat des armes françaises en Algérie, la force et la sùretc des alliances politiques du gouvernement de Juillet. La discussion de l’Adresse, qui fit apparaitre à l’horizon de la Chambre autant d’ambitions déçues que de convictionshostiles, remplit presque tout le mois de janvier: Lacave-Laplagne, ministre des finances, présenta le règlement définitif du budget rectifié de 4 833, fixé à la somme de un milliard quarante-cinq millions quatre cent seize mille six cent vingt-quatre francs pour les recettes; à un milliard vingt-un millions quatre-vingt-dcux mille quatre cent trois francs pour les dépenses; il demanda, en outre, l’examen des crédits extraordinaires de 1837, s'élevant à quinze millions deux cent soixante-douze mille francs, et proposa, pour 4839, un projet de budget où les recettes se trouvaient évaluées à un milliard soixantequatorze millions huit cent quatre-vingt-treize mille cent neuf francs, les dépenses à un milliard soixante-deux millions neuf cent dix-sept mille neuf cent trente francs. Le ministre s’applaudissait de la situation prospère des finances, sorte de dérision grossière en regard do ce surcroît annuel dans les charges de l’Etat. Il établissait que, de 4829 à 4836, les contributions directes s’étaient accrues de trente-huit millions ; qu’en compensation, l’impèt des boissons se trouvait dégrevé de trente-cinq millions; que les droits de timbre et de poste avaient également subi une réduction notable; quant au remboursement des rentes, admis en principe, il croyait devoir attendre, pour s’en occuper, des circonstances plus favorables. Les rapports des commissions de finances furent explicites et sévères dans les deux Chambres : Ganneron, à la chambre des députés, le mnrquis d’Audiffrct, à la chambre des pairs, se plaignirent de l’extrême mobilité des chiffres administratifs. Le budget, toutefois, réduit à la somme de un milliard quatre-vingts millions quatre cent quatre-viugt-six mille quatre-vingt-onze francs pour les recettes présumées; à celle de un milliard soixante-trois millions six cent soixante-neuf mille trois cent trente-neuf francs pour les dépenses, n’en fut pas moins adopté. On voyait, on signalait le mal, mais on n’avait pas la ferme résolution d’y porter remède. Les Chambres participaient à la mollesse et à l’indécision du ministère. La plupart des lois qui furent votées dans celte session restaient empreintes de l’esprit d’incertitude, qu’apporte dans scs actes une

assemblée qui manque d’unité et de but : une loi sur l’état-major appelait le privilège à remplacer le droit ; une loi sur les conseils-généraux de départements portait en elle mille contradictions nées du fractionnement politique; le projeteur l’abolition de l’esclavage colonial, pris en considération avec enthousiasme, languissait abandonné ; la conversion des rentes, que le ministère n’avait eu ni le courage de repousser, ni la volonté de défendre, avait échoué devant la chambre des pairs. Ébauché timidement, comme toutes les autres réformes, le système des chemins de fer subissait des retards préjudiciables à l’industrie et au commerce; la question des sucres, intimement liée à celle de l’esclavage, était comme suspendue entre les intérêts des colons et les lois sacrées de l’humanité. Ainsi, le défaut de pians, l'irrésolution, la timidité du cabinet, se faisaient sentir en toutes choses, excepté dans ses poursuites contre la presse, dans son ardeur à déférer aux tribunaux la Mode, le National et toutes les brochures légitimistes ou républicaines qui battaient en brèche le gouvernement de Juillet. Le ministère public attisait la haine des partis et les fortifiait par la persécution, pour ue gagner à ce jeu fatal que des amendes et des emprisonnements. Dès qu’il passait les bornes de la justice et de la modération, il rencontrait sur son chemin le jury, toujours ingénieux à faire surgir, des complots les mieux avérés, la contradiction des circonstances atténuantes. Tel fut le complot d'Hubert, dont les débats occupèrent tout le mois de mai : la peine capitale n’atteignit aucun des conspirateurs, et cependant, Hubert conspirait pour la seconde fois contre la vie du roi qui venait de le rendre à la liberté. Le seul acte énergique du cabinet, considéré avec raison comme un acte de rigueur, avait été de dénoncer à la cour des pairs la brochure du jeune lieutenant Laily, qui, dévoué aux idées napoléoniennes, s'était fait l’historien et le panégyriste de la conspiration de Strasbourg. Condamné à cinq années de prison et à dix mille francs d’amende, Laily supporta seul, en quelque sorte, la responsabilité d'un complot gracié par le jury et par l’opinion publique. Deux jours après celte condamnation, la session était close. Pairs et députés s’en allaient sans avoir rien décidé, rien terminé, rien éclairci, en face de la question d’Orient, qui naissait effrayante; en face de la question hollando-belge , qui pouvait se compliquer gravement; en face delà question espagnole, sans issue apparente; et le cabinet se trouvait seul, n’ayant d’autre guide que la nécessité du moment, d’autre préoccupation sérieuse que celle de sa durée.

Humiliée du rôle amoindri que son gouvernement lui avait fait en Europe, la France n’entendit pas sans émotion les applaudissements qui lui venaient d’une nation rivale, jalouse mais digne appréciatrice de son passé. L’Angleterre rendit hommage à la France impériale en s’inclinant avec respect, avec admiration devant le maréchal Soult, qui lui semblait l’illustre représentant des gloires de l’Empire. Envoyé comme ambassadeur extraordinaire au sacre de la reine Victoria, le vainqueur de la bataille de Toulouse se retrouva en présence de lord Wellington, elle peuple anglais l'accueillit avec des balte-

ments da mains et des cris d’anthousiasme. Cependant, un événement heureux allait parler d’avenir é la France, si prompte à sa décourager. Le 24 août, la duchesse d’Orléans mettait au monde un fils, qu’on appela Louis-Philippc- Albert d’Orléans. Habile é profiter de tout pour consolider sa dynastie, le roi, pour identifier l’enfant royal avec la population parisienne, le nomma comte de Paris, et le conseil municipal de la Seine lui vota une épée au lieu d’un berceau, La naissance do ce fils, les largosses du duc d’Orléans, sa présence au camp de Saint-Omer, où il dirigeait de grandes manoeuvres, scs paroles généreuses et patriotiques, ajoutèrent encore à sa popularité. On ne voyait pas non plus avec indifférence le princo de Joinville acquérir sur son vaisseau les connaissances spéciales d’un marin consommé ; on lui savait gré des sympathies qu’il excitait par son caractère loyal et vraiment français, et déjà les amis du trène, redoutant l’immuable volonté de Louis-Philippe, subordonnaient leurs espérances aux allures libérales de ses dis. L’arrivée du prince de Joinville dans nos colonies des Antilles fut pour tos malheureux planteurs une occasion de protester contre l’abus de la force qui leur imposait la consommation des produits de la métropole ; contre les taxes exorbitantes qui repoussaient les denrées coloniales, et contre les affranchissements d’esclaves qui , sans répondre aux vœux de la philanthropie européenne, compromettaient la culture, en laissant prévoir la ruine prochaine des établissements. Intimidé par la présence de l’escadre française, le gouvernement d’Haiti payait enfin l'indemnité de soixante millions due aux anciens colons dépossédés ; et la république mexicaine, gratuitement insolente, était forcée de se soumettre devant les canons du contre-amiral Baudin. Cette police des mers lointaines, toutefois, préoccupait beaucoup moins le ministère que les affaires de la Suisse, Une agglomération de réfugiés politiques et de mécontents y entretenait un foyer révolutionnaire, et Louis-Napoléon, revenu des États-Unis, où l’avait fait exporter Louis-Philippe, persistait à rester près do sa mère, en revendiquant sa qualité de citoyen de Turgovic. A la fin du mois de septembre, une armée française de trente mille hommes, sous les ordres du général Aymar, menaça les frontières de la Suisse. Les ministres plénipotentiaires d’Autriche, de Russie, de Prusse, de Bade, de Wurtemberg, s’unirent à l’ambassadeur de France pour appuyer ses réclamations, La diète helvétique fit interner les réfugiés, mais elle déclara qu’elle défendrait la nationalité du prince Louis, si lui-méme renonçait sans réserve à sa qualité de Français : il aima mieux quitter la Suisse, et le différend fut apaisé Le <7 décembre, s’ouvrit la session législative. Le tiers-parti se manifesta d’abord par le nombre de volants qui portèrent son candidat à la présidence, et l’iuamoviblo Dupin aîné ne l’emporta que de cinq voix sur Uippolytc Passy. Le ministère Molé fut obligé de reconnaître le mouvement de la majorité vers le centre gauche. La discussion de l’Adresse fut très-vive dans les deux Chambres. L’abandon de la cause constitutionnelle en Espagne, le relâchement d’une utile alliance en Suisse, l’évacuation d’Ancéno en lia-

LODIS-PHIUPPE l". — 1839. «3

lie, furent signalés comme de graves imprudences, comme de coupables faiblesses, et le mot coalition , lancé par Tliiors, ramassé et nettement déllni par Guizot, devint le mot d’ordre des adversaires hétérogènes du cabinet. Au milieu de celle première campagne parlementaire, la royauté de Juillet perdait un de ses plus vigoureux appuis, le maréchal comte de Lobau. C’était, pour le Ctiéteau, uno perte plus grande, plus irréparable encore que oello du maréchal Mortier. Mais elle fut effacéo par un deuil de famille : Marie d’Orléana, duchesse de Wurtemberg, fille de Louis-Philippe, princesse aussi éminente par ses talents quo par ses qualités, mourut de consomption , & Pise, le g janvier, après dix-huit mois de mariage. En revenant de la chapelle sépulcrnlo de Dreux, où il était allé recevoir le corps de cotte fille bien-aimée, Louis-Philippe eut à préparer d’aulros funérailles moins douloureuses, celles de son ministère, qu’il avait déjà vu à l’agonie. Los débats de l'Adresse, soutenus cependant avec beaucoup d’habileté par Molé et Martin du Nord, fendaient la marche du cabinet impossible. Aussi, après l’adoption du budget rectifié de 1830, s’élevant à la somme do un milliard quarante-neuf millions cent vingt-un mille six cent quatre-vingt-treize francs, tous les ministres avaient-ils donné leur démission. Le maréchal Soull accepta la mission délicate de rallier les éléments épars d'une nouvelle majorité; mais il essaya en vain de constituer un cabinet, sans y faire entrer les chefs de la coalition. Alors le roi rappela les ministres démissionnaires, qui, par ordonnance du 31 janvier, osèrent dissoudre la chambre des députés. Louis-Philippe pensait que les collèges électoraux se prononceraient dans le sons de sa politique, qui était celle de son ministère. Mais les élections du 2 et du 6 mars furent encore plus hostiles quo los précédentes, au cabinet, qui se vit contraint do sc retirer une seconde fois pour tout de bon. La formation d’un ministère devenait très-difficile : les partis, qui s’étaient entendus pour renverser l'ancien, se retrouvaient en présence avec des opinions opposéos, avec’ des intérêts rivaux. Force était de sc contenter d’un cabinet provisoire : le duc de Montébollo fut chargé des affaires étrangères; Gasparin, do l’intérieur; Girod de l’Ain, do la justice et des cultes; le général Cubières, de la guerre; le baron Tuplnier, de la marine; Gauthier, des finances; Parant, de l’instruction publique. Il s'agissait uniquement d'ouvrir la session, de laisser aux partis le temps de se reconnaître, et à la royauté, le loisir de combiner un cabinet durable. Ouverte le i avril, la chambre des députés donna deux ccnt vingtsept voix à Hippolyle Passy, et cent quatre-vingt-treize à Odilon Barrot, pour la présidence; c’était le chiffre des deux armées compactes, entre lesquelles s’isolaient quelques hommes incertains ou complètement indépendants. Une semblable situation n’avait pas do quoi calmer l’inquiétude générale. Cette inquiétude ne fut que trop justifiée, le 13 mai, quand des bandes d’insurgés, appartenant aux sociétés secrètes, descendirent en armes vers les quais, se jotèrent à l’improviste sur les postes du Châtelet, du Palais-dc- Justice, de l’Hétel-de-Ville, et tentèrent contre la Préfecture de Police une at-

laque sérieuse, qui fut repoussée par les sergents de ville et par la garde municipale. Pendant quelques heures, les quartiers Saint-Martin, Saint-Denis et Montmartre servirent de foyer à l’émeute : on y éleva des barricades; on y organisa une résistance qui menaçait de s’étendre et de se fortifier, si les efforts combinés de la garde nationale et de l’armée lui en avaient laissé le temps. Le soir même, les postes étaient repris; le lendemain, tout rentrait dans l’ordre. Beaucoup d'insurgés avaient péri les armes à la main ; beaucoup d’autres étaient arrêtés, et le maréchal Soult, personnification d’une sorte de dictature militaire que les circonstances expliquaient assez, prenait la présidence du conseil avec le département des affaires étrangères, en s’adjoignant pour collègues : Teste, à la justice ; Schneider, à la guerre; Duperré, à la marine; Duchâtel,à l’intérieur; Cunin-Gridaine, au commerce; Dufaure, aux travaux publics; Passy, aux finances; Villemain, à l’instruction publique. Le 13, Soult fit connaitre en peu de mots aux Chambres l’ambitieux programme du cabinet : « Action libre d’un conseil responsable et solidaire; la paix fondée sur la dignité nationale, l’ordre garanti par les lois, la protection la plus active pour tous les intérêts qui concourent à la prospérité du pays. » Il se félicita surtout d’avoir réuni des noms dignes de répondre à la confiance publique. Ces noms, en effet, appartenaient aux diverses nuances du tiers-parti, et chacun d'eux avait une valeur intrinsèque réelle; mais ils représentaient des sommités fractionnaires, sans liaison de doctrines ni de principes. Aussi, s’explique-t-on le sentiment de réserve qui dictait ses paroles et dirigeait ses actes. Sa politique de conservation et de prudence ne pouvaitêlre qu'un équilibre indécis entre la résistance et le progrès. Le 14,1a Chambre nommait un président, à la place de Passy, et Sauzct obtenait deux cent treize suffrages contre Thiers, qui n’en eut que deux cent six. La chambre des pairs fut constituée en cour de justice pour juger le complot du 12 mai, et, dès le 1 6, la présentation d'un crédit extraordinaire de douze cent mille francs, complément des dépenses secrètes, permit au cabinet de sonder le terrain parlementaire sur lequel il allait marcher. Onattaqua son origine douteuse, sa formation singulière, ses éléments hétérogènes; on fit remonter jusqu’au roi celte invariabilité systématique qui usait promptement les hommes nouveaux et compromettait tour à tour le crédit des hommes d’État éprouvés. Le ministère se défendit avec d’autant plus d’aplomb et de vigueur, qu’il savait la coalition fort affaiblie et prêle à se diviser : deux cent soixante-deux suffrages contre soixanteonze lui donnèrent la mesure de la confiance qu’il avait inspirée. Il ne fut pas moins heureux & la chambre des pairs, où il obtint l’unanimité des votes, è l’exception de six voix. Sa politique pouvait donc maintenant se produire en pleine liberté, et, pourvu qu’elle fût honorable, loyale et ferme, il devait compter sur le concours sympathique des deux Chambres. L’instruction du dernier complot, désigné sous le nom de son principal chef, l’intrépide Bar? bès, avait montré l’envahissement des théories sociales, au nom desquelles les républicains voulaient faire des révolutions. Ce n’était plus un changement

dans la forme du gouvernement, c’élait une transformation complète de la

société que poursuivaient les conspirateurs. Cette nouvelle utopie, qui s’appelait tantôt communisme et tantôt socialisme, se révélait pour la première fois aux yeux de l’Europe, terrifiée de ses progrès. On ne se méprenait plus sur l’effrayante portée que pouvait prendre un tel système, et, dans le procès, dont les débats s’ouvrirent le 27 juin devant la cour des pairs, on voyait l’existence de l’ordre établi mise en question. Barbés, dont le noble caractère et les convictions ardentes avaient trouvé des admirateurs jusque sur les bancs de ses juges, fut seul condamné à mort, et, cédant aux prières de la duchesse d’Orléans, le roi commua la peine en celle d’une réclusion perpétuelle; les autres complices de Barbés furent condamnés à des peines temporaires, excepté Mialon, condamné aux travaux forcés à perpétuité, et Martin Bernard, à la déportation. On arrivait alors au mois d’août, terme de la session des Chambres. Après avoir été longtemps distraite de son mandat législatif, la chambre des pairs ne pouvait qu’adopter, presque sans examen sérieux, la loi sur le budget. Celui des recettes s’élevait à un milliard cent quinze millions sept cent soixante-cinq mille deux cent vingt-deux francs, et le budget des dépenses n’était évalué qu’à un milliard quatre-vingt-dix-neuf millions neuf cent treize mille quatre cent quatre-vingt-sept francs. Il résultait de ce projet un excédant présumé d’environ seize millions ; mais chaque année voyaitsur-' gir de nouveaux crédits supplémentaires; en sorte qu’on ne pouvait, même avec une réserve de seize millions, subvenir aux éventualités financières, et se passer d’emprunts. A la chambre des députés, deux cent soixante-dix voix contre trente-sept avaient voté le budget; à la chambre des pairs, une seule voix protesta contre ses dilapidations annuelles. On accorda même le crédit extraordinaire demandé par le cabinet pour augmenter notre flotte dans la Méditerranée, et, mettre la France, disait-il, en position de jouer le rôle qui convenait à sa dignité. Le ministère voulait et ne pouvait sortir des oscillations de l’impuissance

Depuis la conquête de Constantine , l’Algérie, pacifiée ou du moins

paisible, ne donnait au gouvernement que des préoccupations passagères. On se méfiait d’Abd-ei-Kader, mais on le contenait ; on savait qu’il protégeait ouvertement nos ennemis les Hadjouths; qu’il encourageait les brigandages commis dans la Mètidja ; qu’il excitait des incursions sur nos frontières ; qu’il provoquait la désertion des Arabes enrôlés sous nos drapeaux ; qu’il molestait les tribus amies, de la France ; qu’il empêchait la circulation des grains et des chevaux, et qu’il n’exécutait pas certaines conditions stipulées dans les traités de 1837 et 1838. Mais, pour entreprendre une expédition, il fallait une saison favorable; il fallait surtout que les maladies épidémiques qui frappaient nos soldats eussent cessé leurs ravages. On attaqua seulement, au mois de mai, Djidjeli, sur le territoire de Constantine, pour délivrer les naufragés du brick l 'Indépendant, et l’on y planta le drapeau français. On mil ensuite en étal de défense Djèmilah et Sétif, et, avant d’agir uitéricure-

ment, on attendit la saison d’automne. Le prince royal s’était réservé l’honneur de cette nouvelle expédition. Après avoir assisté à quelques manœuvres du camp de Fontainebleau, réuni sous les ordres du duc de Nemours, il s‘em« barqua pour Alger. Il y arrivait le 27 septembre, ae rendait A Philippevill*

10 6 octobre, et le 11 è Constantine. Les khalifabs, les sebeiks de la provinos s’étaient tous portés A sa rencontre, pour lui rendre hommage; le muphli, le* ulémas, précédés d'un drapeau, marchaient en tête de chaque tribu. Le princes* proposait de reconnaître militairement tout le territoire de Constantine. Le 10,

11 partit pour Milah, où le maréchal Vallée avait rassemblé le corps expéditionnaire. On visita successivement Djèmilah, Sélif, en se dirigeant vers 8idi« Mbarekjon traversait de nombreuses populations étonnées, qui accouraient apporter des vivres. Alors le général Oalbeis, avec une partie du oofpsexpA* dilionnaire, rentra dans la Medjanah, tandis que le maréchal et le prinoe, suivi* de trois mille hommes, s’avançaient jusqu’au Bibaa, jusqu’aux Portes d* Fer, que les Romains n’ont pas osé franchir, et que les Turcs n’avaient jamais dépassées qu’on payant tribut. Les Portes de Fer, grandes murailles calcaires, de doux œnt cinquante A trois cents métrés d’élévation, entre lesquelles un mulet peut A peiné circuler, furent franchies, le 28, aux acclamations des troupes, et, sur les lianes du rocher, les sapeurs gravèrent cette inscription i Armés française 1839. A deux lieues plus loin, sur les bords de l’Ouad-Biban, lu colonne s’arrêta; le but de cette expédition pacifique élait rempli, et le prlno* rouirait le 2 novembre dans Alger. Mais pendant ce temps-là, Abd-el-Kader prêchait la guerre sainte; les Douairset les Zraélas, nos plus anciens alliés, cédaient A son ascendant; il pillait, décimait et déportait les Koulonglis de Tlemcen, châtiait sans pitié les Medjers, poussait les Hadjoulhs jusque sous les romparls de Blidah, et ordonnait eux boys de Milianali et de Médeah de se porter, A la télé de trois mitlo hommes, au delA de la CliiiTa. Le camp français de l’Ouad-el-AIeg, cerné et assailli par les Kabyles, perdit d’intrépides défenseurs; la plaine de la Mètidja fut envahie et saccagée; il fallut que les troupes abandonnassent leurs camps, leurs blockaus, pour chercher un refuge dans Alger. En peu de jours, tous les établissements agricoles, formés à grand’peine depuis plusieurs années, ne présentaient plus que des ruines} la désolation, l’épouvante, furent générales en Algérie. Le gouvernement tuimême prit l’alarme; il porta l’effectif de l’armée d’Afrique A soixante milia hommes, et prépara contre Abd-et-Kader une vengeance éclatante. Le 10 décembre, nos troupes remportèrent un avantage signalé entre l’Arba et l’Arrack ; le 1 4 et lo 1 5, elles battaient encore les Arabes près do Blidah, et l’aunée se termina de la manière la plus briliautc, par une rencontre de trois régiments de ligne avec toutes les forces des khalifahs de Médeah et de Milianah, soutenues par l’infanterie régulière d’Abd-cl-Kader, dans le ravin de l’Ouad-el-Kcbir. Six semaines auparavant (27 novembre), dans un autre hémisphère, il n’avait fallu que quatre heures de bombardement pour réduire ls forteresse de Saint-Jean-d’Ulloa, une des positions militaires les plus fortes

LOI’IS-PIIIUPPK I". — 1*39. *47

du monde. Quatro vaisseaux de guerre, la Gloire, Vlphigénie, la Créole, commandée par le prince de Joinville, et la Néréide, portant le pavillon de l’a» mirai Baudin, accomplirent ce glorieux fait d’arme», et le Mexique écoutâ cnfln nos juste» réclamations. Lo gouvernement français, si faible et si débon* naire avec les grandes puissance», était superbe et impitoyable avoo les petites! il tenait, en mémo temps, Buénos-Ayres bloqué; il s'emparait de l’Ilo Martin* Garcia, qui domine l’embouchure de l’Uragay, dans la Plata; il détruisait la Hotte argentine, et le contre-amiral Leblanc (13 octobre), faisant débarquer à Montévidéo quatre cent-cinquante marins de la flotte, appelait sous le drapeau national, tous les Frnnçais résidants, capables do porteries armes, et mettait celte ville àl’abri des sanguinaires menaces de Rosas. La situation de nos possessions des Antilles n’était pas moins triste que celle de Montévidéo. A la Martinique, un tremblement de terre avait délruillc Port-Royal, une partie de la ville de Saint-Pierre et beaucoup do villages. La lièvre jaune était venue onsuite ravager celte lie et celle de la Guadeloupe; le malaise commercial augmentait, malgré le dégrèvement des sucres et quelques modifications introduites dans lo tarif lyranntquo des douanes.

La France, tout occupée d’industrie et de commerce, prenait peu d'intérêt à co qui se passait si loin d’ello. L’inauguration du chemin de fer de Versailles (rive droite), et celle du chemin de fer de Mulhouse, furent de véritables événement» publics, puisque c’était, pour ainsi dire, l’inauguration du régime des chemins de fer. La scène politique, en l’absence dC9 Chambres, restait d’ailleurs à peu près déserte et Immobile. Le 23 décembre, lorsque les Chambres furent réunies, le cabinet se représenta devant elles en leur apportant le résultat de scs travaux et de ses études : il avait supprimé les subventions que touchaient ccrlains journaux ministériels, amélioré l’organisation intérieure du conseil d'État, combattu la vénalité des ofilces, admis la en principe la réforme électorale; mais, reculnnt toujours devant l’obstacle, il n’osnit aborder la grandes questions, il évitait la lutte, et attendait tout du temps dans les questions de politique internationale; c’était lé même système d’attente do tempérament et d’équilibre; en Orient, par exemple, ntl lieu du protectorat exclusif, qu’un ministère eût revendiqué pour la France, il avait préféré timidement le protectorat collectif des grandes puissances européennes, qui pouvait amener, entre les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, un rapprochement défavorable et peut-être hostile à nos intérêts. Le discours de la couronne proclama le caractère pacifique et bienveillant do nos relations avec les principaux étals de l'Europe; la consolidation du Irène constitutionnel de la reine Isabelle II ; l’attitude belliqueuse de 1S France en Amérique, et, pour la première fois, l'occupation définitive de l’Algérie : « Il faut, disait le roi, que l’agression d’Abd-el-Kadcr soit punie

• et que le retour en devienne impossible, afin que rien n’nrrétc le développe-

• ment de prospérité que la domination française garantit il une terre qu’ell* ■ no quittera plus. > La discussion de l'Adresse, fort animée dans la chambré

4(g HISTOIRE DE FRANCE,

desdéputés, souleva un conflit d’amour-propre entre les derniers ministres et les nouveaux ; elle donna lieu à de graves débats sur la politique générale ; elle évoqua la question de la réforme électorale, dont l’idée germaitdéjà dans la garde nationale parisienne. C’était au nom de la réforme électorale, qu’on avait réuni, le 12 janvier, environ trois cents gardes nationaux en uniforme, qui, conduits par quelques officiers, étaient allés chez Lafitte, Arago, Dupont do l’Eure et Martin (de Strasbourg), pour les remercier du zèle qu’ils mettaient & défendre les vrais principes constitutionnels. Le maréchal Gérard , commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, désapprouva cette démarche contraire aux règles de la discipline et à l’esprit national de l’institution mémo de la garde citoyenne; et tes officiers qui s’étaient montrés en tête de ce rassemblement illégal, furent traduits devant le conseil de préfecture. Le roi fit allusion à ce fait grave, en recevant l’Adresse de la Chambre (16 janvier). • Votre loyal et patriotique adhésion, dit-il, m’est un « nouveau gage de l’appui que mon gouvernement trouvera en vous pour les i vrais intérêts du pays, inséparable des droits et de l’ascendant légal de • l’autorité. > La dernière catégorie des conspirateurs du 12 mai, parmi lesquels figuraient l’ingénieux organisateur des sociétés secrètes, Blanqui, rappelait alors l’attention publique sur le palais du Luxembourg. Il ne s’y passa cependant rien de remarquable. Blanqui, après avoir développé nettement et froidement son programme républicain et socialiste, fut condamné a mort; peine commuée par le roi en détention perpétuelle. Ses complices fanatiques, téméraires et inintelligents, se virent frappés de condamnations proportionnées à la part qu’ils avaient prises dans le complot. Ce spectacle, offert par l’émeute et l’anarchie en face de la chambre des pairs; le spectacle d’un autre genre, que trois cents gardes nationaux avaient donné dans la rue en bravant la loi de leur institution, témoignaient des tentatives et des progrès de la démocratie, tandis que, sur un théâtre plus restreint, aux obsèques de l'archevêque Quélen, on voyait la vieille aristocratie serrer ses rangs, et faire d’un convoi funèbre, une démonstration légitimiste. Ce n’était pas là les seuls sujets d'inquiétude qui frappassent les esprits clairvoyants : on voyait reparaître, sur le terrain dangereux des dotations, unesorte de complot dynastique tramé entre le ministère et le Château. Le mariage du duc de Nemours, avec la princesse Victoire de Saxe-Cobourg-Gotha, avait été décidé : le pamphlétaire Cormenin surexcita l’opinion, en publiant les Questions scandaleuses d’un Jacobin au suj et d’une dotation-, et d'avance, la dotation préméditée par Louis- Pbilipppe, était jugée. Le cabinet ne se hasarda pas moins à demander aux Chambres l'application d'un principe contenu dans la loi du 4 mars 1832, où il était dit qu’en cas d’insuffisance du domaine privé du roi, les datations de scs fils puînés retomberaient à la charge de l’État; le cabinet proposait donc d’allouer au duc do Nemours une rente annuelle de cinq cent mille francs; plus, une somme de cinq cent mille francs pour les dépenses de son mariage; et, en prévisiou de décès du prince, une rente annuelle de trois cent mille

francs pour la veuve, à titre de douaire. L’opposition jeta les hauts cris, et la France entière murmura. Quelques députés exigèrent la preuve de l'in— suffisance du domaine privé. On produisit des chiffres, on refusa les pièces à l’appui. Des voix indépendantes s’élevèrent du sein de la Chambre contre l’avidité insatiable de Louis-Philippe : Lafitte affirma que les revenus de la forêt de Breteuil, évalués par la commission à cent quatre-vingt-huit mille huit cent soixante-dix francs, s’étaient élevés entre ses mains à trois cent soixante mille francs, et malgré des manœuvres de toute nature, malgré les poignées de main et les sollicitations personnelles du roi, malgré le silence vénal de vingt orateurs inscrits contre la dotation, cette dotation fut rejetée honteusement. La coalition du tiers-parti s’était servie de la dotation pour écraser le ministère. Celui-ci, qui avait promis au roi do faire passer sa chère dotation, n’eut pas d’autre parti à prendre que de se retirer ; après son échec, aucun cabinet n’était possible è moins qu’il ne personnifiât le principe moteur de la coalition. Appelé, comme président du conseil, è former le nouveau ministère, Thiers confia l'intérieur à Rémusat; la justice et les cultes, à Vivien; la guerre, au général Despans-Cubières; la marine et les colonies, au vice-amiral Roussin; l’instruction publique, à Cousin; les finances, à Pclet (de la Lozère) ; le commerce à Gouin ; l’agriculture et les travaux publics, au comte Jaubcrt. Le centre gauche se trouvait ainsi appelé au pouvoir; la gauche s’en approchait; une fraction du parti conservateur, semblait devoir alors devenir l’opposition, tandis que l’autre fraction arrivait aux affaires. Il importait donc d’opérer une transaction immédiate. Le président du conseil n’y manqua pas : ce fut sa devise et son programme. Installé le 4" mars, Thiers débuta par la demande d’un crédit extraordinaire de un million, pour complément de dépenses secrètes sur l’exercice de 1840, et le 24, commenta la discussion générale. Tacticien habile, Thiers prit le premier la parole, comme s’il eût voulu tracer lui-même les limites du champ de bataille qu’il ouvrait à ses adversaires : « Il y a eu, dit-il, un jour de difficulté sérieuse : dans ce jour, deux systèmes, honorables tous deux, se trouvaient en présence; ils ont transigé, et de ce moment, ils n’ont plus aucun motif sérieux de se combattre l’un l’autre : c’est le jour où l’amnistie a été faite. Si la transaction était alors possible , elle le devient bien plus encore, car il n’y a personne qui demande l’amnistie. » Selon lui, on ne réclamait plus de lois répressives; on était à peine en désaccord sur la définition de l’attentat, et toutes les difficultés se réduisaient â la réforme électorale et à la question d’Orient ; or, la réforme électorale était une difficulté d’avenir, n’appartenant pas au temps présent; quant à la question d’Orient, personne ne voulait ni la destruction do l’empire turc, ni le renversement de son puissant vassal, le pacha d’Égypte. Ce vaste thème politique, développé d’une manière fine et captieuse, rencontra pourtant des objections puissantes : on n’y trouvait pas la netteté de formules, la précision de principes, qui caractérisent un système libéral, indépendant; on y reconnaissait des idées de

