CHAPITRE CLIII
Élections de Paris et des départements où elles ont été ajournées, plus hostiles encore au ministère qae celles qui les ont précédées. — Ordonnances du 25 juillet, publiées le 26, pour la dissolution de la Chambre non encore réunie, le changement de la loi électorale et la suppression ô^ la liberté de la presse périodi(|ue. Protestation des journalistes. — Insurrection parisienne des 27, 28 et 29 juillet. L*armée royale est forcée d'évacuer Paris et de se replier sur Saint-Cload, résiden(M3 en ce moment du Roi et de sa famille. — M. de La Fa)ette prend le commandement de la garde nationale.— La réunion des députés présents à Paris, après avoir protesté contre le coup d'État, institue, sous le nom de Commission municipale^ une sorte de gouvernement provisoire, puis, défère au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume. Charles X, qui a cru d'abord pouvoir apaiser Tinsurrectfon en apptîlant au ministère le duc de Mortemart, M. Casimir Périer et le général Gérard, est obligé de quitter Saint-Cloud, puis Trianon, et de se retirer à Hambouillet. Là, il se décide à abdiquer en fav(Mir de son petit-lils, le duc de Bordeaux, mais, abandonné par une partie de ses troupes et menacé par l'approche d'une forte colonne de la fgarde nationale el de la population parisienne, il se résigne, le 2 août, à quitter la France avec tous les siens.
Dans le départr'mont de la Seine et dans les dix-ueuf autres départemenls dont les élections avaient ùié ajournées, ell(\^ eurent lieu le 13 juillet pour les collèges d'ar-
rondissement et le 19 pour les grands collèges. A Paris, les huit arrondissements, à l'immense majorité de 7,395 voi\ contre 1,523, réunirent leurs suffrages sur les candidats de l'opposition qui tous, faisant partie de la chambre précédente, avaient voté l'adresse des 221, et qui appartenaient presque tous à la gauche la plus extrême, tels que le général Demarçay, MM. de Salverte, de Corcelle, de Schonen, Chardel et Bavoux. Vainement le ministère avait essayé d'opposer à un d'entre eux l'amiral Duperré qui jouissait d'une assez grande popularité, mais qui n'était pas un homme politique. Les élus du grand collège, bien que d'une couleur moins vive, étaient aussi des opposants très-prononcés, des 221. Dans la plupart des autres départements, la gauche triompha également. En réunissant les choix faits à cette époque à ceux qui les avaient précédés dans le courant du mois de juin, il se trouva que sur les 430 députés dont se composait la Chambre, l'opposition était en droit de s'attribuer 274 nominations et le ministère 143 seulement. Une douzaine de membres de ce qu'on s'était habitué à appeler la fraction Lorgeril étaient réclamés par les deux partis, mais évidemment ils étaient peu favorables au ministère, bien que les scrupules ou la prévoyance de leur royalisme pussent jeter quelque incertitude dans leur attitude et dans leurs votes. Des 274 opposants, 198 avaient été élus par les collèges d'arrondissement, c'est-à-dire par la masse des censitaires de 300 francs, et 7G par les colléjrrs de département, formés du quart le plus imposé.
Des 143 ministériels, 59 venaient des petits collèges el 84 des grands. Il en résultait qae dans ces derniers colléges, représentants d'une sorte d'aristocratie territ(H riale, le parti de la cour et du ministère avait encore conservé la majorité, mais bien moins forte que dans toutes les élections précédentes. Des Hl votants de la fameuse adresse, 202 avaient été réélus; des 181 qui l'avaient repoussée, 99 seulement étaient appelés à reprendre leui*s places sur les bancs de la Chambre. EnGn, le ministre de la marine, M. d'Haussez, qui avait présidé aux préparatifs de l'expédition d'Alger et, à ce titre, semblait pouvoir réclamer une pai'tie de Thonneurda saccès, M. dllaussez, plus malheureux encore que ne l'avait été M. de Pejronnet en 1827, avait succombé dans les boit collèges où il s'était présenté.
Cependant, M. de Polignac n'était nullement ébranlé dans son optimisme. A ceux qui lui parlaient avec Iri^ lesse des choix des collèges électoraux, il demandait ironiquement s'ils en avaient jamais attendu d'autres. Au point oîi les choses en étaient venues, il est permis do penser qu'il eût vu avec peu de satisfaotion une vicloin' moins complète de l'opposition, parce qu'elle n'aurait pas autant justifié à ses yeux et, à ce qu'il croyait, aux yeux du public le coup d'Ktat déjà arrêté dans sa pensét' et dans celle du Hoi.
Dans une séance du conseil qui avait eu lieulelOjttil* let, au moment même où l'on venait d'apprendre la pris^ d Vli^T. M. (le Peymiiii.M avait (irêsentê trois projcl>
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. o21
d'ordonnances qui devaient Taire en quelque soile la substance du coup d'État. L'une interdisait toute publication d'un écrit périodique non autorisée par le gouvernement, remettant ainsi en vigueur la loi de 1814. Une autre prononçait la dissolution de la chambre des députés, dont l'élection n'était pas encore aciu'vée en cet instant. La troisième fondait un nouveau système électoral sous prétexte de revenir au texte de la Charte en abolissant leK lois postérieures qui l'avaient modifié.
La discussion s'ouvrit immédiatement et occupa toutes les séances du conseil jusqu'au 20 juillet inclusivement. Un point «ur lequel les ministres étaient d'accord^ c'est qu'il fallait à tout prix éviter l'intervention de l'autorité judiciaire dans les difficultés auxquelles donnerait lieu l'exécution des mesures projetées. De deux choses l'une, disait-on: ou les magistrats s'associeraient à ces mesures et condamneraient les récalcitrants, et alors ils partageraient une responsabilité d'autant |)lus fâcheuse qu'il s'agissait en réalité de violer la législation existante et
qu'un tel acte, s'il était justilié par l'article 14 de la Charte pour des c<is extraordinaires, répugnait pourtant aux habitudes régulières de la justice; ou ils se refuseraient à reconnaître l'autorité de l'ordonnance, d'où naîtrait une collision qui ne serait pas sans danger. 11 fut donc décidé que tout se ferait administrativeiuent.
Sur le fond même des mesures, le débat fut très-vif, souvent aigre, et plusieurs des ministres, s'ils finirent par en airepler b»s résullats. on étairui m réalité hvs-
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peu satisfaits. L'ordonnance relative aux élections, revenant aux prescriptions textuelles de la Charte, réduisait à 258 le nombre des députés, substituait à la septennalité le renouvellement annuel par cinquième de la Chambre et interdisait de faire à un projet de loi aucun amendement sans qu'il eût été consenti par le Roi et examiné dans les bureaux ; elle établissait, de plus, deux degrés d'élection, les collèges d'arrondissement devant se borner à présenter des candidats aux collèges de départementqui choisiraient parmi eux les députés. Quant aux formalités prescrites pour les élections, c'était, dit M. de Guernon-Ranville dans son journal, undissu d'incohérences et surtout un prodige de déceptions. Il raconte qu'après avoir disputé pied à pied le terrain sur lequel il s'était placé dès le principe, après s'être attiré presque des injures de la part d'un des ardents souteneurs du projet, il résuma son opposition en disant à M. de Peyronnet : « à votre place, je remplacerais les vingt-deux » articles de formalités de cette ordonnance par un arti- »' clc ainsi conçu : les députés de chaque départemenl » seront nommés par le préfet. »
Dans le cours de cette longue délibération, des propositions bien étranges, non pas plus étranges pourtantqu^ plusieurs de celles qui finirent par être adoptées, fure successivement produites. L'un voulait que l'élection d députés fût exclusivement réservée aux grands collège» un autre aurait préféré qu'on en chargeât les conseils néraux. M. de Polignac exposa un système assez sèduisa
en théorie, mais dont la mise à exécution eût présenté, dans l'état des mœurs et des institutions de la France, des obstacles à peu près insurmontables : il tendait à remplacer la représentation du nombre par celle des intérêts, de telle sorte que la propriété foncière aurait nommé un certain nombre dv' dr pûtes et que le commerce, les corps savants, etc.,auraienteu au-si des représentants dans la Chambre. M. de Guernon-Ranville aurait désiré que le gouvernement compensât la dérogation qu'il faisait au système constitutionnel par de larges concessions aux libertés publiques; que, par exemple, au c^ns électoral de 300 francs d'impôt direct qui réduisait à 80,000 le nombre total des électeurs, on substituât le cens de SO ou même de 20 francs d'impôt foncier, personnel et mobilier qui aurait conféré à ceux qui le payaient le droit de nommer, non pas les députés, mais des délégués chargés de les élire. Cette nomination aurait été faite par communes, dans des assemblées présidées par le maire assisté du conseil municipal, et les délégués se seraient réunis ensuite au chef-lieu de l'arrondissement pour procéder au choix du député. Dans ce système, la Chambre n'eiU compté que 361 membres. La seule condition d'éligibilité, tant pour les électeurs d'arrondissement que pour les députés aurait été d'avoir li'ur domicile réel dans le département, mais, pour contrebalancer linfluence démocratique, on aurait admis «u\ collèges d'arrondissement des électeurs de droit, par *^xemple un petit nombre des plus imposés, les magis-
trats inamovibles, les ofliciers généraux de terre el de mer; enfin, on aurait accordé au commerce et à Undastrie des députés spéciaux répartis entre les huit on dix plus grandes villes du royaume. Ce plan fut écarté par une tin de non recevoir, comme contraire à Tarticle dp la Charte qui exigeait de tous les électeurs une coiftrihution directe de 300 francs et Tâge de trente ans: scrupule singulier delà part de ceux qui se préparaient â porter de bien autres atteintes à la constitution.
Dans un conseil tenu, le 21, aux Tuileries, M. de Polignac rendit compte au Roi du résultat de ces longues délibérations, c'est-à-dire de l'adoption des projets d'ordonnances présentés par M. de Peyronnet. M. Capelle proposa d'envoyer des commissaires extraordinaires dans les départements pour présider à leur exécution. Cette proposition fut d'abord accueillie, mais, lorsqu'il fut question de choisir les commissaires, on dut y renoncer parce qu'on fut forcé de reconnaître qu'on manquait d'hommes propres à de telles missions.
Il fut entendu (|ue les mesures ainsi arrêtées seraient soumises â l'approbation dfs Chambres dans leur plu? prochaine session, et que jusqu'alors elles n'auraient qu'un caractère [novisoire el d urgence. Comme la nouvelle chambre des députés devait être élue en vertu d'une (le ces mesures et très-probabh*ine»nt, pour ne pas dire (•ertaineinent, dans un sens conforme à l'esprit qui l'avait dictée, on comprend ce que cette promesse avait d'illu- <o\vv : roF-rlonnancr devait produire la Chambn' et la
HISTÛIKE DE LA RESTAURATION. o^ô
Chaint>rc sanctipnnpr rordonnance ; cétait un ceirlo vicieux.
M. do Chantelauzc fal chargé de préparer un rapport sur les motifs qui rendaient nécessaires les restrictions apportées à la liberté de la presse périodique.
Le public ne savait rien de ce qui se passait dans le conseil, mais on sentait que quelque chose de grave se préparait, et les esprits étaient sous le poids d'une sorte de terreur. Les royalistes tant soit peu raisonnables ne se faisaient aucune illusion sur la gravité des périls auxquels la politique de M. de Polignac exposait la monarchie. Depuis le dernier renouvellement du ministère, lepuis que la retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier et Tavénement de MM. de Peyronnet et Ca pelle avaient m quelque sorte donné le signal du (prochain combat, :es royalistes étaient livrés aux plus cruelles anxiétés. M-deLaFerronnays^quisetrouvaitalorsàRomeenqualité l'ambassadeur, avait reçu avec un véritable eiïroi la nourelle de la nomination di^ M. dePevronnet etavait d'abord refusé d'y ajouter foi. Comme il prolitait de son ancienne iaison avec M. de Polignac pour essayer de lui ouvrir es yeux, ■ mon cher, » lui répondit le président du t>nseil, avec cette confiance que rien ne pouvaitébranler, I tu ne connais pas le pays. » Sentretenant avec un Anglais de distinction qui voyageait en Italie, M. de La Feronnay sne put lui dissimuler ses alarmes. Avec un abanlon qui ne convenait peut-être pas à sa position ofli-
cielle, mais qui est un témoignage non équivoque de Tagitalion et du trouble de son esprit, il lui avoua qu'il avait fait Tannée précédente tout ce qui était en son pouvoir pour détourner Charles X des idées de coup d'Etat et même do changement de cabinet, mais que ce prince avait toujours été hostile aux institutions constitutionnelles ; qu'il s'était mis dans la tête Texistence d'un projet formé par les libéraux pour détruire Tautorité royale, et que son petit entourage l'entretenait dans cette conviction. Il ajouta qu'elle était très mal fondée, que la France, dans un état de prospérité croissante et' satisfaite do ses institutions, ne voulait aucun changement; qu'elle désirait seulement quelques modifications administratives; que l'expédition d'Alger ne donnerait aucune force an pouvoir; qu'au lieu de renvoyer la Chambre il aurait fallu, après le vote de l'adresse, lui proposer les lois dont le pays avait besoin; que si elle les avait votées le ministère aurait pu dire qu'il avait la majorité et que si, an contraire, elle les avait rejetées, le Roi aurait été dans de meilleures conditions pour faire un appel à la nation.
M. de Villèle jugeait la situation avec une sévérité plus grande encore, parce qu'il s'y mêlait des ressentiments personnels contre quel jues-uns des membres du cabinet. € Il est probable, • écrivait-il, le9 juillet, dans son journal, t que les ministres vont entraîner le malheureux • prince et le pays dans des coups d'État mal préparés, » mal congurî, mal soutenus, et il y a de quoi compro- » niellre la légitimité, notre honneur et notre salut...
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. o27
Pour provoquer une mauvaise adresse de la part de la Chambre, ils ont terminé le discours du Roi par une bravade... Au lieu de chercher dans le cours de la dernière session un moyen de ramener la Chambre ou de la forcer à se déclarer tellement forcenée et factieuse que les électeurs ne l'auraient pas renommée, ils I ont ajournée pour prendre du temps, cassée ensuite, trop tôt à leur gré, mais trop tard en effet pour qu'elle ne revînt pas telle que nous la voyons... Après la dissolution et comme pour indisposer encore davantage les collèges électoraux, ils ont rappelé M. de Peyronnet.Entln, ils dissoudront la nouvelle chambre, suspendront la liberté de la presse et convoqueront une autre assemblée par ordonnance. • M. de Villèle prévoyait donc les mesures extralégales qui se discutaient en ce moment dans le conseil, mais il pensait qu'avant de se porter à de telles extrémités le gouvernement devrait épuiser tous les moyens légaux et mettre de son côté, par la sagesse de sa conduite, tous les hommes paisibles et modérés au lieu de les exaspérer par des bravades et des imprudences. « Si le gouvernement ne prend pas ces » précautions préalables, • ajoutait-il, < il arrivera que. » le jour où la royauté acculée voudrait dominer la
• presse, la magistrature se refusera à le seconder et les
• voies administrativesdeviendront insuffisantes... Quand » on voudra élire une autre chambre avec les grands » collèges, par ex(»raple, les électeurs n'oseront pas s'y
• n»ndre. les présidents refuseront cet honneur, l'an-
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• cienne chambre pri^tendra exister encore et jouir seule ^ de la légalité, et I opinion froissée soutiendra de son •• omnipotence ces diverses prétentions. On aura usé et
• brisé, en en abusant, la dernière ressource de Tordre » et de la royauté. »
Si beaucoup de royalistes éprouvaient de sérieuses alarmes, l'opposition libérale n'était guère plus rassurée. A l'approche de ces moment*; décisifs où l'on peut croire que la force plus que le droit va être appelée à résoudre les questions, il règne toujours plus ou moins d'incertitude sur le dénouement. Les révolutionnaires, quelle que fut leur confiance dans la faiblesse du parti qui dominait alors le pouvoir, ne se tonaient pas pour absolument sûrs de la victoire. Les craintes des constitutionnels sincères étaient plus complexes. Sans doute, ils redoutaient avant tout de voir succomber la cause de la liberté, mais ils n'étaient guère moins préoccupés de^ périls auxquels les institutions seraiept exposées de la part des démocrates dans le cas où la cause de la liberti* triompheiait. Le 10 juillet, le duc de Broglie, pensant, ainsi qu'il le dit dans ses Mémoires, que le moment etaii venu de caver au pire, réunit chez lui ceux de ses amis politiques, pairs, députés, hommes de lettres, hommes du monde, avocats, journalistes, qui se trouvaient à Paris, au nombre de quarante ou cinquante, pour examiner avec eux la question de ce qu'il y aurait à faire dans le cas probable d'un coup dÉtat. Il fut admis d'un consentement unanime (juc la première réponse qu'on
devrait y faire serait un appel énergique au relus de linipOt par toutes les voies ouvertes a la publicité.
Tel était, cependant, dans la plupart des esprits le besoin, le désir de la paix, qu'on avait peine à croire à la guerre et qu'on se flattait encore de l'espérance de quelque combinaison nouvelle qui mettrait lin à la crise sans éclat, sans violence. Si le ministère ne se retire pas. disait-on, il faut le renverser, mais il ne s'agira pas, cette fois, d'un refus de concours : la Chambre se laissera présenter des projets de loi, se réservant de les refaire ou de les rejeter et, si cela ne suffit pat;, à la fin de la session elle rejettera le budget; peut-être le ministère résisterat-il encore, mais alors les citoyens refuseront l'impôt, et on verra si l'armée voudra le percevoir de force.
M. Cottu ayant, sur ces entrefaites, dans un nouvel écrit intitulé Des devoirs du Roi envers la royauté^ reproduit pour la quatrième fois son plan de coup d'État avec de nouveaux développements, sa persistance, qui prétait au ridicule, excita cette fois plus de railleries que d'irritation.
Le Roi et ses ministres ne négligeaient rien pour entretenir cette demi-sécurité chez ceux qui étaient disposés à s'y laisser aller. Jamais ils n'avaient protesté avec plus d'assurance, soit dans leurs entretiens, soit dans les journaux dont ils disposaient, contre toute pensé'^ de coup d'État. Se disaient-ils, pour excuser à leurs propres yeux ces dénégations mensongères, que le recours à l'article 44 de la Charte, sur lequel ils fondaient leur pro-
jet, n'était pas une violation de la constitution ni, par conséquent, im coup d'État? Ou bien, pensaient-ils qae loi-squ'un gouvernement médite des mesures pour lesquelles le secret est la première condition du succès, lors(iu*on soupçonne ses intentions et que ne pas les nier ce serait les avouer, il lui est moralement permis de les nier? Cette question de morale politfque est certainement une des plus difliciles à résoudre, d'autant plus qu'elle peut se rencontrer dans ta poursuite des desseins les plus irréprochables, les plus louables même, dans l'accomplissement des devoirs les plus sacrés du patriotisme tout comme dans relui d'une conspiration coupable.
