‹ Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la républiqueChapitre 8 sur 16 · TI · texte numérisé non relu

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tant, la division de Grouchy. On lui a signalé l’approche d’un corps de troupes considérable : ce n’est pasGrouchy ; c’est un des généraux de Bliichcr, c’est Bulow qui vient, avec un corps de trente mille hommes, se réunir à l’armée anglaise! Napoléon ne se décourage pas, car il compte encore sur l’arrivée de Grouchy qui écrasera ces trente mille Prussiens en les attaquant par derrière : il ordonne aux généraux Lobau, Morand et Duhesme de se porter à la rencontre de Bulow et d’empêcher sa jonction avec Wellington. Mais Wellington, averti de la présence de Bulow, combine scs mouvements avec ceux de ses alliés : il rassemble toutes ses forces et les porte à la fois vers le plateau de Mont-Saint- Jean, que le maréchal Ney avait occupé aux applaudissements de scs soldats : « C’est trop tôt d’une heure ! > avait dit l’Empereur qui demandait sans cesse des nouvelles de Grouchy. Ney allait être forcé, en effet, d’abandonner le plateau, lorsque douze mille hommes des grenadiers et des dragons de la garde, envoyés par l’Empereur, tombèrent sur les masses de la cavalerie anglaise qui avait repris l’offensive, culbutèrent, hachèrent plusieurs régiments, et enlevèrent six drapeaux avec soixante pièces de canon. Pour la seconde fois, on put croire la bataille gagnée : l’Empereur, en personne, décidera la victoire en se mettant à la tête de sa réserve. Tout à coup une vive fusillade se fait entendre, du côté de Saint-Lambert : «Voilà Grouchy ! s’écrie Napoléon, la victoire est à nous ! » On répète dans tous les rangs • que le maréchal Grouchy entre en ligne et que la garde impériale va donner. > La joie, l’enthousiasme sont au comble, et l’on crie de toutes parts : En avant I en avant I Mais ce n’était pas Grouchy, c’était BlUcher qui amenait un corps de trente mille Prussiens au secours de l’armée anglaise. Ces trente mille Prussiens fondirent sur l’aile droite que Bulow n’avait pas encore entamée, et en même temps, Wellington, avec toute sa cavalerie, attaquait de flanc la colonne de Ney. Ce fut alors que le cri de Sauve qui peut , jeté par quelques traîtres et répété par quelques lâches, répondit à ce cri lamentable : Nous sommes Ira/iis I Il était sept heures et demie, elle crépuscule ne permettait plus déjuger de l’ensemble de l’attaque et de la défense. Le désordre çe mit dans les régiments qui avaient plié sous le choc des escadrons anglais; les rangs se rompirent, et la mêlée effroyable, que la voix des chefs ne put faire cesser, fut bientôt suivie d'une déroute complète qui se propagea rapidement sur toute la ligne de bataille. Vainement, l’Empereur, ses aides de camp et ses généraux se précipitèrent au milieu des fuyards pour les rallier : ses ordres, ses paroles, ses prières mêmes n’étaient pas écoutés. Les hauteurs, que l’armée française venait d’évacuer, se couvrirent d'artillerie qui acheva de désorganiser et détruire celte armée, tout à l’heure victorieuse et maintenant fugitive. L’Empereur essaie encore d’arrêter les Prussiens et les Anglais qui se sont joints et qui l’enveloppent : avec huit bataillons de sa garde, il résiste, il repousse même un ennemi, vingt fois, cent fois plus nombreux que cette poignée de braves qui vendent chèrement leur vie et qui meurent en criant vive l’Empereur 1 11 a mis l’épée à la main : Bertrand, à sa droite ; Drouot, à sa gauche; ». n. 6

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à sos côtés, Ney, Soult, CoTbjneatl, Flalwul, La Bédoyèrc et vingt autres généraux sont prêts à mourir avec tui, au centre üu carré que vient de former un bataillon de réserve commandé par Cambronne. Les balles, les boulets, la mitraille plcuvcnt autour de Napoléon ! « Rctirei-vous : lut dit un grenadier en le prenant par le bras pour le faire sortir du carré; vous voyeï bien que la mort ne veut pas de vous! » L'Empereur cède cnlln aux supplications de ses généraux qui l’entraînent, et les grenadiers de Cambronne protègent sa retraite, en refusant de se rendre et en se faisant tuer jusqu’au dernier, pour défendre leurs aigles et pour justifier celte réponse sublime attribuée & leur colonel : « La garde meurt et no se rend pns! • L’ennemi avait laissé trentequatre mille morts sur le champ de bataille, dont il était maître, mais la perte des Français ne fut pas moindre, et les Prussiens so vengèrent de leur défaite de Ligny, en massacrant Jusqu’aux blessés : c’est ainsi que périt le vieux général DuhcstOe, assassiné le lendemain par un hussard de Brunswick.

Plusieurs généraux français, Duhesme, Lobau, Petit, et la plupart des officiers supérieurs avaient tenté inutilement de s'opposer au torrent de la déroute ; mais la panique augmentait, au lieu de diminuer; les misérables qu’on accdse d’avoir jeté le cri fatal de Sauve qui peut I continuaient à démoraliser cette foule éperdue qui n’était déjà plus a lu portée du canon et qui fuyait toujours : il y eut de jeunes soldats qui semblaient frappés de vertige et qui ne s’arrêtèrent pas même à la frontière. La route de Charleroy était encombrée d’une multitude à demi désarmée, qui se heurtait pêle-mêle dans l’obscurité; Ions les corps, toutes les armes, tous les grades, marchaient confondus : l’artillerie seule gardait ses canons, et elle en sauva cinquante, qu’elle conduisit derrière A vesnes où vingt-cinq mille hommes d'élite furent ralliés et réorganisés par le prince Jérôme! L’Empereur, arrivcau bivouac des Quatre-Bras vers minuit, envoya au maréchal Grouchy l’ordre d’opérer sa retraite sur Namur el passa une heure à expédier des courriers dans toutes les directions; il partit ensuite pour Philippevillc d’où il écrivit à son frère Joseph pour lui annoncer ce grand désastre. Après avoir dormi sur un lit de camp, il monta en voiture et se rendit à Laon, afin d’assister lui-même au ralliement général de l’armée qu’il devait faire sous les murs de cette ville ; mais la crainte de laisser la capitale livrée au mauvais vouloir de la chambre des représentants, lui fit changer d’avis, et comme il pensa que sa présence à Paris était indispensable, pour combattre les effets fâcheux de la nouvelle d’une défaite, il quitta Laon le soir même et arriva dans la nuit au palais de l’Élysée. Paris, en s’éveillant, apprit avec stupeur le retour de l’Empereur. La veille, des bruits sinistres avaient circulé dans la ville, et une proclamation de Louis XVIII, affichée sur fous les murs, déclarait traîtres et criminels de lêsc-majcsté ceux qui porteraient les armes en Ihvettr de l'usurpateur. La trahison de Fouché portait ses fruits : les royalistes s’agitoicnf, tenaient des -conciliabules, appelaient tout haut l’intervention étrangère, répandaient mille fausses nouvelles; les libéraux de la Chambre, encouragés par l'éloiguement de l'Empereur, tramaient

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Uno espèce de conspiration permanente contre l’Empire : La Fayolle fiait le drapeau de Ce parti anti-national qui sc disait constitutionnel et qui servait, sans le savoir, la cause des Bourbons. Deux JOurs aüparavdnl, cent et un coups do canons, tirés aux Invalides, avaient annoncé la victoire de Ligny. Ce jour-là même, le télégraphe avait transmis la nouvelle de la fictoifc de la Rocheservière, qui mettait Un à l’insurrection dë la Vendée; niais on n’y prit pas garde : on venait d’apprendre que les armées de la coalition, à la suite d’une grande bataille, marchaient sur Paris. Ce furent les partisans de la royauté ét scs agents secrets qui sonnèrent le tdesin d’alarme. Foltché, dés le matin, avait communiqué à La Fayette et à scs amis le bulletin de Id défaite de Mont-Saint- Jean, et sür le champ ort décida que le moment était venu de proclamer la déchéance de l’Empereur. Celui-ci se méfiait dè la Chambre et surtout de La Fayette; il s’attendait S quelque trarite. constitutionnelle qui lut lierait les mains : il convoqua donc le conseil des ministres cl lui avoua que, pour sauver la patrie, il avait besoin de ia dictature temporitire; tous les ministres, excepté Fouché, S’accordèrent sur l’utilité, surld nécessité de celte dictature, dans des circonstances aussi graves. Napoléon ne Cacha pas la défiance et l’antipathie que lui Inspirait la Cliambce, renijillc de jacobins, d'utopistes et d'avocats: «Heureusement, dit-il, l’armée et le peuple Sont pour moi! » Dans ce moment on lui remit urt message de la Chambre. Sur Id motion de Ld Fayette, qui avait invité ses collègues il se rallier autour du vicilx drapeau tricolore de 89, la Chambre se déclarait eh permanence; elle qualifiait crime dehautc trahison toute tentative pour la dissoudre et ordonnait que quiconque se rendrait coupable de ce crime serait jugé sur-le-champ comme traître à la patrie; elle proclamait que l’indépendance de la ndtlon était menacée, et elle confiait celle indépendance à là défense de Id garde nationale et de l’armée j clic mandait dans son sein les ministres. En lisant ce message, Napoléon comprit les intentions du parll libéral ou plutôt celles de la faction de l'étranger, qui faisait mouvoir ce parti aussi avcdgle qu’incapable : • J’aurais dû congédier ces gcns-là avant mon départ ; c’est fini : ils vont perdre la France! » Il défend à ses ministres d’obtempérer aux injonctions de la Chambre. Mais les meneurs de l’Assemblée poursuivent leur rôle à la tribune : le retard deS ministres est interprété de diverses manières cl l’ôncfoit y voir les préludes d’un coup d’Élat contre, la représentation nationale. Un second message est adressé à l’Élysée. L’Empereur, étonné de celle persistance et encore indécis dans ses desseins, autorise scs ministres à se rendre dans le sein de l'Assemblée pouf y donner les explications qu’on leur demandera ; mais il leur adjoint son frère Lucien avec le titre de commissaire général. La Chambre se forme en comité secret, et là, les ennemis de Napoléon, les complices de Fouché et de Talleyrand, les royalistes déguisés, et, plus vivement que tous, les libéraux aveugles ou fascinés, sc déchaînent à l’envi contre l’Empereur. C’est un député royaliste, Henri Lacoste (du Gard), qui prend l'initiative de ces odieuses attaques cl qui ose déclarer que, Napoléon seul étant mis eu Cause par l’Europe cod-

liste, il ne voit qu’un homme entre la paix et la chambre des représentants : « Qu’il parte, et la patrie est sauvée I » Le parti libéral devient l’instrument docile de cette conspiration contre la personne de l’Empereur, et ceux qui ont la prétention d'être vraiment patriotes et constitutionnels, La Fayette, Manuel, Dupont de l'Eure, fortifient la ligue des conspirateurs et des traîtres, en se ralliant à l’opinion des députés de la Gironde qui réclament l’abdication ou la déchéance de Napoléon. Une fois ce pas fait, l’Assemblée ne recule plus; vainement Lucien, avec une admirable éloquence, essaie de démontrer que la cause de l’Empereur est liée à celle de la patrie et que cette sainte cause est loin d’être perdue ; la majorité s’est prononcée : elle veut secouer le joug de l’Empereur, et elle nomme une commission de cinq membres, 'composée de son président et de ses vice-présidents, pour aviser, de concert avec les ministres et une commission de la chambre des pairs, aux mesures de salut public. Ces compiissaires et ceux de la chambre des pairs, Boissy-d’Anglas, Drouot, Tbibaudeau, Dejean et Andréossy, seréunissent aux ministres, le soir même, sous la présidence de Cambacérès, dans la grande salle du Conseil , aux Tuileries : on discuta jusqu’à trois heures du matin , et l’abdication de l’Empereur fut proposée, indirectement il est vrai, par La Fayette et Lanjuinais. On décida pourtant que le salut de la patrie exigeait que les deux Chambres nommassent des commissaires chargés de négocier avec les puissances coalisées, pendant qu’on appuierait ces négociations par l’entier développement des forces nationales. Après une pareille conférence, après la séance secrète de la Chambre, Lucien ne put que conseiller la dissolution immédiate de celte Chambre hostile. L’Empereur s’indigna, menaça, mais il ne prit aucun parii. Cependant la nuit avait été employée en démarches et en intrigues auprésdes représentants, qui accoururent à la séance du 22, avec la résolution arrêtée d’avance d’obtenir de gré ou de force l’abdication dcl’Empereur. Celte séance fut conduite par les meneurs, de telle sorte que l’Assemblée n’accorda qu’une heure de répit à Napoléon pour abdiquer. L’Assemblée paraissait toutefois unanime dans la pensée de repousser du trône la famille des Bourbons. La chambre des pairs , dans sa séance du 22 , sembla céder aux mêmes influences et marcher d’accord vers le même but : on entendit le maréchal Ney exagérer les désastres de l’armée française, douter du courage de nos soldais, mettre en suspicion l’Empereur et soutenir cette déplorable opinion : « Il n’y plus d’autre moyen de salut public, que de faire des propositions à l’ennemi. • C’était du vfertige et non de la trahison. Carnot ne put opposer à ces décourageantes paroles que le rapport du ministre de la guerre, dans lequel les ressources do la défense étaient présentées sous un point de vue plus favorable. L’Empereur hésitait encore : les traîtres et les lâches étaient d’intelligence pour lui arracher son abdication ; Scs conseillers les plus dévoués restaient silencieux et passifs ; autour de l’Élysée, le peuple s’amassait en demandant des armes et en criant vive l’Empereur. « Si je le veux , si je le permets seulement, s’écria Napoléon, sur un mot de ma bouche, sur un signe de ma

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main, la Chambre rebelle n’existera plus dans une heure! mais la vie d’un homme ne vaut pas ce prix, ajouta-t-il avec calme; je ne suis pas revenu de l’ile d’Elbe pour que Paris soit inondé de sang. » Et il dicta tranquillement son abdication, dans laquelle il s’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France : « Ma vie politique est terminée, et je proclame mon lils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. *

La chambre des représentants agitait déjà la question de déchéance, quand les ministres apportèrent l’acte d’abdication. Fouché eut 1 insolence de supplier l’Assemblée d’avoir des égards pour le malheur. La Chambre écoute en silence la Déclaration de l’Empereur au peuple français et envoie son bureau en députation à l’Élysée, pour remercier Napoléon de s’être sacrilié au salut de la patrie. « Je recommande à la Chambre de renforcer promptement les armées, répondit-il à celte députation composée de ses adversaires les plus acharnés : qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas celte grande nation à la merci des étrangers; craignez d’être déçus de vos espérances; c’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien , si la France est heureuse. Je recommande mon fils à la France ; j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui. » La majorité des représentants n’était pas opposéeà la reconnaissance de Napoléon II, et les cris : pas de Bourbons 1 éclatèrent avec énergie dans cette séante où les impérialistes essayèrent de faire nommer le conseil de régence du nouvel Empereur. Les amis de Fouché et ses dupes firent étouffer cette proposition s on nomma seulement au scrutin trois membres de la Commission exécutive, auxquels devaient s'adjoindre deux autres membres nommés par la chambre des pairs. Carnot , Fouché et le général Grenier furent choisis par les représentants ; le duc de Viccnce et le baron Quinette, par les pairs. Dans la hautes chambre, les droits de Napoléon II ne furent pas mieux reconnus, et quelques voix osèrent même protester contre l’héritier de l’Empereur : « Il y a peut-être ici, s’écria La Bédoyère en se tournant du côté du maréchal Ney, des généraux qui méditent de nouvelles trahisons ; mais malheur aux traîtres ! Déclarez que tout Français qui abandonnera son drapeau sera couvert d’infamie, sa maison rasée, sa famille proscrite; alors plus de traîtres, plus de ces manœuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes et dont peut-être quelques auteurs siègent ici ! » La Chambre se leva presque tout entière pour rappeler à l’ordre l’impétueux orateur qui parlait selon sa conscience et selon la vérité. « Depuis dix ans, reprit solennellement La Bédoyère, il ne s’est fait entendre, dans cette enceinte, que des voix basses ! » Le débat faillit dégénérer en lutte année; mais tous ces pairs, comblés des bienfaits de l’Empereur, refusèrent d’acclamer Napoléon II et ajournèrent leur décision sur la régence. Une nouvelle faction venait dose glisser dans les deux assemblées législatives : le duc d’Orléans, averti des difficultés presque invincibles que rencontrait le retour de Louis XVIII, dans les Chambres comme dans la nation, crut le moment favorable pour se porter, en quelque sorte, candidat à la couronne de France; il

avait d’anciens amis qui dalaicnt du temps de Dumouricz ; il s'était fait line sorte de popularité parmi les libéraux, en se donnant pour un des leurs durant la première année de la Restauration ; il confia donc scs .intérêts d’ambiiion à quelques agents qui travaillèrent è lui gagner des voix dans les deux Çhambres. Mais aucun de ces agents ne se crut assez assuré de la réussite de celte intrigue pour s’en faire puvertentent le patron. Qqant à la faction républicaine, elle ne se dessina pas davantage dans les délibérations qui curent lieu au sujet du nouveau gouvernement à établir. Dupin de la Nièvre et quelques avocats proposèrent de déclarer le Irène vacant ; La Fayette et ses amis voulaient quo la Commission exécutive gouvernât et que ('armée combattit au nom de la Nation; mais ils ne prononcèrent pas (néine le nom de république et ils se bornèrent à invoquer timidement l’exemple de la Convention. On ne sait quelle inspiration ou quelle influence détermina Manuel, dont la parolo cnlrainail toujours une partie 4e l’Asseiublée, ù se séparer tout à coup de la coterie, de Fouché, et à établir, dans un discours plein d'étranges contradictions, que Napoléon II devait être reconnu. Cet avis prévalut dans un ordre du jour motivé, qui fut voté par acclamation et que la chambre des pairs adopta aussi sans discussion. Napqléunjl était donc reconnu empereur, mais la Commission exécutive, dont Fouché se fit élire président par ses collègues, n’agit pas davantage au nom de Napoléon jl. Les ministre?, qui faisaient partie de cette commission, furent remplacés : Carnot, par son frère le général Carnot Feulin?,£aulaincourl, par Bignon, Fouché, par Polet de la Lozère, Ot Cambacérès, par Boulay do lu Meurthe; les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles. Le premier soin de Fouché était de so débarrasser du général Lafuyetle, qu'il avait gagné, en feignant do seconder scs vues d'ambition républicaine, et qu’il venait de mystifier, en fnisantélircMasséna coramandaut en chef de la garde nationale de Paris ; le général La Fayette , toujours dupe de sa vanité, donna télé baissée dans un nouveau piège, quand il accepta la mission de plénipotentiaire auprès des puissances alliées; on lui adjoignit un royaliste, ami de Tallcyrand, le comte de la Forcst,un républicain, ennemi de Napoléon, Voycr d’Argcnsoq, et deux partisans intéressés des Bourbons, le comte do Pontécoulant et le gépéral Sébastian!. Cette amhassade extraordinaire, dont La Fayetto était le chef, subit tous les retards que la perfidie de Fouché put lui créer et ue parvint qu’avec beaucoup do peine à llaguenau où les souverains alliés se trouvaient alors : les plénipotentiaires français ne réussirent pas è se faire admettre en présence des empereurs de Russie et d’Autriche et du roi de Prusse; ils obtinrent seulement d’entamer des conférences avec de simples commissaires qui n’avaient pas pouvoir de négocier et dont les décisions d’ailleurs étaient subordonuéesà celles do lord Stewart, agent de l’Angleterre. Ces conférences se bornèrent donc à des conversations diplomatiques et politiques, ù la suite desquelles trois des commissaires, ceux de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, demandèrent que, avant toute négociation, comino garantie de la paix européenne, Napoléon fût remis à la garde des trois puis-

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sauces. C’était opposer une Un de non recevoir aux propositions pacifiques des plénipotentiaires français qui ne revinrent à Paris que pour assister au triomphe du complot de Fouché et de Talleyrand.

Cependant la chambre des représentants, traînée à la remorque par les habiles, les traîtres et les avocats, continuait à perdre en bavardages inutiles un temps irréparable : elle n’avait voté qu’avec des lenteurs infinies deuxlois d'urgence, cçliodes réquisitions, pour le service de la défense et l’approvisionnement de l’armée, celle do sûreté générale, pour la poursuilo et le jugement des agents de la guerre civile et étrangère. La chambre dos pairs se montra encore plus épineuse, encore plus incertaine dans le vote de ces deux lois, qu’elle prétendait arrêter dans les ambages de son règlement : « Wellington fait-il marcher scs troupes dans l’ordre du règlement? » s’écria Thibaudeau, honteux de ces chicanes soulevées par les amis du duc d’Orléans. Et la loi fut votée sans plus de relards. Mais la Commission exécutive ordonna, sans demander l’avis des chambres, que toutes les lois seraient rendues et promulguées au nom de la Nation. Le nom de Napoléon II n’était plus qu’un cri de ralliement pour l’armée et pour le peuple. L’armée s’était recomposée d'ellc-mcmc sous les murs de Laon; trente mille hommes des divisions de Reilleetde Drouet d'Erlon avaient échappé à la déroute de Waterloo, avec cinquante pièces d'artillorie et presque tout le matériel; vingt mille hommes, tirés des dépôts militaires, étaient venus se joindre à ces débris; lo maréchal Crouchy, à la tète de sou corps divisionnaire de trente-quatre mille hommes, avait opéré heureusement sa retraite sur Laon , avec cent canons, malgré les tentatives combinées des Prussiens et des Anglais, pour lui fermer le passage «l pour l’écraser sous lo nombre. D’autres troupes venaient tous les jours grossir cette armée encore formidable et animée des sentiments les plus patriotiques. Il est vrai que, dés le 33 etleîû juin, les Anglais avaient occupé Cambrai et Péronne. Louis XVIII , rentré en Franco & la suite do leurs bataillons, a'était arreté à Cateau-Cambresis, d’où il datait celto menaçante proclamation aux Français : « Aujourd'hui que les puissants efforts do nos alliés qpl dissipé les satellites du Tyran, nous nous hélons de rentrer dans nos étals pour y rétablir la constitution que nous avions donnée à la F rance, réparer, par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, les maux de la révolte et de la guerre, qui en ont été la suite nécessaire, récompenser les bons, mettre d exécution les lois existantes contre les coupables. • L’armée prussienne avait marché plus rapidement encore que los Anglais : le 38 juin, elle atteignit Villers-Collerels, Crépy, La Ferlé-Milon et Seulis ; elle s’avançait d’heure en heure, sans rencontrer d’obstacle, et Bliicher, qui envoyait déjà de fortes reconnaissances jusqu’aux portos de Versailles, semblait certain de n’étre pas arrêté dans ses mouvements qu’on aurait pu croire dirigés sur la Mulinaison plutôt que sur Paris. Fouché entretenait alors une correspondance secrète avec Blùcher et Wellington : il leur dictait, pour ainsi dire, leurs plans stratégiques. Or, Napoléon avait quitté le palais de l'Elysée pour se retirer à la Malmaison

en attendant le sauf-conduit qu’il avait fait demander aux généraux ennemis.

Il n’était pas plus en sûreté à la Malmaison , où , sous prétexte de veiller à sa garde personnelle, Fouché lui avait envoyé le général Becker qui devait rester attaché ù sa personne jusqu’à son embarquement. L’Empereur voulait se rendre aux Etats-Unis, et lachambrodes représentants avait mis à sa disposition deux frégates. Mais ce n’eût pas été remplir les intentions formelles des puissances alliées, et Fouché, ne pouvant leur livrer l’Empereur, leur fournissait tous les moyens de s’emparer de lui. A. l’approche de l’ennemi, Napoléon sentit revivre son ardeur guerrière; il s'adressa au gouvernement pour lui offrir ses services en qualité de général, se regardant encore, disait-il, comme le premier soldat de la patrie. Une partie de la Commission exécutive était disposée à ne pas repousser cette offre généreuse, mais Fouché, qui l’avait accueillie par ces mots de dédain : Esl-ce qu’il se moque de nous? soutint qu’elle était en contradiction avec les engagements pris par les plénipotentiaires vis-à-vis des puissances étrangères. « J’en étais sûr ! s’écria l'Empereur, en apprenant qu’on refusait de lui rendre le commandement de l'armée. Ces gens-là n’ont point d’énergie! Puisqu’il en est ainsi, partons! • La Commission exécutive était embarrassée du voisinage de Napoléon ; les Chambres disaient tout haut que sa présence à la Malraaison gênait les négociations ; on craignait que l’armée française, qui se repliait sur Paris, n’enlcvàt son ancien général, pour le remettre à sa tête et pour combattre avec lui ; Fouché et ses complices, inquiets des conséquences d’un coup de main de cette espèce, étaient décidés à employer même la violence pour éloigner l’Empereur. * Votre Bonaparte ne veut donc pas partir ! osa dire le maréchal Davoustà un aide-de-camp de l'Empereur, chargé de prendre les dernières instructions relatives à ce départ. Ditcs-lui de ma part qu’il faut qu’il s'en aille, et que, s’il ne part pas à l’instant, je le ferai arrêter, je l’arrêterai moi-même ! » L’esprit de trahison et d’ingratitude, qui avait présidé aux événements de 1814, commençait à s’emparer des mêmes hommes que la séduction ou l’aveuglement avait détachés naguère du service de l’Empereur. Celui-ci , ne comptant plus sur un retour de sa fortune militaire , partit le 29, accompagné de quelques généraux qui l'avaient suivi à l’ile d’Elbe. Le général Becker avait mission de l’escorter jusqu’à l’ilc d’.Aix où il s'embarquerait pour l'Amérique; mais Wellington avait refusé de lui accorder un saufconduit, et Fouché s'était mis en mesure pour que l’auguste exilé ne pût échapper à l’Angleterre.

La chambre des représentants et celle des pairs espéraient que l’éloignement de l’Empereur lèverait tout obstacle aux négociations entamées avec les puissances alliées; les commissaires, nommés pour continuer ces négociations auprès de Wellington, ne réussirent pas môme à obtenir un armistice de quelques jours. Les armées russes et autrichiennes avaient envahi les départements de l’est, et sans perdre de temps à battre en brèche les places fortes, elles se portaient en toute hâte sur la capitale; l'armée anglaise occupaitsuccessivemenl tous les points que l’armée française avait abandonnés, et celte des Prussiens,

se déployant à l’ouest de Paris, jetait audacieusement des troupes sur la rive gauchedçla Seine, qui n’était pas défendue parce qu’on l’avait regardée comme inattaquable; les ponts ne furent pas même coupés, et l’ennemi put, sans résistance, s’établir de l’autre côté de Paris, où il n’y avait ni retranchements pour l’arrêter ni armée pour le recevoir. L’occasion était belle cependant, si l’on eût voulu faire agir l’armée française qui ne demandait qu’à combattre au cri de fïre Napoléon U; mais Davoust avait le commandement en chef de celte armée et, dès le 37 juin, il s'était prononcé dans le sein de la Commission exécutive, sur la nécessité d’ouvrir les portes de Paris à Louis XVIII. C’était là le résultat inévitable des intrigues de Fouché qui écrivait à lord Wellington de précipiter l’occupation de la capitale. Louis XVIII ne s’était pas encore risqué à reparaître roi : il suivait incognito la marche des armées étrangères, et il alla se confiner, à deux lieues de Paris, dans le château d’Arnouville , près de Gonesse , tandis que le comte d’Artois, le duc de Berry et le duc d’Angoulêmo étaient à Louvres , au quartier général de Wellington , où le prince de Talleyrand ne tarda pas à les rejoindre pour mener à bien les intérêts des Bourbons.

Quant au duc d’Orléans, qui ne renonçait pas à son rôle de prétendant au trône constitutionnel , il avait invité lord Wellington à fixer son quartier général au château de Neuilly. La chambre des représentants se faisait illusion sur les projets de la coalition étrangère; eHe songeait sérieusement à défendre Paris mis en état de siège et à ne pas accepter la royauté de Louis XVIII ; elle volait des proclamations au peuple et à l’armée , pour les inviter à se serrer autour du drapeau tricolore • consacré par la gloire et par le vœu national ; > elle protestait, par la voix de Manuel, de Dupont de l’Eure, de Durbachet de scs membres les plus énergiques , contre le retour des Bourbons ; elle jurait de maintenir les droits et le gouvernement de Napoléon. L’armée, que les représentants avaient encouragée, exaltée par leur présence et leurs paroles , attendait de minute en minute l’ordre de marcher à l’ennemi ; la population de Paris, quoique travaillée sourdement par les meneurs royalistes, comptait sur le triomphe de nos armes ; la garde nationale et les fédérés étaient pleins d’enthousiasme. Ce fut alors que les commissaires du gouvernement et les chefs militaires signèrent, Fouché le premier de tous, une Adresse aux représentants du peuple, destinée à cacher les négociations secrètes que Fouché et Davoust avaient hâte de terminer pour leur propre compte : « Nous jurons '

entre vos mains et à la face du monde, disaient-ils dans cette Adresse, de défendre jusqu’au dernier soupir la cause de notre indépendance et l’honneur national. On voudrait nous imposer les Bourbons, et ces princes sent rejetés ; ar l’immense majorité des Français. Si l’on pouvait souscrire à leur entrée, rappelez-vous, représentants, qu’on aurait signé le testament de l’armée qui, pendant vingt années, a été le palladium de l’honneur français. » Cette Adresse n’était qu’un leurre : on n’accorda pas la bataille à l’empressement de l’armée, qui fut condamnée à rester immo’ ile autour de Paris , lorsqu’elle eût si facilement repris l’offensive. Le général Exelmans , avec ’six régiments de

cavalerie et un seul régiment d’infanterie, put seul se soustraire aux contreordres do Davousl et faire repentir Blucher de s'ùtre avancé trop imprudemment sur la rive gauche où son armée entière pouvait être détruite. Les Prussiens, après celte défaite partielle, n’en continuèrent pas moins l’investissement de Paris, depuis Sainl-Clond jusqu’à Chalillon. Le corps de Vandamme avait traversé la capitale, pour aller, de l’autre côté, protéger les routes d'Orléans et de Fontainebleau que l'ennemi avait déjà fermées, lin conseil extraordinaire fut tenu aux Tuileries ; les maréchaux présents à Paris, quelques généraux choisis par Fouché et Davoust, les bureaux des deux Chambres, avaient été convoqués ; ou délibéra longuement pour savoir s’il était possible de défendre Paris, et l’on no décida rien. Le lendemain soir, un grand conseil de guerre fut tenu à la Villelle pour le mémo objet et sans plus de résultats. La journée du 2 juillet se perdit en escarmouches et en combats multipliés sur les hauteurs de Mcudon et dans les plaines d’issy; les Prussions se rapprochaient toujours de l'enceinte de Paris ; en mémo temps, Wellington occupait les villagos d'Asnières, de Courbevoie et de Suresnc. Le gros de l’arméo française, campé à la Villcllo, s'étonnait de son inaction ; les habitants de Paris, qui avaient vu dénier le long des boulevards une longue colonne de prisonniers prussiens, s’aguerrissait au bruit du canon et se résignait à soutenir un »iégc : aucun cri do vivent les Bourbons ne se faisait entendre, et l'on devait avoir foi dans l'enthousiasme des défenseurs du drapeau tricolore. Quant à la chambre des représentants, elle avait l'air d’étre étrangère à ce qui sa passait autour d’elle : ou y discutait les articles de la constitution. A dix heures du soir, Davousl proposa un armistice et la reddition de la capitale. BlUcher voulait que l’armée et la ville se rendissent à discrétion. Il fallut que Fouché et Talleyrand s'interposassent auprès de Wellington, pour obtenir des conditions plus honorables. Los hostilités recommencèrent à trois heures du matin, autour d'Jssy, pondant qu’on parlementait à Saint-Cloud ; Fouché avait écrit à Wellington : • Rassurez tout le monde et tout lo monde sera pour vous. • Wellington suivit ce conseil et ménagea les sucoplibililés de l'honneur national dans la convention qui fut signée le lendemain : l'armée française devait évacuer Paris en trois jours, et se retirer, en huit jours, derrière la Loire, avec tout son matériel de guerre ; la ville devait rester administrée par ses qutorilés, protégée par sa garde nationale et respectée par les puissances coalisées. Dans celte capitulation, décorée du nom de convention, il n’y avait aucun article qui réglât la formo de l'occupation de Paris par les troupes anglaises et prussiennes. Ce fut une consternation générale, quand on apprit dans le peuple et daus l’armée, que Paris était livré, vendu, aux étrangers : il y eut uno pensée unanime de résistance désespérée plutôt que d'accepter cette nouvelle honte. On apprit, en même temps, quo Louis XVIII tenait sa cour au château d’Arnouville. La Bourse donna le signal de la joie des royalistes : la rente, qui était à cinquante-trois francs, remonta tout à coup à soixante-huit.

Le lendemain, aux termes de la capitulation, l’armée française commença un

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mouvement général de retraite, cl. les positions fortifiées, qui dominaient Paris, furent occupées par les troupes de Blilchcrct de Wellington, que l’on vil s’étendre successivement jusqu’aux barrières de la rivedroite et de la rive gauche. La chambre des représentants, effrayée de son ouvrage, faillit mettre en accusation Fouché et quelques-uns de ces complices : la trahison de ce fourbe éclatait à tous les yeux. Dans le sein de la Commission de gouvernement, Carnot lui reprocha amèrement d’avoirsacriliè à la fois l’Empereur et la France; le général Grenier menaça de lui brûler la cervelle; Caulaineourt lui témoigna le plus écrasant mépris. Mais Fouché ne se rendit pas moins en personne auprès de Wellington, qui avait les pleins pouvoirs du congrès de Vienne. La Chambre conservait uue attitude hostile aux Bourbons, sans toutefois nommer dans scs actes le souverain qu’elle avait reconnu; elle ne so flattait plus même de pouvoir couvrir do son .inviolabilité lo trône de Napoléon II ; elle adoptait des proclamations vagues et incolores, où elle recommandait au peuple français la contianoe qu’çllc était loin d’avoir ello-mcmc. Les libéraux, qui avaient si aveuglément servi les intrigues de Fouché, se tournèrent alors vers le duo d'Orléans et répondirent aux avances de ses agents secrets : on l’eût accepté comme roi, do préférence à Louis XVIII et aux princes do la branche ainée des Bourbons, si les puissances étrangères avaient consenti à favoriser cetto transaction entre les partis. Le duc d’Orléans avait partout des émissaires qui disaient aux bonapartistes, que le prince maintiendrait les institutions de Napoléon; aux royalistes, qu’il n’acceplerail la couronue que pour la restituer à Louis XVIII ; aux républicains, qu’il serait fidèle à ses premiers serments; aux constitutionnels, qu’il établirait franchcmont le régne de la constitution et du gouvernement représentatif. Pendant ce tomps-là, Louis XVIII rormait son ministère sous l’inspiration do Talleyrand et de lord Wellington, qui nommèrent Pozzo di Borgo, uq des aides-de-camp de l’Empereur de Russie, minislro do l’intérieur I Lo maréchal Gouvipn de Sainl- Cyr eut le portefeuille de la guerre; l’abbé Louis, celui des finances, lo comte Jaucourt, celui de la marine, lo barou Pasquier, celui do la justice. Fouché resta ministre de la police, elle prince de Bénévont se réserva les affaires étrangères. Le duc de Richelieu devint ministre titulaire de la maison du roi, à la place du comte de Blacas, qui se contenta d’étre le conseiller intime de son mailre Louis XVIII, désigna lui-même les chefs des grandes administrations publiques : de Cazes, son nouveau favori, fut créé préfet de police; le comte de Chabrol-Volvic, préfet de la Seine; le comle Beugnot, directeur général des postes; le comte Molé, directeur général des ponts-et-chausséos; le maréchal Macdonald, grand-chancelier de la Légion d’honneur. Au moment où Louis XVIII présidait le conseil des ministres et recommençait l’exercice de sa royauté, on ignorait à Paris qu’il fût si près des Tuileries. La Commission de gouvernement délibérait encore, et Carnot proposait à ses collègues de se transporter, avec les Chambres, au milieu de l’armée, derrière la Loire. L’assemblée des représentants était réunie et refusait de se dissoudre devant

Di

les baïonnctics étrangères : elle vota presque à l’unanimité, au cri de vive la nation , une Déclaration des droits des Français et des principes fondamentaux de la constitution, avec une Adresse au peuple où elle protestait solennellement contre tout gouvernement imposé par la force et contraire aux libertés constitutionnelles. Ce fut là ce qu’elle appela son testament politique. Le 7 juillet, au point du jour, cinquante mille Prussiens tirent leur entrée triomphale dans Paris : aussitôt, des bandes royalistes promenèrent dans les rues le drapeau blanc, en criant : vive le roi I à bas Napoléon ! La Commission de gouvernement siège aux Tuileries : un officier d’état prussien pénètre dans la salle des séances et remet au président de cette Commission une note de Blücher qui exige une contribution de cent millions de francs en argent et de pareille somme en effets d’habillement et d’armement. La Commission s’indigne, mais l’officier prussien t’invite à se retirer, parce qu’il a ordre d'occuper le palais c au nom du roi de France. » La Chambre est avertie de ces violences; Manuel monte à la tribune et adjure ses collègues de résister, s’il le faut, jusqu’à la mort; les représentants applaudissent à celte éloquente protestation; mais bientôt ils se dispersent l’un après l’autre, et le président Lanjuinais lève la séance, lorsque l’Assemblée s’est déclarée en permanence. Le soir même, le palais législatif est envahi par la police qui en ferme les portes. Le lendemain, quand les représentants voulurent entrer dans la salle de leurs séances, ils furent repoussés par les Prussiens et les gardes nationaux qui occupaient les abords du palais : un procès-verbal constata cette nouvelle violence. Ce jour-là, Louis XVIII rentra aux Tuileries. Paris ressemblait à un camp ; des canons étaient braqués sur les places et dans les carrefours; des régiments anglais et prussiens défilaient de tous côtés : on n’entendait que leurs tambours et leur musique militaire; car la garde nationale ne s’était pas réunie, plutôt que d’obéir à un ordre du général Dessolcs, qui succédait à Masséna dans le commandement de cette garde civique, et qui lui avait enjoint de reprendre la cocarde blanche. Quelques gardes nationaux néanmoins, porteurs d’énormes cocardes blanches, allèrent au-devant de la voilure du roi qui fut harangué par le nouveau préfet de la Seine, à la barrière Saint-Denis, et qui n’eut sous les yeux que des uniformes étrangers en traversant sa capitale où la population semblait éviter de se trouver sur son passage. C’est dans le jardin des Tuileries, que se sont donné rendez-vous les fidèles de la royauté : de grandes dames en toilette brillante et des femmes du peuple en guenilles associent leur enthousiasme, pour applaudir, pour chanter le retour des Bourbons ; les chants entraînent les danses, et tout spectateur, soldat prussien, saxon, anglais, hollandais ou belge, prend part à celle fête royaliste qui se prolonge jusqu’au jour en joyeuses et indécentes farandoles.

Le jour même de l’entrée du roi à Paris, Napoléon, arrivé à Rocheforl le 3 juillet, mit le pied sur la frégate française, la Sanie, qui devait le conduire aux États-Unis, avec sa suite embarquée à bord de la Méduse ; mais la croi-

sière anglaise interceptait absolument le passage et il attendit quatre jours dans l’iled’Aix l'occasion favorable de franchir la ligne de blocus que l'amiral anglais resserrait de plus en plus. A la chance d’être fait prisonnier de guerre ou de se voir livré par des trailres au gouvernement de Louis XVIII, il préféra le danger de se mettre sous la protection de l'Angleterre ; il écrivit au prince régent cette admirable lettre : «Eu butte aux factions qui divisent mon « pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j’ai terminé « ma carrière politique, et je viens, comme Thénristocle, m asseoir au foyer « du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je ré- • clame de votre Altesse royale, comme du plus puissant, du plus constant « et du plus généreux de mes ennemis. » Il s’embarqua, le 15 juillet, à bord du vaisseau anglais le Btllèrophon, commandé par le capitaine Mailland, qui s’était engagé à le conduire en Angleterre. Le Bellérophon jetait l’ancre, le 26, dans la rade de Plymouth ; mais l’Empereur était déjà gardé à vue sur le navire et il n’eut pas l’autorisation de débarquer. Le ministère anglais lui fit notilicr qu’il allait être transporté dans l’ile de Sainte-Hélène qu’on lui assignait comme lieu do détention perpétuelle. « C’est pis que la cagedelamerlan ! s’écria lE’mpcrcur, autant aurait valu signer tout de suite mon arrêt de mort. • Il versa des larmes en regardant les portraits de sa femme et de son fils qu’il n’espérait plus revoir; puis, il dicta au grand-maréchal Bertrand une énergique protestation contre la déloyauté du gouvernement anglais : . J’en appelle à l’histoire : elle dira qu’un ennemi, qui lit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement dans son infortune chercher un asile sous scs lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais comment, répondit-on, en Angleterre, à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et quand il se fut livré de bonne foi, on l’immola. » Transféré à bord du Norlhumberlaml, qui mit à la voile immédiatement, il se trouva une dernière fois en vue de la France, au cap de la Hogue : « Adieu ! adieu, terre des braves! s’écriat-il : quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande nation et la maîtresse du monde! • Il n’arriva que le 18 octobre à sa destination, sur ce rocher de Sainte-Hélène où il était condamné à mourir. Par une convention signée à Paris, le 2 août, les quatre grandes puissances alliées avaient décidé que Napoléon Bonaparte était leur prisonnier et que sa garde resterait spécialement confiée au gouvernement britannique.

Quand les alliés de Louis XVIII sanctionnèrent ce honteux attentat contre le droit des gens, l’armée française n’existait plus. Elle s’était repliée lcnlement, sous les ordres du maréchal Davousl, après la capitulation de Paris, et quoiquo forte de cent mille hommes d’infanterie, de vingt-cinq mille de cavalerie et de six cents pièces de canon, elle était restée inactive, pendant qu’un million de soldats étrangers se précipitaient au cœur de la France. Il manquait une âme à ce grand corps militaire, qui aurait pu servir de point d'appui aux négociations de Louis XVIII avec les puissances coalisées. Une armée de deux cent cin-

Dic

quante mille Russes venait de prendre position sur la rive droile de la Loire* vis-à-vis des campements de l'armée française. Davoust avait promis a l'nrméo qu’elle obliendrnil des conditions lionorabies en se soumettant à l'autorité royale. Dans une proclamation qui ne stipule aucune garantie en faveur des troupes, cl qui leur annonce la formation d’une nouvelle armée, avec le licenciement de celle qu’il commande, il fait appel à leur obéissance, en leur ordonnant d’arborer la cocarde blanche et le drapeau blanc. Cette proclamation est foulée aux pieds; les soldats crient à la trahison et jurent de con-* server, de défendre les couleurs nationales. Davoust n’avait plus aucun crédit moral sur l’esprit de l’armée, qui l’accuse, tout d’une voix, de l’avoir vendue aux Bourbons : il fut remplacé parle maréchal Macdonald, qui n’avait pas du moins trempé dans les trahisons de Fouché et qui était demeuré, pendant les Cent- Jours, entièrement étranger à la politique. L’indisoiplino commençait à s’introduire dans cette armée qu’ori allait dissoudre, et dont les principaux chefs étaient déjà proscrits; la désertion désorganisa bientôt les meilleurs régiments ; les officiers quittaient leur drapeau, en brisant leur épée. L’ordonnance du 24 juillet, contrc-signéc par le dUc d’Olrante, avertit l’armée qu’elle ne tarderait pas à être frappée et décimée à son tour ; par cette ordonnance de proscription, dix-huit généraux de l’F.mpereur étaient traduits devant les conseils de guerre, pour avoir trahi le roi nranl le 23 murs; Noy, La Bédoyére, les deux frères Lallemant, Drouet d’Erlon, Lefèbvrc-Desnoueltes; AmeilH, Braver; Gilly, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clauscl, Laborde, Debelle, Bertrand, Drouot, Cambronnc et Rovigo. D’autres généraux, tels que Soult, Alix, Exclmans, Carnot, Vandammc, Lamarquc, cl plusieurs officiers supérieurs étaient expulsés de Paris et envoyés dans l’intérieur do la France sous la surveillance de la police, jusqu’à ce que les Chambres eussent statué sur leur sort. Un cri d’indignation s’éleva dans l’armée, dès que cette odieuse ordonnance y fut connue; et lorsque Macdonald vint en personne à Bourges pour Taire arborer le drapeau blanc sous ses yeux, la vieille garde faillit le passer par les armes. Il h’osa poihl punir ce mouvement de révolte et il obtint, par l’entremise offlciciisc de quelques colonels, que tous les corps prendraient l’un après l’autre la cocarde blanche. Le licenciement s’opéra lentement, mais sans désordre ni résistance: ces frères d’armes, qui avaient partagé les mêmes triomphes et les mêmes revers, s’embrassèrent avant de retourner dans leurs foyers et d’échanger le fusil du soldat contre la bêche du laboureur; ceux que le service militaire avait rompus davantage à l’obéissance passive, demandèrent à le conlinuersous un autre drapeau et rentrèrent dans la nouvelle armée. Les officiers furent soumis à une espèce d’enquête politique : on examina quelle avait été leur conduite pendant les Cent-Jours, et, suivant la chaleur ou la tiédeur de leurs opinions bonapartistes, on les divisa en quatorze classes, qui représentaient leurs titres d’exclusion ou d’admission dans l’armée royale. Beaucoup d’entre eux furent renvoyés, après vingt ans de grade, sans pension et sans indemnité. Les décorations de la Légion d’hon-

RESTAURATION. - I.OÜIS XVIII. - 1815. 7»

nrtir distribuées depuis le 30 mars 1815 avaient 616 d'ailleurs mises 8 néant* ainsi que les droits qui s’y rattachaient. Ce licenciement, celle désorganisation cruelle et stupide de la plus brave armée de l'Europe se prolongea jusqu'à la An de l'année, et, pour ajouter l'insulte à l'injustice, les officiers et les soldats de cette armée, qu’on sacrifiait au ressentiment de la cdalitlon étrangère, fürcrtt désignés â la haine et au mépris de la France royaliste par l’injurieux surnom de brigands de la Loire. Les garnisons des places fortes et les corps francs de gardes nationales et do fédérés, surtout ceux des frontières de l’est, défendirent le drapeau tricolore et l'indépendance nationale* plus d’un mois après le rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Les multitudes arrttées, qui de toutes parts inondaient la malheureuse France, livrée pieds et poings liés à Scs ennemis, curent encore à combatire, lorsque la paix était signée à Paris; elles accordèrent souvent des armistices et des capitulations très-honorables à de simples chefs débandés, qu’elles n’auraient pu vaincre qu’en lesanéantissont. Le général Barbanègrc, enfermé danslluningne avec cent cannonicfs, trente soldats de ligne et cinq gendarmes, soutint un siège en règle contre vingt-quatre mille Autrichiens et ne rendit la place que le 20 août, après douze jours de bombardement; il sortit d'IIuningue, avec les honneurs de la guerre, à la tète des cinquante hommes qui lui restaient.