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transition, mais on eût souhaité que lecabinet se montrât plus franchement

dégagé des influences du gouvernement personnel. < Je suis ce que j’ai été,

« s’écria Tliiers; si je fléchis, ce ne sera pas mon cœur, ce ne sera pas l'é— « nergie de ma volonté; si je fléchis, ce sera mon esprit, ce sera parce que

■ les circonstances seront plus grandes que lui ; mais jamais je ne fléchirai

■ devant cetto volonté de résister aux obstacles. Je serai à la fois ministre « de la Couronne, et ministre indépendant, et capable de lui dire avec fran»

« chise ce que je pense. » Le président du conseil obtint scs fonds secrets avec un vote de confiance. Peu après, se produisit un fait parlementaire, qui pouvait engager sérieusement la responsabilité ministérielle. Renouvelant, sous une autre forme, la proposition Gauguier contra les députés fonction* naires, Remilly voulait que ces députes, pendant le cours de la législature et pendant l’année suivante, ne pussent recevoir de l’avancement, ni accepter des fonctions nouvelles. Combattre cette proposition, c’était briser des lances avec une opposition formidable ; l’adopter, c’était amener une dissolution naturelle de la Chambre. Thicrs défendit, en principe, la dignité du pouvoir législatif, fût-il exercé par des fonctionnaires salariés; il vota pour la prise en considération de la proposition, mais il la fit enterrer dans le sein d’une commission. Le cabinet se sentait plein de bon vouloir pour le progrès, il en reconnaissait la nécessité, mais il l’ajournait toujours. Par exemple, à propos de la prorogation du privilège de ta Banque de France, il déclara que, par suite du développement rapide de l’industrie, d’importantes améliorations devaient être introduites dans le régime de cet établissement; mais il n’en réclama pas moins lo maintien des choses existantes. La conversion de la rente, admise par la chambre des députés, repoussée par la chambre des pairs, il la défendit avec tiédeur, et ne demanda pas à l’opérer. Il laissa, au sujet de la réforme électorale, réclamée dans de nombreuses pétitions, se produire vingt théories différentes, qui, par leur incohérence, l’autorisèrent à conclure qua la question ne lui semblait point assez mûrie, pour qu'on pût la discuter encore; et la Chambre prononça le dépôt des pétitions au bureau des renseignements. Ainsi, Chambres et minislrcscvitaientài’envide trancbcrles grandes questions politiques; ils abordaient, avec plus de sollicitude, les questions d’intérêts matériels : ils soumirent à des conditions de justice et d’Immanité le travail des enfants dans les manufactures; ils réglementèrent les chemins de fer au triple point de vue de l’industrie privée, des garanties individuelles et de la défense nationale. Le budget, réduit de deux millions seulement par là commission, présentait le chiffre de un milliard cent quinze millions, cent soixante-quatorze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit francs. L’excédant des recettes semblait devoir être de vingt-deux millions sept cent treize mille trois cent trente-quatre francs ; mais les crédits extraordinaires allaient absorber au delà de trente-cinq millions; ainsi, nouveau déficit dans l’exercice do 4841. Un do ces crédits concernait la translation des cendres do Napoléon eu France, acte solennel de reconnaissance nationale, qui fut voté avoo

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enthoasinsmo à la demande de Thicrs, et qui retrempa le pouvoir à la source des sentiments populaires : c’était pour en finir avec le fantôme du uapoléo* marne, qu’on le faisait sortir encore de la tombe de Sainte-Hélène. Les ministres de Louis-Philippe avaient l’air d’être d’accord avec le prince Louis-Napoléon, qui entretenait, à Londres, où il résidait, des intelligences actives avec ses partisans de France; mais il était déjà trahi et vendu. Le 45 juillet, eut lieu la clôture des Chambres. Le même jour, l’Autriche, la Russie, i’Angieterro et la Prusso signaient à Londres un traité, véritable casus belli, par lequel, ces quatre puissances, annihilant le traité d’Unkiah-Skelcssi, plaçaient sous leur sauvegarde spéciale les détroits du Bosphore et des Dardanelles, et promettaient de maintenir l’intégrité du territoire ottoman contre les prétentions du pacha d’Égypte ; on offrait à Méhémet-Ali, comme ultimatum, l’administration héréditaire du pachalick d’Égypte, et viagèremeal le pachalick d’Acre, la forteresse d’Acre et toute la partie méridionale de la Syrie. Eu conséquence, Mihémet devait, dans un délai de trente jours, abandonner l'iie do Candie, lo district d’Adana, l’Arabie, les villes saintes, et restituer la flotta turque, sous peina d’être entièrement dépossédé. C’était trancher la question d’Orient à peu prés dons les limites proposées par la France, mais c’était k trancher sans elle. Cet ôlrauge oubli des procédés diplomatiques ordinaires, Thicrs sut le relover dans un tangage fier et noble. En même temps, U prit les mesures promptes, énergiques, que commandait la circonstance; il ht un appel aux soldats de la classe de 4 836 à 4 839; il demanda des crédits applicables à la marine, aux fortifications de Paris : la France allait tirer l’épée du fourreau. Resté derrière les coulisses, pendant que ses ministres, sans la savoir, jouaient sérieusement la comédie, Louis-Philippe profitait do cette veine belliqueuse et du sentiment dota dignité nationale offensée, pour obtenir, du vote des Chambres, ces fameux forts détachés, après lesquels il soupirait depuis si longtemps ; il se laissait entraîner, en apparence, à une guerre immineuto, sauf à sacrifier ensuite les ministres maladroits, qui, dans un accès de patriotisme, auraient compromis son système de paix à tout prix. Ce semblant d’humeur belliqueuse s’accordait assea bien avec un semblant de reconnaissance officielle envers les violimes de la Révolution de 4830. A l’oècasion de l'anniversaire de cette révolution, claquante cercueils, contenant les restes des héros que n’avaient point réclamées leurs familles, furent transportés avec une pompe théâtrale sur la place de la Bastille, dans les caveaux de la colonne de Juillet. Dérisoire cérémonie, qui ne fit qu'exalter davantage les instincts généreux du peuple, et qui allait aboutir à de nouvelles déceptions. Le souffie de la guerre venait tout à coup de rajeunir les partis : k France, pour tenir tète à une coalition européenne, et pour venger les désastres de 4814, avait besoin d'un gouvernement populaire, et Louis-Philippe, en chantant la Marseillaise sur la terrasse des Tuileries, n’éveillait plus le coeur de la pairie. Les républicains voulaient tenter un coup de main, mais ils furent devancés par ie parti bonapartiste, qui, moins fort et plus

aventureux, déploya le premier le drapeau de l’insurrection. Le 6 août, Louis- Napoléon Bonaparte, suivi du général Montholou, du colonel Voisin et de quelques fidèles portant les uniformes et les insignes militaires de l’Empire, débarquait sur la plage de Boulogne-sur-Mer, aux cris de vive l’Empereur ! Trompé par de faux rapports encore plus que par scs illusions personnelles, il espérait soulever le département du Pas-de-Calais, entraîner les troupes à sa suite et marcher avec elles sur Paris pour y proclamer la déchéance de Louis-Philippe. Mais la police attendait cette folle expédition, qu’elle avait ellemême provoquée, pour faire tomber dans un guet-apens ce prétendant impérial. En moins d’une heure, tout était terminé. Louis-Napoléon et ses compagnons, poursuivis par la gendarmerie, furent arrêtés au moment où ils essayaient de rejoindre à la nage le bâtiment qui les avait amenés d’Angleterre. Le mouvement impérialiste, que devait faire éclater l’apparition de Louis-Napoléon en France, n’avait jamais existé que dans les manœuvres frauduleuses de la police. Et, pendant que le neveu de l’Empereur, dupe de sa crédulité chevaleresque, était en prison sous le coup d’une accusation capitale, un des fils du roi, le prince de Joinville, embarqué pieusement sur la Belle-Poule, allait chercher à travers l’Océan les cendres du captif de Sainte-Hélène. Appelée à juger le complot de Boulogne, la cour des pairs eut bientôt réuni les éléments d’une procédure où tous les principaux inculpés s’avouaient coupables avec une orgueilleuse résignation. L’attention publique, encore émue des procès criminels d’Éliçabide et de Marie Capelle, pour se reposer de ces drames horribles qui s’étaient déroulés devant les assises de Bordeaux et de Tulle, se transporta au Luxembourg, où l’affaire de Boulogne mit en évidence certaine grandeur de courage et de résolution, vaincue par les ruses policières du gouvernement de Juillet. H y avait récidive, de la part du prince Louis-Napoléon ; la cour des pairs fut sévère : elle le condamna (6 octobre) à l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume; ses complices furent également condamnés : Aladenise, lieutenant en activité de service, à la déportation ; le vieux général Montholon, Parquin, Lombard, Fialin de Persigny, chacun à vingt années de détention; te colonel LeDuff deMésonan,â quinze années; le colonel Voisin, à dix années, etc. Quelques jours après, le prince, accompagné des compagnons de son sort, Montholon, Persigny, Conneau, fut transféré au fort de Ham : il avait du moins le pied sur le sol français. Le 7 octobre, la pairie, qui se flattait d’être enfin affranchie des préoccupations judiciaires, rendait les derniers devoirs à un de ses membres les plus illustres, le maréchal Macdonald. Mais, dix jours après, le roi la convoquait de nouveau pour connaître d’un attentat contre sa personne, commis la veille, vers six heures du soir, par un nommé Marius Darmès, qui lui avait tiré, presque à bout portant, un coup de carabine, au moment où il passait en voiture avec la reine et Madame Adélaïde, sur le quai des Tuileries, près du pont de la Concorde. L’arme, bourrée jusqu’à la gueule, ayant crevé, la charge avait fait bombe, et deux personnes de la suite

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LOUIS-PHILIPPE I". - <810. tëi

du roi avaient été seules atteintes, tandis que l’assassin tombait lui-même grièvement blessé. Le bruit de ce nouvel attentat se perdit presque au milieu des bruits de guerre qui devenait tous les jours plus imminente, surtout depuis qua le président du conseil avait envoyé à la flotte l’ordre de quitter les lies d’Hyères et de se rendre dans l’Archipel. Les esprits n’étaient pas moins préoccupés des terribles inondations du Midi, des banquets réformistes, des coalitions d’ouvriers appartenant à divers corps de métiers, des discours agitateurs de Lamartine et de Quinet, d’un nouveau pamphlet de Lamennais, et de toutes ces protestations isolées qui relevaient la dignité nationale mise au ban de la diplomatie européenne par le Forheign-Of/ice. On attendait d’un moment à l’autre la nouvelle du commencement des hostilités entre les flottes coalisées et celle de laFrance.il fallut hâter la convocation des Chambres. Leur ouverture fut fixée au 5 novembre. Mais ne voulant pas se présenter devant elles avec an cabinet plus engagé dans le sens de la guerre, qu’il ne prétendait l'être lui-même, Louis-Philippe avait signé, dès lo 29 octobre, la dissolution du ministère du 1er mars. Les successeurs qu’il lui donna étaient d’accord pour faire triompher lo système de la paix à tout prix : le maréchal Soult, ministre de la guerre, président du conseil; Martin (du Nord), garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes; Guizot, ministre des affaires étrangères ; l’amiral Duperrè, ministre de la marine et des colonies ; Duché tel, ministre de l’intérieur; Cunin-Gridaine, ministre du commerce; Teste, ministre des travaux publics; Villemain, ministre de l’instruclion publique; Humann, ministre des finances. On attendait, avec une euriosité inquiète, le discours do la couronne ; la discussion de l’Adresse n’appelait pas moins l’attention publique, car la politique personnelle du roi, imposée à ses ambassadeurs en dehors de l’action de ses ministres, allait se trouver face à face avec la politique du dernier cabinet, qui avait été sa dupe et son instrument sans le savoir. Des aveux forcés, des réticences obligées qui surgirent dans la discussion, il résulta pour tout le monde cette conviction, que Louis- Philippe se cramponnait à la paix quand Thiers se préparait à la guerre, et que son ambassadeur à Londres, Guizot, tenait peu de compte des dispositions guerroyeuses du cabinet. Cette politique personnelle, que Guizot venait de si bien servir pendant son ambassade, il ne craignit pas de l’exposer, de la justifier, de la défendre du haut de la tribune, où son système se résuma en ces termes : « La grande politique, l’intérêt supérieur de l’Europo et de toutes les puissances en Europe, c’cst le maintien de la paix partout, toujours, le maintien de la sécurité dans les esprits, comme de la tranquillité dans les faits. » Dreux-Brézé, Montalembcrt, à la chambre des pairs; Thiers, Odilon Barrot, Dufaurc, Tocqueville, Berryer, Mauguin, Garnier-Pagès, à la chambre des députés, attaquèrent, chacun dans un ordre d’idées différent, la politique timide du nouveau cabinet; ceux-ci s’élevant aux plus hautes considérations, ceux-là descendant quelquefois à de mesquines personnalités. Thiers se justifia très-bien du reproche de forfanterie qu’on lui avait adressé. Guizot fut

43i HISTOIRE DE FRANCE,

oetle fois plus habile encore qu’éloquent, et il eut, en outre, la bonne fortune de so voir appuyé par l’éloquente parole do Lamartine, qui so fit aussi l’orateur de la paix, et par la science pratique du général Bugeaud, qui déclara que la France n’était pas capable d'entrer on lice avec l’Europe. Tout fut dit sur le passé, sur le présent, sur l’avenir de la royauté de Juillet; rien ne resta secret, des négociations relatives à l’Orient, depuis le 1" mars jusqu’au 39 octobre, et le ministère du 39 octobre ayant promis qu’il saurait maintenir la Francs sur un pied d'isolement digne et ferme, quatre-vingt-six voix de majorité se rangèrent de son cftté contre le ministère du 4W mars. C’est à peine si, parmi les émotions de cette bataille parlementaire, on remarqua seulement l’arrivée à Toulon de l 'Astrolabe et de la 2éUe, que le capitaine Pumont-Durvilte ramenait d’un voyage de circumnavigation transatlantique. La naissance du duo de Chartres, second (Ils du prince royal, et la retraite de la reine Christine en France, passèrent presque inaperçues ; tous les yeux, tous les cœurs allaient se porter vers un seul point, vers le port de Cherbourg où, le 30 novembre, abordait la frégate la Belle-Poule, ramenant de Sainte-Hélène les restes de l’Emperour. Le cercuoil qui les renfermait, déposé sur un bateau à vapeur, remonta la Seino jusqu’à Rouen, et de Rouen jusqu’à Courbevoie sur un bateau à rames, accompagné d’une flottille pavoisée de deuil. Ce cercueil, débarqué le 1 4 décembre et placé le lendemain sur un char funèbre monumental, en velours violet étincelant d’or, qui n’avait pas moins de quinze mètres d’élévation, entra dans Paris par l’Arc-de-Triomphe 4e l’Étoile, précédé et suivi d’un magnifique cortège, où s’était donné rendezvous tout ce que la France possédait encore de grandeur militaire, do gloire vivante et de vieux patriotisme. A une heure et demie, sous les regards d’une foule innombrable, qu’un froid des plus rigoureux n’avait pas découragée d’attendre depuis le point du jour, le convoi débouchait, au bruit du canon , de la principalo avenue des Champs-Élysécs, sur la place de la Concorde ; une heure après, il arrivait en face du dôme des Invalides, où le clergé, vêtu de violet comme pour l’offloe des martyrs, vint recevoir le cercueil que portaient, sur leurs épaules, des soldats et des marins d’élite, à la tête desquels marchait le prince do Joinville. Ce fut un instant d’admirable solennité. Tout te monde était debout, la tête découverte, l’œil flxé sur le cercueil du grand capitaine. On voyait de vieux invalides s’agenouiller, se prosterner en pleurant : ils croyaient saluer leur Empereur. Entouré de la reine, des princesses et des princes de la famille royale, Louis-Philippe s’avança jusqu’à l’entrée de la nef. Alors, Joinville, ayant abaissé son épée : « Sire, dit-il, je vous présente le corps de l’empereur Napoléon. — Je le re çois au nom do la Franco, répliqua le monarque. • Puis, on plaça le cercueil sur un immense catafalque, aux angles duquel se rangèrent le maréchal duc de Reggio,le maréchal Molitor, l’amiral Roussin et le général Bertrand, qui tenaient tes cordons du poêle. Toute l’église était tendue de draperies noires, à bordures argentées; le dème, de velours violet rehaussé d’or: partout, des

drapeaux, des trophées, des bannières, des devises, des inscriptions, des aigles, des N couronnées, des abeilles. L’archevêque célébra l’office des morts. La cérémonie ne finit qu’à cinq heures. Celte tardive, mais pompeuse expiation, que la Franco rougissait de n’avoir pas obtenue plus tàt, fortifia le pouvoir en rapprochant de lui tous ceux à qui était cher le souvenir de Napoléon. Ce souvenir semblait toujours mener à la gloire notre armée, qui n’avait pas d’autre champ de bataille que l’Algérie, et dont les éclatants faits d’armes relevaient l’amour-propre national humilié par les concessions pusillanimes du chef de l’État. Citer le combat de Mazagran (février) , où cent vingt-trois hommes du 1er bataillon d'infanterie légère, derrière une simple muraille en pierres sèches, soutinrent, pendant quatre jours, les attaques de douze mille Arabes ; rappeler l’affaire de Messerguin (mars) contre un kalifah d’Abd-ei- Kodcr; la victoire de Scherchell, celle de Selsou (province de Constanline), et enfin la brillante expédition (avril et juin) sur Mcdeah et Milianah, que couvrait l’émir avec une armée de dix-neuf mille hommes, c’est résumer le tableau des principales opérations militaires de l’armée d’Afrique. Les ducs d’Orléans et d’Aumale avaient pris part à l’expédition contre Abd-el-Kader : l’émir n’opposa qu’une (bible résistance et so retira dans le désert. Le gouvernement sentait la nécessité d’en finir avec ce dangereux et insaisissable ennemi. H rappela le maréchal Vallée, pour mettre à sa place, comme gouverneur de l’Algérie le vainqueur de la Tafna, le brave général Bugeaud, en lui donnant mission spéciale de détruire la puissance d’Abd-el-Kader L’année finissait. Elle léguait à l’année 1 8AI la discussion d’an projet de loi sur les fortifications de Paris, dont !o rapport, confié à Thiers, souleva de graves débats dans les deux Chambres. Dans celle des députés, vivement combattu par Golbéry, Lamarliue, Garnier-Pagès, Traey, le projet fut soutenu en véritable stratégiste par Thiers, qui paria comme Vauban, et eu savant tacticien par François Arago, qui entraina une partie de l’opposition. Guizot, examinant au point do vue moral et politique la nécessité de fortifier Paris, repoussa l’idée d’une ceiuture de bastilles arméescoutre le peuple, et tâcha do rassurer la population parisienne, qui s’effrayait et s’indignait de 1a possibilité d’un bombardement ou d’un blocus. Dans la chambre des pairs, le duc de Broglie employa toute sa dialectique pour faire triompher ce projet impopulaire que le roi regardait comme l’indispensable appui de son trône. Cette délicate question des fortifications, qui furent approuvées par une im» posante majorité, marcha concurremment avec l’examen et la discussion d’autres lois purement administratives. Ainsi, les Chambres améliorèrent certaines dispositions de la loi de 1 833 sur l'expropriation pour causo d’utilité publique; elles réglementèrent les ventes publiques à l'encan; elles complétèrent la loi sur le travail des enfants dans les manufactures; elles admirent te projet quinquennal des douanes, qui so liait de la manière la plus intime aux rapports internationaux ; mais la loi de recrutement, œuvre personnelle du ministre de la guerre, fut retirée par lui-même, en raison de divers amcn-

déments, qui en changeaient l’économie, amendements auxquels il ne voulait point adhérer, et la chambre des députés, après de longs et infructueux débats sur la propriété littéraire, n’osa point sanctionner des innovations hardies, qui touchaient à des intérêts respectables. La réserve du pouvoir législatif ne fut pas moins grande en ce qui regardait les actes diplomatiques du cabinet : en lui donnant raison sur la question d’Oricnt, il approuva implicitement le système paciOquc du roi ; il confirma aussi le traité conclu par l’amiral Mackau avec la république Argentine; mais, en insistant sur la conservation de nos conquêtes en Algérie, il amena le ministère à déclarer, du haut de la tribune, que la France n’entendait pas se dessaisir d’une colonie qui lui avait cotué tant de sang. Cette déclaration avait d'autant plus d’importance, que depuis la publication récente que deux journaux légitimistes, la Galette de France et la France, avaient faite, de fragments de lettres attribuées au roi des Français, on savait à quoi s’en tenir sur les intentions personnelles de Louis-Philippe : dans ces lettres étranges, il annonçait vouloir maintenir dans leur intégrité tous les traités conclus depuis 181 4 par les puissances européennes; il disait qu’en fortifiant Paris, il n’avait pas d’autro but que de comprimer l’esprit révolutionnaire de ses aimables faubourgs; qu’il abandonnerait la Pologne, et qu’il se montrerait constamment jaloux d’être agréable à l’Angleterre, etc. Lo journal la France, poursuivi par le ministère public, avait été acquitté par le jury; la Gazette fut moins heureuse, mais toute incertitude à l’égard de l’au- Ihonticité de ces lettres s’évanouissait, en les rapprochant des faits accomplis, et l'opinion publique, montée au diapason de l’émeute, entraîna vers la chambre des députés une tourbe de gens qui criaient à la trahison, et demandaient des explications catégoriques. La police dissipa cet attroupement, qu’elle avait peut-être fait elle-même ; mais l’effet était produit, et, quelques jours après, Guizot, à la tribune, nia l’existence de coups d’État et de projets imaginaires, qu’il repoussait comme absurdes et calomnieux. Ce langage, dans une pareille bouche, avait du poids : on en accepta la sincérité, non comme justification du passé, mais comme engagement solennel pour l’avenir. La France et la Gazette de France n’étaient pas les seuls journaux qui eussent été poursuivis : les procès de presse enveloppaient aussi des publications do science philosophique; car si le pouvoir faisait la guerre à l’opinion légitimiste, il ne redoutait pas moins « des écrits que notre époque n’a pas encore « bien définis, disait-il, et que la législation antérieure n’a, en quelque sorte,

« pas supposés. > Il voulait parler des premiers essais du communisme et surtout du socialisme. Cette doctrine naissante, à l’instar de toutes les nouveautés hardies, eut donc aussi scs martyrs parmi ses apôtres : l'abbé de La Mennais fut condamné à un an de prison et è deux mille francs d'amende; deux écrivains socialistes, Théophile Thoré et Alphonse Esquiros, furent traités avec la même rigueur. Dans un autre ordre d’idées, le National, discutant un pouvoir législatif, qu’il avait attaqué déjà tant de fois, osait dire (9 janvier) :

< Nous sommes sortis de la chambre des pairs, comme on sort d’un hôpital

LOUÏS-PIHUPPE I". - 1841. 457

< des incurables. Non, la vie ne pénétrera jamais dans cet ossuaire ; il n’y a

• pas d’énergie possible, quand il n’y a pas d'indépendance. Ce semblant de

• Chambre, que le bon plaisir du monarque a créé, se meut dans une atmo-

< spbèrc où ne pénètrent ni la lumière ni la chaleur. Il règne dans celte salle « je ne sais quelle odeur de décrépitude qui vous refroidit et vous attriste.