Cependant les inquiétudes, quelquefois calmées pour un moment, ne tardaient pas à renaître. Le 21 juillet, le National publia un article qui mérite d*étre rappelé, parce qu'il présente avec une franchise que n'avaient pas la plupart des autres organes de l'opposition tous les éléments de la question, parce qu'il était en quelque sorte prophétique, t Des bruits sinistres » disait-iU • sontré-
> pnndus aujourd'hui dans Paris. Malgré l'incrédulité
• générale qui s'est manifestée jusqu'ici, on a paru
• frappé de l'idée qu'un coup d'État allait être tenté » avant la lin du mois. Les feuilles ministérielles vont se
• récrier au mot de coup d'État et prétendre, suivant
• l'ordinaire, qu'on n'en veut pas faire. Nous entendons
> par coup d'État ne pas réunir les chambres, casser
• les élections, fonder un nouveau système électoral par
ordonnance; tout cela, fait en s'appuyant ou non sur rarlicle 14, avec un motif ou un autre, est pour nous un coup d'État. Voilà ce qu'on croyait ci^ soir comme à peu près arriHé pour la fin du mois. On disait encore la presse menacée la première dans celte invasion du pouvoir absolu. Cela ne nous étonnerait point, car, dans le mouvement qui vient d'avoir lieu en France, la presse a l'honneur qu'elle ne désavoue pas d'être la principale coupable. Mais elle résistera, elle se fera condamner s'il le faut et protestera de tous ses moyens contre la violation des lois. Elle n'a pas de gendarmes, mais elle a du courage, et c'est une puissance qu'on n'op- • primera jamais impunément. »
Cette anxiété universelle des esprits, loin d'être pour le Roi et pour M. de Polignac un utile avertissement, les affermissait dans leurs funestes projets parce qu'ils croyaient y voir le résultat d'une vaste conjuration contre laquelle il fallait à tout prix se mettre en défense. Peu s'en fallait qu'ils ne rattachassent à la même cause l'improbation générale dont leur politique était l'objet dans toutes les parties de l'Europe, non-seulement de la part des peuples, mais de la part des gouvernements.
Je l'ai déjà dit : si ces gouvernements avaient pu croire au succès d'une contre révolution en France, s'ils avaient pu penser qu'il fût possible, sans s'exposer aux plus grands périls, de travailler à y supprimer le gouvernement parlementaire ou du moins à le réduire à des formes insignifiantes, analogues à ce qui existait dans plu-
sieurs États secondaires de rAllemagne, la plupart d'enlrr eux y auraient applaudi. Mais ils ne se faisaient pas une telle illusion. Ils connaissaient trop bien la puissance qu'avait alors en France Topinion libérale et rinsuffisance des hommes qui lui avaient si imprudemment déclaré la guerre. Les rapports de leurs ambassadeurs ne leur laissaient rien ignorer à ce sujet. Ceux-ci ne comprenaient rien à la confiance, à l'assurance que manifestait M. de Polignac dans de telles conjonctures, c Chaque i fois que je vais au ministère des affaires étrangères, » disait l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stuart, c Je crois > entrer dans le paradis des fous de Milton. Ces fous 1 sont dans une situation déplorable, mais ils se croient • toujours à merveille, t
L'humeur caustique et malveillante de lord Stuart, la haine qu'il avait toujours portée à la France, l'irritation même que son gouvernement éprouvait alors contre le cabinet des Tuileries par suite de la conquête d'Alger, pouvaient expliquer jusqu'à un certain point l'amertume d'un tel propos, mais les appréciations de l'ambassadeur de Russie n'étaient pas moins rigoureuses, bien qu'il représentât un gouvernement ami et allié du gouvernement français et qui avait tout intérêt à ce que le trône des Bourbons ne fût pas mis en danger, bien que lui-même fût attaché par de puissants liens au pays dans lequel il résidait depuis quinze ans et où s'étaient faites sa position et sa fortune. Plus il avait de motifs de désirer que ce pays n'éprouvât pas de nouveaux bouleversements, plus il jugeait sévèrement
les hommes qui lui paraissaicnt,par leurs imprudences, le précipiter dans la voie des catastrophes. Dans le salon de madame de Montcalm, dans celui de madame de Soignes, fille de M. dOsmond, ancien ambassadeur à Londres, femme de beaucoup desprit, qui avait contracté en Angleterre les penchants d'un libéralisme aristocratique, il rencontrait habituellement les anciens collègues et les amis de M. de Richelieu, M. Pasquier, M. Lalné, M. Portai, M. Meunier, les chefs du centre droit de la chambre des pairs, non moins hostiles, plus hostiles même au ministère actuel que jadis à celui de M. de Yillèle, et il se trouvait avec eux en accord d'idées et de sentiments. M. de Polignac ne l'ignorait pas, et là aussi il était enclin à voir une sorte de conspiration. A plus forte raison et avec un peu moins d'injustice voyait-il des ennemis dans les habitués du brillant salon du comte de Flahault, cet ancien aide de camp de Napoléon, marié à une Anglaise d'un grand nom et d'une grande fortune qui appartenait au parti des whigs.
Le comte Pozzo, s'entretenant un jour avec M. Courvoisier lorsque celui-ci faisait encore partie du minist<>re, lui avait demandé à quel moyen on pourrait recourir pour éclairer le Roi et l'arracher à un système qui menaçait de bouleverser de nouveau la France et l'Europe. « Je n'en vois qu'un, • avait répondu M. Courvoisier, « c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie. » — « Il l'écrira, • avait dit l'ambassadeur; t il l'écrira • dp Varsovie où il doit se rendre. » et les deux interlo-
cQleurs avaient concerté ensemble la substance de cetà-^^ lettre. Il ne semble pourtant pas qu'elle ait été écrit peut-être parce que l'Empereur aura craint de blesser l( susceptibilités de Charles X, mais il est certain qu*à cet» U époque le puissant souverain du Nord ne voyait de séci— ^n rite pour les Bourbons que dans leur fidélité à la Chart -^' « Si Ton sort de la Charte, t disait-il à lambassadeLa^ lie France, le duc de Mortemart, c on va à une catastr» — o
• phe ; si le Roi tente un coup d*État, il en supporte=^r
• seul la responsabilité. • M. de Mortemart se ren^B^j bientôt après en congé à Paris, porteur d'une lettre da^^ns
laquelle M. de Nesseirode, au moment de partir p< >nf
les eaux de Carlshad, l'invitait à conjurer le Roi de s'^^l». «tenir du coup dÉtat dont on lui imputait la pensée ^^ en lui faisant comprendre que, s'il violait le seiment prêté ^b Charte, il ne pourrait compter sur aucun appui exléri^ Tir. Un parlait aussi d'une lettrede madame de Nesseirode (9 ^0$ laquelle le plan des ordonnances qui devaient être bientôt publiées se trouvait exposé. LiC détail decescomxDo nications n'était connu que d'une manière assez vague. // est possible qu'on en ait exagéré la portée. Ce qui est hors de doute, c'est que M. de Mortemart les plaça sons
les yeux du Roi qui les reçut assez mal, disant qu'il corninençait à être las de toutes ces accusations calomnieuses: qu'il ne pensail à rien de ce que ses ennemis se plaisaient à supposer et que ce plan n'existait que dans Timagination de madame de Nesseirode.
M. de Metternirh lui-mt'^me. quelque ennemi qu'il fi*
niSTOIRK DE LA RESTAURATION. 535
des institutions constitutionnelles, ne pensait pas non plus que la prudence permît au ^gouvernement français d*y porter atteinte, t Vos deux grandes plaies, • disait-il à Tambassadeur de France, M. de Rayneval, t sont, je > le sais, la loi électorale et la liberté de la presse, mais
• vous n y pouvez toucher que par les Chambres. Un
• coup d'État perdrait la dynastie. »
Ce que le Roi disait à M. de Mortemart, il le répétait à tous les ambassadeurs étrangers, à son entourage, à M. Rothschild qui, venant de souscrire un emprunt à un taux élevé avec un des petits États de TAllemagne, craignait naturellement tout ce qui pouvait ébranler le crédit. La grande préoccupation de Charles X et de son principal ministre, c'était la nécessité d'un secret absolu pour assurer le succès des mesures qu'ils méditaient. Cette considération leur paraissait d'une telle importance qu'elle les entraînait à négi iger des précautions,des moyens d*action qui auraient pu contribuera ce succès, mais dont les préparatifs eussent risqué d'appeler l'attention. La plus belle partie de l'armée, celle qui pouvait inspirer le plus de confianceétaitenAfriquc, une autre aux camps de manœuvres de Saint-Omer et de Lunéville, des bataillons de la garde étaient encore disséminés en Normandie par suite des incendies. La garnison de Paris se composait de 11,500 hommes. Dans un rayon de quatre lieues, à Vincennes, à Saint-Denis, à Sèvres, à Versailles, se trouvait en outre un effectif de 5,500 hommes. On avait songé à réunii ces forces dans un camp aux environs de Paris, mais
M. de Polignac craignit de faire naître des soupçons. Dans l'état d'agitation où se trouvait la Belgique, menacôe, on le croyait, d'une intervention prussienne, il répugnait aussi à dissoudre les camps de Saint-Omer et de Lunéville, à découvrir ainsi la France de ce côté.
En prévision d'événements que tous les amis de l'ordre et de la paix, tous les esprits raisonnables s'efforçaient encore de croire impossibles, mais que les royalistes ardents appelaient de tous leurs vœux, M. de la Rochejaquclcin vint offrir au président du conseil de se mettre à la disposition du Roi, affirmant qu'en cas de danger la Bretagne et la Vendée sauraient se soulever encore et combattre pour le trône. 11 promettait d'organiser promptement cette insurrection monarchique, mais à ces deux conditions, qu'on remplacerait le commandant de la division militaire par un autre officier général dont il donnerait le nom et qu'on enverrait un régiment à Saumur pour garder le dépôt d'armes qui s'y trouvait. Ces propositions, venant d'un homme dont le jugement n'égalait pas, à beaucoup prés, le dévouement et le courage, ne furent pas acceptées. M. de Polignac était loin, d'ailleurs, il l'avoue dans les Mémoires qu'il a publiés sous le titre d'Études politiques, de prévoir la résistance que devaient rencontrer ses projets. Si l'avenir, dit-il, lui eût été dévoilé, il aurait insisté pour que le Roi se transportât sur la terre classique de la fidélité française, et c'est à Bourbon- Vendée qu'auraient été signées les ordonnances. Cette combinaison chimérique rêvée par
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M. de Polignac dans les loisirs de sa prison n'eût certainement pas modifié le cours des événements.
Le moment fatal arriva enfin. Dans un conseil tenu le 24 juillet, M. de Polignac présenta à ses collègues les projets d'ordonnance légèrement modifiés dans leur rédaction et qu'ils adoptèrent définitivement. M. de Cliantelauze leur annonça que le rapport qu'il avait été chargé de rédiger sur l'état de la presse et la nécessité d'y porter un remède efficace était terminé, il fut convenu qu'on soumettrait le lendemain les ordonnances à la signature du Roi.
Le lendemain était un dimanche. La cour était à Saint-Cloud. Beaucoup de personnes s'y rendirent, suivant l'usage, pour assister à la messe du Roi. Au retour de la messe, le Roi étant déjà rentré chez lui, M. de Vitrolles, dont l'esprit inquiet se tenait toujours autant que possible au courant des événements, abordant M. de Guernon-Ranville dans un coin de la bibliothèque où allait se tenir le conseil, lui parla des bruits de coup d'État qui, depuis quelques jours, avaient pris plus de consistance, t Je ne vous demande pas le secret du con-
• seil, > ajouta-t-il, c mais je vous engage à bien réilé- » chir avant de prendre des mesures décisives. Le mo-
* ment ne serait pas bien choisi, une grande fermenta- » tien agite les esprits à Paris, et l'on ne peut prévoir » quelles seraient les conséquences d'un mouvement po- » pulaire. t Développant ensuite sa pensée, M. de Vitrollesentia dans des détails qui surprirent d'autant |)lus
M. de Guernon-Itanville que, depuis deux mois que M. de Peyronnet dirigeail le ministère de rintérienr et par conséquent la police, il n*avait rien dit aux autres ministres qui se rapportât à ces informations. En quittant M. de Yitrolles, M. de Guernon-Ranville aborda le préfet de police, M. Mangin, et le questionna longuement sur le& dispositions de Paris. Les réponses du préfet furent très— rassurantes. Il les termina par ces paroles qui n'étaient, rien moins que prophétiques : t Je me doute du motL -f
• qui excite votre sollicitude, mais ce que je puis yoib^ s » dire,c*est que, quoi que vous fassiez, Paris ne bongei — 31
• pas. Marchez hardiment, je réponds de Paris sur vom. a » tête. •
Le Roi entra en ce moment avec le Dauphin, et tovjii 1 e monde s'étant retiré à l'exception des ministres, le co tiseil s'ouvrit immédiatement. M. de Ghantelauze doni^a lecture de son rapport qui obtint des éloges unanim.^^ et que tous les autres ministres signèrent avec lui. Pui^? le président du conseil plaça sous les yeux du Roi Tordonnancc relative à la presse et celle qui changeait 1^
modo des élections. Au moment de les signer, le Ftoi s'arrêta, et tenant la plume d'une main, la tête appuy^^ sur l'autre, il resta pendant quelques minutes comvoo absorbé dans une profonde réflexion, t Plus j'y pense, ' dit-il enlin, t plus je demeure convaincu qu'il est imi possible de faire autrement, • et il signa. Les ministres contresignèrent ensuite les deux ordonnances dans un l>rofond silence pendaiil ((ue M. de Peyronnet présen-
tait à la signature royale, avec Tordonnancc de dissolution de la Chambre, une autre qui en convoquait une nouvelU' [)our le 28 septembre. Une dernière ordonnance, dont on ne comprend pas bien l'opportunité dans de pareilles conjonctures, rappelait au conseil d'État plusieurs membres qui en avaient été éliminés sous les précédents ministères, MM. Delavau, de Vaublanc, Dudon, de Forbin des Issarts,de Frénilly, Franchet,de Castelbajac, Syrieys de Mayrinhac, Cornet d'Incourt, de Villebois, de Formont, de Conny, et accordait le titre de conseiller d*Ëtat honoraire à M. Bergasse, l'ancien constituant, lancien adversaire de Beaumarchais. De tels noms étaient l'équivalent d*un manifeste contrerévolutionnaire.
Tout étant terminé, on parla du cas où l'apparition de ces ordonnances, qui devaient être publiées le lendemain, donnerait lieu à quelque mouvement populaire. M. de Polignac dit qu'il ne craignait rien de tel, mais que, d'ailleurs, il y avait à Paris des forces assez considérables pour assurer la paix publique et réprimer les perturbateurs. On décida, à tout événement, que si les circonstances devenaient graves, le duc de Raguse, celui dos majors généraux de la garde qui était alors de quartier et de plus gouverneur de la première division militaire, recevrait les lettres de service nécessaires, à cette époque, pour conférer aux gouverneurs l'exercice des fonctions dont ils étaient titulaires, et qu'il serait chargé, en conséquence, du commandement de toutes les forces. M. de Bourmont, avant de partir pour rAfri(|ue, avait éventuel-
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lement recommandé ce choix à M. de Polignac de la manière la plus pressante, en donnant pour motifs qii.< les autres chefs de l'armée auxquels on aurait pu pens^ étaient trop vieux ou trop fatigués et que le souvenir d. la conduite que le maréchal Marmont avait tenue en 18 1 et en 1815 garantissait sa fidélité à la cause royale d« venue en quelque sorte la sienne, parce qu'il devait ètr certain que les révolutionnaires ne lui pardonnerai en jamais de tels antécédents.
« Messieurs, i dit le Roi en congédiant le conseil. < voilà de grandes mesures, il faudra beaucoup de cou- > rage et de fermeté pour les faire réussir. Je compta • sur vous comme vous pouvez compter sur moi. Notre » cause est commune. Entre nous, c'est à la vie et k h » mort. »
Dans le récit de ces mémorables délibérations, j'ai principalement et presque exclusivement prispourgoide le journal de M. de Guernon-Ranville qui, écrit au fur et à mesure des événements et avec toutes les apparences de la sincérité, me paraît mériter confiance. Les Mé^ moires de M. d'Haussez, sans le contredire pour le fond, y ajoutent d'autres détails que je crois moins authentiques. Il en résulterait que M. d'Haussez, après avoir énergiquement combattu les ordonnances dans le conseil du Si; aurait, le lendemain, reproduit ses objections en pr^ sence du Koi et n'aurait consenti à donner sa signature que sur les pressantes instances de ce prince, en déclarant (fu*il se ralliait, non à la conviction, mais à lares-
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ponsabilité de ses collègues. Je suis porto à croire que. dans ces Mémoires écrits après coup et inspirés par une pensée d'apologie personnelle, M. d'Haussez a tout à la fois exagéré la force et la persistance de ses objections au coup d'État et confondu les dates des faits, qu'il rapporte avec plus ou moins d'inexactitude : le 25 et même le 24, les ordonnances n'étaient plus en discussion de la part des ministres; il y avait déjà plusieurs jours qu'ils les avaient adoptées en principe et môme dans leurs df'tails.
Ce qui est inconcevable, c'est qu'au moment de s'engager dans une entreprise aussi audacieuse, on n'avait pas même pris la précaution d'en avertir ceux qui devaient être les principaux instruments d'exécution, de se concerter avec eux. Non-seulement le duc de Raguf^e n*avait pas été informé du rôle qu'on lui destinait, mais M. de Polignac, contrairement à l'avis de M. de Peyronnet, n'avait pas même voulu qu'on mit dans le secret le préfet de police dont le concours actif était pourtant si indispensable pour peu qu'on rencontrât quelque opposition. Ce futseulement dans la soirée qu'il fut averti des devoirs qu'il pourrait avoir à remplir le lendemain.