Pendant que les paysans de l'Alsace, de In Lorraine, de la Bourgogne et de la Champagne, animés et soutenus parleur seul patriotisme, faisaientune terrible guerre de partisans aux détachements isolés des armées autrichienne et russe, Paris voyait tous ies jours do nouveaux corps de troupes étrangères arriver dans ses murs et s'y installer en conquérants : les quais, les places, les jardins publics, étaient transformés en bivouacs; les Champs-Élysées et le bois de Boulogne offraient l’image d’un camp, et la capitale, ù la merci de deux cent mille hommes de toutes les nations de l'Europe, pouvait craindre d’une heure ù l’autre le pillage et la destruction. Le général prussien , Muflling, avait été nommé gouverneur de Paris , et son autorité dominait celle des chefs de l’admlnistratioU publiqué. Les souverains alliés, les empereurs de Russie et d’Autriche et le roi de Prusse, ainsi que tous les princes de la coalition, ne tardèrent pas à venir dans Paris jouir de leur triomphe et de l'abaissement de la France. Louis XVIII, ramené aux Tuileries une seconde fois par les ennemis de la patrie, n’avait pas d'autre armée que colle de la coalition, et n’était entouré que d’uniformes étrangers et de cœurs anti-français. Les premiers jours de Sa restauration royale furent signalés par les sauvages représailles des Prussiens, qui s'attaquaient aux monuments de la capitale, qui voulaient faire sauter les ponts d’Iéna et d’Austerlitz, qui menaçaient la Colonne delà Grande-Armée, qui dégradaient l’arc de triomphe du Carrousel, et qui dépouillaient nos musées et nos bibliothèques. Ces spoliations , auxquelles le directeur des Musées, Dcnon, essaya vainement de s’opposer, et que le statuaire favori de l’Empereur, Canova , dirigeait au nom du pape et des princes souverains dcl’italie, blessèrent profondément la fierté nationale : des tableaux,

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des statues, des objets d'art, des manuscrits etdes livres, fruits glorieux de nos conquêtes, acquis 6 la France en vertu de traités solennels, lui furent enlevés, au mépris des promesses de la capitulation de Paris. Le président du conseil des ministres, Talleyrand, eut l'air de réclamer auprès de lord Castlcrcagh la possession de ces objets, qui furent en partie détériorés et même égarés dans ce brusque enlèvement, surveillé par quelques majors prussiens : il obtint seulement que les monuments de pierre , appartenant à la ville de Paris, seraient conservés à peu près intacts. On no détruisit que leurs noms, qui rappelaient nos victoires et les grands événements de la République et de l’Empire : une ordonnance royale baptisa le pont Louis XVI, le pont des Invalides, le pont du Jardin-du-Roi, la Colonne Vendôme, cl rendit aux rues et aux places de la ville les noms qu'elles portaient en 1 790. Le gouvernement du roi , après avoir donné satisfaction aux alliés et publié la première liste de proscription, frappant cinquante-sept personnes, les plus notables dans l’armée, dans les Chambres et dans l’administratiou , reconstitua la chambre des pairs telle qu'elle existait avant le 20 mars, en éliminant vingt-neuf pairs qui avaient siégé pendant les Cent-Jours, et en créant quatre-vingt-treize nouveaux pairs choisis dans l'ancienne noblesse. La Chambre fut portée ainsi au nombre de deux cent dix membres, et la dignité de pair déclarée héréditaire. La chambre des représentants avait été dissoute ; les collèges électoraux furent convoqués pour le 1 4 août , à l'effet d'élire une nouvelle chambre de députés, composée de trois cents quatre-vingt-dixneuf membres, au lieu de deux cent cinquante-neuf : diverses modifications dans la loi électorale donnaient au gouvernement une inOuence plus directe sur les élections. Pour fortifier le pouvoir royal , Louis XVIII , selon son idée favorite, créa un conseil privé, au-dessous duquel fonctionnait le conseil des ministres. Ce conseil privé, qui devait réunir aux princes du sang et aux ministres d’Élat toutes les personnes que le roi jugerait à propos d'y appeler, se composa d’abord de celles que la royauté avait trouvées lldèles pendant les Cent-Jours; un traitement de vingt mille francs, attaché au litre de membre du conseil privé, ajoutait à l’éclat do la récompense. Louis XVIII n’oublia pas les hommes qui avaient fait le plus de mal à Napoléon, tels que le maréchal Oudinot , le général Dupont , le général Clarke , le comte de Bourrienne, et d’autres dont les services patents ou cachés méritaient celte prime offerte & l’ingratitude et a la trahison. Le ministère ne paraissait pas encore définitivement établi : Pozzo di Borgo n’avait pas accepté le portefeuille de l’intérieur, et le garde des sceaux remplissait l’intérim; le duc de Richelieu n’était que de nom ministre de la maisou du roi. L’esprit et la marche du gouvernement semblaient encore indécis. Le parti des royalistes purs, à la tête duquel le comte d’Artois continuait son rôle d'opposition politique et religieuse contre le système de monarchie constitutionnelle, prenait des forces et une prépondérance qu’il n’avait jamais eues : il ne dominait pas seulement à la cour et dans la noblesse; il s’était répandu dans les départements, surtout dans ceux du Midi,

où il avait recruté scs séides les plus fanatiques parmi les basses classes de la population. C’élait le résultat de l’organisation secrète des comités royalistes, que d’habiles agents avaient formés au nom de la légitimité et avec le concours du clergé, dans les provinces méridionales, de manière à pouvoir y commencer et y soutenir la guerre civile. La catastrophe des Cent-Jours ne laissa pas à cette guerre civile le temps d’éclater ; mais les éléments de révolte, qu’on avait trouvés dans le Languedoc et la Provence, se révélèrent par des actes odieux de violence et de barbarie contre les bonapartistes et les protestants. La réaction ne se traduisait à Paris qu’en menaces dans les adresses présentées au roi et dans les journaux ultra-royalistes ; il n’y eut d’excès que dans les paroles et les écrits, mais ces excès déplorables accrurent l’exaltation du parti réactionnaire dans les départements, et encouragèrent aussi le pouvoir à chercher sa force dans des mesures de rigueur et de despotisme. Louis XVIII était entouré de courtisans qui l’adjuraient de frapper sans pitié les révolutionnaires, les impies et les bonapartistes, pour en linir une fois pour toutes avec la révolution. C’est dans celte pensée que la magistrature tout entière fut soumise à une épuration générale, tandis que ('administration politique du royaume était livrée à des (Ils de familles nobles, à des émigrés et à des Vendéens , qui n’avaient pas même conscience des changements radicaux que vingt-cinq ans de révolution avaient apportés dans les idées, dans les mœurs, dans les besoins, dans les tendances de la nation.

La nouvelle de la seconde restauration des Bourbons avait mis le feu aux passions de la populace, à Marseille, à Nimes, à Avignon et dans vingt autres villes du midi , où l’autorité municipale fut souvent complice des crimes atroces qu’elle avait mission de prévenir. Les chefs subalternes, que les comités royalistes des Cent-Jours avaient enrôlés, arborèrent, en signe de ralliement, la cocarde blanche ayant au centre une petite cocarde verte, qui leur fit donner le nom de verdels, nom illustré bientôt par une foule d’atrocités. Des bandes de misérables, portant celte cocarde, se rassemblèrent aux cris de Vive le roi I et organisèrent une sorte de terreur qui suspendit pendant plusieurs mois l’action de l’autorité civile, juridique et militaire. Le marquis de Rivière, en qualité de commissaire royal extraordinaire, et son principal agent, François Froment, curent la haute main dans ces terribles exécutions que la haine et la vengeance royalistes confièrent à des scélérats échappés des bagnes et dignes de l’échafaud. Leur mot d’ordre était : « Mort aux fédérés, aux bonapartistes et aux protestants! » Ils tuaient leurs victimes avec d’horribles raffinements de cruauté; ils pillaient et brûlaient les maisons; ils égorgeaient les femmes et les enfants. A Marseille, où ils massacrèrent des citoyens honorables qui avaient rempli des emplois publics ou servi dans les armées, ils ne furent pas maîtres de la ville assez longtemps pour que leur chef se fit connaître; mais, dans le département de Vaucluse, la bande de monsieur Pointu acquit à ce chef de verdets une épouvantable célébrité , que partagea son aidede-camp Nadaud , assassin contumax. Dans le département du Gard , où le

comte de Bernis et le marquis de Culvière étaient commissaires royaux extraordinaires, te héros des meurtres et des incendies fut le fameux Jacques Dupont, dit Trcslaillons, parce qu'il ne tuait personne sans lui donner trois coups de sabre ou trois taillons; son lieutenant, le boucher Truphémy, lui disputa la palme de la scélératesse dans les massacres de Nîmes. Un de ses émules en atrocités royalistes, le terrible Graffand, qui se faisait appeler Quatre-Taillons, se plut A concentrer ses exploits dans la ville d'Uzés. Marseille avait donné le signal de cette nouvelle Terreur blanche : le maréchal Brune, qui commandait la huitième division militaire pendant les Cent- Jours, et qui avait établi son quartier général à Marseille, fut une des premières victimes désignées au poignard par les comités secrets. On l’accusait d’avoir été républicain régicide et d’être buonaparliste; on l’accusait surtout d’avoir comprimé avec fermeté les projets et les tentatives des royalistes de la Provence. Le retour des Bourbons le trouva, sur la frontière du Var, A la tète d’une petite armée de vétérans, de volontaires et de fédérés, vis-A-vis de l’armée piémoutaise et autrichienne. Il déposa son commandement, quand il apprit la capitulation de la capitale et le départ de l'Empereur; il se résignait A rentrer dans la vie privée, mais un ordre du ministre de la guerre l'appela tout A coup à Paris. Il avait à traverser plusieurs départements infestés de bandes de verdets. Il fut averti qu’on guettait son passage et qu’on avait juré sa mort ; il refusa de s’embarquer A Toulon , et partit en chaise de poste. Le général autrichien Nugont , qui avait traité avec Brune de la soumission de l’armée du Var, lui donna, pour sa sûreté, une escorte de hussards hongrois, qui le protégèrent à deux reprises contre des furieux apostés pour l'assassiner. Le maréchal essaya inutilement de continuer sa route sans passer par Avignon : c’élait là que l’attendaient les exécuteurs d’un ordre émané des comités royalistes. Le i août, à midi , le bruit se répand dans la ville que le maréchal Brune est descendu à l’hôtel du Palais- Royal, pendant que l’autorité militaire examine son passe-port, signé par le marquis de Rivière. Des cris de mort se font entendre autour de l'hôtel, que cernent et menacent des groupes menaçants. Le maréchal remonte en voilure, mais on détèle les chevaux , et on le force de se réfugier dans l’hôtel , dont les portes se referment derrière lui. La foule augmente, et les vociférations redoublent; c’est eu vain que la gendarmerie essaye de dissiper cet attroupement, au milieu duquel on discute le genre de mort qu’on fera subir au maréchal; c’est en vain que le sous-préfet, de Suint-Chamant, et le maire, Puy, .interposent leur autorité méconnue, pour apaiser les esprits et empêcher un lâche assassinat. Après quatre heures de désordre et d’exaspération populaire, le siège de l’hôtel est résolu, et aussitôt commencé : on applique des échelles aux murs, on pénètre par les fenêtres du premier étage, on escalade la toiture; le maréchal, barricadé dans sa chambre, n’a pas même d’armo9 pour vendre chèrement sa vie. On perce le plafond de eeltc chambre ; plusieurs assassins s’introduisent par celte ouverture, tandis que d’autres cn-

foncent la porte. « Est-ce Uni? crie-t-on en bas. — Tout à l'heure! nous y sommes ! « répondent les meurtriers du haut du balcon. Un coup de pistolet, tiré à bout portant sur le maréchal , lie l'atteint pas ; un coup de carubinc le renverse mort. Les meurtriers n’étaient pas satisfaits : on s'empare du cadavre, on le traîne à travers les rues, on le mutile à coups de pierres, on l’outrage de mille manières, et colin on le jette dans le Rhône, ans cris do Vive le roi I La garde nationale d’Avignon assistait, l’arme au bras, A ces -scènes atroces, qui, dans tout le département de Vaucluse, inaugurèrent line réaction sanglante contre les bonapartistes et les fédérés. Le Moniteur annonça que le maréchal , pour ne pas tomber vivant entre les mains du peuple d’Avignon , s’était tué d’un coup de pistolet. On s’épargna ainsi le soin de poursuivre les assassins, qui cependant furent jugés et condamnés trois ans plus tard dans la personne d’un des plus abjects instruments du crime. Ce meurtre éclatant et impuni imprima une nouvelle activité à la chasse (les fédérés, qu’on fusillait et qu’on jetait dans le Rhône.

A Paris, du moins, l’assassinat prenait une forme juridique. Le général de La Bédoyère,qui avait le premier par sa défection entraîné celle de l’armée, en allant à la rencontre de l’Empereur arrivant de l’ilc d’Elbe, était aussi le premier que désirait frapper la réaction. II ne la servit que trop dans ses desseins, en n’imitant pas ses compagnons de proscription qui se tenaient cachés dans les provinces ou qui étaient déjà sortis de France : il vint à Paris et fut aussitôt reconnu, épié, arrêté. On assure que Fouché, avant de signer l’ordonnance du roi par laquelle cinquante-sept personnes étaient exceptées de l’amnistie, lit prévenir ces personnes do se mettre à l’abri de la proscription et leur transmit, avec des passe-ports en règle, l’argent nécessaire (quatre cent cinquante-neuf millo francs, dit-on), pour gagner la frontière : le général de La Bédoyère aurait refusé d’accepter une aide quelconque venant de pareille source. Le 4 août, il fut traduit devant un conseil de guerre, présidé par l’adjudant-commandant Berlhier de Sauvigny, et composé de six chefs de bataillon, de deux capitaines, et d’un lieutenant de gendarmerie, que le maréchal Gouvion Saint-Cyr avait choisis parmi les royalistes les mieux éprouvés. Le prince royal de Prusse, les princes d’Orange et de Wurtemberg, avec leurs états-majors et tout le corps diplomatique, étaient présents aux débats. La défense fut souvent entravée et restreinte par le président qui ne permit pas à l’accusé d’expliquer les motifs et les sentiments qui l’avaient déterminé à se séparer de la cause perdue des Bourbons : « Justifiez-vous de votre crime, lui dit Berlhier de Sauvigny, mais ne cherchez pas à en affaiblir la gravité ; il ne peut y avoir de crime innocent. » La Bédoyère fut condamné à mort. Madame de La Bédoyère alla se jeter aux genoux du roi : « Relevezvous, madame! » lui dit froidement Louis XVIII, qui repoussa de mémo les démarches et les prières des parents du condamné. Le lit août, à six heures du soir, après avoir embrassé su femme et son enfant, il fut conduit à la plaiue de Grenelle, accompagné de sou vieil ami l’abbé Dulondel, qui pleurait

8i BISTOIRE DE FRANCE.

et qu’il consolait : debout, en faco des vétérans qui devaient le fusiller, il leur dit tranquillement, la main sur sa poitrine : « Mes amis, ne me manquez pas! • et commanda le feu. Les journaux ultra-royalistes applaudirent à cetto odieuse exécution qu’ils appelèrent un acte de rigueur salutaire.

La condamnation de La Bédoyère et l’assassinat du maréchal Brune autorisèrent en quelque sorte les horreurs de la réaction royaliste dans le midi. Dès les premiers jours de juillet, le comte de Bernis et le marquis de Calvière avaient, en qualité de commissaires extraordinaires de Louis XVIII, dans les départements du Gard et de la Lozère, lâché la bride aux passions vindicatives et sauvages des catholiques de ces déparlemcnts. Les protestants, qui ne formaient que le tiers de la population, s’étaient attachés par reconnaissance au gouvernement impérial qui les avait protégés contre l’injustice et la jalousie île leurs adversaires, plus nombreux, mais moins éclairés : les protestants avaient donc, pendant les Cent-Jours, associé leurs efforts pour défendre et soutenir le trône de l'Empereur. Ce fut pour les catholiques un prétexte de sanglantes représailles, lorsque la nouvelle Restauration communiqua une affreuse énergie aux comités royalistes du Languedoc et de la Provence. Les deux commissaires extraordinaires, à la tête d’un ramas de bandits et de volontaires royaux qu’ils avaient rassemblés près de Beaucaire, et qu’ils appelaient l'armée royale, firent leurentrée à Nîmes que leur livra la faiblesse du général Maulmont : ces misérables, offrant une étrange bigarrure de vêtements et d’armes, sans discipline, sans organisation régulière, sans courage, furent les maîtres de la ville et des environs pendant plus de trois mois. Ils commencèrent leur ouvrage par massacrer en partie la garnison qu’ils avaient désarmée à l’aide de la plus infâme trahison : ils purent ensuite commettre impunément tous les excès, sous les yeux et à l’instigation du comité royaliste du Gard. Une liste de proscription avait été dressée de longue main. Les verdels ne faisaient grâce ni aux bonapartistes, ni aux protestants; ils ne se contentaient pas de tuer des vieillards, des femmes et des enfants; ils les torturaient à plaisir, ils prolongeaient les souffrances de ces malheureux, comme pour s’en faire un atroce amusement : ici, ils tailladaient à coups de sabre un blessé ou un malade ; là, ils coupaient en morceaux une famille en tièro, après l’avoir égorgée; l'un prenait plaisir à étrangler les femmes; l’autre à faire sauter la cervelle aux hommes. Un jour, ils rencontrent sur la roule un valet de ferme, conduisant une charrette de paille; c’était un protestant; on le saisit, on le lie sur sa charrette, on met le feu à la paille, et l'on danse autour de ce bûcher roulant, et l’on chante vive Henri IV I Quiconque avait pris part, comme fonctionnaire public ou comme militaire, aux événements de la République ou de l’Empire, se trouvait menacé, attaqué, dans sa vie ou dans sa fortune. Les maisons des jacobins et des protestants étaient envahies, pillées, démolies ou brûlées ; leurs champs et leurs jardins, dévastés, ravagés. Trcstaillon3 présidait lui-mème à la plupart des crimes qu’il ordonnait. Ce fut lui qui inventa, dit-on, le battoir royal, pour fustiger les femmes

qu'il ne tuait pas : ee battoir en bois, garni de clous acérés, dessinant uno large fleur de lis, imprimait profondément dans la cliair l’emblème sanglant de la monarchie. Plusieurs infortunées succombèrent aux suites de celte cruelle fustigation. Onze mille proteslants cherchèrent un asile dans les Cèvenncs, et il en restait à peine trois mille à Nitnes, quand le préfet d’Arbaud-Jouqucs vint prêter la main aux élections royalistes dans le département du Gard. En même temps, la ville d’Czès n’avait pas voulu rester en arrière de Nimes ; un des officiers de sa garde nationale, Craffand, procédait à l’égorgement des bonapartistes et des protestants, sous les auspices du sous-préfet, de Vallabris, qui, du balcon de l’hôtel de la sous-préfecture, assistait aux atrocités des royaux. Le meurtre d’un catholique, attribué à uu protestant, avait été le signal d’une espèce de Saint-Barthélemy, dans laquelle la garde nationale sacrifia tous les protestants qu’elle put découvrir : vingt-deux de leurs maisons furent mises au pillage, ce jour-lù. Craffand , dans la nuit du 3 août, força les portes de la prison où le sous-préfet avait fait enfermer quelques protestants notables, qui, réfugiés d’abord dans les Cèvenncs, s’étaient trop hâtés de rentrer dans leurs foyers : ces prisonniers furent assommés et fusillés devant la sous-préfecture, sans que de Vallabris parût. Cette ligue contre les bonapartistes et les protestants, qu’on affectait de confondre, s’étendit aux villes voisines, Montauban, Carcassonne et Alby, où l’assassinat politique et religieux fit aussi bien des victimes, sans que la magistrature, sans que l'autorité civile, osassent sévir et invoquer la loi. Les préfets de ces départements, et celui du Gard en particulier, ne virent pas de meilleur remède à ces calamités que d’appeler les Autrichiens et de faire opérer le désarmement des protestants, comme pour ôter à ceux-ci les moyens de résister aux massacreurs : l’occupation des Cèvenncs, par les Autrichiens unis aux volontaires royaux, rencontra néanmoins de la résistance, et l’on se battit dans quelques villages où les catholiques célébrèrent leur odieuse victoire en chantant le Te Deum dans les temples des protestants. Sans l’intervention autrichienne, la terrible guerre des Cèvenncs aurait pu se renouveler. Telle fut partout l’action sourde et ténébreuse des comités royalistes qui dirigeaient ces sanglantes représailles contre la Révolution et l’Empire. Ils ne daignèrent pas même s’appuyer sur une émeute ou invoquer un beau prétexte de religion, lorsqu’ils firent assassiner le général Ramel qui commandait pour le roi dans le département delà Haute-Garonne, mais qui avait osé être juste et impartial au milieu des partis déchainés : ce général, que son origino républicaine recommandait d’ailleurs aux vengeances des vcrdels , fit relâcher plusieurs citoyens honorables que le soupçon de bonapartisme avait changés en criminels d’Élat; aussitôt il fut condamné lui-même. Le 13 août, une troupe d’assassins envahit son domicile, en proférant contre lui des cris do mort mêlés comme toujours au cri de vice le roi. Le général mit l’épée à la main pour se défendre : on lui tira un coup de pistolet dans le bas-ventre. Les meurtriers, en le voyant tomber, crurent l’avoir tué et se répandirent

86 niSTOIBE DE E1UNCE.

dons la ville où le bruit courut bientôt que le général, retranché dans son hôtel avec des fédérés et des soldats de l’armée de la Loire, avait fait tirer sur le peuple. Raincl n’était pas mort, et les médecins pansaieut sa blessure, lorsque les assassins se présentèrent de nouveau dans sa chambre et l'achevèrent. Deux ans après ce meurtre commis deux fois sur la même victime, les assassins ou du moins quelques-uns d’entre eux furent arrêtés et mis en jugement devant la cour prévfttale de Pau : on en condamna deux & la réclusion , on acquitta les autres.

Ce fut sous l’impression de ces assassinats politiques, ce futsous la pression brutale des autorités ultra-royalistes, ce fut sous la menace des baïonnettes étrangères qui rayonnaient par toute la France, que les collèges électoraux, décimés ou intimidés ou persécutés, nommèrent la chambre des députés. Le parti bonapartiste n’eut peut-être pas un seul représentant dans celte assemblée composée d’anciens nobles, d’émigrés et de vieux royalistes. A peine si trente ou quarante membres de la nouvelle chambre pouvaient être considérés comme plus ou moins attachés au parti conslitulionnel qui avait fait pourtant bien des progrès, depuis les Cent-jours, dans le pays; caria conslilution était une sorte de terrain neutre sur lequel se rencontraient toutes les fractions, toutes les nuances de l’opposition, née des regrets du passé ou des inquiétudes de l’avenir. Le patriotisme le plus tiède avait de quoi s’enflammer, en présence de l’intolérable situation que les alliés des Bourbons avaient faite à la France. Fouehé, Fouché lui-même, dans un rapport qu’il adressa au roi sur l’état intérieur du royaume, se vit forcé d’avouer une partie de la vérité : « Les ravages delà Franco sont à leur comble, disait le ministre de la police ; on ruine, on dévaste, on détruit tout, comme s’il n’y avait pour nous ni paix ni composition à espérer. Les habitants prennent la fuite devant les soldats indisciplinés; les forêts se remplissent de malheureux qui vont y chercher un dernier asile. Les moissons vont périr dans les champs. Bientôt le désespoir n’entendra plus la voix d’aucune autorité, et cette guerre, entreprise pour assurer le triomphe de la modération et de la justice, égalera la barbarie de ces déplorables invasions dont l’histoire ne rappelle le souvenir qu’avec horreur. » Ce rapport, où Fouehé ne décrivait pas encore tous les maux de la patrie, était une protestation publique contre les complots des souverains coalisés qui, au mépris des engagements les plus solennels, voulaient opprimer, démembrer, ruiner et avilir la France. Louis XVIII était d’accord avec Talleyrand, pour faire, en quelque sorte, un appel au peuple français et dénoncer au Iribunal de l’opinion les projets hostiles des prétendus pacificateurs de l’Europe. Louis XVIII, d’ailleurs, senlail bien qu’il ne pouvait accepter, sans paraître avoir la main forcée, le traité désastreux que ses alliés lui offraient pour prix de leurs services intéressés. Il avait déjà blessé le sentiment national, en ordonnant, à titre de réquisition de guerre, un impôt de cent millions, dont la perception rencontrait bien des obstacles; il comprit que s'il ne repoussait pas avec indignation et mépris les injustes exigences de ses

protecteurs couronnés, il devait faire semblant ü’v résister avec éclat. Les trois souverains, avec lesquels il s’était uni davantage par lui-même et par ses intermédiaires secrets, les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse, se prêtèrent à celte rouerie , dont l’invention appartenait certainement au roi de France. Ils avaient donc arrêté successivement deux ultimatum qui imposaient à la monarchie des Bourbons les conditions les plus onéreuses et les plus humiliantes : démembrement du territoire, cession de places fortes, contribution de guerre; occupation militaire, c’étaient toujours les mêmes bases du nouveau traité de paix, que Talleyrand travaillait à ramener à l’exécution des promesses du traité du 28 mars. Talleyrand ne s’aperçut pas qu’on avait à cœur de se débarrasser de lui et do sa suprématie jalouse et tyrannique : il n’avait plus, comme au congrès de Vienne, la haute main dans la diplomatie ; il agissait à peine sur lord Castlercagh, en agissant sur lord Wellington qui demeurait encore sous le prestige et la domination de ce grand remueur de petites intrigues politiques; mais les autres plénipotentiaires, Capo d’Istria, qui avait remplacé Nesselrode, pour ta Russie, Hardenberg, pour la Prusse , et Metiernich, pour l’Autriche, ne semblaient nullement disposés à faire fléchir leurs résolutions devant les habiles insistances du prince dcBénévent. Celui-ci se croyait fort de la confiance absolue de Louis XVIII; mais Fouché, qui voyait plus clair et plus loin, à l’horizon politique, Fouché, qui savait par sa police loucher du doigt te fond des choses, jugea que la place n’était plus tenable pour lui au miuistêre et que le cabinet tout entier devait tomber sous les coups déguisés de la faction ullra-royalisle. Celle faction, dont le comte d’Artois et la duchesse d’Angoulôme l iaient toujours les chefs actifs et patents, pouvait compter à la fois sur la chambre des députés et sur le conseil privé du roi : il n’essaya même pas de lutter contre les progrès de celle fanion qui lui jelait tous les jours au visage les noms de jacobin et de régicide ; le 16 août, dés quel’iillimatum des plénipotentiaires rutsignilié au cabinet, il porta sa démission au roi qui la reçut avec empressement : il demanda et il obtint, en échange du ministère de la police , l’ambassade de France à la cour de Saxe. Il se ménageait ainsi une retraile honorable hors du royaume où il laissait tant d’implacables ressenlimenls derrière lui. Sa Adèle police l’avertit qu’il devait être assassiné sur la roule d'Allemagne : il sortit de Paris, déguisé, sous un faux nom, et arriva sans accident à Amiens où était le premier poste de l’armée anglaise : il trouva lé une escorte qui l’accompagna jusqu’à Bruxelles. Les voilures de sa maison, qu’il avait fait partir par la roule de Slrasbourg, furent visitées plusieurs fois par des émissaires envoyés pour le tuer. Il connaissait les secrcls de tant de monde, que son ambassade à Dresde ne rassurait pas ceux qu’il pouvait perdre ou déshonorer. Talleyrand ne persista pas moins à se maintenir ou ministère, d’autant plus qu’il se regardait comme indispensable dans des circonstances aussi difficiles : il avait enfin ouvert les yeux sur los menées du parti purement royaliste, qui conireminait son administration et sa diplomatie; Une craignit

pas d'attaquer en face ce parti qu’il représenta au roi comme nuisible aux intérêts de la France et dangereux pour la couronne; mais la noie qu’il remit à Louis XVIII , pour l’inviter à éloigner les ennemis r/e toute monarchie tempérée, n’eut aucun effet : le roi lui lit entendre et finit par lui déclarer, en plein conseil des ministres, que les puissances alliées consentiraient à signer la paix en accordant de meilleures conditions à la France, si la direction des affaires changeait de main et d’inllucncc. Talleyrand, piqué au vif dans son amour-propre de diplomale, offrit sa démission ; le roi le prit au mot et le remercia de se sacriller ainsi à la raison d’Étal. Le due Dalberg et l’alibé. Louis imitèrent Talleyrand qui eut la précaution de se réserver cent millo fiancs de pension en dédommagement de son portefeuille des affaires étrangères. Ce portefeuille passa dans les mains du duc de Richelieu qui avait, d'intelligence avec l’empereur de Russie, préparé la chute du ministère de fusion ; il en forma un purement royaliste ; il mil le duc de Fellrc à la guerre, le vicomte du Bouchage A la marine, le comte de Vaublanc à l’iiüéricur, Barbè-Marbois à la justice, et Decazes à la police: tous ces rainistrestivaicot fait leurs preuves pendant les Cent-jours. « Nous avons été joués, dit le prince de Bénévent à ses collègues disgraciés : c'est une intrigue de longue main. » Ce n’était pas la seule intrigue dont le séjour des souverains alliés i Paris avait été le nœud. Dans le moment même où Talleyrand cédait sa place au due de Richelieu, un génie occulte organisait une mystérieuse trame entre les empereurs de Russie et d’Autriche et le roi de Prusse. On n’a pas encore découvert quel fut le premier instigateur du traité secret que ces trois souverains signèrent entre eux, le 26 septembre, sans le faire contre-signcr par leurs ministres respectifs, traité de sainte-alliance qui ne fut connu que plusieurs mois après sa conclusion, lorsque les puissances secondaires y eurent adhéré. L'Angleterre seule refusa toujours de s’y soumettre. Il paraîtrait que l'idée de ce traité étrange, qui rappelle les pactes de l’association vvehmique au moyen âge, appartient à une femme, célèbre par son esprit et p ir ses prétentions h l'illuminisme le plus germanique, madame de Krudncr. Il reste encore à savoir quel est l’oracle, dont madame de Krudncr répétait les leçon». Le prince de Mellernich, ministre plénipotentiaire de l’empereur d'Autriche, est gravement soupçonné d’avoir imaginé cette ligue offensive et défensive des souverains contre les peuples : madame de Krndner se chargea de couvrir d'un voile mystique et impénétrable l’œuvre de la politique la plus égoïste, et l’on peut attribuer à la plume de cette femme singulière la rédaction du traité conclu au nom de la très-sainte et indivisible Trinité. Rien de plus vague, de plus obscur, que les termes mêmes de ce traité, dans lequel les trois signataires, « ayant acquis la conviction intime qu’il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter par les puissances dans leurs rapports mutuels sur les vérités sublimes que nous enseigne l’éternelle religion du Dieu sauveur •, déclarent solennellement « que le présent acte n’a pour objet que de manifester à la face de l’univers leur détermination inébranlable, de ne prendre

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pour règle de leur conduite, soit dans l’adminislralion de leurs étals respectifs, soit dans leurs rapports politiques avec tout autre gouvernement, que les * préceptes do cette religion sainte, préccplcs de justice, de charité et de paix ». D’après ces principes, les monarques contractants s’engageaient à se regarder comme frères et à demeurer unis par les liens d’une fraternité véritable et indissoluble; à se considérer comme compatriotes, et à se prêter , en toute occasion et en tout lieu, assistance, aide et secours; à se regarder envers leurs sujets et armées comme pères de famille, et à les diriger dans le même esprit de fraternité pour protéger la religion, la paix et la justice; enfin, les trois princes alliés, ne s’envisageant eux-mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner les trois branches d’une même famille, savoir : l’Autriche, la Prusse et la Russie, confessaient ainsi, « que la nation chrétienne, dont eux et leurs peuples fout partie, n’a réellement d’autre souverain que Celui à qui seul appartient en propriété la puissance, parce qu’en lui seul se trouvent tous les trésors de l’amour, de la science et de la sagesse infinie. » Fl était difficile de deviner, sous ce jargon jésuitique, le but formidable que se proposait la Sainte-Alliance et les terribles moyens qu’elle devait employer pour l’atteindre : c’était une nouvelle croisade entreprise contre les idées révolutionnaires et l’affranchissement des peuples, en faveur de la légitimité et du despotisme des souverains. Déjà, une grande victime avait été sacrifiée à celte fraternité véritable et indissoluble des rois légitimes : Napoléon, confié à la garde de l'Angleterre, voguait vers sa prison de Sainte-IIélène ; déjà , les trois alliés, en imposant à la France les conditions les plus dures, commençaient à prouver que le seul principe en vigueur, soit entre eux, soit entro leurs sujets, était de se rendre réciproquement service. Ce fut pour satisfaire à ce seul principe, que les puissances alliées avaient rétabli le roi Ferdinand sur le trône de Naples, et ce roi, un des premiers adhérents au traité de la Sainte-Alliance, se débarrassa d’un compétiteur inquiétant, en l’attirant dans un piège où il péril. Après sa folle cl désastreuse expédition tentée au nom de l’indépendance de l’Italie, Murat n’était plus en sûreté à Naples ; il en sortit avec quelques-uns de scs officiers, le lendemain de son retour, s’embarqua en cachette et se réfugia dans l’ile d’ischia, pendant que la flotte anglaise se présentait devant Naples et que les Autrichiens y faisaient reconnaître le roi Ferdinand. Murat passa en France, pour assister à la chute de l’Empereur, qui ne voulut pas le revoir. Ce roi détrôné resta donc jusqu'au milieu du mois de juillet, caché dans une maison de campagne voisine de Marseille. Les souverains étrangers lui promettaient une retraite honorable en Allemagne, mais, en mémo temps, on lui refusait l’autorisation de sortir de France, cl Ferdinand l’entourait d’espions. Murat eut beaucoup de peine à se rendre en Corse, où le dépit d’y être oublié lui fit tenter sur le royaume de Naples le même coup de main qui avait réussi à Napoléon au sortir de l’ilo d’Elbe. Mais il était dupe d’une infâme trahison ; à peine débarqué en Calabre, avec une trentaine d’amis dévoués, il se vit assailli par une bande de paysans

conduits par un capitaine de gendarmerie : il n’eut pas même le temps de se défendre ni la liberté de mourir les armes à la main. Traduit devant une commission militaire, par ordre du général Nunziante, il fut condamné à* mort, le 1 3 octobre, et fusillé le même jour. Cette exécution était conforme à l’esprit de la Sainte-Alliance.

Tandis que les souverains alliés prolongeaient leur séjour à Paris, pour acbever ce pacte machiavélique de l’absolutisme, la chambre des députés vint fortifier par ses actes l’audacieux parti de la réaction, qui avait son centre au pavillon Marsan. Louis XVIII , dans le discours du trône, laissa transpirer, à travers sa phraséologie constitutionnelle, les tendances, les espérances de ce parti : «Auprès de l’avantage d’améliorer, disait-il, est le danger d’innover. » Le roi , après avoir glissé sur Vinconcevable défection qui avait signalé l’entreprise criminelle de l'usurpateur, annonça la convention qu’il venait de conclure avec ses alliés , non sans éprouver une profonde peine. On apprit bientôt quelle était cette convention, que le duc de Richelieu, secondé par PozzodiBorgo auprès de l’empereur de Russie, avait rendue un peu moins funeste à la France, qu'elle menaçait de l’èlre sous les auspices de Talleyrand. La signature du traité ne fut définitive que le 20 novembre. L’indemnité pécuniaire aux quatre puissances alliées avait été réduite à sept cents millions, payables en cinq années; mais, en outre, ta France aurait è entretenir pendant cinq ans une armée étrangère de cent cinquante mille hommes, occupant des places fortes et des positions militaires dans les départements du Pas-de-Calais , du Nord , des Ardennes, de la Meuse, de la Moselle , du Bas-Rhin et du Haut-Rhin , où le gouvernement français ne pourrait avoir plus de vingt-deux mille hommes sous les armes, pour le service de ses garnisons. Les fortifications de Huningue devaient être démolies, sans qu’il fût permis à la France do les relever jamais. Les frontières du nord et de l’est étaient resserrées de vingt lieues carrées seulement; mais, dans les cantons que perdait la France , sc trouvait comprise toute une ligne de forteresses, telles que Philippeville et Landau, qui étaient nécessaires à sa défense. La Prusse, la Bavière, les Pays-Bas, la Suisse, la Sardaigne, eurent à sc partager la ceinture armée de notre territoire. Quant à la haute suzeraineté sur la principauté de Monaco, elle fut transférée au roi de Sardaigne , dans l’unique but d’humilicr la France. Le gouvernement du roi promettait de faire liquider toutes les sommes que le précédent gouvernement pouvait devoir à l'étranger, et de faire indemniser tous les sujets anglais qui avaient souffert des effets de la confiscation et du séquestré en France , depuis l’année 1793.

Tel Tut le traité que les Bourbons acceptèrent de la magnanimité de leurs alliés, qui, moyennant l’abaissement et l’appauvrissement de la France, confirmèrent entre eux leur alliance du 23 mars 1815, à l'effet d'assurer en France l’ordre de choses fondé sur le maintien de l'autorité royale et de la Charte constitutionnelle. Cependant, ce n’était pas tout à fait cct ordre de choses que demandaient les ultra-royalistes : la Charte octroyée leur semblait une con-

cession révolutionnaire. Les Chambres s’ouvrirent sous l’empire des idées les plus rétrogrades et des sentiments les moins français. La nominalion du bureau do la chambre des députés mit en relief cet esprit de réaction dont était animée la majorité : Lainé, le président de la Chambre de IBM , reprit In présidence, pour renouer la chaîne des deux assemblées, interrompue par les Cent-Jours; les vice-présidenls et les sécretaircs furent choisis parmi les coryphées de l’ultra-royalismc. Presque toute la Chambre , au resto , était d’accord d’opinion ; il n’y avait qu’une quarantaine de royalistes constitutionnels qui se groupaient autour de Royer-Collard et du comte de Serre , chefs d'une opposition modérée, et, pour ainsi dire, philosophique. L’opposition libérale devait se composer de deux membres, Voyer d’Argenson et Flaugergucs; mais l’élection de ce dernier fut annulée , sous prélexte qu’il ne payait pas complètement le cens d’éligibilité. Quant à la majorité, ils avaient tous fait leurs preuves depuis trente-cinq ans, comme émigrés, comme , chouans, comme ennemis de la République et de l’Empire : les noms seuls de Bonald, de Jumilhac, de Caslcl-Bajac , de Syriès deMérinhac, de Bélizy, de Poyferré de Cère, de Marcellus, de Puymaurin , et de tant d’autres représentants de la noblesse provinciale, promettaient tout ce que les porteurs de ces noms étaient capables de tenir; ils avaient, d’ailleurs, la plupart, l’excuse de leurs convictions passionnées. Cette foule inintelligente , aveuglée par ses préjugés de naissance et d’éducation , était un merveilleux instrument de vote dans la main des ambitieux et des habiles, qui, tels que le baron Pasquier, de Villèlc, de Corbière, etc., voulaient faire leurs affaires avant celles du pays. Le comle d'Artois et sa coterie s'étalent faits dans la chambre des députés une influence sympathique; celle influence avait encore plus déportée dans la chambre des pairs, dont les séances n’étaient pas publiques, et ' <• qui se prêtait ainsi naturellement à la domination absolue du pouvoir. Parmi les pairs, ceux qui appartenaient à l'Empire par leurs antécédents politiques se trouvaient façonnés d’avance à l’obéissance passive ; les anciens nobles, les ex-émigrés, qui formaient les deux tiers de cette assemblée arislocraliquc héréditaire, ne le cédaient pas en ardeur monarchique aux plus jeunes royalistes de la chambre des députés ; à peine si quelques pairs , comme Lanjuinais , entichés de la politique de 89, osaient se rattacher ouvertement à la Charte de 1814 et y voir les racines de la royauté constitutionnelle. Les deux Chambres, en volant l’adresse au roi, furent d’accord pour le pousser dans des voies de rigueur, que le ministère avait déjà préparées. Les pairs osaient solliciter humblement de son équité la rétribution nécessaire des récompenses et des peines , pour concilier avec les bienfaits de sa clémence les droits de sa justice. Les députés, pour cimenter la concorde universelle, ne trouvaient rien de mieux que de solliciter aussi la justice du roi contre ceux qui avaient mis le Irène en péril :« Nous vous supplions, disaient-ils , au nom de ce peuple même, victime des malheurs dont le poids l’accable, de faire enfin que la justice marche où la clémence s’est arrêtée. » Louis XVIII s’empressa de

montrer sa fermeté • à maintenir les droits qui doivent assurer ( sic ) la sûreté publique. »

Le ministre de la police Decazes présenta d’abord le projet de loi sur la suspension delà liberté individuelle:* Leroi a promis, dit-il, de vouloir tout ce que veut l’intérêt du peuple. » Cette loi , qui violait la Charte , était donc assimilée à une mesure de salut public et de sirelé générale. La commission nommée pour l’examen du projet, n’y vit qu’une nsesure modérée qui sauverait la liberté de tous, en portant atteinte à la liberté de quelques-uns. Bellart , Pasquier, Hydc de Neuville , défendirent cette loi d’arbitraire contre les amendements et le remaniement complet que Royer-Collard et de Serre voulaient lui faire subir, pour la mettre plus en harmonie avec la législation existante : c’était une arme salutaire et protectrice qu'on avait bâte de confier au père de famille , au plus sage des rois. Voycr d’Argenson , niant la nécessité de cette loi exceptionnelle, demanda qu'une enquête fût faite sur la situation du royaume, et notamment sur les massacres des protestants dans le . midi : * A l’ordre ! » lui cria-t-on de toutes parts, et l’on ne lui permit pas de parler davantage de ces massacres , que la majorité couvrait d’un voile religieux et royaliste. La liberté individuelle fut donc suspendue jusqu’à la prochaine session , et deux cent quatre-vingt-quatorze votants contre cinquante-six décidèrent que tout individu arrêté, comme prévenu de crimes ou délits contre la personne ou l'autorité du roi , contre les personnes de la famille royale ou contre la sûreté de l’État, pourrait être détenu sans jugement, tant que la loi serait en vigueur. Dans la chambre des pairs, celle loi rencontra l’énergique opposition de Lanjuinais, qui la déclarait à la fois inutile et injuste, en l’accusant de rappeler la loi des suspects. Quoique le duc de Brissac, Fontancs et le duc de Raguse essayassent de détruire l'effet produit par ces arguments, en présentant à leur tour cette odieuse loi comme une mesure d’humanité et d’indulgence , l’opinion consciencieuse de Lanjuinais fut soutenue par vingtneuf votants, qui protestèrent contre l’adoption du projet, tel que l’avait volé la chambre des députés. Ce premier succès, obtenu par les vrais royalistes, leur en garantissait un second. Le projet de loi sur les cris séditieux, apporté par Marbé-Marbois, comme le corollaire indispensable de la suspension de la liberté individuelle, ne sortit des mains de la commission chargée de l’examiner, qu'avec une monstrueuse aggravation de pénalité. Dans la discussion , qui commença le 17 octobre à la chambre des députés, les peines à infliger aux buonaparlisles exercèrent l’imaginative des orateurs de l’extrême droite : Humbert de Scsmaisons demanda la peine de mort, au lieu de la déportation, contre les auteurs de cris, de propos ou d'actes séditieux; Pictcl Josse de Beauvoir ne demandèrent que les travaux forcés à perpétuité, mais la peine de mort eut un plus grand nombre de partisans. De Monlcalm,Castel-Bajac, Sallaberry, de Trinquclague, et vingt autres rivaux en royalisme plutôt qu’en éloquence , appuyèrent la réclamation de Humbert de Sesmaisons ; il fallut que des jurisconsultes, Marbé-Marbois lui-même, vinssent à la tribune

constater les terribles souffrances attachées à la déportation , pour que la majorité renonçât à In peine de mort, qui lui souriait davantage. Cette loi menaçante, votée ppr deux cent quatre-vingt-treize voix contre soixante-neuf, définissait les cris, les discours et les actes séditieux, qui devaient être punis de la déportation et de l'emprisonnement avec amende. Elle fut soumise à la sanction de la chambre des pairs , où l’on discuta encore la question de pénalité avec uue sorte de fureur sanguinaire : « A quels crimes la mort seraitelle réservée , s'écria de Frondeville, si l’on craint d'en frapper des misérables qui ont provoqué la chute du trône, le renversement de l'État, la mort de la société?» Le comte Cornet , de Rougé, de Sèze, s’indignèrent contre la douceur de la loi et l'indulgence du gouvernement : « Les publicistes les moins sévères, dit de Sèze, le défenseur de Louis XVI, ont pensé que la mort était la seule peine convenable aux attentats qui ont pour objet la destruction du corps politique. » La déclamation de cet avocat, qui appelait infâme le drapeau tricolore, et monstres les partisans de l’Empereur, inspira sans doute à quelques pairs le triste courage de réclamer In peine de mort contre quiconque arborerait le drapeau tricolore, sonnerait le tocsin ou invoquerait le nom de l’usurpateur. Chateaubriand prit texte de ce projet de loi pour s’apitoyer en phrases sentimentales, sur le sort des émigrés qui deviendraient coupables , en se plaignant trop haut d’avoir été dépouillés de leurs biens révolutionnaircment : « Irait-on leur imposer un silence que rompraient, au défaut des hommes, les pierres mémo qui servent de bornes aux héritages dont on veut rassurer les possesseurs? » De Pastoret et Mole, au nom du ministère , soutinrent que la peine de la déportation était suffisante pour les besoins du moment. Lallv-Tollendal , qui se souvenait de l’inique condamnation de son père , protesta seul contre les entraînements de cette sévérité : « Il n’y a de juste, en matière de peines, dit-il , que ce qui est nécessaire; il n’est permis de retrancher de la société, comme d’un corps malade , que ce qu'il y a d’absolument incurable , et il faut conserver avec soin, traiter avec ménagement, tout ce qui offre encore quelque espoir de guérison. » La loi n’en fut pas moins adoptée , & la majorité de cent vingt et une voix sur cent cinquante-six votans.

Le ministère, le gouvernement ne se trouvaient pas encore assez armés par ces deux lois formidables : le duc de Feltre pésenta la loi sur le rétablissement des cours prévôtalcs, loi destinée selon lui , à faire renaître le calme dans le royaume et A intimider les méchants. La commission, nommée dans la chambre des députés pour l’examen du projet, en aggrava encore les dispositions, sans accepter toutefois le principe de rétroactivité introduit dans ce projet, et voulut remettre en vigueur le supplice du gibet. Le comte de Serre faisait pourtant partie de cette commission , dans laquelle de Trinquelague et Clauzel de Coussergues firent prévaloir leur avis. La discussion publique s’ouvrit le 4 décembre. Celte affreuse loi, que Royer-Collard et Cuvier s’étaient chargés de défendre au nom du gouvernement , créait dans chaque

département une cour de justice composée d’un president, d’un prévôt, ayant au moins le grade de colonel , et de quatre juges choisis dans le tribunal de première instance. Le plus jeune de ces juges remplissait les fonctions d’assesseur ; le prévôt avait mission de rechercher et de poursuivre tous les crimes, notamment ceux que la législation nouvelle classait dans la catégorie des attentats et délits politiques. L’interrogatoire des prévenus, l’instruction de leur cause et le jugement devaient avoir lieu presque sans désemparer; l’arrêt, rendu en dernier ressort et sans recours en cassation, était exécutoire dan3 les vingt-quatre heures. Duplessis-Grenèdan inaugura la discussion, en insistant pour relever le gibet à la place de la guillotine; mais le débat s’attacha moins au genre do supplice qu'A la question de rétroactivité. Corbière, Pardessus et de Montcalra se prononcèrent en faveur de celte question; Pasquicr, de Serre et Cuvier la combattirent : «Nous avons è peu près atteint , dit ce dernier, ce juste milieu qui , en politique comme en morale, est le chemin le plus sûr pour arriver au bien. • Il n’y eut, dans toute la chambre des députés, que dix boules noires pour voler le rejet de la loi accueillie par deux cent quatre-vingt-dix suffrages! Dans la chambre des pairs, où la loi votée par les députés ne fut mise en discussion que le 15 décembre, l’opposition compta une voix de plus pour repousser cette loi, qui , dit Lanjuinnis, « porte une atteinte à l’institution du jury, imprime à la législation française une marche rétrograde, attaque les franchises les plus précieuses du citoyen, et offense la majesté du trône par une rigueur qui n’est ni dans les intcnlious ni dans l’intérêt du monarque. » Mais, au moment où la chambre des pairs accordait sa sanction au rétablissement des cours prêvôtalcs, elle leur avait déjà donné l’exemple de l'injustice et de la cruauté : le maréchal Ney n’exislait plus.

Arrêté dans le département du Cantal où il était caché, le maréchal fuf amené à Paris, interrogé par Decazes alors préfet de police, et traduit devant un conseil de guerre. Le maréchal Moncey, doyen des maréchaux, fut désigné par le ministre de la guerre pour présider ce conseil ; mais il refusa d’en faire partie et il osa, dans la lettre noble et courageuse qui exprimait ce refus, adresser des représentations et presque des menaces au roi : « Réfléchissezy, sire; il est bien dangereux, surtout bien impolitique, de pousser des braves au désespoir. Ah ! peut-être si le malheureux Ney avait fait à Waterloo ce qu’il üt tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas traîné devant une commission militaire! Peut-être ceux qui demandent aujourd’hui sa mort, imploreraient sa protection! » En réponse à une pareille lettre, le maréchal fut destitué, par ordonnance du roi, et condamné à trois mois d’emprisonnement. Le 10 novembre, un nouveau conseil de guerre, présidé par le maréchal Jourdan et composé de trois maréchaux de l'Empire Masséna, Augereau et Mortier, de trois lieutenants-généraux du roi , Villatte, Claparède et Gazan, vit comparaître le maréchal , assisté des avocats Berrycr et Dupin. Après l’interrogatoire du maréchal , le conseil sc déclara incompétent à la majorité de

cinq voit contre deux. Louis XVIII et surtout Monsieur avaient fait de la conünmnalion du maréchal une question d’Élal. Là décision du conseil de guerre exaspéra les ultra-royalisles. Le lendemain même, le duc de Richelieu portait l’accusation devant la chambre des pairs : « Ce n’est pas seulement au nom du roi que nous remplissons cct office, dit le ministre, c’est au nom de la France depuis longtemps indignée et maintenant stupéfaite; c’est même au nom de l’Europe, que nous venons vous conjurer cl vous requérir à la fois déjuger le maréchal Ncy. • Celle déclaration ne laissait pas d’espoir à la défense. Ney comparut devant ses juges, le 21 novembre, avec les deux habiles avocats qui l’avaient déjà conseillé. L’inslruction criminelle avait été • dirigée par le baron Scguicr, premier président à la cour royale de Paris, le procureur -général près la même cour, Bcllart, connu par son royalisme fougueux et par son éloquence ampoulée, remplissait les fondions du ministère public. L’acle d’accusalion, dans lequel les injures et les calomnies n’étaient point épargnées à Buonaparte, débarquant à ta tête d'une bande de brigands de plusieurs nations, représentait le maréchal Ney comme auteur d’une trahison préméditée et organisée. L’accusé réclama les délais nécessaires pour faire ciier des témoins à décharge et préparer ses moyens de défense. La Chambre s’ajourna, comme à regret , au 4 décembre. Ncy avait fait déclarer, par ses avocats, qu’il n’y eut, dans son action, « ni intention perfide, ni véritable trahison. • Deux témoins à charge, deux traîtres, le général Bourmont et le colonel Clouct, osèrent accuser le maréchal d'avoir trahi Louis XVIII , en donnant lui-même à ses troupes le signal de la défection, lorsque la division qu’il commandait à Lons-le Saulnier était animée du ► *■ , meilleur esprit royaliste. Ncy démentit avec énergie cette double déposition, et prenant à témoin la mémoire du général Lccourbc, il l’interpella contre tous ces témoignages, devant un tribunal plus élevé, devant Dieu, dit-il, qui nous entend tous ! Le maréchal avait cité plusieurs témoins, notamment le prince d’Eckmull, le comte de Bondy et le général Guillcminot, à l’effet d'établir que la capitulation de Paris avait stipulé formellement la sûreté des personnes qui avaient pris part aux événements politiques des Cent-Jours.