• On dirait une comédie constitutionnelle, jouée par des morts, une espèce c de fantôme mécanique, qu’on a hâte de voir fuir, de peur que les ressorts

• ne cassent. » La Chambre avait traduit immédiatement à sa barre le gérant du National, pour le condamner à un mois d’emprisonnement et à dix mille francs d’amende ; prélude d’une condamnation plus terrible, celle du régicide Darmès, républicain farouche et implacable, dont la tète tomba sur l’échafaud, et qui garda en mourant le secret do ses complices (31 mai). Le baptême du jeune comte de Paris, célébré, le 1er mai, avec une grande pompe, à Notre-Dame, venait, en quelque sorte, de sacrer la dynastie d’Orléans. Il y eut, aux Tuileries, à l’occasion de ce baptême royal, des fêtes aristocratiques, et, dans la capitale, des fêtes populaires, auxquelles se mêla l’enthousiasme de nos récents succès dans l’Algérie. L’épée victorieuse du général Bugeaud; l’occupation do Mascara, qu’Abd-ol-Kader commençait à relever de ses ruines; la fuite de l’émir au fond du désert, la soumission de nouvelles tribus, servaient, bien mieux que le baptême d’un prince, de programme à la joie publique. D’ailleurs, cette joie ne devait être que passagère. Le recensement, mesure fiscale, nécessitéo par décriantes injustices, car un grand nombre de patentables et cent dix mille maisons de Paris échappaient à l’impôt, rencontrait des résistances obstinées à Paris, et presque séditieuses dans les départements. Les populations effrayées, croyant entrevoir dans ce recensement général l’augmentation prochaine de leurs charges, tandis qu’il s’agissait, au contraire, d’équilibrer ces charges avec plus d’équité, protestaient d’avance et maudissaient les Chambres, qui ne se séparèrent pas sans de légitimes appréhensions. Elles avaient voté, à la course, un budget de dépenses de un milliard deux cent soixante-seize millions trois cent trentehuit mille soixante-seize francs ; un budget présumé de recettes de un milliard deux cent soixante millions six cent quatre-vingt-trois mille cent quarante-deux francs; ce qui constituait, comme toujours, une insuffisance de plusieurs millions; mais, dans les six premiers mois d’oxcrcice, les voies et moyens offrant un excédant de vingt millions et demi, on devait espérer, pour 1843, un budget sans déficit, quoique singulièrement augmenté. La session fut terminée le 7 juillet. Quelques jours après (13 juillet), se conoluait à Londres le traité dit des Détroits : ce traité rouvrait à la signature de la Franco le traité de quadruple alliance, fait sans elle, le 13 juillet 1840, et plaçait sous la garantio mutuelle des cinq puissances ce principe do droit européon, qui fermait à toutes les nations indistinctement le Bosphore et les Dardanelles. Le bon accord renaissait donc entre les gouvernements; la paix so consolidait de nouveau ; mais on eût dit que les semences d'agitation et de

45s HISTOIRE DE FRANCE,

révolte, répandues dans nos provinces méridionales, devenaient plus vivaces et plus fécondos, sous l’influence du recensement qui s’opérait partout avec d’incroyables difficultés. A Toulouse, l’émeute, appuyée du conseil municipal, construisit des barricades, s'empara de la préfecture, mit en fuite les autorités; à Clermont-Ferrand le sang coula; à Bordeaux, une émotion inquiétante fut heureusement apaisée; à Lille et dans quelques autres villes, le bon sons des masses ne se laissa pas entralnor par les perturbateurs. C’était partout la même question pendante, question d’impôt, do propriété, d’intérôt individuel. A Mdcon, les troubles prirent un autre caractère et n’en furent que plus graves; c’était, entre les tonneliers et les porte-faix, une querelle de concurrence, d’organisation du travail. On dut recourir aux moyens extrêmes, croiser la baïonnette, faire feu; les porte-faix, exaspérés, se jetèrent comme des furieux sur la troupe, qui tint bon et rétablit l’ordre, sans résoudre le fond du différend. A peu de jours de là, le <7° léger, commandé par le duo d’Aumale, traversait M.icon, en revenant d’Afrique. Lamartine, alors président du conseil général, harangua le princo : « Vous venex, lui dit-il, « de servir votre pays; il grandit tout ce qui le sert. » Le 13 septembre, le duc d’Aumale, accompagné de ses frères, les ducs d'Orléans et de Nemours, qui étaient allés à sa rencontre, entrait dans Paris par la barrière du Trône; mais ils faillirent être victimes d’un guet-apens : ils furent insultés et menacés par des individus apostés à la hauteur do la rue Travcrsière-Saint-Antoine, et un ouvrier scieur de long, nommé Qucnisset, dit Papparl , tira un coup de pisloiet qui n’atteignit heureusement personne. L’assassin fut aussitôt arrêté, et l’on se perdit d’abord en conjectures sur les causes d’une semblable tentative, dirigée contre les princes, qui n’avaient pas d’autre tort, aux yeux des sociétés secrètes, que de représenter la force et la durée de la dynastie orléaniste. Le Jour mémo, une ordonnance royale confiait à la cour des pairs l’instruction de cette odieuse affaire. Ce fut le moment que choisit le ministre de la justice pour adresser une circulaire aux procureurs-généraux, où il leur recommandait la plus grande vigilance à l’égard des excès de la presse : « Ne vous laissez pas détourner, leur disait le ministre, do poursuites qui vous paraiiraiont justes et opportunes, par la crainte do ne pas obtenir en définitive une répression suffisante. A chaque pouvoir son œuvre, à chacun sa responsabilité. Faites votre devoir : l’exemple de votre fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences. » Le lendemain, par une nouvelle circulaire, le même ministre dénonçait à ses subordonnés l’organisation des comités de réforme électorale, véritables associations politiques en dehors du droit commun. Bientôt, de toutes parts, picuvaient les réquisitoires, et commençaient les poursuites. D’autant plus indulgent que le parquet l’était moins, le jury donna presque toujours gain de cause aux journalistes, aux pamphlétaires, voire même aux conspirateurs. Une seule condamnation eut quelque retentissement, ce fut celle de Ledru-Roliin, candidat radical au collège du Mans, et de Barthélemy Hauréau, rédacteur en chef du Courrier do la Sarlht, frap-

LOÜIS-PHIUPPE P». - 1812. 459

pés ensemble : le premier, d’un emprisonnement de quatre mois et d’une amende do trois mille francs, pour avoir prononcé un discours démagogique dans une réunion d'électeurs; le second, d’un emprisonnement de trois mois et d’une amende do deux mille francs, pour avoir inséré ce discours dans le journal qu’il rédigeait. L’instruction du procès de l’attentat contro los princes occupa les derniers mois do l’année : le 23 décembre, la cour des pairs condamnait à la peine de mort non-seulement Quonisset, mais eneoro ses complices, Colombier, et Brasier, dit Juit; à la déportation t Petit, Jarrasse, Dufour; ft une détention plus ou moins prolongée, cinq autres individus, tons obscurs comme les premiers, mais appartenant aux sociétés secrètes, qui les faisaient agir. Un journaliste, Dupoty, rédacteur en chef du Journal du Peuple, qui n’avait aucun lien d’aftinité avec les prévenus, fut pourtant condamné avec eux, à la détention, sous prétexte de complieili morale, à eausc d’un article dans lequel on crut reconnaître l’excitation à la haine et & l’assassinat des princes. La conscience publique s’affligea do oelte monstrueuse jurisprudence. Le roi ne (U pas grflee à l’écrivain innocent, mais il eut pitié des assassins, et il commua leur peine. Il n’y avait aucun péril alors à enlrer dans un large système de clémence, car les agitations passionnées do l’intérieur se calmaient, et les esprits, de plus en plus préoccupés d’intérêts matériels, ne songeaient pas ê courir les chances aventureuses d’une politique révolutionnaire. Chaque nalion, au lieu de s'enfermer chez elle, et de se séparer des états limitrophes par des forteresses, dovenait plus confiante, et s'apprêtait è faciliter, par des chemins de fer, la rapidité de ses rapports do voisinage ; les relations commerciales reprenaient activement leurs cours, et la France rentrait dans le concert européen, dont la Révolution l’avait fait trop longtemps sorliF. Telle était la véritable situation du royaume, lorsqu’au 97 décembre le ministère fut de nouveau mis en présence des deux Chambres, qui ouvraient leur dernière session législative. Or, quelle que fût l'opinion qu’on se fit du cabinet et des hommes qui le composaient, personne ne pouvait disconvenir qu'il n’eût déjà calmé bien des inquiétudes, réparé bien des fautes, utilisé bion des ressources commerciales laissées en souffrance; on devait donc lui reconnaître au moins de l’unité dans les vues, de la spontanéité à les appliquer, de la prudence à ne point les porter au delà des limites du possible. Sauzet conserva le fauteuil de la présidence.

La discussion de l’Adresse permit au cabinet d'exposer le plan politique qu’il entendait suivre. Parmi ses adversaires, on distinguait un nouvel orateur, l’avocat Billault, qui se posa, dès son début, à ta tète de la gauche dynastique. Il interpella d’abord le ministère sur ce malheureux droit de visite , dont se plaignaient amèrement nos marins, et qui leur faisait toujours mal au cœur; il lui reprocha, quelques jours après, de souffrir qu’on faussât l'institution dti jury. Celte seconde attaque fut même suivie d’affligonntes personnalités, qui n’empêchèrent point deux cent quarante boules blanches, contre cent cinquante-six, d’adopter l’Adresse. Toutefois, le cabinet avait dû

comprendre que la Chambre, qui se taisait sur la question d’Orient, et qui semblait d’accord avec lui sur la questiou espagnole, partageait, ù l’égard du droit de visite, les justes répugnances du pays, et invitait le gouvernement à entrer dans des voies plus larges et plus nationales. Deux propositions, l’une pour l’extension du corclc des incompatibilités, l’autre, pour l'admission des capacités, ramenèrent bientôt la Chambre sur le terrain brûlant de la réforme électorale. Billault, Dufaure et leurs amis proclamèrent l’opportunité de celte réforme, tandis que Guizot ne voyait dans les deux propositions, que l’expression imprudente d’un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par les journaux, entretenu par des comités ; mouvement qui n’était point sorti spontanément du sein de la société elle-même, de scs intérêts, de ses besoins ; mais, au contraire, qui émanait d’un complot des ennemis de l’ordre établi, carlistes et républicains. Duchàtel prouva qu'en dix années, grâce à la loi de 1831, le nombre des électeurs s’était élevé de quatre-vingt-dix-neuf mille à deux cent vingt-quatre mille, et soutint que la raison publique devait sc contenter de l'extension progressive des collèges électoraux, sous peine do provoquer dans la société une perturbation profonde. La Chambre rejeta les deux propositions ; avantage d'autant plus signalé pour le ministère, qu’il en avait fait une question de parti et presque de cabinet. La révision de quelques titres du Code d’instruction criminelle, la prorogation de la loi des sucres, et d’autres lois d’un ordre secondaire, occupèrent ensuite les Chambres, dont le vote essentiel concerna les chemins de fer. Elles adoptèrent, sur cet important sujet, une grande loi d’ensemble, qui coordonnait entre elles les différentes lignes, discutées sans succès dans les sessions précédentes; on vit des députés et des pairs, quoique unis par la politique, se combattre réciproquement avec fUreur, à propos d’intérêts matériels, mais s’entendre néanmoins pour consacrer le système de la simultanéité des travaux, et engager trop imprudemment les ressources de l'État. Le budget, toujours grossissant, auquel la commission financière n’apporta que de bien faibles modifications, présentait un milliard deux cent quatre-vingt-un millions cent soixante-treize mille trois cent soixante francs de recettes présumées; un milliard trois cent dix-huit millions cinq cent trente-sept mille cent soixante-dix-sept francs de dépenses. C’était donc encore un déficit de trente-sept millions trois cent soixante-trois mille huit cent dix-sept francs, auquel il fallait ajouter vingt-neuf millions cinq cent mille francs, alloués pour l’exécution des chemins de fer. Ainsi, chaque année, l'on s’éloignait d’un budget normal, sans autre compensation i ces folles dépenses, qu’un réseau de voies nouvelles, d’une exploitation très-coûteuse, qui, en ruinant les particuliers, obligeait l’État à devenir lui-même adjudicataire et à s'imposer d’énormes sacrifices. La session fut terminée le 10 juin. Trois jours après, le ministère, peu rassuré sur les dispositions douteuses d'une majorité qui ne lui semblait pas suffisante, opéra la dissolution de cette assemblée, nu sein île laquelle s'élevait déjà, sur les ruines de l'égoisme politique et social, uu parti

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nouveau, qui puisait sa force dans les idées plutôt que dans les liommes. Née d’une coalition formée contre le développement exclusif du principe monarchique, cette Chambre avait fait d’abord un mouvement rétrograde, inspiré par la défiance du progrès immodéré, qui s'élancait sur les ailes de la guerre civile; poussée ensuite par la puissance de son principe, et ramenée & son attitude d’impartialité, elle s’était rendue suspecte au ministère, qui n* l’avait pas vue, sans crainte et sans défiance, éplucher scrupuleusement les actes du pouvoir, prendre en considération la réforme électorale, et pressentir, dans un prochain avenir, d’autres réformes plus impérieuses, placées au-dessus des chances passagères de victoire ou de défaite, qu’engendrent les passions humaines. Pendant les premiers mois de celte année, plusieurs notabilités avaient laissé, en mourant, des vides considérables dao3 les premiers rangs de la société française : parmi les maréchaux de France, Moncey et Clause! .(Victor, duc de Bellune, les avait précédés dans la tombe); parmi les pairs, le comte Siméon, Pelet de la Lozère et Berlin de Vaux; parmi les députés, le philosophe Jouffroy et le ministre des finances, Humana, que remplaça Laeave-Laplagne; parmi les littérateurs, Alexandre Duval, le baron Roger, et, parmi les artistes, Chérubini et madame Vigié-Lebrun ; mais aucune mort n’excita autant d’émotion que celle du contre-amiral Dumont-d’Urville, qui périt avec sa femme, son fils et sa fille, victimes de l’épouvantable catastrophe du chemin de fer de Versailles (rive gauche). Le dimanche 8 mai, un énorme convoi venait de Versailles, à toute vapeur, remorqué par deux locomotives. L’essieu de la première s’étant brisé, la seconde se précipita sur celle-ci et dérailla, entraînant plusieurs wagons, qui s’accumulèrent les uns sur les autres et prirent feu. Plus de cent personnes, emprisonnées au milieu des flammes, implorant des secours, et poussant des cris de désespoir, furent consumées en peu d’instants. Deux cents voyageurs, la plupart grièvement blessés, furent recueillis et soignés au château de Meudon, voisin du lieu du sinistre, ainsi que dans les maisons adjacentes. Tout le monde fit son devoir; le dévouement de la population s’éleva au niveau de cet effroyable accident, que la science n’avait su ni prévoir ni empêcher. La Chambre, avant de se séparer, vola une pénalité sévère contre les infractions de service au règlement des chemins de fer. On eût dit que ia Providence voulait imprimer un baptême de feu à cette loi des chemins de fer, qui ouvrait à l'industrie, au commerce et à la politique, un monde nouveau. La seconde partie du mois de juin et la première du mois de juillet se passèrent en luttes électorales : le ministère espérait obtenir une majorité formidable; l’opposition radicale ne comptait pas sur un moindre succès; mais l'opposition légitimiste, qui se montrait ordinairement si compacte et marchait avec tant d’ensemble, venait de se diviser en deux fractions : l’une, qui, s’associant aux idées démocratiques, réclamait le suffrage universel; l’autre, plus conséquente avec son principe, et repoussant toute espèce de ligne ou de solidarité, fût-elle provisoire, avec les doctrines du radicalisme. Telle était la situation générale des esprits, lorsque

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tout à coup un nouveau malheur, malheur bien inattendu, vint déjouer et confondre les projets et les espérances des partis. Le 1 3 juillet , le prince royal, au moment de partir pour Saint-Omer, où il devait inspecter quelques régiments avant d’aller rejoindre aux eaux de Plombières la duchesse d’Orléans, se rendait au château de Neuiily pour faire ses adieux au roi et à la famille royale; il était seul dans une calèche découverte; toutà coup, vis-à-vis la porte Maillot, les chevaux s’effraient, prennent le mors aux dents ; la voiture est emportée, et le prince, craignant d’étre brisé avec elle, s'élanco à terre, et tombe inanimé. Cinq heures après, il expirait entre les bras du roi, sous les yeux de sa mère et d’une partie de sa famille, sans avoir repris connaissance ni rouvert les yeux. La douleur causée par cette mort tragique fut générale. On regretta sincèrement ce jeune prince, qui, par ses belles qualités, s’était rendu populaire, estimé de t’armée autant que de la bourgeoisie; accepté de l’Europe aristocratique comme un principe; de l'Europe libérale, comme une espérance. En présence de ce deuil national, il ne s'agissait donc plus de combattre le ministère; il fallait raffermir la dynastie, préserver l’avenir des périls d’une minorité do roi, et délibérer avec maturité, avec calme, sur un projet de régence. Louis-Philippe, qui avait perdu, on perdant son fils aiué, la moitié de sa couronne, convoqua donc les Chambres pour le 26 juillet; il eut le coaroge d’en faire tui-méme l'ouverture dons un discours entrecoupé de sanglots, auxquels les Chambres répondirent par d’unanimes acclamations do douleur, et par les protestations d’un dévouement sincère. L’Adresse fut consolante et noble autant qu’énergique. «La Providence, disait-elle, vous forco à la bénir encore, en vous montrant les fils qu’elle vous a laissés. » Elle se terminait ainsi : * La France veut être libre, forte, inébranlable; à chaque crise qui la menace ou qui l’agite, elle grandit et s’affermit sur elle-même. Il est beau de voir un tel peuple s’incliner religieusement sous la main de Dieu ; puis, après avoir porté le deuil et fermé avec nous la tombe ouverte si près du trône, reprendre la lâche interrompue par la mort, conserver la foi dans l’avenir et achever les institutions.» Trois cent quarante-sept volants, sur trois coût soixante-un, donnèrent leur assentiment à celle Adresse, qui n’avait pas été discutée, et qui fut présentée le soir même au roi. Louis-Philippe y répondit avec dignité; puis, étant descendu de son trône pour se mêler aux députés qui U lui avaient remise, il les remercia, comme père, comme homme et comme roi, des sentiments qu’ils venaient de lui exprimer. La question de la régence ne préoccupait pas moins le Château que le public. Le peuple, la bourgeoisie presque tout entière, les journaux de la gauche dynastique et quelques députés influents, tels que Lamartioc, inclinaient vers une loi particulière, qui eût confié la régence « la princesse Hélène, avec le tutelle de son ûls ; la marine et l’armée désignaient pour régent le prince de Joinville; tandis que la famillo royale et les hommes d'état demandaient le duc de Nemours, Quant aux organes des partis extrêmes, de la gauche radicale et do la gauche légitimiste, ils contestaient à la Chambre ié-

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gtslntivc le droit d’élire un régent; ils demandaient qu’une assemblée constituante fût nommée, à cet effet, par le suffrage universel. Le projet de loi apporté par le ministère n’embrassait pas toutes les éventualités de l'avenir, mais il posait, comme principe organique, le principe de l’iiérédité appliquée à la régence : il établissait, en thèse générale, que la régence appartiendrait au prince le plus proche du trôue dans l’ordre de succession établi par la Déclaration de 1830, pourvu que ce prince eût vingt-un ans accomplis; il lui conférait l’exercice entier do l’autorité royale, au nom du roi mineur, et, par suite, l’inviolabilité attachée à la personne d’un roi ; il exigeait de ce régent le serment de fidélité au roi, d’obéissance à la Charte ainsi qu’aux lois du royaume. Si les Chambres étaient réunies au moment d’un changement de règne, le régent prononcerait le serment devant elles; sinon, il le ferait insérer au Bulletin det lois, en attendant qu’il pût le prêter selon les formes. La garde et la tutelle du roi mineur appartiendraient à 1a reine ou princesse M mère, non remariée, et, à son défaut, à ia reine ou princesse sou aieule paternelle, également non remariée. L'ùge de la majorité du roi était fixé à dix* huit ans. Ce projet do loi, présenté le 9 août, devint l’objet d’un lumineux rapport de Dupin aîné, et l’occasion d’une grande lutte parlementaire entre le principe héréditaire et le principe électif; lutte moins remarquable encore par le talent varié des orateurs, que par les modiûeatious imprévues que subit l’attitude respective des partis. On vit la gauche et le centre gauehe, opinions juxtaposées, quoique bien différentes, se séparer avec éclat; le centre gauche se rapprocha des conservateurs, et, conduit par Thiers, apporta le secours d'une coalition puissante à la loi de régence; taudis que la gauche, sous l'impulsion d’Odilon Barrot, faisait schisme dans cette question dynastique.

Un autre fait qui, pour être personnel, n’en prenait pas moins une importance grave : Lamartine, se détachant des conservateurs, passait à l’opposition, avec sa noble éloquence, avec ses patriotiques inspirations. Le 29 août, dans ia chambre des pairs, une majorité considérable (cent soixante-trois boule* blanches contre quatorze boules noires) volait la loi de régence, telle que l’avait adoptée quelques jours auparavant, dans ta chambre des députés, une majorité moins solennelle (trois cent dix boules blanches sur quatre-vingt-quatorze boules noires). Le Château so félicita de cet heureux résuit t : les deux grands pouvoirs législatifs rendaient à la mouarehie de Juillet, par leur accord sympathique, une part de la stabilité que la mort du prince royal Lui faisait perdre. Après avoir si cruellement frappé la famille régnante, la mort planait sur les grands corps de l’Étal ; la pairie, la Chambre, l’Institut, atteints coup sur coup, voyaient descendre dans la tombe quelques-uns de leurs membres les plus éminents; dans la pairie, c’étaient le général Saint* Cyr Nugues,'lc baron Malouet, le général Claparède, le baron de Gérauda, le vicomte de Morel-Vindè, etc.; à l’Institut, le chimiste Pelletier, le physicien Edward, le chirurgien Larrey, le navigateur Freycinet, le généreux ami des arts, Alexandre de Laborde ; et comme pour assombrir encore cette tiu

46i HISTOIRE DE FRANCE,

d’année, la magistrature poursuivait l’instruction relative au sinistre du chemin de fer de Versailles, en appelant à sa barre les victimes mutilées qui avaient survécu à cette espèce d'autodafé de la vapeur. Aussi, au milieu de ces deuils multipliés, les fêtes de la science, les progrès de l’industrie, les doléances du commerce, menacé par l’union douanière que laBelgique proposait à la France; le développement de la domination française en Algérie; l’occupation des lies Marquises dans l’Océan Pacifique par l’amiral DupetiUTliouars (juin), les scandales inouïs du procès Hourdequin, ne trouvèrent que de l'indifférence dans le pays, et attirèrent h peine ses yeux un moment. Le sentiment national se portait ailleurs; ou plutôt il se repliait sur lui-méme, espérant du temps seul une solution aux problèmes de l’avenir ; et le cabinet du 29 octobre, tout fier d’avoir vécu quatorze mois, montrait une puissance d’inertie qui semblait plus propre qu’une force réelle, à triompher d’oppositions invétérées et à régulariser, sans éclat comme sans péril, le mouvement oscillatoire de l'opinion en France. Le gouvernement de Louis-Philippe était d’accord avec le gouvernement anglais sur les plus délicates questions de la politique étrangère. Ils voulaient l’un et l’autre l’indépendance de l’empire Ottoman, la sécurité des populations chrétiennes de la Syrie, la liberté d'action de la nation espagnole, et la souveraineté de la reine Isabelle II. Le droit de visite servait de lien, pour ainsi dire, à l’union des deux gouvernements. Le discours de la couronne, prononcé le 9 janvier 4843, à l’ouverture de la session, exprimait en quelques phrases cette entente cordiale, qui souleva de nouveau, ainsi qu’elle l’avait fait l’année précédente, une bourrasque anti-anglaise dans les deux Chambres. On considéra le droit de visite, non-seulement comme humiliant notre pavillon et aliénant au profil de l’Angleterre la dignité de la France, mais encore comme préjudiciable à notre marine marchande. Guizot, après avoir représenté notre situation extérieure sous un aspect favorable et normal, essaya de démontrer l’exagération des reproches adressés au cabinet ; mais la Chambre n’en formula pas moins, dans l’Adresse, un blâme sévère contre les négociations entamées et contre les derniers traités. Quand, de la discussion de l’Adresse, on eut passé è la discussion des fonds secrets, les attaques contre le cabinet se renouvelèrent avec plus de violence, et franchirent les limites de la polémique constitutionnelle. Examinant les actes des ministres qui s’étaient succédés au pouvoir depuis la Révolution de juillet, et les frappant tous des mêmes stigmates, l'impétueux Ledru-Rollin déclara qu’il ne jugeait pas les personnes, mais la continuité, l’immuabilité d’un système ; et qu’il ne voyait aucune utilité ô changer le cabinet si les principes devaient rester toujours les mêmes. Renchérissant sur Ledru-Rollin, un autre orateur de l’extréme gauche, Joly, exposa le tableau de la politique invariable adoptée pendant treize années consécutives, et conclut, de cette exposition des faits, que le gouvernement parlementaire n’était plus qu’un mensonge, du moment que le cabinet cessait d’étre l’expression de la majorité; du moment que, sur les ruines de vingt-deux ministères, une pensée systématique demeurait obstinément dc-

bout; et qu’au lieu de gouverner, le cabinet obéissait et subissait une influence tyrannique émanée du trône. Voilà quel était le langage de l'cxtrémc gauche, qui faisait remonter jusqu’au roi les coups terribles qu’elle portait aux ministres. Non moins hostile au ministère et beaucoup plus dangereux pour lui, car il avait acquis de chaque côté de la Chambre des racines cachées, le tiersparti se détachait nettement du cabinet , parce que l’heure lui semblait venue d’examiner si des réformes sages, modérées, prudentes, ne devenaient pas nécessaires; parce qu’il pensait que, sous l’empire des circonstances, les ministres, au lieu de se tenir dans le cercle étroit de la majorilé ordinaire, devaient le franchir et offrir de nouveaux gages de réconciliation à de nouveaux auxiliaires. Dufaure et Passy, qui s’exprimaient de la sorte, marchaient à la tête du tiers-parti. Ils avaient l’air d'attendre, aux portes de la majorité, que deux portefeuilles tombassent, pour les ramasser. Desmousseaux de Givré, dans une spirituelle improvisation, leur ayant attribué cette tactique, ils crurent de leur dignité de déclarer solennellement qu’ils ne prétendaient pas au ministère, déclaration qui fut pour eux un suicide politique. Alors, l’opposition, d’après le conseil d'Alexis de Tocqueville, organisa le parti démocratique, dans un système d’unité qui comprenait toutes les nuances de l’opinion extra-ministérielle; et, pour commencer cette campagne par une action d’éclat, elle dirigea les recherche* d’une commission d’enquête chargée de vérifier la validité des élections de Langres, d’Embrun et de Carpenlras. Érigée en tribunal exceptionnel, cette commission empiéta sur les fonctions administratives et souleva d’irritantes controverses; elle mit en lumière des scandales qui atteignirent l’opposition elle-même plutôt que le ministère. Aussi, cette fausse et maladroite enquête donna-t-elle au cabinet une nouvelle consistance; et il le sentit si bien, qu’il ne craignit pas (février) de remplacer l’amiral Duperré, qui désapprouvait le droit de visite, par l'amiral Roussin qui venait de le défendre à la chambre des pairs. Cependant , le sentiment national s'exprimait de telle sorte à l’égard des concessions excessives faites à l'Angleterre, que les ministres durent s’incliner devant lui. Ils n’osèrent donc ratifier ni le dernier traité relatif au droit de visite, ni un traité commercial que sir Robert Peel avait déjà présenté à la chambre des communes sous un aspect fort avantageux pour les intérêts britanniques; mais, par compensation, ils eurent la faiblesse de rappeler notre ambassadeur en Espagne, Salvandy, dont la tenue énergique et flère blessait le Fortign-Office. Vis-à-vis des états secondaires de l'Europe, le ministère se montra du moins ferme et digne, parce qu’il ne rencontrait pas là un cas de guerre. Il exigea de l’Espagne une réparation éclatante pour l’insulte gratuite, qu’elle avaitfaile àLesseps, consul de France à Barcelone, en l’accusant de complicité avec des insurgés; il donna un caractère public au duc de Glucksberg, accrédité près d’Isabelle II, tandis que la presse anglaise prenait parti pour Espartero, duc de ia Victoire ; il conclut avec la Sardaigne un traité utile à notre navigation côtière de la Méditerranée; il vengea l'honneur du pavillon français outragé par la populace de Jérusalem, en faisant destituer

4(6 UlSTOIRb DK FRANCE,

le pacha de celle ville. EnQu, le gouvernement du rot des Français fut* selon son habitude* fort avec les faibles. Deux nouveaux mariages étaient venus étendre les liens de la maison d’Orléans avec les dynasties souveraines, Sans rien ajouter aux destinées politiques de la France : la princesse Clémentine d’Orléans avait épousé le prince Auguste de Saxe-Cobourg (20 avril)) et le prince de Joinville, dono Francises, fille de don Pedro et de l'archiduchesse d'Autriche, sœur de l’empereur d'Autriche (7 mai). Cos mariages-lé n’avaient pas d’autre caractère, que des convenances de famille; C’est aussi comme un témoignage d’amilié personnelle, et non comme une preuve de sympathie de peuple à peuple, qu’il faut envisager la visite que la reine d’Angleterre rendit au roi des Français. Depuis les amères discussions des Ghambres sur ie droit de visite, le gouvernement anglais se tenait sur le pied de la plus grande réserve vis-à-vis du gouvernement français, tandis que la reine Victoria témoignait aux membres de la famille d’Orléans une cordiale affection. Ce fut le 3 septembre, vers bîx heures du soir, qu’on signala, en vue de Tréport, le yacht royal Victoria and Albert, qui portait S. M. Britannique. Elle avait rencontré en mer ie prince de Joinville, envoyé au-devant d’elle par Louis-Philippe; et, s’élant aussitôt séparée do l’escadre qui raccompagnait, elle avait profité de la marche supérieure de son yacht, pour entrer avant son escorte dans la rade du Tréport. Au bruit du canon des bâtiments de guerre français qui saluent l’auguste voyageuse, le roi, qui était ou château d’Eu, monte en voiture avec sa famille, et, suivi des personnages les plus considérables do la cour, arrive ou Tréport où il met pied à terre «ous une tente richement décorée. Il descend ensuite avec ses fils, ses mibistres et l'ambassadeur d’Angleterre, dans son canot, où vingt-quatre rameurs font force de rames vers le yacht royal. Ce joli navire s’était mis en panne, et avait arboré le paviiion de France è son mal de misaine. Le roi monte à bord avec sa suite. La reine l’attendait sur le pont : après l’avoir embrassée avec effusion, tt lui présenta ses fils et ses ministres ; puis, il lui présenta la main et la conduisit à terre dans son canot qui arbora le paviiion anglais. Au débarcadère, les couleurs françaises Bottaient à côté des couleurs anglaises; la musique jouait : God tave the queenl les salves de l’artillerie, les roulements des tambours, les cris enthousiastes de la population, accueillirent la jeunereinc d’Angleterre, lorqu’elle mit le pied sur le soi de la France. Appuyée sur le bras du roi, elle franchit rapidement les degrés du débarcadère. La reine des Français et les princesses, qui l’attendaient en haut de l’escalier, t’embrassèrent, et l’on partit ensuite pour le château d'Eu. La reine Victoria y séjourna quelquea jours, et Louis-Pht lippe, dans la magnifique déception qu’il lni fit, entoura la royauté de Juillet des grandeurs de la monarchie de Louis XIV. Le ministre des affaires étrangères, Guirot, eut, en quelque sorte, les honneurs delà visite- de la reine d’Angleterre. Celte -aimable et charmante reine quitta te château d’Eu, te 7, pour retourner dans Son royaume, et son départ eut lien, en présence des madras française et

