LOUIS XVIII. - RESTAURATION. - <8H
Taisant partie des domaines de l’État, seraient restitués à leurs anciens propriétaires ou ayants cause. Ce n’était pas encore une restitution complète, mais le mot passant avec la loi, il n'y avait plus qu’à lui donner toute son application rigoureuse. Si un pareil projct.de loi jeta l’inquiétude dans le pays et ressuscita l’hydre des biens nationaux, l’exposé des motifs que le ministre d’État , Ferrand , apporta effrontément à la tribune, fut comme une sinistre révélation des complots de la monarchie. Ferrand*était lui-même un émigré qui avait plus d’une fois, pendant son exil à Londres, exhalé une haine fanatique contre la France révolutionnaire. Il ne lit que tempérer l’expression de cette haine , en parlant au nom du roi et de ses ministres ; il osa évoquer les tristes souvenirs de l’émigration et soutenir que les émigrés avaient agi en bons et fidèles Français, lorsqu’ils quittaient leur patrie , sans avoir jamais l’intention de s’en séparer ; il prétendit que ces émigrés, comme les regnicoles royalistes, avaient fait leur devoir, en suivant une ligne droite, tandis que les autres parcouraient, pour arriver au même but, les phases orageuses de la révolution ; il excusa néanmoins le roi de n’êtro entre qu’avec une extrême prudence dans cette voie d'équité rigide et absolue où la possibilité de faire le bien se laissait enfin entrevoir, après tant de maux ; il faillit avouer qu’une loi, subordonnée aux circonstances plutôt qu'aux principes, ne pouvait satisfaire la justice bienfaisante du monarque qui voudrait s'abandonner à une juste prodigalité. Ce discours étrange, dont Louis XVIII avait inspiré l’idée et approuvé l’expression, justifia les défiances que la marche du gouvernement avait déjà éveillées : ce fut le tocsin d’alarme qui avertit les bons citoyens que la patrie était en danger.
Le discours de Ferrand trouva des échos complaisants et laudatifs dans la plupart des journaux monarchiques, qui allèrent plus loin que lui en traitant la question des biens nationaux. On voulait préparer les esprits à une restitution générale de ces biens qui avaient déjà passé la plupart en plusieurs mains et qui furent frappés alors d’une dépréciation considérable, ho Journal des Débats, organe officiel des Tuileries, formula cet axiome que toute la presse royaliste s’empressa de commenter avec fureur contre les détenteurs de biens nationaux : « Nulle puissance humaine ne saurait légitimer ce qui est illégitime.» Trois journalistes, Mutin, Dard etFalconnel, se distinguèrent par l’audace de leur polémique sur ce sujet délicat qui touchait aux intérêts d’un si grand nombre de propriétaires, qu’on accusait de spoliation et de recel. Ces odieuses provocations furent dénoncées aux tribunaux par l’indignation des honnêtes gens; mais les prévenus étaient sous l’égide do la royauté qu’ils servaient : on les acquitta sans leur adresser même un blâme. Cependant une profonde agitation se répandait dans les campagnes : l’antipathie, qui existait au fond des cœurs à l’égard des Bourbons, éclatait en regrets et en espérances au sujet de l’Empereur : six mois avaient suffi pour amener une réaction impérialiste. Les paysans, qui avaient maudit Napoléon, pendant ses longues guerres, mais qui ne lui eussent jamais refusé i’impét du sang , maudirent
davantage Louis XVIII et sa cour d’émigrés, do prêtres et de dévots, quand ils se virent menacés dans leur propriété; ils eussent donné leur dernier enfant içt leur dernier écu au petit caporal qui remportait de si belles victoires , qui distribuait des croix d’honneur sur le champ de bataille cl qui avait fait des valets de charrue maréchaux de France, mais ils étaient bien déterminés à ne pas céder leur champ au seigneur ni leurs droits de propriétaire à ce gros goutteux (comme ils appelaient le roi) qui était revenu avec les Cosaques. Dés ce moment , pour protester contre tout ce qui s’était fait en France depuis le mqjs d’avril, les souvenirs de l’Empire et du drapeau tricolore se redressèrent de toutes parts, sans qu’il fut besoin d’émissaires pour les raviver; on vit reparaître l’image de Napoléon et de son aigle sur des estampes et des placards qu’on colportait dans les foires et les marchés et qui couvraient les murs de loqtes |es chaumières et de tous les ateliers ; l’opposition contre la dynastie i>qi)r})onjcnne se manifestait surtout en tenant tête aux prétentions tyranpiques du cierge. On ne savait pas encore comment cet état de choses , si antipathique au sentiment national, pourrait changer ; mais on était sùr qu’il ne durerait pas longtemps, et le vœu unanime du la population prophétisait le retour de l’Empereur.
te parti libéral , quoique bien distinct du parti napoléoniste, le fortifiait pourtant et lui donnait l'exemple de la résistance. Le 17 octobre, lé député Bedocli, rapporteur de la loi sur les biens des émigrés, fut l’interprète de l’opinion constitutionnelle : il rendit hommage aux intentions du roi et à sa sagesse, pour s’autoriser davantage à frapper d’une solennelle réprobation le discours de Ferrand ; il n'accusa pas hautement la désertion des émigrés au jour du danger; il ne flétrit pas ouvertement la conduite de ceux qui avaient porté les armes contre la patrie, mais il déclara que les citoyens, qui avaient versé leur sang au service de leur pays et qui s’étaient dévoués pour lui i tous les sacrifices, ne pouvaient être comparés, sans injustice et saus scandale, aux héros de l’émigration . il Ut un appel à l’oubli du passé et à la réconciliation générale des Français, eu reprochant à Ferrand d’avoir compromis le roi danscct imprudent exposé où il substituait l’aigreur de ses sentiments particuliers aux sentiments dp Louis XVI1I. Ferrand n’accepta pas le reproche qu’on lui adres sait avec tant de mesure ; il crut la royauté assez forte pour la faire responsable de ses actes et de ses tendances; il maiutint les termes de son discours compromettant et dit n’avoir parlé de la ligne droite suivie par les émigrés , qu’en se faisant l’écho de Louis XVIII ; il ajouta que l’intention formelle de Sa Majesté était de rendre à la noblesse et au clergé les biens dont ils avaicnL été dépouillés ! Celle fatale discussion , que la polémique des journaux continuait à soutenir, acheva d’inqniéter et d’irriter les propriétaires de biens nationaux, c’est-à-dire la majorité des petits cultivateurs. Vainement quelques orateurs essayèrent de déconcerter celte audacieuse politique des ulira-rovalislcs; Dumolard, un des chefs de l’opposition libérale , prouonça comme un avertissement ces paroles mémorables : • Après tant de révolutions , prétendre rétablir