« Sans cette convention protectrice, s’écria le maréchal , croit-on que je n’aurais pas préféré périr le sabre à la main ! » Le procureur-général el le garde des sceaux s’opposèrent à ce que les articles de la capitulation de Paris fussent discutés; le premier, qui conclut dans son réquisitoire à l’application de la peine capitale, interrompit le plaidoyer de Berrycr, qui voulait prouver que celle capitulation signée par les chefs des armées anglaise et prussienne engageait aussi leur allié Louis XVIII. Bellart, jouant l’indignation, avertit l’avocat qu’il fallait que le maréchal cherchât sa défense dans les lois françaises et non dans les traités des puissances étrangères. Le second avocat,

Dupiu, crut avoir trouvé un argument victorieux en plaidant que le maréchal, né àSarrclouis, n’était plus Français par suite du traité du 20 novembr» qui détachai! Sarrelouis du territoire de la France. « Oui, je suis Français,

s'écria ie maréchal repoussant ce moyen de défense, et je mourrai libre. Je remercie mes défenseurs du dévouement qu’ils m’ont témoigné et qu’ils me témoignent encore; mais qu’ils cessent ma défense plutôt que de la présenler incomplète. Je fais comme Moreau, j’en appelle à l’Europe et à la postérité. » L’assemblée resta en délibération depuis cinq heures du soir jusqu’à onze. Cinq pairs refusèrent de voler en sc fondant sur ce que la défense n’avait pas été libre; Talleyrand, Jaucourt et Gouvion Sainl-Cyr se récusèrent comme ayant parlicipé à l’acle d’accusation ; Augercau se récusa aussi comme ayant siégé dans le conseil de guerre devant lequel le maréchal Ney avait été traduit; les pairs ecclésiastiques s’abstinrent de prendre pari au vote : il y avait cent cinquanle-neuf volants, il y eut cent cinquante-huit voix pour répondre affirmativement sur le chef de haute trahison : dix-sept voix seulement, contre cent trente-huit, se prononcèrent pour la déportation. Le maréchal fut condamné à la peine de mort. Aussitôt, le conseil des ministres se réunit avec l’espoir d’obtenir du roi la grâce de l’illustre condamné; mais Louis XVIII fut inflexible: il ne voulut rien entendre et se coucha, en ordonnant que l’arrêt fût exéculé avant son réveil. Le maréchal était gardé à vue dans sa prison du Petit- Luxembourg', par des gardes nationaux royalistes, de bonne volonté, qui n’avaient pas honte de faire l'office de geôlier, pour être plus sûrs de ne pas voir cette grande victime leur échapper ; car les amis et la famille de Ney travaillaient à son évasion. Personne n’avait cru que l'exécution pût être si prompte et si imprévue. A quatre heures du matin, on vint réveiller le maréchal qui dormait d’un profond sommeil: on lui lut son arrêt qu’il entendit froidement et on le laissa seul avec sa femme et ses enfants. Après des adieux déchirants qui brisèrent son coeur sans affaiblir sa force d’àme, il eut à peine le temps de faire ses dernières dispositions. Le curé de Saint-Sulpice , qui s’était déjà présenté, revint vers huit heures et descendit avec lui : ils moulèrent tous deux dans la voiture du grand-référendaire, de Sémonville. « Montez le premier, monsieur le curé, avait dit le maréchal , je serai plus tôt que vous là-haut. » La voiture traversa le jardin du Luxembourg et s’arrêta sur l’esplanade située hors de la grille qui fait face à l’Observatoire : « Quoi ! c’est ici! • s'écria Ney. Il pensait qu’on le mènerait dans la plaine de Grenelle où s’était portée, avec la même pensée, une foule énorme de curieux et peutêtre de défenseurs. Le maréchal comprit pourquoi on avait changé ainsi le lieu de l’exécution : on craignait que le peuple ne le délivrât. Il descendit vivement de la voiture et alla se placer, au pied d’un mur de clôture, vis-à-vis d’un peloton de vétérans, qui l’attendait. < Je déclare en face de Dieu, dit-il, d’une voix ferme, que je n’ai jamais été traitre à ma patrie. Puisse ma mort la rendre plus heureuse ! Vive la France ! » Les vétérans pleuraient. « Soldats, faites votre devoir, leur cria-t-il : droit au cœur! ■ Il tomba frappé de douze balles. Le corps, enlevé et déposé à l’hôpital de la Charité, fut inhumé lo lendemain, sans cérémonie, au cimetière du Père-Lachaise. Les traces des balles et les taches de sang ne restèrent pas longtemps sur le mur, contre lequel Ney

avait été fusillé; la police les fit disparaître, saus pouvoir effacer sur le front des juges la lâche indélébile de cet assassinai juridique.

Le ressentiment des Bourbons n’éiait pas satisfait. Une autre victime des Cent-Jours devait être livrée à un supplice plus infamant et moins mystérieux. Le comte de Lavalette, ancien aide de-camp do l’Empereur, avait comparu en cour d’assises le 20 novembre. Il était accusé de complot contre le chef de l’État, et d’usurpation de fonctions publiques sous le gouvernement royal; car, le 20 mars, après le départ de Louis XVIII, il avait repris, d'autorité, la direction des postes qu’il occupait sous l’Empire , et il avait, le jour même, envoyé dans les départements une dépêche annonçant le retour de l’Empereur à Paris. Celte dépêche avait, en effet, décidé par toute la France l’explosion de l’enthousiasme bonapartiste. Lavalette fut condamné à mort, par un jury, dont la composition répondait d’avajice de l’is6uc du procès. Le pourvoi, formé devant la Cour de cassation, qui le rejeta le 1 9 décembre, avait laissé le temps à madame de Lavalette, & ses parents et à ses amis , de faire des démarches actives pour obtenir la grâce du condamné. Mais le roi et sa famille se montrèrent inexorables. Madame de Lavalette, vêtue de deuil comme une veuve, alla se jeter tout en larmes aux pieds de la duchesse d’Angoulèmc: celle-ci se détourna d’un air glacial et passa outre. « Il faut un exemple! > répétaient les échos du parti ultra-royaliste. L’exécution était fixée au 25. La veille, madame de Lavalette, accompagnée de sa fille, "âgée de douze ans, et d’une gouvernante, sc présenta vers quatre heures du soir, en chaise à porteurs comme à l’ordinaire, pour visiter son mari à la Conciergerie, et fut admise auprès de lui. On la vil, peu d’instants après, sorlir de la prison avec la gouvernante et l’enfant qui avaient l’air de la soutenir et do partager sa douleur : elle cachait sa figure dans son mouchoir et sanglotait. Quand le portcclès entra dans la prison de Lavalette, il n’y trouva plus que sa femme qui avait favorisé l’évasion du condamné en changeant de vêtement avec lui. On courut à la poursuite du fugitif qui, enveloppé de fourrures et coiffé d’un chapeau de femme à larges bords, était parvenu à déguiser sa grande taille et scs formes masculines, en passant à travers les gendarmes et les guichetiers. Une fois arrivé sur le quai, il y avait trouvé un cabriolet qui le mena bientôt en lieu sûr. On s’épuisa en recherches infructueuses pour découvrir sa retraite; on envoya son signalement sur toutes les routes; on fit jouer le télégraphe dans toutes les directions : la police sc mil partout en campagne. On avait répandu le bruit qu’il était déjà hors de France; mais la police ne gardait pas avec moins do vigilance les barrières de Paris, et elle le guettait au passage. Ce furent trois officiers anglais qui se chargèrent de le conduire à la frontière des Pays-Bas : le général Wilson, le capitaine Hutchinson et sir Bruce ne connaissaient pas Lavalette; mais le dévouement de sa femme et l’originalité de son évasion les avaient portés à lui rendre un service qui n’était pas sans danger pour eux. lavalette, en uniforme de quarlier-maitre anglais, assis à côté de Wilson dans une voiture ouverte, sortit d« Paris sans dire reconnu, et gagna t. vi. 7

la frontière belge. Il se relira ensuite en Bavière, et fut gracié cinq ans plus tard. Scs trois sauveurs, de retour à Paris, curent à se défendre en justice d’avoir aidé sa fuite : on les accusa de complot contre l’État, en se fondant sur quelques lettres interceptées par le cabinet noir de la poste; on avait rattaché cette accusation à celle du guichetier de la prison de Lavalette ; mais les monstrueuses déclamations du procureur général Bcilart ne réussirent pas à faire d’un acte de généreuse humanité un crime capital, et, si le guichetier ne put échapper à un arrêt sévère, ils furent seulement condamnés è trois mois d'emprisonnement et aux frais du procès. L’opinion publique les avait absous et récompensés d’avance. Quant a madame de Lavalette, elle no fut pas jugée : ello était restée folio, et elle ne recouvra jamais la raison. C’était pour les ullra-royalistes une cruelle déception, que la fuite de Lavalcllc au moment où l’on dressait son échafaud. Ils ne dissimulèrent pas leur dépit et leurrage dans leurs journaux comme dans leurs discours à la chambre des députés; on entendit Humbert de Sesmaisons et de Bouville se plaindre avec amertume de ce que le coupable n’avait pas reçu le prix de ses attentats, accuser hautement le ministère et de négligence et de faiblesse, et réclamer pour l'avenir plus de sollicitude et de respect à l’égurd de ta ven</eunce publique.

Le ministère n’avait pourtant pas attendu l’évasion de Lavalette, pour apporter à la chambre des députés un projet de loi d'amnistie qui n'élait qu'un nouveau mode de proscription; le lendemain même de la mort du maréchal Ney, le duc de Richelieu présenta ce projet qui accordait amnistie pleine et entière à tous ceux qui directement ou indirectement avaient pris part A la rébellion et A l’usurpation de Buonaparte, A l’exception des individus désignés dans l’ordonnance du 24 juillet : ceux compris dans l’article premier de cette ordonnance, restaient sous le coup d’une accusation capitale; ceux compris dans l’article second, devaient sortir du royaume dans le délai de deux mois; tous les membres et alliés de la famille de l'usurpateur et leurs descendants, jusqu’au degré d’oncle et de neveu, étaient bannis A perpétuité. La chambre accueillit avec transport ces mesures de rigueur, en criant cive le roi; mais elle ne tarda pas A les trouver trop douces cl trop étroites. Une commission fut nommée pour examiner quatre autres propositions d’amnistie que le comte de La Bourdonnaie, le marquis de Bouville, Duplcssis-Grenédan et de Germiny avaient opposées au projet du gouvernement; cette commission se composait des membres les plus ardents de la droite ; elle recevait d’ailleurs les inspirations du pavillon Marsan, où le royalisme pur avait toujours son comité directeur : clic changea donc de fond en comble le projet d’amnislie présenté par le cabinet, et elle lui substitua une rédaction entièrement nouvelle, empruntée surtout au projet draconien de La Bourdonnaie. Corbières fut le rapporteur de celte étrange loi d’amnistie, qui réservait trois catégories de coupables, outre ceux nommés par les articles premier et second de l’ordonnance du 24 juillet, et qui promettait ainsi mille ou quinze cents juge*

HESTALHATION. - LOUIS XVIII. — I8I«. M9

monts aux cours prévôlales. L’cxceplion frappait è la fois ceux qui avaient été complices du retour de Plie d’Elbe, et tous les préfets, maréchaux et généraux qui avaient reconnu l’Empereur avant le 23 mars; la famille de Bonaparte, en ligne ascendante et descendante, était exclue du royaume, avec défense d’y reparaître sous peine de mort. Les conventionnels régicides qui auraient signé l’Acte additionnel, ou accepté des fonctions publiques pendant les Cent-Jours, étaient également bannis i perpétuité. Enfin le principe odieux de la confiscation se voyait rétabli dans le Code sous le litre A’indemnités. Le rapporteur, tout en glorifiant {'inépuisable clémence du roi, déclara insuffisantes les listes d’exception dans lesquelles le gouvernement voulait se renfermer, et demanda un plus grand nombre de victimes avec le ton le plus calme et l'air le plus conciliant. La discussion commença le 2 janvier; plus de cent orateurs s’étaient inscrits pour prendre part au débat; le projet de loi des ministres fut attaqué avec passion, comme n’atteignant point assez de coupables : « La faiblesse, dit Boudert, provoque avec plus d’éclat la chuic des empires que le despotisme. • L'impIncableLa Bourdonnaie, qui avait le premier inventé les catégories à mettre hors la loi, défendit son système de proscription, en invoquant la religion, la royauté et la justice : « La divine Providence , toujours profonde dans scs desseins, s’écria-t-il avec un horrible sang-froid, livre enfin dans vos mains les artisans de nos premiers crimes et de nos derniers malheurs. » La majorité se prononçait pour les lois de sang, et réclamait le* exécutions. Siméon eut beau dire : * Ce n’est pas de sang que Ja France a soif, c’est de paix, de bonheur, de tranquillité! » Plusieurs ministres, surtout de Vaublanc et Decaxes, supplièrent la Chambre de ne pas dépasser les intentions du roi et de laisser à la loi son caractère d’amnistie générale, en restreignant le nombre des exceptions : ils furent accueillis par des murmures et des marques de défiance. Leurs amis, leurs complaisants, qui nvnient le mot d’ordre, «'élevèrent énergiquement contre le projet de la commission, et repoussèrent en principe les catégories comme les indemnités: « Exiger des Indemnités serait le plus sûr moyen d'allumer la guerre civile», dit Pasquier, qui supplia ses collègues, au nom du salut de la France, de rejeter {'ouvrage de la commission. Les royalistes constitutionnels, avertis par leurs chefs Royer-Collard et de Serre, comprirent enfin que le projet de la commission, auquel la Chambre donnait la préférence, violait ouvertement la Charte. Ce projet néanmoins l’eût emporté, si le duc de Richelieu n’avait imaginé une sorte de transaction, de concert avec quelques membres influents de la droite. Il fut décidé que l’on se rallierait au projet du gouvernement, pouvu que le ministère consentit à y ajouter un article relatif au bannissement des régicides. On pourrait croire que cette lutte éclatante entre le ministère et la majorité, sur la question de l’amnistie, avait été préparée pour mieux faire ressortir la magnanimité de Louis XVIII : « Depuis Tibère jusqu’à Bonaparte, dit le duc de Richelieu, les confiscations ont été présentées sous le litre d’indemnités. Laissons à l’auguste famille des Bourbons la gloire de les avoir abolies cl d’avoir aboli

cet héritage de peines. » De Vaublanc conjura la Chambre, au nom du respect sacré dû d la Charte, de ne point se laisser entraîner à rétablir la confiscation. Néanmoins, confiscation et catégories ne furent repoussées qu’à une très-faible majorité. Quant à la proscription en masse de la famille de l'Empereur, elle fut votée par acclamation. Le marquis de Béthisy résuma, pour ainsi dire, les sentiments qui avaient présidé à celte triste discussion , en commentant cet axiome du parti ultra-royaliste : « Peut-on dire plus sévère que le roi ! » Il termina son étrange argumentation par ce cri de ralliement des soldais de l'autel el du trône : « Vive le roi quanj même! » La chambre des pairs, devant laquelle le duc de Richelieu défendit Louis XVIII d’avoir provoqué le bannissement des régicides, adopla sans modifications cette affreuse loi d’amnistie. Ceux qu'elle exceptait et qu’elle n’atteignait pas n’avaient pas attendu qu’elle fût volée, pour échapper à ses falalcs conséquences; ils s’étaient exilés volontairement, ils avaient cherché une retraite à l’étranger; mais, en sauvant leur télé, ils ne sauvèrent pas tous leur fortune; la plupart d’ailleurs étaient pauvres, les régicides surtout, cl l’on en vil plusieurs errer de ville en ville, comme des mendiants, sans trouver où reposer leur tète ; les plus illustres d’entre eux ne rencontrèrent pas sans doute la même rigueur, de la part des souverains de la Sainte-Alliance : on leur assigna des lieux de résidence, et, loin de les persécuter, on les entoura de quelques égards ; Carnot put se Axer successivement à Varsovie et à Mngdcbourg; Fouché, à Prague, à Lintz et à Trieste; le peintre David emporia ses pinceaux à Bruxelles; le poêle Arnault, sa plume; d’autres se retirèrent en Silésie, en Moravie, en Pologne, en Suisse; mais le plus grand nombre ne se crut pas en sûreté sous la main de la coalition européenne, et, pour fuir les représailles des rois, ils allèrent demander l’hospitalité aux États-Unis de l’Amérique, où se réfugièrent Vandamme, Grouchy, Exclmans, les deux frères Lallemand, Lefebvre- Dcsnouettcs, Régnault de Saiut-Jean-d’Angély, et une foule d’autres, hommes d’État ou hommes de guerre, qui avaient été proscrils ou qui couraient risque de l’ètre. Us furent du moins accueillis avec une consolante sympathie dans cette jeune république qui comptait des Français parmi ses fondateurs.

La loi d’nmnislie et celle des cours prévôlales étaient les instruments de vengeance et de terreur, que le gouvernement employait pour se consolider, et pendaul tout le cours de l’année 1816, ccs deux lois sanguinaires ne cessèrent de menacer ou de frapper les bonapartistes. On comprenait aussi sous celte désignation générale quelques rares républicains qui regrettaient la République, sans travailler à la rétablir, et que leurs antécédents avaient mis en suspicion. On poursuivait, on inquiétait, on attaquait l’opposition, sous quelque forme, sous quelque nom qu’elle osât se produire; on cherchait, on créait des occasions de faire des exemples. Toutes les prisons étaient pleines de suspects politiques; tous les tribunaux à l’envi prononçaient des condamnations fondées sur la loi des cris séditieux. Le cri de vive l’Empereur, proféré même en état d'ivresse, semblait un crime irrémissible, que plusieurs

soldats expièrent par la peine de mort. La déportation, c’est-à-dire la prison perpétuelle, punissait plus ordinairement les auteurs de cris bonapartistes, surtout dans les départements où la loi des cours prévôtales avait une action immédiate et terrible. Les bagnes se remplissaient de malheureux qui n’avaient pas commis d’autre délit, que d’outrager quelque image ridicule des Bourbons, ou de manifester tout haut le désir de voir reparaître Napoléon. Jamais, à aucune époque, la police no prit des proportions plus effrayantes dans le gouvernement : le ministre, qui la dirigeait avec plus d’habileté que de moralité, multiplia d’une manière inusitée le nombre de ses agents et les répandit dans tous les rangs de la société. On (Il alors un déplorable abus d'un des plus malhonnêtes expédients de cette police occulte conçue et organisée par Fouché : on se servit d’agents provocateurs , pour forcer les ennemis de la monarchie à se compromettre, à se trahir, à se livrer euxmêmes ; de là , tant de prétendus complots , tant de sociétés secrètes, tant de monstrueux procès criminels, tant de condamnations iniques! Il n’y avait en France qu’une seule société secréte , dont tous les membres s’étaient afiiliés tacitement : c’étaient ceux qui s’indignaient du joug de l’étranger, ceux qui se souvenaient des gloires de l'Empire, ceux qui rêvaient l’indépendance de la patrie : c’étaient, en général, d’anciens militaires, des braves do celte armée de la Loire qu’on avait licenciés comme une horde de brigands. Le rôle de la .police fut donc de rallier entre elles toutes ces individualités mécontentes et hostiles, pour les amener à former des corps saisissables et justiciables des tribunaux. Le premier et le plus imposant résultat de cette affiliation bonapartiste fut la conspiration dite des patriotes de 1816. L’agent provocateur, nommé Scbeltien, disparut après avoir achevé son œuvre de perfidie : plus de trois cents personnes furent arrêtées; vingt-huit accusés seulement furent traduits aux assises de la Seine, comme auteurs ou adhérents d’un attentat contre la vie du roi et de sa famille , attentat ayant pour but de changer l’ordre de successibililé au trône. Ces conspirateurs appartenaient presque tous aux classes ouvrières : ils avaient , en effet , sous l’inspiration de Scbeltien, fabriqué et distribué des cartes d’associés, avec cette inscription : Union, Honneur, Patrie; mais, tout en proclamant le principe de l’indépendance nationale et en appelant au trône Napoléon II, ils n’élaicnl point allés encore jusqu’à un commencement d’exécution de leurs projets, lorsque la police, qui les avait fait agir, les lit juger : trois d’entre oux, Pleignier,corroycur,Cabonneau, mailre d'écrilures, etTollcron, ciseleur, curent les honneurs d’une condamnation à mort , que devait rehausser le supplice des parricides ; conduits à la place de Grève, en chemise, nu-pieds, la tôle voilée d'un crêpe, ils subirent leur peine avec héroïsme : • Coupe cette main qui a défendu la patrie ! » dit Tolleron, en tendant son poignet au bourreau. Cinq ou six autres conspirations du même genre, celle du Lion dormant, des Vautours de Bonaparte, etc., celle de V Épingle noire, qui, après deux années d’insiruclion , n’eut qu’un dénoûment insignifiant devant les assises, prouvèrent avec quel

Il )i HISTOIRE UE FRANCE.

empressement, avec quelle facilité les ennemis de la Keslauration entraient dans une trame dirigèo contre le gouvernement. La police trouvait partout des complices merveilleusement préparés à servir la cause de Napoléon II. Celle impatience si générale de changer l'ordre do choses établi par la coalition européenne, témoignait du peu de sympathie quo la cause des Bourbons avait alors dans la nation qui gardait contre eux toute sa vieille répugnance. Mais, à coté du mouvement provocateur de la police, on remarquait un autre mouvement de propagande libérale, qui émanait du carbonarisme italien. L'Italie, vers 1808, avait formé, pour protéger sa nationalité opprimée, un vaste réseau d’associations secrètes qui n’avaient jamais révélé leur existence formidable que par des actes isolés et qui se proposaient pour but la fondation de la liberté italienne. La franc-maçonnerie donna de prodigieux développements au carbonarisme que l'Allemagne accueillit comme une religion mystérieuse. Tous les souverains avaient été d’accord pour s'opposer aux progrès de cette espèce de conspiration universelle en faveur de la liberté des peuples. La Sainte-Alliance des rois fut en quelque sorte, la dernière digue opposée à ce torrent, qui lit invasion en France après la chute de l'Empereur cl qui essaya d'abord de renverser le trône de Louis XVIII. (1 est assez étrange que le nom do Napoléon ou celui de son lits fût toujours le mot d’ordre de ces soldats d’une cause inconnue, qui n’était autre que celle de la liberté. Les chefs seuls de tous ces petits corps d’arméo bonapartiste avaient le secret de la conspiration véritable. On conçoit que les ambitions particulières aient voulu tourner à leur prollt celle situation inquiète des esprits et faire combattre pour leur propre compte les enfants perdus du carbonarisme français. Le duc d'Orléans, qui avait aspiré plus d’une foisè la royauté depuis la mort de Louis XVII, et qui pendant les Cent-Jours s’élnil encore mis en avant comme candidat au troue do France, continua certainement scs menées souterraines, tant qu’il ne crut pas qu’elles seraient inutiles : il avait eu la prudence de se retirer en Angleterre, non sans protester toutefois contre les tendances du parti ultraroyaliste, et il attendait de loin qu’une nouvelle révolution remit le Irène en vacance, par suite des fautes persévérantes d’une réaction incorrigible. Son parti n'èlait pas nombreux, mais se composait d'hommes habiles ou plutôt adroits qui se paraient du manteau constitutionnel et qui avaient sans ccssei la bouche le mot de liberté. Le duc d'Orléans, plus habile et plus adroit que tous ses partisans, leur avait prescrit de proQter des occasions, sans rien tenter pour les faire naître : il regardait comme inévitable cl prochaine la déchéance de Louis XVIII et de la branche régnante; il avait foi dans le sentiment national, mais il ne taisait rien pour on provoquer l’expression violente. On a donc pensé que son agent, Paul Didier, qui voulut, à main armée, installer la révolution à Grenoble, avait cédé, sans le savoir, è des suggestions de polirc et s’était trouvé entraîné hors des instructions du duc d'Orléans. Didier, professeur de droit romain à l’École de droit de Grenoble , chef d’une famille honorable, estimé de ses compatriotes et sûr de l’influence qu'il exer-

guit dans les montagnes du Dauphiné, voulut, à l’âge de soixante ans , recommencer les complots qu’il avait déjà essayés daus sa jeunesse pour faire roi de France, Louis Philippe d'Orléans : il se mil en relations avec la société secréte de l’Indépendance nationale , qui avait sou siège et scs chefs à Paris ; il devint un des sept commissaires extraordinaires nommés par celte société; il parcourut trente-six départements, voisins de celui de l’Isère, et y jeta les racines d’une vaste conspiration au nom de Napoléon II. La police ne tarda point à être avertie de ces publiques excitations à la révolte : une proclamation , signée de Didier, avait été répandue à profusion dès le mois de janvier, et les conspirateurs ne devaient prendre les armes que la nuit du i mai : des feux s’allumèrent tout à coup sur les. montagnes qui environnent Grenoble, et donnèrent le signal. Mais la police avait tout prevu ; le général Donnadicu, qui commandait le département et qui s’était fuit le redoutable exécuteur des fureurs royalistes, alla surprendre les insurgés à leur quartier général d'Eybens, leur tua quelques hommes, dispersa des troupes de paysans qui marchaient déjà sur Grenoble et rentra en triomphateur dans cette ville, pour la mettre en état de siège, ainsi que tout le département de l’Isère. Le préfet de ce département , le comte de Montlivaut , s’associa aux sanglantes mesures de répression que le général osa autoriser : tout habitant, dans la maison duquel serait trouvé un individu ayant fait partie des bandes séditieuse», devait être livré à une commission militaire, et condamné à mort; ta maison sera ratie, disait cet incroyable ordre du jour, qui menaçait des mêmes peines tout détenteur d’armes de guerre. Les jugements et les exécutions se succédèrent pendant plusieurs jours : quatorze condamnés furent fusillés au cri de vive It roi, sur les remparts de Grenoble; sept autres, qu’on avait recommandés à la clémence du roi , eurent le même sort. Une récompense de vingt mille francs était offerte à qui livrerait Didier : on le saisit bieulèt dans l’asile qu’il croyait avoir trouvé sur le territoire sarde. Son procès n’eut lieu qu’aprés la levée de l'état de siège, devant la cour prévôtale; il avoua tout ce que renfermait sa proclamation; il déclara qu'il avait voulu proclamer l’indépendance nationale et chasser les Anglais; il reconnut qu’il se servait pour cela du nom de Napoléon II ; mais il ne fit aucun aveu , il ne laissa échapper aucune indiscrétion qui pût compromettre le duc d’Orléans. On évita aussi de l’interroger sur ses liaisons avec le premier prince du sang. Il invoqua seulement pour sa justification les termes ambigus d’uue proclamation oit il disait : • Que le plus noble élan, la plus juste, la plus sacrée des causes, « celle des peuples, ne soit pas souillée par le sang; sauvons la France; » mais sans déchirements : indulgence pour le passé , accueil au retour sin- • cère. • Le <0 juin, il monta sur l’échafaud avec calme et reçut la mort, sans avoir nommé scs complices. Le général Donnadieu ne profila pas longtemps de son sanglant triomphe; il en disputa d’abord l’honneur et la récompense au préfet de l’Isère qui l’avait si bien secondé : leur querelle eut assez d’éclat, pour que le ministère dût déplacer le préfet et destituer ensuite lu

général. Celui-ci ne pourail élre maintenu dans son commandement , sans entendre à scs oreilles retentir le surnom d’assassin que le peuple lui avait donné. Il eut la douleur de s’apercevoir trop tard qu’il avait été, à son insu , le terrible instrument de la police ministérielle : il monta, indigné, à la tribune de la chambre des députés, dans la séance du 21 juin 1821, cinq ano après que la tête de Didier fût tombée, et il dénonça hautement, à la face du pays, les crimes de la police dirigée par le ministère: « Il importe, dit-il • alors, en faisant amende honorable de son aveuglement, sinon de sa cora- « plicité dans la Terreur de Grenoble , il importe, que les citoyens sachent « si les autorités, que leur envoie le prince , doivent tendre des pièges à des « gens égarés, pour leur faire porter ensuite leur tête sur l’échafaud , ou si ■ elles doivent défendre la fortune, la liberté , la vie des citoyens. » L’organisation encore vague et confuse des sociétés secrètes ne justifiait pas la conspiration permanente de cette infâme police; les tribunaux exceptionnels qui couvraient la France n’avaient pas besoin d’ailleurs qu’on leur créât de nouvelles victimes. La loi d’amnistie ouvrait un large champ aux procès politiques et aux vengeances rétroactives. Les conseils de guerre de 1815 avaient montré aux cours prévôtales comment elles devaient agir contre les jacobins et les bonapartistes. Le procès des deux frères de la Rèole, les généraux César et Constantin Faucher, condamnés et fusillés à Bordeaux, le 27 septembre 1815, pour n’avoir pas déposé les armes aussitôt après la rentrée de Louis XVIII à Paris, ce procès, tout plein de haines locales qui dataient du temps de la République, ne fut que le prélude d’autres procès du même genre destinés à punir l’armée impériale dans la personne de ses plus glorieux chefs. Le brave général Travot, qui avait pacitié la Vendée par la conciliation plus encore que par la force, fut traduit devant un conseil de guerre, présidé par le général Canuel qui combattait naguère contre lui dans les rangs des Vendéens : on le condamna à mort, comme coupable d’avoir comprimé, par la force des armes, l’élan des tidéles sujets du roi dans la Vendée. Le commissaire du roi, dans son réquisitoire, avait osé dire : • La modération ne fut pas une des armes les moins redoutables entre ses mains ! > On n’exécuta pas toutefois cet arrêt inique, qui fut commué en vingt ans de prison. Travot ne subit que deux ans de captivité et alla mourir fou dans une maison de santé. Le général Marchand avait été acquitté à Besancon , mais le général Chartrand fut condamné et exécuté à Lille. Le vieux général Bonnaire, accusé d’avoir méconnu le caractère d’un agent de Louis XVIII , tandis qu’il commandait ia place de Condéinvestie par les Anglais, fut condamné â la dégradation et subit sa peine sur la place Vendôme ; « Ne pleurez pas , dit-il aux témoins de ce spectacle navrant, ce n’est pas moi qui suis le plus à plaindre.* Il mourut bientôt de chagrin à Sainte-Pélagie. Le général Mouion-Duverncl, qui avait si noblement défendu les droits de Napoléon II devant la chambre des Cent-Jours, était au nombre des victimes de choix que la loi d’amnistie désignait aux conseils de guerre. Il se livra lui-méme et fut jugé à Lyon où il avai

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exercé son dernier commandement : « Eloignez celle femme ! «cria LouisXVIH, quand il vil à ses pieds la femme du général, implorant la grâce de son mari. La sentence fut exécutée le 26 juillet. D’autres officiers généraux furent mis en jugement, mais ily eut du moins des commutations de peines. Ainsi, Cruyer, Debelle et Boyer-Pcyreleau , condamnés à être fusillés, passèrent seulement quelques années en état de détention, mais ils perdirent leurs grades et leurs pensions de retraite. Le but de la Restauration était rempli : on avait voulu humilier les compagnons d’armes de l’Empereur et protester contre leurs victoires. L’armée d’occupation étrangère assistait avec une sorte d’orgueil a ces représailles qui semblaient souvent des satisfactions accordées aux ennemis de la France. Les cours prévôtales ne restaient pas en arrière de ces rigueurs, de ces injustices: elles fonctionnaient, sur tous les points du royaume, avec autant d'énergie que de précipitation. Les antécédents politiques de tous les citoyens étaient remis en cause et singulièrement travestis, selon les besoins de l'accusation. Quiconque avait servi loyalement la République et l’Empire se voyait en butte à des dénonciations odieuses qui conduisaient trop souvent devant le tribunal exceptionnel les hommes les plus honorables d’une ville ou d’un département. Le soupçon de bonapartisme suffisait pour faire la based’un procès criminel.

L'attitude de la ohambre des députés n’encourageait que trop le vertige réactionnaire des ultra-royalistes. Celte Chambre, qne Louis XVIII avait qualifiée A'inlrouvable sans expliquer ce qu’il entendait par une épithète aussi amphibologique, s’était attribué l’étrange privilège d’etre plus royaliste que le roi. Celui-ci avait tiré parti de cette disposition de la majorité, en se donnant l’air d’élre toujours, malgré lui et à contre-cœur, entrainé dans les voies de la sévérité et hors dés principes delà Charte; il n’était pas fâché de se montrer plus généreux, plus libéral et plus constitutionnel que la Chambre, et il la laissait assumer sur elle-même la responsabilité de certaines idées, de certains systèmes, de certains actes qu’il jugeait dangereux pour la royauté telle que la Charte l’avait faite. Il se réservait par lè un beau rôle d'opposition personnelle, contre le parti des royalistes exclusifs. Le ministère ne participa donc pas à la plupart des vœux et des doctrines rétrogrades, que le pavillon Marsan inspirait à la majorité. C’étaient sans cesse des regrets pour l'ancien régime ; c’étaient surtout des lamentations sur les biens nationaux. Aucune proposition directe ne fut faite cependant pour restituer ces biens aux émigrés, mais, afin d’arriver tôt ou tsrd à ce résultat tant désiré, on essaya de faire rendre d'abord au clergé une partie de ses biens qui étaient devenus communaux. Le ministre ries finances, Corvctto, pour faire face au déficit du budget, avait proposé de vendre les forets appartenant naguère au clergé : il y eut un cri d’horreur et de réprobation contre celte ressource qui eût ajouté cent millions aux recettes. Corbières, au nom de la commission du budget, proposa de rendre ces forêts à leur ancienne deslinalion ; le marquis de Rougé, de Villèle, de Donald et Roux- Laborie insistèrent dévotement, pour que l’Église fût remise en possession des

m HIST0U1K DE FRANCK,

bois dont la Révolution l'avait dépouillée. Il fallut que Louis XVIII lui-mêma déclarât qu'il ne souffrirait pas celte atteinte à la Charte. Corvelto dut chercher d'autres moyens de parer aux nécessités impérieuses de la situation financière. Le paiement de l'arriéré, que les fanatiques du royalisme proposèrent de mettre hors décompte, malgré la déclaration solennelle du roi qui avait reconnu les dettes de l’Empire cl des Cent-Jours, fut ajourné à cinq ans; les bois du clergé, non vendus, furent remis à la disposition des communes. Le ministère créa cinq millions de rente inscrits sur le grand-livre ; les impôts reçurent des augmentations onéreuses pour les classes pauvres cl commerçantes : le prix des patentes fut doublé ; le timbre, les hypothèques et l’enregistrement élevèrent les droits du Fisc. La dépense ordinaire du budget ne fut portée qu’à cinq cent quarante-huit millions, mais la dépense extraordinaire, qui comprenait toutes les charges résultant des traités do 1814 et de 1815, n’exigeait pas moins de deux cent soixante-neuf millions. Le parti, qui n’avait pu obtenir la restitution des biens du clergé, donna encore au clergé d'autres preuves du dévouement le plus édifiant. Il croyait sans doute se conformer aux intentions du roi qui avait promis, dans le discours du trône, défaire refleurir la religion. Castelliajac demanda que les évêques elles curés fusscut autorisés à recevoir des donations de meubles et immeubles. Chifllet, Marccllus, de Saint-Géry et Cardonnel applaudirent à cette manière de restituer au culte la splendeur qu’il regrettait. Royer-Collard obtint, comme garantie de la morale politique, que l’acceptation des legs au-dessus de mille francs serait soumise à la sanction royale. Le moment était bon pour grossir le traitement des ecclésiastiques. En revanche, on diminua de treize millions les traitements des fonctionnaires civils. Louis XVIII et sa famille avaient opposé leurs propres sacrifices à ceux qu’on exigeait do ces pauvres fonctionnaires, mais les dix millions que le roi retranchait de sa liste civile au profit des départements que l'invasion étrangère avait le plus maltraités, fureut largement compensés par la confiscation clandestine du domaine extraordinaire do l’Empereur, estimé à plus de (rois cents millions.

La Chambre se croyait tout permis, et le ministère courbait la tète devant olle. Le général Canuel osa proposer de pensionner les soldats désarmées de l’ouest et du midi : la Chambre entière répondit à celle incroyable proposition par son cri habituel do vive le roi. Salabcrry réclama une épuration générale de toute l'administration, dans laquelle on ne conserverait pas un seul fonctionnaire des Cent-Jours ; Ilydc de Neuville vil adopter sa proposition de suspendre l'inamovibilité des juges pendant un an ; d’autres sollicitaient la réforme complète de l'instruction publique et proscrivaient d’avance l’Université; do Bonald prêcha commo un théologien l'abolition du divorce. Ln Chambre, emportée par son impatience d’initiative gouvernementale, empiétait de plus en plus sur l'autorité du roi; elle donnait d'ailleurs un spectacle affligeant à la France, comme si elle eût prisé lâche de justifier les détiances et les haines. Louis XVIII pensa que la Charte courait quelque danger. La discussion de la

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nouvelle loi électorale, que le ministère avait présentée avec une sorte de solennité , prouva que les meneurs politiques de la Chambre se promettaient de forcer la main au roi et à ses ministres. Le projetée loi du ministère, qui voulait incorporer les fonctionnaires dans les comités électoraux , fut condamné aussitôt qu’entendu. L’ambitieux de Villèle, nommé rapporteur de ce projet, lui substitua un autre projet, de son invention, projet qui avait pour objet de meliro les élections dans les mains des grands propriétaires fonciers, en formant des assemblées primaires où serait admis tout contribuable payant vingtcinq francs d’imposition ; en outre, malgré les termes formels de la Charte, ta Chambre, au lieu de se renouveler tous les ans par cinquième , subirait un renouvellement intégral au bout de cinq ans. Assurer cinq ans d'existence à celte Chambre introuvable , c’était lui donner le temps nécessaire pouraccomplir son œuvre. Une violation flagrante d'un article de la Charte ne devait être que le prélude de la suppression de la Charte entière. • Souvenez-vous, dit Hyde de Neuville, que vous êtes ces députés dont le roi a daigné dire : < Dans les circonstances où nous nous trouvons, une pareille Chambre semblait introuvable.! Le projet de Villèle fut adopté avec une espèce d’enthousiasme, mais il fut rejeté par la chambre des pairs, à la majorité de quatre-vingt-neuf voix contre cinquante-sept. Le budget n’était pas encore voté, et la chambre des députés, que Yillèlo faisait agir au gré de ses vues d'ambition, paraissait peu disposée à se séparer, ovaut de savoir quelle loi électorale réglerait son avenir. Une transaction, dont Vaublanc prit l’initiative, eut lieu en apparence entre le ministère et Villèle j un nouveau projet, élaborée! accepté d’avance par l'un et l’autre, fut apporté par le gouvernement qui croyait en ajourner la discussion à la session suivante; mais Villèle mit tant de célérité dans la rédaction du rapport, que le projet fut discuté et amena un nouveau conflit entre le rapporteur et le ministère qui ne voulait pas se soumettre au renouvellement quinquennal de la Chambre. Le président Lainé, d’intelligence avec les ministres et le roi, avait tout fait pour empêcher que cette discussion vint interrompre relie du budget ; il s’était exposé même à être accusé de mensonge par le député Forbin des Issarls; à la suite de ce démenti, il quitta le fauteuil et envoya sa démission au roi ; mais Louis XV1I1 lui ordonna, par l’organe du duc de Richelieu, do garder la présidence jusqu’à la fin delà session qui fut close le 25 avril.

Les ministres n'étaient pas contents de leur collègue Vaublanc, qui avait manqué d’adresse dans les débats de la loi électorale et qui s'élait compromis en occcptant la responsabilité de plusieurs actes sévèrement jugés par l’opinion. Il avait contre-signé l’ordonnance du roi qui attribuait au roi la nomination de tous les ofGciers do la garde nationale (27 décembre 18t o ; il était certainement l’auteur de l’ordonnance royale, qui avait transformé en quatre académies les quatre classes de l’Institut de France, pour avoir plus de facilité d’éliminer plusieurs membres régicides ou bonapartistes ( 2 1 mare 1816); il eut le courage de provoquer le licenciement des élèves de l’École polytechnique (13 avril); enfin, scs prétentions littéraires, ses mauvaises tragé-

dira, sa candidature à l'Academie française décimée, l’avaicnl rendu ridicule. (1 fut remplacé, le 7 mai , par le président de la cliambrc des députés, que son crédit dans cette Chambre appelait depuis longtemps au ministère. Le garde des sceaux Barbé-Marbois, qui craignait de se trouver responsable des excès de la justice prévôtale, saisit celte occasion pour remettre les sceaux à l’inévitable chancelier Dambray. Le nouveau ministre de l’intérieur acceptait le porlefi aille dans un moment critique qui eût exigé les puissantes conceptions d’un génie organisateur : la France était menacée à la fois de la banqueroute et de la disette. Les grandes opérations commerciales avaient été anéanties ou paralysées depuis l’invasion ; le petit commerce, avivé d’abord par l'affluence des étrangers, ne se sentait déjà plus de ce mouvement éphémére ; l’argent ne circulait point; le crédit ne sortait pas du cercle étroit de la Banque ; la misère allait croissant cl s'irritant; des bandes de mendiants parcouraient les campagnes; Ja charité publique se déchargeait de tousses devoirs sur la charité privée, que la peurseulc obligeait à délier les cordons de sa bourse; le prix du pain augmentait tous les jours; car la récolte des céréales s'annonçait sous les plus tristes auspices : des pluies continuelles avaient renversé les moissons qui pourrissaient sur pied, sons pouvoir mûrir. Les processions et lesncuvaines, que la piété des Bourbons multipliait par tout le royaume, étaient les seuls remèdes qu’on opposât aux désastres de 1’ugricullure; la famine eût été générale, si les pommes de terre et les légumes farineux n’avaient offert une heureuse compensation de la pénurie de grains. Ce n’étaient là que des embarras économiques. Les difficultés de la politique n’exigeaient pas une solution aussi pressaute; mais l’altitude de la Chambre ultra-royaliste, à la clôture de la session, laissait pressentir la domination qu’elle voudrait exercer dans la session prochaine; le ministère ne se sentait plus libre d’agir ; la volonté royale était entravée, si non annihilée; la Charte, cet épouvantail du pavillon Marsan, ne devait pas résister longtemps aux atteintes qu’on lui porterait ; le parti constitutionnel, que Louis XVIII et son ministre favori Decazes, regardaient comme indispensable dans la Chambre, se trouvait réduit à l'impuissance et presque au silence sous la pression de la majorité ; il fallait donc que la royauté et le ministère se missent à la remorquo de cette majorité aveugle et imprudente,ou bien que cette majorité fût brisée par un coup d'État. Telle fut la résolution que Decazes, obéissant aux inspirations du roi, lit adopter secrètement par Lainé et le duc de Richelieu, dès que les ovations décernées aux députés ultra-royalistes dans leurs départements, surtout dans ceux du midi, cureut semblé bravor à la fois les actes et les projets ministériels et protester contre la politique de l 'infâme modération. Louis XVIII, dans un de ces accès de dépit qui lui étaient familiers, s’était emporté jusqu'à dire tout haut: «lié bien ! je dissoudrai la Chambre !• Mais les ministres, que le roi honorait plus particuliérement de sa confiance gardèrent le secret de la dissolution et n’avertirent pas même leurs collègues avant l’instant décisif. Ilsavaientl’airdeno penser qu’à des réformes d'administration : le roi abolissait le divorce (8 mai) ;

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mariait son neveu, le duc de Berry, avec Marie-Caroline des Deux-Siciles (17 mai); nommait maréchaux de France le duc de Coigny, le comte de Beurnonville, le comte de Vioménil et le duc de Fellrc (3 juillet) ; réorganisait l'École polytechnique (4 septembre) ; on ne s’attendait nulle part à un coup d’Élat, lorsque parut l'ordonnance du Sscptembre qui déclarait qu'aucun des articles de la Charte ne serait révisé et qui prononçait la dissolution de la chambre des députés.

Cette ordonnance avait été proposée, la veille, au conseil des ministres, par Decazes et Lainè : «Il est nécessaire de dissoudre la Chambre, avait dit Decazcs, confident des pensées intimes de Louis XVIII, car elle entrave le gouvernement du roi , affaiblit son autorité , affaiblit son pouvoir. » Les autres ministres ne tirent entendre que de timides remontrances et finirent par se rallier à l’avis de leurs deux collègues, que soutenait le regard du roi. Louis XVIII rédigea lui-méme l'importante déclaration contenue dans le préambule de l’ordonnance : « Depuis notre retour dans nos étals , chaque jour nous a démontré cette vérité , proclamée par nous dans une occasion solennelle, qu'à côté de l’avantage d'améliorer est le danger d’innover; nous nous sommes convaincu que les besoins et les vœux de nos sujets se réunissaient pour conserver intacte cette Charte constitutionnelle , base du droit public en France et garantie du repos général. » Cette ordonnance , ce coup d'Élat, comme on l'appelait, parmi les royalistes, souleva d’autant plus de colères et de plaintes, qu'il était moins prévu et semblait moins possible : le pavillon Marsan s’indigna et faillit se révolter contre une mesure qui lui enlevait encore le pouvoir ; on criait à la trahison, et l’on dévouait Dccazcs à toutes les haines. Il y eut des démarches tentées auprès du roi pour ébranler sa confiance dans son ministre chéri et pour lui faire abandonner la cause des révolutionnaires; mais Louis XVIII tint bon et répondit sèchement à son frère et à toute sa famille, que la Charte serait plus forte que tous ses ennemis. L'opinion constitutionnelle sut gré au roi et à son ministère d'avoir rompu ainsi en visière aux complots des ultras; le parti libéral, qui flottait encore entre le bonapartisme et le républicanisme, accepta l'ordonnance du 5 septembre comme un point d’appui , comme un engagement de la royauté ; il se sentit tout à coup fortifié et rassuré à la fois. Dès ce jour, il apprit à se rattacher exclusivement à la Charte ; il se crut lié par un pacte sérieux et durable. Ce parti, né delà Charte de 1814, se souvint de son origine et jura d’y être fidèle tant que le roi serait fidèle à ses sentiments. Louis XVIII fut alors, peut-être à son insu, l’instigateur du libéralisme; le ministre Decazes en fut presque le héros. Cependant, si les journaux de l'opposition remerciaient Decazes d’avoir sauvé la France, les journaux royalistes le dénonçaient et l’accusaient de l'avoir perdue. Le vicomte de Chateaubriand publia contre lui et contre l’ordonnance du roi une violente diatribe intitulée : la Monarchie selon la Charte ; dans cette brillante fantaisie de royaliste extravagant, il dévoilait une conspiration des intérêts moraux révolutionnaires, qui mettait

110 HISTOIRE DE Kilt NCR.

en danger la dynastie légitime. La broclmre fut saisie, sans que les poursuites allassent plus loin, et l’auteur rayé de la liste des ministres d’État, pour avoir « élevé des doulcs sur la volonté personnelle du roi. • Le principal résultat de l'ordonnance avait été de diviser en deux camps, pour l'heure des élections, les partis différents qui se partageaient la France : dans l'un de ces deux camps, se réfugièrent tous les citoyens appartenant à l’opinion modérée ; dans l’autre, se retranchèrent ceux que possédait le démon de la réaction : ici, les incorrigibles apôtres du passé; lé, les calmes disciples du présent : les premiers, pour la guerre; les seconds, pour la paix. Ceux-ci l’emportèrent, et la sagesse des populations repoussa une partie de cette majorité aristocratique , qui se promettait de replacer le Irène sur l’autel et d’inaugurer le pouvoir absolu par la restitution des biens nationaux. Ce fut surtout la crainte de cette restitution , qui décida les électeurs è ne pas renvoyer à la Chambre les royalistes les plus ardents , et à les remplacer par des candidats constitutionnels. Le ministère avait, il est vrai, activement secondé les efforts du parti libéral. La majorité de la Chambre se trouva ainsi entièrement modifiée, quoique le nombre des nouveaux députés ne s’élevât pas à plus de soixante. L’ancienne minorité, gréce au concours de ces nouveaux auxiliaires, forma un corps plus compact et mieux uni. Néanmoins, les principaux chefs de la faction royaliste avaient été réélus dans les départements méridionaux, et le député de Toulouse, Villèlc, vint se remettre à la tôle des adversaires du ministère. Louis XVIII, dans son discours du Irène qu’il se plut à écrire luiméme, revint sur son ordonnance du 3 septembre, en invitant les députés A être attachés A la Charte: • Je ne souffrirai jamais, dit-il, qu’il soit porté atteinte à celte loi fondamentale. » Il renouvela l'assurance de son inébranlable fermeté «pour réprimer les attentats de la malveillance et pour contenir les écarts d’un zèlo trop ardent. » On remarqua, lors de la séance royale du i novembre, qu’une partie de la Chambre ne savait plus crier vive le roi.