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anglaise, avec le mémo cérémonial que celui de son arrivée. î,c roi cl la famille royale l’accompagnèrent à bord do sou yacht. Le prince de Joinville resta près d’elle jusqu’à Brigton, et l'escadre française qui l'avait escortée la salua de toutes ses bordées et ail» mouiller à Portsmoutli. Bientôt les événements de la Grèce 41 la révolution qui s'y opéra su profit des idées libérales rapprochèrent les gouvernements d'Angleterre et do Franco, à l'exemple de leurs souverains. L’entente cordiale des deux gouvernements se raffermit et se tourna contre les vues ambitieuses de la Russie; alors, grâce au concours du cabinet des Tuileries et do celoi de Saint-James, le roi de Grèce, Olhon, pm entrer franchement dans les vues progressives de son peuple. Cette bonne intelligence de la France et de l’Angleterre n’empéclm pas le comte de Chambord, qui venait d’atteindre sa majorité, de tenir à Londres, dans un hôtel de Be!grave-Square(novembre),itne sorte de courplénière, où ses partisans s'empressèrent de se rendre. Ce fut une .sorte de pèlerinage légitimiste, auquel se laissèrent entraîner plusieurs membres de la chambre des députés. Il y eut comme un essai de Restauration dans les discours prononcés devant Henri V. Le bon sens public en France protesta contre cette impuissante agitation ; et te pays ne prit aucune part aux manifestations d'un parti sans avenir : ou plaignit seuiementle dernier rejeton de la branche exilée d'avoir ainsi provoqué les indiscrètes sympathies d’une foule de gens qui, pour so donner de fini portance, compromettaient la cause de la légitimité et du malheur. Henri: V quitta l'Angleterre, sans avoir été même reçu à la cour de Victoria. Au reste, si Louis-Philippe eût conserve encore quelques inquiétude* pour sa couronne, l'accueil cordial que recevaient ses deux fils, le duc de Moalpcnsier dans le Midi, et le duc de Nemours dans l’Ouest, était bien lait pour le rassurer complètement. Cependant le maire du Mans avait adressé, ou duc de Nemours, des paroles pen convenables, empreintes d’une opposition tracassiére, que celui-ci releva d’une manière aussi digne que sévère ; mais, quoique les autres orateurs municipaux fussent restés dans les bornes du respect et de la bienséance, l'esprit de contradiction, cette tendance à contrecarrer et à molester le pouvoir, n’existait pas moins parmi ces jaloux dépositai res du mandat populaire ; et la latte fâcheuse qui éclata entre le nouveau maire et Panciea conseil municipal d’Angers, lie peint que trop bien les dissensions intérieures auxquelles tes conseils municipaux se trouvaient généralement exposés. Cette turbulence - d’ane opposilion mesquine et jalouse qui, dans les Chambres, s’épuisait en attaques implacables, rencontrait beaucoup d’échos chez les membres des petites assemblées délibérantes, conseillers de ville, d'arrondissement, de département; le9 feuilles locales lui servaient d’interprètes et fournissaient à la presse parisienne un aliment d’irritation journalière. Toutefois, il était uno question plus sérieuse et plus générale, la Idwlé d'enseignement, qui, sortie d’une qoereMe privée, prenait depuis quelques mois tes proportions inquiétantes d’une querelle politique. L’Église et l'Université luttaient ensemiio avec acrimonie. A l’occasion de ht fête du roi, i’archcvéquc de Caris n’était

46$ HISTOIRE DE FRàNCK.

rendu l’écho des plaintes et des espérances du clergé. Celle manifestation intempestive, exprimée d'ailleurs en termes pleins de mesure, fut le signal d’accusations hardies dirigées par les journaux légitimistes et catholiques contre le corps universitaire. L’achevéquc blâma cette polémique; et pour établir la part des convenances et du droit, il publia des Observations tendant à prouver que l’État est incapable de poser les bases de l’enseignement et que l’Université, dont le caractère est purement administratif, ne peut représenter l’État en ce qui touche l’essence même de l’éducation publique. La question grandissait ainsi de toute la modération des paroles du prélat, de toute l’autorité de son nom et de sa logique, quand les évéques de Chartres et de Châlons envenimèrent la querelle et firent descendre l’épiscopat dans l’arène du journalisme. Le conseil d'Élat intervint par une déclaration d’abus à l’égard des doctrines émises par les deux évêques, fiction légale qui demeura sans effet, et qui prouva la nécessité d’une loi sur l’enseignement ou l’obligation de céder aux prétentions du clergé. Le ministère promit de s’occuper de celle loi. Le remplacement de Teste par Dumon au département des travaux publics; celui de l'amiral Roussin par l’amiral de Mackau au département de la marine, n’apportèrent aucune modification à la marche gouvernementale, aucune entrave à la politique extérieure, expression d’une seule volonté, la volonté royale; d’un système invariable, le système de la paix quand même. Ce fut celte théorie de la peur, qui motiva le rappel de l'amiral Dupetit-Tbouars, coupable d'avoir défendu la dignité de la France contre les envahissements de l’Angleterre, et qui, dans l’Océan Pacifique, força la France de descendre du rôle de la souveraineté à celui d’un simple protectorat sur les lies de la Société. Le caractère pacifique de notre ambassade en Chine ne pouvait inspirer des craintes au pavillon britannique ni blesser la susceptibilité du cabinet anglais : on poursuivit, avec quelque éclat, la réalisation des avantages matériels qu’en espérait le commerce français; et, d'une main, le ministère ouvrit à nos vaisseaux une route vers l’Océan indien, tandis que de l'autre il cherchait à réparer les désastres de la Guadeloupe, à relever la ville de la Pointe-à-Pitre, détruite de fond en comble par un tremblement de terre (3 février). Ces soins d’avenir n’apportaient pas d’allégement aux inquiétudes causées par un budget annuel qui, depuis le règne de Charles X, avait grossi de plus de trois cent cinquante millions, et dont le chiffre atteignait alors un milliard trois cent quatre-vingt-neuf millions deux cent huit mille cent soixante-douze francs ; il est vrai que la sécurité intérieure s’améliorait ; qu’une immense quantité de travaux publics avaient été utilement exécutés, mais les chemins de fer, les fortifications de Paris menaçaient à la fois le crédit et la liberté ; mais la question des sucres, sacrifiée sans cesse aux intérêts de la fabrication indigène du sucre de betteraves, ruinait nos colonies, déjà si malheureuses depuis que l’abolition de l’esclavage était devenu un principe international en Europe. On élaborait cependant pour ces colonies un régime d’indépendance mitigée, dans lequel les noirs, devenus libres, seraient tenus

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de prcndro certains engagements de travail, salarié d'après un tarif; on parlait d’une indemnité pour les colons; on proposait un mode d’éducation particulier pour les enfants d’esclaves, sous la double garantie du propriétaire et de l’administration; on voulait que dans l’espace de vingt années l'affranchissement successif se fût opéré tout è fait, sans secousse et sans souffrance; on voulait que les colonies nommassent aussi des députés qui les représenteraient à la Chambre; projets fort louables sans doute, mais dont l’étude philanthropique entretenait une agitation perpétuelle dans nos possessions d’outre-mer. Celles de l’Algérie, préservées de la plaie de l’esclavage, offraient une situation beaucoup plus satisfaisante. Malgré ses défaites réitérées, Abdel-Kader, supérieur à sa fortune, ne se tenait pas pour vaincu. On l’avait vu, dans le cours de l’hiver, jeter la terreur et la dévastation au milieu des provinces de l’Ouest , forcer la ligne de Seherchell à Milianah, et répandre l’épouvante jusqu’aux portes d’Alger. Les troupes s’étaient portées avec leur habituelle énergie sur tous les points menacés; Abd-el-Kader, forcé de céder, s’était réfugié dans les montagnes de l’Ouaren-Senis. Vigoureusement poursuivi par le duc d’Aumale, qui tomba sur lui à l’improviste, il avait perdu sa smala, c’est-à-dire sa famille, sa suite, scs tentes et ses bagages; il n’avait pu sauver que sa mère, sa femme privilégiée, quelques parents et quelques cavaliers; mais celle série de revers éclatants avait diminué considérablement le preslige de son nom; ses alliés se détachaient de lui, et la mort de Sidi-Embareck, son lieutenant favori, achevait d’affaiblir sa puissance. Enfin, au mois de décembre, la sécurité la plus complète était rétablie partout, d’Alger à Boghar; de Constanline à Tlemcen ; les travaux d’utilité générale mettaient en valeur le sol africain. Alger, surchargé de population, franchissait sa première enceinte; le pays se sillonnait de routes, se couvrait de villages et de fermes; des intérêts réciproques et fraternels commençaient à rattacher le commerce de la métropole à celui de la colonie.

Le gouvernement personnel triomphait : l’étoile de Louis-Philippe n’avait jamais été plus heureuse ; les succès de famille, les alliances récemment contractées et la politique de la paix produisaient autour de lui une sorte d’enivrement. Mais l’instinct national redoutait avec raison celte confiance aveugle dans la prospérité; il craignait surtout que le pouvoir ne se fit illusion sur la solidité de ses rapports avec l’Angleterre; il lui reprochait de donner sans cesse à la paix de l’Europe des garanties nouvelles, sans exiger, sans obtenir des garanties équivalentes; il le blâmait do vouloir créer, entre deux peuples rivaux, sinon enuemis, des affinités impossibles. Guizot tenait bon pour l 'entente cordiale. Fort d’une conviction profonde, il bravait les périls de l’impopularité pour appliquer son système avec toute l’infiexibililé de la persévérance. Le ministère s’abusait lui-méme sur plus d’un point : quand, lo 27 décembre, les Chambres se réunirent, il ne craignit pas de leur annoncer, par la bouche du roi, que l’équilibre entre les dépenses et les revenus do l’État allait enfin s’établir. Ceilo promesse illusoire, jointe a celle plus sé-

rieuse d’une loi deslinéo A maintenir «l’autorité et l'action de l’État sur l’éducation publiquo • fut accueillie avec des marques d’assentiment, que n’avait pas provoquées la phrase ordinaire consacrée aux relations amicales de la France et do l’Angleterre. L’opposition s’apprêtait A une rude campagne contre le ministère. Les hostilités commencèrent, à l’Installation du président nouvellement élu. Avant de céder le fautenil A Sauzet, Jacques Ladite, président d’âge, dans un discours amer, rempli de prévisions sinislrcs et de rancunes mal déguisées, se lit l’organe des griefs et des accusations de la minorité A l’égard du gouvernement. Il demanda pardon A Dieu et aux hommes d’avoir coopéré A l’établissement de la royauté de Juillet. C’élait l’aven suprême d’un bon citoyen qui se sentait mourir. La discussion de l’Adresse eouvait un orage légitimiste. Les démonstrations légitimistes de Belgrave- Squarc, qui avaient signalé le séjour du comte de Chambord A Londres, retentissaient encore en Europe. Il fallait, ou les subir en silence, ou les dénoncer avec éclat. La chambro des pairs donna l’exemple, et introduisit dans son Adresse le passage suivant : « Les faclions sont vaincues, et les pouvoirs de l’État, en dédaignant leurs vaines démonstrations, auront l’œil ouvert sur leurs manœuvres criminelles. » L’Adresse de la chambre des députés ne pouvait pas être moins cxplicito. Le président du conseil réclama hautement ces représailles, en exposant les faits : il dit qu’en 1 841 , A Vienne; en 1812, A Dresde; en 4811), A Berlin, que partout enfin la diplomatie avait reconnu comme essentiellement logique l'incompatibilité de la présence du prétendant dans une capitale où résidait un ministre représentant la France, mais qu’en Angleterre «pays do discussion et de liberté», le gouvernement n’avait pas eu le pouvoir do s’opposer aux réunions, aux petites conspirations de Belgravc-Squarc. Seulement, la reine Victoria, en refusant de recevoir, soit en public, soit en particulier, le duc de Bordeaux, avait témoigné de sa réprobation contre des actes coupables qu’olle ne pouvait empêcher. On déclarait d’ailleurs ne rien craindre des menées de la faction légitimiste, lo trône du roi des Français reposant sur uno base trop large et trop sûre, pour qu’il fût possible do le mellro réellement on danger; mais il y avait eu, A Londres, « un de ces désordres, un de ces scandales immenses, dont les gouvernements doivent s’inquiéter beaucoup, et qu’ils doivent réprimer au moins par une réprobation formelle, par un blâme sévérc. » Ce blâme, l'Adresse le formulait en ces tonnes : «La conscience publique llètrit de coupables manifesta- « lions. Notre Révolution de juillet, en punissant la violation de la foi jurée, • a consacré citez noua la sainteté du serment.» Guizot, Duchâlel, Dupin, Guizot surtout, défendirent l’expression du blâme avec une énergie remarquable. Au milieu d’un tumulte inexprimable, où la gauche et la droite se réunirent dans un système de récriminations, d’injures et d'accusations, sans patriotisme et sans grandeur, Guizot, debout, A la tribune, croisant les bras avec une imposante dignité : « On pourra épuiser mes forces, s’écria-t-il d’une voix solennelle, on n’épuisera pas mon courage. Quant aux injures, aux ca-

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lomnies, aux colères extérieures, ou pourra les multiplier, les entasser tant qu’on voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.» Les amis du ministre tirent graver urc médaille qui rappelle le souvenir de ces belles paroles et de l’émeute parlementaire qui les avait inspiréos. Deux cent vingt boules blanches, contre cent quatre-vingt-dix boules noires, ayant fait adopter l’ensemble de l’Adresse, ce fut un grand triompbe à la fois pour le ministère et pour la dynastie. Louis-Philippe s'en prévalut plus que de raison, et le cabinet, partageant son erreur, se flatta d’avoir, à défaut de l'appui des masses, le concours zélé des hommes sages, amis d’une politique prudente, dévoués aux intérêts constitués, aux lois établies. Le vote de la Chambre avait flitri la conduite de cinq députés qui, malgré leur serment au roi Louis-Philippe, étaient ailés à Lopdres saluer Henri V. Ils crurent devoir donner leur dépission, pouren appeler de la décision desChambres au suffrage des électeurs gui les avaient nommés : ils furent tous réélus; non toutefois sans une lutte assez vive dans les collèges électoraux, dans la presse et dans la rue. A Marseille, par exemple, des scènes violentes apprirent au parti légitimiste de celle ville, qu'il ne devait désormais compter, dans ses levées de boucliers, ni suc |a classe bourgeoise ni sur les classes laborieuses. Certes, il eût été facile au pinistére do capter leurs sympathies et d'apnihiLer de la sorte ta puissance toujours croissante de l’opposition ; mais ii se préoccupait moins des intérêts généraux que des intérêts de sa propre conservation; il sacrifiait souvent les considérations d'avenir aux considérations présentes d’un ordre inférieur, et négligeait, faute de temps, t'élude des questions matérielles et des questions métaphysiques. Cependant, deux lois utiles et libérales, l’une sur les patentes, j’autre sur les brevets d’invention, sortirent de l’urne législative; on vota aussi plusieurs chemins de fer, quelques améliorations à introduire dans l’armée, dans 1q service des paquebots à vapeur, dans la police du routage, et des travaux importants à exécuter dans nos ports. La loi sur la chasse, nécessaire su fond, mais imparfaito dans la forme, se compliqua d’une feule de détails qui en rendaient l’application épineuse et tyrannique; le nouveau système pénitentiaire, qui manquait d’éléments fondamentaux, d’études faites de longue date, sur une vaste échelle, ne rencontra qu'hésitation et tâtonnement de la part du cabinet ; quant à la loi sur l’enseignement, elle succomba devant les susceptibilités morales do la chambre des pairs plutôt que sous tes protestations véhémentes du clergé ; l’Université sortit des débats victorieuse, mais râpe tissée. Les tendances usurpalriecs du parti prêtre no s’étaient que trop produites dans la querelle de l’enseignement; on avait généralement |>|émé la brochure agressive de l’abbé Combalot; on avait blâmé davantage les éloges que lui donnèrent doux prélats ultramontains, malgré la décision dp jury qui la condamnait ; le garde des sceaux, par une lettre officielle, s'était vp alors dans l'obligation de censurer le haut clergé, et tout 1s monde applaudit à l'impartialité religieuse du gouvernement qui justifiait cette ygxipte dé Guizot : * L'État est laïque. » La réforme postale, le domicile po-

litîquc, la réduction du timbre des journaux, les incompalibililés en matière électorale, toutes ces questions que les ministres soumirent aux Chambres dans cette législature, avaient alimenté tour à tour des discussions sans résultat; tandis que d’autres questions non moins graves, émanées de l’initiative des Chambres, avaient été prises en considération : c’était un empiètement d’autocratie législative, qui amoindrissait lo pouvoir exécutif, qui le mettait en péril; car ne pas donner l’impulsion, c’est se condamner à la subir. line malheureuse question d’argent, sans cesse renouvelée, jamais résolue, toujours pendante, qu’il eût été plus sage d’abandonner définitivement, la dotation, revint encore compromettre la stabilité ministérielle. N’osant présenter aux Chambres une nouvelle loi de cette espèce, le ministère eut l’étrange idée d’en faire l’objet d’un mémoire d’avocat, publié dans le Moniteur du 30 juin. On y exposait la situation financière de la famille royale, et l’on invoquait l'attention, la discussion impartiale du pays sur une matière, qui, disait-on, n’avait pas été suffisamment éclairée, ni jugée impartialement. Cette publication insolite livrait l’inviolabilité royale à la controverse des journaux; elle constituait une sorte d’appel à la nation contre les Chambres : c’était méconnaître l’esprit du peuple, qui trouvo toujours que les souverains reçoivent trop et ne donnent point assez; c’était méconnailre l’esprit du pouvoir législatif, d’uutant moins disposé à répondre aux désirs ministériels, qu’ils se produisaient au dehors des Chambres avant do se produire devant elles. Le budget toutefois n’éprouva aucune entrave : il fut voté, les yeux fermés, à la course, car on ne lui accorda que huit séances, froides et distraites, sur les doux cent vingt-trois jours qu’avait duré laj session. Les recettes présumées s’élevaient à un milliard trois cent-vingt-sept millions sept cent quatre-vingt-quatre mille quatre cent dix-sept francs; les dépenses, à un milliard trois cent soixante-trois millions cinq cent soixante-seize mille deux cent quarante-huit francs; le déficit annuel était donc encore de trentecinq millions sept ccnt quatre-vingt-onze mille huit cent trente-un francs; et malgré tant de millions accumulés, malgré tant de sacrifices imposés aux contribuables, la France n’avait pas même une marine digne d’elle! Le gouvernement semblait ne rien comprendre aux transformations que la vapeur imposait au système naval; il ne tenait nul compte de l’exemple de l’Angleterre, qu’il voyait diminuant son immense marine à voiles pour augmenter sa flotte à vapeur; les vœux des Chambres dans la session de 1840, les allocations spèciales consacrées à cet objet, n’avaient produit qu’indécision, dilapidations et désordres dans l'administration maritime; au lieu de construire des navires, on avait rêvé des essais de réparation, créé des ateliers dispendieux, consulté le caprice du luxe plutôt que l’utilité pratique de la destination ; les nouveaux paquebots étaient faits d’après de vieux modèles do frégates, et l’on se déballait encore, au préjudice de l’influence navale de la France, entre l'inefficacité d’un système ancien et l’inexpérience d’un système nouveau. Ce fut un des fils du roi, le prince de Joinville, qui, avec uno

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franchise militaire pleine de patriotisme, au risque de déplaire au roi, aux ministres, à l’administration, à ses chefs directs, osa révéler le mal en appelant le remède, et publier uno remarquable Noie sur l'étal des forces navales en France, dans laquelle il prouvait que notre marine à vapeur, avec les meilleurs officiers du monde, était inférieure, non-seulement à celle des Anglais, mais encore à celles des Russes, des Américains, des Hollandais et même des Napolitains 1 L’amour-propre national souffrit beaucoup d'une telle révélation. Le ministre de la marine ne put répondre de manière à satisfaire l'opinion publique. Le pays s'en émut, dans la prévision d’une guerre avec l’Angleterre; mais, du moins, mis en demeure de donner plus de soins a la marine à vapeur, le gouvernement sut plus tard profiter des conseils du prince de Joinville. H ne fallut pas moins que les éclatants succès de Tanger et de Mogador, pour rassurer la France sur les services qu’elle pouvait néanmoins attendre de sa marine. Retiré au sud-ouest de Tlcmcen, avec quelques troupes régulières, Abd-cl-Kader n’allendait qu'une occasion de se remettre en campagne. Ce fut le Maroc qui la lui fournit. Depuis 4830, on n’avait pu définitivement établir une délimitation de frontières entre les possessions françaises et le territoire de cet empire. Abd-el-Kader trouva là un prétexte d’hostilités, et le fit accepter par le crédule empereur, Muley-Abder-Rhaman. Le 10 mai, à la tète de cinq cents cavaliers et de quelques tribus rebelles, il traversa le Mouilah, et vint attaquer, à deux lieues en deçà de la frontière marocaine, le corps d’observation du général Lamoricière. Celui-ci, secondé par le général Bedeau et le colonel Morris, eut bientôt fait prompte justice de celte agression, qu’on feignit de regarder comme accidentelle, afin de laisser aux négociations diplomatiques une voie plus libre; maison ne se préparait pas moins à repousser la guerre sainte, que prêchait le fanatisme musulman dans toute l’étendue du Maroc. L’exaltation des Marocains était telle, qu’au mépris de l’armistice, cinq mille fanatiques tombèrent à l’improvistc sur un faible corps de troupes stationnées sur l’Oued-Mouilah, pour protéger une entrevue du général Bedeau avec le caïd El-Ghennaoui (1 5 juin). Le caïd fit de vains efforts pour s’opposer à cet acte de trahison, et sans une marche rapide du maréchal Bugcaud, sans ses habiles manœuvres, le général Bedeau eût péri avec toute son escorte. Les assaillants, parmi lesquels se trouvaient les cavaliers réguliers de l’empereur, furent mis en fuite, et, le 17 juin, Bugeaud entra sur le territoire marocain, et s’empara d’Ouchda, sans coup férir. La guerre ainsi commencée, il importait de ne pas la suspendre. Le prince de Joinville fut chargé de faire une démonstration navale sur les côtes du Maroc. L’Angleterre se préoccupa de ces mouvemcnls de flotte et d’armée. Lord Palmerston et les wighs accusaient le cabiuet français d’une ambition démesurée, et le cabinet anglais, d’uue condescendance coupable. Par malheur, sir Robert Peel vint annoncer au Parlement qu’il avait reçu du ministère français des explications satisfaisantes au sujet de l’expédition du Maroc, tandis que, d’autre part, à la chambre des communes, la jalousie britannique

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recommençait 6 contester les droits do souveraineté delà Franco sur l’ Algérie. En même temps, les attaques de Mauguin et de Larochejaquclcin forçaient Guizot de communiquer à la chambro des députés les explications qu’il avait données à l’Angleterre. Guizot déclara que le gouvernoment n’avait sur le Maroc aucun projet de conquête, aucune vue d’agrandissement territoc rial; tout ce qu’on demandait à l’empereur, c’était ta paix, la sécurité de nos possessions, la punition-exemplaire des chefs marocains qui avaient provoqué les hostilités ; 1’. loignement des forces qui menaçaient notre frontière, et la retraite définitive d'Abd-el-Kader sur les côtes de l'Océan. <i Dana tout cela, ajoutait Guizot, il n’y avait rien de secret, rien qui ne pût être avoué hautement à nos alliés, a nos ennemis, comme à ta représentation nationale» ; et, faisant allusion aux paroles de sir Robert Pecl, au sein du parlement anglais, Guizot ne s'étonnait pas des susceptibilités exigeantes de l’Angleterre} il avait agi vis-à-vis de cette puissance, comme, en pareille eireonslanoe, agissent toujours les gouvernements loyaux: il lui avait fait connaître, en termes très-» généraux, ses intentions, sa politique, mais non, comme lo disait l’opposi-* lion, les instructions militaires, demeurées secrètes entre le cabinet et le gér néral en chef de l’armée. Pendant ces débats, des levées on masse s'effectuaient dans tout l’empire du Maroc; les grandes tribus guerrières de l’ouest eur voyaient à la hèle leurs contingents; le (Ils de l’empereur sommait le gouverneur de l’Algérie d’évacuer Lalla-Maghrnia, et de punirlcs chefs de son armée, qui avaient violé le territoire marocain : il n’attendait plus que les renforts des Beni-Senassen et du Rif, pour envelopper et assaillir les troupes françaises, réunies près de Coudiat-Àbd-er-Rhaman. Inquiété par des nuées d’ennemis, Bngeaud fut obligé de déployer plusieurs fois ses bataillons ; mais il rentrait au camp de Lalla-Maghrnia, après avoir poursuivi les Arabes à deux ou trois journées de distance, et il no voulait rien tenter de décisif, avant que les délais demandés par la diplomatie fussent expirés. Sur ces entrefaites, l’escadre du prinee de Joinville parait devant Tanger; les réponses à VVltir fitalum ne lui ayant point paru satisfaisantes, il commença, le 6 août, l’attaque des fortifications extérieures de la place. Au bout d’une heure et demie, les canonniers marocains avaiont abandonné leurs pièces. Le prinoc de Joinville, obéissant à regret aux instructions qu’ii avait reçues, B’ordonua pas le débarquement, et sa dirigea vers Mogador, ville maritime, située à l’aulre extrémité du Maroc. Le 43, l’escadre bombardait cette place, et l’ile qui en ferme lo port fut occupée par nos troupes, tandis que les Kabyles pillaient et brûlaient ta ville. Pendant ce temps, le maréchal Bugeaud attendait, campé sur l’Oucd-Isiy, la réponse de Muley-Abder-Rbaman aux propositions conciliatrices qu'il lui avait adressées. Cette réponse n’arrivant pas, et l’ennemi croissant en nombre ainsi qu’en insolence, il sc décide enfin à prendre l'offensive. Son armée comprenait huit mille cinq cents hommes d’infanleriç, mille quatre ceRts chevaux réguliers, deux mille ceut chevaux irréguliers et seize bouches à feu. ♦ Elle est pleine de confiance et d’ardeur, écrivait Iîg-

lOllS-PIIILIPPE I". — ttM. 475

geand; plie compte sur la victoire, tout comme son général. SI nous l'obtenons, ce sera un nouvel exemple que le succès n’est pas toujours du côté do» gros bataillons, et l’on ne sera plus autorisé » dire que la guerre n’est qu’un jeu du hasard.» L’événement eut bientôt réalisé ccs espérances : le 44 août, Bugeaud traversa l’isly, dont lo passage lui fut disputé par une multitude de cavaliers. Envcloppéo do tous côtés, l’infanterie soutint le choc avee une fermeté remarquable : la cavalorio marocaino se brisa contre les baïonnettes, et se dispersa foudroyée par la mitraille. Une charge de dix-neuf escadrons, commandée par le colonel Tartas, acheva la déroulo de l’ennemi, qui battit en retraite dans lo plus grand désordre. L’armée marocaine eut huit conta morts et deux millo blessés. On lui enleva dix-huit drapeaux, onze pièces d’artillerie, lo parasol de commandement du dis de l’empereur, le matériel do combat et quelques prisonniers; nos pertes se bornèrent à cent vingt-cinq hommes tués et blessés. Lo résultat de celte victoire ne pouvait manquer d’élro immense; vingt-cinq mille hommes ^cs meilleures troupes do i'emporeur avaient fui, presque sans combattre, devant douze mille Français; la France reprenait en Afrique i’attitudo dominatrice que lui avait donnée la conquête d’Alger. L’attaque de Tanger, le bombardement do Mogador et la bataille d’Isly ne furent pas plutôt connus è Londres, qu’une sourde rumeur éclata dans lo parti wigh ; on craignit que la Franco ne s’emparât du Maroo comme elle avait fait do l’Algérie, et les idées hostiles, née3 de ccs injuste» appréhensions, pènélrèrcnt jusque dans lo Foreign-Of/ice ; si ce n'eût été la oonflance personnelle qu'inspirait au cabinet anglais ta politique de Louis- Philippe, le gouvernement britannique aurait envoyé une flotte dans la Méditerranée. A Londres, les têtes étalent déjà fort montées, lorsqu’on apprit l’emprisonnement et l’expulsion de Pritchard, consul anglais à Taïti, arrêté en flagrant délit d'excitation à la révolte contre le protectorat do la France, par ordre du gouverneur Bruat; il y eut alors un redoublement d’imprécations et de mcnacos. Lo ministère français blâma, désavoua celle arrestation, sinon au fond, du moins dans la forme; mais lo cabinet do Saint-James, profondément ému d'un acte qu’il regardait comme un affront à sa dignité, avait prononcé le mot de snlisfnclion, que ramassa le cabinet des Tuileries, en offrant au consul un dédommagement pécuniaire. C’était l’unique moyen de sortir do ce mauvais pas, surtout à l’égartl d’un homme aussi peu honorable que Pritchard; et cependant le mode do coneilialion adopté par les deux cabinets souleva, dans les deux pays, les attaques les plus vives. En France comme on Angleterre, l'opposition prétendit qu’on avait sacrifié l’honneur national au désir immodéré de la paix. Cet ébranlement de l’entente cordiale héla la conclusion de l’affaire du Maroc : l'orgueil humilié do l’empereur acceptait les conditions que la France voudrait lui dicter. On ne lui demanda que le licenciement des troupes rassemblées sur la frontière, le châtiment exemplaire des chefs qui avaient envahi l’Algérie et la poursuite d’Abd-el- Kader, jusqu’à ce qu’ii fût expulsé du Maroc ou arrêté ; les autres articles du

traité reposaient sur des convenances réciproques, et quant aux frais de la guerre, le ministère, loin de les exiger, déclara que la France est assez riche pour payer sa gloire. Certes, ni l’Angleterre ni le Maroc ne devaient se plaindre. Le vainqueur d’isly n’avait pas même profité de sa victoire.