Il y a quelque chose de plus étrange encore. M. de Champagny, sous-secrétaire d'État de la guerre sous M. de Polignac, ce qui faisait de lui le véritable ministre de ce département, étant alors à la campagne à quelques lieues de Paris, on ne lui iit parvenir aucun avis, et c'était en même temps que le public qu'il devait appren-
(Ire l'événement, c Je connais quelqu'un, • disait le Dauphin en se frottant les mains, t qui sera bien étonné en » lisant le Moniteur^ c'est Champagny. t
Le Roi et M. de Polignac étaient persuadés que, pour réussir, un coup d'État devait éclater comme la foudre, surpendre et effrayer les partis par sa soudaineté. Fidèles aux habitudes d'intrigue et même de conspiration qui avaient été celles d'une grande partie de leur vie, ils éprouvaient d'ailleurs un plaisir puéril, une étrange satisfaction d'amour-propre à se rendre le témoignage qu'ils avaient réussi à tenir les ordonnances secrètes jusqu au moment de leur publication officielle. Ces précautions avaient été poussées si loin qu'on n'avait pas cru pouvoir s'en départir même à l'égard de la Dauphine qui. partie un peu auparavant pour Vichy, ne s'était décidée à quitter Paris que sur l'assurance que rien de grave ne serait tenté en son absence. Les hommes mêmes qu'on faisait en ce moment entrer au conseil d'État, ces aiilenU royalistes dont on pensait apparemment que, dans les voies nouvelles où l'on entrait, l'appui pourraitétre utile, ignoraient complètement la faveur qu'on leur accordait et les projets auxquels on les appelait à participer. Les ordonnances étaient déjà signées qu'on entendait M. de Vaublanc se plaindre du ministère qui restait inactif, qui ne faisait rien pour combattre la Révolution. En ce moment même, les pairs et les députés recevaient les lettres closes qui les invitaient à assister, le 3 août, à l'ouverture de la session. Était-ce l'effet d'une inadvertance ou d'un
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calcul destiné à tromper le public jusqu*au dernier moment? Quoi qu'il en soit, la masse du public qui éprouvait le besoin de se rassurer contre les rumeurs menaçantes qui circulaient depuis plusieurs jours crut pouvoir conclure de l'envoi de ces lettresque le gouvernement ne voulait pas sortir des voies légales et constitutionnelles, et dans un dîner auquel assistaient, avec M. Rothschild, plusieurs membresdu corps diplomatique, on se félicitait de voir enfin s'évanouir ces fantômes do coup d'État qui avaient si longtemps obsédé toutes les imaginations. M. de Polignac, poussant la dissimulation jusqu'à ses dernières limites et s'en faisant en quelque sorte un jeu, s'amusait encore, dans la soirée, à entretenir les chefs du ministère des affaires étrangères de ce que contiendrait, disait-il, le discours du trône et de la conduite qu'on tiendrait à l'égard de la Chambre.
Les ordonnances devant paraître le lendemain dans le Moniteur^ il fallait pourtant se concerter avec le rédacteur en chef de cette feuille. M. Sauvo reçut l'ordre inusité de se rendre chez le garde des sceaux à onze heures du soir. Introduit dans son cabinet, il l'y trouva en compagnie de M. de Montbel. Le garde des sceaux lui remit les ordonnances, lui dit de les reconnaître et d'en donner un reçu. En les parcourant rapidement, M. Sauvo ne put cacher son émotion. M. de Montbel la remarqua. • Eh bien? • lui dit-il. — t Monseigneur, • répondit M. Sauvo, • Dieu sauve la France ! » Un long silence «suivit ces paroles. Comme il se retirait, M. de Montbel, se
i. visi pKvipiUiniinent, lo retint, et lui cria avec un ac^^enl c laiièlé : « parlez. » — Messieurs, • répliqua M. Sauvo, • j'ai cinquante-sept ans, j*ai vu toutes les journées de . ta Révolution, et je me retire avec une profonde ter- > reur de nouvelles commotions. •
i^est par son témoignage seulement qu'on a pu connaître ces derniers détails. Ne serait-il pas possible qu'en les racontant quelques mois après à la commission do la itiur des pairs, il ait, même sans le vouloir et sons iVxcitation de tout ce qui s'était accompli dans Tintervalk donné à cet entretien un caractère plus dramatique qui' celui qu'il avait eu en eiïel?
Le 20 juillet, enfin, on lut dans le journal orficiel le rapport de M. de Chantelauzc et les ordonnances.
Le rapport, signé par tous les ministres, était un violent réquisitoire contre la liberté de la presse, dans lequel d'incontestables vérités se mêlaient à d'énormessophismes. Il y était dit qu'à aucune époque depuis quinze années la situation intérieure du pays ne s'était présenti^ sous un aspect plus grave et plus affligeant; que malgré une prospérité matérielle jusqu'alors sans exemple, des signes dt» décomposition et des symptômes d'anarchie se manifestaient sur presque tous les points du royaume: que les causes qui avaient concouru à affaiblir les ressorts du gouvernement monarcbique tendaient maintenant à en altérer et à en cbanger la nature; que dénu»^ dr force morale, l'autorité ne luttait plus qu'avec désavantage contre les factions: que des doctrines perni-
cieusesel subversives hautement professées se répandaient dans toutes les classes de la société; que des inquiétudes trop accréditées agitaient les esprits et tourmentaient la société; qu'une malveillance active, ardente, infatigable travaillait à ruiner tous les éléments de l'ordre ; qu'habile à exploiter les mécontentements et à soulever les haines, elle fomentait un esprit de défiance et d'hostilité contre le pouvoir et cherchait à semer partout des germes de trouble et de guerre civile ; que déjà les passions poli-, tiques, jusqu'alors contenues dans les sommités de la société, commençaient à en pénétrer les profondeurs et à émouvoir les masses populaires: qu'une multitude de faits recueillis dans le cours des opérations électorales confirmait ces données et qu'ils offriraient le présage trop certain de nouvelles commotions s'il n'était au pouvoir du Roi d'en détourner le malheur; que partout, aussi, il existait un besoin d'ordre, de force et de permanence; que les agitations dont on avait lieu de s'alarmer et qui ne pouvaient s'accroître sans susciter de grands périls étaient presque exclusivement produites par la liberté de la presse; qu'une loi sur les élections, non moins féconde en désordres, avait sans doute concouini à les entretenir, mais que ce serait nier l'évidence que de ne pas voir dans les journaux le principal foyer d'une corruption dont les progrès étaient chaque jour plus sensibles et la première source des calamités qui menaçaient le royaume. L'expérience parlait plus hautement que les théories. Des hommes éclairés et dont la bonne foi n'était XX 35
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pas suspecte, entraînés par l'exemple mal compris d'ua peuple voisin, avaient pu croire que les avantages de la presse périodique en balanceraient les inconvénients et. que ses excès se neutraliseraient par des excès contraires. Il n'en avait pas été ainsi, et la question était maintenaa ^ jugée dans la conscience publique. A toutes les époque.^ ^ la presse périodique n'avait été, et il était dans sanatnr*<< de n'être qu'un instrument de désordre et de séditior^.. C'était par son action violente et non interrompue qiM. « s'expliquaient les variations trop subites, trop fréquentais delà politique intérieure. Elle n'avait pas permis qu' ml s'établît en France un système régulier et stable de go vernement et qu'on s'occupât avec quelque suite d'int duire dans toutes les branches de l'administration 1^^ améliorations dont elles étiiit^nt susceptibles. Tous 1^-* ministères, quoique formés sous des influences diverse ^ et soumis à des directions opposées, avaient été en but t^^ aux mêmes attaques et au même déchaînement de passions? ' Les sacrifices, les concessions de tout genre n'avaient p^ les soustraire à cette commune destinée. Ce rapprocha' j ment seul suflisait pour assigner à la presse son véri^ table caractère. Elle s'appliquait, par des efl'orts soutenus, persévérants, à relâcher tous les liens d'obéissance et de subordination, à user les ressorts de l'autorité publique, à la rabaisser, à la ravaler dans l'opinion des peuples, à lui créer partout des embarras et des résistances. Son art consistait, non pas à substituer à une trop facile soumission d'esprit une sage liberté d'examen, mais
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;i rt'duirt» en problèmes les vérit/'s les plus positives: non pas à provoquer sur les questions politiques une controverse franche et utile, mais à les présenter sous un faux jour et à les résoudre par des sophismes. Elle avait ainsi jeté le désordre dans les intelligences les plus droites, ébranlé les caractères les plus fermes. C'était par l'anarchie dans les doctrines qu'elle préludait à l'anarrhie dans l'Etat. Elle n'avait pas même rempli sa condition la plus essentielle, celle de la publicité. Il n'y avait pas de publicité en France dans la juste acception de ce mol. Les faits, quand ils n'étaient pas entièrement controuvés, ne parvenaient à la connaissance de plusieurs millions de lecteurs que tronqués, défigurés, mutilés. Un épais nuage élevé dans les journaux interceptait en quelque sorte la lumière entre le gouvernement et les peuples. Une licence qui franchissait toutes les bornes n'avait respecté, même dans les occasions les plus solennelles, ni les volontés expresses du Roi, ni les paroles descendues du trône. Les unes avaient été méconnues et dénaturées, les autres étaient l'objet de perfides commentaires ou d'amèresdérisions. Le dernier acte delà puissance royale, sa proclamation, avait été ainsi discrédité dans la presse avant d'être connu des électeurs. La presse ne tendait à rien moins qu'à subjugucîr le gouvernement et à envahir tous les pouvoirs de l'ÉUït. Organe prétendu d»? lopinion. elle aspirait à diriger les di'bats des Chambres et elle y apportait le poids d'une influence non moins fâcheuse i|UP décisive. Cette domination avait pris, surtout depuis
deux OU trois ans, dans la chambre des députés un caractère d'oppressidh et de tyrannie. On avait vu les journaux poursuivre de leurs insultes et de leurs outragesles membres dont le vote leur paraissait incertain ou suspect. Trop souvent, la liberté des délibérations avait succombé sous leurs coups redoublés. Après avoir provoqué une adresse attentatoire aux prérogatives du trône, ils n'avaient pas craint d'ériger en principe la réélection des 221 députés dont elle était Touvrage. Et cependant, le Roi avait repoussé cette adresse comme offensante; il arait porté un blâme public sur le refus de concours qui y était exprimé; il avait annoncé la résolution immuable deiéfendre les droits de sa couronne si ouvertement compromis. Les feuilles périodiques n'en avaient pas tenu compta; elles avaient, au contraire, pris à tâche de renouveler et d'aggraver l'offense. Cotte attaque téméraire devait-eU^ rester plus longtemps impunie? Mais de tous les exc^ de la presse, le plus grave, peut-être, restait à signaler- Dés le commencement de la glorieuse expédition qui venait de s'accomplir, elle en avait critiqué avec une vî^ Icnce inouïe les causes, les moyens, les préparatifs, 1^^ chances de succès. Il n'avait pas dépendu d'elle que »^ pavillon français ne restât (létri des insultes d'un ba*"' bare, que l'Europe ne resUU asservie à un esclavage cm^' et à des tributs honteux. Par une trahison que les lois auraient pu atteindre, elle s'était attachée à publier tous les secrets de l'armement, à porter à la connaissance de l'étranger l'état des forces de la France, le dénombre-
ment de ses troupes, de ses vaisseaux, Tindication des points de station. Tout, jusqu'au lieu choisi pour le débarquement, avait été divulgué, comme pour ménager à l'ennemi une défense plus assurée, et, chose sans exemple, la presse, en répandant de fausses alarmes sur les périls à courir, n'avait pas craint de jeter le découragement dans l'armée. En signalant à sa haine le chef même de l'expédition, elle avait pour ainsi dire excité les soldats à lever contre lui l'étendard de la révolte. Voilà ce qu'avaient osé les organes d'un parti qui se prétendait national I Ce qu'il faisait chaque jour n'allaita rien moins qu'à disperser les éléments de la paix publique et à dissoudre les liens de la société. Il ne fallait pas craindre de révéler toute l'étendue du mal pour faire mieux apprécier toute l'étendue des ressources. Une diffamation systématique, dirigée avec une persévérance sans égale, atteignait jusqu'aux plus humbles des agents du pouvoir. Nul des sujets du Roi n'était à l'abri d'un outrage s'il recevait de son souverain la moindre marque de conliance ou de satisfaction. Les fonctionnaires publics, constitués en état permanent de prév(»ntion, semblaient en quelque sorte retranchés de la société civile; on n'épargnait que ceux dont la fidélité chancelait ; on ne louait que ceux dont la fidélité succombait; les autres étaient notés par la faction pour être plus tard, sans doute, immolés aux vengeances populaires. La presse périodique n'avait pas mis moins d'ardeur à poursuivre de ses traits envenimés la religion et le prêtre. Elle voulait déraciner dans le
cœur des peuples jusqu'au dernier germe des sentiment religieux en attaquant les fondements de la foi et en prodiguant à pleines mains la dérision et le mépris aux ministres des autels. Nulle force n'était capable de résister à un dissolvant aussi énergique que la presse. Â toutes les époques, elle s'était dégagée de ses entraves, ellearait fait irruption, invasion dans l'État. On ne pouvait qo'étre frappé de la similitude de ses elTets depuis quinze ans malgré la diversité des circonstances et le changement des hommes qui avaient occupé la scène politique. Sa destinée était de recommencer la Révolution dont elle proclamait hautement les principes. Placée à plusieurs reprises sous le joug de la censure, elle n'avait jamais ressaisi la liberté que pour reprendre son ouvrage interrompu. La presse départementale, mettant aux prises les jalousies et les haines locales, semant l'elTroi dans Tâmo des hommes timides, harcelant l'autorité par d'interminables tracasseries, avait exercé une influence presque décisive sur les élections. Ces derniers effets étaient passagers, mais des effets plus durables se faisaient remarquer dans les mœurs et dans le caractère de la nation. Une polémique ardente, mensongère et passionnée, écolo de scandale et de licence, y produisait des altérations profondes; elle donnait une fausse direction aux esprits, les remplissait de préventions et de préjugés, les détournait des études sérieuses, entretenait jusque dans le sein des familles de funestes dissensions et pourrait par degrés ramener le pays à la barbarie. Contre tant de maux
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eofantês par la presse périodique, la loi ôtait réduite à confesser son impuissance. Les mœurs judiciaires se prêtaient difficilement à une répression efficace. Cette Yéritë d'observation, qui avait depuis longtemps frappé de bons esprits, avait acquis nouvellement un caractère plus marqué d'évidence. La répression, pour être efficace, au* rait dû être prompte et forte ; elle était restée lente, faible et à peu près nulle. Lorsqu'elle intervenait, le dommage était commis, et loin de le réparer elle y ajoutait le scandale du débat. La poursuite juridique, ayant trop à sévir, se lassait. La presse séditieuse, loin de se lasser jamais, multipliait ses forces en multipliant ses délits. L'insuffisanc<3 ou plutôt Tinutilité des précautions établies dans les lois en vigueur était démontrée par les faits. La sûreté publique était compromise par la licence de la presse; il était plus que temps d'en arrêter les ravages. Après ces longues considérations, que j'ai cru devoir reproduire presque textuellement, le rapport arrivait enfin i ces conclusions qu'elles faisaient pressentir, c Entendez, » Sire, • disait-il, t ce cri prolongé d'indignation et
• d'eiïroi qui part de tous les points de votre royaume. ■ Les hommes paisibles, les gens de bien, les amis de
• l'ordre élèvent vers Votre Majesté des mains supplian- 9 tes. Tous lui demandent de les préserver du retour des » calamités dont leurs pères ou eux-mêmes eurent tant » à gémir. Ces alarmes sont trop réelles pour n'être pas
• écoutées, ces vœux sont trop légitimes pour n'être 9 [>as accueillis. Il n'est qu'un seul moyen d'y satisfaire.
c'est de rentrer dans la Charte. Si les termes de l'article 8 sont ambigus, son esprit est manifeste. Il est certain que la Charte n'a pas concédé la liberté des journaux et des écrits périodiques. Le droit de publier ses opinions personnelles n'implique sûrement pas le droit de publier par voie d'entreprise les opinions d'autrui. L'un est l'usage d'une faculté que la loi a pu laisser libre ou soumettre à des restrictions; l'autre est une spéculation dindustrie qui, comme les autres et plus que les autres, suppose la surveillance de l'auto rite publique. Les intentions de la Charte à ce sujet sont exactement expliquées dans la loi du 21 octobre 1814 qui en est, en quelque sorte, l'appendice; on peut d'autant moins en douter que cette loi fut présentée aux Chambres le 5 juillet, c'est-à-dire un mois après la promulgation de la Charte. En 1819, à l'époque même où un système contraire prévalut dans les Chambres, il y fut hautement proclamé que la presse périodique n'était point régie par la disposition de Tarticle 8. Cette vérité est d'ailleurs attestée par les lois qui ont imposé aux journaux la condition d'un cautionnement. Maintenant, Sire, il ne reste plus qu'à se demander comment doit s'opérer ce retour à la Charte et à la loi du 21 octobre 1814. La gravité des conjonctures présentes a résolu cette question. Il ne faut pas s'abuser. Nous ne sommes plus dans les conditions ordinaires du gouvernement représentatif. Les principes sur lesquels il a été établi n'ont pu demeurer intacU
au milieu des vicissitudes politiques. Une démocratie turbulente, qui a pénétré jusque dans nos lois, tend à se substituer au pouvoir légitime. Elle dispose de la majorité des électeurs par le moyen de ses journaux et le concours d'affiliations nombreuses. Elle a paralysé autant qu'il dépendait d'elle l'exercice régulier de la plus essentielle prérogative de la couronne, celle de dissoudre la chambre élective. Par cela même, la constitution de l'État est ébranlée. Votre Majesté seule conserve la force de la rasseoir et de la raffermir sur ses bases. Le droit comme le devoir d'en assurer le maintien est l'attribut inséparable de la souveraineté. Nul gouvernement sur la terre ne resterait debout s'il n'avait le droit de pourvoir à sa sûreté. Ce pouvoir est préexistant aux lois, parce qu'il est dans la nature des choses. Ce sont là, Sire, des maximes qui ont pour elles et la sanction du temps, et l'aveu de tous lespublicistes de l'Europe. Mais ces maximes ont une autre sanction plus positive encore, celle de la Charte ellemême. L'article 14 a investi Votre Majesté dun pouvoir suffisant, non sans doute pour changer nos institutions, mais pour les consolider et les rendre plus immuables. D'impérieuses nécessités ne permettent plus de différer l'exercice de ce pouvoir su|)réme. Le moment est venu de recourir à des mesures qui rentrent dans l'esprit de la Charte, mais qui sont en dehors de Tordre légal dont toutes les ressources ont été inutilement épuisées. Ces mesures, Sire, vos ministres.