Le président devait être choisi parmi cinq candidats constitutionnels ou plutôt ministériels : de S rre, Pasquier, Bellart, Ravez et Dcugnol. Le parti, qui s’intitulait royaliste, ne réussi! pas à donner plus de soixante-seize voix à son candidat, de Corbières. C’était le commencement de la lutte. Le roi confia donc la présidence A Pasquier, qui avait le plus d’influence sur tons les bancs de la Chambre. L’attaque contre le ministère et spécialement contre le ministre de la police éclata dès les premiers jours de la session , nu sujet d’une certaine pétition dans laquelle une demoiselle Robert, fille d’un royaliste éprouvé, auteur du journal le Fidèle ami du roi. protestait contre l’arrestation arbitraire de son père et demandait que Decazes, coupable de cet acte attentatoire A la liberté individuelle, fût condamné A la dégradation civique. De Corbières, de Courvoisicr et de La Dourdonnaic firent grand bruit de l’attentat du ministre de la police ; celui-ci ne daigna pas relever le gant qu’on lui jetait et s’abstint même de fournir des renseignements sur celle affaire, qui servit de texte à d’étranges déclamations. La guerre recommença

plus régulière et moins frivole , à l’occasion du nouveau projet de loi oleclorule , que le ministère apportait, projet tout différent de ceux qu’il avait présentés et soutenus dans la session précédente; «comme si, disait de La Bnurdonnale, une invasion de barbares, renversant le gouvernement établi, bouleversant à la fois noire système politique et celui des propriétés, avait fail de nous un peuple nouveau. » Le ministère abandonnait en prineipe l'élection è deux degrés et la remplaçait par l’élection directe, confiée à des électeurs âgés de trente ans et payant trois cents francs de contributions, convoqués au chef-lieu de chaque département. La discussion , qui s’ouvrit lo 26 décembre, mit en évidence les appréhensions de la grande propriété que le projet dépossédait du privilège exclusif des élections : ces électeurs A trois cents francs, nommant directement leurs mandataires, seraient plus nombreux que les grands contribuables et accapareraient les élections è leur profit. • Eh quoi! dit Collon , député du Rhône, la Révolution ne nous aurait donc désabusés en rien, et l’on penserait encore aujourd’hui qu'il faut appeler la multitude dans le gouvernement? » Les uns s’effrayaient de l’agglomération de douze ou quinze mille électeurs dans une ville; les autres dénonçaient comme un icandale une assemblée que n'élirait pas seule la grande propriété , l’unijue base de la civilisation. L’élection à deux degrés fut réclamée avec insistance par les royalistes exclusifs : « L'élection directe, dit de Villèle, qui dirigeait l’opposition, détruit toute idée d’égalité entre ceux pourtant qui paient des contributions d’une égale nature ; vous livrez la victoire à ceux qui offrent le moins de garantie. • On frappait moins sur le ministère, que sur son projet de loi. Le comte de La Bourdonnaie le qualifia cependant de directoire de gouvernement. Un seul député, Camille Jordan, osa faire entendre que le mode d'élection n’était pas encore assez large: «J’ai peur que yous n’appeliez la nation et que le petit nombre vous réponde. » Enfin , cent trenlc-dcux voix contre cent volèrent la loi légèrement amendée. Cette atteinte, portée aux privilèges delà grande propriété, futencoro plus sensible il la chambre des pairs qu’à la chambre des députés : le ministère comprit que sa loi électorale pourrait bien être rejetée, et, pour la faire adopter, il mit en avant la volonté expresse du roi. Celui-ci ne manqua pas d’appuyer directement les efforts de ses ministres : le projet fut vivement combattu par de La Ferronais, de Brissac, Jules de Polignac et Mathieu de Montmorency; il trouva pour défenseurs les ducs de Broglic, de Choiseul et de La Rochefoucauld, Barbé-Ma bois, Lanjuinais et Boissy-d’ Angles. Il y eut des récriminations fort aigres coutre les ministres et leurs actes. Le duc d'Uzès parla do l’ordonnance du 5 septembre, « qui répandit généralement, dit-il, la douteur et la consternation. » Le duc de Filz-James, après avoir fort maltraité le projet, prit corps à corps le ministre de l’intérieur, qui avait formulé cet axiome politique : « Ayez de la vertu et vous aurez de l’influence. * Le duc de Fitz- Jamcs soutint avec une véritable éloquence que la récompense do la vertu n’élail pas dans ce monde. La loi eut beaucoup de peine ô sortir victorieuse

1U 11IST0IBE DE FBANCE.

du scrutin : ce fut de la part des volants un acte de soumission plutôt que de conviction. Le roi et le ministère, en présentant cette loi électorale , qui fut promulguée le 5 février 1817, avaient fait un pas en avant sur le terrain des libertés publiques ; ils firent presque aussitôt un pas en arrière, en demandant aux Chambres deux lois contre la liberté individuelle et contre la liberté de la presse. Louis XVIII aimait ce système de va-et-vient, qu’il nommait celui de l’équilibre constitutionnel. On s'étonna avec raison que le gouvernement, qui avait protesté si fort de son amour et de son respect pour la Charte , se donnât si vite un pareil démenti. Ce n’étaient, il est vrai, que des mesures transitoires que le ministre de la police réclamait pour une année seulement, quoique «l'influence du gouvernement du roi ait fortifié toutes les parties de l’ordre social.» On vit alors les plus fougueux adversaires de la Charte changer de tactique tout à coup, â l’exemple du ministère, et battre en brèche ses projets au nom même de la Charte qu’ils ne respectaient pas trop. Villéle et Corbières défendirent la liberté individuelle, pour avoir le prétexte d’attaquer le ministre; les constitutionnels, ou du moins ceux qui se donnaient ce titre, de Serre et Royer-Collard eux-mêmes, approuvèrent le projet du ministère, comme une nécessité du moment. Voyer-d’Argenson seul eut le courage de déclarer hautement que le ministre de la police demandait encore un an de tyrannie. Ce fut surtout contre Decazes, que l’opposition royaliste-ultra se déchaînait avec le plus de fureur. Ce ministre , fort de l'appui qu’il avait dans l’affection particulière du roi, tenait tête à tous : «N’attendez pas, dit-il fièrement au milieu du tumulte, que nous répondions aux personnalités qu’on a cru pouvoir se permettre à cette tribune; que nous descendions à donner des justifications; ministre du roi, honoré de sa confiance, nous avons, sans doute , & regretter que celle de quelques membres de la droite ne la suive pas ; mais qu’ils nous permettent cependant de penser que celle de notre mallri, celle de la nation et la vôtre, messieurs, peuvent nous consoler de n’avoir pas ta leur. » Il avait dit auparavant , pour U glorification de sa police, que la loi du 29 octobre 4815 n’avait pas, dans l’intervalle de temps écoulé depuis, dérangé la position de plus de mille sept cents personnes. Celte modération, à son avis, prouvait le sage et prudent emploi que l’on voulait faire de la nouvelle loi , qui devait cesser de plein droit le 4" janvier 4818. Le ministre, en se justifiant et même en faisant son éloge, parla du roi autant que de lui-même, dans ce langage enthousiaste qui entraînait la majorité : « Le roi, dit-il, compte sur l’amour de son peuple; le peuple, sur l’amour de son roi. » Cent trente-six voix contre quatre-vingt-douze décrétèrent la suspension de la liberté individuelle pendant un an. Le maréchal* Marmont, duc de Ragusc, chargé de faire le rapport sur le projet de loi à la chambre des pairs, conclut en faveur de ce projet, et crut sc réhabiliter dans l’opinion publique en flétrissant les lois d’exception : «Enfin, messieurs, dit-il, espérons qu’en votant aujourd’hui pour cette loi , nous célébrons les funérailles du pouvoir arbitraire. • Plusieurs orateurs , entre autres Lanjuinais et

ttLSTAU HATION. — LOUIS XVIII. — 1817. 4 IJ

Boissy-d’Anglas, no flétrirent pas avec moins d’énergie le pouvoir arbitraire el scs lois d’exception. Le comte de Castcllane repoussa la loi par ces considérations pleines de justesse et de raison : « La liberté individuelle est tout ce qu’il y a de plus précaire dans un pays où elle n’est pas le résultat d'une assurance mutuelle entre les citoyens. Moins le peuple attache d'importance à la liberté individuelle, plus les pouvoirs de la société doivent s’efforcer do défendre celle précieuse liberté. » La loi fut adoptée pourtant le 8 février, à la majorité de cent seize voix contre quarante-trois. La discussion de la loi sur la presse avait commencé, à la chambre des députés, et fournissait à l’opposition les éléments d’une nouvelle campagne contre Decazes. Cette loi , qui devait cesser aussi de plein droit le 1er janvier 4818, se composait d’un article unique : < Les journaux et écrits périodiques ne pourront paraître qu’avec l’autorisation du roi. • La censure ne semblait pas une arme suffisante dans les mains de l’autorité : il fallait encore empêcher les journaux de paraître. Le rapporteur du projet de loi, Ravez, dressa un acte d'accusation contre la presse et surtout contre les journaux. On ne fut pas peu étonné d’entendre les royalistes les plus outrés s’indigner des entraves qu’on voulait imposera la liberté de la presse. On ût le procès à la censure et au ministre de la police, qui s’en réservait lo monopole ; de Villèle, de Corbiércs, de La Bourdonnaie, de Castelbajac, se sentirent épris de tendresse pour ces infortunés journaux qu’on voulait empêcher de naître ou supprimer à volonté; en revanche, Royer-Collard, qui soutenait le minislère , proclama la liberté des journaux comme la plus funeste de toutes les libertés. Decazes vint à bout de bien des résistances, en protestant de la pureté de ses intentions, et la loi fut adoptée. Cette loi , devant la chambre des pairs, rencontra des oppositions plus vives et plus tenaces encore. Le vicomte de Chateaubriand, le duc de Broglie et le duc de Fitz-James se montrèrent à l’envi amoureux passionnés de la liberté illimitée de la presse ; le dernier s’écria d’un air prophétique :

« Au moment où la liberté de mon pays est menacée de périr, je crois de mon devoir de la défendre, quelque peu de chance de succès qu’il nous reste , et je m’écrierai : Tandis que nous sommes libres encore , quelques efforts de plus pour l’honneur de la France, pour le salut de la Charte et le maintien des libertés publiques ! » Malgré ce sinistre pronostic, la loi fut votée par cent et une voix contre quarante-six, et le ministère Decazes se trouva consolidé.

L’opposition royaliste ne suspendit pas toutefois les hostilités contre les ministres, lorsque la discussion du budget eut lieu à la chambre des députés : le budget présenté s’élevait à un milliard quatre-vingt-huit millions, que ne pourraient couvrir les recettes, estimées à sept cent soixante-quatorze millions. Le ministre des finances, Corvcllo, qui avait posé en principe que la nécessité de s'endetter fournirait à la France le moyen de s'enrichir, proposait d’aliéner cent cinquante mille hectares de bois et de demander, en outre, au crédit, ce que les impôts étaient incapables de rendre. La vente de ces bois

produirait cent millions en six années et la négociation de trente millions de t. vu 8

Kl HISTOIRE DE FRANCK.

rente comblerai! lo déficit. Mais comment négocier un emprunt aussi considérable, dans des circonstances aussi difficiles, lorsque le cours de ia rente française n’avait pu encore dépasser le taux de cinquante-quatre francs? Les bases de cet emprunt étaient arrêtées d’avance avec la maison Baring, de Londres, et la maison Hope, d'Amsterdam. Ces deux maisons, de concert avec plusieurs souverains de l'Europe, avaient accepté l’emprunt à cinquante-cinq francs, et dès que cette négociation fut connue, on vit la rente monter à soixante francs, cl les souscripteurs de l’emprunt, parmi lesquels on comptait des rois, des princes cl de grands personnages, réalisèrent aussitôt des bénéfices monstrueux. La discussion du budget fit apparailre un nouvel orateur, qui, dès son début, ne se posa pas comme le chef futur du jeune parti libéral, que cinq ou six députés seulement représentaient à ta Chambre. Le banquier Lafitte, dans le sentiment de confiance que lui inspirait le gouvernement du roi, approuva les combinaisons financières du ministère et annonça, pour un avenir pou éloigné, la réalisation parfaite du système constitutionnel. La question de l’emprunt fut moins débattue que Celle de l'aliénation des forêts de l’État. Ces forêts étaient les mêmes qu’on avait revendiquées, l’année prèèédente, au nom du clergé, dépouillé révolutionnairement. La même querelle s’engagea de nouveau, malgré la précaution que te ministère avait eue dé réserver sur la vente de ces bois une dotation de quatre millions au profil du clergé. Il y eût aussi les orateurs sensibles, qui s’apitoyèrent sur la destruction de nos arbres. « Lorsque la banqueroute nous menace, répondit Camille Jordan aux élégies bocogères de Pict, la première direction convenable de fimagination même la plus poétique, de la sensibilité même la plus chevaleresqae, c’est d’essayer de payer nos dettes. » Les dépenses du budget furent encore plus discutées que les recettes; de Viltêle révéla les incroyables abus de celles-ci et s'autorisa, pour réclamer des réformes, de l’opinion même du roi, qui avait dit : « Le premier de tous les moyens de subvenir à toutes les dépenses, est l’économie.» L’infatigable dcLaBourdonnaietralnaaugrand jour lès deux hydres qui dévoraient les ressources de la France : la bureaucratie èt la prodigalité des traitements. La Chambre, alarmée de ces dilapidations des deniers publics, ne diminua le budget quede vingt-sept millions, mais vola la publicité de la liste des pensions. Cette liste, qui ne formait pas moins de doute vûlnmes in-quarto, offrit le monument le plus honteux de la rapacité des émigrés què la Restauration avait ramenés avec elle, comme autant de sangsues des deniers de l'État. On connut lo mal, maison n’y remédia pas. Le ministère, pour hâter le vole du budget, avait obtenu des puissances alliées une diminution de trente mille hommes dans l’arm 'C d’occupation, ce qui permettait de réduire de plus d’un quart les deux ccnl dix mille rations fournies chaque jour à celle armée. Ce fut comme nn symptôme île délivrance, que les patriotes accueillirent avec transport. On fit honneur de cette concession de bon augure aux pressantes sollicitations de Louis XVIII auprès de scs alliés et â l'intervention personnelle de l’empereur Alexandre, que le duc de Richelieu

aurait fait agir dans le meme sans. La France était toujours sous le joug, mais elle sentait un allégement, elle espérait sa délivrance.

Le ministère était assez fort pour arriver 6 la session suivante; mais DeeaZcs, qui voyait deux de ses collègues, du Bouchage et de Feltre, incliner fers le parti royaliste pur et se mettre d'intelligence avec le pavillon Marsan, demanda au foi leur remplacement. Le duc de Feltre, appuyé secrètement (tac le comte d’Artois, refusa tout net sa démission ; du Bouchage donna la sienne, et en attendant que la place fût libre au ministère de la guerre, le tharéchal Gouvion Sainl-Cyr prit le portefeuille de la marine. Le ministre qu’il remplaçait ne s’était signalé que par son incapacité, qui éclatait encore davantage au milieu de la décadence de notre marine, composée pourtant, à cette époque, de soixante-huit vaisseaux de ligne, de (rente-huit frégates et de deux cent soixante et onze bâtiments de moindre grandeur. Sort passage aux affaires n’avait clé marqué que par la fondation d’un collège de marine établi a Angoulcmc, C’est-à-dire à trente lieues de la mer, et par l’épouvantable naufrage de la Méduse , naufrage dont fut seule cause l’inexpérience du capitaine, ancien lieutenant de vaisseau, nommé au commandement d'une frégate en vertu de ses services à Quibernn. Decazcs pensait que ld ministre de la guerre suivrait l’exemple de son collègue de la marine et se retirerait de bonne grâce; mais le duc de Feltre tenait bon et cherchait des appuis dans la faction opposée au ministère. Dccazes, au bout d'un mois et demi de patience, fit signer au roi la révocation du duc de Feltre; alors le maréchal Gouvion Saint-Cyr passa de la marine à la guerre, où sa présence était necessaire aux desseins ultérieurs de Louis XVIII, et Molé, qui avait plus d’une fois joué le rôle d’orateur du ministère dans la dernière session, dut sè contenter du portefeuille de la marine. Ce remaniement ministériel avait àussi pour objet de donner plus d’unité à l'action du ministère dans les élections partielles qui allaient avoir lieu. Le cinquième de la Chambre devait être renouvelé, et le tirage au sort avait désigné les départements dont les dépulés seraient réélus. Les lois d’exception, votées sans doute dans celte prévision électorale, donnèrent à la police les moyens d'cmpécher la propagande libérale par la voie de la presse; mais aucun des fâcheux pronostics, qu’on avait attaches à l’élection directe des députés, ne se réalisa : les élections se firent sans tumulte, sans scandale, sans émeute, à Paris comme dans les départements. Cependant les prévisions des ultra- royalistes ne furent pas trompées à l’égard du choix des nouveaux députés, qui commençaient à se recruter dans le parti constitutionnel. Paris, les départements du nord et ceux de l’est envoyèrent des libéraux à la Chambre. Grâce à ces nouvelles recrues, la phalange libérale compta vingt-cinq membres, à la tète desquels on distinguait les banquiers Laflltcel Casimir Pcricr, le négociant Caumarlin, le magistral Dupont de l’Eure, l’ancien ministre Bignon, le marquis de Chauvclin, et le républicain labouviste, Voyer-d'Argenson. Le ministère était parvenu à écarter de ladèputaliou Manuel, Benjamin Constant et le général La Fayette, que leur conduite

pemljinl les Cent-Jours rendait suspects au gouvernement royal. A la suite de ces élections partielles, la Chambre se trouva divisée en diverses fractions qui, sous différents noms, se groupaient pour et contre le ministère. Les ultra-royalistes à l'extrême droite, les libéraux à l’extrême gauche, étaient séparés du centre ministériel par les royalistes d’une part, et de l'autre par les constitutionnels avec lesquels se confondaient les doctrinaires. On avait donné ce nom A certains députés qui s’étaient fait entre eux une sorte de religion politique et qui, parlant sans cesse de leurs doctrines , se vantaient d’en observer les principes avec une sévérité inflexible. Ces doctrines n’avaient été formulées nulle part, mais les adeptes en savaient la source et le but : Royer- Collard, philosophe de l’école écossaise, était le chef de cette petite église philosophique; Camille Jordan et de Serre partageaient avec lui la direction des. doctrinaires, qui devinrent un parti puissant. Ils étaient encore si peu nombreux en 4817, que Beugnol répondit à quelqu’un qui l’interrogeait sur les forces de ce parti mystérieux : • Notre parti tiendrait tout entier sur un canapé. > Le mot circula, et le cauapé doctrinaire fut dès lors l'expression consacrée dans la langue des journaux royalistes ou libéraux.

Les journaux d’opposition étaient A peu près muets : la censure leur fermait la bouche, et souvent les tribunaux cherchaient noise à des articles malins ou sévères qui avaient passé entre les ciseaux des censeurs. Les feuilles ultraroyaüslcs, la Gazette, la Quotidienne, le Drapeau Blanc, n’étaient pas plus ménagées, lorsqu'elles faisaient la guerre au ministère et lançaient quelque trait acéré à l’adresse de Decazcs, mais elles pouvaient impunément jeter de la boue sur tout ce qui avait été la patrie pendant vingt-cinq ans. Les journaux libéraux , tels que les Annales et le Censeur, en étaient donc réduits A de timides représentations A l’égard des actes blâmables de l’autorité : la polémique ne sortait jamais des formes les plus circonspectes, que pour entrer dans les vagues espaces de l’allusion. C’était surtout la tendance bonapartiste ou anti-religieuse qu'on évitait avec le plus de précaution et que la censure poursuivait avec le plus grand soin. Ou se souvenait de la terrible condamnation des rédacteurs et de l’imprimeur du Nain Tricolore, journal bonapartiste, public en I8IG, sous le manteau, par un fils du fameux Babeuf, A l’instigation de la police : cinq accusés, dans cette affaire, avaient été condamnés à la déportation. La librairie osait plus que la presse périodique, malgré la responsabilité que la loi faisait peser sur l'imprimeur et le libraire : on composait, on imprimait, on colportait une foule de pamphlets, de chansons, de factums, qui évoquaient le souvenir populaire de Napoléon et de la Grande-Armée. Cependant les cours prévôlales n’avaient pas suspendu leurs procédures : celle de Paris fonctionnait sans cesse contre d’anciens soldats qui s'étaient permis de crier vice l'Empereur dans la rue ou au cabaret ; les peines que celle Cour appliquait, en présence de tous les échos de la publicité, n’avaient pas du moins un caractère de représailles et de fureurs royalistes : il n’y eut peut-être qu’un arrêt de mort dans le départc-

RESTAURATION. — I.OÜIS XVIII. 1817. 117

ment de la Seine et les arrêts de la déportation ne se renouvelaient pas tous les jours. Mais, dans les départements où la police avait plus d'audace parco qu’elle avait moins de contrôle, le zélé des cours prévôtales ne se ralentissait pas : cette police, dont les dépenses secrétes s’élevaient à plus de six millions par année, travaillait à remplir les prisons et à fournir l'échafaud; l'infernale tactique, mise en oeuvre depuis dix-huit mois pour faire rafle des bonapartistes, continuait sur tous les points de la France, où des comités ultraroyalistes s’élaient formés, d'après un plan d’organisation générale, pour surveiller les opinions et les démarches des révolutionnaires. Il est vrai que ceux-ci commençaient à se reconnaître et à se rallier; ils ne s’agitaient pas encore; ils ne conspiraient pas, du moins dans la plupart des localités; mais ils associaient leurs regrets et leurs espérances. La franc-maçonnerie servait surtout de lien et d’épreuve entre les mécontents, et çà et là, des sociétés sccrèles essayaient de prendre racine, sans se prescrire une mission politique. La haine des Bourbons, c’était le mot d'ordre général ; Napoléon Ier ou Napoléon II, le mol de ralliement. Dans la haine des Bourbons se trouvaient comprises celle des étrangers nos alliés, celle des nobles et celle des prêtres. Comme dans les premiers temps de la révolution do 89, ces symptômes étaient trop graves, pour quo le ministère, initié par sa police aux sourdes agitations de la province, n’enjoignit pas aux commandants militaires, aux préfets, aux maires et aux procureurs du roi, de maintenir les conspirateurs au moyen des lois d’exception. De là, mille procès nés d’une dénonciation anonyme et poursuivant des délits, des attentats imaginaires. La moindre rébellion au gouvernement était qualifiée de complot, cl deux ou trois bonapartistes, convaincus d’avoir échangé quelques paroles réputées séditieuses, couraient risque de se voir transformés en auteurs de conspiration. C’est ainsi qu’à Carcassonne, un chirurgien distingué, nommé Baux, emprisonné comme un homme dangereux, se vit tout à coup accusé d'avoir conspiré avec ses compagnons de captivité, pour s’évader en excitant les citoyens à s'armer contre l'autorité royale-, il fut condamné et guillotiné, ainsi que deux malheureux prisonniers politiques. Les agents provocateurs empruntaient tous les masques et faisaient armes de tous prétextes : ils répandaient partout dè fausses nouvelles, pour émouvoir la population et en faire sortir quelque apparence de révolte ou de complot. C'était ordinairement le retour prochain de l’Empereur, qui défrayait les contes ridicules de ces agents de trouble. Ils n’avaient pas de peine à rencontrer des dupes qui devenaient bientôt des victimes. Le département du Bliône, plus que tous les autres, était alors exploité par les traqueurs de la police; le général vendéen Cnnttel commandait à Lyon; le maire, comte de Targues, et le lieutenant de police Charrier Scnncville, étaient des royalistes de même force; quant au préfet, Chabrol de Crouzol, c’était un honnête administrateur, mais faible et crédule. Depuis l’ordonnance du 5 septembre, le général répétait sans cesse : « La conspiration est dans les esprits, dans l’air, partout. » Et néanmoins cette conspira-

113 niSTOIRE DE FRANCE.

lion ne se montrait nulle part. Enlin, après plusieurs mois d'attente, de provocations et de mensonges, le tocsin sonna le 5 juin, jour de la Fête-Dieu, dans les communes voisines de Lyon, cl deux bandes d’insurgés, sans drapeau et sans armes, se trouvèrent rassemblées, ignorant même le motif de leur réunion. Il y eut quelques cris tumultueux et quelques réquisitions de vivres, mais tout se dispersa cl se lut devant la garde nationale. Le bruit courut à Lyon que Napoléon, arraché de sa prison de Sainte-Hélène, revenait encore une fois ressaisir la couronne impériale, et qu’une formidable insurrection bonapartiste allait s’emparer de la ville que le général Canucl avait mise en état de défense. Une proclamation de ce général annonça aux habitants de Lyon que des brigands avaient tenté de se mesurer contre les gardes nationales et les soldats du roi : • S’ils osent se présenter encore, frappez, et qu’ils disparaissent de cette terre qu'ils ont souillée depuis longtemps parleurs forfaits!» Il organisa des colonnes mobiles de soldats de ligne et de gendarmerie, qui parcoururent le foyer de l'insurrection, fouillant les maisons, enlevant les armes, arrêtant les personnes suspectes. La cour prévôtale évoqua devant elle toutes les causes relatives à cette prétendue insurrection et condamna impitoyablement, pour l'exemple, une vingtaine d’ouvriers et de paysans qui avaient fait partie des rassemblements, sonné |cs cloches, injurié les curés et pris du pain ou du vin. On promenait la guillotine autour de Lyon, et chaque tête qui tombait était celle d'une victime plutôt que d’un coupable. Les chefs, les provocateurs avaient disparu. Ou persécuta de préférence les anciens soldats, les officiers de l’Empire ; on fusillait sans pitié tout individu qu'on rencontrait dans les champs et qui prenait la fuite. Ces incroyables excès de l'autorité militaire finirent par faire éclater l’indignation publique ; le préfet Chabrol fut le premier à les combattre après les avoir encouragés cl à les signaler au gouvernement. Des pouvoirs extraordinaires, confiés par le roi au maréchal de Raguse , lui permirent de faire une enquête sur l’origine des troubles de Lyon et sur la conduite arbitraire, injuste et cruelle du général : Marmont constata la présence de la police dans ces complots insaisissables, dans ces mouvements incompréhensibles; il destitua le général Canucl à cause de son royalisme terroriste, le préfet Chabrol à cause de sa faiblesse, le lieutenant de police Charrier Senuevillc cl le maire de Fargues, à cause de leur zèle dangereux. Les arrestations, les emprisonnements, les procès, diminuèrent et cessèrent bientôt tout à fait. La population lyonnaise respira et bénit l'équitable et paciliquc intervention du duc de Raguse; celui-ci devint dès lors un traître aux yeux des royalistes, comme il l’était déjà depuis 1814 aux yeux des patriotes.

Les sanglantes exécutions des cours prévôtales du Rhône, les expéditions du général Canucl, avaient retenti douloureusement par toute la France; mais le ministère de la police, par une ingénieuse diversion, surexcitait et accaparait habilement l'attention publique, soit en faisant naitre des occasions et des prétextes de l'amuser, soit en exploitant les événements qui sern-

JIESTAURATIUN. — LOUIS XVlll. — 1817. 449

blaient pouvoir la fixer. Un procès criminel, qui se jugeait à Rode?, «ut le privilège d’absorber pendant plusieurs mois toute autre préoccupation d’un ordre plus élevé et d’un intérêt plus général : Fualdès, ancien magistral sous la République et sous l’Empire, avait été assassiné avec d’horribles circonstances, le soir du 49 mars 4817, dans une maison suspecte; une femme, Clarisse Manson, que le hasard avait amenée sur le théâtre du crime, força par ses demi-révélations la justice à rechercher et à poursuivre les coupables qui appartenaient tous è une sorte de comité royaliste. Cependant le? principaux coupables furent condamnés par le jury à la peine de mort. Un arrêt (je la cour de cassation cassa le jugement et renvoya les accusés devant les assises deMontauban. Le procès recommença plus mystérieux, plus étrange, plus intéressant que la première fois. La dame Manson devint l’héroïne à la mode, ainsi que divers personnages de ce drame lugubre, dans lequel la victime avait péri sous les coups de ses ennemis politiques. Plusieurs des meurtriers montèrent sur l’échafaud , et Clarisse Manson vint è Paris Utiliser sa singulière célébrité. D’autres procès criminels, que la censure laissait se développer à l'aise dans les journaux et les brochures, tinrent aussi en haleine la curiosité des indifférents et défrayèrent les récréations de la mode. Celui de Matburin Bruneau, sabotier, qui prétendait se faire passer pour le dauphin Louis XVII, fut moins fécond eu épisodes et en péripéties, mais la physionomie burlesque de ce faux dauphin donna quelques distractions aux lecteurs de gazettes. Le procès des sous-oflicicrs Chqyaux et Desbans, qui avaient projeté de tirer sur les princes pendant une revue, prouva que le bonapartisme était un culte conservé dans l’armée ; au moment d’être fusillé, Cbayaux arracha sa croix d'honueur et l’avala. Mais le bonapartisme , malgré les efforts du gouvernement pour l’anéantir , n’en était que plus vivace dans le peuple. C’était une de ces religions qui s’exaltent el se réchauffent par la persécution. La police avait beau commander & ses scribes une foule de publications immondes contre Napoléon et l’Empire, elle ne réussissait pas à leur donner des acheteurs et des lecteurs. Ai) contraire, la vogue s’attachait à toutes les brochures, dans lesquelles une plume libre et patriotique rendait hommage au grand capitaine, à la Grande-Armée, aux grandes choses du règne impérial. Les libraires des galeries de bois du Puiais-Roya! offraient chaque jour à l'empressement du public quelque nouvel écrit hostile à la Restauration, favorable au captif de Sainte-Hélène. La police était toujours en éveil pour empêcher la circulation et l’émission des emblèmes séditieux, maiselle ne pouvait saisir toutes les tabatières à l’efligie de Napoléon ou décorées seulement de son aigle et de son pelit chapeau. Dans pelle prédisposition bonapartiste des esprits, on comprend avec quel enthousiasme fut reçue la nouvelle de la fondation d’une colonie des braves de l'Empire dans l’Amérique. Celle nouvelle élait véritable : la police, pour en détruire l'effet, se hdla de l’envelopper d’une auréole do mensonges et de l’obscurcir d’une armée d'inlrigants. On ouvrit de toutes parts des souscriptions au prqlU

120 UISTOIHK DE FRANCE.

du Champ d'asile, comme on l'appelait, et les officiers retraités s’inscrivirent pour aller grossir la population militaire de cette colonie française inaugurée au Texas il l’ombre du drapeau tricolore. Le gouvernement ne s'opposa pas à l’élan généreux de l’opinion en faveur des exilés qui avaient évoqué l’image de la patrie, à deux mille lieues delà France; il savait bien que cet élan, qu’il aidait au lieu de le comprimer, aboutirait à une amère déception : les souscripiions se recueillaient toujours, les enrôlements continuaienlà Paris, les journaux saluaient déjà la France des bannis, lorsqu’on apprit que les Espagnols avaient fait irruption sur la colonie naissante du Texas et en avaient dispersé les fondateurs, tandis que la première expédition d’émigrants bonapartistes, conduits par le général Laliemant, avait rencontré, dans l’ile de Galw’estown, des ennemis plus implacables encore que les Espagnols des Florides : les intempéries du climat, la misère et la faim. Le ministère et Deeazes, qui en était l’âme, curent l’adresse de placer, en regard de l’immense mystification du Champ d'asile, quelques actes de clémenco royale, comme pour montrer que les généraux et les soldats de l'Empereur n’étaient pas voués à un exil éternel. Le roi signa, des lettres de grâce accordées aux généraux Decaen, Clause!, Lamarque,Gillv, etc., qui furent autorisés à rentrer en France. On imagina de faire honneur de ces premiers essais d’indulgence au duc et à la duchesse d'Angoulétnc qu’on ne parvint pas à réconcilier ainsi avec les sympathies populaires.

Le rappel des généraux exilés avait été conseillé par le ministre de la guerre qui lit comprendre au roi la nécessité de reconstituer J’armée et de la rendre digne de la France. Celle qu’on avait formée à l’aide d’engagements volontaires, après le licenciement de l’armée de la Loire, eût été insuffisante même pour une puissance secondaire; elle se composait de quatre-vingt-six légions d’infanterie, portant chacune le nom d’un département; de quatre régiments suisses, de la légion étrangère de Hohcnlohe, do quarahle-sept régiments de cavalerie et de douze d’artillerie. Mais ce n’étaient que des cadres à moitié vides, que l'enrôlement libre ne pouvait remplir: les plus forts régiments de cavalerie comptaient à peine trois cents chevaux; ceux d’artillerie avaient été réduits à douze cents hommes au lieu de trois mille quatre cents. L’ensemble de l’armée deligne ne s’élevait pas, en totalité, à cinquante mille hommes, ta plupart mauvais soldats, indisciplinés, sans dévouement au drapeau, sans croyance à la patrie, aventuriers de tous les pays, attachés seulement à leur solde et ne donnant en échange qu’un service mercenaire. De pareilles troupes n’étaient pas faites pour rendre la France respectable à ses ennemis. Louis XVIII l’avait bien compris. Quant à la garde royale, qui présentait pourtant un effectif de vingt-six mille hommes, dont six mille de cavalerie, elle coûtait plus cher que l’armée de ligne et ne valait pas davantage comme corps militaire. C’était un mélange de Vendéens, de verdets et de volontaires royalistes, qui n’avaient jamais vu le feu et qui, bien que plus dévoués au drapeau blanc, plus honnêtes et plus patriotes que les cuit blanc de la ligne

RESTAURATION. - LOl’lS XVIII. — 1817. lîl

( le peuple les nommait ainsi à cause de la couleur de l'uniforme ), n'auraient su que se faire batlre, en cas de guerre ; celle garde, mieux payée, mieux équipée, mieux nourrie que le reste de l’armée, élait commandée par des officiers presque tous incapables, qui devaient leurs épaulettes et leurs états de service à l’étranger, sinon à la Vendée ou au Midi de 1815. Un soldat de la garde recevait par an cent dix-neuf francs de plus qu’un soldat de la ligne; un ofllcicr de la ligne ne touchait pas moitié du traitement d'un officier de la garde : les mêmes grades ne correspondaient pas dans ces deux parties distinctes de l’armée, entre lesquelles existait une mesquine jalousie plutôt qu’une noble émulation, puisque l’admission dans la garde royale n’était pas le privilège des plus vieux et des plus braves soldats. Quatre maréchaux de l’Empire, les ducs de Bellune, de Ragusc, de Reggio et de Tarenle, avaient néanmoins le commandement supérieur de cette garde, en qualité de majors-généraux. Un certain nombre d’officiers de l'Empereur, qui s’étaient ralliés à la cause des Bourbons par nécessité et non par sympathie, se voyaient à la tête de ces régiments de parade, qu’on aurait pu confondre, à leurs uniformes, avec des régiments anglais ou prussiens. La maison militaire du roi et des princes comprenait des officiers et des soldats, encore plus richement habillés et plus magnifiquement rétribués, mais aussi encore plus royalistes, plus vendéens, plus inhabiles au métier des armes. Il y avait des aumôniers de régiments; chacun se confessait, communiait, sous peine de subir les arrêts : l’armée tout entière manoeuvrait plus souvent à l’église qu’au Champ-de-Mars. Les héros de l'Empire et de la République n'avaient pas été trouvés bons pour un semblable emploi , et bien peu d’entre eux figuraient dans les rangs de la garde royale : ils étaient plus nombreux dans la ligne. Mais tous ceux qu’on avait pu soupçonner d’un attachement trop fidèle au drapeau tricolore, restaient inactifs. De là, une immense quantité de vétérans et d’officiers réformés, qui s’étaient répartis eux-mêmes dans l’industrie, le commerce et l’agriculture; de là, tant d'autres qui , sans emploi et sans ressources, espéraient, attendaient toujours un changement de politique ou de dynastie, grâce auquel il leur serait permis de vivre et de servir la France. L'éloignement systématique dcslégionnaires de la vieille garde n'avait pas rendu plus rares les décorations dans l'armée. La Restauration ne s’était pas résignée sans regrets à conserver l’ordre de la Légion d’honneur, mais n'osant pas l’abolir, elle l’avait prostitué, en le prodiguant à toutes scs créatures, en faisant de celte croix d’honneur la récompense de tous les services, même les moins honorables. Il est vrai que sur celte croix les fleurs de lys avaient remplacé l’aigle, et l’effigie de Henri IV celle de Napoléon. La distribution de ces croix fut si scandaleuse, si désordonnée, que les factionnaires, aux grilles des Tuileries, aux portes des casernes et dns ministères, cessaient de rendre les honneurs militaires nu simple ruban qui représentait la décoration à la boutonnière d'un habit bourgeois. Cette mesure aurait été prise, dit-on, pour humilier les anciens légionnaires que In

tiî HISTOIRE DE FRANCE.

{instauration avait fait rentrer dans la vie civile. Eulin Louis XVIII, ou du moins le parti ultra qui quelquefois lui forçait la main, essaya de ressusciter les ordres de Saint-Louis, de Saint-Lazare et de Sainl-Micliel, afin d'éclipser et même d’étouffer celui de la Légion d’honneur que son étrange métamorphose n’empêchait pas de briller comme un reflet du soleil de l'Empire. Ce n’était point assez ; le frère de Louis XVI , pour protester contre les souvenirs révolutionnaires que réveillait le nom des Suisses, avait voulu que l’armée royale étalât encore, au milieu des uniformes français, ces habits rouges que le peuple de Puris se souvenait d’avoir proscrits depuis le 10 août 1 792. Eu échange du traité qui fut signé le LJ mars 1910 avec la Diète, l’entrée du territoire de la Confédération helvétique avait été interdite aux membres do la famille Bonaparte, qui s’exilèrent alors en Amérique : douze mille Suisses avaient passé au service de la France. Ces étrangers touchaient une paie plus forte que celle des soldats français, et les deux régiments, qui faisaient partie de la garde royale, coûtaient seuls deux millions de frais de recrutement. Les privilèges les plus exorbitants avaient été accordés aux corps et aux offleiers suisses, en vertu des capitulations contractées pour vingt-cinq ans.

Les meilleures troupes de l’armée française étaient pourtant ces régiments suisses si chèrement soldés et entretenus , lorsque le maréchal Gouvion Sainl-Cyr, de concert avec Decazes, fit approuver par Louis XVIII un projet de loi pour la réorganisation générale de l’armée : c’était la loi du recrutement qui devait remplacer celle de la conscription que la Charte avait abolie. La discussion de cette loi fut un des premiers actes de la session que le roi ouvrit en personne le 5 novembre. Le discours du trône, comme les précédents, était rempli de paroles consolantes : ■ L’époque n'est pas éloignée, disait le roi , où il nous est permis d’espérer que, grâce à la sagesse et à la force de mon gouvernement , à l’amour, à la confiance de mon peuple et à l’amitié des souverains, les charges résultant des dépenses de l'armée d’occupation pourront entièrement cesser, et que notre patrie reprendra parmi les nations le nom et l’éclat dus à la valeur des Français et à leur noble attitude dans l’adversité. • Le roi se croyait assez fort maintenant pour déclarer qu’il ne croyait plus nécessaire la conservation des cours prévôtales qui avaient prêté au gouvernement l’appui de la terreur judiciaire. La nomination des candidats à la présidence annonça que le parti libéral , qui appuyait le ministère, avait gagné du terrain: le roi choisit le premier nom sur la liste où la majorité avait inscrit de Serre, Roy, Royer-Collard, Bcuguot et Camille Jordan. Avant de présenter la loi de recrutement, le ministère apporta un projet de loi organique, destinés donner un sens et une valeur à la convention conclue le 17 juillet entre le pape et l’ambassadeur de France pour le rétablissement du concordai de François Ier et de Léon X, à la place du concordat de 1801. Cette convention, qui abandonnait toutes les concessions faites par l’Eglise de Rome aux volontés de l’Empereur et qui blessait profondément les vieilles libertés gallicanes, avait été un triomphe pour le parti prêtre ultra-

montain : le comte de Blacas, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, 8’élait laissé si bien persuader par le cardinal Gonzalvi, qu’il n’avait rien refusé aux prétentions envahissantes de la cour de Rome, à l’exception du Comtat-d’Avignon que le pape réclamait à litre de restitution à l'Église. Le concordat de François 1er et de Léon X, remis en vigueur en 4817, ne pouvait avoir une existence réelle et durable. La loi, que le ministre de l’intérieur se chargea de défendre devant la chambre des députés, fut ensevelie dans les cartons d’une commission, après l’exposé théologique plutôt que politique du pieux L8iné. La Chambre ne parut pas trop approuver la création de quarante-deux nouveaux sièges épiscopaux, dans un moment où le pays ne savait comment suffire aux besoins de la situation. Mais l’esprit public se prononça avec tant de chaleur et d’unanimité contre la convention diplomatique et surtout contre le projet de loi qui devait la sanclionncr, que le ministère s’arrêta dans cette voie de réaction religieuse et se contenta de l’exécution occulte du nouveau concordat. Quant aux évéques, que le roi avait déjà nommés, leur élection ne changea pas le nombre des sièges épiscopaux, et ils durent se borner à recevoir une indemnité sur la casselte du roi , avec un titre d’évècbé fantastique m parlibus infidelium , pendant que Portalis était envoyé à Rome pour entamer des négociations que l’intolérance de la cour de Rome rendait fort épineuses. Si l'esprit public avait repoussé hautement la loi sur le concordat, il accueillait avec enthousiasme la loi sur le recrutement, à laquelle se rattachait la pensée d’affranchir la Fraucc de l’occupation étrangère. Le pavillon Marsan s’était ému de voir une armée nationale prête à sortir de ce projet de loi : il mit en mouvement ses ultras les plus dévoués pour le combattre et il espéra un moment que le ministère ne résisterait pas à l’échec que la droite se flattait de lui faire subir dans celte immense question d’une armée de deux cent quarante mille hommes à créer sous le drapeau blanc. La commission qui examina le projet, en admit presque toutes les dispositions, et le général d’Ambrugeac, rapporteur de cette commission, ne manifesta aucune hostilité contre le projet ni contre le ministère, quoiqu’il appartint à la droite. Le premier article de la loi contenait eu germe, sous une forme obscure, tout le système de la conscription :« L’armée se recrute par des engagements volontaires et, en cas d’insufllsance, par des appels. > On savait bien que les engagements volontaires, déjà fort insuffisants quand ils étaient sollicités par l’appàl d’nne prime, seraient à peu près nuis lorsque la prime n’existerait plus. Deux articles, relatifs aux appels, n’en réglaient pas la forme, mais fixaient à six ans la durée du service des soldais appelés, et à quarante mille le nombre des hommes qui pourraient être appelés annuellement. Les- remplacements étaient admis suivant des conditions déterminées. Les autres articles de la loi concernaient l’uvancement des officiers et sous-officiers et avaient pour but de raviver l’émulation militaire dans l'armée. « Je veux, avait dit Louis XVIII dans le discours du trône, que le soldat n'ait d’autres bornes à son honorablo carrière que celle de ses talents et de ses services. « La loi faillit être compro-

mise pnr un ressentiment qui éclata parmi ses propres défenseurs Royer- Collard et ses docirinaires demandaient que la quotité de l'armée fût volée chaque année de même que la quotité du budget : • L’impôt du sang, disait le chef du canapé doctrinaire, n’est pas moins sensible au peuple que l’impôt en argent; pourquoi donc cet impôt ne devrait-il pas être consenti par les mandataires du peuple’ • Mais la véhémente opposition de la droite conseilla aux partisans du recrutement de se rapprocher et de s’entendre sur une question de détail. Jossc de Beauvoir anathématisa tout ce qui ressemblait à la conscription ; Salaberry protesta, au nom de la royauté et de la Charte qu’il avait naguère attaquée, contre cette loi inconstitutionnelle : « 11 ne manque plus au génie du mal qu'une armée ; il nous la demande. C’est à l’établissement du gouvernement illégitime, qu’il veut arriver sur les débris de la Charte et delà légitimité renversées. » De Villèlc, plus adroitet plus perfide, critiqua la loi au point de vue du gouvernement représentatif, où l'on ne peut bien jouer, dit-il, que les caries sur table; selon lui, ce gouvernement, en reformant l’armée par des appels, mettrait des armes dans les mains de ses ennemis. Il y eut des sorties si violentes à l’égard des soldats de l’Empire, que l’indignation monta au cœur et le rouge au visage du maréchal Gouvion Saint-Cyr: « Il s’agit de savoir, s’écria-t-il , si nous rappellerons encore à la défense de la patrie des soldats qui ont fait sa gloire, on si nous les déclarerons à jamais dangereux pour son repos. Ce dernier arrêt serait rigoureux, car ces soldats étaient admirables aux jours du combat; une ardeur infatigable les animait; une patience héroïque les soutenait; jamais ils n’ont cessé de croire qu’ils sacrifiaient leur vie à l’honneur de la France; et quand ils ont quitté leur drapeau, ils avaient encore à lui offrir d’immenses trésors de force et de bravoure. Faut-il que la France renonce à les leur demander? Faut-il que dans ses adversités elle cesse de s’enorgueillir de ces hommes que l’Europe n’a pas cessé d’admirer? » Ces nobles paroles, qui devaient absoudre le royalisme de Gouvion Saint-Cyr et populariser son nom, furent saluées d’énergiques applaudissements que l’écho du patriotisme fit retentir par toute la France. Cent quarante-sept votants contre quatre-vingt-douze décidèrent que la France aurait entin une armée. La loi , portée à la chambre des pairs, y donna lieu à une discussion des plus animées : les généraux, même Dessoles et La Roche-Aymon, soutinrent le projet du gouvernement; les roya listes quand même, comme on les avait surnommés, le combattirent avec une sorte de rage : Chateaubriand, tout en glorifiant le soldai français et- le courage de notre armée qui a enveloppé, dit-il , les plaies de la patrie dans les replis de ses drapeaux triomphants, Chateaubriand dirigea les attaques de l'Opposition. La Chambre semblait indécise, la loi était exposée à un rejet désastreux, lorsque le duc de Richelieu prit la parole pour disculper celle loi (pie l'on accusait d’être « attentatoire é la prérogative royale », de mettre en péril la paix de l’Europe et de violer la Charte. * Nous touchons au terme de cetto discussion qui peut replacer la France nu rang qui lui appartient, dit-il

Diqitizc

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avec une réserve qui laissait percer le secret du cabinet : tout permet d’espérer que les fureurs de la guerre feront place à un esprit universel de paix. » On comprit sur tous les bancs que celte loi n’était pas indifférente, en présence des négociations entamées pour mettre un terme à l'occupation de la France par les étrangers. Il n’y eut pourfant au scrutin que quatre-vingt-seize boules blanches contre soixante-quatorze boules noires. Louis XVIII avait paru se préoccuper vivement de l’issue de cette grande bataille législative : « Mu loi est toute française, disait-il d’un air convaincu, et l’on devrait bien reconnaître qu’elle n’a pu émaner que du cœur d’un roi de France. *

Le roi de France, en effet, avait besoin d’une armée pour parler haut à ses alliés et pour être écouté, mais il avait surtout besoin d'argent : la con tribulion de guerre, fixée è sept cenls millions, n’était que la moindre partie de la delte que la monarchie des Bourbons avait acceptée. Depuis trois ans que des commissaires, sous les yeux du maréchal de Wellington, travaillaient à régler la liquidation définitive des indemnités que les pays conquis par l’Empereur réclamaient de la France vaincue et subjuguée; celle liquidation devenait tous les jours un gouffre plus profond et plus impossible è combler. Les commissaires enfin s’arrêtèrent à un total qui dépassait un milliard, quoique deux cents millions eussent été déjà payés pour amortir les dettes étrangères. Lord Wellington semblait avoir pris à tâche d’aggraver démesurément les charges imposées à la France qui n’était pas en état de les supporter. Le président du conseil des ministres s’adressa directement à l’empereur de Russie, pour obtenir son intervention personnelle auprès du général anglais, et le czar, qui n’avait rien à refuser au duc de Richelieu, écrivit de sa main à lord Wellington, en l’invitant à se charger de la direction principale du règlement de l'indemnité pour la ramener à des proportions qui ne tussent pas ou-dessus des forces de la France. Wellington tint à honneur de répondre au désir exprimé par Alexandre et se lit dès lors l’avocat officieux de la liquidation contre les exigences coalisées des gouvernements et des particuliers. Le duc de Richelieu ne put encore cependant préciser le montant des sommes que la France aurait à payer, lorsqu’il vint proposer aux Chambres l’inscription au grand-livre d’un crédit de douze millions quatre cent mille francs et l’ouverture d’un autre crédit de deux millions quatre cent mille francs de rente, pour compléter le paiement des engagements qu’on avait été forcé de contracter : « La France, dit-il, doit retrouver le prix de sa courageuse résignation ; tenant à la main ces mêmes traités dont elle a rempli les conditions les plus rigoureuses, elle ne demandera pas en vain à l’Europe d’exécuter à son tour celles qui lui sont favorables. Le traité du 20 novembre 1813 porte que l’occupation militaire de la France peut finir au bout de trois uns : ce temps approche, et tous les cœurs français tressaillent de joie, par l’espérance de ne plus voir flotter sur le sol de la patrie que la bannière française. » Tous les députés, même les plus fougueux ultras, se sentirent Français en ce moment, et les deux propositions du ministre, qui avaient pour objet de dé-

livrer la France, furent adoptées avec une bien rare unanimité. Et cependant, les royalistes, au fond du cœur, regrettaient que les alliés s’éloignassent, avant que la Révolution eût été tout à fait écrasée; ils craignaient de la voir se déchaîner de nouveau et ils auraient voulu reconstituer l’ancienne France sous la protection des baïonnettes étrangères; mais ils n’osérent pas dévoiler leurs vœux et leurs sentiments à la tribune; ils n'eurent pas mémo le courage dé leur opinion anti-nationale dans leurs actes de députés. La discussion du budget, évalué à prés de onze cents millions, fut une arène ouverte néanmoins à tous les genres d’attaques contre la politique du ministère : il n’avait déjà plus l'appui sérieux du parti doctrinaire qui le minait periidement, ni la condescendance de l'extrême gauche qui ne lui pardonnait pas ses violences de police. On vit donc deux oppositions se dessiner à la fois, l’une royaliste et l’autre libérale, en face du ministère que la majorité n’était pas loin d'abandonner : de Viiléle et Corbières étaient les deux chefs des royalistes; Lafitte et Casimir Pérler, ceux des libéraux qui se fortifiaient dans l'opinion plus vite encore que dans la Chambre. Le budget fut voté, mais Lafitte et de Villèle avaient mis le doigt sur les plaies de la situation financière, sans toutefois indiquer le remède qu’il fallait y apporter; mais de La Rourdonnaic fulmina contre les prodigalités de l’administration et de la police; mais de Bonald estima que la nation n’dvait pas payé trop cher la leçon que les puissances alliées lui avaient infligée; mais Lalné de Villévéquc essaya encore de contester l’arriéré de l'Empire, sous prétexte que cet arriéré était composé de créances « peu respectables. «Enfin, Bignon entra dans les débats pour avoir une occasion de faire entendre quelques nobles et courageuses paroles, pour demander le rappel des généraux proscrits, pour flétrir les honteuses distributions qu’on avait faites des grades militaires « devenus le partage, dit-il, d’hommes qui pour la plupart n’ont rien fait pour leur pays sans le roi, ni pour le roi sans leur pays. • Les cris à l'ordre le forcèrent d’interrompre Son discours qu’il termina en volant le prompt départ des troupes étrangères. Il y avait toujours de l’écho en France pour les sentiments patriotiques, et le nom de Bignon resta, dans la mémoire des libéraux, inséparable de cette énergique protestation Il est temps que la France soit rendue à tous les Français; que tous les étrangers en sortent, que tous les Français y rentrent! » Louis XVIII et ses ministres prouvèrent bientôt qu’ils n’avaient eu ni l’oreille ni le cœur fermés au conseil de l’orateur du parti national. Ce discours alla, comme une lueur d’espoir, consoler l’Empereur dans sa prison de Sainte-Hélène.