Quand, à défaut de garanties durables, la paix de l’Europe se fut raffermie momentanément, par l’intervention de la diplomatie anglo-française, les relations amicales recommencèrent entre les deux pays éternellement rivaux ; leur rivalité ne se montra que plus active sur le terrain industriel et commercial. L’exposition des produits de l’industrie française, qui s’était ouverte à Paris dans le mois d’avril, porta d’heureux fruits ; une ordonnance royale facilita l'introduction en France des bois étrangers, ainsi que celle des machines anglaises destinées au tissage du chanvre ou du lin; mais on aggrava le tarif des autres machines. Les provenances belges furent également atteintes par l’ordonnance, en représailles sans doute du traité de commerce que la Belgique venait de concftre récemment avec la Prusse. Au milieu de toutes ces complications extérieures, le parti légitimiste et le parti républicain, sans renoncer à leurs espérances, semblaient subir l'influence des idées d’ordre et se conduisaient, du moins, avec plus de mesure. Depuis que le duc d’Angoulëme était décédé à Goritz (3 juin), le duc de Bordeaux, résumant dans sa personne tous les droits et toutes les prétentions de la branche déchue, avait pris une position plus délicate en face des cours européennes, plus difficile vis-à-vis deses partisans. On cûtdit que, dans les premiers mois de l’année 1844, la mort frappait de préférence les hommes qu’on pouvait considérer comme types, symboles ou programmes individuels de divers systèmes politiques; ainsi, outre le fils de Charles X, qui représentait la légitimité, on vit mourir le général Bertrand et le roi Joseph-Napoléon, qui représentaient l’Empire; le banquier Jacques Lafitte, qui représentait la Révolution de juillet. Le peuple de Paris fit cortège autour du cercueil de ce bon citoyen. Louis-Philippe, qui lui devait un trône, envoya sa livrée au convoi d’un ancien ami. Le roi était trop sûr de sa fortune, pour se préoccuper des sinistres prophéties de Lafitte agonisant. Au mois de septembre, voulant rendre à la reine d'Anglelerre la gracieuse visite qu’elle lui avait faite au château d’Eu l’annéo précédente, il partit pour l’Angleterre. Le peuple anglais, fier et charmé d’entendre sa langue dans la bouche d'un souverain étranger, l’accueillit avec admiration, avec enthousiasme. Le roi des Français fut populaire â Londres. Cependant, il ne tenait pas à Louis-Philippe et è Guizot, que toutes les difficultés fussent aplanies entre les deux royaumes. Le droit de visite était toujours en litige : chez les Anglais, l’orgueil, l’intérêt commercial, le sentiment religieux; chez les Français, la conviction du bon droit et une juste fierté faisaient de celte question , pour les uns et les autres, une question nationale. On transigea provisoirement, mais de nouvelles inquiétudes s’éveillèrent ailleurs, avec de nouveaux froissements. Les escadres françaises avaient pris possession do Noss-Bay, de l’ile Mayotte, à l’extrémité septentrionale du canal deMozambique;

LODIS-PHILIPPE I". - 18U. 477

elles avaient accepté au nom de la France le protectorat des États de Hondurasct de Nicaragua; elles avaient exercé une intervention pacitiquc à Saint- Domingue, dans l’insurrection des Caycs. Le Foreign-O/jfice prit ombrage de cette suprématie de la marine française. Il créa des embarras au cabinet des Tuileries: on soupçonna meme qu’il ne restait point étranger aux résistances de la république Argentine, été la conduitedc son dictateur Dosas qui continuait, malgré nos justes réclamations, d’envahir l’Uraguay et d’opprimer dix-huit cents Français établis sur le Dande oriental. Dans le Levant, les agents du cabinet britannique, le colonel Rose à Beyrouth, lord Ponsonby à Constantinople, éludaient, d'une manière dangereuse pour les chrétiens, compromettante pour la France, les instructions de leur gouvernement, ainsi qu’Aslon les méconnaissait à Madrid, ainsi que Pritchard les avait violées dans les iles de la Société. L’entente cordiale avec l’Angleterre ne se traînait donc que sous le poids fatigant d’une suspicion permanente ; suspicion qui allait s’accroître encore par suite du traité de Whampoa conclu entre la France et la Chine. Ce n’étaient, au reste, que des nuages orageux tels qu’on en voit s’élever journellement entre de grandes puissances, jalouses de létir influence réciproque et craintives pour l’avenir de leur domination. Le crédit en France ne souffrait pas de ces commotions de la politique étrangère. L’adjudication d’un emprunt de cent millions, faite le 9 décembre à la maison Rotschild, à sept francs soixante-quinze centimes au-dessus de l’adjudication de 1841, à un franc cinq centimes au-dessus du dernier cours de la rente, donna la mesure de l'abondance des capitaux, des ressources delà fortune publique et de l’espoir qu’on avait généralement de conserver la paix européenne. Le commerce avait fait des progrès analogues à ceux du crédit : les valeurs capitalisées dans les cinq dernières années, atteignaient le total énorme de dix milliards quatre cent soixante-un millions; les voies de communication par la vapeur, absorbaient, en ce moment, la faveur générale, avec l’exagération qu’entraînent les nouveautés séduisantes; et si le gouvernement français commettait une grave imprudence en commençant à la fois sur trop do points différents les travaux des voies de fer, s’il exposait le crédit aux incertitudes du temps, et aux contrecoups des événements, la situation financière n’en paraissait pas moins forte, la situation politique pas moins assurée. Toutefois, il n’échappait point aux esprits sérieux, que, malgré les éternelles assurances de cordiale amitié entre l’Angleterre et la France, des complications graves étaient venues troubler ou compromettre cette amitié : aussi, quand le 26 décembre, Louis-Philippe, rappelant aux Chambres assemblées la susceptibilité chatouilleuse du gouvernement de son auguste alliée, affirma qu'un mutuel esprit de bon vouloir et d’équité maintiendrait cet heureux accord qui garantissait le repos du monde, on n’attacha pas grande valeur à cette phrase stéréotypée dans tous les discours du (rêne depuis cinq ans ; et l’opposition se promit de demander au ministère des explications péremptoires. La faible majorité, qu’obtint Sauzet pour la présidence de la Chambre ( cent soixante-dix-sept voix contre cent

i7R HISTOIRE DE FRANCE.

vingt-neuf données à Dupin aine ) ; la majorité plus faible encore qui marqua l'avènement de Salvandv, de Bignon et dcDufaure à la vice-présidence, firent comprendre au cabinet qu'il perdait du terrain. La retraite forcée de Villemain, dont la haute intelligence avait reçu une atteinte passagère causée par un chagrin domestique, n’était pas de nature à consolider le pouvoir qui ne donna pas immédiatement un successeur au ministre de l'instruction publique et qui chargea Dumou d'administrer par intérim ce département. La discussion de l'Adresse, ouverte le 13 janvier dans la chambre des pairs, fut signalée par l’attitude étrange que crut devoir prendre le comté Mole : après quatre années d'un silence absolu, l’ancien chef du cabinet du 1 o avril montait à la tribune pour passer en revue avec sévérité la politique entière du cabinet du 29 octobre. Conservateur dévoué par principe, Mêlé n'avait pas voulu, par d'imprudentes paroles, porter le trouble et la désunion dans les rangs de la majorité, mais des insinuations injurieuses, des reproches d’intrigue, de coalition, témoignages précurseurs d'une désorganisation évidente de cette majorité, l’obligeaient à protester, d’une manière éclatante, contre le système suivi depuis quatre ans. Examinant ce système, il l’appelait une politique partout it toujours à outrance, même dans ses faiblesses ; il voyait dans ses actes une exagération qui l’entraînait jusqu’aux dernières conséquences; dans son ardeur pour la paix, un oubli de la dignité, de la susceptibilité nationale; il lui reprochait d’avoir, par la convention de 1811 sur le droit de visite, provoqué la réaction de l’esprit public et desCbambrcs contre ce droit lui-méme; il lui reprochait surtout d'avoir fait preuve d’une insigne légèreté, en ratifiant la prise de possession de Taïti,cn établissant, sur un point du globe perdu dans la mer du Sud, le protectorat do la France en lutte avec le protectorat des missionnaires anglais; • dangcrcuso épreuve, disait-il, que nos braves marins o«t payée de leur sang; occupation presque fantastique d’un rocher d’où l’on ne sait plus comment sortir. * Guizot ayant répondu, qu’une solution prochaine allait trancher toutes ces questions : « Elles se produiront encore souvent au sein des Chambres, répliqua Molé; elles vous donneront encore de mauvais moments. Surmontez-lcs ; réussissez; je n'en demande pas davantage ; ce n'est pas votre place que j’ambiiiouîte; ce que je voudrais, c’est que vous puissiez tirer la France des difficultés qu’elle vous doit. > Les attaques de Molé contre Guizot eurent de l'écho dans la chambre des pairs : Doissy-d’Anglas reprocha aux ministres d’amoindrir l’influence nationale; Monlalembert réclama, pour les représentants do la religion catholique, cette indépendance qui seule peut fonder et justifier l’obéissance à l’Église; le prince de la Moscoxva critiqua le traité de Tanger qu’il considérait comme inexécutable ; le comte de Sainl- Priest fit ressortir l’inutilité des négociations entamées avec le Maroc et démontra qu’il n’y avait réellement, au fond de cet insignifiant traité, ni vainqueurs , ni vaincus. Dans la chambre des députés, Gustave de Beaumont, Tocqueville, Marie, Thiers, Dupia, Biilault, Saint-Marc Girardin, Odilon Barrot, attaquèrent aussi le cabinet à propos de l'Adresse, qui les autorisait à

LOUIS-PHILIPPE l“, — <845. *78

toucher, à interroger tous les points de la politique extérieure ; mais Guizot fut inébranlable contre tant d'assauts; il déploya quelquefois une puissance do logique et une Derté dédaigneuse, qui réduisirent ses adversaires au silence. Un nouvel orateur, Peyramont, et le maréchal Bugeaud qu’uue ordonnance royale avait récemment élevé au titre de duc d’isly, devinrent d’ulilos auxiliaires pour Guizot, qui sortit victorieux, de celle bataille parlementaire, avec deux cent seize boules blanches sur deux cent quaranto-neuf votants, La plupart des membres do l’opposition n’avaient pas voté. On pensait qu’une demande de fonds secrets amènerait encore des interpellations irritantes; mais te ministère ne fit pas de celle demande une question de cabinet. Un incident, toutefois, la destitution de Salvandy, ambassadeur en Espagne, et celle de Drouin de Lbuys, directeur au ministère des affairas étrangères, compliqua d’abord la discussion, qui s’éleva ensuite, sous l'impulsion de Joly, do Larcy, de Laroehejacquelein et de liillaulf, aux proportions d’un nouveau combat sur la politique générale. Morny, Desmousaeaux de Givré, Liadières, défendirent le pouvoir, déjà fort de l’appui que se prêtaient mutuellement Guizot et Duehàtel, fort aussi de l’échec du comte Muté, qui avait essayé vainement de remplacer Thiers dans la direction du parti conservateur. Peu s’en était fallu que ropposilion n’eût triomphé en portant à la vice-présidence, Bidault, qui ne la manqua que de cinq voix; peu s’en était fallu que le cabinet n’eût succombé, avec une majorité de huit voix seulement, dans la déplorable affaire Prilchard; mais les anciens conservateurs, ralliés sous le drapeau de F ulchiron et de Uartmann, avaient fait aux ministres un devoir de gratitude et d’honneur de ne peint se séparer d’eux, et dés lors s’était contractée une alliance nouvelle entre le cabinet et te parti conservateur. Cette alliance, résultat d’une lutte oratoire de soixante jours, permit aux travaux législatifs de prendre un «ours régulier. Deux lois, ta loi sur l’instruction secondaire ot la loi sur les prisons, furent écartées momentanément : la première se compliquait d’une question préalable, celle des jésuites; la seconde réclamait l’examen de la magistrature. A leur place, deux lois d’un intérêt social non moina grave, d’une solution non moins difficile, furent adoptées après de longs débats : la loi sur le régime colonial et la loi sur les caisses d’épargne. Si la première ne pouvait être considérée comme une solution complète de ta question, elle avait du moins irrévocablement posé le principe de l’émancipation des esclaves; te gouvernement et les Chambres s’étaient engagés. Quant à la loi sur les caisses d’épargne, avant qu’etie fût promulguée, chacun s’inquiétait avec raison, de la situation du Trésor, qui, d’un jour à l’autre ai la confiance s’ébranlait, pourrait avoir à rembourser des sommes considérables qu’il acceptait à litre de dépût et qu’il employait comme des fonds publics :à défaut de remèdes, on employa des palliatifs. Une loi sur le conseil d’État, toi d'organisation de ce grand tribunal administratif, lui donna une existence légale, qu’on l’accusait de ne point avoir encore. Des lois de douane; des lots pour l'achèvement et le perfectionnement de nos routes, de nos canaux, de notre navigation iulé-

Heure; des lois pour l’amélioration de plusieurs ports maritimes, pour la fortification des côtes de l’Océan, pour l’établissement des principales lignes de chemins defer, beaucoup d’autres projets, adoptés au nombre de soixantesix, prouvaient à quel point la législature s’était préoccupée des besoins généraux, des intérêts matériels, des conditions de prospérité nationale. La Chambre avait eu cent quarante-cinq séances publiques et quarante-deux réunions dans scs bureaux. La discussion du budget, commencée le 9 juin, occupa cette fois un espace de temps plus normal, car on ne vota l’ensemble de ce budget monstrueux, que le 5 juillet, à une majorité de deux cent quarante voix contre vingt ; la Chambre s’était montrée plus prodigue que la commission financière, car elle n'opéra que deux millions et demi de réduction sur le chiffre de un milliard quatre cent trente-quatre millions quatre cent trente-neuf mille quatre cent six francs. Or, les recettes étant évaluées à un milliard trois cent cinquante-cinq millions quarante-cinq mille six cent cinquante-un francs, l'excédant de dépenses était de soixante-dix-neuf millions trois cent quatre-vingt-treize mille sept cent cinquante-cinq francs; les découverts des exercices précédents offraient un total de trois cent soixante-huit millions soixante-trois mille deux cent trente-sept francs; les découverts éventuels pour travaux d’utilité publique, s’élevaient à six cent quatre-vingt millions six cent soixante-quatorze mille sept cent soixante-un francs; c’était, par conséquent, une dette de plus d’un milliard qu’on se proposait de payer avec les réserves de l’amortissement. Une semblable situation était bien faite pour inspirer les inquiétudes les plus sérieuses, surtout depuis qu’on avait reconnu, dans les dépenses de 1844 un déficit de vingt-quatre millions, malgré un excédant de recettes de quarante-deux millions au delà des prévisions du budget. D’autres écueils, produits par les souscriptions aux sociétés de chemins de fer, furent dévoilés dans la chambre des pairs, qui, usant de son droit d'initiative, consacra sept séances à l’examen de cette délicate question d'économie politique. Elle avait étudié, avec non moins de soin, la loi sur le régime colonial et celle sur l’instruction secondaire. Ces trois objets absorbèrent, à eux seuls, la moitié des quatre-vingt-douze séances qui furent tenues par cette Chambre pendant la session de 1845.

Notre politique extérieure échappait aux émotions de l’année précédente, Deux hommes considérables, abolilionisles ardents, le duc de Brogiie et le docteur Lushinglon, membre de la ciiambre des communes, avaient été chargés, par leurs gouvernements respectifs, de chercher, pour réprimer la traite, des moyens nouveaux, plus efficaces et moins irritants que le droit de visite. Leurs efforts aboutirent & un traité conclu le 39 mai entre la France et l’Angleterre. Le roi de Prusse, accepté par ces deux puissances comme arbitre dans un différend qui avait pris naissance au Sénégal en 1834, venait aussi de terminer la constestation, en reconnaissant implicitement notre souveraineté coloniale et en réduisant au chiffre de quarante-quatre mille francs une indemnité que le gouvernement britannique avait osé porter à deux millions

deux cent-vingt -quatre mille sept eenl soixanle-un francs. La marine française s’entendait alors avec la marine anglaise, pour réprimer, sur la côte orientale de Madagascar, la tyrannie des indigènes hovns, qui voulaient chasser de Tamatnve tous les blancs ou les forcer de se soumettre aux mœurs et coutumes du pays. L’amiral Romain-Desfossés, secondé par le capitaine anglais Fiéreck , n’avait point hésité à bombarder Tamalave. Le feu de l’escadre abattit deux fois le drapeau de la reine Ranavabo, et les 1 lovas éprouvèrent des pertes considérables; mais il ne fut pas possible, faute de munitions, de tirer d'eux uno vengeance plus éclatante. Vers la même époque, une difficulté inattendue troubla les relations de la France avec le Mexique : Notre chargé d’affaire, le baron de Cyprey, oubliant peut-être la dignité froide qui convient aux agents diplomatiques, s’était attiré des désagréments personnels qui l’avaient conduit à demander scs passe-ports. A Taïli , la reine Pomaré, toujours placée sous l’influence anglaise, s’obstinait & n’écouter aucune des communications du gouverneur français. Dans le Maroc, l’empereur paraissait de bonne foi ; des conventions préliminaires pour la délimitation des frontières, étaient arrêtées, depuis le 18 mars, entre le général de La Rue, et Si-Hamida, seigneur marocain; mais l'insaisissable Abdel-Kador, parcourait les douars, prêchait la guerre sainte, armait les tribus, les exaltait en leur signalant, comme un coup du ciel, l'explosion récente de la poudrière d’Alger, et, par ses nombreux émissaires, fomentait la révolte jusqu'au fond des montagnes de la Kabylic. Le maréchal Bugeaud était alors éloigné de son gouvernement ; mais, soit à la Chambre, soit à la cour, soit au grand banquet que lui donna le commerce parisien, sous la présidence du duc de Nemours, il ne cessait de proclamer les mêmes vues, les memes plans de colonisation militaire, et il gagnait, de la sorte, à son système, ceux-là même qui s’y montrèrent d'abord les plus contraires. Bugeaud, en plaidant la cause de l’Algérie, lui rendit en France, par sa parole, autant de services qu'il lui on avait rendu par scs armes sur le sol africain. Le 17 juin, les généraux d’Arbouville et Marey, sortis de Sétifet de Médeah, chacun avec une colonne expéditionnaire, opèrent leur jonction et culbutent plusieurs tribus insurgées, tandis que, dans les provinces du centre et de l’ouest, six colonnes mobiles observaient le désert ; cl qu’à l’est, lo général Gentil contenait les populations; mais, du cûlé de Médeah, trois agents d’Abd-cl-Kadcr, cachés dans les montagnes du Jurjura, ne cessaient d’exciter des troubles; cl, dans la Dahra et le Sahara, diflérenles tribus se soulevaient, tantôt à l’appel de Bou-Maza, tantôt à la voix de quelque autre fanatique. Décidé a en Unir, Bugeaud, de retour à Alger, forma trois colonnes expéditionnaires qu’il confia aux colonels Ladmirault, Saint-Arnaud et Pélissier : Ladmirault devait agir isolément, à l’est de Tenez; Saint-Arnaud et Pélissier, parcourir les montagnes riveraines de la mer. Après une razzia chez les Beni-Zenjcs, Pélissier somma les Oulcd-Riah de se soumettre, mais une partie de la tribu s’y refusa, cl il fallut l’attaquer. Battus, les Oulcd-Riah se réfugièrent dans des T. VI. 31

grottes Inexpugnable* ofl ils avaient envoyé d'avance leurs femmes, leurs en* fonts, leurs troupeaux et toutes leurs richesses. Pélissier investit les grottes; puis, il parlementa. On lui répondit par des coups de fusil. Pélissier promit ilérativement do respecter les personnes, les propriétés, et de n’exiger que le désarmement. Ces malheureux ne voulurent rien entendre : ils persistèrent ft no point quitter les grottes. Alors, Pélissier employa le moyen conseillé par le gouverneur lui-mème, dans les cas d’urgence extrême ; il lit boucher les Issues des grottes avec des fascines , auxquelles on mit le feu : cinq cent trente Arabes périrent asphyxiés; exécution cruelle, horrible, et pourtant nécessaire pour assurer la retraite de nos soldats. L'opposition eu Franoe, Comme en Angleterre, se servit de ce tragique épisode do la guerre d'A* frique, pour calomnier l’armée française et ses chefs qui gémissaient d’avoir élé obligés d’en venir à de semblables extrémités. Différentes expéditions, que conduisirent avec bonheur les généraux Cavnignac, Bourjolly, Géry et Bedeau, ayant achevé ta soumission du Dahra, Bugeaud, à la tète d’un corps de cinq mille hommes, ni une promenade militaire, à l’est de Dellys, ramena les tribus égarées, intimida les tribus indécises, et reconstitua ensuite, d’une manière plus forlc et plus complète, l’administration des Kabyles, qu’il s’efforça de mettre en harmonie avee les formes du gouvernement français dans l’Algérie. Malgré toutes ces levées de boucliers, sous losquciics se cachait la main d'Abdcl Karier, l’empereur du Maroc demeurait fidèle aux promesses échangées. Le traité de Lalla-Maghrnia avait reçu In double sanction des deux souverain» signataires; de plus, il avait élé convenu qu’on aviserait à ia révision des anciens traités do commerce, et qu’un ambassadeur de l’empereur du Maroc se rendrait à Paris, pour rendre un bommBge solennel à Louis-Philippe. L'échange des ratifications du traité avait eu lieu le 6 août, pour ainsi dire, à la lueur d’un terrible incendie, qui, le 1" du même mois , dévora les chantiers cl les magasins maritimes du Mourillon, à Toulon; affreux sinistre qui fit disparaître dans les flammes les preuves des audacieuses dilapidations de certains fonctionnaires de la marine.

Devenue moins active d'une session à l’attire, la politique ne s'endormait pourtant pas. Kilo changeait do terrain. Elle passait de la Chambre aux conseils généraux, aux conseils municipaux, dans lesquels l'opposition légistative essayait ses armes. C’est ainsi que le parti qu’on appelait la gauche constitutionnelle, ayant publié un manifeste où il accusait le pouvoir de faiblesse au dehors, de corruption au dedans, de hk-lies concessions envers l'Angleterre, d’horreur profonde pour les réformes utiles; où l’on dénonçait les entraves apportées à la translation do domicile, par ta taxe foncière do vingtcinq francs; où l’on blâmait l'impôt des patentes; où l'on énumérait comme autant de griefs les principaux actes du Juste-milieu ; Guizot, par un discour» aux électeurs qu’il représentait dans le conseil général du Calvados, réfuta les doctrines de scs adversaires et résuma en ces termes les conséquences du syilème qui régnait on France depuis quinze ans t « Au dedans, dit l’illustre

LOUIS-PHIUPPF. I*r. — t8t.’>.

pnWiciMe, les libertés publiques sont chaque jour pratiquées, prouvées, développées; vous profiles, vous jouissez, avec une sécurité entière, de toutes vos libertés et fie leurs fruits. Au dehors, ne voyez-vous pas clairement, certainement, que le gouvernement de notre pays est non-seulement parfaitement indépendant en Europe, mais que l’Europe, gouvernements et peuples, lui porte une grande considération, et, en toute circonstance, compte

sérieusement et convenablement avec lui ? Et ces États constitutionnels

qui se sont formés autour de nous, que l’Europe a respectés comme nous, qui se sont établis, qui s’affermissent chaque jour à la faveur du mouvement imprimé et de l’ordre maintenu par nous; qui, en fondant ou multipliant leurs institutions, s’appliquent à les rapprocher des nôtres, la Belgique, l’Espagne, la Grèce ; ne sont-ce pas là autant de preuves vivantes de l’action, de l'influence, et je crois pouvoir dire, avec un légitime orgueil, de l’ascendant mérité que la France et son gouvernement exercent au dehors, au profit d’une politique libérale et modérée, qui sait comprendre à la fois les besoins nouveaux des hommes et les conditions éternelles de l'ordre social 1 Et tout cela s’est accompli, tout cela s’accomplit sans violence, sans guerre 1 Nous avons réussi à consommer une révolution, à fonder un gouvernement nouveau, ou dedans par la légalité, au dehors par la paix.» Cet admirable discours, qu’il faudrait citer tout entier, est un programme fait d’abandon, avec une imposante conviction, loin de la pression du trône et des majorités ; c’est une sorte de justification et d’exposé de conduite devant le pays. Guizot semblait plus résolu que jamais à marcher dans la voie qu’il avait ouverte aux conservateurs dynastiques. Ceux-ci s’habituaient à voir le ministère réussir dans toutes ses entreprises. Ainsi, l’Église ultramontaine, un moment redoutable n’inspirait déjà plus de craintes : elle avait cessé le feu roulant de ses invectives, elle ne conspirait plus tout haut contre la monarchie de Juillet. Salvandy, qui avait succédé à Villemain, comme ministre de l’instruction publique ( Ier février), en même temps que le comte Moline de Saint-Yon devenait ministre de la guerre, s’estimait assez fort pour se placer entre le clergé et le corps universitaire; et voulant concilier, en régularisant, il institua une commission chargée d’éludier les lois, les ordonnances, les réglements de l’Université, afin de préparer la refonte générale de la législation de l’enseignement; il chargea, en même temps, de concert avec Guizot, lo conseiller d’Èlat Rossi, protestant et professeur de philosophie, d'aller à Rome, soumettre au pape les plaintes du gouvernement contre les ultramontains de France, et prier le saiut-père d’intervenir pour que les lois du royaume fussent exécutées à l’égard des Jésuites. Celte négociation religieuse et politique était des plus délicates; l’insinuant Genevois, quoique protestant, persuada le pape; les communautés jésuitiques de France reçurent de Rome l'ordre do s : dissoudre, et le saint-siège sut gré au gouvernement d’avoir bioa voulu faire, d’une question do police judiciaire, une question do police canoiiiqnc. Le ministère ne pouvait se dispenser do certains égards do convenance

m HISTOIRE DE FRANCE,

envers ceux qu’il frappait par l’entremise de l'autorité ecclésiastique. Comme lo professeur Quinet, dans son cours au collège de France, avait jugé à propos de mettre en cause le jésuitisme et de le traîner aux gémonies, au lieu de suivre le programme littéraire dans lequel il devait circonscrire ses leçons, Salvandy lui rappela ce programme et voulut lui imposer des entraves que celui-ci repoussa comme une atteinte à la liberté du corps enseignant : le cours alors fut suspendu, malgré les bruyantes protestations des Écoles; le clergé n’en cria pas moins à la persécution.