» qui doivent en assurer le succès, n'hésitent pas à t vous les proposer, convaincus qu'ils sont que force 1 restera à justice. »
L'ordonnance relative à la presse portait que la liberté de la presse périodique était suspendue; que conformément à la loi de 1814, remise en vigueur à cet effet, nul journal, nul écrit périodique ou semi-périodique, sans distinction des matières qui y seraient traitées, ne pourraient paraître qu'en vertu d'une autorisation royale renouvelée tous les trois mois et révocable : que les journaux et autres écrits publiés en contravention à ces dispositions seraient immédiatement saisis ; que les presses et caractères qui auraient servi à leur impression seraient placés dans un dépôt public et sous scellés ou mis hors de service ; enfin que les mêmes règles seraient appliquées aux écrits de moins de vingt feuilles d'impression, à ceux de vingt feuilles et plus ne constituant pas un môme corps d'ouvrage, et aussi aux mémoires des sociétés savantes ou littéraires s'ils traitaient en tout ou en partie de matières politiques.
Cette ordonnance était contresignée par tous ,les ministres. Venait ensuite, dans le Moniteur^ avec le seul contreseing du ministre de l'intérieur, celle qui dissolvait la chambre des députés, le Roi, disait-elle, ayant été informé des manœuvres qui avaient été pratiquées sur plusieurs points du royaume pour tromper et égarer les électeurs pendant les dernières opérations des collèges électoraux.
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A la suite de cette ordonnance, le Moniteur publiait celle qui changeait le système électoral. Le Roi y disait qu'ayant résolu de prévenir le retour des manœuvres qui avaient exercé une influence pernicieuse sur les dernières élections et voulant réformer, selon les principes de la Charte, une organisation dont rexpérience avait fait sentir les inconvénients, il avait reconnu la nécessité d'user du droit qui lui appartenait, de pourvoir, par des actes émanés de lui, à la sûreté de l'État et à la répression de toute entreprise attentatoire à la dignité de sa couronne. Le système nouveau établi pour aft(Mndrc ce but était très-compliqué ; j'en ai déjà indiqué les traits principaux, mais je crois devoir les rappeler avec plus de détails. La Chambre ne devait plus se composer que de députés des départements , au nombre de 258, comme cela avait eu lieu jusqu'en 1820. conformément à la lettre de la Charte. Les impôts foncier, personnel et mo" bilier étaient seuls admis pour constituer le cens électoral et le cens d'éligibilité, ce qui excluait l'impôt des patentes. Le renouvellement par cinquième de la Chambre était rétabli, aux termes de l'article 37 de la Charte abrogé par la loi de 1820. Chaque collège électoral d'arrondissement, formé de tous les censitaires à 300 francs, était appelé à choisir, non pas un député, mais un nombre de candidats égal au nombre des députés du département. Le collège dc^ département, composé du quart plus imposé des censitaires, devait choisir les députés en en prenant la moitié ;)u moins dans la listf'
générale des candidats désignés par les collèges d'arrondissement. Les préfets, les sons-préfets et les officiers générau\ commandant les divisions militaires et le& subdivisions départementales ne pouvaient être élus dans les départements où ils exerçaient leurs fonctions. La liste des électeurs devait être arrêtée par le préfet en conseil de préfecture et aflichée cinq jours avant la réunion des collèges. Les réclamations du droit électoral auxquelles il n'aurait pas été fait droit par les préfets seraient jugées par la chambre des députés, ce qui supprimait l'intervention des tribunaux. Les scrutateurs des collèges, au lieu d'être élus comme par le passé, seraient, de droit, les deux membres les plus âgés et les deux plus imposés. Les électeurs écriraient leurs votes sur le bureau ou les y feraient écrire par un des scrutateurs.
A la suite de ces dispositions, toutes combinées dans la pensée de restreindre la liberté électorale, on en lisait d'autres qui semblaient étrangères à l'objet de Fordonnance, mais qui étaient inspirées par le même esprit. Il y était dit que, conformément à l'article 4G de la Charte, aucun amendement ne pourrait être fait à un projet de loi dans la Chambre s'il n'avait été proposé ou consenti par le Roi et s'il n'avait été renvoyé et discuté dans les bureaux. L'article de la Charte ainsi ressuscité était tombé en désuétude presque sans réclamations dès les premiers jours de la Restauration, parce qu'on avait reconnu que son application serait un obstacle à toute dé-
libération sérieuse sur une œuvre législative ou, tout au moins, y apporterait sans aucun avantage des entraves et des lenteurs regrettables.
Comme Tordonnance sur la presse, Tordonnance électorale était revêtue du contreseing de tous les ministres. Le ministre de l'intérieur avait seul contresigné celle qui fixait au 6 décembre la réunion des collèges d'arrondissement, au 13, la réunion des collèges de département, et convoquait les Chambres pour le 28.
L'ordonnance de nomination des nouveaux conseillers d'État terminait cette série de mesures extraordinaires, comme si le gouvernement se fût proposé de ne laisser aucun doute sur son intention d'appeler à son aide, alors qu'il entrait dans les voies de la contierévolution et de l'illégalité, les plus ardents ennemis des idées et des institutions libérales.
Tel était l'aveuglement de Charles X sur les conséquences probables ou tout au moins possibles des grandes résolutions qu'il venait de prendre, telle était sa sécurité, qu'au moment même où allait éclater ce coup de tonnerre ilquiltaitSaint-Cloud pour aller chasser à Rambouillet d'où il ne devait revenir qu'à la fin de la journée. Par je ne sais quel caprice, soit par un désir puéril de prolonger jusqu'au dernier moment le mystère dont il avait entouré les préparatifs du coup d'État, soit pour éviter aussi longtemps que possible de voir autour de lui des physionomies sérieuses ou désapprobatrices, il avait défendu qu'on distribuât les exemplaires du Moniteur
:)a8 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
adressés aux habitants du château. Cependant ia gouvernante des enfants de France, la duchesse de Gontaut, qui, ce jour-là même, devait les conduire à une partie de campagne arrangée pour leur amusement, étant venue preixdre congé de lui, il crut devoir lui apprendre ce que contenait la feuille officielle. L'effroi qu'elle ne put cacher lui causa un mouvement d'irritation qu'il essaya de dissimuler par des plaisanteries. Puis, d'un ton plus sérieux, après avoir essayé de lui prouver que les ordonnances ne dépassaient pas la limite de ses droits, f calmez » vous, » lui dit-il, t jouissez de cette journée. Moi, je
• vais la passer à Rambouillet. Vous voyez que je suis
• parfaitement tranquille sur les résultats des mesures
• que j'ai prises. »
Quant aux courtisans que Charles X emmenait à la chasse, ce ne fut qu'après avoir quitté Saint-Cloud qu'il leur annonça cette grande nouvelle, et leur trouble ne fut pas moins grand que celui de madame de Gontaut.
A Paris, où le Moniteur ne parut qu'un peu plus tard qu'à l'ordinaire et où, d'ailleurs, cette feuille n'a jamais eu qu'un nombre assez restreint de lecteurs, bien des gens, vers le milieu de la journée, ignoraient encore l'événement qui venait de s'accomplir. L'étonnement fut d'autant plus grand que depuis quelques jours, comme je l'ai expliqué, on s'était un peu rassuré. L'opinion publique, prise ainsi au dépourvu, ne se manifesta pas immédiatement avec la vivacité à laquelle on aurait pu s'attendre. Les ministres purent, pendant quelques
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heures, se flalter de Tillusion que leur audacieuse entreprise ne rencontrerait pas une résistance bien redoutable. Ils reçurent de nombreuses visites et de chaleureuses félicitations. Le rédacteur en chef de la Gazette de Francç, M. Genoude, s'empressa d'aller remercier M. de Polignac du coup de Charte^ c'était son expression, qui venait de sauver la monarchie.
Tel n'était pourtant pas le sentiment dominant, même dans la grande majorité du parti royaliste. Le langage qu'on y tenait était celui de l'inquiétude, de la désapprobation, chez beaucoup d'entre eu\ d'une indignation d'autant plus véhémente qu'ils comprenaient les dangers auxquels on exposait bien gratuitement la dynastie, objet de leur culte et de leur amour. Le corps diplomatique presque tout entier partageait ces alarmes. On dit pourtant que l'ambassadeur d'Autriche, le comte Appony, exprima à M. de Polignac la confiance que tout irait bien.
On croyait généralement que la résistance serait vive, mais non pas immédiate; qu'elle se déclarerait dans les élections, et aussi par le refus de l'impOt.
Cependant, il commençait à se manifester une certaine émotion. Des groupes se formaient dans les rues, où l'on commentait les ordonnances et l'on en démontrait l'illégalité, mais sans indiquer encore d'autres moyens de les combattre que cette arme légale du refus ih l'impôt. A l'heure de la Bourse, une foule agitée se presf^it sur les marches du péristvie. Les fonds publics qui.
dans le cours de l'année, avaient déjà éprouvé une dépréciation considérable, baissèrent de quatre francs, le cinq pour cent tombant à iOl francs 50 centimes et le trois à 75 francs 60 centimes : premier témoignage en quelque sorte officiel du trouble des esprits et des préoccupations des intérêts.
Déjà, plusieurs manufacturiers annonçaient l'intention de renvoyer leurs ouvriers et de fermer leurs fabriques, et on dit que les principaux commerçants et industriels, réunis à l'hôtel-de-ville pour le renouvellement du personnel du tribunal de commerce, prirent une résolution dans ce sens.
J'ai dit que dans la prévision de désordres auxquels, pourtant, le gouvernement'ne croyait guère, le maréchal Marmont avait été investi du commandement de toute la force armée de Paris, et que, cette mesure étant considérée comme purement éventuelle, on n'avait pas môme jugé nécessaire de lui en donner avis. Voulant assister à une séance de l'Académie des Sciences où son ami, M. Arago, devait prononcer l'éloge du savant Fresoel, il avait quitté Saint-Gloud où le retenaient habituellement ses fonctions de major général, sans avoir In le Moniteur et sans que le Roi lui eût parlé de ce qui l'intéressait pourtant à un si haut degré. Ce fut à l'Institut qu'il apprit le coup d'État, c Eh bien, » dit-il à M. Arago, « ces insensés ont poussé les choses à l'extrême. Vous » n'avez à vous affliger, vous, que comme citoyen, » comme bon Français, mais combien suis-je plus à
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» plaindre, moi qui, en qualité de militaire, serai » peut-tHre obligé de me faire tuer pour des actes que » j'abhorre et pour des personnes qui, depuis longtemps, » semblent s'étudier à m'abreuver de dégoûts I •
Telles étaient les dispositions de l'homme appelé à défendre la cause qu'il qualifiait si sévèrement.
Dès le matin, le préfet de police avait publié une circulaire portant défense aux imprimeurs d'imprimer tout journal qui n'aurait pas obtenu la permission de paraître. Avant de prendre une résolution, les rédacteurs du Constitutionnel, du Temps et des Débats avaient prié M. Uupin de leur donner une consultation de concert avec quelques-uns de ses confrères du barreau. Il avait convoqué MM. Mérilhou, Barthe,Mauguin et OdilonBarrot, mais à l'heure fixée pour celt.» consultation, un peu avant midi, M. Dupin vit, non sans quelque déplaisir, entrer chez lui d(?s journalistes dune opinion trèsvive, qu'il n'attendait pas et que bs délégués du Temps et du Constitutionnel avaient avertis. La délibération ne [louvait être longue. Les avocats consultés eurent birntôt dMdé i[uc les ordonnances étai(»nt illégales et ne devaient pas être exécutées; mais la réunion voulait quelque diose de plus. On parla de faire une protestation. A ce mot, M. Dupin se leva brusquement et déclara ([ue. dans son cabinet, il n'était point député, mais avocat : que les journalistes avaient désiré une consultation ; qu'ils l'avaient et qu'ils pourraient en faire cr qu'ils voudraient. « Personne, » dit alors M. d«' Rémusat qui représentait
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le Globe, • personne n'a besoin d'un avocat pour secon- 1 vaincre de l'ilirgalité des ordonnances. Si M. Dupin 1 refuse son logis, il faut en chercher un autre, i La réunion se transporta dans les bureaux du National où s'ouvrit une délibération plus sérieuse.
Il y fut résolu presque à l'unanimité que Ion résisterait et que les journaux paraîtraient à leurs risques et périls sansdemander l'autorisation ministérielle. Le A'a* tional donna l'exemple en faisant imprimer séance tenante un supplément qui appelait les contribuables à la résistance. « La France, » disait-il, • rentre dans une t carrière dont elle se crovait heureusement sortie de- » puis quinze ans. Elle retombe en révolution par le t fait même du pouvoir. La justice, c'est-à-dire Tob- • sorvation des lois, est de son cùté. Elle puisera danî> » ce sentiment le courage nécessaire pour persévérer » dans la défense de son droit... Ce qui reste à faire à » la France, c'est de refuser 1 impùt. La Chambre au- » jourd'hui brisée, les électeurs, la presse ont fait leur » devoir. C'est maintenant aux contribuables à sauver la » cause des lois. L'avenir est remis à l'énergie indivi- » duelle des citoyens. »
La pensée d'une protestation des journaux était généralement admise, mais chaque journal protesterait-il séparément ou les journaux réunis publieraient-ils une protestation collective ? Après un trés-vif débat, Tidée d'une protestation collective, soutenue fortement par M. Thiers, l'emporta à une jurande majorité, et une com-
mission composée de MM. Tliiers, Cauchois-Leniaire et Châtelain fut chargée de la rédiger. Ce fut M. Thiers qui tint la plume. Pendant qu'il soccupait de ce travail, beaucoup de personnes étrangères aux journaux vinrent prendre le mot d'ordre, entre autres deux députés, M. Bérard et M. Alexandre de Lahorde. En apprenant les ordonnances, ils s'étaient rendus chez M. Laflittequi était absent de Paris, puis chez M. Casimir Périer où ils avaient trouvé quelques-uns de leurs collègues décidés à résister, mais incertains sur la conduite à tenir. M. de Laborde les avait invités h venir se concerter chez lui dans la soirée.
Dans la réunion des journalistes, on lui olTrit la présidence, et il occupait le fauteuil lorsque M. Thiers vint donner lecture de son projet dont voici le texte :
€ On a souvent annoncé, depuis dix mois, que les lois seraient violées, qu'un coup d'Ktat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant, le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est donc interrompu, .celui de la force est commencé. Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux; ils doivent donner les premiers l'exemple de la résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi. Les raisons sur les-
quelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit de lo> énoncer. Les matières que règlent les ordonnances publiées aujourd'hui sont de celles sur lesquelles l'aulorité royale ne peut, d'après la Charte, prononcer tout»» seule. La Charte (article 8) dit que les Français en matière de presse sont tenus de se conformer au\ lois: elle ne dit pas aux ordonnances. La Charte (article 33 j dit que l'organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois; elle ne dit pas par les ordonnances. La couronne avait elle-même reconnu ces articles ; elle n'avait point songé à s'armer contre eux soit d'un prétendu pouvoir constituant, soit du pouvoir faussement attribué à l'article 14. Toutes les fois, en eiïet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger une modification soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux Chambres. Lorsqu'il a fallu modifier la Charte pour établir la si'ptennalité et le renouvellement intégral, elle a eu recours, non à elle-même comme auteur de cette Charte, mais aux Chambres. La royauté a donc reconnu, pratiqué elle-même ces articles 8 et 35, et ne s'est arrogé à leur égard ni une autorité constituante, ni une autorité dictatoriale qui n'existait nulle part. Les tribunaux qui ont droit d'interprétation ont solennellement reconnu ces mêmes principes,. La cour royale de Paris et plusieurs autres ont condamné les publications do VAssociation bretonne comme autant d'outrages envers le gouvernement. Elle a considéré
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comme ua outrage ia supposition que le gouvernement pût employer Tautorilé des ordonnances là où Tautorité de la loi peut seule être admise. Ainsi le texte formel de la Charte, la pratique suivie jusqu'ici par la couronne, les décisions dos tribunaux établissent qu'en matière de presse et d'organisation électorale, les lois, c est-à-dire le Roi et les Chambres, peuvent seuls statuer. Aujourd'hui donc, des ministres criminels ont iriolé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuilles sans demander l'autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos eiïorts pour qu'aujourd'hui au moins elles puissent arriver à toute la France. Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplirons. Nous n'avons pas à tracer ses devoirs à la Chambre illégalement dissoute, mais nous pouvons la supplier, au nom do la France, de s'appuyer sur son droit évident et de résister autant qu'il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La Charte dit (article 30) que le Roi peut dissoudre la chambre des députés; mais il faut pour cela qu'elle ait été réunie,constituée en chambre, qu'elle ait soutenu, enlin, un système capable de provoquer sa dissolution. Mais avant la réunion, la :onstitution de la Chambre, il n'y a (juc des élections faites. Or, nulle part la Charte ne dit que le Roi peut -asser les élections. Les ordonnances publiées aujouri'hui ne font que casser les élections; elles sont donc
• illégales, car elles font une chose que la Charte n au- 9 torise pas. Les députés élus, convoqués pour le 3 août.
• sont donc bien et dûment élus et convoqués. Leur
• droit est le môme aujourd'hui qu'hier. La France les » supplie de ne pas Toublier. Tout ce qu'ils peuvent 1 pour faire prévaloir ce droit, ils le doivent. Le gou-
• vernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalit*'
• qui commande Tobéissance. Nous lui résistons pour ce » qui nous concerne; c'est à la France à juger jusqu'où
• doit s'étendre sa propre résistance. »
Le Journal dss Débats n'était pas représenté dans la réunion à laquelle on soumit ce projet; un des propriétaires du Constitutionnel la quitta pour aller solliciter l'autorisation exigée par l'ordonnance relative à la presse : mais, après une courte discussion, la protestation fut adoptée par les autres propriétaires et rédacteurs des journaux libéraux, et, sur la proposition de M. Thiers, on décida qu'elle serait signée individuellement. Parmi les noms qui s'y trouvèrent inscrits, on distingue, avec celui de M. Thiers, ceux de MM. Mignet, Carrel, de Rémusat, Pierre Leroux, Châtelain, Coste, Baude, Cauchois- Lemaire, Evariste Dumoulin, Fazy, Roqueplan, mêlés à d'autres d'une importance fort inégale, mais dont les moins considérables eurent alors un moment de célébrité et d'influence.