Toutes les opinions, républicaine, bonapartiste et constitutionnelle, commençaient à se rapprocher et à fraterniser sur le terrain neutre du libéralisme; les doctrinaires ou les philosophes cherchaient aussi à s’y fortifier, mais la philosophie avait bien peu d’action sur les masses, qui s’émouvaient si facilement au souffle de la passion politique. Aussi, la loi qui prohibait la traite des noirs (15 avril), saluée avec transport par les philanthropes, tels que le duc do

Lnrochefoucanlt-Liancourt et le comle de Lasleyrie , ne Irouva-t-elle que do l’indifférence dans la nation, où les doctrines sociales et humanitaires parlaient une langue encore inintelligible au plus grand nombre; on sc souciait peu de voir le ministère animé d’ùne si grande sympathie en faveur des nègres, au moment mémeoù il se montrait si hostile, si impitoyable, à l’égard des écrivains. C’était une sorte de parti pris , que de persécuter la pensée et d’opprimer la presse. La session avait été inaugurée par un projet de loi qui prétendait réglementer la liberté de la presse, et qui changeait cette liberté en servitude. Par cette loi, que le ministère présentait comme une nécessité de circonstance, l’auteur, l’imprimeur et l’éditeur d’un écrit incriminé, en devenaient responsables à différents degrés; aucune poursaitc néanmoins, sauf le cas de provocation à la révolte, ne pouvait avoir lieu avant ie dépôt légal de l'écrit imprimé ; l’action civile pouvait être exercée par quiconque aurait à se plaindre de la presse; enfin, aucun écrit périodique ne pouvant paraître sans autorisation du roi, la censure des journaux se trouvait prorogée jusqu’au Ier janvier 1821 . On éludaitainsi pendant plus de deux ans l’exécution d’une des principales clauses de la Charte; mais la liberté de la presse avait pour elle l’appui moral du pays. Elle eut d’ardents défenseurs dans les deux Chambres: ici , Villèlo , là , Chateaubriand , affectèrent d’être plus libéraux que le ministère qu’ils nommaient révolutionnaire, cl bouleversèrent toute l’économie de son projet de loi, qui fut adopté, mais qui avait subi trop d’amendements pour que le pouvoir daignât s’en servir. Le gouvernement, quoique privé de t’arme qu’il demandait contre la presse , sembla s’efforcer de prouver qu’il n’avait pas besoin de celte arme nouvelle pour frapper les journalistes et les écrivains. Les procès de presse sc multiplièrent , surtout après la session , et atteignirent à la fois lés organes des deux parlisopposès. On avait l’air de ne pas ménager l'un plus que l’autre; mais, la condamnation obtenue, on accordait aux condamnés royalistes tous les privilèges d’indulgence qu’on refusait aux libéraux. La polémique était surtout engagée entre deux feuilles périodiques , la Minerve et le Conservateur , qui réunissaient chacune les publicistes les plus éminents des deux partis. Le ministère, placé entre ces antagonistes éloquents et indomptables, recevait des deux côtés à la fois la plupart des coups que sc portaient avec la même fureur les libéraux et les royalistes. La Minerve, qui avait remplacé le nouveau Mercure, supprimé par ordonnance, comptait parmi ses rédacteurs Benjamin Constant, Élicnnc Jouy, Jay et Lacretcllc aîné; le Conservateur, dont Chateaubriand était l'àme, lui adjoignait souvent comme collaborateurs l’abbé de Lamennais, Fiévéc et Villèlc luimême. La Minerve et le Conservateur ne se disputaient pas une influence ô exercer sur les mêmes hommes, cl ils avaient , chacun dans sa sphère , beaucoup de crédit, que les poursuites elles condamnations judiciaires ne faisaient qu’accroître. Les grands journaux quotidiens étaient plus circonspects, plus timorés; ils sc conformaient aussi plus docilement aux exigences des censeurs, et ils se voyaient presque à l’abri des tyrannies du parquet , quoiquo

us HISTOIRE DE FRANCE.

le procès de tendance eûl été invcnlé dès celte époque. La presse militante était d’ailleurs loin d'avoir le développement qu’elle n’a cessé de prendre depuis -.les trois principaux journaux, correspondant aux trois principales couleurs de l'opinion politique, le Journal des Débats , le Censeur et la Quotidienne , ne représentaient pas plus de vingt mille abonnés et de quatrevingt mille lecteurs ; les autres journaux n’étaient lus par personne et se mouraient bientôt d’inanition. Les feuilles ultra-royalistes, tels que le Drapeau Blanc et la Foudre, ne vivaient qu’à l’aide des subventions occultes de leurs rares partisans. Le ministère subventionnait également quelques pauvres feuilles mortes-nées , qui n’allaient que dans les mains des fonctionnaires publics. Telle était alors cette presse parisienne dont la puissance, bornée encore, s’étendait et grandissait par In persécution de la censure et des tribunaux.

La faction royaliste n’avait jamais été plus audacieuse ni plus turbulente. L’approche du congrès d’Aix-la-Cliapclle lui annonçait la lin de scs espérances : la France, libre enlin de l'occupation étrangère, ne retomberait jamais sous les chaînes de l’ancien régime, et briserait peut-être celles de la royauté légitime. Les uns pressentaient svcc anxiété le retour des révolutions et de tous les malheurs qu’elles entraînent à leur suite; les autres s'indignaient de ce que Louis XVIU neprolitàt point du séjour de cent vingt mille soldats étrangers dans son royaume, pour y rétablir la monarchie absolue. Louis XVIU restait sourd à toutes les plaintes, à toutes les remontrances; il voulait se rendre populaire, en délivrant le pays de celle humiliante occupation, que les Bourbons lui avaient apportée avec eux. Son frère, sa famille, ses vieux compagnons d'émigration, l’obsédèrent sans réussir à ébranler sa volonté. Le temps pressait; le congrès devait se rassembler au mois de septembre, la contre-révolution ne retrouverait pas l’occasion favorable de s’imposer à la France. Le pavillon Marsan autorisa donc et encouragea bientôt la formation d’une espèce de ligue secrète pour battre en brèche les projets du ministère et tenir en échec les intentions du roi. Ce ne fut pas sans doute, comme on l’a prétendu , un complot réel du comte d’Artois et de la duchesse d’Angoulème, dans le but avoué de détrôner Louis XVIII au profil de son frère; mais les princes (un d’entre eux , le prince de Condé, venait en mourant de faire défaut à celte coalition de famille) donnèrent l'exemple de la résistanccaux désirs de Louis XV11I, cl se déclarèrent ouvertement contraires n la retraite de l'armée d'occupation. Il n’en fallut pas davantage pour que les exaltés et les boute-feux du parti se crussent invités tacitement a employer tous les moyens extrêmes , afin d'cmpéclier le roi de se perdre lui-méme avec les royalistes. Il y eut des conciliabules , des intrigues mystérieuses, des pourparlers, des propositions, mais aucun plan arrêté, aucun commencement d’exécution. La police augmenta celte émotion, celle agitation royalistes, en s’y mêlant, en la travaillant, pour ainsi dire, par les mains impures de ses agents provocateurs. Decazos , qui se voyait particulièrement en cause,

Die

RESTAURATION. - LOUIS XVUI. — 1818. 129

et qui pour déjouer la haine de ses ennemis, avait besoin de toute la confiance du roi n’eut pas de peine A les prendreen flagrant délit de conspiration contre le roi lui-méme. Les royalistes, en semant l’alarme dans les provinces, avaient ravivé ou recréé leurs comités des Cent-Jours ; ces comités, croyant que la royauté était encore en péril, se disposèrent à la défendre avec les mêmes armes : Vendéens et chouans, verdets et volontaires royalistes, n’attendaient qu’un signal pour reprendre le sabre et le fusil. Quelques assassinats isolés semblaient déjà les sinistres précurseurs de nouveaux massacres ;TrestailIons avait reparu A Nîmes ; monsieur Pointu, dans le département de Vaucluse ; la Bretagne et la Vendée étaient prêtes. Des généraux du roi , Donnadieu et Canuel , osaient promettre leur concours à cette protestation armée du royalisme. La police avait si adroitement jeté ses filets, que tous les ultras d’action y étaient entrés sans le savoir. La conspiralion existait par toute la France, mais elle n’avait de centre ni de foyer nulle part; elle ne reposait pas sur une base solide, elle manquait absolument de but et de direction : c’était un immense corps sans tête et sans bras. Tout à coup, on apprit qu'une grande conspiration avait été découverte , et que les principaux chefs étaient arrêtés. « Cette affaire , disait une dépêche officielle adressée aux préfets , est aussi odieuse dans son but qu’insensée dans ses moyens d’exécution. > L’instruction ne Ht pas connaître exactement quel était le but d’un complot que le Moniteur proclamait < aussi ridicule que criminel • ; elle constata cependant l’existence de plusieurs presses clandestines qui avaient imprimé déjà diverses brochures, et même un Moniteur royaliste , dans lequel Louis XV1I1 et scs ministres étaient qualifiés de jacobins. La main de la police était pafenle dans ces provocations imprimées ; elle l'était davantage dans les statuts de l’afllliation royaliste, qui furent remis aussi au juge d’instruction : «Les amis de la légitimité, lisait-on en tête de ces statuts d’organisation secrète, doivent former une affiliation dont le but exclusif et invariable soit de présenter un colosse devant lequel se briseront les efforts des méchants. Les affiliés doivent être prêts à tous les sacrifices; ils doivent concourir au pacte royal par leur fortune et leur existence même, enfin par tous les efforts de l’homme généreux qui défend la plus sainte des causes : la vertu contre le crime. L’organisation est l’œuvre d’un commissaire extraordinaire, dont les pouvoirs émanent directement de Son Altesse Royale le comte d’Artois.» Les affiliés prêtaient serment sur l’Évangile, en présence d’un prêtre; ils étaient répartis en compagniesct en bataillons; ils avaient des armes, des munitions, des commandants, des caisses de secours, et néanmoins on ne saisit pas un fusil ni un paquet de cartouches. Les prévenus, le général Canuel, le maréchal de camp Chappcdclainc, les officiers Sougy et Joannis, furent interrogés et gardés au secret; mais, après deux mois de procédure mystérieuse, on les mil en liberté, et ce qu’on avait nommé la conspiralion du boni de l'eau , parce que les conspirateurs se rencontraient sur la terrasse qui longe la Seine, dans le jardin des Tuileries, ce monstrueux complot, qui avait failli compromettre tous les roya-

». vu 9

listes, t’évanouit enfumée; il en resla toutefois une lettre vraie ou fausse do Louis XVIII à Decazes, dans laquelle on faisait dire au roi qu’il en savait déjà beaucoup trop sur celte affaire, et qu’il ne voulait pas qu’on poussât plus loin les recherches. Le comte d’Artois au nom duquel tout s'élait fait, quoiqu’il n’eût nommé aucun commissaire extraordinaire muni de scs pleins pouvoirs , avait peut-être été dupe lui-méme , aussi bien que Canuel et ses complices; mais il ne fut pas moins signalé à l'opinion, comme l’instignleur de celle conspiration royaliste contre son frère, et les griefs reprochés à ses agents furent exposés dans un rapport au roi , qui précédait l'ordonnance du 30 août destinée a replacer les gardes nationales sous la dépendance immédiate du ministre de l’intérieur. Le comte d’Artois conserva seulement son titre dé colonel-général , avec les prérogatives honorifiques attachées à ce titre; mais en perdant ses inspecteurs généraux et son état-major central , il perdit toute autorité, toute influence, sur les gardes nationales du royaume. Louis XVIII sacrifia, dans celle circonslance, son frère à son favori, et Decazes, que le roi venait de créer pair de France, en le comblant de témoignages d'estime et d’affection, se montra moins jaloux de soutenir son ministère que de défendre la royauté de son auguste ami.

La situation était réellement grave pour la royauté constitutionnelle. Les royalistes purs avalent employé les plus odieuses manœuvres pour refaire en quelque sorte une nouvelle coalition des rois de l’Europe» contre le gouvernement de Louis XVIII et de M. Decazes. » Le coup de pistolet tiré sur la voiture de lord Wellington, qui rentrait chez lui dans la nuit du 12 février, ne fut peut-être pâs, comme le répéta la presse libérale, comme le crurent alors In plupart des bonapartistes, une tactique imaginée pour effrayer le général anglais cl lui conseiller de quitter Paris : les nombreuses arrestations opérées à la suite de cet attentat factice, n’amenèrent aucune preuve d’un crime qui ne présentait même pas de corps de délit; les domestiques de lord Wellington prétendaient bien avoir vu un homme qui s’enfuyait dans la rue du Mont- Blanc, après que la balle eût sifflé à leurs oreilles ; mais personne mêmcn’a- Valt entendu le bruit du pistolet, d'où l’on conclut que l’assassin S’était servi d’un pistolet ou d’un fusil à vent : on ne retrouva pas davantage la balle. Cependant deux bonapartistes, un contumax politique, nommé Marinct, arrêté en Belgique, et un ancien militaire, nommé Cantillon, arrêté à Paris, furent traduits en cour d’assises comme auteurs présumés de celle tentative d’assassinat : le jury les acquitta à l’unanimité. L'effet du coup de pistolet était produit : Wellington, irrité d’un attentat qui lui semblait avoir outragé dans sa personne le droit des gens, l’attribua d’abord à un complot des bonapartistes et des jacobins : il écrivit dans ce sens à son gouvernement et aux souverains alliés, pour leur faire comprendre que le moment n’était pas venu de renoncer à l'occupation militaire qui tenait du moins en respect les conspirateurs. Le ministère et surtout Decazes furent vivement accusés, dans ces correspondances diplomatiques, d'avoir remis en péril la

couronno de Fronce alla paix de l'Europe. C’étaient les ultras qui saufil lient lu feu de ces intrigues. Ils espéraient que le congrès il’ Aix-la-Chapelle, maintiendrait non-seulement l'occupation étrangère, mais encore dicterait des lois despotiques 6 la France. Des intermédiaires nflkicux allèrent secrètement solliciter les puissances alliées de s’unir, de s’armer encore contre la Révolution qui ne demandait que le départ de l’armée d’occupation pour relever la tète et menacer les rois. On proposa , au nom du parti royaliste, de déposer Louis XVIII, on punition de son alliance avec les libéraux, et de le remplacer par le comte d’Artois qui offrait toutes les garanties nécessaires è la confédération des rois absolus. La peur ou la vengeance inspira même à quelques fanatiques du pouvoir arbitraire, l’idée parricide de démembrer la France. Ce fut pour empêcher la Sainte-Alliance de s’ègnrcr dans ce dédale de projets et de plans, que le comité supérieur du parti royaliste rédigea une Note secrète qui fut transmise aux souverains et dont la publication dans un journal allemand ne peut être attribuée qu’à la loyauté de l’empereur de Russie. Celto note, en établissant que • la révolution occupe tout en France depuis le ca-

• binet du roi jusqu’aux dernières classes de la nation , qu'elle agite partout

• avec violence > , concluait à détruire le gouvernement représentatif et de la nécessité de changer de système en changeant le ministère. Elle repoussait d’ailleurs avec énergie deux combinaisons qui avaient été proposées >

« partager la France et placer une nouvello dynastie sur le trône. • On assure que lu rédaction de la Noie secrète avait été débattue et arrêtée dans une réunion où se trouvaient do Vilrollcs, de Blacas, de Polignac, de Chabrol- Crouzol, de Montmorency, de Peyronnet, de Fitz-Jamcs et de Chateaubriand. Ce dernier déclina seul la responsabilité de celle note qui n'était pourtant qu’un pâle reflet de scs écrits politiques. En même temps, on répandait à profusion dans les départements du midi : le Cri des Français, petit placard imprûné clandestinement , dans lequel les souverains étaient suppliés de faire une Saint-Barthélemy des régicides cl des rebelles, « au même jour, à la « même heure et dans toute l’Europo ». Le provocateur de celte exécution générale et définitive se fondait sur cet axiome, répété sans cesse par les ultras : « Tun la Révolution, ou la Révolution vous tuera. »

Ce fut sous ces auspices inquiétants , que s’ouvrit , le 30 septembre , le congrès d’Aix-la-Chapelle. Le prince de Mcllcrnich cl le baron de Vincent y représentaient l’Autriche; le prince de Liévcn, Nessclrodc et Capo d’Islria, la Russie; Wellington , Castlercagh cl Canning , l’Angleterre; le prince de Hardeuberg, le comte de Bernstorff et le baron Alexandre de llumboldl, la Prusse ; mais les souverains eux-mêmes devaient surveiller les conférences cl les négociations. Le roi de Prusse, arrivé le premier dans sa ville d’Aix-la- Chapellc, y reçut les empereurs d’Autriche et de Russie, qui vinrent le rejoindre le 28 septembre Le duc de Richelieu , accompagné des comtes de Rayneval et de Monnier, ne les avait précédés que d’un jour. « Faites toute

• espèce de sacrifices pour obtenir l’évqcuation du territoire , lui avait dit le

« roi. Obtenez les meilleures conditions possibles, mais, a tout prix, point « d’étrangers. > Le duc de Richelieu s’attacha fidèlement à suivre les intentions du roi et il n’eut pas de peine à s’assurer des dispositions favorables de l’empereur de Russie qui se fil encore l’avocat enthousiaste de la Fraucc. On pensait que le congrès poserait la question du remplacement de Louis XVIII par le comte d'Artois et même par le duc d'Orléans , qui comptait plus d’un partisan parmi les plénipotentiaires, et qui, tout éloigné qu’il parût être delà politique, n'abandonnait pas sa candidature à la royauté constitutionnelle. Mais , en dehors de quelques conversations particulières , on ne traita pas ces matières délicates que les orléanistes d'une part, et les ultras de l’autre, auraient bien voulu mettre sur le tapis. L’objet principal du congrès, l’évacuation du territoire français par les troupes étrangères, fut abordé tout d’abord, et si résolument, si franchement, que dès le troisième jour des conférences, la cause de la France était gagnée. Le soir du Ier octobre, un courrier extraordinaire partit d’Aix-la-Chapelle pour annoncer à Louis XVIII que l’armée d’occupation se retirerait le 31 novembre prochain, ou plut tôt ti faire se peut, et que les places fortes où elle tenait garnison, seraient remises aux commissaires de Sa Majesté très-chrétienne. L’empereur Alexandre avait remporté seul cette généreuse victoire sur le mauvais vouloir de l’Autriche et de la Prusse. L’Angleterre se rangea du côté de la Russie et fit pencher la balance. Le duc de Richelieu accepta , les yeux fermés, les comptes de la liquidation et s’engagea un peu légèrement à payer, dans un délai très-rapproché,tout ce qui restait dû par la France, c’est-à-dire deux cent soixante cinq millions. L'Autriche cl la Prusse avaient grand besoin d'argent et elles vendirent plutôt qu’elles n’accordèrent l’évacuation du territoire. L’Anglelerre élait moins pressée de loucher sa part dans cette contribution de guerre : elle se sentait plus riche que ses alliées, malgré l’énorme accroissement de son arriéré, et elle avait d’ailleurs obtenu une assez belle indemnité en forçant le gouvernement de Louis XVIII à renoncer à toutes les dettes qu’il aurait pu réclamer pour compenser celles dont il opérait le paiement aux termes de la liquidation générale. Le congrès ne se sépara point toutefois après avoir décidé et réglé la libération du territoire français; il examina l'état politique et moral de la 'France et prit des mesures d’ordre pour combattre et anéantir le principe révolutionnaire dans toute l'Europe : le sol delà France allait être délivré de l’armée d’occupation; mais on devait en même temps entourer de forteresses les frontières du nord et de l’est; on devait distribuer dans ces forteresses une armée d’observation que les grandes puissances se chargeaient d’entretenir à frais communs, comme pour emprisonner la Révolution dans l'enceinte de la France. Louis XVIII, néanmoins, sc portait fort de la tranquillité de son royaume, et déclarait, par l’organe du duc de Richelieu , qu’il avait ■ fermé l’abimc des révolutions avec le sceau de la Charte * . Celle confiance dans les forces du gouvernement constitutionnel , ne l’empécha pas d’entrer dans le traité de la Sainle- Alliance au même titre que les quatre grandes puissances qui l’avaient signé

BESTAURATION. - LOUIS XVIII. - 1818. 133

entreellesen 1815. Le roi de France devenait, par celte nouvelle convention, un des cinq membres de l’association offensive et défensive des rois légitimes. Une déclaration, écrite de la main de l’empereur Alexandre, proclamait ainsi le système politique qui était appelé à régir l’Europe : « L'union intime établie entre les monarques associés à ce système par leurs principes, non moins que par l’intérêt de leurs peuples, offre à l'Europe le gage le plus sacré de la tranquillité future. L’objet de cette union est aussi simple que grand et salutaire : elle ne tend à aucune nouvelle combinaison politique, à aucun changement qui ne soit sanctionné par les traités existants : calme et constante dans son action , elle n'a pour but que le maintien de la paix et la garantie des transaclions qui l’ont fondée et consolidée. > La situation générale de l’Europe semblait rassurante, malgré l’esprit libéral de la France, malgré les émeutes de l’Angleterre, malgré la (lèvre des constitutions que plusieurs princes de l’Allemagne avaient données & leurs sujets. Napoléon Bonaparte, qui se mourait lentement dans l’ilede Sainte-Hélène, ne jetait plus ni menaces, ni terreurs dans l’avenir des rois coalisés. L’empereur d’Autriche fut sans pitié pour cet illustre captif, qui avait été son gendre; Mettcroich refusa durement de s'associer à la noble pensée de l’empereur Alexandre demandant la translation de Napoléon dans un climat moins meurtrier. Wellington répondit que le climat de Sainte-Hélène était fort sain et que le gouverneur de l’ile, sir Hudson-Lowc ne s’en plaignait pas; il nia que la santé du prisonnier fût gravement atteinte et il s’opposa, au nom de son gouvernement, à toute espèce d'amélioration dans le sort de ce précieux otage. C’était la reine Hortcnse qui intercédait seule pour l’Empereur : Marie- Louise refusait d’intervenir, de supplier, de réclamer, en faveur de son mari , comme si elle eût craint la première de le voir se rapprocher d’elle et de l'Europe. La famille Bonaparte imitait cette indifférence et cet oubli , lorsque la voix du peuple en France commençait à donner mille échos lamentables aux souffrances physiques et morales du nouveau Promélhée.

La nouvelle de la cessation prochaine de cette occupation militaire, qui affligeait et irritait tous les cœurs français, fut accueillie avec des larmes et des cris de joie : la France ne serait plus sous le joug de l’étranger; la France avait déjà une armée. L’heureux résultat du congrès d’Aix-la-Chapelle n’excita pas les mômes transports à Paris que dans les provinces qui avaient gémi si longtemps de la présence des alliés. Paris qui depuis plus de deux ans était délivré d’une garnison de troupes étrangères, Paris qui n’avait que te bénéfice de la résidence de leurs états-majors, Paris se trouvait alors absorbé par la politique militante et travaillé en tous sens par la fièvre électorale. Il s'agissait de renouveler le cinquième de la chambre des députés, et les collèges électoraux étaient convoqués pour le 20 octobre. Comme ces élections pouvaient modifier la marche du gouvernement en déplaçant la majorité, tous les partis se remuaient à la fois dans l’intérêt de leurs candidats. Le ministère sentait bien que, par la force des choses, les libéraux avaient plus do chances

que les royalisles de voir le u ombre do leurs représentants s’accroître sur les bancs du côté gauche de la Chambre. 11 changea donc de lactique : il laissa les royalisles recruter des voix et compter leurs partisans ; il les avait trop tourmentés précédemment, pour vouloir leur donner encore l’avantage de crier à la persécution; il eut l’air de faire un pas vers eux, en ne les gênant pas dans leurs affaires d’élection; mais il consacra tous ses efforts et tous ses soins à gagner des électeurs, il usa de toutes les séductions, il se montra prodigue de promesses cl d'amorces , il caressa, il flatta, Il n’épargna rien pour convaincre ou pour corrompre. Ce fut seulement depuis ces élections, que le pouvoir essaya de diriger et de dominer le mouvement électoral. Les libéraux, qui so multipliaient de plus en plus dans la bourgeoisie et dans le commerce par l’effet naturel de cet esprit d’opposition inhérent au caractère français, commençaient à s’entendre, A s’organiser, à discipliner leur action, en vue de la part qu’ils voulaient prendre au gouvernement. Ce fut alors qu'on eut l’idée d’une société de propagande politique qui pût s'établir et se développer par toute la France, nu grand jour, sans affiliation secrète, sans caractère séditieux, sans apparences hostiles. Cetle société, fondée sous le nom du vieux proverbe : Aide-toi le ciel t'aidera , affectait de n’avoir pas d’autre objet que de préparer les élections dans le sens libéral et de prêter appui à tous les candidats qu’on pouvait recommander comme indépendante aux suffrages des électeurs patriotes ou libéraux. Celle qualification d'indépendante, que Benjamin Constant avait essayé do faire prévaloir dans une brochure Intitulée : Élections de 1818, ne fut en usage que pendant asset peu de temps pour distinguer les hommes intègres que le ministérialisme n’avait point atteints ni compromis. La lutte de ces élections était donc engagée eulre les ministériels et les indépendants, comme si les royalisles purs eussent eux-mêmes quitté la parlie. Tout se passa en intrigues anodines et doucereuses; le ministère de la police avait renoncé & la violence et A la provocation ; les assemblées, les banquets, les circulaires, ne rencontrèrent pas la moindre vexation ; les agents de la sûrelé publique, les mouchards et les gendarmes étaient devenus de pacifiques courtiers d’élections : la bataille se livrait sur le terrain de ia pressent l’ordre ni la tranquillité du pays ne furent troublés nulle part. Cependant le cabinet regardait comme une condition de sa propre existence la nécessité de repousser certaines candidatures trop significatives, telles que celles de La Fayette, de Manuel et de Benjamin Constant, qui étaient, hors de la chambre des députés, les chefs les plus populaires de l’opposition libérale, et qui paraissaient devoir rentrer dans la Chambre de 1818 avec la prépondéranceet le pouvoir qu’ils avaient eu dans la Chambre des Cent-Jours. Tous trois se présentaient à la députation, sous les aupiees de la société Aide-toi le ciel t’aidera, dans plusieurs départements A la fois. Paris, qui était sous la main immédiate du ministère et dont les voles libres se trouvaient toujours étouffés par ceux des fonctionnaires, donna la préférence au manufacturier Ternaux sur Benjamin Constant; mais, peu de mois après, l’élection de Benjamin

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RESTAUIUTION. — LOUIS XVIII. - 1818. 135

Constant eut lieu dans le département de laSartlie qui avaitdéjà adopté pourson représentant le général La Fayette ; quant à Manuel, ilfut élu en mémo temps par la Vendée et par la Bretagne. Tcrnaux, que le ministère avait fait nommer à Paris en opérant une scission dans le parti libéral, n’était pas d’ailleurs une créature ni un partisan du ministère : ce riche industriel, que le commerce venait d’envoyer à la Chambre, n'y arrivait pas pour renforcer la majorité ministérielle. Les élections dans les départements eurent à peu près le même résultat qu’a Paris : le choix des collèges se porta sur des constitutionnels qui offraient quelque garantie au maintien et à l'exécution de la Charte; les royalistes furent écartés partout. Ce n’était un échec pour le ministère qu’en raison des efforts qu’il avait faits pour éloigner certains candidats qui furent admis, et pour en admettre d’autres qui furent éloignés; caries libéraux n’avaient de défiance et d’aversion que contre les royalistes : ils se seraient peut-être mis d’intelligence avec les ministériels, si le ministère, qui avait fait beaucoup naguère pour satisfaire le sentiment national , eût voulu continuer à déclarer la guerre aux ultras.

Mais, au contraire, les ultras et le ministère n’étaient pas si loin de se réconcilier et de pactiser ensemble : le cardinal de Beausset , 4 la chambre des pairs, et de Villèle, à la chambre des députés, semblent avoir été les artisans de cette intrigue qui émana des mêmes hommes et des mêmes idées que la fameuse Nolesecrète envoyée aux souverains de la Sainte-Alliance. Les démarches et les pourparlers se succédèrent pendant plusieurs mois, sans que rien transpirât à la cour ni dans le public. Le roi était dans une ignorance complète de ce quise préparait, et il se flattait que la majorité, qui avait jusquelà soutenu les actes ministériels, ne leur ferait pas défautà la session prochaine: il était d’ailleurs déterminé plus que jamais à faire marcher son gouvernement dans la ligne delà Charte, et il avait, pour persévérer dans ce système, l’assentiment formel de ses alliés, qui reconnaissaient, dans une note ofllcielio publiée sans doute en réponse à la .Vote secrète, • que l’ordre des choses, heureusement établi en France par la restauration de la monarchie légitime et constitutionnelle, cl le succès qui o couronné les soins paternels de Sa Majesté très-chrétienne, justifient pleinement l’espoir d’un affermissement progressif de cet ordre de choses si essentiel pour le repos et la prospérité de la France, et si étroitement lié à tous les intérêts de l’Europe. » Néanmoins on était parvenu à persuader au duc de Richelieu que le ministère, en se séparant de ses auxiliaires naturels les royalistes , se jetait dans les bras de la Révolution en cherchant â s’appuyer sur le parti libéral ; que la loi des élections, avec le suffrage direct des électeurs et le renouvellement annuel de la Chambre par cinquième, produirait inévitablement la destruction du parti royaliste et le triomphe des révolutionnaires, et qu’une Chambre où les libéraux usurperaient la majorité ne tarderait pas à se former en Convention. Le duc de Richelieu était indécis sur les moyens de salut qu’on lui proposait de prendre, et il n’entrait qu’à demi dans la coalition qu’on appelait une simple

fusion entre les royalistes modérés et les royalistes ardents : le résultat des élections partielles lui fut une révélation des dangers que la loi électorale faisait courir à la monarchie légitime, et il se ligua aussitôt avec les pairs et les députés qui étaient d'accord pour demander la révision de celte loi dangereuse. Il n’eut pas de peine à faire partager son opinion au ministre de l'intérieur et à quelques autres de ses collègues; mais il rencontra une résistance si énergique auprès de Dccazes, qu’il n’essaya pas de la vaincre et qu’il ne demanda pas au favori son entremise pour faire réussir auprès du roi les desseins de la coalition. Tout ce complot royaliste resta en suspens jusqu’aux approches de l’ouverture de la Chambre, que Louis XVIII avait remise au 10 décembre, pour laisser sans doute à tout le monde le temps de s’entendre. La bonne intelligence des ministres entre eux ne paraissait pas troublée; seulement Decazes déclara, en plein conseil, que le royaume était désormais assez tranquille et assez mûr au gouvernemeut constitutionnel, pour que les lois d’exception cessassent d etre en vigueur : il avouait donc que le ministère de la police devenait inutile et devait disparailre. C’était faire pressentir sa retraite. Jamais cependant la police n’avait eu recours à des expédients si raffinés, en présence du conûit ministériel qui s’élevait autour du fauteuil de Louis XVIII : cette police, naguère provocatrice, aggressivc, arbitraire, se bornait à détourner l'opinion publique et à l’endormir au moyen des plus bizarres combinaisons. Il y eut à Paris, pendant plus de deux mois, une fabrique de nouvelles mensongères cl de contes merveilleux qui amusaient la ville et l’empêchaient de sc livrer A la politique. On inventa l’histoire de la tille à tête de mort, on imagina des bruits souterrains en divers quartiers de Paris, on Ht jeter des pièces d’or et d’argent dans les rues et les passages; on répandit la fable des piqueurs, que changea bientôt en réalité la coupable manie d’imitation de quelques êtres dépravés qui blessèrent des femmes à coups d'épingle ou de canif. La fin de l’année fut tellement remplie d'incidents et de petits faits particuliers, que la crise ministérielle passa presque inaperçue. La police u’eut pas besoin d’ailleurs de créer tous les sujets de distraction que les derniers mois de l'année offrirent à ln curiosité des Parisiens, qui n’étaient pas, comme les habitants des départements, témoins du spectacle solennel de la libération du territoire français. Tandis que les soldats étrangers, aux termes de la convention d’Aix-la-Chapelle, évacuaient nos places fortes et sortaient de France lentement et comme à regret, escortés par Inscris de joie elles chants patriotiques des populations, Paris revoyait encore une fois l'empereur de Russie clsc mettait en fêle pour lui. Paris reçut aussi, mais avec moins d’empressement et de sympathie, le roi de Prusse, le prince Charles, son (Ils, et le grand-duc Conslantin, qui venaient prendre congé de leur belle conquête. Alexandre eut avec Louis XVIII un entretien secret sur les projets delaSainlc-Alliaucc,surlcs affaires delà France et sur l’état général de l’Europe : on assure qu’il approuva le système politique du roi, et qu’il invita ce prince à y persévérer. Les bals et les réjouissances, que mo-

RESTAI ilATION. - LOUIS XVIII. - 1819. 137

livail la présence des souverains et des princes étrangers à Paris, faisaient un contraste avec les embarras de la situation financière : la hausse factice, que les maisons Hope et Baring avaient établie dans le cours des fonds publics pour négocier leur emprunt, ne s’était pas soutenue; la rente était tombée à soixante-cinq, et plusieurs grands capitalistes avaient été ruinés par cette baisse imprévue qui provenait de l’émission imprudento d’une énorme quantité de valeurs françaises sur toutes les banques de l’Europe. Il y eut alors une terrible dépréciation de ces valeurs, et l’on put craindre encore une fois que la France ne se vit dans l'impossibilité de tenir des engagements au-dessus de scs forces. La panique descendit dans toutes les branches du commerce, et une foule de faillites individuelles semblaient déjà précipiter la banqueroute générale. Dans cette crise, l’empereur Alexandre, à la prière du duc de Richelieu, alla lui-méme au-devant des besoins de la France, et intervint prés de ses alliés pour modifier les conditions de paiement qu’ils avaient imposées au pays pour sa libération complète. Déjà le mouvement de retraite de l’armée d’occupation s’était arrêté, et les souverains paraissaient appréhender de n’élre jamais payés s’ils retiraient leurs troupes; mais l’empereur de Russie aplanit toutes les difficultés et prévint toutes les contestations, en faisant prolonger à dix-huit mois les termes des paiements qui devaient être effectués en neuf mois, suivant la convention du 9 octobre. Les maisons de banque qui avaieut souscrit l’emprunt, se trouvèrent aussitôt allégées ; le cours des fonds publics se releva, et l’on ne douta plus que la France ne fût capable de faire honneur à ses engagmenls. Le crédit de l’Europe entière, un momentébranlé, sc raffermit en même temps, et les puissances alliées n’opposèrent plus aucune entrave à l’évacuation du territoire français. Au Ier janvier 1819, les villes de guerre et les frontières furent tout à fait libres de l’occupation étrangère : il n’y avait pas dans tout le royaume un seul uniforme russe, autrichien, anglais ou prussien. La France sentit avec orgueil qu’elle redevenait France.

La session allait s'ouvrir sous ces heureux auspices, mais la crise ministérielle, encore sourdo et indécise, ne pouvait larder à éclater. Le ministre des tinances, Corvetto, avait compris la difficulté de garder plus longtemps la neutralité entre ses collègues, qui se divisaient de jour en jour davantage. La mauvaiso réussite de ses combinaisons financières lui avait d’ailleurs valu une position délicate devant le pays et devant les Chambres; son habileté, sinon sa probité, se trouvait gravement compromise dans les tripotages de l’emprunt anglo-hollandais. Il saisit le prétexte de la mésintelligence des ministres, au sujet de la loi des élections, pour remettre sa démission au roi, en la motivant sur l'état de sa santé. Louis XVIII accepta le motif avec la démission et autorisa Corvetto à s’installer au château de la Muette, dans le bois de Boulogne, afin de s’y rétablir. Corvetto, en prenant sa retraite comme malade, échappa aux justes et sévères reproches que son administration lui eût suscités : on eut pitié de lui, on l’oublia, au lieu de l’accuser. Il put mourir tranquille en 1821, à Gênes, sa ville natale, sans avoir à rendre compte des

<3o HISTOIRE DE FRANCE.

«clés malheureux plutôt que coupables de son ministère. Le successeur que

lui donna Llerazes, avec l'approbation du duc de Richelieu, fut un député du centre gauche, l’avocat Roy, qui s’était fait remarquer par une aptitude particulière a traiter les questions de nuances. Il avait d’ailleurs élevé avec tant de bonheur l’édillce de sa fortune personnelle, qu’on le supposait pluscapablo que personne de diriger heureusement la fortune de l’État. Dès son entrée aux affaires, il répara quelques-unes des fautes de son prédécesseur et empêcha la chute des maisons llope et Baring qui chancelaient sous le fardeau de l’emprunt. Le ministère, malgré le remplacement de Corvctto, était moins solide que jamais, et le duc de Richelieu s'occupait sérieusement de le recomposer, lorsque le roi lit l’ouverture des Chambres, le 7 décembre. Le discours du trône ne manqua pas de proclamer les bienfaits de la Charte qui, * en délivrant la France du despotisme, a mis un terme aux révolutions. » C'était dire aux royalistes que leurs attaques contre la Charte ne prévaudraient jamais. Louis XVIII ne flattait pas néanmoins les libéraux, puisqu’il invitait la chambre des députés « à repousser les principes pernicieux, qui, sous le masque de la liberté, attaquent l’ordre social et conduisent par l’anarchie au pouvoir absolu. • Ce discours n’annonçait aucune hésitation dans la marche du gouvernement. Le lendemain même de l’ouverture de la session, Louis XVIII apprit qu’une partie de son ministère avait fait coalition avec les chefs du côté droit dans les deux Chambres et que Decazes devait être sacrifié à celle réconciliation dont le prix n’était pas bien arrêté entre les intéressés. Il s'indigna d’une intrigue qui tendait à violenter l’autorité royale; il dissimula toutefois et se montra disposé à prendre pour programme ces paroles de lord Wellington, qu’il avait accueillies comme un sage avis : « Il faut que les royalistes reviennent au roi, mais sans conditions. » Dans le conseil des ministres, il répéta plus d’une fois ces paroles cl ne parut pas peu blessé de ce que les royalistes demandassent le changement radical de la loi des élections. Ce fut alors que Decazes annonça qu’il se retirerait, puisque son ministère de la police, désormais inutile, ne pouvait survivre à l’année qui finissait. Les ministres sentaient bien que la retraite du favori du roi entraînerait inévitablement la dislocation du cabinet. On essaya donc de faire une place au favori dans un autre ministère; mais celui de l’intérieur, que Decazes convoitait, no pouvait être abandonné par Lalné, sans que celui-ci consentit à prendre un nouveau portefeuille, ce qu’il refusa absolument. Lainé se croyait indispensable ô l’intérieur : il avait attaché son nom ô quelques créations, à quelques réformes utiles : la réorganisation de l’École polytechnique, la fondation des caisses d’épargne, l’institution des écoles d’arts et métiers, la résurrection des statues de rois, que la république de 92 avait renversées, tels étaient les titres que son ministère de deux années pouvait revendiquer vis-ù-vis de l'opinion publique; il se recommandait d'ailleurs par son caractère d’honnélc homme, qui n’avait pas encore reçu d'atteinte dans l’atmosphère empoisonnée de l'ambition. Les ministres se trouvaient dès lors partagés en deux camps

opposés: dan» l’un, le duc de Richelieu, Lainé cl Moléj dans l'autre, Decazes, Gouvion Saint-Cyr; quant à Pasquier, il flotlait indécis de l'un à l’autre, et Roy voulait rester neutre, quoi qu’il arrivât. Chacun des deux chefs rivaux avait sou drapeau politique; Dccazes, celui de la Charte, que le roi l'aidait à soutenir; le duo de Richelieu, celui de la réaction électorale, qu’uno puissante ligue de pairs et de députés s'apprêtaient à lever. Villèle avait dressé les batteries et forgé les armes de celte ligue, qui établit son quartier-général à la chambre des pairs, autour du cardinal de Beausset. La qualité de leur patron leur avait fait donnerlo nom de cardinalisles, tandis qu’à la chambre des députés le nom d'indépendants paraissait devoir s'étendre aux partisans de Decazes, qui défendait l’élection directe et le renouvellement do la Chambre par cinquième. Louis XVIII tenta vainement de recimenter l'union de ses ministres et surtout d’écarter celto fâcheuse pierre d'achoppement, ta loi des élections ; mais son astuce et son éloquence échouèrent. Le duc do Richelieu, Lainé et Molé ayant envoyé au roi leur démission , Decazes et Gouvion Saint-Cyr donnèrent la leur en protestant de leur dévouement à la couronne, et en déclarant qu’ils ne se pardonneraient pas de priver le roi des services du duc do Richelieu. Louis XVIII eut l’air d’accepter cette seconde démission et supplia le duo de Richelieu de garder la présidence du conseil : » Vous voulez donc, lui dit-il avec malice, me réduire à la pénible nécessité d’avoir recours à M. de Talleyrand? » Le duc de Richelieu, après s’étre concerté avec les cardinalisles et surtout avec de Villèle, qu'il destinait au ministère de la marine, écrivit au roi la lettre la plus étrange et la plus jésuitique : il se jetait aux pieds de Sa Majesté pour la supplier de lui accorder sa liberté; il proclamait sa mission finie, du moment où les grandes affaires avec les étrangers étaient terminées; il s'accusait d'inaptitude et d’incapacité dans les choses de gouvernement constitutionnel ; cependant, pour obéir aux ordres et aux désirs du roi, il consentait à rester ministre, à condition que Decazes, qu'il aime et estime autant que le peut faire Sa Majesté, accepterait l'ambassade de Naples ou de Saint-Pétersbourg et partirait dans le délai d’une semaine, car, disait-il, tant que Decazes • ne sera pas fixé hors de France par des fonctions éminentes, tous les hommes opposés au ministère le considéreront commo le but de leurs espérances, etil deviendra, bien malgré lui sans doute, un obstacle à la marche du gouvernement.» Decazes eut l’air dose soumettre à l’exil qu’on exigeait et promit de partir, non pour une ambassade, mais pour sa terre de Libourne. Louis XVIII, profondément blessé de l’espèce de contrainte qu’on lui imposait, feignit de laisser le champ libre au due de Richelieu; eclui-ci se remua dans l’ornière ministérielle, où il était embourbe; il rpccola quelques auxiliaires : Siméon, pour la justice; Lauriston, pour la guerre; Mollicn, pour les finances, et Cuvier, pour l’instruction publique; mais l’entrée de Villèle au ministère était un dissolvant qui ruinait toutes les combinaisons. Lainé renonça le premier à refaire un cabinet viable; le duc de Richelieu, â son tour, quitta la partie. Decazes demeura seul maitre de la situation .

il n’avait pas perdu son temps, et dès que le roi le mit à l’œuvre, le minis • 1ère fut formé. Decazes garda l’intérieur et laissa au général Dessoles la présidence du conseil avec le portefeuille des affaires étrangères ; le comte de Serre, à qui le roi venait de préférer Ravcz en qualité de président de la chambre des députés, fut nommé garde des sceaux; le comte Portai eut la marine, et le baron Louis, les finances. Gouvion Saint-Cyr conservait le portefeuille de la guerre.

Ce nouveau ministère, royaliste-constitutionnel, inauguré le 28 décembre, ne lit que fortifier dans les Chambres l’esprit d'opposition des ultras. Il fut accueilli, au contraire, avec faveur, par les libéraux de toutes les nuances. La retraite du duc de Richelieu fut considérée comme une bataille perdue par les royalistes purs : ils essayèrent du moins de l’entourer des palmes de la victoire, en proposant de décerner une récompense nationale à l'ancien président du conseil. Le duc de Richelieu se refusa d'abord à l’accepter : • Je no puis me résoudre, écrivit-il au président de la Chambre, i voir ajouter, à cause de moi, quelque chose aux charges qui pèsent sur la nation. • Nonobstant ses refus réitérés, une dotation viagère de cinquante mille francs fut volée par les Chambres en faveur du duc de Richelieu qui n’eut rien de plus pressé qhe de l’appliquer aux hospices de Bordeaux. « L’estime de mon pays, la bonté du roi, le témoignage de ma conscience, avait-il dit, me suffisent.» Le ministère eut beau s’associer à l'hommage rendu par les Chambres aux services que le duc de Richelieu pouvait s’attribuer avec raison dans les négociations relatives A la libération de la France, la coalition des royalistes ne pardonnait pas à Dccazes. Le complot avait été tramé de longue date dans des réunions secrètes, tenues chez le cardinal deBeausset,ct Talleyrand, invisible, en faisait mouvoir les fils à son gré, par l’intermédiaire de Pastorel, d’Olivier de Véroc et de Fontanes. Le génie d'intrigue du prince de Bènévcnt, fatigué de l’inaction dans laquelle on l'oubliait, s’était mis au service du comte d’Artois. On fabriqua donc à huis-clos la pièce d’artifice qui devait faire sauter le ministère de Decazes, et l’on choisit, pour la lancer, la main du plus faible, celle du vieux marquis Barthélemy. Dans la séance du 20 février, il monta doncA la tribunect formula cette proposition : «Je demande que la chambre des pairs prenne une résolution, en vertu de laquelle le roi serait humblement supplié de présenter un projet de loi tendant A faire éprouver A l'organisation des collèges électoraux les modifications dont la nécessité peut paraitre indispensable. • Les conspirateurs, car c'était une véritable conspiration contre le ministère et contre la Charte, appuyèrent la proposition qui fut vivement combattue par les ministres. Malgré les efforts de Decazes et de son ex-collègue Barbé- Marbois, des ducs de Cboiscul et de La Rochefoucauld, de Boissy-d'Anglas et de Lanjuinais, une majorité de quatre-vingts voix contre cinquantetrois prouva que les anciens ministériels s'étaient rattachés aux royalistes. Louis XVIII fut indigné de voir celle agression systématique contre son ministre favori, et il fit déclarer solennellement par le garde des sceaux, A la

RESTAURATION. - LOUIS XVIII. - 1819. Ut

chambre des députés, que le gouvernement maintiendrai! la loi des élections, « conséquence nécessaire de la Charte et le plus ferme soutien des droits et des libertés publics. • La proposition Barthélemy n’en fut pas moins développée par son auteur et discutée à la chambre des pairs. L’existence du ministère était en jeu : les royalistes redoublaient de fureur, pour l’accabler sous les ruines de la loi électorale. Les ministres, forts de l’appui du roi, protestèrent contre cette trame : « Rien au monde, dit Decazes, ne pourrait déterminer le cabinet à modifier une loi dont les résultats ont été jusqu'ici rassurants. » Le président du conseil, Dcssoles, dénonça la proposition Barthélemy comme la plus funeste qui fût sortie de la chambre des pairs : « Est- « ce en luttant contre le monarque, dit-il avec énergie, qu’on affermira la i monarchie?» Lanjuinais accusa cette proposition d'ètre * le premier acte de la Révolution contre la Charte. » Le général Dessoles avait parlé de Vagilation qui faisait des progrès inquiétants dans les provinces', Lanjuinais prétendit que, dans l’ouest, les ennemis déclarés ou secrets de la Charte avaient des conciliabules et s’organisaient en armée secrète « avec cocarde particulière.» Les partisans de la proposition ne la soutinrent que parleur vote : cinquantecinq voix contre quatre-vingt-dix-huit s’opposèrent inutilement à son adoption. B y eut par toute la France une vive anxiété, que faisait naître l’avénement prochain du royalisme absolu ; on rédigea, on signa des pétitions à la chambre des députés et des adresses au roi pour obtenir le maintien de la loi électorale.