Dans le mois de septembre, l’attention publique, attirée vers le château d'Eu, par une nouvelle visite que la reine d’Angleterre faisait à Louis-Philippe, se reporta tout à coup en Algérie, où le drapeau français venait d'éprouver un échec sanglant. Le 21 septembre, quatre cent cinquante soldats, que commandait le lieutenant-colonel de Montagnac, attirés dans une embuscade, sur la frontière du Maroc, avaient été enveloppés d’une nuée de Kabyles, que dirigeait Abd-el-Kader, et tous avaient péri, ù l’exception de dix hommes, qui sortirent seuls du marabout de Sidi-Ibrahim, après s’y être défendus pendant deux jours et deux nuits contre des milliers d’ennemis. L’émotion fut extrême en France à la nouvelle de ce massacre. Le conseil des ministres, réuni le 6 octobre, arrêta que six régiments d’infanterie et deux régiments de cavalerie s’embarqueraient sur-le-champ pour l’Afrique, cl que le maréchal Bugeaud ferait contre l’émir une campagne décisive. Abdel-Kader avait donné lui-même le signal d’une nouvelle guerre. Tout le pays qui s’étend entre la rive gauche de la Tafnu et Tisser, s’était levé. L’ennemi s’avançait jusque sous les murs d’Oran et de Tlcmccn; il assiégeait le fort de Sebdou et occupait les environs avec des forces considérables. Une heu reuse manœuvre de Lamoricière, secondé par les généraux Cavaignac et Korle, lui permit de cerner celte masse d’insurgés, auxquels il lit grâce, pour suivre les mouvements de l’émir, campé à Ain-Kebiza. Lamoricière n’avait que mille cinq cents fantassins et cinq cents chevaux; mais, le 18 octobre, Bugeaud partait d’Alger avec une colonne de quatre mille hommes. Abd-el- Kader, après avoir traversé la Tafna et l’Oued-Mouilah, contourna Ticmcen, et se porta dans le pays des Hachcm, au sud de Mascara, où toutes les tribus s’étaient déjà révoltées, malgré les efforts du général Géry. Il fallut abandonner à l’émir le territoire de Mascara, et préserver de ses incursions la contrée d’Oran à Mostaganem, ainsi que celle du Chélif et d’Orléansvillc à Milianah. L’apparition soudaine du maréchal Bugeaud permit d’atteindre ce résultat, en attendant l’arrivée des renforts envoyés de France. Mais ce n’était plus par des combats infructueux, que l’émir prétendait vaincre les infidèles. Cont.'aint de fuir devant nos bataillons, toujours vainqueurs quand la trahison ne les surprenait pas, Abd-el-Kader avait conçu le projet de dépeupler les provinces de l’Algérie en transplantant leurs tribus dans le Maroc. Ses khalifahs exécutaient donc ce mouvement rétrograde, en poussant les tribus devant eux, et l’émir s’avançait à l’est, par le pclil désert, à quarante-cinq lieues de

Médeah, lorsque Bugeauil arriva, le i novembre, aux sources de l’Oued-Riou, et que le général Bourjolly, d’accord avec lui, cerna le pays des Flittas, théâtre ordinaire des prédications de Bou-Mnza. Ioussouf, à la tète de quatre cents chevaux et de mille cent hommes d’infanterie montés sur des mules, eut mission de poursuivre l’émir; mais ce dernier lui échappa par les choit» ou lacs salés, et pénétra dans la province d’Orléansville. Alger craignit son approche : on dirigea aussitôt des troupes sur Milianah; on mobilisa trois bataillons de la milice urbaine d’Alger; mais, le 1 2 décembre, Abd-el-Kader, avec son goum, s’enfonçait vers le sud. Les pluies torrentielles de la saison rendant la guerre impossible, achevèrent de rassurer la colonie, et bientôt l’armée rentra dans ses quartiers d’hiver. Pendant que nos Soldats en Algérie donnaient des preuves nouvelles de leur constance et de leur valeur, la marine combinée de la France et de l’Angleterre soutenait dignement, sur les rives de In Plata, l’honneur des deux pavillons. Après un échange infructueux de notes diplomatiques avec le président Rosas ou son lieutenant Oribe, le capitaine Tréhouarl, commandant en chef les forces françaises, et le capitaine Hothara, les forces anglaises, s’emparent de la flottille argentine, bombardent Colonia et s’en rendent mailres, occupent successivement plusieurs villes ouvertes, font le blocus de Buenos- Ayres, pénètrent dans le Parana et se présentent devant Obligado , que défendent des fortifications à l’européenne, des batteries savantes, une estacade, des brûlots ot quatre mille hommes de garnison. L’allaflue dura sept heures. Ce fut à qui des Français ou des Anglais montrerait le plus d’intrépidité. « Si le titre de brave a jamais été mérité, c’est par vous et par vos équipages » , écrivait Ilotham à Tréhouarl. Effectivement, ce n’étaient pas des vaisseaux de haut-bord qui avaient écrasé l’ennemi, mais des navires du dernier rang qui s’étaient mis en face des pièces de gros calibre, bien servies cl protégées par des retranchements. Ce beau faitd’armes eut lieu le 21 novembre. Il ne üt point avancer d’un seul pas la question de la Plata, mais il servit du moins à la gloire de la marine française, et montra au monde l’accord des deux premières puissances continentales. La France se consolait de la paix à tout prix, en voyant que ses enfants n’avaient pas dégénéré. Ce fut aussi un souvenir militaire que l'inauguration de la statue équestre du duc d’Orléans, célébrée le même jour à Alger et à Paris ; ces deux statues étaient érigées, aux frais de l’armée d’Afrique, en mémoire du brave prince qui avait partagé ses travaux et ses dangers. Le procès-verbal de cette double cérémonie fut présenté au roi, qui le remit au petit comte de Paris, en lui disant : « Mon cher enfant, jo no puis mieux faire que de le le donner. Tu garderas précieusement ce témoignage des sentiments de confiance et d’affection que l’armée portait à ton pauvre père. » Le peuple s’associait d’intelligence à tout ce qui était national. Il comprit ainsi que l’ambassade marocaine s’adressait à la France autant qu’à Louis-Philippe. «Mon ambassade, disait l’envoyé du Maroc aux Marseillais, qui voulaient le releuirà son arrivée dans leur ville (19 décembre), est comme une

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fleur que l’empereur, mou maître, envoie à voire roi; il foui que la fleur arrive avec loule sa fraîcheur, dans tout son éclat, avec tout son parfum, et qu’elle soit déposée aux pieds de voire souverain...» Le 27 décembre, devait g’ouvrir la nouvelle année politique; les Chambres étaient convoquées, et, dans l’une comme dans l'autre, s’offraient beaucoup d’éléments nouveaux qui allaient moditler leur physionomie, sans y changer néanmoins la majorité inféodée au ministère. La chambre des pairs, depuis dix-huit mois, avait perdu vingt de scs membres, mais trente-six nouveaux pairs, quelques-uns assez étrangement choisis, étaient venus remplacer les défunts. On n’avait donc pas à prévoir un revirement subit dans la politique. La politique d’ailleurs faisait trêve pour livrer le pays é des préoccupations industrielles.

L’industrie commerciale avait acquis de telles apparences de prospérité, qu’on s’y liait sans réserve; et le pays, après être demeuré longtemps indécis et indifférent dans l’application des chemins de fer, s’était précipité vers les théories spéculatives enfantées par la vapeur, avec cette impétuosité folle qui, en France, suit trop souvent la défiance. Tout le monde voulut s’enrichir ou augmenter son avoir ; c’était une épidémie pareille à celle de la banque de Law, sous la régence du duc d’Orléans. Il existait treize compagnies de chemins de fer, autorisées; il s’en était formé cent autres sur des bases insuffisantes, compagnies qui n’avaient d’autre but ni d’autre espérance que d’étre absorbées par des sociétés sérieuses et de vendre chèrement leur mort ; on organisait ainsi contre la spéculation honnéle une concurrence déloyale; on vendait, on escomptait au grand jour, des promesses d’action ; les noms les plus honorables delà vieille aristocratie couvraient l’ignobilitê de certains marchés; des pairs, des députés, des généraux, des magistrats, devenaient les piliers habituels de la Bourse, et leurs fortunes patrimoniales couraient les chances journalières de l’agiolagc. Ce fut alors que des catastrophes éclatantes donnèrent le signal d’une crise financière qu’accrut encore le mauvais étal de la banque en Angleterre. Les capitaux que les sociétés de chemins de fer français attendaient de Londres, y demeurèrent pour des besoins imprévus et urgents; le numéraire devint encore plus rare en France, par suite des versements successifs accumulés dans les caisses des compagnies Industrielles. On vit les actions de ees compagnies passer par tous les degrés de la dépréciation et tomber enfin è un taux dérisoire. Le manque général d’argent coïncidait avec la liausse extraordinaire du prix des céréales; hausse causée surtout par les accaparements do blés, après la maigre récolte de 1 845. Cette mauvaise récolte, jointe h une maladie qui avait atteint presque partout la pomme de terre, menaçait de famine l’Irlande et de privations cruelles la Belgique, l'Allemagne et même la France. Une pareille perspective était bien faite pour inspirer de légitimes inquiétudes. Cependant l’état malériel du pays hc parut pas compromis et les recettes publiques continuèrent à s’accroître. La politique, par bonheur, était dans un moment de calme plat; le parti conservateur, rallié tout entier 'rnis la bannière ministérielle, permeltait d’espérer que les luîtes passionnées des

Chambres ne se renouvelleraient point, et le cabinet avait encore des conditions de viabilité certaine. Malgré l’alliance du centre gauche à la gauche constitutionnelle, Snuzct arrivait encore a la présidence avec une majorité do deux cent treize voix, tandis que Dufaure, son concurrent, n’avait pu en réunir que cent quarante-sept. Il ne restait donc à l’opposition, après cet échec, qu’à réserver et à préparer toutes ses arme3 pour le prochain combat des élections générales. Celte circonstance, éloignant de la discussion de l’Adresse les colères et les personnalités, imprima aux débats une majesté inaccoutumée. Chaque orateur approfondit à son point do vue quelqu’une des grandes questions pendantes. A la chambre des pairs, Cousin, Montalemberl, Villemain, Deugnot, épiloguèrent, chacun dans un ordre d’idées différent, sur les ordonnances du 7 décembre concernant la réorganisation de l’Université; Boissy-d’Anglas reprocha au gouvernemenl de Juillet son incurie dos intérêts extérieurs de la France; Charles Dupin mit à nu la situation financière qui présentait un découvert do quatre cents millions el un déficit croissant, malgré l'augmentation des recettes ; le vicomte Dubouchage réclama une loi sur l’organisation du travail; Montalcmbert, Peletde la Lozère, Alexis de Saint- Priest, io prince de la Moscovva, ayant attaqué la politique du cabinet en Orient, au Texas, ù la Plala, au Maroc, en Algérie, Guizot fit, au contraire, ressortir la formelé calme et prévoyante de cette politique. A la chambre des députés, Tiiiers examina, avec un sens fin et profond, les relations de la France avec l’étranger, surtout celles que l’Angleterre •voit rendues compromettantes et difficiles; Bidault, qui en voulait aussi à l’Entente cordiale, montra le gouvernement britannique, dans toutes les occasions, sous toutes les latitudes, perpétuellement en méfiance, en concurrence avec te uétre,et il conseilla au cabinet de tenir mieux compte des instincts populaires dans les questions de politique internationale; Lamartine prononça un éloquent plaidoyer en faveur des populations chrétiennes du mont Liban; Lherbette signala, comme autant de dangereux abus, l’immixtioa do fonctionnaires et d'hommes politiques dans les entreprises de chemins de fer, la transformation dos receveurs-généraux, même de certains ministres, en banquiers, en spéculateurs; le sujet avait trop d’à-propos pour no pas intéresser l'assemblée ; on parla des compagnies de chemins de fer; on glosa sur les adjudications de ces chemins, sur les veilles d’actions, sur les appels de fonds frauduleusement détournés de leur objet; et Grandin, passant en revue les dangers de i’agiolage, 1e trafic infâme de l’argent, le mystère des hausses et des baisses calculées d’avance, força 1c ministre des finances et celui de la marine à venir se justifier d’accusations qui les attaquaient non moins comme particuliers que comme ministres. Le ministre de l’instruction publique eut à se défendre à son tour contre des attaques assez vives au sujet de ses ordonnances réorganisatrices de l’Université : tout cc qu’il y avait d’universitaires dans la Chambre voulut rompre une lance pour ou contre le ministre. Do cette longue polémique, il résulta qu’ua déplacement de pouvoir et de respon-

UlSTOlMi DE FRANCE.

sabilité avait sans casse, depuis quinze années, embarrassé l’action universitaire; que la cause du conseil royal s’était confondue à la longue avec l’existence de l’Umversité elle-même; et qu’au moyen de ses ordonnances du 7 décembre, Salvaudy avait essayé de régulariser la position du conseil royal. « Lorsque Napoléon, disait Thiers, a voulu créer l’unité de l’enseignement, il u'n pas cru devoir s'en fier à une direction générale, à une administration; il a voulu créer un corps; conception admirable et profonde, à laquelle aujourd'hui vous substituez des bureaux. » Guizot ne niait pas les bienfaits de l’Uuiversité telle que l’avait créée Napoléon; mais, disait-il, cette admirable création n'étant plus en rapport avec l’état nouveau des sociétés modernes, le gouvernement avait dû s’en préoccuper, et, tout en maintenant les droits de l’État sur l’enseignement public, conserver la paix entre la liberté religieuse et la liberté de penser. Six fois, pendant les débats de l’Adresse, la chambre des députés eut à se prononcer sur ta politique du cabinet, et six fois elle lui avait donné raison ; et quand, après cinq semaines de discours, on vota sur l’ensemble du projet , deux cent trente-deux voix contre cent quarante-une constatèrent la majorité ministérielle. Une législature qui flait n’a pas en soi la conscience de stabilité, nécessaire aux réformes fondamentales, à la réalisation des grands intérêts publics : les réminiscences du passé semblent alors prédominer seules. Les partis, avant d’aller se régénérer dans le giron électoral , saisissaient donc toutes les occasions de se compter, de s’observer, de se menacer d’un avenir qui n’appartenait plus à personne. Aussi, le bilan de la session n’offre-t-il que des améliorations de détail, la plupart incomplètes cl provisoires : ce sont des réductions d’impôts ; des votes de crédits considérables pour une vaste série de travaux destinés à multiplier les moyens de défense et de production du pays; la chambre des députés réduisit des deux tiers la taxe du sel, équilibra le prix de la viande, affranchit de la surtaxe des lettres les habitants des campagnes. Une demande de quatre-vingt-treize millions pour l’accroissement de la marine n’avait point paru exagérée, en présence des faits signalés dans le Mémoire du prince de Joinville : on vola celte somme, presque è l’unanimité. Il en fut de même des crédits applicables aux chemins de fer, canaux, voies fluviales, ports maritimes, fortifications, etc. En adoptant le projet de ioi concernant les livrets des ouvriers, la chambre des pairs venait de faire un premier pas vers la solution du problème que soulève l’organisation industrielle; en discutant cinquanle-uu projets de loi d’intérêt général, cent un projets d’intérêt local, elle avait approuvé la plupart des travaux de la chambre des députés, et toutes deux s’étaient séparées le 3 Juillet, laissant aux législateurs postérieurs bien des lois imparfaites à refaire, bien des questions d’économie politique à résoudre. Quant au budget, on n’y avait pris garde, cl cependant ii allait toujours grossissant : celui des recettes s'élevait à un milliard trois cent trente-sept millions huit cent soixante-dix mille six cent quatre-vingts francs; celui des dépenses, y compris le service extraordinaire, à un milliard quatre cent cinquante-cinq mil-

lions six cent soixante-quatorze mille cinq cent dix-huit francs. C'était un déficit énorme que ta chambre des députés semblait ne pas voir. La commission des finances, qui avait cependant pour organe l’inflexible Bignon, ne proposa quo d’insignifiantes économies ; mais elle déplora cette tendance fâcheuse qui portait le gouvernement à augmenter les dépenses et les Chambres à opérer d’imprudentes réductions sur les revenus publics, à mesure qu’ils voyaient s’accroître les recettes. C’était vivre au jour le jour, sans prévoyance et sans sagesse} c’était en quelque sorte, escompter l’avenir, après avoir dévoré le présent.

On eût dit que Louis-Philippe, en devenant plus impopulaire , devenait plus invulnérable. Deux tentatives contre sa vie, qui du moins n’émanaient point des sociétés secrètes, ne réussirent pas mieux que les attentats précédents. Le 16 avril, Pierre Lecomte, ancien garde-général de la forêt de Fontainebleau, embusqué dans cette forêt, derrière un mur, tira deux coups de fusil sur la voilure du roi, sans atteindre personne. Une des bourres tomba seulement aux pieds de la reine. L’assassin, qui s’enfuyait, fut arrêté presque à l’instant. Le premier sentiment du pays fut la stupeur. On se demanda si ce crime avait un sens politique; les journaux du ministère soutinrent qu’un pareil crime était toujours le produit ou la conséquence du milieu politique dans lequel il se prépare; l’opposition, qui commença par mettre en doute la réalité de l’attentat, voulait y voir une machine électorale, tandis que quelques courtisans reprochaient amèrement à Thiers d’avoir récemment, dans un discours sur le gouvernement personnel, soulevé des haines dangereuses contre la royauté. Mais le procès de Lecomte, qui s’instruisit aussitèt devant la cour des pairs, prouva que jamais ce monomane ne s’était préoccupé de politique et qu’il avait voulu tuer le roi, pour sc venger de l’intendant de la liste civile qui l’avait destitué. Il fut condamné à la peine des parricides, et son exécution eut lieu six semaines après son crime. Pendant que la cour des pairs jugeait Lecomte et que le Château lui cherchait des complices, le prince Louis- Napoléon, enfermé au fort de Ham depuis six ans, eut le bonheur de s'évader sous un déguisement et do passer en Angleterre, où il attendit que les événements se déclarassent en sa faveur : il renonçait aux conspirations militaires, mais il ne renonçait pas â son titre d’héritier do l’Empereur. Louis-Philippe se persuadait que, depuis l’échauffouréc de Boulogne, menée à bien par sa police, le prétendant impérial n’était plus à craindre. Il y avait à peine quarante jours que la tète de Lecomte était tombée, lorsqu’au milieu des fêtes de Juillet, au milieu des préoccupations électorales, un nouveau régicide, Joseph Henri, caché derrière une statue du jardin des Tuileries, lira un coup de pistolet sur le roi, qui saluait la foule assemblée sous les fenêtres du palais. Celte fois, c’était un industriel qui, au moment de faire faillite, n’avait trouvé rien de plus avantageux quo de diriger contre le roi, hors de toute portée, le feu de deux pistolets de poche à peine chargés. Ce ridicule alteulat, ainsi que celui de Lecomte, ces deux monstrueuses anomalies, indépendantes de toute pensée politique, n’en ébranlèrent pas mains profondément l’opinion et produisirent

m HISTOIRE UE FRANCE,

une manifestation électorale favorable au ministère et à la dynastie. Les élections eurent lieu dans le mois d’aoùt. Cinquante-cinq députés de l’opposition légitimiste et constitutionnelle, entre autres Cormenio, Richard, Corne, Laydet, le duc de Vulmy, ne furent pas réélus; mais l'opposition acquit vingt* huit nouveaux membres, entre autres, Falloux, Léon Faucher, Genoude, Oscar de La Fayette, Paillet, Qualrebarbes; le parti des conservateurs avait gagné des hommes distingués, tels que de Bsslard, Blanqui, d’Eichtal, Paul de Gasparin, de la Plane, Plougoulm, do Laborde, cto. Le roi appela dans la chambre des pairs treize nouveaux auxiliaires du cabinet, pour lui assurer une solide majorité dans les deux Chambres. La session s'annonçait sous les meilleurs auspices ; on devait considérer la machine gouvernementale comme engagée dans des voies appropriées aux améliorations matérielles et morales qu'on réclamait généralement. La paix était plus assurée que jamais ; l’œuvre des chemins de fer recevait sa solution législative. Il ne s’agissait donc plus que de réformer certaius tarifs, certains impôts, et d’opérer surtout des économies radicales, pour consolider la prospérité matérielle du pays. C’est ce qu’avait exprimé Guizot, dans son remerciement aux électeurs de Lisieux qui l'avaient élu : * Toutes les politiques, dit ce grand ministre, vous promettront le progrès; la politiquo conservatrice seule vous lo donnera, comme elle a seule pu réussir à vous donner la paix. » La Charte voulait que les membres de la nouvelle législature se présentassent devant le roi cl que la Chambre se constituât avant l’ouverture ofticiello de la session. Celte réunion préliminaire eut lieu le 17 août. Dans l'Adresse, comme dans le discours de la couronne, on n’aborda aucuno question politique; le double danger qu'avait couru la vie du roi servit de texte 6 l'enthousiasme des satisfaits, et cent vingt voix de majorité appelèrent l’éternel Sauzet au fauteuil de la présidence; les vice-présidents furent pris également parmi les conservateurs. La sécurité qu’inspirait en ce moment la politique, ne pouvait arriver plus à propos, car des fléaux terribles allaient semer l’inquiétude et le désespoir parmi les populations : la maladie des pommes de terre, qui avait paru en France l’année prédédcule, s’élait propagée de telle sorte que cet aliment des classes pauvres y manquait comme partout; la récolte des céréales fut encore plus mauvaise que l’autre : une sèclicresse extraordinaire, en donnant au grain une qualité supérieure, avait diminué des deux tiers son rendement. Le prix du blé haussait toujours, surtout par le fait des propriétaires avides et des accapareurs impitoyables; l'Angleterre faisait, en même temps, à la France, de nombreuses demandes d’exportation, et la spéculation accumulait, dans nos ports maritimes, des amas considérables de grains venus de la Russie et de l’Amérique. Pour comble de maux, des inondations désastreuses interrompaient toutes communications dans le centre de la France. Les roules étaient défoncées; le Rhône, la Saône, l’Escaut, l’Aisne, l’Oise avaient débordé, et la navigation se trouvait suspendue. Ce n’était rien encore, quand, le 18 octobre, une inondation plus effrayante que toutes celles dont la tradi-

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lion avait gardé le souvenir, vint désoler nos déparlements du centre. Elle commença dans le Puy-de-Dôme par une fonledes neiges, qui grossit sponta* némcnl la Loire el ses affluents; une trombe augmenta encore la force dévastatrice des eaux qui so précipitaient sur la Touraine en balayant tout ce qui s’opposait à leur passage. L’Allier engloutit six ou huit villages, emporta, depuis Anjou jusqu'à Dampierre, tous les ponts qui le traversaient; la Loire inonda les faubourgs d’Orléans, de Tours, de Blois; rompit ses levées par cent brèches différentes formant ensemble une longueur de seizo kilomètres, entraîna uno partie du pont de Vierzon,bâti en digue dans te cours du fleuve, et causa d’incalculables malheurs. La charité publique fut immense et infatigable; de toutes parts abondèrent les secours, soit en argent, soit en nature; on ouvrit des souscriptions, on créa des loteries; mais il y avait tant d'infortunes à soulager, quota bienfaisance ne pouvait s'élever au niveau du mal. A ces désastres se joignaient encore les pertes énormes causées par les incendies multipliés qui avaient désolé plusieurs provinces pendant la sécheresse. La disette ne devait pas disparailrc aussi vile que le feu et l’eau. Le gouvernement prit des mesures, sinon pour la conjurer, du moins pour la diminuer; les départements de la guerre et de la marine s’approvisionnèrent de six cent mille quintaux de froment à l’étranger; l’administration facilita l’admission en franchise des grains ou des farines, soit dans les villes maritime», soit dans les villes de l’intérieur; les fourgons d’artillerie furent chargés de transporter les blés qui arrivaient de tous côtés dans les ports de la Méditerranée. En mémo temps, on multiplia, on activa les travaux de l’État; on établit de vastes chantiers pour les ouvriers sans ouvrage el des ateliers do charité pour les pauvres. Et cependant, malgré de si grandes calamités publiques, preuve incontestable de l’activité des affaires commerciales, de la puissance du crédit, de la foi qu’on avait dans l’avenir, jamais, à la Banque de France, les escomptes n’étaient montés aussi haut : pendant le premier semestre de 1816, ils atteignirent un million sept cent vingt-six raille francs, mais, à compter du mois de juillet, un mouvement décroissant se fltscnlirdans les opérations de la Banque, mouvement dû en partie à la sortie des espèces hors de France, pour l’achat des grains, hors de Paris; pour les travaux publics sur divers points du territoire. Le revenu public suivait aussi la mémo progression. Il n’y avait de diminution que dans trois branches de produits : le sucre, le sel, la poste. La cherté des subsistances et la réduction des salaires étaient devenues, en beaucoup de localités, des prétextes de désordre et de coalition d’ouvriers. Ces coalitions qui eurent lieu presque simultanément à Sainl-É ienne, àAnzin, à Elbeuf, à Nancy, à Toulouse, à Montpellier, à Perpignan, réagirent jusque sur le faubourg Saint-Antoine, où l’on vit, le 30 septembre, une bande de malheureux affamés, ou feignant de l’étre, proférer des cris de pillage. Peut-être, ces agitations populaires avaient-elles quelque coïncidence lointaine, quelques liens secrets avec l’insurrection do Cracovic du 17 février; insurrection généreuse, mais aveugle, qui fut bientôt réprimée avec cruauté et qui ne servit qu’à faire

LOUIS PHILIPPE I". - 1816. m

sans plie, l'Angleterre jeta les hauts cris ; lord Palmerston regarda l’alliance d’un fils du roi des Français avec une infante, comme une violation du traité d’Utrecht, qui interdisait la réunion des couronnes de France et d’Espagne sur une seule tête. En conséquence, il s’efforça d’obtenir des différentes cours européennes, contre les mariages espagnols, une protestation qui n’eut point lieu. L’intrigue devenant la seule ressource du cabinet anglais, il ne s’en fit pas faute, et réussit à troubler quelque temps la bonne intelligence des gouvernements français et espagnol. Un autre mariage, sans portée immédiate, mais qui rattachait par un nouveau lien à la maison d’Autriche la branche aînée de la maison de Bourbon, fut célébré, le 7 novembre : le duc de Bordeaux épousa Marie-Thérèse Beatrix de Modène, fille aînée du feu duc François IV. O mariage, plutét financier que politique, mit en émoi tout le faubourg Saint-Germain, toute l’aristocratie légitimiste; de nombreuses députations se rendirent à Modène; on alla saluer du nom de reine la comtesse de Chambord, tandis que des fêtes brillantes ranimaient à Paris les hôtels silencieux où, depuis seize années, se cachait le dépit des partisans de la légitimité. La branche cadette, à ces démonstrations inoffensives, répondait par d’autres fêtes : l’arrivée de la jeune duchesse de Montpensier en fut l’occasion naturelle.

Dans le cours de 1846, l’état des colonies françaises n’avait pas éprouvé le contre-coup des souffrances de la métropole. A Taïti , après une expédition infructueuse contre la reine Pomaré, la question du protectorat avait été ramenée ô l’occupation d’un port de ravitaillement pour notre marine militaire et marchande. A Bourbon, une modification de la législation coloniale, relative aux droits d’importation et d’exportation, allégeait les embarras que causaient à la colonie l’émancipation progressive des esclaves et l’interruption de son commerce avec Madagascar. Aussi, se trouvait-elle dans une situation bien préférable à celle de la Guadeloupe et de la Martinique, où l’affranchissement se traduisait, pour les colons, en une spoliation déguisée, surtout depuis les ordonnances royales concernant l’éducation religieuse ou élémentaire, le régime disciplinaire et l’entretien des esclaves. Quant à l’Algérie, on s’y battait toujours, mais la colonisation faisait des progrès. Les inquiétudes sérieuses, que l’approche d’Abd-cl-Kader avait inspirées s’étaient bientôt dissipées, quoiqu’il menaçât la province de Tilcri, voisine d’Alger. Le désastre d’une colonne, mise hors de combat par le froid dans les neiges des monts Bou-Taleb, pouvait forcer Bedeau à rétrograder, et à laisser Médeah dégarni. Abd-el-Kadcr s’ébranlait déjà pour faire une pointe rapide dans la province d’Alger, quand il apprit que l’armée française, conduite par le maréchal Bugeand en personne, se dirigeait vers le pays des Ouled-Naïls où il avait trouvé refuge; Bedeau et d’Arbouville couvraient, en même temps, les abords du petit désert ; Lamoricière pacifiait les tribus au sud-ouest de Mascara, et le colonel Canrobert chassait rudement le chérif Bou-Maza, dont le mouvement se combinait avec ceux de l’émir. Tout à coup ce dernier, chan-

lui imroms dk francs.

géant de plan d’opérniions, remonte par le nord-ouest et arrive chez les Fliltas, tribus kabyles de Dellys, à trente lieues d’Alger. (I menaçait de franchir l'Isscr et de ravager encore une fois la Mèlidja; mais le général Gentil lui en ferma la route, et Bugcaud marcha sur les Fliltas, en se rapprochant des sources do l’Oued-Kseub où l'émir était campé. Les Kabyles furent balayés facilement, mais ou n'allcignit point Abd-el-Kader, qui les abandonna, après les avoir soulevés derrière lui pour mieux assurer sa retraite. Dès lors Bugeaud prit l’offensive ; les tribus insurgées se soumireut; celles qui avaient émigré du Tell regagnèrent leur territoire. Le général Cavaignac reçut ordre de pénétrer dans le Maroc et de surprendre la déira d'Abd-el -Kader, qui était campée près de Malouïa, lo long de la frontière. Bou-Hamedi, khalifah de l’émir, averti par ses coureurs, traversa le Douve et décampa, pendant que les Kabyles marocains pillaient ses tentes et enlevaient •es troupeaux. L’empereur du Maroc avait lui-méme, par quelques démonstrations armées, contraint Bou-llamedi à s’enfoncer davantage dans les terres. Ce fut peu de temps après (mai), qu'Abd-el-Kader, fugitif et réduit à la plus grande misère, ne pouvant plus nourrir ni traîner à sa suite trois cents soldats français faits prisonniers au combat do Djemmàa-Chazaouat, ordonna de sang-froid leur massacre. Un seul s’échappa. Cette affreuse exécution assombrit l'éclat de nos dernières victoires et ne rendit nos troupes que plus impatientes do combattra : jalouses de venger leurs frères d'armes, elles se conduisirent avoc intrépidité, et s’il ne leur fut pas possible d'alleindro Abdel-Kader, qui s’était jeté de nouveau dans le Maroc, elles châtièrent partiellement les tribus insurgées. Au commencement de l’année 4847, les généraux Iierbillon et Mnrev,ct le colonel Saint-Arnaud, traquaient Bon -Maza, qui finit par se soumettre, après avoir vu se disperser autour de lui les restes de ses bandes fanatisées ; tandis que Bugeaud se disposait à marcher contre la Kabylie, qui entretenait aux portes d’Alger un foyer de révolte et de guerre permanent. Encore quelques efforts, encore quelques conquêtes, et le vaste plateau qui s’étend des frontières du Maroc à celles de Tunis, de la mer à l’Atias, reconnaîtra la domination française exclusivement, et celte tranquille possession du territoire aura pour heureux résultats d'alléger le trésor, de fortifier le commerce, d'agraudir notre influence, de consolider et d’étendre nos établissements. La France, dans la prospérité de cette belle colonie, trouvait du moins une faible compensation aux embarras d’une situation politique et financière qui s’aggravait depuis plusieurs mois. La hausse excessive du prix des céréales commande des importations extraordinaires que l’agiotage arrête ou rançonne ; les capitaux deviennent de plus en plus rares ; la réserve métallique de la Banque de France diminue ; les transactions sont lourdes , difficiles; la méfiance cnlravo le crédit, et l’on craint que les angoisses profondes de toutes les places de l’Europe, venant à réagir sur la France, n’achèvent de ruiner la marche des affaires. Tout est objet d'inquiétude dons la politique extérieure. Ou se prèoccupo du mauvais vou-

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loir des puissances du Nord, à l’occasion dos mariages espagnols; de la rupture de notre alliance avec l’Angleterre ; du coup d'État qui Tient d’annexer le territoire do Cracovio à l’empire d'Antricho, au mépris des traités de 1515, et l’on se demande avec terreur si l’heure n’approche pas où l'impatiente démagogie, qui s'agite éternellement dans les bas-fonds de la société, commencera ses violences. Telles étaient les préoccupations générales en face d’une Chambre encore inconnue, où siégeaient, pour la première fois, cent vingt députés nouveaux, Chambre qu’on croyait favorable au pouvoir, mai» qui, par inexpérience ou par tracasserie, entraverait peut-être le gouvernement, lorsque le gouvernement avait besoin de toutes ses forces et de tous ses appuis.