Cet acte accompli, la réunion se dispersa, et ceux qui en avaient fait partie se répandirent dans tous les quartiers de Paris où ils portèrent le conseil de résister, mais
sans s'expliquer clairement sur le mode de résistance. La protestation qu'ils venaient de signer fut répandue par milliers d'exemplaires et envoyée par ballots dans les départements.
Sur la demande du gérant du Journal du Commerce, M. Dehelleyme, président du tribunal civil, par une ordonnance de référé, enjoignit à l'imprimeur de cette feuille d'en continuer provisoirement l'impression, attendu que l'ordonnance du 25 juillet n'avait pas encore été promulguée dans les formes légales. Hien que cette décision, prise à la lettre, n'impliquât qu'une question de forme, dans les conjonctures oii elle inteiTenait, le public ne pouvait manquer d'y voir une désapprobation du coup d'Kt^it.
Dans les rues, des groupes animés se formaient. Des jeunes gens montés sur des chaises dans le jardin du Palais-Roval donnaient lecture du Moniteur et demandaient si la France se laisserait ravir ses libertés. Les attroupements, dispersés par les gendarmes, ne tardaient pas à se reformer, etciuelques cris de Vire la Charte! s'y faisaient entendre.
Un grand nombre d'électeurs se réunissaient, sous la présidence de MM. Treilbard et Mérilbou,dans les bureaux du National, devenus le foyer [principal du mouvement. M. de Schonen, député, conseiller à la cour royale et ancien carfro/wro, y proposa d'opposer la force à la force et de répondre aux ordonnances par l'insurrection. Il fut a[)plaudi et fortemenl appu\é par une partie des assis-
tants qui deinanclaieiit aussi le rétablissemenl de la garde nationale; mais M. Thiers représenta que l'attitude du peuple n'était pas telle qu'elle dût encourager une semblable tentative. On se borna à décider que des commissions seraient formées dans chaque arrondissement pour organiser le refus de l'impôt.
Entre six et sept heures du soir, pourtant, quelques rassemblements d'ouvriers commencérentà parcourir les boulevards aux cris de Vive la Charte ! à bas les ministres ! D'autres rassemblements stationnaient sur les places du Palais- Royal et du Carrousel, et aussi dans la rue de Castiglionc. où des élèves des écoles se trouvaientmôlésàdes ouvriers. MM. de Peyronnet, d'Haussez et de Montbel étaient en ce moment réunis chez le président du conseil. Ils résolurent de se transporter chez le garde des sceaux, qui était souffrant, pour aviser à ce qu'il y avait à faire. La voiture dans laquelle se trouvaient MM. de Poligna • et d'IIaussez fut reconnue ; les cris à bas les ministres, à bas Poljgnac, se firent entendre. On leur lança une grêle de pierres dont une blessa légèrement M. d'IIaussez. Des pierres furent aussi jetées contre les fenêtres du ministère des linances et de celui des affaires étrangères.
Cette fois encore, les attroupements furent facilement dispersés, et la confiance des ministres ou tout au moins deM. dePolignac s'en accrut. Au préfet de la Seine etau colonel de la gendarmerie de Paris qui venaient demander des instructions, M. de Peyronnet et le préfet de[>olice répondirent (ju'il n'y avait rien à craindre. Le coni-
mandant de la place, le général de Wall , témoignait aussi une grande sécurité.
En ce moment, les députés convoqués par M. de Laborde se rendaient chez lui au nombre de quatorze. On remarquait parmi eux MM. Casimir Périer, Jacques Lefebvre, de Schonen, Villemain,Mauguin et Daunou. M. Bérard, appuyé par M. de Schonen, proposa de rédiger et de voter une protestation, mais M. Périer fit l'observation que rassemblée était trop peu nombreuse pour prendre une telle résolution et qu'il convenait de laisser aux députés absents de Paris le temps d'arriver. On convint d(» se revoir le lendemain chez M. Périer. Comme on allait se séparer, plusieurs délégués de la réunion du National. avant à leur tête M. Mérilhou, vinrent demander aux députes un acte signilicatif, mais on leur répondit que toul était remis au lendemain.
Ainsi .se termina cette journée. Elhî n'avait rien eu de décisif. Bienque l'émotion desesprits fûtgrande, rien n'annonc;ait encore une insurrection redoutable. La masse du peupic n'était pasencore en mouvement. Dans lasoirée, les bals des barrières recjurent leurs habitué.^. Les théâtres étaient remplis, et l'opimsition ne s'y manifestait que par l'empressement à saisir, à applaudir tout ce qui pouvait être interprété comme des allusions hostiles au gouvernement. (jCUx des minisires dont c'était le jour de réception virent affluer dans leurs salons une foule de visittîurs attirés, les uns parla curiosité, les autres [>ar h' désir d'être des premiers à saluer ce qu'ils s'imaginaient être le soleil le-
vant. M. de Gucrnon-Ranville raconte que des hommes mêmes qu'il avait jusqu'alors considérés comme très-libéraux, en le félicitant du parti qu'on venait de prendre, disaient hautement que c'était le seul moyen d'en finir et qu'il n'y avait plus aucun ménagement à garder avec les révolutionnaires.
A cette heure même Charles X rentrait à Saint-Cloud avec le Dauphin, revenant de Rambouillet où il avait passé toute la journée à la chasse. En descendant de voiture, il demanda au duc de Raguse ce qu'il y avait de nouveau à Paris. — c Sire, • répondit le maréchal, « un grand 1 effroi, un grand abattement et une chute des fonds ex- » traordinaire. — De combien les fonds sont-ils tom- • bés?» demanda le Dauphin. — c Monseigneur, de quatre 1 francs. — Ils remonteront, • reprit le prince. M. de Polignac, dans une lettre qu'il avait écrite au Roi, lout en avouant qu'il y avait un peu d'agitation, ne paraissait y attacher aucune importance. Lorsque le Roi entra dans le salon, il y trouva la duchesse de Berry qui se jeta dans ses bras en le félicitant détre enfin roi. Charles X alla se coucher, fort tranquille et sans penser encore à donner connaissance au duc de Raguse de l'ordonnance qui lui conférait le commandement de toute la force armée.
Le lendemain, 27 juillet, à onze heures et demie? après la messe, le maréchal qui allait partir pour la campagne fut appelé dans le cabinet du Roi. « Il parait, » lui dit Charles X,.« qu'on a quelques inquiétudes pour » la tranquillité de Paris. Allez-y, prenez le comman—
• dément des troupes et passez d'abord chez M. de Po-
• lignac. Si tout est en ordre ce soir, vous pourrez rentrer » à Saint-Cloud. » Le duc de Raguse partit aussitôt pour Paris, et M. de Polignac lui ayant communiqué Tordonnance qui l'investissait du commandement, il alla, à une heure, s'installer à lï'tat-major où il donna les premiers ordres.
Le Roi, on le voit, n'avait encore que bien peu d'inquiétude. Il donnait des audiences, il travaillait avec le ministre de l'intérieur et l'intendant de la liste civile. M. de Polignac ne semblait pas beaucoup plus alarmé. En sa qualité de ministre de la guerre par intérim, il discutait une adjudication de fournitures.
Cependant, la situation s'était fort aggravée depuis la veille. La lutte armée n'avait pas encore commencé, mais elle se préparait, et, dès l'aube du jour, l'aspect de Paris annonçait qu'elle serait sérieuse. L'insurrection s'organisait et faisait de nombreuses recrues parmi le ouviiers congédiés par les chefs d'ateliers. Les ouvriers imprimeurs, atteints plus particulièrement par les ordonnances dans l'industrie qui les faisait vivre, se montraient les plus ardents. La jeunesse des écoles, livrée depuis la veille à une vive fermentation, travaillait aussi à exciter le peuple et s'apprêtait à se joindre à lui.
Les journaux royalistes auxquels on avait accordé sans difficulté l'autorisation de paraître célébraient, dans leur aveuglement, le triomphe que la royauté venait de remporter sur la Révolution et vantaient les ordonnances
œmmc des mesures de salul qui avaient écrasé les enoemis du trône et de la religion. V Universel soutenait qu'il ne s'agissait pas d un coup d'État et que la Charte autorisait ces ordonnances.
Le Journal des Débats et le Constitutionnel, ces deux représentants de l'opposition relativement modérée, n'ayant pas voulu demander ou n'ayant pas obtenu l'autorisation et n'osant s'exposer aux conséquences d'une désobéissance formelle, s'abstinrent de paraître. D'autres furent plus hardis. Le National, le Globe et le Temps publièrent, à côté des ordonnances, la protestation des journalistes, en y ajoutant de chaleureux appels à la résistance. « Le
• crime est consommé, • disait le Globe, dans un article écrit par M. de Rémusat, t les ministres ont conseillé » au Roi des ordonnances de tyrannie. Nous n'appelons » que sur les ministres la responsabilité de pareils acles, » mais nous la voulons mémorable... Nous appelons de » toutes nos forces la haine publiciue sur la léte de
• MM. de Polignac, de Peyronnet, de Chantelauze, de » Montbel, de Guernon-Ranville et d'Ilaussez. • Le Courrier réimprimait l'arrêt de la cour royale sur V Association bretonne et engageait les députés à ne pas oublier que leur droit était le même qu'avant les ordonnances. Le National publiait une lettre de M. Dunoyer, l'ancien rédacteur du Censeur, qui jurait sur sa vie de ne pav^^^ aucune contribution jusqu'à ce qu'il eiU vu rappeler ces monstrueuses ordonnances. Lr Temps déclarait qu'une seule autorité subsistant encore, l'autorité judiciaire, il
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se réfugiait derrière elle. Les presses du National et du Temps multipliaient les placards où se lisait, avec de violents commentaires, la protestation des journalistes, et ces placards étaient répandus dans tous les quartiers par des jeunes gens, anciens membres de sociétés secrètes. Quelques-uns, montés sur des lianes, en donnaient lecture aux passants.
Le préfet de police avait ordonné aux commissaires de saisir les journaux qui paraissaient sans autorisation et d'en mettre les presses et les caractères hors de service. Dès le matin, deux commissaires fe présentèrent aux bureaux du National et signifièrent au gérant et aux rédacteurs l'ordre qu'ils étaient chargés d'exécuter. Le gérant était M. Gauja, les rédacteurs étaient MM. Thiers,Mignet et Carrel. Ils refusèrent d'ouvrir la porte, disant que la saisie projetée était un vol qui ne se consommerait que par la violation, avec elTraction, de leur domicile. L'effraction eut lieu; les presses furent saisies et démontérs: mais les commissaires ne trouvèrent pas un seul des exem- |)laires imprimés pendant la nuit et qui étaient déjà en circulation, et à peine s'étaient-ils retirés que les rédacteurs du National trouvèrent moyen de faire imprimer une feuille séparée où ils qualifiaient sévèrement ce qui venait de se passer, t Nous pouvons, » disaient-ils, t par-
• 1er encore aujourd'hui à la France. Hier, la Charte a f été déchirée; hier, ceux qui trouvaient en elle leurs t garanties les ont perdues; hier, chacun s'en est remis
• à ses forces et doit n'attendre son salut (jue de ses
» forces. Nous comptons sur celles de la France... Il n'y » pas d'exemple d'un coup d'État resté impuni. »
Peu de personnes avaient été témoins de cette scène. Elle se renouvela avec plus d'éclat dans les bureaux du Temps, Le commissaire, se présentant à la porte des ateliers, la trouva fermée, et un des rédacteurs, M. Baude, lui déclara qu'on ne l'ouvrirait pas. Le commissaire, ceint de son écharpe, lut à haute voix l'ordonnance du préfet. M. Baude, au nom de la loi supérieure à un arrêté de police, lui défendit de passer outre et le menaça d'un procès en cour d'assisos s'il touchait à ses presses, t Ignorez-vous, » lui dit-il, • que le code pénal punit » des travaux forcés le voleur par effraction? » Le commissaire insista vainement pour qu'on le laissât accomplir sa mission, offrant d'insérer dans son procès-verhal la protestation de M. Baude. Celui-ci se refusa à tout accommodement. Il était midi. La foule, attirée par le bruit, commençait à se rassembler et encourageait M. Baude lisant l'article du code pénal. Le commissaire, pour en finir, envoya chercher un serrurier qui, intimidé par une nouvelle allocution de M. Baude et par les clameurs des assistants, refusa d'obéir et s'éloigna au bruit des applaudissements. Un autre, appelé ensuite, en fit autant, et le commissaire dut en référer au préfet de police qui mit en réquisition le serrurier ordinairement chargé de river les fers des forçats. Ce dernier s'étant montré plus docile, la porte de l'atelier fut forcée, mais la lutte avait duré plusieurs heures, dans une rue populeuse, la rue do
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Richelieu, SOUS les yeux d'une multitude exaspérée dont l'attitude prenait, de moment en moment, un caractère plus hostile.
L'esprit de résistance se propageait, mais les armes manquaient. Le mouvement navait pas de direction précise. Le seul cri que Ton entendit était celui de Vive la Charte t Varmï les plus animés, bien peu croyaient au succès d'une insurrection, et les plus résolus hésitaient encore à en donner le signal.
L'hésitation était bien plus grande encore dans la réunion des députés qui, comme on en était convenu la veille, étaient alors assemblés chez M. Casimir Périer, dans son hôtel de la rue Neuve-du-Luxembourg. Ils étaient au nombre de trente-sept, parmi lesquels on comptait, avec le maître de la maison, MiM. Labbey de Pompiéres, Maul^ain, le comte de Lobau, Dupin, les généraux Sébastian! et Gérard, Yillemain, Guizot, de Laborde, Bertin de Vaux, Audry de Puyraveau, Benjamin Delessert, Mathieu Dumas, Bavoux et de Schonen. Le duc de Broglie, bien qu'il ne fît pas partie de le Chambre, était aussi présent. MM. de La Fayette, Lafiitte, Benjamin Constant et Dupont de l'Eure n'étaient pas encore arrivés à Paris. M. Labbey de Pompiéres accepta la présidence. Tout le monde était d'accord pour reconnaître l'illégalité des ordonnances dont les auteurs devaient être mis en accusation, mais tandisque plusieurs membres proposaientdes protestations conçues dans une forme plus ou moins hardie, plusou moins timide.M. Dupin demanda qu'on rest^U
dans la légalité et qu*on envoyât à Saint-Cloud une adresse respectueuse pour supplier le Roi de maintenir Tintégrilé du pacte fondamental. 11 \ avait autant d'opinions différentes que d'opinants. Pendant que les députés délibéraient ainsi confusément, un grand nombre de jeunes gens, appartenant surtout aux écoles, avaient entouré riiôti^l, et ils demandaient à être introduits, mais la porte ne s'ouvrit que pour la députation des électeurs qui s était présentée la veille chez M. de Laborde et qui se composait de MM. Mérilhou et Boulav de la Meurthe. Ils parlèrent d'une insurrection comme du seul moven de résistance qui pût avoir quelque efficacité et adjuréren! les députés de se mettre à sa tête. Enfin, vers quatre heures, il fut résolu qu'une protestation serait faite et que. le lendemain, MM. Guizot, Villemain et Dupin, chargi's chacun sépnrément de rédiger un projet, le soumettraieni à une nouvelle réunion. Comme il ne paraissait pas prudent d'avoir un lieu lixe de rassemblement que l'aulorité n'aurait pu manquer de connaître, on décida que la réunion du jour suivant aurait lieu dans la rue du Paubourg-Poissonnière, au centre des quartiers habitéspav la classe ouvrière, dans la maison de roulage dirigée par M. Audrv de Puyraveau. député de la plus extrémo gauche. Ce choix semblait une indication, peut-être involontaire, du caiactère plus prononcé que prenait peu h peu le mouvement.
La foule réunie autour de l'hôtel de M. Périer et, tout prèsd(» là, sur le boulevard des Capucines, devant l'holel
du ministère des affaires étrangères, était devenue considérable. On entendait les charges que faisait, pour la disperser, la gendarmerie à clieval commandée par M. de Foucault, celui que l'arrestation de Manuel avait rendu célèbre sept ans auparavant. Les députés se séparèrent au bruit d'un c(Kip de feu, le premier qui eût été tiré.
Le gouvernement ne perdait pourtant pas confiance. Le procureur du Roi, M. Billot, avait lancé des mandats il'arrét contre les quarante-quatre signataires de la protestation des journalistes et les avait transmis à la préfec ture de police pour qu'elle les mît à exécution, mais on ne connaissait pas toutes les adresses, et Tordre d'arrestation fut ajourné au lendemain. La plupart des prévenus, bientôt avertis, eurent le temps de trouver un asile, et la suite des événements ne permit pas que l'ordre fût exécuté.
Depuis que la population savait que le duc de R^iguse, presque aussi impopulaire que M. de Bourmont, était chargé du maintien de Tordre, Tirrilation des esprits s'était accrue. Il devenait évident que l'emploi énergique de la force armée pourrait seul en triompher, mais celle qu'on avait sous la main était insuflisante. M. de Polignac avait cru pouvoir disposer de 18,000 hommes. Ce calcul était fort exagéré. On a prétendu que son erreur provenait en partie de ce que, peu au fait des détails d'organisation militaire bien qu'il se trouvât en ce moment chargé du portefeuille d(» la guerre, il ne se rendait pas compte de XX 37
la différence qui existe entre l'effectif d'un corps et le nombre des hommes présents sous le drapeau. Ce qui est certain,^ c*est que le duc de Raguse, iorsqu^il voulut, on prenant possession du commandement, s*assurer de la puissance des moyens d'action qu'on lui confiait, reconnut que ses forces ne dépassaient pas 11,000 hommes dont il fallait même déduire les détachements employés à la garde de Saint-Gloud et à plusieurs autres services spéciaux, et, si l'on avait toute raison de compter sur le dévouement des régiments de la garde royale qui faisaient partie de cette petite armée, il n'en était pas de même des quatre régiments de ligne qui leur étaient associés, lesquels étaient commandés par des ofliciers inconnus.
xV peine installé à l'état-major, le maréchal avait appris que des rassemblements considérables se formaient dant la rue Saint-Honoré, qu'ils se dirigeaient vers la placeffdu Palais-Royal et que des pierres étaient lancées aux gendarmes qui avaient dû faire usage de leurs armes, en sorte qu'une trentaine de coups de fusil avaient déjà été tirés. Il donna l'ordre à toutes les troupes de sortir de leurs casernes et de se porter, avec quelques pièces de canon, sur le boulevard des Capucines, le Carrousel, la place Louis XV, le Pont-Neuf, la place Vendôme, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis et la place de la Bastille. Ces mouvements s'opérèrent sans rencontrer de insistance sérieuse. Il y eut pourtant quelques engagements^ Des barricades avaient été construites dans la rue Saint—
Honoré à l'angle de la rue de Rohan et à Tangle de la roe de l'Échelle. Elles furent abattues une première fois, puis relevées et abattues de nouveau. Quelques hommes du peuple furent tués ou blessés. Un feu de peloton atteignit un vieillard dont les insurgés, suivant un usage qu'on a vu se reproduire dans toutes les occasions semblables, promenèrent le cadavre sanglant pour pxcîter l'indignation de la foule.