Dceazes ne se retira pas devant le vote de la chambre des pairs : le 6 mars, une ordonnance du roi, nommant soixante nouveaux pairs, paraissait dans le Moniteur. Les éléments de cette promotion, qu’on appela plaisamment fournée, étaient choisis dans toutes les nuances de l’opinion modérée et dans tous les rangs de l’aristocratie, Decazes avait eu certainement l’intention de se concilier les partis et de satisfaire aux sentiments de tout le monde, en faisantentrer à la fois dans la pairie six maréchaux de France, deux amiraux, des officiers généraux de l’Empereur, des chefs de grandes familles nobles, des anciens émigrés, des fonctionnaires de la République, de l’Empire et delà Restauration, des savants, des magistrats et même des doctrinaires. Celle promotion de pairs brisait la majorité contraire au ministère, mais Decazes n’aurait eu d’autres ressources que la dissolution de la chambre des députés, si la même majorité ultra-royaliste s’était formée contre lui dans cette Chambre, où Villèle trouvait chez l’cx-minislre de l’intérieur Laine un allié complaisant et intéressé. Le ministère ne faisait pas seulement appel à ses amis, peu nombreux sur les bancs de la Chambre ; il s’adressait aussi, dans cette circonstance, aux orateurs du côté gauche, qui devaient le défendre sous peine de déserter la cause constitutionnelle. La coalition, en même temps, essayait de se grossir, en attirant à soi les royalistes timorés, auxquels on persuadait que le roi était l’esclave de ses ministres et que dans le foud du cœur il approuvait cette croisade entreprise contre une loi révolutionnaire. Les deux partis

U 2 HISTOIRE DE PRAKCE.

avaient réuni des forces à peu près égales, lorsque la lutte s’engagea, la 20 mars, sur la proposition Barthélemy. Beugnot, chargé du rapport, au nom de la commission, demanda le rejet de cette proposition et conclut ainsi t • La loi des élections est chère à la nation et l’on n’y louchera plus sans danger. • Mais les royalistes commencèrent par battre en brèche la loi des élections, par en démontrer les Ticcs et les périls, par on réclamer à grands cris la réforme : cette discussion leur donna prétexte d’accuser les actes du ministère, d'incriminer ses tendances et de le mettre au ban do la royauté, La passion emporta si loin les adversaires de Dccazes, que l'on entendit l'honnèlc Lainé lui-même démentir ses propres antécédents et parler contre une loi qu'il avait défendue naguère avec la même chaleur. De Yillèle, impatient de trouver en faute le ministère et do le convaincre de duplicité, alla jusqu'à lui reprocher d’avoir laissés impuni les assassinats et les crimes des royalistes du midi en 1813 et 4816. C'était un piège teudu au ministère qu’il invitait à s’expliquer sur les causes de ces crimes politiques. Mais le ministère, par l'organe du garde des sceaux, se contenta do repousser toute solidarité avec les auteurs et les instigateurs des déplorables excès que les tribunaux n’avaient pas osé poursuivre ni punir, et le comte de Serre posa cette simple question qui résumait clairement la nature du débat entamé devant les Chambres : • Là France sera-t-elle livrée ou non à la domination des partis? » Ces paroles sages et justes suffirent pour détacher de la coalition royaliste quelques hommes consciencieux qui rougirent de se faire des agents d'intrigue, au profit de certaines ambitions manifestes et cachées. Ccllo seule considération fit plus, dans l’esprit des membres du centre, que la triste apostasie ou la conversion de Lainé, la dialectique serrée et vigoureuse de Bignon, les doctrines de Royer-Collard et les frénésies de La Bourdonnaie. La majorité, dont les royalistes étaient assurés en se comptant, leur manqua au dernier moment, et cent cinquante-quatre voix contre cent cinquante rejetèrent la résolution adoptée par lu chambre des pairs. Co n’était point assez de quatre voix de majorité pour soutenir le ministère à la chambre des députés, où il avait eu l'appui compromettant de l’extrême ganclie : il s’empressa donc de faire une concession au parti royaliste, en présentant trois projets de loi qui formaient une espèce de code de la presse et qui augmentaient ses entraves sous prétexte de régler ses droits, li espérait par là regagner in confiance des royalistes sincères; mais en même temps il perdit celle des libéraux. Ce nouveau code de la presse avait été rédigé par Guizot, directeur de l'administration communale, nommé par Dccazes; Guizot, un des hommes les plus considérables de l'école doctrinaire, s’était attaché depuis <81 4 à l'œuvre politique do la Rcslauration; il avait coopéré en quelque sorte, à la création du gouvernement constitutionnel et il se faisait l’organe éloquent et passionné des doctrines à priori de Royer-Collard. Les lois sur la presse, auxquelles ce dernier avait apporté le concours de ses idées préconçues, concernaient la qualification et la pénalité des crimes el délits commis par la voie de la presse, la pour*

DjajifesçLb

RKSTAUIUÎION. - LOUIS XVIII. - 1819. U3

suite M le Jugement de ces crimes et délits, et enfin In publication des journaux et écrits périodiques. La discussion de cès trois lois, différentes de moyens, mais identiques dans leur objet, fui comme endormie dans les sophismes de la légalité et les nuages de la doctrine. La gauche no défendit que mollement la liberté de la presse, que le ministère n’attaquait pas à découvert; elle ne se montra point assez inquiète de l’abus qu’on pouvait faire do l’application de ces lois qui renfermaient tout un arsenal de peines corporelles et pécuniaires contre la moindre erreur de plume. Toute l’ardeur do la polémique de tribune sembla se porter sur un point où le projet de loi, en spécifiant les outrages de la presse à la morale publique, avait omis, sans doute à dessein, de prévoir les outrages i> la religion : les royalistes exclusifs conclurent de cet oubli, que la loi était athée, et ils en tirèrent de nouvelles armes Contre le ministère, qu’ils accusaient d’encourager l’esprit irréligieux du siècle. Cuvier, commissaire du roi, chargé de défendre le projet conçu par le protestant Guizot, était également protestant : il répondit avec sévérité aux exagérations catholiques des royalistes; il rappela les dissensions religieuses qui avaient agité les trois derniers siècles et qui n’élaienl dans l’origine que des controverses ; il essaya de prouver que la liberté des cultes, consacrée par la Charte, était inadmissible avec la poursuite légale des outrages à la religion : • Aux yeux d’un homme attaché A un culte, attaquer comme- faux les dogmes qu'il professe, c’est les outrager. » La majorité s’obstina néanmoins à comprendre la morale religieuse dans la morale publique. Cet article n’élail pas encore assez significatif pour les royalistes de la chambre des pairs, et il ne s’en fallut que de sept voix qu’un amendement du duc de Fitz-Jamcs, établissant l'outrage à la religion chrétienne, fût introduit dans la loi. Les crimes et délits qu’on pouvait commettre par la voie de la presse, avaient été ingénieusement prévus, de telle sorte que les juges n’eurent plus que l’embarras du choix pour l'applicalion de la peine qui leur offrait des latitudes presque arbitraires. Cependant certaines dispositions de la triple loi de la presse demandaient gréée pour les autres qu'elles couvraient d’une recommandation libérale : la connaissance des délits de la presse devait être attribuée au jury; la diffamation et l’injure publique contre tout agent de l'autorité pouvaient être soumises à un débat contradictoire et à la preuve du fait imputé à cet agent. Ce fut à l’occasion de celle distinction délicate entre l’homme public et l’homme privé, que Royer-Collard créa celle expression figurée, devenue depuis proverbiale : il faut murer la vie privée. Si les constitutionnels ne se montrèrent pas très-hostiles au code ministériel de la presse) les royalistes ne furent pas moins favorables è une législation qui avait pour but de limiter et de réprimer une des libertés qu'ils redoutaient le plus. La majorité se renforça donc en faveur du ministère, et dans le vole de la troisième loi relative au cautionnement des journaux, il n’eut contre lui, que quarante-cinq boules noires à la chambre des députés et seulement quatorze i la chambre des pairs.

Mi HISTOIRE DE FRANCE.

Le ministère, dont l'existence n’était plus en jeu, se rapprochait insensiblement des royalistes, à mesure que l'esprit public entraînait les liberaux dans un système général d’opposition. Le comité directeur de Paris, institué pour imprimer aux élections un mouvement national, ne laissait pas reposer son influence dans l'intervalle des sessions : il travaillait soulcrrainement à échauffer, à émouvoir, à soulever l'opinion contre le gouvernement des Bourbons ; ilse rattachait, par des liens secrets et invisibles, à toute une organisation occulte qui minait le soi de la monarchie et qui préparait pour des temps encore éloignés une explosion bonapartiste et républicaine. C’était partout une propagande active, dont les sympathies populaires faisaient le succès. Tandis que la faction du trône et de l’autel remettait en honneur toute la friperie de l’Église catholique, applaudissait aux envahissements du clergé, aux refus de sépulture chrétienne, aux actes d’intolérance religieuse; tandis que les ordres monastiques renaissaient de leurs cendres et remontaient d’un seul coup au faite de leur ancienne prospérité; tandis que les missionnaires pullulaient par toute la France, vendant des indulgences, piaulant des croix et chantant des cantiques, l'opinion libérale n'était pas en reste d’activité, de dévouement et même de fanatisme : elle apprenait par cœur les chansons patriotiques d'Émile Debraux et de notre admirable Béranger ; elle évoquait sous toutes les formes le glorieux souvenir de l'Empire et de nos armées victorieuses; clic répandait à profusion scs journaux, scs brochures; scs estampes; elle réimprimait Voltaire cl Rousseau; elle dénonçait au mépris plutôt qu'ù la haine des citoyens la ligue religieuse et politique des ultras et des prêtres. Le nom de l'Empereur redevenait un cri de ralliement : bien des regards, pleins de larmes, se tournaient sans cesse vers Sainte-Hélène, et toutes les nouvelles vraies ou fausses, qui traversaient les mers pour rappeler à la Frauceson grand capitaine, retentissaient jusqu'au fond des plus pauvres chaumières. Ou savait ô quelles indignités était en butte l'illustre prisonnier de l’Angleterre ; ou avait eu l'écho de scs plaintes et de scs protestations contre son geôlier, contre le gouvernement anglais : on ne désespérait pas de sa délivrance, en se souvenant de son retour de i’ilc d'Elbe. Ce fut pour satisfaire à ce sentiment tout français, que le comité directeur libéral imagina de faire signer des pétitions pour le rappel des bannis de 1815. Ces pétitions isolées ou collectives arrivaient de tous les points du royaume sur le bureau de la chambre des députés et entretenaient une agitation passionnée dads le public. Louis XVIII s’irrita de la pression qu’on voulait exercer sur sa volonté, elle garde des sceaux formula en ces termes les intentions du roi à l’égard des exilés: « Pour les régicides, jamait de grâce; pour les autres proscrits, confiance entière dans la justice et la clémence du roi. » Au mot jamais, qui fut heureusement démenti, peu de jours après, par la grâce accordée à quatre conventionnels, Bignon répondit en menaçant le pouvoir de divulguer un secret qui forcerait la couronne â l’indulgence. Bignon garda pourtant son secret, et l'on sut plus tard qu'il s’agissait d’une amnistie générale et plénière

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signée par le roi avant la capitulation de Paris en 1815. On eût dit qu'une trêve avait été consentie entre les royalistes et le ministère, pendant la discussion du budget qui fut arrêté à la somme totale de huit cent quatre-vingt neuf millions ; le côté gauche acceptait tacitement cet armistice, et hormis quelques escarmouches sur des questions de détail, la chambre des députés se montra Indulgente et même docile envers les ministres. La guerre faillit pourtant éclater au sujet d’un déficit signalé dans les comptes du ministre démissionnaire, Corvetto ; déficit que Beugnot n’estimait pas à moins de cinquante millions ; le rapporteur du budget, au contraire, annonçait un excédant de recettes de plus de deux millions. Les chiffres, que l’on mit en avant de part et d'autre, ne servirent qu’à envelopper d’un voile impénétrable les dilapidations de Corvetto. Déjà, chez les hommes politiques de tous les partis, on remarquait une singulière avidité qui convoitait la fortune plutôt encore que les honneurs. Le désintéressement n'était plus même une vertu chez un ministre. Chacun songeait à s’enrichir et sacrifiait tout à cet ardent besoin. La cour avait donné l’exemple d’un scandaleux amour de l’argent : les princes, les grands dignitaires, les femmes de la noblesse elles-mêmes, prenaient part à l’agiotage de la Bourse. L’industrie, en se perfectionnant, le commerce, en se développant, ne favorisaient que trop ces tendances d’égoisme et d’avarice. La société française, naguère si généreuse cl si prodigue, commençait à thésauriser. Le comte de La Bourdonnaic, honteux de cette misérable métamorphose des mœurs et des sentiments de la vieille France, jeta un cri d'alarme qui ressemblait à une prophétie : « Vous voudriez, dit-il aux ministres, transporter le gouvernement dans la Bourse de la capitale , pour lui donner la direction de l’opinion publique et constituer la monarchie en république aristocratique, dont les capitalistes et les banquiers seraient les magnifiques seigneurs; vous voudriez que la puissance des écus devint la force virtuelle de l’État! > Ce discours, qui passa presque inaperçu au milieu des éclats de rire de la gauche, où trônaient les banquiers Lafitte et Casimir Périer, renfermait pourtant les destinées prochaines de la France.

La clôture de la session (17 juillet), permit à Decazes d’attacher ,aon nom à quelques actes importants d’administration publique : il forma le conseil général des prisons; il agrandit le cercle de la haute instruction, en créant des chaires d’économie politique et d’histoire du droit; il propagea l’enseignement mutuel; il rétablit les expositions quinquennales des produits de l’industrie, qui n’avaient pas eu lieu depuis 1806, et il organisa la première dans les bâtiments du Louvre, où l’on put constater que la France, en cinq années de paix, s’était mise à la tête des nations industrielles; il institua le conseil général des manufactures et celui du commerce; il récompensa les découvertes utiles et les procédés nouveaux ; il seconda par ses circulaires et scs instructions aux préfets les progrès de l’agriculture; il répandit la vaccine; en un mot, il imprima une impulsion bienfaisante aux affaires admiuistratives de son ministère. Son plus beau titre à la reconnaissance des classes pauvres

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us UliTUlUt UE PRINCE.

lui la fondation de renseignement public et grdtuit du Conservatoire des arts et métiers (25 novembre). Mais on ne doit pas oublier que Guizot était alors la télé et le bras du ministère de l’intérieur. Decazes s’occupait plus personnellement de sa police. Ce fut par elle qu'il connut la véritable situation des esprits et le travail souterrain des sociétés secrètes, au milieu de la tranquillité apparente du pays. Les émeutes des collèges de Paris et des départements, les troubles dont le cours du professeur de droit üavoux fut l'occasion ou le prétexte, les emportements des populations contre les missionnaires, c’étaient autant de symptômes d’une fermentation morale qui couvait comme une lave dans les entrailles des principaux états de l'Europe. Le carbonarisme italien, qui avait pénétré en France depuis trois ans, était déjà mûr en Italie, en Espagne et en Allemagne. On sentait à la fois trembler tous les (rênes, et les plénipotentiaires de lu Sainte-Alliance, convoqués à Carlsbad par l'Autricbeel la Prusse, avisèrent aux mesures de précaution à prendre pour arrêter les progrès de l’esprit révolutiononaire. La France n'était pas en ce moment aussi agitée, aussi frémissante que plusieurs états voisins ; mais l'antagonisme des partis s'y montrait au grand jour et semblait annoncer une lutte terrible qui s'engagerait uu premier sigual. Ce signal devait partir, suivant les rapports de police, de ce comité directeur, qui n'existait peut-être nulle part, mais que certains noms représentaient en France. Les dangers, qui menaçaient les trônes et les gouvernements, furent examinés, étudiés, signalés dans les conférences do Carlsbad, auxquelles le roi de Prusse avait voulu assister en personne. Decazes y avait envoyé un agent français, sous sa responsabilité personnelle; eet agent était chargé cependant des instructions particulières du roi. Il cul d’abord à justifier le ministère contre les dénonciations des royalistes français cl les défiances des souverains étrangers. L'intrigue, qui avait échoué à Aix-la-Chapelle, grâce ù l'iuQuence du duc de Richelieu sur l’empereur de Russie, se renouvelait et paraissait devoir réussir à Carlsbad avec le concours secret de l’empereur de Russie et du duc de Richelieu : les auteurs de la Noie secrète de 1 8 1 8 ne se tenaient pas pour battus. Le résultat des délibérations de Carlsbad fut donc contraire au système de Decazes, malgré les explications qu'il donna de sa conduite et de ses desseins. Ou lui enjoignit, au nom de la Sainte-Alliance, de changer de voie politique, de se rapprocher des royalistes et de se séparer davantage des libéraux. La réunion de Carlsbad s’était prononcée unanimement contre l'cxtcnsiuu des libertés constitutionnelles. Le renouvellement annuel, par cinquième, de la chambre des députés attesta la marcha ascendante du parti libéral : quelques efforts que fil le miuislère pour s'assurer la majorité des votes et diriger au moins le choix des caudidals, ii se vil tout à fuit réduit à l'impuissance par la formidable association libérale qui travaillait les élections. Les royalistes furent repoussés presque partout; les indépendants, qui n’étaient autres que des bonapartistes ou même des républicains, eurent l'avantage. Ces élections donnèrent trente-cinq députés au coté gauche, quinze au centre et seulement

quatre au côté droit. Parmi les nouveaux députés de la gauche, on remarquait plusieurs noms qui caractérisaient les tendances de l’opposition : les généraux Sébastiani, Foy et Dcmnrçay, Français de Pantes, Lambrcisch et l’abbé Grégoire. On prétend que le ministère, résolu déjà au système rétrograde que lui imposaient les ministres de la Sainte-Alliance, avait favorisé lui-méme la nomination d’un régicide, pour s’en faire une arme et une raison d’Élat. Dés ce moment, on discuta, dans le conseil, en présence du roi, sur la nécessité de moditler la loi des élections. Trois ministres, qui avaient pris la défense de cette même loi, dans la session précédente, Dessoles, Gouvion Saint- Cyr et Louis, ne se sentirent pas le courage de venir l’attaquer devant les Chambres et ils supplièrent le roi de ne pas remettre en question le code électoral que protégeait l’assentiment universel des citoyens. Peu de jours après, lorsque ce dissenliment passager entre les ministres était presque oublié par ceux qui ne l’avaient pas provoqué, le baron Pasquicr, de concert avec Decazes, présenta au roi un mémoire très-explicite, dans lequel il conseillait un changement radical de système ministériel. Louis XVIII eut l’airde se laisser convaincre et de faire une concession aux circonstances, en remaniant son ministère. Decazes devint présidant du conseil, sans renoncer au département de l'intérieur qui mettait la police dans ses attributions ; Pasquicr remplaça le général Dessolcs aux affaires étrangères; le marquis de Latour- Maubourg, Gouvion Saint-Cyr, à la guerre, et Roy, l’abbé Louis, aux finances. Les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles, en consentait! à reculer, avec Decazes, sur le terrain constitulionnel.

Les projets rétrogrades du ministère avaient éveillé les inquiétudes du parti libéral, lorsque le roi ouvrit la session, le 29 novembre, par un discours où il faisait pressentir la réforme de la loi électorale, en manifestant l’intention < de fortifier la chambre des députés et de la soustraire à l’action annuelle des partis. » Louis XVIII annonçait qu’il demanderait aux Chambres « les moyens de sauver de la licence les libertés publiques, d’affermir la monarchie et de donner A tous les intérêts garantis par la Charte une profonde sécurité.»

Il terminait ainsi ce discours du trône, plus ferme et moins vague que les autres: «La Providence m’a imposé le devoir de fermer l’abime des révolutions ; de léguer à mes successeurs, à ma patrie, des institutions libres, fortes et durables. » La conscience publique s’alarma de oe langage et des bruits qui en furent les commentaires : on parlait de coup d’État, de dissoluliou de la chambre des députés , d’ordonnances provisoires , de lois d’exception. La session s’ouvrit au milieu de ces anxiétés. C'était uniquement à la loi électorale, que le ministère en voulait, et dès qu’on fut averti du complot qui menaçait l’existence de cette loi si populaire et si chère surtout à la classe moyenne, il se fit de toutes parts une violente réaction contre Decazes que les libéraux avaient regardé un moment comme leur allié et leur protecteur. La réaction dans un sens contraire n'eut pas lieu avec la même violence parmi les royalistes qui approuvaient sans doute les dispositions nouvelles du uii-

nislre, mais qui avaient trop d’antipathie, trop de défiance, à l’égard du fa-»vori du roi, pour se rallier ù ' lui, avant d’avoir des gages de réconciliation éclatante. Decazes ne se pressa pas néanmoins de présenter celte loi des élections, que les uns attendaient comme une mesure de salut public; les autres, comme un grand attentat aux libertés nationales. Les libéraux, dont le nombre et t’influence augmentaient dans une proportion redoutable pour les royalistes, se liguèrent par toute la France, en prenant pour mot d’ordre : maintien de la loi électorale. La presse multiplia son irrésistible propagande autour de cette loi qu’on n’osait pas encore frapper, mais dont la destruction était décidée. On peut dire que le libéralisme fit plus de progrès dans l’espace de deux mois, qu’il n’en avait fait en deux années. De tous côtés, on colporta, on signa des pétitions aux Chambres, pour les adjurer de respecter la loi électorale. Quelques-unes de ces pétitions, qui avaient un caractère séditieux et qui dépassaient toutes les bornes de la protestation légale, furent attribuées h la police que Decazes faisait servir souvent à ses vues. Ces pétitions ne manquèrent pas d’ètre dénoncées comme des usurpations sur la prérogative royale. Il était presque impossible de prévoir l’accueil que recevrait à la chambre des députés la présentation d’une nouvelle loi électorale ; cette loi, d’ailleurs, pouvait être conçue d’après divers systèmes : les royalistes, les doctrinaires, les ministériels ou cenlriers, avaient tous fourni le leur, plus ou moins hostile à la Charte, plus ou moins entouré d’entraves et de pièges aristocratiques. Le ministère ne se pro. onçail pas et se tenait sur la défensive du silence ; on savait toutefois que ses délégués, Guizot, de Durante et Villemain, préparaient un projet de loi. Dès l’ouverture de la session, Dccazcs put voir que la gauche, dans la chambre des députés, n’avait pas encore de parti pris et ne le menaçait pas d’une opposition compacte et indissoluble : la gaucho se trouva divisée et incertaine, lorsque le ministère, d’accord avec les royalistes de toutes les nuances, demanda que l'élection du régicide abbé Grégoire fût annulée. Lalné se fonda, pour réclamer l’annulation sur Y indignité de l’élu. • Point de régicide dans la Chambre! » s’écria le comte de Marcellus. Benjamin Constant et Manuel plaidèrent timidement la cause de l’abbé Grégoire, en essayant de prouver qu’il n’avait pas voté la mort de Louis XVI. Mais quand on alla aux voix pour admettre ou annuler l’élection du régicide, aucun membre de la gauche ne se leva en faveur de l'admission; les fils des conventionnels même n'osèrent passe faire solidaires des actes cl des opinions de l’ex-évèque de Blois, qui avait le premier proposé l'abolition de la royauté, en disant : • Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. » Louis XVIII avait indiqué le retour de son ministère vers le royalisme pur, en choisissant pour président de la Chambre Ravez, qui était porté par la droite et les centres : les candidats de la gauche n’arrivèrent pas même à la vice-présidence. Un vola les six douzièmes provisoires du budget, malgré les lamentations deLaUourdonuaic qui ne voulait pas « accorder six mois de la fortune de la France à un mi-

nislère sans consistance politique. » Le ministère pouvait donc attendre le moment favorable pour apporter sa loi électorale qui était prête ; mais ce moment-là ne venait pas. L’esprit public avait été profondément remué et surexcité par les nouvelles extérieures : le meurtre de Kotzebue, tuo à Manheim par Sand, jeune étudiant^ et d’autres assassinats du même genre, avaient révélé le fanatisme des sociétés secrètes de l’Allemagne; les villes manufacturières de l’Auglclerre étaient en proie à des émeutes et à des incendies qui semblaient les précurseurs de plus graves événements; la franc-maçonnerie espagnole, après avoir sapé pendant six ans la tyrannie de Ferdinand VU, avait fait explosion le 1*r janvier 1820 : le colonel Quiroga et le commandant Riego s’étaient mis à la tête d’une insurrection militaire, qui, renfermée d’abord dans File de Léon, ne devait pas tarder à envahir la Péninsule, aux cris de vive la constitution. Les libéraux de la France saluaient comme des frères les libérateurs de l’Espagne, tandis que, dans les colonies espagnoles de l’Amérique méridionale, l’héroïque Bolivar créait des républiques. Le gouvernement royal n’osait donc pas, dans ces conjonctures dilïiciles, porter un défi aux idées et aux sympathies libérales.

Tout à coup, au milieu des joies d’un carnaval que la politique n’avait pas assombri, Paris s’éveilla, le 1 4 février, au bruit d’un assassinat. La veille, le duc de Berry assistait, avec sa femme, à une représentation de l'Opéra : vers la lin du ballet, à onze heures du soir, il conduisit lui-même la duchesse à son carrosse; mais dès qu’elle y fut montée, un homme se précipita entre les gentilshommes qui entouraient le prince et frappa celui-ci d’un coup de poignard dans la poitrine. Pendant qu’on transportait le blessé dans un foyer du théâtre, où arrivaient les sons de la musique et les bravos du parterre, l’assassin fut arrêté : il était à peine ému de son crime. Le roi et la famille royale se trouvèrent bientôt réunis auprès du prince mourant, qui reçut les sacrements de l’Église îvec une touchante piété et qui ne cessa de demander la grâce de son meurtrier : « J’ai sans doute offensé cet homme, disait-il ; grâce ! grâce pour l'homme ! » Tous les assistants de cette scène fondaient en larmes. Les chirurgiens avaient déclaré que la blessure était mortelle : l’agonie dura six heures. Le jour commençait à paraître, lorsque Louis XVIII ferma les yeux du prince, en disant: « Dors en paix, mon enfant! » Cet assassinat répandit l’effroi et la consternation dans la capitale. Il n’y eut qu’une voix, dans tous les partis, pour plaindre la victime et maudire l’assassin. Plusieurs journaux royalistes, en publiant la triste nouvelle, osèrent pourtant accuser les libéraux et le ministère d’avoir conspiré la mort du duc de Berry : le Drapeau Blanc se distingua par ses atroces calomnies. L’assassin, qui avouait fièrement son horrible action et qui se vantait de n’avoir pas de complices, était un ouvrier sellier, nommé Louvel, qu’une haine implacable contre les Bourbons avait seule inspiré et conduit. Le lendemain du crime, la séance de la chambre des députés s’ouvrit morne cl désolée : on s’entretenait, sur tou» les bancs, des circonstances de la mort du prince; Clausel de Coussergues,

«près la leelure du procès-verbal, s’élance à la tribune: «Je propose à la Chambre, s’écrie-il avec fureur, de porter un acte d'accusalion contre M. Drcazes, ministre de l’intérieur, comme complice de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry! • L'Assemblée, partagée entre la surprise et l’indignation, rappela l’accusateur à l’ordre; mais dans la séance suivante, Clause! de Coussergucs persista dans son incroyable accusation et consentit toutefois à la modifier en la déposant sur le bureau : Decazes n'était plus accusé que de trahison. Cornet d'Incourl, La Bourdonnaie et d’autres ultra-royalistes appuyèrent la motion calomniatrice de leur collègue. Le comte de Saint- Aulaire , beau-père de Decazes , fit inscrire au procès-verbal sa réponse à Clausel de Cousscrgues: « Vous êtes un calomniateur! » Le coup n’élail pas moins porté : Decazes, accusé de complicité avec Louvel, ne devenait pas suspect à Louis XVIII, mais la famille royale était autorisée & exiger la disgrâce d’un ministre qu'avait pu atteindre une pareille accusation. Decazes essaya de résister à l’orage; il dédaigna de répondre à ses calomniateurs; il ne voulut pas même qu'on poursuivit les journaux qui avaient dit de lui : « Le pied lui a glissé dans le sang !» Il se contenta de présenter aux Chambres trois projets de loi, qui suspendaient la liberté individuelle et la liberté de la presse, et qui réglaient les élections de3 députés, en les replaçant sous l’influence des fonctionnaires du gouvernement et des grands propriétaires. Il espérait que ces loisd’urgcncc lui regagneraient la confiance des royalistes : on ne lui accorda pas même le temps de les faire adopter. Le comte d’Artois, au nom de son fils, la duchesse de Berry, au nom de son mari, sollicitèrent la révocation du ministre qui avait été coupable au moins de négligence, en ne âc servant pas mieux de son adroite police. Decazes remit sa démission dans les mains du roi, qui lui donna un témoignage public de confiance, en le chargeant de désigner son successeur : Decazes désigna le duc de Richelieu, qu’il regardait comme l’auteur principal de sa chute. Le duc de Richelieu accepta le litre de président du conseil, sans portefeuille, et conserva tous les ministres, en appelant à l’intérieur le comte de Siméon. D'importantes mutations signalèrent dans ce ministère la retraite de Decazes, qu'on eut l'air de poursuivre encore dans la personne de ses amis et de ses employés : l’administration communale et départementale, qui avait â sa tète l’éminent publiciste Guizot, fut transformée en direction générale des communes et de la police, pour le baron Mounier qui refusait un ministère; le baron Capellc devint secrétaire général, â l’intérieur; Portalis, sous-secrétaire d’Élat â la justice. Le duc de Richelieu n’imita pas la générosité de son ancien antagoniste : il exigeait que Decazes quittât la France sur-le-champ. Louis XVIII, cédant â regret aux vengeances des ultras, ne se sépara de son favori qu'en le comblant de faveurs :uon content de l’avoir lait comte et pair de France, il le créa duc, lui donna huit cent mille francs pour payer scs dettes et le nomma ambassadeur à Londres.

L’héritage ministériel du duc Decazes était lourd â porter : l’opposition

libérale se dessina lotit a coup dans les Chambres avec une fermeté qu'elle n’avail jamais eue ; les lois exceptionnelles, que le ministre, en se retirant, avait présentées, furent accueillies par une clameur unanime de réprobation. La liberté individuelle et surtout la liberté de la presse étaient devenues chères au peuple, et il suffisait de les menacer, pour que la France tout entière se dévouât à les défendre. La presse poussa un cri d’alarme qui retentit au fond de tous les emurs : un vif et palpitant intérêt s’attachait à la discussion de ces lois liberticides. Dans les deux Chambres, des voix courageuses protestèrent, mais en vain, contre le retour de l’arbitraire. Le duc de la Rochefoucault-Liancourt, rapporteur de la loi sur la censure des journaux à la chambre des pairs, conclut à son rejet absolu, en disant que la liberté de la presse étant inhérente au gouvernement représentatif, ce gouvernement était impossible sans elle. Daru, Lanjuinais et Chateaubriand repoussèrent énergiquement la censure des journaux, mais ils ne triomphèrent pas des exagérations ridicules qui imputaient à la presse tous les maux de l’humanité. La censure trouva aussi d’éloquents et consciencieux adversaires h la chambre des députés : Manuel, La Fayette, Benjamin Constant, Stanislas Girardin, Daunou, Royer-Collard, Bignon, Camille Jordan, Chauvelin, Foy, parlèrent inutilement pour la liberté de la presse : elle était condamnée d’uvancc. «A quoi tendez-vous avec vos répressions Intempestives? s’écria Manuel : à éteindre le volcan? mais vous ne savez pas que la lave bouillonne a vos pieds et que si vous no lui donnez pas une issue, il éclatera en vous emportant! » La loi tut votée ici i la majorité de vingt-six voix ; lé, à la majorité de cinquanledeux. L’opposition était bien plus faible chez les pairs que chez les députes. Les débats relatifs à la suspension de la liberté individuelle , amenèrent à peu près les mêmes résultats de vote : ils furent encore plus animés ; ils mirent en présence les mêmes antagonistes. Le général Foy prononça ces nobles paroles, dont sa diction, sa pose et son geste relevaient encore l’expression : « Craignons, en faisant une loi odieuse, sans être utile, de remplacer la douleur publique par d’autres douleurs qui feraient oublier la première ; et que la postérité ne puisse pas nous reprocher, qu’aux funérailles d’un Bourbon la liberté des citoyens fut immolée pour servir d’hécatombe. • Benjamin Constant représenta cette loi comme la ruine de la justice, delà morale, du crédit et de la prospérité de la France : « Voulez-vous rentrer dans les lois d’exception? dit-il d’un ton prophétique. La Convention, le Directoire, Bonaparte, ont gouverné par des lois exceptionnelles. Où est la Convention? où est le Directoire? où est Bonaparte? » Dès que le ministère eut obtenu ses deux lois , il s’empressa d’en faire usage, et il commença par supprimer les journaux qui l’importunaient. Le système de la censure était alors protégé par l’assentiment d’un grand nombre d’hommes honorables : ce qui permit au ministre do l'intérieur de mêler quelques noms de littérateurs illustres à ceux des censeurs titulaires, chargés seulement de couvrir de leur responsabilité les opérations occultes de leurs exécuteurs des basses œuvres, comme

toi HISTOIRE DE FRANCE.

ou les appelait. Celle guerre quotidienne , faite aux écrits périodiques , força la presse politique à transformer sa publicité : la mode revint aux brochures qui n’avaient rien à démêler avec les ciseaux des censeurs. L'opinion libérale ne fut que plus ardente à se créer des échos et plus ingénieuse à se frayer des voies nouvelles. L’extrême gauche do la chambre des députés donna l’exemple de la résistance, en proposant une souscription nationale en faveur des citoyens victimes d’arreslations arbitraires ; les signataires de cette proposition furent poursuivis comme coupables d’association séditieuse et acquittés par le jury. Les procès analogues se multipliaient et ne servaient qu’à fortifier le pqrti libéral, en le montrant persécuté. Les universités et les écoles sentirent le contre-coup de ces luttes entre l’autorité et l'opinion. Trois professeurs du collège de France, Guizot, Cousin, Tissot, furent censurés, suspendus; le dernier même fut révoqué, pour avoir, selon le ministère, introduit l'esprit révolutionnaire dans l’enseignement de la poésie latine, de la philosophie et de l’histoire. La jeunesse studieuse fit de ces brutales destitutions le prétexte d’une solennelle ovation pour ces trois professeurs. Tout d'ailleurs était prétexte à protestation libérale; le sentiment des masses éclatait sous la compression de la loi et de la police ; l’amour de la liberté passionnait les classes moyennes qui avaient les yeux tournés vers l’Amérique du Sud où le libérateur Bolivar détruisait la tyrannie espagnole défendue par Morillo ; vers l’Angleterre où les ouvriers de Manchester et de Birmingham se soulevaient contre l’aristocratie et le privilège; vers l'Italie où fermentait une insurrection nationale; vers l’Allemagne où les universités avaient déployé le drapeau de la nouvelle Teulonie; vers l’Espagne surtout où Ferdinand VH, serré de près par Riego et Quiroga au midi, par Mina au nord, et de tous côtés par son peuple, avait prêté serment à la constitution et proclamé lui-même le gouvernement libéral.

Ce fut sous l’empire de ces graves préoccupations politiques, que commencèrent presque en même temps le procès de Louvel à la chambre des pairs, la discussion de la nouvelle loi électorale à la chambre des députés. Si l’agitation extérieure et apparente était formidable, l’agitation intérieure et cachée ne l’était pas moins. Il n’y avait pas une caserne, pas une école, pas un atelier, pas une bourgade, où les sociétés secrètes n'eussent pénétré. Celte émotion profonde du pays et principalement de la capitale faillit produire la guerre civile, quand le ministère voulut modifier la loi électorale du 5 février 1817. Il n’avait pas même été satisfait du projet présenté par Decazes avant sa retraite, cl il avait substitué à ce projet, le 29 avril, un nouveau système d’élections à deux degrés, qu'il tenait du chef suprême des royalistes de la Chambre, de Yillèle.Ce système constituait deux ordres de collèges électoraux, l’un de département, l’autre d’arrondissement, le premier composé des électeurs les plus imposés, payant au moins mille francs de contributions, le second de tous les autres électeurs payant trois cents francs , dont moitié su moins en contribution foncière. Legouvernementécarlait ainsi de l’éligibilité

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tous les candidats qui ne. représenteraient pas la grande propriélé, elles électeurs se trouvaient la plupart choisis en dehors de l’industrie, du commerce et de la bourgeoisie urbaine. Les dispositions du projet étaient combinées de manière à composer une Chambre essentiellement aristocratique. Cette loi avait été signalée aux libéraux comme une calamité publique; l'opinion était armée pour la défendre, quand les partis se rencontrèrent à la tribune, dans les dernières séances de mai. Le rapporteur de la loi, Lainé, oublia seul qu'il avait chaleureusement soutenu, trois ans auparavant, l'élection directe qu’il repoussait maintenant avec la même chaleur. Le combat oratoire s'engagea, entre la droite et la gauche, plus âpre, plus terrible qu’on ne l’ava' t vu encore. De Villèle, pour appuyer la loi qu’il avait faite, déclara franchement que cette loi, conservatrice du véritable ordre social, devait empêcher les fortunes mobilières et industrielles de dominer les fortunes immobilières et territoriales. Mais l’opposition avait compté se3 forces; en invoquant la Charte, elle s’était .fait des appuis sur les bancs du centre et elle pouvait disputer la majorité aux royalistes. Le général Foy, Royer-Collard, Benjamin Constant, tirent tour à tour appel aux promesses royales, aux garanties constitutionnelles : * On dira donc, s’écria tristement le chef des doctrinaires, qu’il n’y a plus de Charte, ou, ce qui est bien pire, que la Charte a été donnée en dérision et des peuples qui l’ont reçue et du roi qui l’a accordée. » Benjamin Constant ne craignit pas de faire un éloge emphatique de la légitimité, l'idie la plut profonde à la fois el la plus féconde gui soit entrée dans les sociétés modernes, pour avoir le droit de dire : « La loi proposée fait descendre le gouvernement légitime au rang des gouvernements de la Révolution, en s’appuyant sur le mensonge. » R jeta dans son discours cet aphorisme qui ne fut pas remarqué et qui semble avoir été le germe des doctrines de Saint-Simon, de Fourrier el dusocialisme: «L’amourest le véritable lien des sociétés.» Jusque-là, tout l’avantage de la discussion générale était resté aux orateurs de la gauche. La Fayette prit la parole dans la discussion des articles et formula, au nom de l’extrême gauche, un acte d’accusation solennelle contre les violateurs de la constitution : « La contre-révolution, dit-il avec courage, est dans le gouvernement; on veut la lixcr dans les Chambres ; nous avons dû, mes amis el moi, le déclarer à la nation. > R laissa entendre que ses amis et lui se regardaient comme déliés de leur serment au roi , du moment qu’on manquait aux engagements de la Charte fondés sur la réciprocité , et que l’attaque dirigée contre la loi des élections faisait un dernier appel au patriotisme français. C’était renouveler, à mots couverts, son inflexible théorie du droit â l’insurrection. Le ministre de la justice , que ses évolutions politiques avaient fait surnommer l 'apostat de la justice, parut à la tribune; pale, affaibli par la maladie qui le minait lentement, il se ranima pour maudire la révolution de 89 et en demauder compte au général La Fayette qui l’avait déchaînée : • R a dû éprouver, dit-il d’une voix expirante, plus d’une fois il a dû sentir, la mort dans l’àme et la rougeur sur le front, qu’aprés avoir ébranlé les masses populaires, non-

seulement on ne peut pas toujours les arrêter quand elles courent au crime, mais que l’on est souvent forcé de les suivre et presque de les conduire! » Voyer d’Argenson l’interrompit : « Point de personnalités indécentes!» Le général Foy reprit : « Inspectez le plus beau caractère de France. » La Fayette, en souriant, modérait la fougue de ses vengeurs. Camille Jordan, qui gémissait d’avoir pour adversaire son ancien ami le comte de Serre, essaya de tout concilier en présentant un amendement qui divisait chaque département en autant d’arrondissements électoraux qu'il aurait de députés à élire et qui coudait à chaque collège électoral 1s choix de son député. Le ministère repoussa cet amendement auquel il en opposa un autre tout à fait contraire: lequel aura la priorité? On le met aux voix; l'appel nominal est terminé : il y a nombre égal de voix (cent vingt-sept) pour cl contre. Tout à coup on apporte dans la salle un député qu’une violente attaque de goutte retenait au lit depuis plusieurs jours : c’est le marquis Chauvclin qui a voulu venir, malgré ses souffrances, voter pour l’amendement do CamilleJordan. L’enthousiasme éclate duns les tribunes publiques et de proche en proche se communique à la foule qui stationne autour du palais législatif et qui attend avec anxiété le résultat de la délibération. Quand Clmuvelin sort de la séance, porté dans les bras des huissiers qui vont le remettre dans sa voilure, son nom est salué par d’unanimes acclamations; les jeunes gens des écoles do droit et do médecine, que l’appel de La Fayeltc a rassemblés aux portes de la Chambre, font cortège au digne marquis de Chauveliu et l’accompagnent jusqu’à sa demeure en criant : Vive Chauvelin ! Celte manifestation tumultueuse dans les rues de Paris célébrait l’échec du ministère. Les ultra-royalistes s’en offensèrent comme d’un défi adressé h tous les partisans de la nouvcllo loi. Le lendemain, 2 juin, les rassemblements Se formèrent de nouveau, plus nombreux et plus bruyants que la veille, aux abords du la chambre des députés, comme poursuivre toutes les péripéties de la délibération qui continuait plus vive et plus acharnée. La jeunesse des écoles composait la plupart des groupes inoffensifs, quand des gardes du corps en habits bourgeois et des royalistes, appartenant aux antichambres dcsTuileries,dispersèrcntlesgroupesàcoupsdecanne, maltraitèrent, blessèrent même ceux qui résistaient et comprirent, sans le vouloir, dans leur brutale exécution, plusieurs députés qui sortaient de la Chambre. L’indignation se répandit comme un éclair dans tout Paris et le peuple sortit de ses faubourgs à ce cri de ralliement : Vive la Cliarle! Les attroupements recommencèrent et grossirent; les gardes du corps, consignés dans leurs casernes, no reparurent pas; mais à leur place, des agents de polico déguisés continuaient à frapper, au cri de Vive le roi! les citoyens qui proféraient le cri de Vive lu Charte! Camille Jordan et d’autres députés, qui avaient été victimes de ces odieuses violences, s’en plaignirent à la tribune cl irritèrent davantage le parti libéral. On discutait toujours la loi, cl chaque article donuail lieu à de nouveaux amendements qui étaient tous rejetés comme celui de CamilleJordan. Le ministère avait gagné ou acheté cinq voix qui lui assuraient la majorité , mats

(|iii ne déconcertaient pas la résistance forcenée de la gauche. Dans ce momentlit, peut-être, le sort de la monarchie ne tenait qu’à un ftl ; tous les membres des sociétés secrètes avaient ordre de ne descendre dans la rue qu'armés de pistolets, de poignards ou de cannes à épée : on n’attendait qu’un signal , parti du comité directeur, pour répondre à la force par la force. La police n’avait pas l’air de se douter de la gravité de celte situation : une ordonnance concernant les attroupements avait été affichée. Mois les alentours de la chambre des députés, le pont Louis XVI, la place Louis XV, les quais, la place du Carrousel , étaient le théâtre de provocations ou do menaces qui se traduisaient surtout par les cris alternatifs de Vive le roi et Vive la Charte! La gendarmerie cl la garde royale exerçaient avec beaucoup d'ardeur intempestive la délicate mission de rétablir l’ordre. Un jeune étudiant en droit, nommé Lallemand, qui s'enfuyait, sur la place du Catrousel, que la troupo parcourait au pas de charge, fut tdê d’un coup de fusil par un sergent de la garde royale qu’il avait provoqué par des gestes et des cris injurieux. La mort de ce jeune homme, que la pitié publique changea en assassinat, exaspéra encore les esprits, et son convoi, suivi par sés Camarades dea écoles et par un immense cortège de peuple, devint une protestation éclatante contre les excès de la police et les violences du pouvoir. La nouvelle loi des élections, ballottée entre les votes de scs défenseurs et ceux de ses antagonistes, entretenait dans la chambre des députés l’agitation , qui refluait au dehors. Cependan t, depuis la mort de Lallemand , les troubles de la rue avaient pris un autre cours : on a pensé, avec quelque raison, qu’ils n’étaient plus alors que l’œuvre ténébreuse de la police. Les abords de la Chambre furent tout à coup abandonnés par la foule des curieux et des perturbateurs qui établirent le théâtre de leurs attroupemenls tumultueux entre les portes Saint-Denis et Saint- Martin : tous les soirs , tant que dura la discussion de la loi , les boulevards étaient encombrés de groupes menaçants que la gendarmerie et la garde royale ne dissipaient qu’avec beaucoup de peine, pour les voir se reformor immédiatement sur un uiitrc point. Au cri ordinaire de Vive la Charte! se joignaient d’autres cris moins pacifiques, tels que ceux-ci : A bas les lloijalisles ! àbas les Chambres! d bas les émigrés! à bas les missionnaires ! On peuteroire que ces oris-lù émanaient du sentiment populaire, mais des agents de désordre avaient soin de les répéter, afin de fournir un motif aux violences do l’autorité. La troupe, assaillie à coups de pierres, ne faisait cependant pas usage de ses armes : il y eut pourtant quelques personnes blessées par les charges de cavalerie qui balayaient à chaque instant la chaussée cl les contre-allées des boulevards. Chaque soir les mêmes scènes se renouvelaient avec, une exactitude qui témoignait d’un plan arrêté d’avance : les soldats et les rassemblements prenaient position; les boutiques se fermaient; on proféraitdes cris séditieux; on cassait des réverbères; on jetait des pierres; puis, les cuirassiers et les dragons chargeaient et sabraient jusqu’à minuit; tout le monde alors se retirait chez soi , pour recommencer le lendemain à pareille heure. Ce fut sous

l’empire de celle agitation de la rue, que la Chambre adopta la loi des élections, à peu près telle que le ministère l’avait conçue, en créant lo double vole au profit des électeurs de grand collège qui seraient admis à voter uno seconde fois dans les collèges d’arrondissement; ces derniers collèges devaient nommer deux cent cinquante-huit députés; les collèges de département, cent soixante-douze, quo les royalistes comptaient bien choisir exclusivement parmi les représentants de l'ancienne noblesse et de la grande propriété foncière. Les électeurs départementaux ne manqueraient pas, en outre, d'exercer par leur nombre et par leur fortune une influence souveraine et décisive sur le reste des élections qu’on espérait sauver ainsi de la propagande libérale.

Le procès de Louvel fut comme étouffé au milieu de ces préoccupations politiques. Il s’était ouvert, le 3 juin, devant la chaipbre des pairs, et le procureur général Bcllart essaya, dans son réquisitoire, de prouver que l’assassin avait des complices, et que son attentat semblait être l’ouvrage du parti révolutionnaire. Louvel était un de ces hommes énergiques qui n'ont besoin que d'une conviction et d'un sentiment, pour commettre un crime; il avait puisé en lui-méme l'affreuse résolution de tuer le duc de Berry. Depuis' <814, commcil le déclara tranquillement, il cherchait l’occasion de tuer un Bourbon. Il s’était exalté en lisant le Contrai social et les autres écrits de Jean-Jacques Rousseau; il avait nourri dans la solitude son fanatisme républicain, ou plutôt patriotique, car le meurtre qu’il exécuta sur ta personne du duc de Berry ne fut, aux yeux de ce monomanc, que l’accomplissement d'un devoir sacré envers la patrie. Ilcst possible néanmoins que Louvel ait été encouragé, affermi dans son horrible dessein par des ambitieux ou des conspirateurs qui avaient intérêt à la mort du prince; mais on ne put constater que Louvel, qui menait une vie laborieuse et cachée, eût eu des rapports avec les sociétés secrètes, et se fût jamais mêlé à aucun complot républicain, ou bonapartiste, ou libéral, ou orléaniste. Aussi, le commissaire de la chambre des pairs, Bastard de l’Étang, demanda-t-il que l'accusation se concentrât sur la tête de Louvel. Celui-ci se montra, pendant le procès, ce qu’il avait été dans l'Instruction, calme, froid cl presque digne; il ne Ut aucun effort pour se soustraire au sort qui l’attendait; il n’avoua rien, il ne démentit rien , il raconta meme, avec une atroce naïveté, toutes les gradations morales que son esprit avait suivies pour arriver à l’accomplissement du meurtre; il ne manifesta ni regret ni repentir: « Je voulais commencer par le duc de Berry, dit-il, parce que c’était le plus sûr moyen d’éteindre la race ; après le duc de Berry, j’aurais tué le duc d'Angouléme, puis Monsieur, puis le roi. • On voulut l’effrayer, en lui présentant l'image du châtiment éternel, réservé aux scélérats endurcis; il sourit avec dédain, et murmura : • Ce n'est qu’un mol. • On insista pour connailrc ses instigateurs : « Je voulais agir sûrement, répondit-il, je devais donc agirseul. lin homme est toujours maitre de la vie d'un autre, quand il veut sacrifier la sienne. Je n'avais besoin de personne. » El, se tournant vers le duc de Raguse qui lui reprochait cruellement son parricide ; • C’est vous, s’écria-t-il

avec sévérité, vous qui êtes mon premier complice, parce que si vous n'aviez pas trahi la France, je n’aurais pas commis un crime. Vous avez vendu la patrie; moi, j’ai voulu ia sauver. » Après le plaidoyer de son défenseur, qui le recommandait à la pitié des juges, en le supposant atteint d’aliénation mentale, il lut un discours écrit, dans lequel il faisait sa profession de foi politique avec autant de sang-froid que s'il eût été étranger à l’arrêt qu’on allait rendre : « Il ne faut voir en moi, disait-il dans ce singulier factum, qu’un Français dévoué à se sacrifier pour détruire, suivant mon système, une partie des hommes qui ont pris les armes contre la patrie. » Il concluait en ces termes : « Suivant moi, les Bourbons sont coupables, et la nation serait déshonorée si elle se laissait gouverner par eux. > Il fut condamné à la peine des parricides. Son impassibilité ne l’abandonna pas. On lui promit sa grâce s’il consentait à nommer ses complices : il haussa les épaules et s’impatienta des retards qu’on apportait à son exécution. Le 7 juin, à six heures du soir, il montait les degrés de l’échafaud. Sans paraître ému, il regarda la foule qui remplissait la place de Grève, et se livra sans sourciller aux exécuteurs : « Dépêchez-vous, leur dit-il, on m’attend là-haut. » Mais il tressaillit tout à coup : « N’ai-jc pas entendu le canon? ■ s’écria-t-il avec émotion. Puis, reprenant son calme, il reçut la mort sans changer de visage. Longtemps après, on a su que, le soir même de l'assassinat, Louvel s’était rencontré dans un café de la rue du Mont-Tbabor, où il allait quelquefois, avec deux inconnus, l’un vieux cl l’autre jeune; ils avaient causé ensemble à voix basse, cl l’on entendit le vieillard dire à Louvel : « Non, non ; allez vous coucher, vous êtes fou ! » Ils sortirent tous trois, et Louvel, en quittant ses amis qui cherchaient à le retenir, les embrassa, suivant l’expression d’un témoin, «comme s’il parlait pour un long voyage » . Quels étaient ces deux inconnus?