La session s'ouvrit le 14 janvier, sous l’empire d’inquiètes préoccupations. L’idée dominante du discours de la couronne, c’était la nécessité du maintien de la paix générale, conciliée loutofois avec l’énergie qui convient à une grande nation dans l’exercice de ses droits. Dans ce discours, lo ministère se vantait d’avoir fait les mariages espagnols; d’avoir protesté hautement contre l’annexion de Cracovic à l’Empire autrichien. La discussion de l'Adresse ne souleva aucune lutte sérieuse; mais on demanda compte au cabinet de ses pensées, secrétes de ses projets ultérieurs ; on voulut avoir son programme pour l’avenir; et l’on manifesta le désir de le voir so mettre à la tête d’un progrès politique réel, comme témoignage de puissance et condition de durée. Vœux inutiles, lo cabinet ne Ht pas un pas en avant; il n'eut d'énergie que pour repousser les projets de réforme électorale, et les propositions de Duvergier de Hauranne cl Rémusnt, sur l’incompatibilité des fonctions salariées avec le mandat de député; chaque jour, naissaient des questions personnelles, des accusations de corruption scandaleuse où quelques hauts dignitaires so trouvaient compromis; de sorte qu’on étudiait, qu’on discutait à peine les lois essentielles; qu’on rejetait toute innovation comme dangereuse ou intempestive, et qu’on n’arrivait absolument à rien. C’était là le triste programme de ia session, formulé parDcsmousscaux do Givré : Rien, rien, rien! La Chambre porta naturellement son intérêt, son attention sur des mesures financières : la crise des subsistances, la pénurie métallique, faisaient un devoir d’introduire une économie rigoureuse dans la répartition des deniers de l’Étal; aussi, la commission du budget, composée cette année de dix-huit membres au lieu de neuf, apporta-t-elle, pendant cinq mois entiers, le plus grand scrupule dans l’étude des charges cl des ressources dn pays; d’un si long travail, il ne résulta pourtant qu’une burlesque économie de quelques millions, et les observations critiques des commissaires s'attachèrent beaucoup plus è la marche des administrations particulières qu’aux crédits alloués. Dans le projet de loi concernant les crédits extraordinaires, la Chambre njoula, dans son droit d’initiative, celte clause, qu’en 1848 11 lui serait rendu compte do l’organisation de l’administration civile en Algérie, article accepté voioutlers pur le cabinet qui ne demandait pas mieux que do

t"3 HISTOIRE DE FRANCE,

se décharger d’une responsabilité qui chaque jour lui paraissait plus lourde. Là, au reste, comme dans toutes les questions majeures, le ministère évitait de prendre une décision, et l'on pouvait dire que la majorité, si docile qu’elle fût, n’était point gouvernée. Ce ministère somnolent et indécis, dont Guizot était l’àmc et la tète, n'était plus à la hauteur de sa mission ; il avait subi pourtant, depuis l’ouverture des Chambres, un remaniement complet : le 1 4 mars, Hébert, vice-président de la Chambre, remplaça au ministère de la justice et des cultes Martin (du Nord ), décédé, le 9 mai ; Dumon remplaça Lacavc-Laplagne aux finances ; le généralTrézel, Moline Saint-Yon à la guerre ; le duc de Monlébello, le vice-amiral Mackau à la marine; Jayr, Dumon aux travaux publics. Guizot restait chargé du portefeuille des affaires étrangères, mais le 19 septembre, le roi lui conféra la présidence du conseil, et le vieux duc de Dalmatie, en prenant sa retraite de ministre, fut créé maréchal-général, dignité nouvelle qui blessa les antres maréchaux de France et qui n’était toutefois qu’un prétexte pour augmenter son traitement de maréchal : l’honneur couvrait l'argent.

Malgré la cherté des subsistances, le ravage des inondations, les vagues inquiétudes et les manifestations menaçantes d’un mécontentement presque universel, l’accroissement de la richesse publique ne s’arrêtait point. L’année 1846 était restée au niveau des plus productives; les impôts indirects suivaient leur marche ascendante; l’impôt direct rentrait avec régularité, et les ressources de la France semblaient se multiplier en raison de ses sacrifices et de l’élévation de sa dette. 11 fallait néanmoins compter avec les anciens budgets el avouer au pays ces déficits annuels, ouverts comme des gouftres sous l'échafaudage factice de la prospérité financière. Le découvert de 4846 avait été fixé à vingt-cinq millions cent deux mille vingt-neuf francs, mais, malgré un excédant de trente-trois millions dans les recettes présumées, le déficit atteignait encore quatre-vingt-un millions deux cent trente-sept mille neuf cent soixante-trois francs. On redoutait, dans l’exercice de 4847, un découvert qui, d’après les prévisions les plus raisonuables, excéderait cent millions, sur lesquels la moitié, il est vrai, serait imputable aux désastres causés par les inondations; de sorte que l’ensemble des déficits, depuis sept ans, approchait de cinq cent cinquante millions, qu'il devenait impossible de combler avec le fonds d’amortissement. Le budget de 4848, aussi menteur que les précédents, présentait en recettes, le chiffre de un milliard trois cent vingt-trois millions trois cent douze mille cent soixante-quatorze francs; en dépenses, celui de un milliard deux cent qualrc-vingt-sept millions huit cent soixante-dix-huit mille cent dix-sept francs; mais on pouvait s’attendre à une masse énorme de dépenses accessoires qui porteraient ce budget au même taux que les autres. L'avance du Trésor pour les grandes lignes de chemins de fer et pour les autres services extraordinaires soumis au régime de la loi de 4842, atteignait déjà, en 4846, le chiffre de cent millions quatre cent quatre vingt mille cinq cent quatre-vingt-sept francs, mis provisoirement à la charge delà dette flottante; et cet énorme découvert devait aller croissant

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è mesure que le réseau des chemins de fer se compliquait, et s’élever enfla au total de deux ceut quarante-six millions, fixé par la loi. Les embarras financiers invitèrent le gouvernement à réduire l’allocation des travaux publics, dans un moment où ccs travaux auraient apporté un utile soulagement aux classes pauvres; mais, malgré ces réductions inopportunes, la dette flottante, à la fin de 1847, ne pouvait manquer d’arriver à sept cents millions ! En présence de ces monstruosités budgétaires, du l*r janvier au 1 *r juillet, les bons royaux étaient montés à cent quatre-vingt-treize millions; les versements des communes et des caisses d’épargne avaient diminué de soixantetreize millions; la Banque de France, qui roulait sur un capital de trois cent soixante-huit millions exigibles en numéraire, ne possédait dans ses caisses qu’une réserve métallique de soixante-onze millions. La Banque prit alors le parti de porter à cinq pour cent le taux de l'escompte qui n’était qu'à quatre; mesure insuffisante, dont l’application ne devait pas subvenir aux besoins immédiats de l’établissement, puisque sur les marchés étrangers l’argent ayant alors une valeur plus grande que sur tes marchés français, il restait hors de France ou n’y revenait qu’avec lenteur. Ce fut dans cette situation critique, que la Bussie, dans le but secret de mettre les spéculateurs en état de continuer leurs achats de grains à Odessa, prêta & la Banque de Franc cinqunate millions en espèces; événement financier, dont le motif intéressé échappa d’abord aux plus clairvoyants et qui produisit aussitôt une hausse marquée dans les cours de la Bourse, en même temps qu’il facilita, pour le moment, toutes les transactions commerciales, celles mêmes de la petite industrie. Le gouvernement jugea qu’un emprunt était nécessaire, pour relever le crédit public, comme pour faire face à la dépense des travaux à exécuter aux frais de l’État. La loi du 8 août autorisait cet emprunt de trois cent cinquante millions; le gouvernement pensa que deux cent cinquante suffiraient aux besoins de la situation. L’emprunt fut adjugé, le 10 novembre, à la maison Rotschild frères, au taux de soixante-quinze francs vingt-cinq centimes pour trois francs de renie. Ces conditions eussent été plus favorables, si l’emprunt avait été souscrit l’année précédente; mais, telles qu’elles étaient néanmoins, elles témoignaient de la confiance qu’inspirait encore le crédit public. La Banque de France, pour dissimuler certains maniements do capitaux, difficiles à justifier, se décida ensuite à souscrire un nouvel emprunt pour une somme de vingt-cinq millions, quoique ses statuts ne lui permissent pas de convertir son numéraire en litres de rente; mais les nécessités du présent et de l’avenir imposaient, disait-on, quelques dérogations à la règle; ce furent ces nécessités, accrues par la rareté de l’argent, qui déterminèrent la Banque à émettre, comme la Chambre l’y avait autorisée, des coupons de deux cents francs. Dans un tel état de choses, il fallait s’attendre à voir so ralentir le mouvement général des échanges et languir la plupart des industries; mais la situation de notre commerce extérieur n’offrait rien d’anormal, à plus forte raison rien de grave, rien qui ressemblât aux grands chômages in- ». vi. 21

dustrieTs constatés dans les pays voisins depuis quelques années. Si l’admission des céréales en franchise, si une baisse sensible dans l'importation des colons, des laines,du lin et de l’iiuilc, avait diminué de quinze millions les produits des douanes; les houilles, les métaux absorbés par les chemins de fer, rétablissaient presque l’équilibre ; quant à l’exportation des vins, des soieries, de la draperie, etc., elle avait augmenté même depuis 1840. Après avoir pourvu aux menaces de disette, à la disparition des capitaux, il importait de venir en aide à la détresse des compagnies chargées de construire les chemins de fer; on dut restituer à quelques-unes d’entre elles leur cautionnement; ce n’était point assez, car il devenait urgent au point de vue politique autant qu’au point de vue industriel et commercial, d’achever promptement les deux grandes lignes de Paris à Marseille, et de Paris à Strasbourg. Si, quand arrivèrent les grains étrangers dans nos ports, un réseau de chemins de fer avait permis de les répandre partout avec célérité, l’administration eût économisé cent vingt millions ; elle n’aurait pas eu besoin d’accroître la force armée et de comprimer les troubles, les émeutes populaires, qui éclatèrent dans plusieurs départements de l’ouest et du centre. Ces émeutes furent ensanglantées par des meurtres; à Buzançais, un propriétaire ayant été mis en pièces par la multitude, qui l’accusait d’accaparement, la cour d’assises envoya trois coupables à l’échafaud et vingt-deux autres aux galères. Les populations, égarées par la peur de mourir de faim, regardaient la circulation des grains comme de véritables attentats, et s’y opposaient parla violence; les passions mauvaises, qui fermentent sans cesse au fond des partis extrêmes, soulevées d’avance par de fausses théories, par de coupables enseignements, profitaient du prétexte de la famine pour ébranler l’Europe. Presque toutes les grandes villes s’imposèrent d’énormes sacrifices pour nourrir leurs habitants. Paris dépensa vingt-cinq millions en bons de pain à prix réduits et en secours de toute nature. Mais là ne se trouvait pas le plus grand mal. Le mal réel, le mal inciv rable du jour était dans la profonde immoralité des hautes classes, dans l'improbité audacieuse des fonctionnaires, dans le scandale éclatant de leurs actes qui les dénonçaient à la réprobation publique, et, toujoursou presque toujours, la cupidité, l’amour de l’argent, avait fait le crime ou le délit : aujourd’hui, c’est le directeur de la manutention générale des vivres de Paris, Bénier, qui spécule avec les fonds de l’administration et qui meurt en laissant trois cent mille francs de déficit, sans avoir versé un centime de cautionnement; demain, c’est un député de Quimperlé, Drouillard; c’est un membre du conseil général de la Creuse, Boutmy, qui trafiquent des suffrages électoraux; tantôt, c’est un journal ministériel, l 'Époque, au profit duquel on vend, dans le cabinet du ministre, des promesses de pairie, des titres de noblesse, des croix d’honneur, des privilèges de théâtre, etc; tantôt, ce sont deux anciens minisires du roi, deux hommes éminents, placés à la téle de l'armée et de la magistrature, le général Despans- Cubières et l’avocat Charles Teste, qui corrompent ou se laissent corrompre; c’est un pair de France, c’est le des-

LOÜIS-PniUPPE I*. - (847. 499

Cendant d'ano des plus lllusires familles de l’ancienne monarchie, c’est le duc

de Praslin, qui assassine la mère de ses sept enfants Procès néfastes,

dont la fatalo publicité coïncida arec d'autres étranges catastrophes^ avec les naufrages des vaisseaux Y Bina et le Caraïbe, de la frégate la Gloire, des corvettes la Victorieuse et le Berceau, etc., avec le suicide du comte BreSaon, ambassadeur du roi en Espagne, avec les fureurs d’un autre ambassadeur du roi, le comte Mortier, frappé d'aliénation mentale I La mort imprévue de Madame Adélaïde d’Orléans, sœur de Loüls-Phllippe, sa conseillère intelligente, son amie la plus dévouée, parut aussi d’un bien sinistre augure au roi lui-même, qui, en la perdant, perdit la confiance en son étoile; décédée le 31 décembre, ses yeux Se fermaient sur une année calamiteuse, et semblaient ne point avoir voulu s’ouvrir sur l’année suivante, qui devait être plus funeste aux destinées de sa dynastie. Cependant, quelques brillants avantages obtenus par la marine militaire, des succès remportés par l’armée d’Afrique, maintenaient l’honneur du pavillon et du drapeau français; dans la merdes Indes, le commandant Lapierre avait battu la flotte des Cochincblnois ; une seconde expédition, dirigée sur Madagascar, avait rudement châtié les Hovasel ruiné leur capitale, Tamatdvc; en Algérie, Bugeaud, vainqueur de la Kabylie, s’était démis de Ses pouvoirs en faveur dit duc d’Aumale, nommé gouverneur-général de l’Algérie, pour laisser à ce jeune prince la gloire de s’emparer d’Abd-cl-Kader, qui, cerné, pressé entre l'armée marocaine et l’armée française, n’ayant plus, pour sa déira et pour luimême, d’autre asile que le désert, d’autre avenir qu’une existence errante et misérable, s’était enfln rendu â son ennemi, avec la noblesse, la résignation des héros antiques (23 novembre), et avait bientôt éprouvé à scs dépens là foi punique du Juste-milieu ; le commandant Brual n’avait eu qu’à paraître avec une escadre pour forcer Haïti à payer l'indemnité due aux anciens colons, et lorsque la jalouse Angleterre disputait à nos marchands l’entrée des comptoirs de l’Inde, notre diplomatie leur ouvrait Ceux dé la Perse. Les rapports diplomatiques avec les souverains de l'Europe étaient d'ailleurs satisfaisants. Averti par le progrès alarmant des Idées libérales en Allemagne, qui volcanisaiefit la Prusse, le cabinet russe méditait une nouvelle Sainte- Alliance, et comprenait l’urgence de se rapprocher du cabinet français, paf un échange de procédés honnêtes, ce qu'il n’avait pas daigné faire depuis là Révolution de 1830; son refus de ne point approuver la politique anglaise danâ la question des mariages espagnols fut le premier témoignage de ceS dispositions presque amicales à l’égard de Louis-Philippe. Pour grouper autour de son trône des créatures dévouées, sans amoindrir la majorité de la Éhnmbre des députés, celui-ci avait Introduit, par trois ordonnances successives, vingt-cinq nouveaux pairs dans la Chambre inamovible. C'étaient des dévouements qu’il croyait à l'épreuve; c’étaient de serviles médiocrités. On ne pnflvalt que déplorer cet anoblissement politique de tant de noms obscurs. Aussi, à mesure que les soutiens du système et du trône paraissaient déchoir

en considération, en mérite, en importance, l’opposition grandissait d’énergie et d’activité. Scs chefs, dans le but avoué de remuer le pays, avaient inventé les banquets politiques: banquet du Château-Rouge (9 juillet), où Duvergier de Hauranne s’assied entre deux républicains, Recurt et Pagnerre ; banquet de Mâcon (18 juillet), où Lamartine développe un programme politique empreint des traditions et des souvenirs de la République; banquet de Lille (7 novembre), où Odilon Barrot cède la place à Ledru-Rollin, plutôt que de consentir à faire acte de révolte contre l’autorité royale ; banquets divers, plus ou moins tumultueux, où l’omission calculée du toast ordinaire au roi donna aux manifestations réformistes une signification toute républicaine. Entre les deux sessions, soixante-dix banquets eurent lieu; c’étaient soixante-dix clubs organisés sur tous les points de la France; c’étaient soixante-dix comités insurrectionnels, du sein desquels allait s’échapper le mot d’ordre de la prochaine révolution.

La fatale agitation des banquets s’était propagée par toute la France, lorsque le gouvernement prit la résolution de la combattre, en se servant des moyens qu'il trouvait tout préparés dans les lois contre les associations et contre les rassemblements. Il savait d’ailleurs dans quel but et par quelles mains avait été lancée au milieu du peuple cette machine infernale de la Réforme, qui commençait à s’enflammer, et qui allait faire explosioa, en désorganisant la société politique. Mais il était trop tard pour étouffer la mèche incendiaire. La gauche dynastique, divisée en trois corps, sous la conduite de trois chefs, Thiers, Odilon Barrot et Dufaure, employait la Réforme électorale comme un levier puissant qui devait inévitablement renverser le ministère ; elle secondait, sans le savoir, ou du moins sans le vouloir, l’audacieuse tactique du parti républicain, qui n’était représenté dans la Chambre que par deux ou trois médiocrités suspectes et par son tribun compromettant, Ledru- Rollin, mais qui avait encore dans la rédaction de la Réforme et du National un état-major partagé en deux camps, celui de la ruse et celui de la violence. Dans ces deux camps, on travaillait bien, à l’envi, d’un commun accord, à répandre, à exciter, à irriter la fièvre des banquets : on ne soupçonnait pas qu’elle se fût élevée au paroxisme d’une insurrection. Une phrase du discours du trône, à l’ouverture des Chambres (28 décembre), vint tout à coup exalter au plus haut degré tous les partis qui avaient adopté le drapeau commun de la Réforme électorale : « Au milieu de l’agitation que fomentent les passions ennemies et aveugles, disait Louis-Philippe, une conviction m’anime et me soutient ; c’est que nous possédons, dans la monarchie constitutionnelle, dans l’union des grands pouvoirs de l’État, les moyens les plus assurés de surmonter tous ce3 obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. » En même temps, le ministère manifestait l’intention de s’opposer à toute espèce do banquet politique, soit à Paris, soit dans les villes de départements. Un grand banquet des électeurs du douzième arrondissement devait avoir lieu le 19 janvier, sous la présidenco de

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Boissel, député de cet arrondissement. Le préfet de police fit prévenir les commissaires du banquet que cette réunion ne serait pas autorisée. Les commissaires répondirent au préfet de police, qu'ils regardaient sa sommation • comme un acte de pur arbitraire et de nul effet. » La lutte était dès lors engagée entre l’autorité et les agitateurs de la Réforme électorale. Ceux-ci persistaient à se réunir', dans un banquet, malgré la défense du préfet de police, malgré la volonté du gouvernement. Le banquet fut seulement ajourné au mois suivant, et l'affluence des souscripteurs qui voulaient y assister devint dès lors un acte d'opposition, auquel s’associèrent la plupart des députés de la gauche. La Chambre avait commencé sos séances sans se rendre compte de l’émotion profonde qui entraînait le pays vers le fantôme de la Réforme électorale. C’était là le cri de ralliement que poussaient à la fois tous les adversaires du ministère et tous les ennemis de la royauté. Le ministère n’était pas mémo inquiet : il s'appuyait sur une majorité formidable dans les deux Chambres, et il se sentait armé de la légalité constitutionnelle. La discussion do l’Adresse (20 janvier), offrit à Guizot une nouvelle et dernière occasion de déployer les inépuisables ressources de son génie oratoire : la cause qu'il soutenait avec tant de talent n’était pas bonne sur toutes ses faces, mais elle avait pour elle le principe de l’autorité, que le cabinet se proposait de faire respecter, et d'ailleurs elle se présentait entourée de la sanction des grands pouvoirs de l’État. Les deux Chambres et le ministère étaient solidaires avec la royauté. Thicrs, le rival implacable de Guizot, l’attaqua, le poursuivit sur le terrain de la politique extérieure, et appela la Suisso, l’Italie, l’Orient, à son aide, pour faire le siège du ministère; Léon de Malleville, Billaut, de Lasleyrie, l’accusèrent d’avoir corrompu l’esprit public, d’avoir dégradé le caractère national ; Lamartine lui reprocha le lâche abandon des nationalités et son alliance avec les gouvernements despotiques-, Duvergicr de Hauranneet surtout Odilon Barrot sonnèrent le tocsin de la Réforme électorale. Guizot, presque seul contre tant d’assaillants opiniâtres et haineux, revenait sans cesse à la charge, et sans cesse ranimait le combat, au lieu de chercher à l’éteindre. Il fut admirable dans cette lutte suprême, qui ne fit qu’accroître son impopularité. Son collègue Duchâlel ne se montra ni moins énergique ni moins éloquent, lorsqu’il annonça que le droit de réunion ne pouvait pas être le droit de sédition, et que le gouvernement ne permettrait plus de banquets. La gauche tout entière, avec des cris menaçants, accepta ce périlleux défi : « Jamais Poiignac ni Peyronnet, s’écria Odilon Barrot, n'ont osé tenir ua pareil langage I » L’Adresse, qui reproduisait, en la paraphrasant, la fameuse phrase du discours de la couronne n’en fut pas moins votée, le I 4 février, à la majorité de deux cent quarante-une voix sur deux cent quarantequatre votants.Lcs nouveaux flétris étaient sortis de la salle avant le vote. La chambre des pairs se prononça sur la mémo question avec une majorité plus imposante encore, en faveur du système que personnifiait le président du conseil des ministres. Cette majorité perdit le cabinet, en l’encourageant i

m I1IST01BE DE FRANCE,

demander son salut à la force, et la minorité, ou lieu do protester d’une manière digne, en donnant sa démission en masse, commo le lui conseillait Émile de Girardin, qui donna la sienne sans avoir un seul imitateur, la minorité sc posa en rebella contre le principe du gouvernement constitutionnel. Ées débats de l'Adresse avaient étrangement aggravé l’agitation que la Réferme électorale et los banquets entretenaient dans les esprits; le cri de Fie* la Béforml était déjà dans ta bouche du peuple, qui n’en comprenait ni Is Sens ni la portée. Chacun devenait jalons de ce droit do réunion qn’on refusait aux masses, et les ministres, qui s’opposaient aux banquets réformistes, avaient surpassé tout à coup l'impopularité de Polignao ot de Peyronnet. Ce q’élait pas l'aplatissement de ia France vis-à-vis de l’Europe, ce n’était pas ia vénalité, la corruption, l’égoisme des agents du pouvoir, ce n’était pas la banqueroute imminente do l'État, proclamée par uu budget de un milliard sept cent cinquante millions, ce n’étaient pas tous ces justes motifs de défiance, d'antipathie et d’indignation, qui remuaient le vieux levain des eolères politiques, c’était la misérablo question des banquets. Enfin, après dix- $cpt ans do combinaisons et d’efforts souterrains, le parti républicain avait ereusé une mine capable de faire sauter le Irène de Juillet.

Odilon Barrot, Dufaure et les députés qui s’imaginaient avoir introduit en France les mœurs politiques anglaises, croyaient que cette agitation n'aurait pas d’autre issue que la Réforme électorale ; ils avaient annoncé que, pour défendre le droit de réunion et pour relever le défl que le ministère leur avait jeté, iis assisteraient au banquet du douzième arrondissement. Ce banquet, fixé au dimanche 30 février, fut ajourné au mardi 32, sous prétexte des grands préparatifs qu’il exigeait ; l'emplacement choisi par les commissaires était un terrain vague, situé près do la barriéro de l’Etoile et appartenant au générai Tbiars, député, qui l’avait mis à la dispositiou de ses collègues de la gauche. Qn espérait que le ministère se rolàoherait de sa sévérité et aecordorait une autorisation de police è cette soienncllo démonstration pacifique qui devait déterminer sa chute; mais le ministère persévéra dans les intentions qu'il avait exprimées à la tribune : il répanditaux intermédiaires officieux, que tout rassemblement serait dispersé par la foree. En présenoe d’un conflit inévitable, Odilon Barrot, éclairé par Ttaiers sur les conséquences probables do ce conflit et averti également dos espérances de troubles qui réjouissaient les républicains, recula dans la voie où il s'était laissé engager; il n’eut pas de peine à faire partager ses appréhensions et ses idées aux députés qui avaient promis d’assister au banquet, et ils décidèrent, la veille (21 février), à l’exception da deux ou trois, qu’ils n’y assisteraient pas, de peur d’exposer tes citoyens aux malheurs d’une » lutte aussi funeste à l’ordre qu'à la liberlô. » Mais le programme de ia commission générale du banquet avait élé déjà distribué; les gardes nationaux de Paris étaient convoqués, sans armes, sur la piacn de la Madeleine, le lendemain, à onze heures, pour former deux haies parallèles, entra lesquelles les convives, organisés en quatre colonnes, ae rendraient par les

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Chnmps-Élysées au lieu du banquet ; la commission Suppliait tes citoyens de ne pousser aucun cri et de ne porter ni drapeau ni signe extérieur : « Il s’agit, disait-elle, d’une protestation légale et pacifique qui doit être surtout puissante parle nombre et l’attitude ferme et tranquille des citoyens.» De son côté, le gouvernement fit afficher dans Paris la loi contre les attroupements et invita, par des proclamations du ministre de l’intérieur et du préfet de police, les citoyens paisibles à rester chez eux. Le soir, il y eut plusieurs conciliabules républicains : celui qui se réunit dans les bureaux du journal la Réforme et qui fut, en quelque sorte, présidé par Ledru-Rollln, se composait de quelques anciens chefs de sociétés secrétes, tels que Thoré, Étienne Arago, Flocon, Albert, Caussidière; là, se trouvait aussi Louis Blanc, que sa belle Histoire de Dix {Ans avait placé à la télé de l’opposition politique, et que ses travaux sur l’organisation du travail et sur toutes les questions do progrès social avaient recommandé aux sympathies des classes ouvrières. On discuta la situation, avec des réticences et des emportements qui accusaient le Caractère de chacun des assistants. Les plus violents l’emportèrent, et 11 fut convenu qu’on livrerait bataille. Le soir même, la police dut être instruite par un de scs agents, qui avait rang dans ce concile. Mais les sociétés secrète* étaient depuis longtemps désorganisées, sinon dissoutes : après le complot de Barbés, la plupart des seclionnaires avaient quitté Paris et même la France; 11 n’y avait plus de dépôts d’armes et de munitions de guerre. Néanmoins, on passa toute la nuit à rassembler des hommes et à les pousser, au point du jour, sur la place de la Madeleine. Ils furent exacts au rendez-vous; la foule s’accumula bientôt sur ce point où n’apparaissaient ni sergents de ville ni gendarmes ; cette massede gens en blouse allait toujours s’augmentant, entremêlée de gardes nationaux sans armes. Les cris séditieuxne tardèrent pas à se joindre aux cris de vire la Réforme ; Odilon Barrot, Lamartine et quelques autres députés de la gauche, qui traversèrent ce flot de peuple et d’agitateurs, eurent beaucoup de peine à se soustraire 4 une ovation gênante et provocatrice. Les meneurs secrets du complot ne demandaient qu’un prétexte pour engager une collision avec les gardes municipaux et les dragons, qui parurent enfin pour rétablir l’ordre. « Si l’on pouvait nous tuer Odilon Barrot I » s’écriait naïvement un des chefs du mouvement; enfin, aux Cris succédèrent les sifflets, les huées; puis, les pierres lancées sur la force armée qui tira le sabre et mit la baïonnette en avant. Des charges de cavalerie firent reculer la foule et la rejetèrent sur les boulevards, sur les quais et dans les rues avoisinantes; mais la collision qu’on cherchait avait commencé; les groupes n’étalent pas plutôt dispersés, qu’ils se reformaient sur un autre point; déjà on s’essayait à élever des barricades, en fermant les rues avec des voitures renversées, en remuant quelques pavés, et si l’on ne les défendait pas de vive force, une grêle de projectiles accueillait la garde municipale quand elle s’approchait de ces barricades qu’elle trouvait abandonnées. Il y eut beaucoup d’arrestations et nn petit nombre de personnes blessées par les chevaux et les coups de sabre.

sot HISTOIRE DE FRANCE.