Le mouvement gagnait^e quartier du Temple et du Château-d'Eau et le faubourg Saint-Antoine. Dans la soirée, les insurgés occupèrent Timprimerie royale. Des rassemblements nombreux, formés autour de l'Hôtel-de- Ville, se répandirent sur les boulevards. On mit le feu à les baraques de bois qui servaient de corps de garde ^làv la place de la Bourse et que ks gardiens, assaillis à :»ups de pierres, furent forcés d'évacuer. Plusieurs barrières furent également brûlées, les réverbères brisés dans an grand nombre de quartiers livrés ainsi, lorsque la nuit arriva, à une obscurité complète.
Des patrouilles, parcourant la ville dans tous les sens, îemblèrent y ramener un peu de calme. Vers neuf heures, les rassemblements se dispersèrent, les troupes rentrèrent lans leurs casernes, et ceux qui ne savaient pas ce que î'cst qu'un grand mouvement populaire purent croire jue tout était fini. Bien au contraire, les événements de la journée, le sang ([ui avait commencé à couler avaient porté au plus haut degré lirritalion des masses. Lattiludt^ des régiments de ligne, beaucoup moins décidée que
celle de la garde, avait pu donner des espérances aux insurgés qui, lorsqu'ils les rencontraienl, les saluaient de leurs acclamations. L'idée de la possibilité d'une révolution pénétrait dans beaucoup d'esprits qui, naguère encore, en étaient bien éloignés. A l'agitation de la rue avait succédé celle d'un certain nombre de réunions où bourgeois, étudiants, ouvriers s'excitaient aux résolutions énergiques. Dans celle qui eut lieu chez M. Cadet Gassicourl et que présidèrent successivement MM. Maurice Duval et Chevalier, quelqu'un proposa, dit-on, de mettre hors la loi tous les ennemis de la nation, le Roi et les gendarmes. L'exaltation et le désordre grandissaient de moment en moment. M. Thiers s'efforçait vainement de ramener la discussion sur le terrain de la résistance légale. La réunion, avant de se séparer, décida que les douze comités qui devaient organiser le refus de l'impôt seraient constitués et chargés, dans leurs arrondissements respectifs, de diriger la résistance et de pousser le peuple à une insurrection générale. Ils devaient si» procurer des munitions, des armes et s'efforcer de rassembler la garde nationale, dissoute en 1827, mais qu'on avait négligé de désarmer. Les membres de ces comités appartenaient presque tous à l'ancienne société des carbonari.
Les ministres, sans en excepter M. de Polignac, commençaient à s'inquiéter. Ils recevaient du préfet de polie** la nouvelle que l'agitation gagnait les faubourgs, que plusieurs milliers d'ouvriers, renvoyés des ateliers, al-
laicntse trouver sans travail. Ils apprenaient aussi que des boutiques (Varmuriers avaient été pillées. Réunis en permanence à l'hôtel des affaires étrangères, ils résolurent, à onze heures du soir, de prendre une mesure qui concentrerait tous les pouvoirs dans les mains du chef de la foire armée. Ils décidèrent que Paris serait mis en état de siège, etM.de Guernon-Ranville rédigea une proclamation que le duc de Raguse devait adresser le lendemain aux Parisiens pour leur annoncer qu'il prendrait toutes les dispositions nécessaires à l'effet de réprimer sévèrement les agitateurs. Les ministres se séparèrent à minuit et regagnèrent à pied leurs domiciles. Les rues (|u'ils eurent à parcourir étaient parfaitement tranquilles.
A Saint-Cloud, Charles X, entretenu dans sa sécurité par les informations que M. de Polignac lui faisait parvenir, passa la soirée à jouer au whists suivant son habitude.
Le mercredi, 28 juillet, de très-bonne heure, M. de Polignac alla faire signer au Roi l'ordonnance de la mise en état de siège qui, présentée à ce prince comme une mesure de simple précaution, ne le tira pas de sa quiétude. Elle fut remise au duc de Raguse et la proclamation rédigée par M. de Guernon-Ranville futaflichée en quelques endroits, mais presque aussitôt déchirée par la population.
Les ministnîs, ou du moins la plupart d'entre eux, ne se rendant pas compte encore de l'étendue du danger.
se persuadaient que l'arrivée de quelques bataillons et escadrons de la garde et d'autres troupes, appelés en toute hâte de Versailles, de Saint-Denis et de Rueil, suffirait pour y faire face, mais, dès les premières heures de celte journée, l'insurrection avait pris des proportions telles qu'ils devaient en perdre l'espérance.
La nuit avait été mise à profit par les insurgés. Plusieurs rues étaient dépavées ; des barricades s'étaient élevées dans tous les quartiers populeux ; on avait encore envahi des boutiques d'armuriers, et, à cinq heures du matin, une foule mêlée de gardes nationaux, d'ouvriers, de jeunes gens du commerce et des écoles, se répandait dans la ville, forçant les corps de garde occupés par des postes trop faibles, désarmant les pompiers et les vétérans qui ne tentaient même pas une résistance inutile, coupant la corde des réverbères, traînant dans les rues le drapeau blanc, arrachant et brisant partout les insignes de la royauté et les enseignes des boutiques où ils étaient représentés. Comme l'autorité ne s'était pas attendue à la violence soudaine d'un tel soulèvement, l'insurrection put, en quelques heures, s'emparer de l'arsenal, des poudrières, de la manutention, de la prison de l'abbaye, du dépôt d'armes de Saint-Thomas-d'Aquin. A Thôtelde-ville, elle ne trouva qu'un poste de seize hommes qui ne put l'empêcher d'y arborer le drapeau tricolore aux cris de vive la Chirte, à bas les ministres, à bas les Bourbons! Dans d'autres quartiers, au contraire, tout étail tranquille. M. de Broglip, M. de R'>rausat, M. Cousin.
réunis chez M. Guizot qui habitait alors dans la rue de la Ville-i'Évô(iue, y virent arriver M. Garrel, un des rédacteurs du National, qui leur dit que tout était perdu et que le gouvernement était maître du terrain. En ce moment même, on vint leur annoncer que les trois couleurs flottaient sur riiôtel-de-ville.
Le National, le Temps et plusieurs autres journaux avaient fait imprimer sur des leuillesvolantes des proclamations où, pour la seconde fois, ils faisaient appel aux magistrats, aux pairs, aux députés, aux gardes nationaux, à l'armée, à tous les contribuables contre les vioaleursdela loi. • Honte et malheur, » disaient-ils, • aux ministres comme à leurs complices! Qu'ils rassemblent leurs cours prévôtales pour que nous connaissions tous les coupables à juger par la nation! Prévôts, ministres, censeurs, fonctionnaires, autant de complices du grand attentat qui vient d'être commis. Recueillons leurs noms dans le Moniteur et gardons-les bien. Il faut que tous ces petits faiseurs de coups d'État subissent une peine qu'hier encore nous n'aurions jamais pensé à leur infliger. »
J'ai parlé de l'ordonnance de référé par laquelle, deux jours auparavant, le président du tribunal de première instance avait enjoint à Vimprimenv du Journal du Commerce d'en continuer provisoirement l'impression, l ordonnance du 23 juillet 7i ayant pas encore été promulguée dans les formes légales. J'ai fait remarquer que, dans cette décision, la ([ueslion de forme avait enveloppé et, en
quelque sorte, d<^guisé la question de fond. Depuis lors, les événements avaient marché; l'esprit de résistance s'était enhardi. Aussi, le tribunal de commerce, saisi d'une question semblable par la plainte du Courrier françm contre son imprimeur, n'hésita-t-il pas à rendre un jugement qui n'était rien moins que la condamnation ex — plicite ducoupd'État. f Le tribunal, > disait ce jugement considérant que, pour se soustraire à ses obligations Gauthier Laguionie (l'imprimeur), oppose un àïi du préfet de police contenant injonction d'exécuté i une ordonnance du 25 de ce mois ; que cette ordon — nance, contraire à la Charte, ne saurait être obligatoii — ^ ni pour la personne sacrée et inviolable du Roi, rai i pour les citoyens aux droits desquels elle porte at teinte,... ordonne que les conventions d'entre lesparlii^^i^ recevront leur effet et condamne Gauthier Laguion» «î à imprimer le journal le Courrier français^ et ce, darm?» les vingt-quatre heures pour tout délai. • Au momer:»*^ où le président, M. Ganneron, depuis député, prononça. ^^ ce jugement, le bruit de la fusillade retentissait autoua^"^ du tribunal.
Le duc de Raguse, informé de ce qui s'était pass^*^ pendant la nuit, avait, dés sept heures du matin, donr^»-*^* l'ordre de faire sortir les troupes de leurs casernes pou^*" reprendre leurs positions de la veille. Il avait en mèrc^m^^ temps écrit nu Roi pour essayer de lui faire comprendr ^^' la gravité de la situation. « Sire, » lui disait-il, • j'^^' » déjà eu l'honneur de rendre compte à Votre Majes^ *'
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. o85
» de la dispersion des groupes qui ont troublé la tran-
» quillitéde Paris. Ce matin, ils se reforment plus nom-
» breux et plus menaçants. Ce n'est plus une émeute,
» c'est une révolution. Il est urgent que Votre Majesté
» prenne des moyens de pacification. L'honneur de la
» couronne peut encore être sauvé. Demain, peut-être,
• il ne serait plus temps. Je prends mes mesures pour » combattre. Les troupes seront prêtes à midi, mais j'at-
• tends avec impatience les ordres de Votre Majesté. » Malheureusement, les ministres les plus accrédités
auprès du Roi continuaient à voir les choses sous un aspect moins alarmant. Le langage de M. de Peyronnet et de M. Capelle, qui se rendirent à Saint-Cloud où devait se tenir le conseil sans prévoir que leurs collègues n'auraient pas la possibilité d'aller les y joindre, ne pouvait que détruire l'effet des conseils du maréchal, alors même que le Roi eût été disposé à les écouter.
La révolte grossissait. Les élèves de l'école j)olytechnique, forçant les portes de l'école, se jetaient dans les rangs des insurgés où leur uniforme bien connu et leur science même les désignaient pour le commandement et dont ils régularisaient les mouvements. Le tocsin sonnait à rhôtel-de-ville. Un immense drapeau tricolore était arboré sur les tours de Notre-Dame dont le gros bourdon portait au loin le signal de la guerre civile.
Les ministres, ne se croyant plus en sûreté à l'hôtel des affaires étrangères où ils s'étaient réunis j)our la plupart, allèrent s'établir aux Tuileries où le maréchal at-
:iHt ilISTOtRE DE LA RESTAURAT -X
quclijur soilc, {^'f^uisf; la quoslion lie fox"-^ les ^vr'ncmt'nts avaient ntiirchL'; rosjirit <9 tait onliardi. Aussi, li' trilmnal ilo comr ""^ question seniItlaMc par la iilaint*> à ' l'onlrc son imprimeur, n'iiosïta-t-' -, cément qui n'était rien moins o" V- . plicite du e ouj) il'Klat. « Le trih j 1 considérant qui', pour se ■ .
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Paris, il,. M. di' Salveite. d'M. Aiidrv d.
o80 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
tendait impaticniîncntune ivponse de Saint-Cloud. Cette réponse n^arrivant pas, à midi, il mit eu mouvement sa petite armée. Le général de Saint-Chamans reçut l'ordre de suivre les boulevards jusqu'à la place de la Bastille, d'y disperser les rassemblements, d'obseiTer le faubourg Saint-Antoine et de se mettre en communication avec le général Talon qui devait occuper la place de Grève. Le général de Quinsonaset le général de Wall étaient chargés d'occuper le marché des Innocents et la place des Victoires. A peine leurs colonnes s'étaient-clles ébranlét^ qu'une violente fusillade partit des fenêtres des maisons dans les rues qu'ils traversaient. Des femmes et des enfants secondaient les insurgés en jetant sur les troupes des projectiles de toute espèce, des tuiles, des pavés. dû^ meubles même. A chaque instant, on rencontrait des barricades qu'il fallait enlever ou tourner. Partout, les engagements furent très-vifs. Sur plusieurs points^ les troupes durent reculer ou changer de direction. Sur plusieurs points, aussi, les soldats de la ligne lléchirent et mirent bas les armes. On avait vu des hommes en habit bourgeois se mêlera eux et leur distribuer du vin ou de Teau-de-vie.
A trois heures, le duc de Kaguse, sur la demande de M. de Polignac, signa, non sans avoir hésité un moment, Tordre d'arrestation de quelques députés que Ton supposait compromis dans ce ([ui se passait, entre autres, de MM. de La Fayelle et Lallitle, qui venaient d'arriver à Paris, de M. de Salvorte. rt'^ M. Audrv de Puvraveau t^i
aussi d'un M. Marchais, qui n'était pas député, mais qu'en
sa qualité de secrétaire de la société Aide-toiy le ciel Vni-
deray on regardait comme l'agent le plus actif du comité
dii^ecteur. Il paraît que le maréchal avait fait retrancher
quelques noms de la liste dressée par le ministère.
A rheure même où les troupes se mettaient en mouvement, une trentaine de députés, moins nombreux par conséquent qu'ils n'avaient été la vrille chez M. Périer, î^e réunissaient chez M. Audry de Puvraveau. Cette fois, M- de La Fayette et M. Laflitte étaient présents, mais le duc dcBroglie qui, comme je l'ai dit, était allé le jour précédent à la réunion de M. Périer ne crut pas devoir paraître à cette nouvelle réunion, craignant que, dans les ^inconstances où l'on se trouvait et dans le lieu où elle dllaitse tenir, elle ne fût trop dominée j5ar l'esprit révolutionnaire pour qu'il pût en sortir rien d'utile. Il est prolïable que cette considération, et aussi la difficulté des communications ([ui augmentait de moment en moquent à raison du tumulte et du désordre, contribuèrent ^ en éloigner également plusieurs autres personnages. Siégeant dans une salle basse dont les fenêtres étaient ouvertes, les députés étaient en communication directe avecla rue. Des jeunes gens, des ouvriers entouraient la "Maison. On entendait le bruit de la fusillade. Dans ^îïe telle situation, la modération semblait avoir peu ^^ chances de se faire écouter. Trois o|)inions se par- ^**}?eaient l'assemblée. Les uns voulaient qu'on s'alla- '*hài strictement aux formes con^ilitulionnelles. qu'on
s'adressât directement au Roi et qu'on ne dit pas un mot qui pût être considéré comme une provocation à la révolte. D'autres, au contraire, soutenaient que le temps de la légalité était passé, qu'on était en pleine révolution et que les députés devaient nommer un gouvernement provisoire. C'était l'avis de M. de La Fayette et de M. Mauguin. Ce dernier, préludant déjà au rôle de démagogue qu'il devait jouer plus tard avec plus de prétention que de succès, fit même à haute voix une proposition dans ce sens, et ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à lui fermer la bouche. Une opinion intermédiaire, appuyée par M. Périer, par M. Laffitte, par M. Guizotet par le général Gérard, finit par l'emporter. On adopta à l'unanimité un projet de protestation que M. Guizot avait préparé conformément à la résolution prise dans la réunion précédente, t Les soussignés, • disait cette protestation, t régulièrement élus... conformément à la Charte constitutionnelle et aux lois sur les élections... se regardent comme absolument obligés parleur devoir envers le Roi et la France de protester contre les mesures que les conseillers de la couronne, trompant les intentions du monarque, ont fait naguère prévaloir pour le renversement du système légal des élections et la ruine de la liberté de la presse. Lesdites mesures sont, aux yeux des soussignés, directement contraires à la Charte, aux droits constitutionnels des deux chambres, au droit public des Français, aux attributions et arrêts des tribunaux, et propres à
jeter rÉtat dans une confusion qui compromet également la paix du présent et la sécurité de l'avenir. En conséquence, les soussignés, inviolablement lidéles à leur serment au Roi et à la Charte constitutionnelle, protestent d'un commun accord, non-seulement contre lesdites mesures, mais contre tous les actes qui pourraient en être la conséquence. Et attendu, d'une part, que la chambre des députés, n'étant pas constituée, n'a pu être légalement dissoute, d'autre part, que la tentative de former une autre chambre des députés d'après un mode nouveau et arbitraire est en contradiction formelle avec la Charte constitutionnelle et les droits acquis des électeurs, les soussignés déclarent qu'ils se considèrent toujours comme légalement élus par les collèges... dont ils ont obtenu les suffrages. » Après avoir voté cette protestation qui, malgré les termes énergiques dans lesquels elle était conçue, n'avait encore rien de révolutionnaire, les députés décidèrent qu'une dépulation de cinq d'entre eux irait demander au duc de Raguse d'arrêter les hostilités et d'intervenir entre Paris et Saint-Cloud. Les commissaires désignés furent le général Gérard, le comte dcLobau, M. Casimir Périer, M. Mauguin, enfin M. Laffitte, que l'on chargea de porter la parole. Puis, la réunion s'ajourna à quatre heures, chez M. Bérard, pour recevoir le rapport de ses délégués et aviser en conséquence.
Ces délégués avaient été devancés par M. Arago qui, après avoir parcouru les boulevards, s'était rendu vers
deux heures aux Tuileries pour presser le duc de Raguse, en se prévalant de leur vieille amitié, d'aller à Saint- Gloud et de dire au Roi qu'il ne garderait le commandement que si les ordonnances étaient retirées. Le maréchal, tout en persistante hlâmer sévèrement ces ordonnances, lui avait répondu qu'il devait accomplir la mission que le Roi lui avait confiée et qu'il ne lui était pas permis, à lui, maréchal de France, de demander des concessions aussi longtemps que les chances de combat étaient incertaines. Comme M. Arago insistait, on annonça rarrivée des députés.