L’assassinat du duc de Berry, les troubles qui avaient accompagné la discussion sur la loi électorale, l’attitude aggressive des députés de l’extrême gauche, l’agitation générale des esprits, étaient autant de symptômes graves des événements politiques qui se préparaient ou s’accomplissaient par toute l’Europe. La révolution d’Espagne avait suivi son cours : Ferdinand VII, après avoir juré la Constitution de 1812, en faisait exécuter lui-même les lois et semblait s’y soumettre de bonne grâce. Il supprima le saint-ofllce, chassa les jésuites, abolit une partie des privilèges de la noblesse, rappela ies exilés (nfrancescados) , accorda l’amnistie, institua la garde civique, et confisqua les biens des couvents. Auguslino Argucllès était son ministre de l’intérieur; le comte de Torreno, Calatrava, Martinez de la Rosa, appuyaient le ministère dans l’assemblée des Cortès : mais déjà le parti libéral se voyait dépassé par le parti révolutionnaire, par les exallados, à la tête desquels venait de se placer Riego, après le licenciement de l’armée libératrice. On accusait déjà les Cortès de faiblesse; le roi, de trahison. L'exemple de l’Espagnedevait servir de modèle à louslesélatsoù le carbonarisme avait jeté deprofondes racines; la Révolution se mit en marche pour faire le tour de l’Europe. Le 2 juillet, un régiment de ca-

valcrie formant la garnison do Nnla,dans lo royaume de Naples, se révolta aux cris de : Vive le roi et la constitution ! et fraternisa successivement avec les garnisons des villes voisines; celle de Nuplcs, commandée parle général Guillaume Pépé, sortit de la capitale et alla se joindre aux insurgés. Le vieux roi Ferdinand IV eut l’air d'accepter avec empressement la forme constitutionnelle qu’on imposait à son pouvoir : il nomma son fils, le duc de Calabre, lieutenant-général du royaume, et jura, comme lui, d’obéir à la Constitution, qui n’était autre que la Constitution espagnole. Il partagea si perfidement l'enthousiasme des Napolitains, qu’on ne le soupçonna pas d'abord d'élre hostile à la révolution. La Sicile voulut aussi faire la sienne, en proclamant son indépendance; mais les moines, qui s’étaient emparés de Palcrme et qui y avaient conféré une sorte de dictature au franciscain Vaglica, excitèrent la populace contre les nobles, et les empêchèrent, par le massacre cl lo pillage, de diriger ce mouvement national. Palcrme, qui avait fait de nouvelles Vêpres siciliennes contre les Napolitains, ne larda pas à retomber dans leurs main3, après un terrible bombardement. Le Portugal fut plus heureux que la Sicile dans sa révolution : dans la nuit du 2i août, la garnison de Porto, entraînée par son colonel, Castro de Sepulvreda, marcha sur Lisbonne et se réunit aux troupesquela régence envoyait pour la combattre. La régence prit la fuite, et la Constitution espagnole fut adoptée par la junte du gouvernement, avant que le roi Jean VI revint du Brésil pour reconnaître et continuer celle révolution pacifique. Les carbonari, dont le nombre s'élevait à plus de sept cent mille en Europe, se trouvaient encouragés, parle succès, à poursuivre leur tâche insurrectionnelle. On s’étonnait que la France n’eùt pas encore frappé un grand coup dans l’intérét de la liberté du monde. Les sociétés secrètes étaient, en effet, fortement organisées et affiliées entre elles à Paris et dans les départements; elles avaient surtout envahi l’armée et les écoles. Chaque associé, après avoir prêté serment sur un poignard, devait se tenir toujours prêt pour agir et s'armer au premier signal. Un comité directeur central, dont les chefs suprêmes n’étaient pas connus même des sous-comités directeurs, faisait mouvoir tous les comités qui correspondaient ensemble, et dépendaient les uns des autres sans se connaître. Ces comités, qu'on appelait ventes, de l’italien venta, se composaient chacun de vingt membres, parmi lesquels un seul, à l’insu de tous, faisait partie de la vente supérieure. Il y avait ainsi, dans Paris seulement, dans chaque quartier , dans chaque rue, plusieurs milliers de ventes qui s’enchaînaient mutuellement, mais dont le lien mystérieux échappait à toutes les recherches de la police. Il était presque impossible que la découverte d’une vente pût conduire è d'aulres résultats qu’à retrouver la trace de la vente supérieure ou inférieure. Voilà pourquoi la police, qui n’igorait pas l’existence de celle conspiration permanente, ne voyait aucun moyen do l’atteindre, quoique l’espionnage et la délation eussent fait une guerre acharnée aux sociétés secrètes. Le 19 août, néanmoins, la police empêcha un vaste complot d’éclater : les barrières île Paris furent fermées, les troupes consi-

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gnécs dans les casernes, les Tuileries entourées d’un grand appareil militaire. Les conjurés, qui n'étaient la plupart que des officiers et sous-offteiers de la ligne et de la garde royale, avaient le dessein de se saisir du fort de Vincennes, do soulever le faubourg Saint-Antoine et de venir faire un second

1 0 août aux Tuileries. Le chef avoué de ce complot était le capitaine Nantil, qui eut le bonheur de s'enfuir et de passer en Espagne; il prétendait disposer d’une caisse de quatre millions et d’une forco de dix mille fédérés de «815. Les ventes avaient eu, il est vrai, l’ordre de prendre les armes; mais un contre-ordre leur annonça bientôt que l’affaire avait échoué. Quant a la caisse des conspirateurs, elle ne fut pas arrêtée avec eux , et elle put encore soudoyer de nouveaux complots. Celui qui avait été prévenu, nu moment où

11 allait s'exécuter, était sous la main de la police depuis plusieurs mois : deux sous-officiers, Petit et Vidal, avaient tout révélé; et, d’ailleurs, la légèreté et i’imprudcuce de leurs jeunes complices livraient au premier venu le secret de la conspiration, que trois comités, l'un napoléonnislc, l’autre républicain, le dernier grenoblois, c’est-à-dire smts doute orléaniste, formés dans la société franc-maçonnique des Amis de la liberté , paraissent avoir conçue et dirigée. Le but de cette conspiration était si peu déQni d’avance, que les partisans de Napoléon II, de la République et du duc d'Orléans, avaient décidé qu’ils marcheraient ensemble, au cri de Vive la liberté ! cl qu’ils aviseraient à choisir un gouvernement apres la prise des Tuileries et l’arrestation de la famille royale. Cet étrange complot, déféré à la chambre des pairs, ne fut jugé qu'au mois de juillet de l’année suivante, lorsque le ridicule en avait déjà fait justice. Soixante-dix-neuf accusés étaient traduilsà la barre de la Chambre, et peu s'en fallut que le procureur général Bellart ne fit descendre sur les bancs de ces accusés obscurs quelques illustrations de l’armécctdc la chambre des députés : La Fayette, Voyer d’Argcnson, deCorcclles, les géuéraux Pajol, Berton, etc. Mais, au lieu d’agrandir la domaine de l’accusation, la chambre des pairs eut la sagesse de le restreindre. Ce procès de haute-trahison, dans lequel on vit figurer plusieurs officiers en retraite, les colonels Sauzel, Dumoulin et Caron, avec des officiers en activité, le commandant Bérard, les capitaines de La Mothc, Dequcvauvilliers, Vurlet, les lieutenants de Laverdcrie, de Trogoff, de Lacombe, prouva que cette conspiration, peu sérieuse en apparence, avait des ramifications immenses dans tous les corps de l’armée. L’absence du principal accusé, le capitaine Nantil, permit à la défense d’attribuer à l’action de la police tous les faits à la charge des accusés, et de représenter Nantil comme un agent provocateur. Ce qui ressortit des débats, qui ne durèrent pas moins de deux mois, c’est que la police aurait pu étouffer ce complot dans son germe Peyronnet et Vatiménil soutinrent l’accusation au nom du ministère public. Berville, Odilon Barrot, Ilcuncquin et d’autres avocats fameux, furent d’accord pour défendre les accusés en altaquant la police. Ou assure que Nantil, Bérard, et ceux qui avaient été compris dans cette attaque, ne réclaméreul pas, ne protestèrent pas, par dévouement à la cause

de leurs coaccusés. La cour des pairs prononça trois condamnations à mort contre trois contumaces : le capitaine Nanlil, l’ex-lieulenant Ladvocat et l’avocat Rey; les autres condamnations se bornèrent à quelques années d’emprisonnement cl à quelques milliers de francs d’amende. Le plus grand nombre des accusés furent acquittés. Il resla démontré que, si l’on avait voulu arborer le drapeau tricolore et proclamer Napoléon II, en détrônant Louis XVIII, re n'avait été qu’une tactique habile pour renouveler l’ancienne conspiration de Didier : le comité grenoblois dominait le comité bonapartiste et le comité républicain, sans que ces deux comités se fussent aperçus qu'ils travaillaient à son proflt.

L’histoire n’a pas dévoilé la part que ces trois comités eurent dans les événements de celte année-là : on ne saurait leur imputer une complicité morale dans le crime de Louvel ; mais on peut croire que l’un d'eux n’était pas absolument indifférent, sinon étranger, à l'odieuse tentative de Gravier et de Boulon qui, la nuit du 29 avril, mirent le feu à un pétard, sous les fenêtres du pavillon de Marsan, dans l’espoir de'délruire la grossesse de la duchesse de Berry et de priver d’un rejeton légitime la branche aînée des Bourbons. Celte abominable invention, dont les auteurs furent condamnés à mort par le jury et virent leur peine commuée en vingt ans de galères, n’eut aucuue fâcheuse influence sur la naissance d’un lils posthume du duc de Berry. Cet enfant vintau monde dans la nuit du 29 septembre. La malveillance et l'esprit de parti avaient d'avance répandu des soupçons au sujet d’une grossesse, qui semblait trop utile à la famille royale, pour être bien réelle. La duchesse voulut donc constater au moins la réalité de son accouchement. Le maréchal Suchct fut appelé le premier, lorsque l’enfant était encore attaché à la mère, et les gardes nationaux, qui étaient de servie»* aux Tuileries, furent invités à venir eux-mêmes vérifier le fait, avant l’entière délivronco de la duchesse. Les soins minutieux, qu’on prit en celte circonstance pour mettre hors de doute l'accouchement de celte princesse, ne servirent peut-être qu’a augmenter le nombre des incrédules. Ce fut avec la même maladresse, qu’on qualifia d 'enfant du miracle l'héritier futur du duc de Berry, le rejeton dynastique de la légitimité. Louis XVIII lui donna le litre de duc de Bordeaux; le corps diplomatique, celui A’eufanl de l'Europe. Tous les membres de la famille royale n’accueillirent pas avec le même enthousiasme la naissance de cet enfant qui les éloignait du trône, et l’ou attribua au duc d’Orléans une protestation, publiée sous son nom dans les journaux de Londres, contre les droits d’un prince qu’on représentait comme supposé. Les royalistes étaient dans la joie, et l’avenir de la monarchie de Saint-Louis et d’Henri IV, selon l’expression employée alors à tout propos, se trouvait renfermé, à leurs yeux, dans le berceau du nouveau-né. Le roi, plus clairvoyant que sa famille et scs fidèles serviteurs, n’avait garde de croire que les difficultés de la situation fussent tranchées par cette naissance miraculeuse. La proclamation, qu’il faisait, à cette occasion, contresigner par le président du conseil des mi-

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nistres, témoigne assez qu'il ne s’abusait pas sur l’état de la France et celui de l’Europe : « Les circonstances sont graves, disait-il; regardez chez vous,

autour de vous? tout vous dira vos dangers, vos besoins et vos devoirs

Écartez des nobles fonrtions de député les fauteurs des troubles, les artisans des discordes, les propagateurs d'injustes défiances contre mon gouvernement, ma famille et moi ! Dites-leur que ce n’est pas quand tout fleurit, tout prospère, tout grandit dans votre patrie, que vous entendez mettre au hasard de leurs rêves insensés ou livrer à leurs desseins pervers, vos arts, votre industrie, les moissons de vos champs, la vie de vos enfants, la paix de vos familles. * Cette proclamation, écrite de la main du roi et reproduite en facsimilé à cent cinquante mille exemplaires, qu'on distribua aux électeurs des grands collèges, assura le succès du double vote. Sur cent quarante-trois nouveaux députés qui furent nommés pour compléter la Chambre, portée au nombre do quatre cent vingt membres, à peine si cinq ou six nominations émanaient du parti libéral. Quant au renouvellement annuel du cinquième de l’ancienne Chambre, il se ressentit également des effets du double vote et fortifia encore dans l’Assemblée la droite et le centre droit. L’ultra-royalisme gagnait du terrain, et le duc de Richelieu crut nécessaire de lui donner une sorte de satisfaction, en appelant ses chefs au pouvoir, lorsque s’ouvrit la session, le <9 décembre : Villèle, Corbière, et Lainé,lcur allié, furent créés ministres secrétaires d’Ëtat sans portefeuille, et Corbière obtint ensuite celui de l'instruction publique. Le ministère était désormais inféodé au parti des royalistes purs. Louis XVIII, dans le discours d’ouverture de la session, ne continua pas moins à placer son gouvernement sous les auspices de la Charte, pour « inspirer une confiance générale dans la stabilité du trône et dans l’inflexibilité des lois qui protègent les intérêts de tous. » Cependant les hommes politiques, qui avaient fait la plus vive opposition à l’ordonnance du 5 septembre 1817, tels que le général Donadicu, le prélet Chabrol de Crouzol, l’avocat du roi Peyronnet, n’étaient pas arrivés à la Chambre, dans l'intention de défendre la Charte, et de mettre, comme l’annonçait le discours du trône « les différentes parties de l’administration en harmonie avec cette loi fondamentale.» La session de 1821 ne fut qu’une lutte insignifiante entre les ultras et les modérés, tandis que le parti libéral, qui sentait son infériorité dans la Chambre, so remuait en tout sens pour accroître son influence dans le pays.

La conspiration était permanente , mais elle no se produisait que par des actes isolés qui accusaient la faiblesse autant quo la ténacité des conspirateurs. Ils avaient d'ailleurs tant de buts et tant de mobiles différents, qu’on ne pouvait guère les prendre sur le fait et caractériser leurs complots. La police, initiée a la plupart de ces complots, provoquait, toutes les fois qu’elle trouvait l’occasion de le faire, sans rien changer à ses routines corruptrices et déloyales. Le nom de Napoléon II était toujours le plus puissant pour émouvoir les sympathies et les espérances du peuple : ce nom-là servait doic

d’éliquetle à toute espace de projet hostile au gouvernement. On no manqua pas de voir In main d’un bonapartiste dans celle d'un inconnu qui avait place un petit baril de poudre dans un escalier attenant au cabinet du roi. L'explosion eut lieu à cinq heures du soir, le 27 janvier, et ne causa que des dégâts matériels. Louis XVIII était, dans ce moment-là, absent de son cabinet. On ne pouvait douter que celle machine infernale n’eût été préparée contre sa vie. Le parti libéral voulut néanmoins rejeter sur la police une tentative qui devait fuirc sauter la moitié du palais, si elle avait été mieux préparée. Ce fut sans doute pour détruire l’effet moral de cette tentative criminelle et empêcher le sentiment public de la frapper d’une éclatante réprobation, que les auteurs de l’explosion des Tuileries ou leurs complices, la renouvelèrent le 30 janvier, d’une manière tout à fait inoffensive, sur la pince du Palais-Royal et dans la rue du Doyenné, et le 31, dans un corridor du ministère des Qnances. Il n’en fallut pas davantage pour ridiculiser la conspiration du pétard. Les Chambres envoyèrent toutefois des députations au roi, pour lui exprimer leur iudignalion contre l'allcnlat du 27 janvier. cCet attentat est plus insolent quo dangereux, répondit le roi; mon devoir est de pénétrer au fond do l’ablme : tout sera découvert! • On ne découvrit rien, et l'on put répéter impunément que la faction ultra-royalisle avait imaginé cette machine infernale pour effrayer le roi et le détacher des illusions du système constitutionnel, en lui faisant croire que sa vie n’était plus à l'abri des complots bonapartistes ou révolutionnaires. Louis XVHI eut la sagesse de ne pas se livrer à ces imprudents amis de la royauté absolue. Il résistait non-seulement à la majorité rétrograde des Chambres et aux sujétions menaçantes d’une partie de ses ministres, mais encore aux pressantes sollicitations des souverains ses alliés qui étaient d’accord pour étouffer en Europe le développement des libertés constitutionnelles. Louis XVIII, en réponse aux conseils et aux prières des rois étrangers, se portait fort de gouverner par la Charte et de régner avec elle. Le duc de Richelieu était, comme toujours, son intermédiaire éloquent auprès de l’empereur de Russie, qui ne se montrait pas trop éloigné d'abord de donner uno constitution à son peuple. Mais Alexandre se repentit bientôt de ces tendances libérales, quand la révolution, qui venait de s'emparer de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie, osa s’étendre jusqu’il Saint-Pétersbourg. Les sociétés secrètes existaient dans l’armée russo depuis 1816, et un régiment de la garde impériale, en se révoltant contre son colonel, sembla s’élro insurgé contre l'empereur. Celui-ci, qui jusqu'alors s’était fait un point d'honneur de paraltro presque libéral au milieu de la Sainte-Alliance, reconnut qu’il avait trop longtemps sacrillé les intérêts des rois à ceux des peuples cl donna son assentiment à tout ce qui serait fait par i'Autrichc. Mettcrnich devint donc le véritable arbitre de celte Sainte-Alliance qu’il avait inventée, mais dont il n'avait pas encore appliqué la politique secrète par le moyen des armes. Dans le congrès de Carisbad, où Mctternich prédisait l’éruption prochaine du volcan révolutionnaire, l'empereur de Russie

avait consenti à peine aux mesures de surveillance et do précaution qui pouvaient retenir l’Allemagno dans les lions do la confédération germanique; au congrès de Troppau, ou Mettcrnicli annonça que la révolution de Naples ne larderait pas à envahir toute l'Italie, Alexandre proposa le premier de faire marcher les armées de la Sainte-Alliance contre Naples. Quant à l'Espagne ot nu Portugal, leur position géographique n’exigeait pas une si prompto répression, qui appartenait au roi de France plutôt qu’à ses alliés. Louis XVIII, en sa qualité de roi constitutionnel, jugeait convenable d’offrir sa médiation, que le gouvernement de Naples no se pressait pas d’accepter. L’Angleterre, qui refusait toujours de s'enchaîner avec les signataires de la Sainte-Alliance, s’obstinait i garder son indifférence et sa neutralité, en présence de celte sourde conspiration des rois contre les peuples. L’Autricho s’était chargéo sculo de remettre le royaume des Deux-Siciles sous le gouvernement absolu de son ancien roi Ferdinand. Le 8 février, soixante mille Autrichiens, sous les ordres du baron de Frimont, passaient le Pô et marchaient sur Naples par trois roules différentes. Telle avait été la conclusion des conférences dos trois souverains é Troppau. Do nouvelles conférences s’ouvrirent à Laybach, an commencement de l’année : les empereurs d’Autricho et de Russio et le roi de Prusse y assistaient en personne; la Franco y était représentée perses ministres plénipotentiaires, de même que les état3 secondaires de l’Europo. Louis XVIII, qui leurrait de sa médiation le gouvernement constitutionnel ds Naples, n’aurait pas voulu prendre part ouvertement à un congrès dans lequel on décida que le pouvoir absolu convenait seul à l’Italie. Cette Déclaration do la Sainte- Alliance fut publiée, sans date et sans signature, dans lu gazette officielle de Vienne. Les souverains avaient mandé au congrès l’ex-roi de Naples, qui, une fois en sûreté à Laybach, abjura son serment à la constitution et approuva, dans une proclamation à ses sujets QJèles, l'intervention armée do ses augustes alliés. Son fils, le duc do Calabre, poursuivait avec peu de sincérité, pendant ce lemps-là, son râle de prince régent du royaume : il répondait i la proclamation de son pèro par une proclamation où il en appelait à l'opinion de l’Europe et de toutes les nalions civilisées, en jurant de combattre avec son frère à la tête de t'armée napolitaine. Mais cette armée, commandée par Guillaume Pepè, n’était pas capable de repousser l’invasion ou même do l’arrêter : la trahison avait préparé les étapes de9 Autrichiens. A la nouvelle de l’entrée du général Frimont sur le territoire de Naples, l’opinion se prononça en Franco avec énergie contre cette violation du droit des gens; le parti libéral ne se contenta pas de jeter un cri d’indignation : plein de contlanoe dans le courage et la résolution des Napolitains, il augura favorablement de l’issue d’une guerre injuste, et il espérait que la liberté d’un peuple à défendre provoquerait une sainte alliance des peuples. On apprit tout à coup que les Autrichiens avaient pénétré dans les Abruzzes : • Ils n’en sortirout pasl » s’écriait le général Foy, à la tribune de la chambre des députés. Mais l’armée nationale, que Pepô avait concentréo dans les

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Abruzzes, se dispersa au premier coup de canon, abandonnant son général, son artillerie et scs bagages : des traîtres avaient organisé celte déroute, qui commença au cri de sauve qui peut. Après cette victoire facile, l’armée autrichienne ne rencontra plus de résislance jusqu’à Naples où elle fut reçue avec des transports de joie, le 23 mars, par les lazzaronis et le petit peuple que le clergé avait fanatisés. Les patriotes, qui avaient participé à la révolution constitutionnelle, n'eurent pas tous le bonheur d'échapper, en s’exilant, aux horreurs de la réaction royaliste : un gouvernement provisoire s’établit au nom de Ferdinand IV ; la constitution fut abolie et les exécutions commencèrent. Le vieux roi, de Florence où il s’était retiré pour attendre le résultat de l’intervention autrichienne, dirigea lui-méme les proscriptions et ne rentra dans ses étals que pour y relever la royauté absolue, avant que le sang des victimes eût le temps de sécher sur les échafauds. Les carbonari italiens avaient fait un effort inutile pour sauver leurs frères de Naples : pendant que les Autrichiens, vainqueurs à Civita-Ducale, s’avançaient à marches forcées vers la capitale dégarnie de troupes et déjà livrée aux agents de Ferdinand, une révolution essayait d'éclater en Piémont où l’on voyait se reproduire les événements de la révolution napolitaine. La jeune noblesse, initiée au carbonarisme, demande, exige une constitution : lo marquis de Saint-Marsan, Sauta Rosa, et le prince de la Cisterna sont les chefs de cette conspiration libérale qui compte parmi ses adhérents le prince de Carignan, Charles Albert, dis du roi ; la garnison d’Alexandrie se révolte le 1 0 mars et arbore le drapeau tricolore des carbonari; le mouvement se propage de ville en ville et envahit Turin. Le roi ne résiste pas : il abdique en faveur de son frère, plutôt que de jurer la constitution des corlès, et nomme régent du royaume le prince de Carignan qui la jure; mais à peine Victor Emmanuel s'est-ii retiré paisiblement à Nice, que le nouveau roi Charles-Félix, prince de Genevois, proteste contre tout changement dans la forme du gouvernement royal, contre la constitution et la junte nationale : il somme les rebelles de reconnaître son autorité héréditaire et convoqueà Novarc l’armée piémontaise, sous le commandement du comte de Latour. Les Autrichiens appuient cette déclaration de Charles-Félix et marchent sur Turin : le gouvernement constitutionnel se prépare pourtant à repousser l’invasion étrangère, et le prince de Carignan va se mettre à la télé des troupes; mais, au lieu de les conduire à l’ennemi, il donne le premier l’exemple de la défection, en sortant de Turin, pendant la nuit, pour se rendre à Novare, suivant les ordres du roi son oncle. Les Piémontais ne renoncent pas à combattre : Santa Rosa, le héros de cette révolution pacitique, les anime du saint amour de la patrie; il espère que, d'un moment à l’autre, les sociétés secrètes de la France lui viendront en aide. L’opinion, en France, s’était prononcée avec enthousiasme pour les libérateurs du Piémont, et l’on pouvait croire que l’adoption du principe constitutionnel dans les états du roi de Sardaigne ne trouverait que des sympathies dans le gouvernement de Louis XVIII. Le général autrichien, comte de Latour,

entre en Piémont avec huit mille hommes : il est bientôt forcé de se replier sur Novare où il trouve des renforts ; l’action s’engage de nouveau, le 2 avril, à une lieue de cette ville; l’armée constitutionnelle fait des prodiges de valeur, soutient tout le jour une lutte désespérée et ne cède qu’à l’immense supériorité du nombre : elle se disperse le soir dans les montagnes; ses chefs ne quittèrent le champ de bataille que quand ils se virent sans soldats. Les auteurs de la révolution sarde se réfugièrent en Suisse, et le roi Charles-Félix prit possession de sa capitale, tandis que, sur sa demande, son royaume lui était garanti par une armée d'occupation de dix-huit mille Autrichiens. Ainsi furent étouffées presque en même temps les deux révolutions de Turin et de Naples; ainsi fut rétablie dans ces deux capitales la royauté absolue sous la protection de l’Autriche.

La France n’avait pas répondu à l’appel des constitutionnels italiens, qui lui demandaient de faire une diversion en leur faveur : quand les sociétés secrètes eurent organisé l’insurrection, tout était rentré dans l’ordre de la Sainte-Alliance, en Italie. Il y avait seulement quelques troubles à Grenoble, où l’esprit de la conspiration de Didier se cachait toujours sous un masque bonapartiste. Le 10 mars, le jour même où les carbonari piémontais avaient jeté le premier cri de vice la constitution ! un rassemblement tumultueux se forma dans la ville de Grenoble et voulut arborer le drapeau tricolore : on avait fait courir le bruit d’une révolution arrivée à Paris, dans laquelle le duc d’Orléans aurait été nommé chef d’un gouvernement provisoire après l’abdication du roi et le rétablissement de la constitution de 1791 . Mais le préfet, d’Haussez, et le général commandant le département , Pamphile de Lacroix, convaincus de la fausseté de ces nouvelles, déployèrent une vigueur qui arrêta les progrès de l’insurrection et déconcerta les conspirateurs. Ce fut la seule tentative de ce genre, que se permirent, cette annéc-là, les carbonari de France. Le complot de Grenoble avait eu pour auteurs la plupart des jeunes gens qui suivaient les cours de l’École de droit : cette école fut supprimée par ordonnance, mais Grenoble ne cessa pas d’être un foyer de sociétés secrètes. Les libéraux, qui ne rêvaient que révolution et constitution chez les peuples voisins de la France, avaient alors les yeux tournés vers la Grèce où le prince Alexandre Ypsilanti venait d'appeler aux armes scs compatriotes. Cette insurrection, comme toutes les autres, était l’ouvrage des sociétés secrètes, surtout de celle des hélérisles, qui préparait depuis plusieurs années l’affranchissement des Hellènes. Le 6 mars, les Turcs avaient été massacrés dans toute la Moldavie et la Valachie, et à ce signal, les provinces do la Grèce se soulevèrent l’une après l’autre contre la tyrannie turque, pour reconquérir leur indépendance. L’empereur de Russie, qu’on accuse d’avoir autorisé l’entreprise d’Ypsilanti, la devance et l’entrave, malgré les intérêts de la religion grecque qui la lui recommandent; mais le bataillon sacré d’Ypsilanti et de ses braves compagnons n’obéit pas aux ordres d’Alexandre, qui était devenu tout à coup le plus implacable ennemi des révolutions et des rc-

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volulionnaires : il tombe dans son sang, vaincu par la trahison russo plutôt que par l’armée musulmane. C’est dans l’Albanie, dans l’Épire, dans l’Attique, dans la Morée, que les Grecs sont pleins do foi et d’ardeur, pour combattre les Turcs, pendant que les congrès des souverains de l’Europe les condamnent 4 rester sous le joug de la Turquie. Le gouvernement turc vint lui-méme ô leur secours, en ordonnant ou en excitant d’horribles représailles contre ceux qui se trouvaient encore à Constantinople : le jour de Pâques, le patriarche grec Grégoire, âgé de quatre-vingt-quatre ans, est pendu en habits pontificaux, il la porte de son palais ; quatre-vfngt-trois prélats de son église subissent également le martyre ; la populace fanatique, qui accomplit ccs atroces cruautés comme une œuvre agréable au Prophète, fait main-basse sur tous les Grecs qu’elle peut découvrir. Aussitôt, dès que les massacres de Constantinople sont connus, par toute la Grèce, à la stupeur succède l'indignation, et la guerre sainte commence. Le clergé prêche une nouvelle croisade contre les Turcs; on voit des évêques lever l’étendard de la révolte : cet étendard porte le signe delà croix; il brille déjà sur les remparts d’Athènes. L’insurrection n'avait pas encore do chefs suprêmes ni do direction générale ; mais la hnino de l’esclavage et l’amour de la liberté ont produit partout le mémo élan. Tous les Grecs sont soldats; les femmes mêmes et les enfants prennent part 6 celte lullo héroïque; chaque bourgade est prête à soutenir un siège et ô servir do tombeau à ses défenseurs. Les Kleples et les Pâli— kares descendent de leurs montagnes pour protéger la constitution que Mavrocordalos présente ù l’acceptation des capitaines réunis à Épidaure. Cette constitution, calquée sur celle des États-Unis, ne convient guère ô la Grèce qui renaît et qui n’a pas été préparée à l’usage des institutions libérales , mais clic sert du moins A constater, ô établir l’existence d’une nationalité que les efforts unanimes de ses enfants disputeront pendant huit ans A ses ennemis politiques cl ô ses anciens oppresseurs. Au bruit de celte révolution que les rois menacent, les peuples sont émus do pitié et d’admiration ; la Fronce surtout, presque sans distinction de parti, so sent pênétréo de sympathie pour une cause si justo et si intéressante; non-seulement elle suit avec anxiété la marche des événements dans celte guerre remplie do merveilleux faits d’armes et de sublimes dévouements, non-seulement elle répète avec orgueil les noms des braves qui combattent pour l’indépendance de leur patrie, Colocolroni A Patras, Marcos Bolzarisct Odysseus A Missolonghi, Démétrius Ypsilanti et Nicctas A Corinthe, Miaulis et Canaris dans l’Archipel, mais elle leur envoie des officiers expérimentés, des auxiliaires Intrépides, des armes et de l’argent. La Sainte-Alliance se tait et s’arrêto devant ccs démonstrations du sentiment patriotique et chrétien ; elle garde la neutralité et plus lard elle ne refusera pas de tendre la main à la Grèce pour la faire remonter au rang des nations.

Cependant la chambre des députés n’avait pas poussé le gouvernement à prendre un rôle actif dans les projets de la Sainte-Alliance : elle était tout

absorbée par des divisions intestines, par des débats personnels qui ne dépassaient pas le terrain du ministère : il y avait deux factions qui voulaiont se dominer l’une l’autre et qui cherchaient par toutes sortes d’intrigues i s'arracher mutuellement le pouvoir; les royalistes constitutionnels n’avaient pas sur les ultra-royalistes l’avantage du nombre, do l'audace et de l'adresse, mais du moins ils so croyaient soutenus par le roi cl ils avaient pour eux la majorité du cabinet et le president du conseil des ministres. Villèle et Corbière, à leur entrée dans le conseil, ne s’étaient pas séparés de l'extrême droite qui les avaient portés de vive force au ministère ; ils affectaient seulement, ii la Chambre, de ne pas gêner les actes ministériels qu’ils n’appuyaient jamais tout haut et qu'ils attaquaient au contraire sourdement par l'entremise de leurs ami9. La scission était profonde au sein du ministère, quoiqu’elle ne donnât lieu à aucune rupture ouverte entre les ministres qui se ménageaient en apparence pour se faire en cachette une guerre implacable. Le duc de Richelieu pouvaitcomplcr surses collègues Pasquicr, deScrro, Simèoa et Roy, qui se conformaient aux désirs de Louis XVIII ; V'illèle et Corbière, dévoués au comte d’Artois et à son parti, se voyaient bientôt assez forts pour faire fléchir l’autorité royale devant les exigences excessives des royalistes absolus. Louis XVIII, d’ailleurs, nffaibli par l’êge et les inlirmilés, se relAehait de sa fermeté ordinaire et montrait moins de persévérance dans ses idées constitutionnelles. Il commença par faire des concessions au parti prêtre, pour avoir, disait-il, la paix dans sa famille. Ce parti prêtre, qui existait déjà sous l’Empire et qui, depuis le retour des Bourbons, n'avoit pas cessé un seul jour do s’élever aux affaires et de so fortifier dans toutes les classes de la société, acquit en 1 821 une puissance extraordinaire : il s’était introduit dans le ministère, à la suite de Villèle et do Corbière. La première satisfaction qu’on lui donna fut la reconnaissance du Concordat de 1817, que la Chambre avait refusé de sanctionner à celle époque. L’ultramontanisme avait fait irruption dans l'Église gallicane, et la cour de Rome disposait seule des évêchés, dont elle avait élevé le nombre à quatre-vingt-six, en proportion du nombre des départements de la France. Le choix des évêques fut laissé à peu près à la discrétion du papo ou plutôt de la camnrilla occulte, qui dirigeait en son nom le pouvoir temporel de l’Église. Le roi de France, malgré le texte formel du Concordat, no faisait qu’approuver et ralillcr les nominations épiscopales de son royaume; ainsi, Louis XVIII dut accepter, en dépit de ses répugnances, le nouvel archevêque de Paris que lui présentaient les meneurs de la Congrégation (c’est ainsi qu’on nommait la faction ultramontaine) pour succéder au cardinal Talleyrand-Périgord : le jeune coadjuteur de ce cardinal, Hyacinthe-Louis de Quélen, dans la conduite de son archevêché, prouva depuis au parti prêtre qu’il n’oubliait pas à quelles influences il devait son élection. Le parti prêlre en France avait son principal point d’appui au pavillon Marsan : le comte d’Artois , la duchesse d’Angouléme, étaient ses patrons avoués et ses dociles instruments ; la cour,

qui voyait approcher le ter me de la vie du roi, se façonnait d’avanceau règne de l’hériiier du trône, en épousantscs idées, scs affections et ses haines, en lesexagcrant et en les exprimant. Voilà comment les ultra-royalistes avaient accaparé presque toute l’initiative des Chambres : on y entendait tous les jours, à la tribune, des opinions frappées au coin de l’ignorance et de l’avcuglement politiques; on aurait pu croire que les introuvables de 1816 étaient encore là. C’étaient les Sallaberry, les Delalot, les Castelbajac, les La Bourdonnaie, députés estimables d’ailleurs par leurs convictions et leur probité, mais obstinés et peu clairvoyants, qui se posaient sans cesse en accusateurs publics de la Révolution et qui faisaient a tout propos le procès du ministère, au nom du roi. Le ministre des affaires étrangères, poussé à bout par ces attaques incessantes, leur répondit une fois : « J’ai de l’éloignement pour ces hommes qui par d’injustes récriminations fournissent des armes aux révolutionnaires; j'ai de l'éloignement pour un petit nombre d’hommes qui veulent usurper à eux seuls le titre de royaliste et accaparer les sentiments de la masse de la nation ; j’ai de l’éloignemeut pour ces hommes qui voudraient faire de la royauté l’iustrumcnt de leur ambition ! » Depuis cette vive sortie, Pasquier fut qualifié de ministre des répugnances ou de l'éloignement. Le ministère, attaqué tantôt à coups de massue et tantôt à coups d'épingle, ne pouvait espérer une longue existence. La gaucho et le centre gauche ne le défendaient que dans certaines occasions, lorsqu’il paraissait vouloir se rapprocher d’eux par quelque mesure libérale; mais les chefs de l’opposition, tout occupés de conciliabules et de menées révolutionnaires, daignaient & peine se mesurer avec les orateurs ultras qui leur semblaient atteints de vertige. Lorsque le ministère, avec l’intention secrète de se faire un antécédent utile pour proposer l’indemnité des émigrés, apporta une loi qui reconnaissait les droits des donataires de l’Empire et les indemnisait par des pensions, un des plus fougueux députés de l'extrême droite, Duplessis Grenèdan, s’écria : • Eh quoi ! c'est donc un salaire pour les conspiraleurs, qu’on nous demande?» Dans une autre circonstance, les ultra-royalistes se montraient plus libéraux que le ministère et lui refusaient la prorogation de la loi de censure, en déclarant, par l’organe de Vaublanc, que les lois répressives étaient suffisantes. Celte lutte de deux partis rivaux, qui cherchaient, l’un A parvenir au pouvoir, l’autre à s’y mainlcuir, amena un redoublement de corruption dans les deux camps : ici, des promesses pour un avenir prochain ; là, une scandaleuse distribution de faveurs et de places : chaque parti travaillait à se faire des créatures dans les Chambres et à gagner les voles de la majorité en les achetant. Le règne de la corruption politique n’était encore qu’à son aurore, et cependant le général üonadieu prononçait déjà ce fatal oracle : « C’est fini d’un pays, c’est fini des hommes, lorsqu'ils sont arrivés à n’avoir d’autre valeur que celle de l’argent! »

Pendant que la session tramait en longueur, à travers mille intrigues qui s’agitaient autour du ministère et qui retardaient l’adoption du budget, porté

à huit cent quatre-vingt-deux millions trois cent vingt -sept mille (rois cent soixante-quatorze francs; la France se couvrit de deuil, à cet écho lugubre qui arrivait de Sainte-Hélène: «Napoléon est mort!» Ledoutenefutpaspossibleun instant, lorsque le 5 juillet la fatale nouvelle parvint au conseil des ministres : il y eut le soir même grande réception aux Tuileries, et le corps diplomatique alla complimenter le roi, comme s’il eût remporté une éclatante victoire. La consternation se répandit, avec le bruit de cette mort si foudroyante, si imprévue, dans toutes les classes du peuple et jusqu’au fond des campagnes : les vieux soldats pleurèrent leur général; les patriotes de l’Empire, leur Empereur. On accusait hautement les rois de la Sainte- Alliance, de l’avoir sacrifié à leurs vengeances et à leur terreur. Quelques bonapartistes entêtés refusèrent de croire que le prisonnier des Anglais eût pu mourir sans revoir la France et ils continuèrent à l’attendre. Cependant les précédentes années avaient prouvé aux incrédules que la mort n’épargnait pas la gloire : les compagnons d’armes de Napoléon, ses plus illustres maréchaux, Uasséna, Serrurier, Kellcrmann, Lefebvre, étaient tombés l’un après l’autre, consumés de regrets et peut-être de remords , comme pour faire cortège à son ombre impériale. Le 5 mai, à six heures du soir, Napoléon avait rendu le dernier soupir, à l’àge de cinquante-un ans, huit mois et vingt jours, dans sa prison de Sainte-Hélène où son agonie morale et physique s’était prolongée pendant soixante-sept mois et demi. Il avait passé le temps de sa captivité en proie aux souffrances d’une maladie chronique que le climat meurtrier de l’ilc ne fit qu’aggraver et rendre incurable; mais ce n’était point cette maladie du foie ou de l’estomac qui le tourmentait le plus; c'était sa propre pensée, c’était son éloignement de la scène du monde, c’était le souvenir des grandes choses qu’il avait faites, c’était l’impatience de celles qu’il aurait voulu faire encore. Il avait sans cesse les yeux tournés vers la France et vers l’Europe: il pressentait l’avenir et il s’indignait de n’y pouvoir prendre part : « Après moi , disait-il , la Révolution ou plutôt les idées qui l’ont faite, reprendront leur cours, et si des mains habiles et hardies ne creusent pas alors un lit profond au torrent, il se le creusera lui-même, en se couvrant des plus déplorables débris. » Il espérait parfois que les rois qui l’avaient mis sous la garde de l’Angleterre l’appelleraient à leur aide : * La royauté regrettera partout mon bras tutélaire, disait-il tristement; lo jour des révolutions va se lever de nouveau sur l’Europe! » Il s’attendrissait jusqu’aux larmes quand il songeait à la France cl à son (ils. Dans sa modeste habitation deLongwood, au milieu de ces rochers calcinés par le soleil , en présence do celte nature aride et désolée, l’auguste captif aurait pu vivre tranquille cependant, entouré des soins et des consolations de son secrétaire Las-Cascs, de ses généraux Gourgaud, Bertrand) Mnntholon, et de quelques fidèles serviteurs qui l’avaient suivi en exil; maisson repos même fut troublé par la présence odieuse et par les persécutions systématiques du commandant de File, sir Hudson Lowe, qui semblait avoir reçu, dans les instructions de son gouvernement, l’ordre secret do faire uno

guerre implacable à l'orgueil de l’ex-empereur, qu’il ne nommait pas autrement que le général Bonaparte. Un terrible et mlnuiieux antagonisme s’éleva entre le geôlier et son prisonnier, qui l’injuriait sans cesse, sans réussir à le faire sortir des bornes d’une politesse froide et presque ironique. Napoléon avait intérêt d'ailleurs à outrer son rôle de victime de l’Angleterre, et il recherchait avec uno sorte de malice tout ce qui pouvait être un prétexte de plaintes et de protestation en face de la France et au nom delà justice et de l'humanité. Ce système eût réussi sans doute, s’il eût vécu assez longtemps, pour exalter le sentiment des peuples et intéresser la conscience des rois. La publication du Mémorial île Sainte ■ Ilélcne, écrit sous sa dictée par Las-Cases, remplit toute l'Europe d’admiration et de pitié, mais 11 mourut avant que le cri des nations se fût élevé, de tous les points du globe, contre ses bourreaux. 11 expira, pendant une tempête affreuse qui dévastait l’ilc et bouleversait les éléments. Ses dernières paroles avaient été : «Mon Dieu!... la nation française!... mon llls!...* Le dessein qu’il formait d'écrire l’histoire de scs guerres, à l’exemple de Jules César, ne fut réalisé qu’en partie; mais les belles pages qu’il dicta aux généraux Gourgaud et Montholon et à son valet de chambre Marchand, sont impérissables comme sa gloire. Les compagnons de sa captivité rapportèrent scs écrits militaires en France, mais non ses restes ensevelis dans le manteau de Marengo : Hudson Lowe avait refusé de rendre à la France le corps du prisonnier de l’Europe : il était encore le geôlier impitoyable d’une sépulture. L’horreur du monde entier s'attacha dès lors à sou nom et vengea sa noble victime. Selon lui, Napoléon avaitsuccombé à une affection cancéreuse de l’estomac, maladie héréditaire dans sa famille; scion le docteur Antomarchi, qui fit l’autopsie du cadavre, à une maladie du foie produite par le climat et le chagrin; selon la rumeur publique, à un poison lent.

On eût dit que la mort de Napoléon venait de raffermir le trône des Bourbons, au moment oit Louis XVIII, perdu de goutte et de scrofule, s’apprêtait philosophiquement à sortir de la vie, en répétant des vers d’Horace. Louis XVIII n’avait plus de force ni de volonté, pour résister aux représentations, aux prièresdeson frère qui allait, d’un jour à l’autre, régner pour son proprecomple. Il se laissa dire et persuader que les ultra -royalistes étaient seuls en état de défendre la Charte contre les conspirateurs qui avaient miné et contreminô la royauté constitutionnelle ; il invita le duc de Richelieu ù subir la nécessité des circonstances, en faisant de nouvelles avances, de nouvelles concessions, aux chefs de l’opposition royaliste. Villèle, qui voyait bien qu’on avait bcsoinde son concours, exigeait le portefeuille de l’intérieur pour lui, demandait la création d'un ministère des cultes et de l’instruction publique pour son ami do Corbière et désignait pour lesgrandes ambassades certains noms qui eussent annoncé un changement de système dans la politique extérieure. Le duc de Richelieu ne put s’entendre avec cette ambition impérieuse et envahissante qui croissait à mesure qu’on cherchait è la contenter. Villèle et Corbière

envoyèrent leur démission au roi et rentrèrent dans les rangs de l'extrême droite. Les élections du renouvellement des députés par cinquième avaient été encore plus favorables aux ultras que les précédentes. La session commençait sous la menace d’une formidable majorité hostile au ministère et au gouvernement constitutionnel. Cependant le président du conseil des ministres croyait pouvoir compter sur cette majorité que Villèlc avait promis de lui assurer; le duc de Richelieu devait, en échange do ces bons procédés, entrer pleinement dans la voie monarchique et religieuse, en donnant au parti du trône et de l’autel toutes les garanties que ce parti jugerait nécessaires. Le roi, dont la santé s’élaitun peu améliorée, ouvrit en personne, le 5 novembre, celte session que le ministère espérait pouvoir traverser à la remorque des ultra-royalistes. Le discours de la couronne ne contenait, comme à l'ordinaire, que des phrases vagues, même mensongères, sur l’état de l’Europe et sur l' heureuse situation de la France. La réponse que la Chambre devait faire è ce discours avait été choisie comme une arme de guerre par l’extrême droite, pour frapper à mort le ministère. Ce fut le premier essai de l’usage aggressif qu’on pouvait faire d’une Adresse au roi. Villèle et Corbière curent l’honneur de l’invention ; mais l’exécution de ce complot machiavélique appartint à la commission de l'Adresse, dans laquelle figuraient les royalistes les plus exclusifs, Dclalol, de La Bourdonnaic, de Caslclbajac, de Vaublanc et Chiffiet. On avait imaginé cette phrase équivoque qui devait être interprétée de deux manières différentes par la droite cl par la gauche de la Chambre, mais qui n’en serait que mieux approuvée par l’opposition libérale et par l’opposition royaliste : « Nous nous félicitons , sire , de vos relations amicales avec les puissances étrangères, dans la juste confiance qu’une paix si précieuse n'est point achetée par des sacrifices incompatibles avec l’honneur et la dignité de la couronne. * Ce langage était étrange dans la bouche des royalistes, alors que la Sainte-Alliance avait, par l’intervention autrichienne, anéanti les révolutions de Naples et de Turin et machinait déjà contre celles d’Espagne et de Grèce quelque autre intervention ; car, sous prétexte d’établir un cordon sanitaire le long de nos frontières et de les préserver de la fièvre jaune qui régnait à Barcelone, le gouvernement français concentrait une armée au pied des Pyrénées. La fameuse phrase de l’Adresse avait été perfidement élaborée dans une des réunions qui s’étaient rormées autour du député Piet et qui tenaient conclave à sa table. Elle fut apportée sournoisement à la tribune, et elle provoqua l'assentiment énergique de la gauche en même temps que les réclamations persévérantes de tous les ministres. Plus le ministère repoussait la phrase comme injurieuse pour le roi et pour lui; plus la gauche s’attachait à maintenir cetto phrase qui ressemblait à un blâme infligé a l’inaction de la France vis-à-vis de l’intervention autrichienne à Naples et à Turin ; plus la droite, qui ne voyait dans cetto phrase que la chute du ministère, s’efforçait de la justifier par d’incroyables divagations; enfin, droite et gauche volèrent ensemble et firent passer la phrase tant controversée, après quinze, jours de

débats animés. Le ministère était condamné par cent soixante-seize voix contre quatre-vingt-dix-huit. Louis XVIII, indigné de cette coalition qui allait jusqu’à l’outrager lui-méme, fut tenté d’abord de prendre fait et cause pour son ministère et de dissoudre la Chambre : il refusa de recevoir la députation qui venait lui présenter cette adresse insolente; il s’exprima en termes très-vifs, au sujet de l’audace des ultras; mais le duc de Richelieu lui-même lui lit comprendre les dangers d’une dissolution et lui conseilla de dissimuler son rcs sentiment : il avait l’espoir, en courbant la tête, de traverser cette bourrasque, sans avoir besoin de reconstituer un ministère, tant il se regardait comme indispensable à la tète des affaires. Villèle n’avait pas employé une si habile et si périlleuse tactique, pour renoncer aussitôt à la victoire; il était d’ailleurs vigoureusement appuyé par le parti prêtre et le parti de la cour ou du comte d’Artois, tous deux également actifs cl ingénieux, tous deux également puissants autour du fauteuil d’un roi moribond : il fut donc recommandé à Louis XVIII, comme seul capable de dompter les résistances dans la chambre des députés; le roi le fit venir plusieurs fois, l’écouta, le consulta, et parut se rendre à ses observations. En même temps, la Congrégation, qui dominait, inspirait et conduisait le parti de la cour, avait trouvé le moyen de s’emparer de l'esprit de Louis XVIII, à son insu, par l’intermédiaire d’une femme que le roi affectionnait. Ce n’était pas une maîtresse; l’àge et les infirmités du roi ne lui auraient pas permis d’imiter les moeurs de son aïeul Louis XV; ses goûts d’ailleurs ne l’avaient jamais porté à la galanterie ; mais c'était une amie complaisante et dévouée, qui faisait oublier au malade scs maux et au roi les ennuis de la couronne. La comtesse du Cavla devait moins à sa beauté qu’à son adresse l’empire singulier qu’elle avait su prendre sur son admirateur impotent. L’origine de sa fortune auprès de Louis XVIII tenait à des influences jésuitiques, dit-on, et motivait le fréquent usage de son crédit en faveur de la Congrégation, nonobstant les vieilles antipathies du vieux roi philosophe. Elle intervint donc, avec toutes ses séductions, auprès de Louis XVIII, pour le déterminer à changera la fois sa politique et son ministère; elle obtint en quelques jours ce qu’un favori , le comte de Blacas, ce que Monsieur et la duchesse d’Angoulêmo n’avaient pu gagner en plusieurs années : Louis XVIII mit le gouvernement dans les mains des ultra-royalistes, à condition qu’ils épargneraient la Charte. Ce fut dans la discussion sur le projet de censure, que le ministère Richelieu acheva de perdre la partie devant la chambre des députés : on vit encore une fois la droite se coaliser avec la gauche pour défendre la liberté de la presse qu’elle avait si souvent attaquée et maudite; on entendit de Castelbajac, de Sallaberry, Piet cl Chifilet absoudre la liberté de la presse pour avoir le droit d’accuser le ministère. Villèle dirigeait les coups, en cachant la main d'où ils partaient. Le duc de Richelieu fut abandonné par le roi comme il l’àvait été par la majorité : il apprit, presque en même temps que le public, la formation d’un nouveau ministère, qui no parut dans le Moniteurs le <5 décembre, mais qui existait déjà depuis dix

jours : de Villèle, l’astucieux auteur de la coalition, était créé ministre des finances et, de fait, président du conseil des ministres, quoiqu’il eût décide le duc de Richelieu à conserver encore ce titre et à ne pas retirer le prestige de son nom à un cabinet qu’il ne présiderait pas; le vicomte Mathieu de Montmorency, un des chefs les plus ardents delà Congrégation, s’emparait, pour la servir, du portefeuille des affaires étrangères; de Corbière, l'ami et le coadjuteur politique de Villèle, devenait ministre de l’intérieur; de Peyronnet, le protégé de la duchesse d’Angoulême et de madame du Cayla, revêtait la simarre de garde des sceaux ; le maréchal duc de Bcllunc acceptait le département de la guerre; le marquis de Clermont-Tonnerre, celui de la marine; le marquis de Lauriston restait ministre de la maison du roi.