Les troupes de ligne, employées pour garder l'entrée des rues et pour faire un service d’ordre, ne prirent pas la moindre part & cette lutte, engagée entre lepcuplcet les gardes municipaux : elles marchaient l'arme au bras, saluées par les cris de : Vive la Ligne et Vive la Réforme 1 La journée s’écoula ainsi, sans un élan sérieux. La population était inquiète, mais elle ne semblait pas vouloir sortir de son inaction : les conspirateurs se décourageaient. Pendant ce temps-lâ, les députés étaient en séance : on discutait la loi des banques, devant le banc désert des ministres. L’émeuto, qui avait été repoussée des abords du Palais Législatif, se retirait progressivement du théâtre de son origine vers les quartiers du centre où elle pouvait se barricader et se défendre avec peu de monde. La chute du jour fut le signal de son développement : c'était l’heure où les ouvriers, quittant leurs travaux, lui apportaient du renfort. Les cris devinrent plus furieux; les bandes plus audacieuses : on pilla les boutiques d’armuriers ; on brisa les réverbères; on exécuta des barricades complètes, principalement autour des Halles : des coups de feu furent tirés, pour appeler au combat les auxiliaires de l’insurrection. Ce fut, comme d’habitude, dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, que celte insurrection établit son quartier-général : les soldats lui manquaient d’abord, et pour en dissimuler la rareté, les chefs passèrent la nuit à parcourir eux-mémes les rues barricadées et à rassembler les débris des sociétés secrètes. La police était instruite detout, des préparatifs des insurgés et surtout de leur petit nombre, mais on sc bornait à les cerner dans les quartiers qu’ils occupaient, et on attendait le jour pour en avoir raison. Les fusillades, qui s’engagèrent sur plusieurs points dans les ténèbres entre des patrouilles et les insurgés, n’eurent donc pas d’autres résultats que de faire respirer au peuple l’odeur de la poudre, la lendemain, dès neuf heures du malin, tes barricades furent détruites, à coups de canon, et la résistance fut à peu près nulle. Mais, suivant l’expression des meneurs, ça chauffait, et Paris semblait remué de fond en comble par une éruption souterraine : le peuple, si mou et si incertain tout à l’heure se précipitait dans la rue en criant : Vive la Réformel La garde nationale poussait ce cri de ralliement, avec un chaleureux accord, en se rendant au rappel qui l’avait trouvée sourde la veille et qui n’avait pas réussi à la faire sortir de ses maisons. La troupes de ligne criait aussi : Vive la Réforme I Ce fut le moment que Louis- Philippe choisit pour abandonner ses ministres, qui s’étaient mis en mesure de dompter l’émeute de la rue par la force, comme l’émeuie de la Chambre, par la majorité. L’acte d’accusation, qu’Odilon Barrot et ses adhérents avaient signé contre le ministère, recevait ainsi de la part du roi une espèce de sanction ou d’encouragement, et aussitôt on vit se détacher du ministère en disgrâce celte majorité sans foi qui appartenait à tous tes pouvoirs, « Le roi, dit froidement Guizot, en vertu de sa prérogative royale, vient de faire appeler M. le comte Molé pour le charger de composer un nouveau cabinet. > Des applaudissements éclatèrent dans les tribunes. «Quant à nous, reprit le président du conseil démissionnaire, jusqu’à ce que nos successeurs soient nom-

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més, nous maintiendrons l'ordre suivant notre conscience. » Ce n’était pas le dévouement, sur lequel Thiers et Odilon Barrot avaient compté, mais Louis- Philippe, en abandonnant ses ministres, voulait du moins leur épargner l'affront de céder la place aux auteurs de leur chute. Le nom de Molé n’était point assez fort pour détendre immédiatement la situation; il fut assez mal accueilli par les masses, qui hurlaient ; A bas Guisot ! Mais lorsque des émissaires du nouveau président du conseil eurent fait circuler habilement celte nouvelle prématurée : «Le roi, en changeant son ministère, consent à la Réforme électorale», la foule batlit des mains, la garde nationale et les troupes de ligne crièrent d’intelligence : Vive le roi I et Vive la réforme ! un immense enthousiasme s'empara de la population, qui voyait avec joie la Cm des troubles, et qui donnait librement carrière à sa haine folle contre les ministres tombés. C'était une réconciliation générale, une allégresse publique.

Et pourtant, en ce moment-là même, on se battait dans la rue Bourg- • l’Abbé : le peuple massacrait de malheureux gardes municipaux. C’en était fait de la Révolution que les conspirateurs avaient espérée. La lutte, désormais, n’avait plus de prétexte. Il y eut encore des conciliabules républicains à la Réforme, au National et ailleurs. On y décida que, la Réforme obtenue, on exigerait davantage et qu’on ne déposerait pas les armes. Vers le soir, on apprit que Molé, n’ayant pas réussi à former un cabinet mixte et incolore, avait vaincu les répugnances du roi et s’était abouché avec Thiers pour composer ce nouveau ministère, dans lequel devaient entrer de Rémusat, Dufaure et Passy. Sur ces entrefaites, des hordes d’enfants, obéissant à un mot d’ordre, se promenèrent sur les boulevards et dans les rues adjacentes en criant : Des lampions l et en frappant aux portes pour faire illuminer les fenêtres. L’illumination fut bientôt "Universelle. C’était une décoration féerique, qui avait pour spectateurs tous les habitants de la capitale, tranquilles et joyeux. Vers dix heures, {une colonno d’hommes en blouse, armés de fusils, de piques et de bâtons, précédés par des porteurs de torches et conduits par un officier de la garde nationale, qui marchait l’épée à la main, descendit, de la place de la Bastille, le long des boulevards, en chantant la Marseillaise; et recrutant sur son passage une messe compacte de curieux, elle s'approcha de l’hôtel des Affaires étrangères, après avoir fait une halle sous les fenêtres du National; mais un bataillon du U' de ligne, qui barrait le boulevard des Capucines, refusa le passage à cet étrange cortège. Des pourparlers confus avec les officiers amenèrent quelque tumulte, pendant lequel, un individu, sans aucune provocation, lira un coup de pistolet sur le chef de bataillon, et celui-ci, se croyant attaqué par une bande d’insurgés, commanda le feu : les misérables, qui avaient provoqué celte décharge, eurent le temps de l’éviter en se jetant à terre, mais plus de cinquante personnes, la plupart inoffensives, furent atteintes par les balles, dans toutes les directions. Un long cri d’horreur eide rage répondit à cette fusillade : Vengeance ! on égorge nos frères! Trahison t aux Armes ! Sur-le-champ, on amena un tombereau , dans lequel

BOB niSTQlRE DK FRANCB.

on entassa dix ou douze cadavres sanglants ; et en proférant toujours les mêir.r- cris qui trouvaient do terribles échos dans le cœur du peuplo, on traîna ce tombereau, sur toute la ligne des boulevards, à la lueur des torches : la première station du sinistre convoi eut lieu devant les fenêtres du National. Les illuminations commençaient & s'éteindre. La population effrayée se renferma dans son domicile, et la ville, en retombant dans l’obscurité, fut livrée sans défense aux conspirateurs.

Aussitôt, tout ce que le complot avait de bras valides fut mis en réquisition pour construire des barricades : ces barricades s'élevèrent commo par enchantement, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, à la fois. Quand le jour parut, 11 y en avait plus de deux mille qui faisaient de la capitale une place de guerre imprenable. Mais, aussi, la plupart se trouvaient absolument dégarnies de défenseurs, et les autres, capables de soutenir un siège, n’étalent gardées que par cinq ou six hommes mal armés. L’insurrection concentrait ses forces dans les quartiers populaciers où elle s’était logée le soir du 23 février. L’affreuse catastrophe du boulevard des Capucines avait comme paralysé l’autorité et l'administration : pendant cette nuit fatale, la police n’osa se montrer nulle part, et quoiqu’il y eût dans Paris plus de vingt mille hommes de troupes, elles restèrent enfermées dans leurs casernes et dans leurs bivouacs. Cependant, depuis la veillo, on travaillait sans succès à faire un ministère. Molé, après des démarches infructueuses, s’était retiré prudemment; Dufaure et Passy avaient également décliné le périlleux honneur d’entrer dans une combinaison que rendait d’avance impossible le nom trop impopulaire du maréchal Bugcaud. Vers quatre heures du malin, Thiers s’était rendu aux Tuileries avec les collègues qu’il avait choisis : Odilon Barrot, Cousin, Duvcrgier de Hauranne, Léon de Malleville et Lamoricière : oa discuta longtemps dans le cabinet du roi, qui était fort tranquille et qui ne renonça pas sans peine à mettre Bugcaud sur la liste de ce ministère sauveur. Des députés, des rédacteurs de journaux, assistaient à cette conférence qui se prolongea deux heures, au bruit de la fusillade et du tocsin. Émile de Girardln était là, qui semblait diriger le conseil des ministres et qui dictait, en quelque sorte, les opinions au roi. Enfin, on tomba d'accord sur les conditions du nouveau ministère, à la tète duquel fut placé Odilon Barrot. Celui-ci se faisait fort de désarmer les insurgés, en se présentant, seul, sur leurs barricades, et en leur annonçant que le roi l’avait nommé premier ministre. Coudant dans sa popularité qui devait exécuter ce miracle, fl requit. Il exigea du roi l’ordre de faire cesser le feu et retirer les troupes, lorsque le maréchal Bugcaud demandait, au contraire, l’ordre d’agir vigoureusement, avec l’artillerie, et s’engageait à comprimer l’insurrection avant midi. « Les fous! les malheureux! s’écriait le maréchal désespéré, ils perdent le roi! » Louis-Philippe, en cédant aux vœux impératifs d’Odilon Barrot, avait voulu que Bugcaud, réduit à l’inaction, conservât du moins le commandement en chef des gardes nationales de la Seine et des troupes. Ce notn-lâ excita de

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Sourds frémissements dans le peuple qui l’accueillit comme un écho des massacres de la ruo Transnonain ; on ne manqua pas de crier : A bas Bugeaudl «Je même qu’on avait crié la veille : A bas Guizot! Quand Odilon Barrot, accompagné du général Lnmoriciêre cl de deux aidcs-de-camp d’état-major, alla, de barricado en barricade, sur les boulevards, répétant que tout était Uni et que le roi avait confié à Thiers et à lui le soin de former un cabinet, il fut reçu d’abord avec des murmures, puis avec des insultes, puis avec des menaces, puis avec des coups de fusil. En rentrant aux Tuileries, il ne se vanta pas du mauvais succès do sa courageuse et impuissante démarche, mais 11 força le roi de transporter au général Lamoriciéro le commandement de la garde nationale et des troupes, en sacrifiant Bugeaud à son impopularité. De ce tnomcnt-là, Louis-Philippe, étonné, étourdi, accablé par les rapides événements qui venaient démentir toutes ses prévisions, n’avait plus ni présence d’esprit, ni volonté, ni résolution, ni courage : il appartenait d’avance h tous les conseils, à toulcs les impulsions, qu’on voudrait lui donner; il ressemblait & un automate qui ne se meut que par artifice. Néanmoins, ii n’avait pas conscience de la situation, et il croyait encore que Thiers et Odilon Barrot, ministres^ rétabliraient l’ordre sans recourir 4 la force. Ceux-ci avaient fait afllcher une proclamation aux citoyens de Paris, pour leur apprendre la suspension du feu, la formation du nouveau ministère et la dissolution de la Chambre. Au-dessous de cctto proclamation, fut affiché, en même temps, ce placard anonyme : « Louis-Philippe nous fait assassiner comme Charles X! qu’il aille rejoindre Charles X! » C’était de l’imprimerie de la Réforme, que ce placard était sorti ; c’était dans les bureaux de la Réforme, que l’insurrection avait convoqué son état-major. Flocon, Étienne Arago, Lagrange, Coussldièrc, Thoré, se distribuèrent les rôles, en décidant qu'on prendrait les Tuileries. Il y avait six mille hommes de troupes sur ta place du Carrousel, et le générai Bedeau allait occuper, avec sa division, la place de la Concorde; mais l’ordre de suspendre le feu avait rendu insignifiant ce déploiement de troupes qui eussent hésité peut-être à foire usage de leurs armes, après avoir crié vive la Réforme! avec la garde nationale et le peuple. La ligne était donc restée neutre presque partout, et l’exaspération du peuple avait été dirigée sur les gardes municipaux qui se défendaient avec d’autant plu3 de vigueur, qu’ils savaient trop qu'on no leur ferait pas quartier. Quant à la garde nationale, que l’appel redoublé des tambours n’avait pu réunir qu’en très-petit nombre, elle ne répondait presque plus au cri de vive ta Réforme et elle promenait tristement ses inutiles patrouilles entre les barricades désertes. Cette Journée du jeudi 2i février s’était annoncée sous les plus lugubres auspices : pas de voitures, pas de circulation dans les rues; des figures effrayées aux fenêtres, des groupes inquiets aux portes; toutes les boutiques, tous les ateliers fermés; des bandes d’hommes en blouse envahissant les maisons et enlevant toutes les armes; des nouvelles sinistres et mensongères circulant de bouche en boudin; le massacre du boulevard desCa-

SOS MSTOIRB DE FKANCB.

puciues alimentant les entretiens et les terreurs. On entendait çA et lâ crier. 4 bas Louis-Philippe I mais ce cri, timide et isolé, ne répondant pas à l’expression d’un sentiment général, ne trouvait aucun écho, fl n’y avait alors dans Paris ni ordre, ni autorité, ni conviction; le doute, l’incertitude, le trouble, étaient partout. Les chefs du complot sentirent qu’ils ne devaient pas laisser le peuple se calmer, en acceptant l’amnistie que le nouveau ministère lui offrait : Flocon, Etienne Arago et quelques autres rédacteurs do la Réforme rassemblèrent donc â la hâte une masse de gens armés et 3’cn allèrent attaquer le poste du Cluiteau-d'Eau, où cinquante gardes municipaux soutinrent héroïquement un siège qui ne se fût pas terminé en une heure, si l’atrocité ingénieuse des gamins de Paris n’avait imaginé de les enfumer dans leur forteresse. On y mit le feu, et ils périrent tous consumés, sans avoir voulu se rendre. Pendant ce hideux autodafé, la multitude des assaillants avait grossi considérablement dans les rues voisines ; quelques malfaiteurs proposèrent de saccager le Palais-Royal qui était à peine gardé et qui ne fut pas défendu : ils donnèrent l'exemple; ils entraînèrent la foule après eux, et les appartements du palais furent aussitôt envahis : meubles, tableaux, statues, livres, glaces, on brisa tout, on jeta tout par les croisées, on brûla tout dans les cours, en poussant des cris de joie féroces. La fièvre de fa destruction s’était emparée des vainqueurs du Palais-Royal. Aux Tuileries! cria-t-on. En même temps, une seconde colonne d’insurgés, conduito par Lagrange, Thoré, Sobrier, avait entraîné dans ses rangs un bataillon de la garde nationale, qui n’osait résister ouvertement & cette violence et qui se débandait en approchant des Tuileries. Le château était plein de trouble et de terreur; la fusillade de la place du Palais-Royal, 1m cris du peuple dans la rue de l’Échelle, l’apparition des uniformes de la garde nationale parmi les blouses des insurgés, les nouvelles désolantes qui arrivaient de toutes parts, achevèrent de démoraliser tout ce qui entourait le roi. On ne savait quel parti prendre et l’on reculait devant les mesures énergiques dont personne n’eût voulu accepter la responsabilité. Émile de Girardin ouvrit l’avis de faire abdiquer Louis-Philippe en faveur du comte de Paris. Aussitôt un parti do la Régence se forma parmi les hommes d’Élal qui se disputaient l’agonie delà royauté, elle roi se trouva si vivement mis en demeure de signer son abdication pour sauver la couronne, qu’il écrivit cet acte solennel, sans savoir ce qu’il faisait. La reine, les princesses, accoururent, fondant en larmes : * Sire, montez à cheval 1 s’écriait la reine avec désespoir, faites-vous tuer, mais mourez en roi ! » Louis-Philippe n'entendait que les clameurs de la foule, inondant le Carrousel : Lagrange lisait au peuple l’acte d’abdication. Quelqu’un entra tout à coup dans le cabinet du roi, en criant : « Sire, il faut partir; voici le peuple I * Un député do la gauche, l’avocat Crémieux se présenta ensuite, tout ému, conjurant le roi de ne pas attendre le peuple, et Louis-Philippe se prépara, sans objection, à ce triste départ, auquel ne s’opposèrent pas scs deux (Ils, les ducs de Nemours cl de Monlpeasicr, qui avaient concouru, comme les autres, à son abdication.

LOUIS PHILIPPE l". - 1848. 509

Le roi, vêtu en habit bourgeois et sans chapeau, donnant le bras à la reine, traversa le jardin des Tuileries, accompagné dc3 princesses portant leurs enfants, et gagna la place de la Concorde, où il ne trouva pas même sa voiture : il monta dans celle d’un député et partit sous l’escorte d’un détachement de cuirassiers et de gardes nationaux à cheval, sans attendre la seconde voiture qui avait reçu la duchesse de Nemours et les enfants. La précipitation de celte fuite fut telle, qu’une des princesses, séparée de sa famille, resta oubliée et perdue dans la foule qui assistait en silence au départ du roi. Elle rejoignit sa belle-sœur, la duchesse de Montpensier, et partagea avec elle l’hospitalité que leur offrit un fidèle royaliste.

Dès que le roi fut en sûreté, la troupe, qui remplissait la cour du Carrousel, se replia, l’arme au bras, sur le quai et dans te jardin des Tuileries; la division, que commandait le général Bedeau sur la place de la Concorde, par suite d’un faux ordre ou d’un déplorable quiproquo, avait déjà mis la crosse en l’air et fraternisé avec le peuple. Mais, en ce moment, la garde nationale était annihilée; l’armée n’obéissait plus à ses chefs, le peuple régnait en maitre. La duchesse d’Orléans demeurée seule aux Tuileries avec ses deux fils, fut emmenée avec eux à la chambre des députés, où Dupin aîné, Crèmieux et quelques députés lui promettaient de faire proclamer la Régence. Les ducs de Nemours, de Montpensier, marchaient à scs côtés. Pendant que le château, abandonné comme une proie aux hordes populaires, qui se renouvelaient incessamment, voyait le pillage et la dévastation effacer en quelque sorte les traces de la royauté, la duchesse d’Orléans et ses enfants étaient introduits dans la salle où les députés, troublés et indécis, regrettaient les irréparables malheurs qu’ils avaient provoqués. Les cris de Vive le roi ! Vive le comte de Paris I Vive la régente! semblaient inaugurer cette Régence que Dupin venait de poser en principe; mais certaines lenteurs de forme ne laissèrent pas à l’assemblée le temps d’acclamer le nouveau roi : Emmanuel Arago, à la tête de l'élite des républicains, avait pénétré dans la Chambre, où il avait des intelligences, et le peuple faisait irruption derrière lui. La salle fut peu à peu envahie, et la délibération continua pourtant; mais on fit partir la duchesse d’Orléans, ses enfants et les princes, vers lesquels plus d’un canon de fusil s’était déjà dirigé. Un député, Marie, avait demandé le premier, qu’un gouvernement provisoire fût constitué : Odilon Barrot, Crémieux, Dupin, essayèrent inutilement de défendre la Régence. « Pas de régence ! la déchéance du roi 1 » criait-on dans les tribunes. Puis, le cri de Vive la République ! avait frappé de stupeur les députés dynastiques. Ledru- Rollin, avec sa fougue et ses audaces catilinaires, donna le coup de grâce à la monarchie de Juillet; Lamartine, avec ses torrents d'éloquence, entraîna son auditoire indiscipliné, et conquit la nomination d’un Gouvernement Provisoire. Le président Snuzcl, sans lever la séance, avait disparu en cédant son fauteuil au vieux patron du parti libéral, Dupont de l'Eure. La salle était encombrée d’hommes armés, étincelante de fusils et de drapeaux. On pro-

posa, od accuoiUit, par des acclamations ou par des murimires, les noms de sept députés, qui devaient composer le Gouvernement Provisoire: Dupont de l'Eure, François Arago, Ledru-Rollin, Lamartine, Crémieux, Marie, Garnier-Pagès. « A ï Hôtel-de-Ville I Vive la République! • répélail-on à grands cris. L’Hôtel-de-Ville était alors au pouvoir du peuple : Léon de Malleville et Garnier-Pagès y avaient établi un gouvernement, au nom de la Régence. Au même inslant, deux autres gouvernements provisoires se discutaient et se formaient, l’un au National , l’aulro à la Réforme : le premier avait ajouté seulement le nom de Marrast à la liste proclamée dans la chambre des député»; le second avait rayé plusieurs noms, qu’il remplaçait par ceux de Flocon, Albert et Louis Blanc. Le parti napoléonien n’avait aucun représentant sur ces différentes listes, mais le général Piat s’était rendu il l’IIélel-de-Ville, pour y sonder le terrain et rappeler, au besoin, les droits de Louis-Napoléon Bonaparte, héritier de l’Empereur, tandis que le marquis de Larochejaquelin avait pu, de son côté, s’assurer qu’il était le seul représentant du parti légitimiste, et que Uenri V avait moins de chanees encore à l’ilô tel- de- Ville qu’à la chambre des députés. Ces partis, ces gouvernements provisoires, ces ambitions, ces intrigues, arrivèrent à la fois en présence les uns des autres, et la lutte entre eux fut longue, irritante, terrible. Mais comme les républicains avaient l’avantage du nombre et l’habitude de l'audace , ils l’emportèrent, et une espèce de fusion s’opéra entre les différents gouvernement» provisoires : Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert (ouvrier), accepté» comme secrétaires parles membres dont l’élection avait été faite à la chambre des députés, se posèrent bientôt comme les collègues do ceux-ci, et s’attribuèrent officiellement le même titre qu’eux. Léon de Malleville s’était retiré, en refusant do coopérer aux actes d’un gouvernement qui no reconnaissait pas la Régence; le général Piat avait appris, à scs risques et périls, que l’élément bonapartiste n’existait pas parmi les combattants de Février : la République avait pris possession de l’Hôtel-de-Ville, quoiqu’elle n’y fût pas encore proclamée. Le Gouvernement Provisoire avisa d'abord à pourvoir aux nécessités les plus urgentes de l'administration publique : il nomma des ministre» provisoires, ou plutôt il se partagea les portefeuilles; celui des affaires étraugères échut à Lamartine; celui de l’intérieur à Ledru-Rollin; celui de la justice à Crémieux ; celui de la marine à François Arago; celui des travaux publics à Marie; Dupont do l’Eure fut président du conseil sans portefeuille. L'influence du National, qui se faisait déjà sentir dans la commission provisoire, apparut dans le choix des autres ministres cl de leurs principaux agents : le département des finances fut confié au banquier Goudchaux; celui du commerce, à l'avocat Bethmont ; celui de l’instruction publique et des cuHcs,au ûls du grand Carnot; le général Cavaignac fut nommé gouvernourgénéral de l’Algérie ; le général Courlais, commandant en chef de la garde nationale delà Seine; Guiuard, chef d’état-major; Garnier-Pagès, maire de Paris jRccurl, adjoint au maire, et Flotard, secrétaire général do la mairie.

LOUIS-PHILIPPE 1«. - 4848. Ml

C’était 1c National tout entier qui se glissait dans le lit du pouvoir. Le journal la Réforme avait eu une part plus directe et plus active dansle succès de la journée ; mais il n’obtint que deux grandes places pour ses rédacteurs qui s’en saisirent eux-mêmes : Étienne Arago alla s’installer aux postes; Caussidière et son ami Sobricr se donnèrent la préfecture de police. Thoré, qui avait concouru i préserver le Louvre, demanda seulement, pour sa récompense, que les musées royaux fussent réunie au ministère de l’intérieur et que l’exposition de peinture fut décrétée, le lendemain même de la priso de3 Tuileries, qu’une boutade socialiste avait changées déjà en ILitel des fnvavalides civils. Ainsi, dans le Gouvernement Provisoire, la Réforme et le National, conservèrent la position d’antagonisme haineux et vindicatif qu’ils avaient dans la presse. La révolution était faite, mais elle n’avait pas encore dit son mot : on ne savait si la France serait monarchie ou république. Paris était instruit de la prise des Tuileries, do l’abdication du roi et de sa fuite, de la création du Gouvernement Provisoire, mais cette conspiration, ce coup de main, en réussissant d’une manière inespérée, n’avait pas encore nommé ses auteurs, ni scs acteurs. Les boulevards, les rues, les places, regorgeaient de monde qui circulait avec anxiété à travers les barricades mieux garnies de défenseurs que le matin : le drapeau rouge flottait sur quelques-unes. On avait vu traîner dans le ruisseau les débris du trône royal qui fut brûlé sur la place de la Bastille. Soldats, gardes nationaux, ouvriers, armés ou non, fraternisaient, au cri de : Vive la République! Ce cri, étrange et redoutable pour lo plus grand nombre, retentissait surtout autour do l’IIôtel-de- Ville, où le Gouvernement Provisoire était assemblé, dans la grande salle municipale. Tout l’intérieur de l’édiüce, envahi par le peuple, qui le parcourait en tout sens, présentait l’image du plus infernal désordre : les éclats de voix, les cris, le bruit des souliers ferrés, les crosses de fusil résonnant sur les dalles, accompagnaient les débats aigres et violents des membres de la commission de gouvernement, tiraillée, dominée, opprimée par les chefs du complot et du combat. La majorité de la commission avait décidé pourtant «que les citoyens seraient consultés sur la forme définitive du gouvernement que proclamera la souveraineté nationale • , mais Ledru-Rollin refusait de signer cette proclamation, qui semblait mettre en douto la République; Flocon, Louis Blanc et Albert se montraient disposés à faire appel au peuple et à proclamer seuls la République, de concert avec les républicains, qui étaient maitres de l’Hételdc-Villo. Lamartine, Garnier-Pagès, Marie, Dupont de l’Eure lui-même, résistèrent aussi longtemps qu’il leur fut possible de le faire; eniin, ils cédèrent par degrés, et ils se prononcèrent indirectement, le lendemain, pour la République, en disant, dans une proclamation, qui fut accueillie avec quelque déflance par les habitants de la capitale : «Le Gouvernement Provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple.* Les décrets étaient d’abord rendus: A» nomdu peuple français; deux jours après, ils portaient en tête -.République française, avec ladevisc sacramentelle ; Liberté, égalité, fraternité.

Ce fut le 27 février que les membres du Gouvernement Provisoire sortirent pour la première fois de l’IIôlcl-de-ViUe, pour aller proclamer solennellement la République, sur la place de la Bastille, au pied de la colonne de Juillel.Tous les corps constitués, la garde nationale, les ouvriers, les corporations avec des drapeaux et des emblèmes, assistèrent è cette grande cérémonie dont l’enthousiasme du peuple fit toute la splendeur. Cet enthousiasme, exalté par les cris et les chants, unissait tous les coeurs dans un seul sentiment national. Jamais nouveau gouvernement n’avait été si promptement et si fortement fondé : les adhésions à la République arrivaient de tous les points de la France; conseils municipaux, gardes nationales, tribunaux, c’était un accord unanime de joie et de dévouement. Il n’y eut pas, dans ce concert d’acclamations, une seule voix qui s’élevât, pour regretter, pour défendre les dix-sept ans de régne de Louis-Philippe; les courlisans, les créatures, les satisfaits de ce long règne d’égoïsme, en avaient déjà perdu la mémoire. Et pourtant leur malheureux roi, qui s’était fait passer pour mort subitement, alin de mieux assurer sa fuite, venait à peine (26 février) de monter déguisé sur un naviro anglais qui le conduisit avec la reine en Angleterre, tandis que sa famille, dispersée au moment du départ, errait encore ou se cachait sur le sol de France, à travers mille dangers, avant de pouvoir se réunir dans l’exil. On comprit alors combien étaient peu solides les bases du trône de Juillet, combien lâches ou traitres ou aveugles les hommes qui le soutenaient. Aucun d’eux ne fit défaut à l’avénement de la République : tous s'empressèrent de lui offrir leurs services avec un cynisme qui ne leur causait pas même d’embarras ; ils avaient seulement à cœur de conserver leurs positions et leurs revenus. Mais les républicains, ceux qui avaient tant invectivé la cupidité et la corruption du dernier gouvernement, ne restèrent pas en arrière de ses traditions cl se montrèrent cent fois plus avides, plus impitoyables, plus malhonnêtes, que les hommes dont ils prenaient les places et qu’ils étaient la plupart incapables de remplacer. L’influence délétère des intérêts matériels, qui furent les idoles de la Monarchie de 1830, avait empoisonné les âmes: la vertu républicaine eut semblé ridicule. On douta de la République, en voyant à l’œuvre les républicains de la veille, qui se disputaient sans pudeur les dépouilles des royalistes. Ceux-ci devinrent hostiles et menaçants, du moment qu’on voulut leur ôter la part qu'ils avaient dans le budget. Les fonctionnaires mis à la retraite ou brutalement destitués furent les premiers ennemis du nouveau gouvernement. L'allégresse générale qui avait accueilli la proclamation de la République, no

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