Deux de ces députés, le général Gérard et M. Lafiitle, élai(3nt compris dans l'ordre d'arrestation qui venait d'être signé et que le maréchal avait déjà remis au commandant de la gendarmerie de Paris. Il crut de sa loyauté de retirer cet ordre au moment où deux des hommes qu'il concernait venaient se mettre entre ses mains. M. Laffitte, prenant la parole, demanda s'il n*y avait pa^ quelque moyen d'arrêter une lutte qui pouvait amener une révolution; il dit que les députés présents à Paris étaient unanimes dans la résolution de se considérer comme tels malgré l'ordonnance de dissolution, et que ceux qui faisaient verser le sang des citoyens en seraient responsables sur leur tête. Le maréchal répondit que la mission qu'il avait reçue était une des fatalitt'sdf sa vie ; que malheureusement il avait des ordres, des ordres positifs; qu(î son devoir comme militaire était impérieux ; que son honneur y était engagé. Mais, ajouta-
HISTOIHE DE LA KESTAU RATION. :»!M
l-il, les députés ne pouvaient-ils pas contrihuer euxmêmes à la [»acilioation en engageant les insurgés à se soumettre? Les députés répliquèrent qu'ils ne pouvaient rien aussi longtemps que les ordonnances n'auraient pas été rapportées et le ministère changé. A ces deux conditions, ils promettaient d'user de leur influence sans être pourtant assurés du succès; sinon, ils regarderaient comme un devoir de se jeter, corps et hiens, dans le mouvement. Dans tous les cas, ils désiraient que le maréchal fit connaître au Roi leur proposition. Il le iiromft sans dissimuler qu'elle avait [m'U de chances d'être acceptée». Il leur demanda s'ils auraient quelque répugnance à voir M. de Polignac qui se trouvait dans une pièce voisine. Ils n'y firent aucune objection, mais, au bout de quehiuos minutes, L) maréchal se vit ohligé de leur annoncer que M. de Polignac jugeait inutile une telle entrevue.
Telle était l'invincible opiniâtreté de ce ministre que. sur la nouvelle que dans plusieurs quartiers on avait vu des groupes de soldats fraterniser avec le peuple, il s'écria : « Eh bien, si la troupe fraternise avec le peuple, » qu'on tire sur la troupe ! »
Le maréchal pensa qu'il étaildeson devoir d informer directement le Uoi de la situation. Il lui écrivit une lettre dans laquelle, après lui avoir nMulu compte des opérations milil:iires et de son entretien avec les députés, il nt» lui cachait pas que la situation devenait de plus en plus grave, e J(» pense». » disait-il, • (ju'il
o\)2 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
» est urgent que Votre Majesté profite sans retard des » ouvertures qui lui sont faites. » Pour que cette lettre arrivât promptement à sa destination, il la confia à son premier aide de camp, le colonel Komierowski, en lui enjoignant de la remettre lui-môme au Roi et adjoindre des explications verbales. Le colonel partit aussitôt avec une escorte de vingt-cinq hommes que les circonstances rendaient nécessaire. Arrivé à Saint-Cloud, il fut introduit dans le cabinet du Roi à qui il remit la dépêche, t Que Votre Majesté, » dit-il, t ne s*y trompe pas, ce » nesl point la populace, mais la population tout en- » tiére qui est soulevée. »Le Roi l'écouta tranquillement et lui ordonna d'attendre. Après un assez long intervalle, il fut rappelé, et le Roi, pour toute réponse, lui dit qu'il env(M-rait des ordres au duc de Raguse, mais que, pour le moment, il fallait a</irar^c des masses. Quelques heures plus tard, le maréchal rerut une lettre ainsi conçue : f Mon cher maréchal, j'apprends avec grand plaisir la • bonne conduite des troupes sous vos ordres. Remer- » ciez-lesde ma part, et accordez-leur un mois et demi » de solde. Réunissez vos troupes en tenant bon et al- » tendez mes ordres de demain. » Par une autre lettre, il était ordonné au duc de Raguse de rassembler toutes les forces entre la place des Victoires, la place Vendôme et les Tuileries, do protéger les ministères des affaires étrangères, des finances et de la marine, d'assurer le voyage des ministres à Saint-Cloud où ils devaient se rendre le lendemain matin entre dix et onze heures, d'al
tendre dans la position quon lui indiquait les ordres qu*il recevrait ultérieurement, enTin, de repousser les assaillants, mais sans les attaquer.
C'étaient là de singulières réponses à la communication si pressante du duc de Raguse. Suivant toute apparence, il fallait y voir le résultat des informations et des conseils que le Roi recevait directement de M. de Polignac.
Cependant, les cinq députés, après leur entrevue avec le maréchal, s'étaient transportés chez M. Bérard où ils ne trouvèrent que quatorze de leurs collègues. Comme le maréchal avait promis de faire connaître la réponse du Boi dès qu'il l'aurait reçue, on convint d'aller l'attendre chezM. Audry dePuyravrau. Mais il fallait dès ce moment prendre un parti sur la protestation votée dans la réunion du matin. La publierait-on avec ou sans signalures?Les députés présents étaient trop peu nombreux pour qu'on pût se contenter do leurs noms. On tomba d'accord d y ajouter ceux des meml)res qui avaient assisté aux réunions précédentes et même de quelques autres encore absents de Paris, mais dont Tasscntiment n'était pas douteux, f Si nous sommes vaincus, > dit M. Laffilte, f ils nous démentiront; si nous sommes vainqueurs, • tout le monde aura donné sa signature ou adhéré. • Le nombre des signatures fut ainsi porté à soixanteqaatorze. On prit aussi une résolution bien plus grave et qui montrait le chemin que les esprits avaient parcouru 80 quelques heures. Au point où les choses en étaient renues, il ne parut plus possible d'afficher une procla- XX 38
mation où la fidélité au Roi était mise sur la même ligne que la fidélité à la Charte et où Ton affectait encore de croire aux bonnes intentions du monarque, de ne pas l'associer à la responsabilité de ses ministres. Les passages qui exprimaient ces sentiments furent donc effacés d'un commun accord. Ainsi modifiée, la proclamation ne fut publiée que le lendemain matin.
Le parti hostile à toute conciliation gagnait évidemment du terrain. Les bonapartistes, les partisans du duc de Reichstadt, commençaient à se montrer, mais timidement encore. Quelques rares cris de Vive l* Empereur se faisaient entendre. Les républicains étaient plus nombreux. Parmi ceux qui désiraient conser\'er la royauté beaucoup en arrivaient à penser qu'on ne pouvait y réussir qu'en appelant au trône le duc d'Orléans. M. Laflitle inclinait dans ce sens, et il avait fait dire au prince, qui habitait alors sa résidence d'été de Neuilly, de se délier des filets de Saint-Cloud.
M. Casimir Périer désirait très-sincèrement le maintien de la dynastie régnante, mais lui aussi se sentait ébranlé, t Après ce que le peuple vient de commencer, » disait il, t dussions-nous y jouer dix fois notre tête, • nous sommes déshonorés si nous ne restons pas avec » lui. i
Pendant que les députés se laissaient ainsi entraîner au mouvement, les pairs présents à Paris, en trés-petil nombre, se réunissaient chez M. Pasquier où venaient les joindre quelques députés royalistes, entre autre?
M. Hydc de Neuville, qui demanda que M. Pasquierallût à Saint-Cloud pour faire connaître au Roi la vérité, mais Tancien ministre, n'ignorant pas Taversion qu'il inspirait à Charles X, refusa de se charger de cette commission. On s'adressa alors à Tabbô de Montesquiou. Celuici connaissait trop bien le Roi pour espérer quelque succès d'une pareille démarche; il se borna à lui écrire une lettre qu'il confia au duc de Mouchy, un, des capitaines des gardes. M. Pasquier écrivit aussi, sans doute par la même voie. Le grand référendaire de la chambre des pairs, M. de Sémonville, essayait, de son côté, de réunir quelques-uns de ses col lègues, mais ces tentatives n'avaient aucune importance. La chambre des pairs, au temps même de sa popularité, n'aurait pu exercer une action bien ef/icace au milieu de l'effervescence des passions démocratiques déchaînées, et les dernières promotions avaient porté une grave atteinte à cette popularité relative.
Le combat continuait avec des alternatives de succès et de revers, mais, par la force des choses, les succès mêmes qu'obtenaient sur certains points les forces royales restaient sans résultats et ne servaient qu'à les affaiblir. La population presque tout entière soutenait les insurgés et les favorisait de tous ses moyens. Ceux des gardes nationaux qui ne combattaient pas livraient leurs armes aux combattants. Lorsque ceux-ci étaient obligés de recaler et de se disperser devant un ennemi trop supérieur, ils ne tardaient pas à se reformer derrière lui et à reconstruire les barricades (\n\\ avait abattues. Les habi-
tants des campagnes voisines commençaient à venir à leur aide, armés de faux et de fourches, et le bruit courait déjà que les Rouennais marchaient sur Paris. Ce qui man quait encore à l'insurrection, c'était une direction supérieure à laquelle elle pût se rallier. On s*en plaignait. Tout à coup, on voit paraître sur les murs un grand placard annonçant un gouvernement provisoire composé de M. de La Fayette, du général Gérard et du duc de Ghoiseul. La nouvelle était fausse, mais bien des gens y crurent, et l'insurrection y trouva un encouragement.
Vers cinq heures, le général Talon, qui avait repris facilement rhôtel-de-ville et en avait fait disparaître le drapeau aux trois couleurs, se maintenait encore sur la place de Grève. M. de Saint-Chamans occupait celle de la Bastille, mais les arbres des boulevards coupés et obstruant la chaussée, de fortes barricades établies dans toutes les directions, la rue Saint-Antoine dépavée le séparaient complètement du maréchal et l'empêchaient de communiquer avec le général Talon. Le général de Quinsonas avait trouvé au marché des Innocents une résistance énergique, et un bataillon qu'il avait envoyé pour éclairer la rue Saint-Denis jusqu'au boulevard se trouvait dans Timpossibilité de le rejoindre. L'opération commencée le matin était donc manquée, et le maréchal, avant méae d'avoir reçu les instructions du Roi qui lui prescrivaient de concentrer ses forces, avait jugé qu'il n'avait plus d'autre parti à prendre que de les rappeler et de les établir autour de lui dans une bonne position. Il envoya à
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. o97
ces trois généraux, par des officiers déguisés, Tordre d'effectuer leur retraite, et ce ne fut pas sans avoir à surmonter de grandes difficultés qu'ils parvinrent à ramener leurs troupes, M. de Saint-Chamans par le pont d'Auslerlitz et les boulevards extérieurs, le général Talon par la cité et le Pont-Neuf, M. de Quinsonas par la rue Saint- Denis et les quais. Plusieurs détachements, n'ayant pu se réunir aux corps dont ils faisaient partie, furent obligés de mettre bas les armes. Un régiment de cavalerie, pour échappera cette cruelle nécessité, n'eut d'autre ressource que de sortir de Paris et de se porter sur Vincennes.
Les pertes des troupes dans cette journée s'élevèrent à 2,500 hommes tués, blessés ou égarés. Ces derniers, c'est-à-dire ceux qui avaient été faits prisonniers ou qui avaient déserté, étaient les plus nombreux. Un des colonels de l'infanterie de la garde, M. de Pleineselves, avait reçu une blessure dont il mourut quelques jours après.
Ce mouvement de retraite livrait de nouveau à l'insurrection rhôtel-de-ville avec la plus grande partie de la capitale. Le maréchal, encore en possession des Tuileries et du Louvre, se croyait dans une position ijjtepugnable, mais il n'avait plus aucun espoir de soumettre Paris. En demandant pour le lendemain au commandant de Vincennes des renforts d'artillerie qui ne purent lui parvenir, il comptait tout au plus s'en servir pour appuyer et faciliter une négociation. Les soldats.
harassés de fatigue, étaient d'autant plus découragés que la manutention et la poudrière étant occupées par les insurgés, les vivres leur manquaient et les munitions commençaient à leur faire défaut.
On se décida à appeler les régiments de la garde qui tenaient garnison à Beauvais, ù Orléans, à Rouen, à Caen et les troupes qui formaient les camps de Saint-Omer et de Lunéville. Le Roi fit donner aux gardes du corps Tordre de se tenir prêts à monter à cheval. Les élèves de lécole de Sainl-Cvr eurent celui de venir à Saint-Cloud avec leur artillerie.
Comme on en était convenu, quelques députés se rendirent encore, dans la soirée, chez M. Audry de Puyraveau, mais on ne pouvait y arriver qu*à travers les barricades dont la maison était entourée. Onze seulement y pénétrèrent. On délibérait à la lueur douteuse d'une lampe, au bruit de la mousqueterie et du canon auquel se mêlait la voix du tocsin. Les rapports les plus contradictoires arrivaient successivement. Parmi les assistants, les uns, comme M. Méchin, comme le général Sébastiani, désiraient un arrangement avec la cour, et le général Sébastiani s'écriait, dit-on, qu'à ses yeux le drapeau blanc serait toujours le drapeau national. D'autres, MM. de La Fayette, Laflîtte, de Laborde, Mauguin, comÉk M. Audry de Puyraveau. semblaientdisposésà seconder les efforts du peuple, à adopter son drapeau, à diriger le mouvement et à installera Thôtcl-de-ville un gouvernement provisoire. On se sépara encore sans avoir rien résolu.
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L'inquitHude gagnait la cour elIe-mOmc, mais Charles X était toujours parfaitement tranquille. Les mesures extraordinaires auxquelles il donnait son assentiment ne lui paraissaient que des précautions dictées par la prudence plutôt que par la nécessité. Il semblait décidé à ne rien croire de ce qui pouvait lui déplaire et il recevait avec humeur les nouvelles défavorables. Cependant, depuis midi, on entendait les détonations continues de l'artillerie et de la mousqueterie, et de certains endroits du parc on pouvait voir le drapeau tricolore arboré sur les tours de Notre-Dame. Une confiance aussi extraordinaire reposait, à ce qu'on assure, sur la conviction qu'avait Charles X, qu'en dépit de toutes les vraisemblances la Providence interviendrait en sa faveur. Quelques jours après, le commandant de l'école de Saint-Cyr, le prince Amédée de Broglie, ancien émigré et royaliste dévoué, racontait à M. Pasquier que le Roi, pour lui faire comprendre sa sécurité, lui avait parlé d'une apparition de la Sainte Vierge qui, pendant la nuit, avait enjoint à M. de Polignac de persévérer en lui promettant son assistance.
Parmi ceux, en très-petit nombre, qui dans ces derniers moments purent parvenir jusqu'au Roi, se trouvait IL de Yitrolles, admis depuis si longtemps dans son intimité. Il avait vu le commencement du combat, i! connaissait les dispositions des députés, et il insista pour que le Roi donnât l'ordre de suspendre le feu afin qu'on pût entrer en accommodement. Charles X lui dit que.
dans quelques heures, tout serait fini, que déjà les chefs de la révolte devaient être arrêtés et tradaits devant un conseil de guerre siégeant aux Tuileries t Que les insur- » gés, > ajouta-t-il, c déposent les armes; ils connaissent > assez ma bonté pour être sûrs du pardon le plus génë- » reux. »
Dans la soirée encore, le chûteau de Saint-Gloud présentait absolument le même aspect qu*à l'ordinaire. Dans le salon, le Roi jouait au whist et le Dauphin aux échecs, sans parler d'autre chose que des incidents du jeu. Il était facile de voir, à leur physionomie, que tout nouveau venu les importunait et qu'ils ne voulaient rien entendre. Le bruit des décharges d'artillerie ébranlait les fenêtres, mais autour du Roi personne n'osait en paraître ému. Dans les pièces voisines, au contraire, les courtisans donnaient un libre cours à leur effroi et à leur désespoir. Sous le péristyle, des valets couchés sur des banquettes causaient entre eux, d'un air de parfaite indiUSrence, des combats de Paris.
Au moment où Charles X allait se retirer, le duc de Mortemart arriva, après avoir traversé, non sans peine, Versailles et les environs qui, suivant l'exemple de Paris, était déjà en insurrection. Il demanda à entretenir sur-lechamp le Roi, mais l'heure du coucher était venue, ^ Charles X remit l'entretien au lendemain. Tout ce que M. de Mortemart put obtenir, ce fut d'être reçu de grand , matin, avant l'heure ordinaire. Racontant tout ce qu'il avait vu, il essaya de faire comprendre à son malheureux
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maître qu'il n'était pUis possible de soutenir les ordonnances et M. de Polignac. Charles X lui répondit qu'on exagérait le péril ; qu'il savait la vérité ; puis, comme M. de Mortemart insistait, il s'emporta contre lui. Vous êtes né, i lui dit-il, c au milieu de la révolution, et, sans vous en apercevoir, vous en avez pris les préjugés et les fausses idées. Ma vieille expérience est audessus de ces illusions. Je sais où me mèneraient les concessions qu'on me demande, et je ne veux pas, comme mon frère, monter en charrette. • Le duc, justement blessé, rappela au Roi avec quelque chaleur les avertissements qu'il s'était permis de lui donner à une époque où l'on prévoyait di'jà la malheureuse tentative qui amenait en ce moment de si funestes résultats.
Le 29 juillet, qui devait être le dernier jour du gouvernement de la Restauration, venait de commencer. Dès cinq heures du matin, des feux de mousqueterie retedtissaient de tous côtés, des postes étaient enlevés. Bientôt, sur la rive gauche de la Seine, les Invalides et l'Krole militaire tombèrent au pouvoir du peuple. Les troupes royales occupaient encore le Louvre, le Carrousel, le château et le jardin des Tuileries, la place Louis XV, le boulevard de la Madeleine et la place Vendôme. Des postes d'infanterie avaient été placés dans les maisons, à l'entrée des rues aboutissant au Carrousel et à la place qui sépare le Louvre des Tuileries. Enfin, une batterie d'artillerie, établie dans la rue de Rohan, enfilait la rue de Richelieu tandis que deuxpièces de c^non protégeaient
Tarc-de-triomphc du (Carrousel. Lie maréchal Marmoot,eD annonçant la veille au soir aux ministres la nécessité ou il se voyait de prendre ainsi une position centrale et restreinte, leur avait dit, à ce qu'il parait, qu*elle était inexpugnable, qu'il y tiendrait un mois s'il le fallait, en sorte qu'on aurait le temps de faire arriver de nouvelles troupes. Cette position était forte, en effet, au point de vue de la défensive, mais Paris presque entier appartenait à Tinsurrection. Dirigée par les élèves de Técole polytechnique, elle avait étendu et fortifié ses barricades qui, maintenant, entouraient le Carrousel de tous les côtés, ne laissant ouvert que le chemin de la retraite sur les Champs- Elysées. Les insurgés se préparaient à une attaque générale,mais ils demandaient un chef, et jusqu'alors aucun général ne s'était offert. On apprit tout à coup qu'un oflicier parfaitement inconnu, Dubourg, adjudant commandant au tem[)s de l'Empire, s'était montré sur la place de la Bourse, en redingote bleue, proposant de se mettre à la léte du peuple. La foule Taccueillit par des acclamations. Quel(|ues moments après, il reparut en uniforme de général au milieu des démonstrations du plus vif enthousiasme, puis, au lieu de marcher sur les Tuileries, il alla prendre possession de l'hôtel-de-ville.