Le nouveau ministère ne se proposait pas de continuer celui qui l’avait précédé ; aussi, tous les grands fonctionnaires furent-ils choisis dans les rangs de la Congrégation ; Mathieu de Montmorency plaça lui-même Delavau à la préfecture de police; Franchet, h la direction de la police générale; le duc de Doudeauvillc à la direction des postes. On épura les administrations, en y introduisant , à la place des libéraux ou des royalistes tièdes ou des alliées voliairiens, une foule de congréganistes éprouvés et de jeunes affiliés. On renouvelait également le personnel des ambassades et des consulats; on donnait des commandements militaires aux généraux qui, comme Canuel et Donadieu , s’élaient mis en révolte ouverte contre l’ordonnance du 5 septembre 1817. Les anciens ministres, selon l’usage, entrèrent dans le conseil privé, en qualité de ministres d'Étnt; ceux qui n’élaient pas pairs de France le devinrent, et même le comte de Latour Maubourg, qui avait le premier envoyé sa démission au roi, fut nommé gouverneur des Invalides; mais il n’y eut aucun rapprochement, aucune fusion, entre les deux systèmes ministériels. Le duc de Richelieu avait le chagrin de voir que, sous son nom et sa responsabilité, Villèle gouvernait la France et le roi dans le sens d’une contrerévolution : il n’osa pas s’opposer résolument à l’exécution du complot ultraroyaliste; il n’osa pas se faire le défenseur des libertés constitulionnelles que Louis XVIII lui-méme semblait délaisser avec indifférence ; il n’osa pas même rompre avec une politique tortueuse et mensongère qui n’était pas la sienne : il mourut cinq mois après (17 moi 1882) pour sortir d’embarras. Louis XVIII, toujours malade , toujours dominé et aveuglé par madame du Cayla , se déchargeait des soins du gouvernement sur ses ministres; il n’avait plus de volonté, lui naguère si opiniâtre et si inflexible : il en était venu à ce point d’insouciance ou de faiblesse , qu’il autorisait , qu’il encourageait même les envahissements de la Congrégation. Cette Congrégation, dont le nom et l’influence avaient été signalés depuis deux uus à peine, n’était autre qu’une transformation de l’indestructible compagnie de Jésus. Une simple association pieuse d’ecclésiastiques et d’hommes du monde, appartenant la plupart à l’ancienne noblesse, s’élail organisée à l’instar des sociétés secrètes, dans le but avoué de propager la religion catholique et de défendre l’Église militante; les

membres de celte association se recrutèrent d’abord parmi ceux des comités royalistes qui devinrent de la sorte, en peu d’années, les centres du complot monarchique et religieux que des mains invisibles avaient tramé dans l'ombro du confessionnal et dans le mystère des sacristies. La compagnie de Jésus, que le pape avait rétablie en 181 i^comme l’auxiliaire le plus lidèlc de l'Église romaine, se glissa dans l’association, sans lui rien ôter de son caractère politique, lui imprima uno action plus hardie, l'appuya sur des bases plus solides, l’entoura de règles plus sévères et l’astreignit à une discipline uniforme. Ce fut alors que commença le règne de la Congrégation , sous la tutelle des Jésuites qui en étaient les supérieurs et qui recevaient de Rome leurs instructions suprêmes; ce fut alors que l’ultramontanisme fit irruption dans le sanctuaire de l’Église gallicane. Louis XVIII avait constamment refusé de révoquer l’arrêt du parlement, qui bannissait de France l’ordre de Loyola; mais il n’avait fait aucune diflicullé d’approuver par ordonnance (23 septembre 1816) la société des prêtres des Missions de France : de celle société était sorti le jésuitisme, aussi fort et aussi audacieux que s’il eût été reconnu légalement. Les Pères de la Mission avaient engendré beaucoup d’autres sociétés religieuses qui toutes se rattachaient nu corps des Jésuites . pendant que les missionnaires répandus par toute la France y semaient des conversions et y récoltaient des affiliés , les Pères de la Foi pénétraient dans les petits séminaires, y empoisonnaient l’enseignement et préparaient la nouvelle génération à retomber sous le joug de l'ignorance et des vieux préjugés. La Congrégation voulait s’emparer de l’esprit du peuple, pour reconstituer l’ancienne société, avec la monarchie absolue et la religion autocratique. De là, ces missions permanentes dans les villes et dans les campagnes, ces sermons accompagnés de cantiques, ces plantations de croix, ces récits de miracles, ces distributions de chapelets, d'agnus et do médailles bénites, ces autodafé des œuvres de Voltaire et de J.-J. Rousseau. Sous tout cet appareil de charlatanisme dévot et mystique, se cachait une propagande formidable qui grossissait l’armée et l’état-major de la Congrégation. Vainement, la raison condamnaitelle des idées et des pratiques qui étaient d’une autre époque et qui n’avaient plus d’excuse; vainement, l’opposition prenait-elle prétexte de ces exagérations pieuses pour leur faire un cortège de ridicule et de moquerie; vainement, réimprimait-on par milliers les œuvres de Voltaire et de Rousseau, pour protester contre la croisade des hommes noirs qui espéraient éteindre sous leurs soutanes les lumières de l’humanité. Le jésuitisme n’en poursuivait que mieux sa marche triomphale : il niait lui-même son existence et se contentait d'être tout-puissant; il fanatisait les masses, faisait des prosélytes et des adeptes, gagnait les hommes par l’enlremisc des femmes, prêchait, confessait, convertissait, bâtissait des calvaires et recueillait d'amples aumônes. Il se fortifiait et s’étendait par la persécution. Partout, l’arrivée des missionnaires était le signal de querelles, do rixes et de troubles : la gendarmerie cl la police avaient souvent recours à la violence et à la force,

pour protéger leurs personnes sans parvenir à faire respeeler leur caractère. A Paris, dans louies les paroisses où l'on prêcha la mission , il y eut de déplorables désordres que l’uulorité ne pouvait ni prévenir ni réprimer : le prédicateur était interrompu par des c.ris , des huées, des éclats de rire ; on lui lançait des projectiles dégoûtants ou dangereux; quelquefois on tirait des pétards dans l’église, on la remplissait d’une fumée infecte, et tous ces excès avaient lieu malgré un déploiement solennel do troupes et même d’artillerie. La Congrégation se faisait honneur de provoquer un pareil scandale qu’on attribuait invariablement aux libéraux et aux impies. Elle n’en était que plus active à recrulor des adhérents , des affiliés , qu’on appelait jésuites de robe courte, parce qu’ils apparlenaient à tons les rangs de la société laïque. Ces afllliés ne subissaient ni épreuve ni examen préliminaire; ib devaient seulement s’engager à obéir en aveugle aux ordres de la Congrégation , avec laquelle ils contractaient un paclo réciproque au moyen de quelques dévolions publiques ou secrétes: les uns devaient suivra une procession, faire une neuvaine ou un pèlerinage, signer une profession de foi; les autres en étaient quittes pour porter un scapulaire sous leurs habits. On ne savait pas positivement quel lémoignago d'obéissance passive la Congrégation pouvait exiger de ses adhérents, mais on savait bien l’appui efficace qu’elle leur offrait en toutes circonstances. L’égoïsme et l’ambition précipitaient donc dans les bras des jésuites le troupeau des fonctionnaires, qui se vendaient ainsi corps et âme à ces marchands de consciences. Les congréganistes avaient formé une espèce de réseau qui enveloppait déjà dans mille liens tyranniques tous les membres du corps social : la société des Pères de la Mission agissait sur la population des campagnes; la société des Pères do la Foi, sur l’éducation du peuple; la société des Bons Livres, sur l’intelligence et la philosophie par la multiplication do certains livres jésuitiques; la société des Bonnes Éludes, sur l’Université et les facultés qui en dépendent; l’association de Saint-Joseph, sur la classe des ouvriers et des domestiques, en leur distribuant des secours; la société du Sacré Cœur de Jésus et de Marie, sur les femmes, en exaltant leur dévotion par le mysticisme et les voluptés de l'amour divin ; enfin, la société de la Défense de la Religion catholique, la plus vaslc, la moins inquiétante de ces sociétés qui se tenaient toutes l’une à l'autre, agissait sur les bourses des pauvres, en taxant chaque associé au tribut modeste d'un sou par semaine, avec lequel la Congrégation alimentait sa caisse secréte. Le chef général , nommé par la cour de Rome, était alors le père Ronsin, au-dessous duquel plusieurs comités supérieurs dirigeaient les affaires générales de l’association et transmettaient à chaque comité inférieur les ordres ou les instructions qu’il fallait suivre ou exécuter. Le siège politique de la Congrégation, espèce do concile permanent, avait été transporté des Missions-Étrangères à la maison de Montrouge, où affluaient sans cesse les personnages les plus éminents du conseil d'Éiat, des deux Chambres et delà cour. En un mot, la Congrégation, à cette époque , était partout et nulle part. On sentait sa présence occulte

dans tous les actes de la vie publique et privée; on rencontrait à chaque pas un de ses agents secrets; on entrevoyait son but et ses espérances; mais on ignorait presque entièrement son principe, son mode d’action et même ses lois organiques. Deux ouvrages fameux, qui parurent alors et que les jésuites ne revendiquèrent pas, avaient ouvert les yeux de l’opinion par l’insolence de cette conspiration de l’autel et du tronc : le comte de Maistre, dans son traité Du pape, cl l’abbé de Lamennais, dans son Essai sur l'indifférence en matière de religion, proclamaient la restauration du pouvoir temporel de l’Église.

La conspiration des jésuites cependant était moins sérieuse que celle des carbonari français, qui avaient noué des intelligences secrètes avec les earbonari de tous les pays de l’Europe. Le triste sort des révolutions napolitaine, sicilienne cl sarde n'avait pas découragé l'enthousiasme d’une jeunesse généreuse plutôt qu’éclairée, qui rêvait l'affranchissement des peuples par l’insurrection. Depuis la malheureuse tentative du 19 août, dont les auteurs n’étaient pas encore jugés parla Cour des pairs, la charbonnerie avait fait d’incroyables progrès, par la seule puissance de la curiosité. La police ne fermait pas les yeux sur le mouvement qui se faisait remarquer autour des centres d’aftiliation; mais elle ne pouvait remonter à la cause ni descendre à l’effet; le système des ventes, qui n’étaient que de dix frères chacune dans les départements, ne permettait pas de trouver un fil conducteur pour so diriger dans ce labyrinthe de sociétés secrètes. La haute-vente centrale de Paris, dans laquelle ne ligurail d’abord qu’une brillante élite de jeunes patriotes inconnus, s’élail ouverte aux notabilités du parti libéral et avait pris une force d’action considérable. Ce n’étaient plus seulement les huit premiers fondateurs de la charbonnerie française, Bûchez, Dugicd, Bazard, Rouen ainé, Guinard, Sautelel, Flolardct Desloges, qui allaient jeter le cri d’insurrection; c’étaient La Fayette et son dis, Dupont de l’Eure, Voyer d’Argenson, Manuel, Corceilcs, Jacques Koechlin et de Schoneu. Ces hommes éminents, aveuglés par leur patriotisme, regardaient comme légitime une révolution armée, qui pouvait entraîner la guerre civile et qui n’invoquerait pas d’autre droit que celui de la violence. Il u’y avait pas unité de but dans cette étrange conspiration qui sc fondait sur différents motifs, plus spécieux que justes; tous les chefs s’accordaient à considérer le gouvernement des Bourbons comme incompatible avec le sentiment national: l’un coudamnait Louis XVUl pour avoir violé la Charte; l'autre l’accusait do haute trahison à l’égard du pays qu’il avait livré pieds et poings liés à la coalition étrangère ; celui-ci ne lui pardonnait pas d’ètrc complice de la Sainte- Alliance ; celui-là jugeait prudent de devancer scs mauvais desseins, en lui ôtant les moyens de les accomplir; tous enlin étaient d'accord pour renverser le gouvernement; mais il y avait au moins trois partis représentés daus le comité directeur : le parti du duc d’Orléans ou de la Royauté constitutionnelle; celui de Napoléon II ou de l’Empire constitutionnel ; celui de La Fayette ou de la République américaine. Quelques-uns des plus jeunes membres de la vente suprême, encore pleins des souvenirs classiques de l’ancienne Grèce et

de l’ancienne Rome, rêvaient la république de Lycurgue et de Caton. Quant it la république de 93 , elle était peut-être dans la pensée de deuxou trois vieillards ; mais personne n'eût osé la proposer comme modèle. Depuis six mois, la cliarbonncrie avait considérablement augmenté le nombre de scs ventes dans les départements; Bûchez était allé la répandre dans l'est; Rouen ainé, dans l’ouest ; Arnoff Scheffer, dans le midi. Benjamin Constant lui-méme avait fait une tournée conspiratrice dans le département de la Sartheoù l’association locale des Chevaliers de la liberti n’attendait que le moment d’agir. Vers la fin de l’année, l’armée du carbonarisme français s’élevait à plus de soixante mille assermentés; les principales villes de France avaient chacune leur foyer d’insurrection : les armes, les munitions, l’argent, ne manquaient pas : tons les conspirateurs étaient impatients de faire triompher ce qu’on appelait la sainte cause de la liberté, sans trop savoir quels résultats on espérait de celte révolution à mille têtes. Les mêmes nouvelles favorables arrivaient à la fois de tous les points de la France, de Lyon et de Marseille, de Nantes et de Bordeaux, de Nancy et de Toulouse, de Poitiers et de Strasbourg. La police, tout absorbée par la surveillance des journaux, des livres, des gravures et des emblèmes séditieux , paraissait endormie à l’égard de cette immense conspiration qui couvait dans le cœur du pays; elle était cependant avertie depuis longtemps par des délations incomplètes et par la découverte de quelques notes assez obscures, relatives au complot; elle se tenait donc sur ses gardes, lorsqu’elle apprit que ce complot général devait éclater d’abord en même temps à Béfort, à Saumur et à Marseille, le I " janvier 1 823.

L’autorité était préparée à se défendre. A Saumur, trente-trois sous-ofticicrs furent arrêtés à l’École d’équitation; le sous-licutcnant Delon, qui était le chef d'exécution, eut le bonheur d’échapper ; dans le procès qui amena les prévenus devant le conseil de guerre, trois d’entre eux furent condamnés à mort, un seul fut passé par les armes. A Marseille, on s’empara aussi des principaux chefs, avant que l’insurrection eût commencé : ils comparurent aux assises, et le capitaine Vallée, condamné à mort, subit sa peine à Toulon. C’était à Béfort que les conspirateurs devaient frapper un coup décisif: ils se croyaient sûrs d’une partie de la garnison, car presque tous les officiers appartenaient à la charbonncric. Rien ne semblait donc plus facile que d’occuper la ville et d’y établir le centre des opérations du comité directeur. Une fois Béfort aux mains des insurgés, l'Alsace entière allait se lever contre un gouvernement qui n’avait jamais eu les sympathies de celle province belliqueuse et patriote. Toutes les mesures étaient si bien prises et le succès paraissait si certain, que le général de La Fayette lui-méme se décida, malgré les conseils de scs amis, à sc rendre en personne à Béfort, pour se mettre à la tête du mouvement. Une trentaine de jeunes et audacieux républicains, les deux Scheffer, Armand Carrcl, Bûchez, Bazard, François dcCorcetles, devancèrent le général, afin d’exécuter le premier coup de main contre la place: ils étaient si pleins d'enthousiasme et d’assurance, qu’ils commirent en route t. vi. 42

m niSTOlRE DE FRANCE,

assez d'imprudences pour donner l’éveil sur leur expédition. Quand ils arrivèrent à Béforl, le télégraphe avait déjà signalé leur dessein. On ne les arrêta pas néanmoins et on laissa ces pauvres fous tomber dans le piège. Le rendez-vous des conjurés avait été fixé au 31 décembre, à minuit; ceux qui étaient venus de Paris et qui avaient des intelligences avec les officiers de la garnison se réunirent, à l’heure indiquée, sur la place d'armes, où devaient les rejoindre leurs complices; mais déjà ils étalent cernés, et quand un coup de pistolet fut tiré contre un officier royaliste qui se trouva là et qui voulait s’opposer à la révolte de ses camarades, les arrestations commencèrent dans toute la ville et aux environs. Un poste de douaniers et un régiment d’infanterie, que les conspirateurs avaient gagnés, ne bougèrent pas et furent maintenus par une force imposante. Il y eut seulement quelques cr» qui restèrent sans écho, et tout rentra dans l’ordre sans coup férir. Les auteurs de celle entreprise coupable et insensée avaient jeté leurs armes et s’étaient enfuis : quelques-uns sortirent de Béfort et furent arrêtés loin du théâtre de leur échauffouréc ; quelques autres, les plus compromis, parvinrent à quitter la France et sc réfugièrent en Suisse ou en Espagne. Le général de La Fayette avait eu lo temps de rebrousser chemin, à six lieues de Béfort où la police l’attendait, et il était allé, avec son fils qui l’accompagnait, sc ménager un alibi judiciaire dans le département de la Haute-Saône. Il ne fut donc pas mis en cause avec les quarante-quatre accusés de l’affaire de Béfort. Cette affaire, déférée au tribunal de Colmar, sc termina pour eux plus heureusement qu’on ne pouvait l’espérer; mais la fermeté et le noble caractère de plusieurs des prévenus ne contribuèrent pas peu à les recommander à l’indulgence du jury : « Faites votre métier, avait dit Bûchez au juge d'instruction qui l’interrogeait ; le mien est de ne pas vous répondre. * Le tribunal fut moins influencé par les plaidoiries des avocats, que par les éclatantes manifestations de l’Alsace en faveur des prévenus : il réserva les condamnations à mort pour les contumaces qui étaient alors en sûreté hors du royaume, et nonobstant la gravité des charges qui pesaient sur les autres accusés, il ne leur appliqua pas d’autres peines que la prison et l’amende. L’échec de la tentative . de Béfort n’avait nullement déconcerté le carbonarisme qui continuait sa propagande franc-maçonnique; on n’était pas mémo découragé à Béfort et à Saumur. Ce furent encore ces deux pinces fortes que les conspirateurs s'obstinèrent à vouloir occuper, pour y arborer l’étendard de l’insurrection. Le comité directeur de Paris, qui avait perdu plusieurs de scs membres les plus actifs, dans la triste échauffouréc de Béfort, n’était pas trop porté à organiser un nouveau complot : il aurait volontiers attendu que les hommes politiques, qui étaient plus ou moins compromis, fussent mis hors de cause dans le procès qu’on instruisait à Colmar. Mais les ventes de province firent prévaloir la résolution de prendre une prompte revanche et de profiter de l’enthousiasme des conjurés que les échecs de Marseille, de Saumur et de Béfort n’avaient pas rendus moins confiants ni plus circonspects dans leurs

projets. Le comité directeur envoya donc de nouveaux émissaires dans l’est et dans l’ouest, avec des pleins pouvoirs et beaucoup d’argent, pour préparer et diriger l'insurrection. Grandmesnil, qui avait des instructions secrétes du comité, se rendit en Bretagne, s’aboucha avec lo général Berton et le détermina sans peine à venir se mettre à la tête des insurgés. Le 24 février, à quatre heures du matin, le général, accompagné du sous-lieutenant Delon qui s’était soustrait depuis deux mois aux poursuites de la police, descend sur la grande place deThouars où le rejoignent quelques officiers et soldats delà garde nationale en uniforme. Le drapeau tricolore est arboré, on sonne le tocsin, on bat la générale, on crie : Aux armes I et Vive la liberté! La troupe des conspirateurs se grossit d’une dizaine de gendarmes qui, moitié de gré moitié de force, se rangent sous les ordres du général Berton. Un renfort de quinze hommes arrive de Parthenay. La joie, l’espoir brillent dans tous les yeux. On répand la nouvelle d'une révolution qui éclate en même temps sur tous les points de la France et qui remplace les Bourbons par un gouvernement provisoire composé de La Fayette, Manuel, Voyer d’Argcnson, Benjamin Constant et Dupont de l’Eure. On s’embrasse, on chante la Marseillaise, et l’on écoute avec altcndrissement la lecture des proclamations au peuple et à l’armée. Ce n’est qu’à onze heures que la colonne du général Berton, qui ne compte pas plus de cent cinquante hommes armés, s’achemine lentement vers Saumur, à travers les vivats et les ovations, mais sans gagner un seul auxiliaire : elle no parvient qu’a six heures du soir devant la ville; elle s’arrête sur le pont Fourchard qui est gardé par dix gendarmes et deux cents élèves de l’École militaire, tout prêts à se réunir aux insurgés. Mais Berton hésite à pousser en avant et à pénétrer dans la ville : le maire se présente au-devant de lui et parlemente. Saumur ne so déclare pas, ne sonne pas le tocsin, ne court pas aux armes : on aurait suivi sans doute l'impulsion donnée par quinze mille hommes qu’on croyait voir paraître avec le drapeau tricolore; on resta froid et indécis en présence des cent cinquante enfants perdus de l’insurrection. Le maire lui-même, qui était initié au complot, invita le général Berton à se retirer. Vers minuit, on sc sépara de part et d’autre, d'un commun accord : le coup était manqué. Berton et ceux qui l’avaient secondé dans cette ridicule prise d’armes , ne songèrent plus qu’à se cacher ou à sortir de France. Le sous-lieutenant Delon et quelques autres y réussirent. Berton, qui croyait encore à la possibilité de réparer sa triste déconvenue et celle de son parti, refusa do s’embarquer et trouva une retraite chez un ami, prés de Rochcfort, tandis que son procès et celui de ses complices s’instruisaient à Poitiers et que les prisons de celle ville s’encombraient de prévenus. La fâcheuse issue de la tentative de Berton aurait suffi pour empêcher probablement les conjurés alsaciens de renouveler la malheureuse affaire de Béfort, mais les autorités civiles et militaires de l’est apprirent par le télégraphe que l’insurrection, éteinte d’elle-méme ù Saumur, devait se rallumer à Strasbourg et qu’une partiode la garnison, à l’instigation de scs sous- officiers,

allait se soulever, s’emparer de la citadelle et proclamer Napoléon II. Le général Pamphile de Lacroix, qui commandait le département, déploya la vigueur qu’il avait montrée à Grenoble dans une circonstance analogue : il mit Strasbourg en état de défense, consigna la garnison dans les casernes, fit braquer des canons à l’entrée des rues et opéra l'arrestation des chefs du complot. Quatre sous-ofQcicrs, conduits d’abord à Paris et enfermés au secret pendant plusieurs mois, furent enfln ramenés à Strasbourg et traduits devant un conseil de guerre qui les condamna seulement à trois mois de prison cl à seize francs d'amende, tant les projets coupables de ces jeunes gens trouvaient d’excuses et peut-être des sympathies parmi leurs juges. Le résultat de ce procès témoigne assez quelles étaient les tendances de l’opinion dans les départements de l’est où l’on pouvait tout tenter avec le nom de Napoléon cl le drapeau tricolore.

En présence de ccs conspirations militaires qui se formaient ou éclataient de tous côtés à la fois, le gouvernement n’avait pas demandé aux Chambres d’autres armes que des lois répressives contre la presse. Le ministère, qui était né, pour ainsi dire, de la résistance des royalistes à l’égard d’une nouvelle loi de censure que le cabinet du duc de Richelieu avait présentée comme nécessaire, le ministère de Villèle, de Corbière et de Peyronnet n’eut rien de plus pressé que de présenter aussi cette meme loi de censure, mais plus perfide et plus sévère que dans le premier projet. On vil tout à coup à la chambre des députés la majorité changer d’attitude et de langage; elle cessa de défendre la presse, pour l’attaquer, et elle ne craignit pas, à deux mois d’intervalle, de se donner les démentis les plus effrontés. La commission, dont le rapporteur, l’avocat bordelais Gayc de Marlignac, se chargea de faire passer à travers sa faconde mielleuse le projet ministériel, avait encore renchéri sur les rigueurs de ce projet. Le ministère demandait non-seulement que nul journal ou écrit périodique, consacré aux matières politiques, ne pût être publié sans autorisation du roi ; mais il voulait que les Cours royales eussent le droit de prononcer la suspension d’un journal et que, dans l’intervalle, des sessions une ordonnance, signée par trois ministres, suffit, en cas de circonstances graves, pour rétablir la censure. On lit plus; on inventa les procès de tendance qui laissaient à l’arbitraire le moyen de frapper tous les organes de la presse, en permettant d’incriminer l’esprit d’un journal, d’après une succession et un ensemble d’articles différents, rapprochés les uns des autres et combinés entre eux. On favorisa aussi les procès religieux, en comprenant parmi les délits de tendance, les atteintes au respect dû à la religion de l'État, ce qui était plus explicite que la morale religieuse de la loi athée de 1819. Ce n’était point assez : un second projet de loi, dont Chifflet fut le rapporteur complaisant, ajouta un surcroit de pénalité au code de la presse, hérissé déjà de prescriptions hostiles et formidables. On semblait avoir imaginé tout ce qui pouvait restreindre ou écraser une liberté, que garantissait la Charte et qui, depuis qu’elle était reconnue par la Constitution,- trou-

voit chaque jour plus d’cnlravcs et plusde malveillance de la part du pouvoir. Sous prélexle de réglementer celte liberté, on aggravait les peines que les écrivains pouvaient encourir; on les menaçait d’amendes plus fortes; on les rendait justiciables des Chambres qui voudraient les citer à leur barre; on créait des embarras de toute nature, à la marche de leurs publications; enfin, on leur enlevait, dans leurs procès, la sauvegarde du jury. Ces deux projets de loi, qui so fortifiaient l’un par l’autre, absorbèrent pendant près de deux mois les préoccupations de la chambre des députés. Villèle affecta de se tenir à l’écart de la discussion, tandis que son collègue le garde des sceaux était toujours sur la brèche pour soutenir le système oppressif du gouvernement contre la presse : il ne donna pas une haute idée de sa logique et de son éloquence pendant ces longs débats, mais il fit preuve d’une violence et d’une ténacité, que les murmures et les rires de scs auditeurs ne déconcertaient pas. La pauvre liberté de la presse était condamnée d’avance : elle eut encore à recevoir les coups furieux de ses ennemis ordinaires : on la calomnia, on l’injuria, on jura sa perle. Les orateurs de la gauche ne lui firent pourtant pas défaut; les doctrinaires et leur chef, Royer-Collard, déplorèrent l’aveugle monomanic des gouvernants qui s'efforçaient inutilement de combattre et d’anéantir la puissance de la presse ; Royer-Collard posa la question en ces termes simples et énergiques : « La presse est une nécessité sociale qu’il est impossible de déraciner. • La Fayette, fidèle à sa doctrine du droit à l’insurrection, au moment même où il se voyait compromis dans plusieurs procès de complot politique, déclara fièrement que ces projets de loi étaient une violation flagrante de la Charte et que celte violation délierait la nation, et de scs devoirs et de scs serments envers la royauté. Étienne, Kératry, Sèbastiani, Benjamin Constant, Bignon et d’autres organes du parti libéral essayèrent inutilement de protéger les droits de la presse et de faire respecter ceux de la pensée : l’ancien garde des sceaux, de Serre, consacra les restes de sa voix mourante à défendre celte liberté, qu’il avait méconnue et outragée lorsqu’il était ministre. La majorité se prononça, et la presse, mise en suspicion et en interdit, fut privée de ses juges naturels, en perdant la garantie du jury dans les procès qu’elle aurait à soutenir en police correctionnelle. La chambre des pairs, modifiée récemment par la promotion des omis de Decazcs et du duc de Richelieu, n’était pas encoro à la merci du ministère ultra-royaliste : une nouvelle fournée de pairs semblait indispensable pour y établir la prépondérance de Villèle. Les deux lois contre la presse ne furent pas néanmoins refusées au cabinet qui les dcmandaitcomme une arme de salut public. Le grand champion de la liberté de la presse était d’ailleurs absent : le vicomte de Chateaubriand avait remplacé Decazes à l’ambassade de Londres. Il y eut cependant de vives et brillantes protestations en faveur de cette liberté qu’on étouffait sous le poids de ses chaînes. Lanjuinais compara ccs deux lois aux plus ingénieuses formules de l’inquisition; de Molé, de Ségur, de Larochefoucauld-Liancour, s’attachèrent moins à défendre la

presse qu’à s'élever contre le mauvais et dangereux esprit du ministère, qui portait une main imprudente sur la Constitution. Ce fut là le véritable point de la discussion animée, que le garde des sceaux s’efforçait eu vain de ramener au tcrre-ù-terre des lois de censure et de police. Tallcyrand tenta de se refaire un fuux semblant de conscience, en hasardant quelques mots en faveur d’une liberté qu’il ne comprenait pas plus que les autres; Pasquicr parut épris d’une tendre sollicitude pour la presse qu’il avait peu ménagée sous son ministère, et il fit entendre, à ce sujet, des paroles très-dignes qui répondaient assez aux dédains de Fitz-James à l’égard des faiseurs de journaux. La principalo victoire de l’opposition libérale ou plutôt modérée, à la chambre des pairs, fut le rétablissement de l’épithète de constitutionnelle, appliquée à l'autorité du roi, épithète que la chambre des députés avait mise hors la loi. Les procès de tendance commencèrent de toutes parts à la fois, dès que les deux lois furent votées et promulguées; le parquet ne mit plus de réserve dans ses poursuites contre les journalistes et les écrivains, parce que le jury n’éloit plus là pour éteindre dans un verdict d’acquittement les foudres du ministère public : pendant longtemps, on essaya de faire taire les voix puissantes de la presse, en lui faisant un bâillon avec des jugements qui tuaient le journal, ruinaient l’imprimeur et emprisonnaient l’auteur; mais ces procès multipliés manquèrent leur but; les prévenus s’honorèrent de leur condamnation; quelques-uns s’en enrichirent, la propagande libérale y gagna de nouveaux prosélytes. On vit tour à tour descendre sur les bancs de la police correctionnelle et passer ensuite dans les cellules de Sainte-Pélagie : le chansonnier des gloires nationales et du progrès humanitaire, le populairo Béranger ; les deux complices de l’épigramme politique et de la fronde littéraire, Jay et Jouy; les énergiques publicistes de la Minerve, Cauchois-Lemaire et Reynaud. On acceptait avec joie une condamnation qui donnait un titre de gloire; on entrait daus la prison avec orgueil, comme si l’on montait au Capitole. 11 y eut beaucoup de condamnés, qui payèrent chèrement une phrase philosophique qu’on qualifiait d’impie ou d’athée. L’autorité n’avait aucune déférence, aucune pitié, pour ceux qu’elle appelait des scélérats de plume et qu’elle affectait de confondre avec les voleurs et les assassins. Un poète nommé Magalon, qui avait osé se railler des jésuites dans V Album, vil son journal supprimé par ordonnance, et fut condamné à treize mois d’emprisonnement et à deux mille francs d’amende ; puis, pour faire réparation d’honneur aux jésuites, on le transféra deBicétrc à Poissy, garrotté côte à côte avec un forçai galeux, et dans la prison de Poissy, on l’astreignit au régime pénitentiaire de la maison où il se trouvait mêlé aux malfaiteurs et soumis aux mêmes traitements qu’eux. Le ministre de l’intérieur, Corbière, quoique lettré et ami des littérateurs, avait l’air d’exercer à plaisir une sorte de persécution contre les hommes de la presse qui s’exposaient à subir une condamnation polilique : il était surtout inflexible pour les délits de tendance anti religieuse et il faisait une guerre impitoyable aux imprimeurs

et aux libraires, qui prêtaient leur concours à la propagation des écrits libéraux et voltairiens. Les tracasseries administratives et judiciaires ne servirent qu’à multiplier les livres qu'on cherchait à mettre a l'index.

Dès que les lois sur la presse et le vole du budget, tlxé à près neuf cents millions, curent satisfait à ce que le ministère nommait les nécessités du moment, la session fut close, le l”1, mai, et le renouvellement du cinquième sortant de la chambre des députés eut lieu immédiatement, sous l’influence des circulaires ultra-monarchiques et ultra-catholiques du ministère de l’inlérieur. Les présidents des collèges avaient été choisis parmi les meneurs de la Congrégation ; les candidats, parmi ses créatures; les agonis de l’autorité étaient, sous peine de destitution, obligés de voler pour ces candidats. On vit pourtant certaines défections qui prouvaient que le parti libéral, décimé par les procès politiques, puisait toujours do nouvelles forces dans le sentiment du pays. Deux anciens ministres, Roy et Louis, n’hésitèrent pas à se jeter dans les rangs constitutionnels pour avoir occasion de faire acte d’opposition contre Villèlc et ses collègues : l’abbé Louis fut puni de cette boutade par la perle de son titre et de ses émoluments de ministre d’État. Les libéraux étaient vivement émus par les préoccupations de la politique extérieure : la Grèce qui luttait héroïquement pour son indépendance, l’Espagne qui s’apprêtait à verser son sang sur la pierre de sa constitution, l’Angleterre où se ravivait la vieille querelle des Wighsetdcs Torys, l’Autriche et la Russie qui conspiraient toujours contre l’affranchissement des peuples et qui avaient convoqué un congrès à Vienne pour y publier les résolutions de la Sainte- Allianco, ce spectacle de l’Europe, tourmentée par deux principes irréconciliables, le despotisme et la liberté, tenait la France attentive et inquiète, sans la rendre toutefois indifférente 6 ses propres intérêts, à scs propres souffrances, à son propre avenir. Les esprits n’étaient pas moins frappés, agités et absorbés par la situation intérieure du pays, par les scandales tumultueux des missions, par la polémique irritante des journaux contre les jésuites, par les procès politiques qui se succédaient sans interruption, et par la sourde effervescence qui survivait à l’avortement des conspirations militaires. Les élections partielles, que le ministère et le parti libéral avaient influencées avec une égale activité, furent accompagnées de quelques troubles, surtout à Lyon où il fallut l’intervention de la gendarmerie et- de la troupe de ligne pour dissiper les attroupements. La lutte entre les candidats ministériels et libéraux fut encore plus vive à Paris et se termina par la victoire éclatante du parti constitutionnel qui obtint dix députés sur douze que devait nommer le département de la Seine. Le libéralisme n’eut pas le même succès dans le reste de la France et si les collèges d’arrondissement lui donnèrent encore dix-sept députés, pendant que le ministère en avait vingt-cinq dans les mêmes collèges, on ne vit sortir des collèges do département, celui de ta Seino excepté, que deux députés de l’opposition. Le comte de Serre, qui représentait à la Chambre le précédent cabinet, ne fut pas seulement réélu. Le ministère resta donc assuré de la majorité

dnns la Chambre qu’il allait rouvrir presque aussitôt pour lui faire voler des crédits extraordinaires. Dès ce moment, la guerre d'Espagne était résolue eu principe, et plus le gouvernement se défendait de vouloir rien entreprendre contre la constitution des Cortès, plus il se préparait secrètement à cette guerre que lui ordonnait la Sainte-Alliance. Le cordou sanitaire, que la peste de Barcelone avait fait établir sur la frontière des Pyrénées, était devenu graduellement un corps d’armée prêt à entrer en Espagne. Les journaux de l’opposition répondant aux justes alarmes des Espagnols constitutionnels, avaient signalé depuis plusieurs mois la véritable destination de ce cordon sanitaire. Le llonileur protestait tous les jours du respect de Louis XVIII pour la neutralité. Dans le discours du trône, A l’ouverture de la session juin), Louis XVIII eut l’audace de répéter le même mensonge : * La malveillance seule, dit-il, a pu trouver dans les mesures que j’ai prises, un prétexte pour les dénaturer. » Le mensonge était devenu l'essence du gouvernement représentatif : les œuvres de Talleyrand et de Fouché avaient profité à Villèle et à Corbière. On comprend qu’avec ce honteux et fatal système auquel l’opposition ne se conformait que trop, l'autorité ne reculât devant aucun moyen pour faire réussir ses desseins. Voilà pourquoi on ne craignit pas d’imputer à la police les incendies multipliés qui épouvantèrent la Picardie et la Normandie et qui empêchèrent les paysans de participer aux élections : pendant six semaines, des meules de blé, des greniers de fourrage, des fermes, des bois, des villages entiers étaient journellement la proie des flammes; tout le monde pourtant veillait sur scs propriétés; on arrêtait, on emprisonnait les mendiants et les vagabonds; mais on ne put découvrir l’origine d’un seul incendie ou saisir un seul incendiaire. Le gouvernement entretenait volontiers dans l’opinion une autre cause d’inquiétude qui ne pouvait lui nuire et qui détournait de la politique journalière une foule de cœurs généreux et de passions ardentes : c’était » vers la Grèce qu’on cherchait à porter toutes les forces vives du sentiment national de la France. Le triomphe de l’indépendance hellénique continuait avec un redoublement de patriotisme contre les armées et les flottes turques; les Grecs, dans leurs montagnes et sur la mer de l’Archipel, ne pouvaient faire qu’une guerre de corsaires et de partisans; ils manquaient d’armes, de munitions, d’artillerie, d’argent; mais la France commençait à leur en faire parvenir, cl il y avait une émigration d’anciens officiers de l’Empire et de jeunes volontaires qui allaient combattre pour la liberté sous l’étendard de la croix. Le parti prêtre, qui savait les intentions secrètes de la politique des rois A l’égard de la malheureuse Grèce, restait froid et muet en présence du martyr d’un peuple chrétien : nul prédicateur ne venait en chaire demander grâce pour les victimes du fanatisme mahométan , car la Grèce était alors, ainsi que l'Espagne, regardée comme un foyer de révolution que la Sainte- Alliance ne pouvait laisser subsister; mais le gouvernement français sc montrait moins inaccessible aux sympathies populaires, à la voix de la religion et à celle de l’humanité; il feignait de vouloir la résurrection de la Grèce :

« Un parfait accord, disait en langage ambiguë le discours de la couronne, a dirigé les efforts chaque jour concertés entre mes ulliës et moi, pour mettre un terme aux calamités qui pèsent sur l'Orient et affligent l’humanité; je conserve l’espoir de voir renaître la tranquillité dans ces contrées, sans qu’une nouvelle guerre vienne accroître leurs maux. * Et dans ce momenl-là même, les Turcs achevaient l'extermination des habitants de l’ilc de Chio, exposaient trente-cinq mille esclaves chrétiens sur le marché de Smyrnc et massacraient tous ceux que l’àgc ou la maladie rendait inutiles à cet infâme trafic destiné à l'approvisionnement des harems de la Turquie. II ne fut pas plus question de la Grèce que de l'Espagne, durant la courte session dont le ministère avait besoin pour faire voter le budget et deux crédits extraordinaires en rentes, représentant ensemble un capital de deux cent trente millions, sous prétexte de compléter la liquidation de l’arriéré et de rétablir l'équilibre des recettes et des dépenses. Cette émission de rentes offrait un nouvel aliment à l’agiolagc, dans lequel les hommes d'Élat, à l’exemple des ministres, se jetaient avec une ardeur effrénée. De celle époque surtout date la funeste invasion des gens de bourse dans les affaires de l'État. Villèle , qui avait sa fortune à faire, ne fut pas longtemps à la voir s’élever en proportion du cours des fonds publics. Son exemple exerça une triste influence sur son entourage, et ce fut lui qui apprit à tarifer les hommes d’après leur richesse bien ou mal acquise. Le règne des traitants n’était encore qu’à son début; mais les mœurs se corrompaient déjà au souffle de la cupidité. Le budget ne fut pourtant pas plus enflé que le précédent, et le ministère, qui ne demandait quo neuf cents millions pour maintenir la paix, comptuit sur les crédits extraordinaires pour payer les frais de la guerre qu’il préparait. Louis XVIII, dans sa réponse à l’Adresse de la Chambre, avait fait pressentir cette guerre.cn disant avec sa fausse franchise:» La paix générale, objet des voeux de Henri IV, il ne me sera pcut-^lre pas donné de la voir! »En effet, le cordon sanitaire des Pyrénées se changeait, le 22 septembre, en corps d’observation, et une ordonnance du 20 novembre rappelait quarante mille soldats sous les drapeaux.

Les carbonari français n’étaient plus assez forts pour faire une diversion favorable à leurs frères d’Espagne : toutes leurs entreprises avaient échoué par l’imprudence et l’indécision des conspirateurs plutôt que par l’astuce de la police et la résolution de l’autorité. Les sociétés secrètes conservaient encore leur organisation; mais elles n’avaient plus de direction ni de lien ni de volonté. Aucune tentative, émanée de ces sociétés, ne pouvait donc réussir, depuis que les procès criminels, encore pendants ou déjà jugés ù la suite des cchauffourécs qui avaient révélé un vaste complot, mettaient le gouvernement sur scs gardes. Le procureur général près la cour royale de Paris, Bellart, venait de dénoncer, dans uu réquisitoire, la cause et le but de ces inconcevables agitations, qui ne sont pas dirigées, disait-il, contre un seul trône, mais qui marchent contre tout ce qui est, contre le vieux système social,

en nn mot. Pour en finir plus vite avec les génies malfaisants qui , selon les termes étranges de ce réquisitoire semblable à un tocsin d’alarme, « ne s’embarrassent guère de sacrifier et des hécatombes d'hommes cl une partie du monde entier », la police cul de nouveau recours aux agonis provocateurs qui lui avaient fourni tant d’utiles captures. On voulait terrifier le carbonarisme par des exécutions. Le général Berlon fut la première dupe qui tomba dans un piège grossier. Il était caché, avec son complice Delon, qu fond d’un bois de la Sainlongc; mais il avait renoué des intelligences avec Grandmesnil, le représentant du comité directeur de Paris; il s'était laissé persuader que l'insurrection n’attendait que sa présence pour éclater à Saumur et dans toute la Bretagne; Grandmesnil avait trouvé des carbonari dans un régiment de carabiniers en garnison à Saumur , et le maréchal des logis Wooifled avait proposé d’entraincr scs camarades dans un mouvement révolutionnaire. Grandmesnil promit à Woeiflcd de le mettre en rapport avec le général Berton qui était le principal chef de la conspiration. Berlon se rapprocha de Saumur : un conciliabule des principaux conjurés devait avoir lieu, le soir du 17 juin, dans une maison de campagne voisine de cette ville: Berton et Woeiflcd s’y rencontrèrent les premiers: «Vous êtes mon prisonnier, dilWoelfled au général; si vous bougez, je vous tue. » Berton se vit entouré de soldats cl conduit en prison. Plusieurs de ses complices avaient été arrêtés comme lui ; Delon et quelques autres s’enfuirent; Grandmesnil avait disparu : il se dévoua, dit-on, pour son parti, et, afin de fournir un moyen de défense i ses coaccusés, consentit à passer pour un agent provocateur. Les principaux députés do l’opposition, Lafitte, La Fayette, Foy, Benjamin Constant, Vuycr d'Argenson, étaient encore compromis dans ce nouveau complot : leurs noms avaient été mis en avant par Grandmesnil et par quelques émissaires des ventes de Paris; différents témoins à charge accusaient ces députés d’être les véritables auteurs du complot, que le général Berlon s’était chargé de faire réussir. On ne les comprit pas cependant, comme le demandait le juge d’instruction, dans le procès du générai ; le ministère s’y opposa formellement , et l’on se contenta, pour leur imposer une crainte salutaire, de les nommer dans l’acte d’accusation qui parut dans le Moniteur du 1,r août. Les députés suspects payèrent d’audace; ils protestèrent de leur innocence à la tribune; ils renièrent les sentiments et les desseins qu’on leur attribuait, et Benjamin renvoya aux Mille et une Nuits ces réquisitoires, remplis de fables, de mensonges et d’absurdités qui ne pouvaient inspirer que le mépris. Le marquis de Saint-Aulaire, emporté par une indignation qui témoignait de sa crédulité, proposa de traduire à la barre de la Chambre le procureur général de la cour de Poitiers, comme coupable d’offense envers la chambre des députés. Foy, Manuel, Royer-Collard, et d’autres encore, ne craignirent pas d’appuyer celle imprudente proposition, qui fut repoussée par la prudence des ministres. Le procès de Berton commença donc à Poitiers, sans que les membres du comité directeur de Paris vinssent s’asseoir à

scs côtés, sur le banc des accusés. Le gouvernement n'avait que faire, d’ailleurs, d’augmenter le nombre des victimes et de soulever, avec un grand scandale, une grande pitié dans le pays : il voulaitsculemenl un exemple terrible pour déconcerter en France l’esprit de révolte et do conspiration; il voulait aussi discréditer les chefs politiques de ces éternels complots, en les forçant de mentir à eux-mémes et de nier leurs actes secrets. Mais si l’accusation se faisait un devoir de montrer, derrière les complots daSaumur, la main du général La Fayette, tenont tous les fils de cette trame républicaine ou orléaniste, la défense se servait adroitement do l’absence de Grandmesnil pour représenter ce plénipotentiaire du comité directeur do Paris comme un agent provocateur de la police. Celte tactique d’avocat eut pour objot, sans doute, de protéger La Fayette et les députés compromis, mais elle ne Bauva pas Berton et scs coaccusés ; le maréchal des logis Woelfled, qui venait d’étre récompensé de scs dénoncialions, parut à l’audience avec les épaulettes d’officier, et raconta naïvement le vilain rôle qu’il avait joué auprès de Grandmesnil et de Berton, pour extorquer les confidences du premier et pour faire arrêter le second. Après dix-sept jours do débats, Berton et cinq de scs coaccusés furent condamnés à mort; un seul do cos derniers, Saugé, fut exécuté à Thouars et mourut en criant : Vive la République! un autre, Caffé, s’ouvrit l’artère crurale avec un canif, la veille do son exécution; les deux autres obtinrent une commutation de peine; quant ô Berton, il fut calme et fier jusque sur l’échafaud; il cria d’une voix forte: Vive la liberlél vive la nation! et sa tête tomba. Le peuple, témoin de son supplice, le pleurait déjà comme un martyr de la liberté; on ne permit pas même à ses deux fils de signaler, par une modeste pierre, la place où il fut enterré. Soixante-quinze autres condamnations avait été prononcées par le tribunal de Poitiers; mais il y eut, par bonheur, cinquante-huit contumaces. Le gouvernement manqua son but eu le dépassant. Paris devait avoir aussi son procès de conspiration. Quatre jeunes sous-ofliciers, en garnison à la Rocbcllo, Bories, Raoulx, Gobin et Pommier, étaient accusés d’avoir conspiré, toujours sous l’influence occulte du comité directeur, et d’intelligence avec un avocat stagiaire, Baradère, et deux étudiants en médecine, Gauran et Rccurt. Le complot qu’on leur imputait ne fut pas trop bien défini dans son objet et dans ses moyens; mais l’instruction et les débats prouvèrent que ces jeunes gens étaient affiliés à la chnrbonncrie , qu’ils avaient assisté à des séances de vente où l’on criait : Vive la constitution de 1791 ! qu’ils recevaient des communications du comité directeur de Paris, et qu’ils préparaient à la Rochelle un mouvement militaire, analogue è ceux qui avaient éclaté ou failli éclater on mémo temps à Béfort, à Strasbourg, à Marseille, à Thouars et à Saumur. Les accusés ne firent aucun aveu ; leurs défenseurs, Berville, Mérilliou, Cliaixd'Esl-Ange, Coffinières, prêtèrent leur éloquence à un misérable mensonge, en essayant de représenter la charbonnerie comme une institution philanthropique ; mais de Broé et de Marchangy, qui soutenaient l'accusation, firent

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