On sut, en même temps, que le préfet de police, dont, la veille, on navait pas entendu parler, désespérant de la situation et redoutant sans doute pour lui-même les conséquences de son impopularité, avait pris la fuite sous un nom supposé.
Le maréchal Marmont, voulant gagner du temps pour faciliter une transaction, avait, sur le conseil de M. de Guernon-Ranville, appelé les douze maires de Paris pour les charger d'assembler et de tenir en permanence leurs municipalités, de réunir autour d'eux tous les bons citoyens et de s'employer, de leurs personnes, à calmer l'irritation populaire. Trois seulement répondirent à cet appel. Vainement aussi on avait invité la cour royale h se transporter aux Tuileries. La confiance des ministres commençait à s'ébranler. M. de Bayeux, qui remplissait en ce moment les fonctions de procureur général, produisit sur eux une vive impression en leur traçant le tableau le plus effrayant de l'état de Paris et en leur disant que toute tentative pour réprimer l'insurrection lui paraissait impraticable, t C'est donc une révolution I » s'écria M. de Peyronnet.
A sept heures et demie du matin, M. de Sémonville, accompagné d'un autre membre de la chambre des pairs, M. d'Argout, se présenta aux Tuileries, à l'état-major, etdemanda au duc de Raguse de le mettre en rapport avec M. de Polignac. Celui-ci, que le maréchal lit avertir, arriva aussitôt, toujours calme et froid, mais bientôt l'entretien s'anima et s'aigrit. MM. de Sémonville etd'Argoût, appuyés par le maréchal, réclamaient la cessation des hostilités, le rapport des ordonnances, la retraite des ministres, et comme M. de Polignac s'y refusait en disant qu'au Roi seul il appartenait de prendre de telles mesures, M. de Sémonville éclata en violents reproches.
A ce bruit, les autres ministres et quelques officiers généraux accoururent d'une pièce voisine et prirent part à la conversation qui devint plus vive encore. A la réserve du langage des collègues de M. de Polignac, à l'expression de leurs physionomies, il était facile de voir qu il était seul de son avis. Les ministres s'élant retirés pour délibérer entre eux, M. de Sémonville, appuyé par M. d'Argout, proposa au maréchal de les retenir prisonniers tandis qu'eux-mêmes iraient à Saint-Cloud s'efforcer d'jéclairer le Roi. M. de Glandcvez, gouverneur des Tuileries, consentait, dit-on, à se charger de l'arrestation et de la garde des ministres, et M. d'Argout exprimait la confiance qu'il pourrait calmer le mouvement en en portant la nouvelle au peuple. S'il faut ajouter foi à la déposition que M. de Sémonville fit quelques mois après devant la cour des pairs et dans laquelle il raconta cet étrange incident, le maréchal sembla un moment disposé à accepter une proposition aussi extraordinaire, dépendant elle n'eut aucune suite, et M. de Glandevez st* borna à faire venir une voiture pour transporter à Saint- Cloud MM. de Sémonville et d'Argout que M. de Polignac avait engagés à s'y rendre en même temps que les ministres pour soumettre au Roi les vœux qu'ils venaient d'exprimer.
Les deux pairs à peine partis, les ministres prirent eux-mêmes le chemin de Saint-Cloud. Avant de quitter Paris où ils ne devaient plus rentrer, ils avaient demandé au maréchal quelle était au juste la position militaire.
Après leur en avoir expliqué les détails, il leur avait dit : < Vous pouvez donner au Roi l'assurance que, quoi qu'il
• arrive et sans avoir besoin de nouveaux renforts, la » population tout entière s'annâl-elle contre moi, je
• puis tenir ici pendant quinze jours, t Tel est le récit de M. de Guernon-Ranvillc.
Les ministres et MM. de Sémonville et d'Argout arrivèrent en même temps à Saint-Cloud. En descendant de voiture, ils se virent entourés par une foule de gardes du corps et d'autres habitants du château en proie à la plus vive anxiété. MM. dePolignac et de Peyronnet entrèrent aussitôt chez le Roi à qui ils dirent enfin la vérité. Dans le conseil qu'ils avaient tenu pendant les derniers moments de leur séjour aux Tuileries, ils s'étaient résignés i lui conseiller de retirer les ordonnances. Ils l'engagèrent à recevoir M. de Sémonville que M. de Polignac introduisit lui-même dans le cabinet royal, aussi bien que M. d'Argout.
M. de Sémonville se montra ce jour-là ce qu'il avait été constamment dans sa longue carrière, prompt à se plier aux circonstances pour ménager, quel que pût être l'événement, les chances de sa fortune pefsonnelle. Quelques jours auparavant, s'il faut s'en rapporter aux Mémoires de M. d'Haussez, il avait dit à ce ministre que l'inaction du pouvoir perdrait la monarchie, la France et l'Europe ; que le cabinet appelé pour agir restait stationnaire; qu'il n'était pas dans l'esprit de son rôle; que le temps, l'occasion, il laissaittout échapper, t Arrangez-
OOti HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
» VOUS, » avait-il ajouté, « de manière à être les plus » forts avec le peuple, linissez-en une bonne fois avec la » presse, et moquez-vous du reste. En politique, quand » le drame est joué, on applaudit le drame quel qu'il soit ; t on ne siffle que les mauvais acteurs. » Ainsi parlait M. de Sémonville avant le coup d'État. Ce coup d'Étal ayant échoué, jugeant apparemment que c'était la faute des acteurs et qu'ils étaient perdus, nous avons vu avec quelle violence il venait d'attaquer le ministère dans la conférence qu'il avait eue aux Tuileries avec M. de Polignac et le maréchal Marmont. Mais la cause de la royauté, quoique bien compromise, pouvait peut-être encore être sauvée; aussi, en présence du Roi, prit-il une autre attitude. Il demanda, il est vrai, avec le retrait des ordonnances, la formation d'un nouveau ministère présidé par le duc de Mortemart et dont le général Gérard et M. Casimir Périer feraient partie, et une amnistie complète qui* la chambre des pairs, le corps municipal, la cour de cassation et la cour royale viendraient supplier le Roi de vouloir bien accorder, mais son langage était celui du dévouement le plus passionné à la monarchie. Il pleurait. Pour triompher de la résistance ou de l'hésitation de Charles X, il se jeta à ses genoux; il lui représenta les dangers que la continuation de la lutte, en portant à l'excès la fureur populaire, pourrait faire courir à la Dauphine qui se trouvait alors à Vichy. Il a raconté depuis que c'était ce dernier argument qui, en arrachant des larmes au Roi, avait fini par surmonter ses irrésolu-
lions. On peut croire que les avis et les informations que venaient de lui apporter les ministres avaient eu plus de part encore à ce résultat. Le Roi promit d'assembler le conseil pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire.
De grandes plaintes s'élevaient contre la manière dont le maréchal Marmont avait dirigé les opérations militaires. Gomme il arrive toujours aux généraux malheureux, surtout dans les guerres civiles, chacun, sans en excepter les personnes les plus étrangères au métier des armes et celles qui ignoraient le plus complètement les déL'iils et les motifs de sa conduite, la blAmait sans ménagement et laissait entendre qu'elle prétait à de fâcheux , soupçons. Les ministres, d'ailleuî-s, étaient fort peu satisfaits des sentiments politiques qu'il avait manifestés, pensant qu'ils avaient eu au moins pour elïet de rendn» son action moins résolue et moins efficace. On ne crut pourtant pas pouvoir lui retirer le commandement, mais on le plaça sous les ordres du Dauphin qui, en lui annonçant par écrit cette détermination, le chargea de prendre les dispositions nécessaires pour faire transporter à Saint-Cloud toutes les valeurs du trésor. On comprenait enfin qu'il pourrait devenir impossible de se maintenir à Paris.
Pendant que MiM. de Sômonville et d'Argout étaient chez le Roi, un officier général, M. de Coëtlosquet, apporta la
nouvelle d'événements désastreux qui aggravaient encore la situation, ou plutôt, qui la rendaient tout à fait déses pérée.
u^'\>>iat ijpreadre kîentùt Tadhésion du Roi aa& coqu(.^*ytï< de paciàcaiion qu'on lui avail portées, le maréchal ttirmoat arait, par une proclamation, offert aux insurgés \rii attaquaient déjà le LouTre une suspension d*annes, •^c il arait envové des ofùciers dans plusieurs directions pour leur faire parvenir cette proclamation ; il en avait ausdi charge des prisonniers relâchés à cet effet. Sur quelques points, elle avait été bien accueillie ; sur d*autres oa n'en avait tenu aucun compte. De nouveaux groupes insurrectionnels, décidés à ne pas s'arrêter jusqu'à ce que la victoire fût complète, se formaient derrière Thôtei-de- - ville et dans le quartier du Panthéon. Conduits par drs jeunes gens qui avaient fait partie des loges du carbonarisme^ par MM. Bastide, Thomas, Guinard, par Godefroi Cavaignac, par M. Joubert, surtout, qui dans les combats de la veille avait fait preuve d'intrépidité et dintelligence, tandis que, sur la droite de la Seine, ilsmenaraient le Louvre, sur la gauche ils s'étaient avancés jusqu'au pont Royal, pivsque jusqu'au Palais-Bourbon. Mais le Louvre, gardé par de^ bataillons suisses, aurait pu résistt*r longtemps si une circonstance inattendue nVtait venue désorganiser la défense. Deux régiments de ligne, le o* et le 33*, occupaient la place Vendôme, et la foule qui les entourait cherchait à les détourner de prendre parla la lutte. Ils étaient déjà ébranlés Iqrsque M. Casimir Périer, se présentant à eux, les entraîna par une vive allocution. Bientùl, le colonel Heymez, envoyé par le général Gérard, vint se mettre à leur tèt^^ et les conduisit,
au bruit des acclamations populaires, chez M. Laflitte où se rassemblaient les députés. Les Tuileries étant découvertes par cette défection, le maréchal, forcé de modifier son plan, retira du Louvre un des bataillons qui le défendaient. Dans la confusion produite par ce mouvement précipité, un certain nombre d'insurgés parvinrent à s'introduire dans les appartements du palais en escaladant la colonnade et firent feu des galeries sur les Suisses qui gardaient la cour intérieure. D'autres tiraient sur les troupes établies au Carrousel. Les Suisses surpris répondirent d'abord au feu, et une balle partie de leurs rangs frappa mortellement le jeune Farcy, élève de l'École normale, un des rédacteurs du Globe; ils tentèrent même d'opérer une sortie par le pont des Arts pour arrêter la marche d'une colonne qui venait de la rive gauche; mais se voyant assaillis de tous les côtés, ne comprenant rien à ce qui se passait et troublés par les sinistres souvenirs du 10 août, ils quittèrent le Louvre et se replièrent sur les Tuileries. Ce fut le signal d'une déroute générale. Cinquante gendarmes d'élite stationnaient près de Tarc-de-triomphedu Carrousel. On les vit toutàcoup s'élancer et disparaître par le passage du pavillon de l'horloge. A la vue des Suisses accourant en désordre et poursuivis par les vainqueurs, deux bataillons de la garde qui avaient pris position dans le jardin des Tuileries se dirigèrent en toute hâte, à travers les Champs-Elysées, vers Tarc-de-triomphe de l'Étoile et la barrière qui fermait la ville de ce côté. Les lanciers de la garde, qui se trou-
f;iii HISTOIRE DE LA RESTALRaTIO.N.
valent dans la cour des Tuileries, re^-urent Tordre dt* suivre ce mouvement de retraite en passant, comme les gendarmes, par le pavillon de l'horloge. Cette manœuvre, difficile à exécuter dans un passage aussi étroit, fut encore compliquée par la chute d'un cheval qui augmenta la confusion. Le duc de Raguse, ne pouvant arrêter la débandade, ordonna à deu\ bataillons qui occupaient b Banque de se replier aussi. Un semblable mouvement était presque impraticable pour les détachements placés aux angles des rues de Rohan et de l'Échelle. Un peloton de l'infanterie de la garde, enfermé dans une maison de la rue de Rohan. ne put se dégager et^ après une longoe résistance, fut en partie massacré.
Quelques instants après le départ du marécbaU Joubert, entrant le premier aux Tuileries, y fit arborer le drapeau tricolore sur le pavillon de l'horloge. Les malfaiteurs qui s'étaient joints, comme cela ne manque jamais, à l'insurrection, commencèrent à piller les appartements royaux, mais les insurgés unirent leurs efforts à ct»u\ des ganliens du palais pour mettre fin à ces scènes hideuses.
Le {lalais ;nvhit''|.iisoopal. qui était alors attenant à la c'ithîdrale. fui plus maltraité. L'archevêque, comme je l'ai raconté, avait commis des imprudences qui Tavaienl rendu fort impopulaire. On avait répandu contre lui d'odieuses calomnies. Le peuple saccagea sa demeure qu'il devait détruire quelques mois après. L'établissement des jésuites à Montrouge fut aussi dévasté. Une bande d'i^
meuliers alla en dehors de Paris, au Mont Valérien. piller le couvent des missionnaires.
Les troupes qui gardaient encore quelques quartiers de la rive gauche de la Seine avaient reçu aussi du maréchal Tordre de sortir de la ville, mais cela ne leur était rien moins que facile. Le bataillon qui occupait TÉcole militaire avait pu gagner le boisde Boulogne, en passant par le pont de Grenelle, mais deux cents Suisses qui formaient le dépôt de la caserne de la rue de Babylone ne furent pas aussi heureux. Ils avaient pour chef le commandant Dufay qui était depuis trente ans auservice de la France. Attaqué par une colonne que dirigeaient quatre élèves de Técole polytechnique, entre autres Charras, qui devait plus tard obtenir une célébrité méritée à quelques égards, le brave commandant refusa de mettre bas les armes. Le siège de la caserne durait depuis plusieurs heures. Vaneau, un des élèves de Técole polytechnique, tomba mortellement frappé ; c'est celui dont le nom a été donné à une des rues du faubourg Saint-Germain, théâtre de sa mort. Un autre insurgé destiné plus tard à une grande famoaité, Raspail, fut aussi blessé. Ne pouvant venir à bout de la résistance des Suisses, on«eut recours à Tincendic. Aveuglés par la flamme et la fumée, ces malheureux essayèrent une sortie dans laquelle ils périrent presque tous avec leur brave chef.
La lutte était finie; Tautorité royale n'existait plus dans Paris. Pour arrêter les désordres qui commençaient à se produire, il importait qu'un pouvoir s'organisât provi-
6\i HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
soirement. Dès neuf heures du malin, quelques députés s'étaient réunis chez M. Laffitte dont l'hôtel était situé dans la rue qui porte son nom, tout à la fois satisfaits et inquiets, voyant avec joie le triomphe de la cause parlementaire, mais incertains encore de la solution de la crise et peu d'accord entre eux sur celle qu'on devail désirer, qu'on pouvait espérer. Pendant plusieurs heures, tout se passa en conversations sans résultat et sans objet précis. Une foule de personnes venaient à chaque instant demander des nouvelles et prendre le mot d'ordre. A midi, sur la proposition de M. Laffitte, les députés présents, au nombre de trente, se rendirent dans le grand salon pour y tenir une séance à laquelle ils admirent un secrétaire rédacteur de la Chambre, M. Denis Lagarde. M. Laffitte les invita à prendre la direction des aiïaires. non pas sous le titre de gouvernement provisoire, mais avec leur caractère propre de députés. S'ils s'y refusaient, leur dit-il, le découragement pourrait s'emparer des esprits et enfanter de graves excès. Il fallait, d'ailleurs, que les régiments disposés à se rallier à la cause de la liberté sussent à qui s'adresser. M. de La Fayette arriva en ce moment. Depuis la veille, la partie la plus ardente des combattants lui avait demandé à plusieurs reprises de se mettre à la tête de l'insurrection. Il avait hésité, parce que, comme la plupart des hommes politiques, il doutait du succès, et que l'âge ayant un peu refroidi l'ardeur qui l'avait jeté, quelques années auparavant, dans tant de conspirations, il ne voulait s'engager dans le
mouvement qu'à bon escient, quand le moment en serait venu. Ce moment lui semblait être arrivé, et il déclara à la réunion que, pressé par un grand nombre de ses concitoyens de prendre le commandement de la garde nationale, il croyait devoir l'accepter, t Un vieux nom » de89, » ajoula-t-il, t peut être de quelque utilité dans » les graves circonstances où nous sommes. Attaqués, > nous devons nousdéfendre. > Comme il parlait, on vint annoncer que le Louvre était pris. Lorsque l'émotion produite par cette nouvelle fut un peu calmée, c on m'invite, » dit M. de La Fayette, • à me charger d'organiser la défense, et de semblables propositions ont été faites à mon collègue et ami M. de Laborde. Il serait étrange et même ■inconvenant que ceux qui ont donné de vieux gages de dévouement à la cause nationale refusassent de répondre à l'appel qui leur est adressé... Croyez-vous qu'en présence des dangers qui nous menacent l'immobilité convienne à ma vie passée et à ma situation présente? Non, ma conduite sera à soixante-treize ans ce qu'elle a été à trente-deux. Il importe, je le sens, que la Chambre se réserve en qualité de Chambre, mais à moi, citoyen, mon devoir me prescrit de répondre à la confiance publique et de me dévouera la cause commune. • Ces paroles obtinrent l'approbation unanime des députés. MM. Guizot et Bertinde Vaux furent les premiers à reconnaître cju'il était impossible que le général ne se rendit pas aux vieux de la population. • La sécurité de
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Paris, » dit M. Guizot; c dc^pend de sa détermination. Nous aussi, nous avons des devoirs à remplir. Il est urgent que nous établissions, non pas un gouvernement provisoire, mais une autorité publique qui. sous une forme municipale, s'occupe du rétablissement et du maintien de Tordre. » — t J'adhère complètement, » dit M. Bertin de Vaux t à la proposition de M. Guizot. Il importe de régulariser au plus vilo le mouvement de la capitale. Si nous ne pouvons retrouver le vertueux maire de Paris de 89. applaudissons-nous d'avoir reconquis l'illustre chef de la garde nationale. > M. Laffitte, qui présidait rassemblée, proposa de former une commission municipale parisienne chargée de pourvoir à ^'approvisionnement et à la sécurité de Paris et de procéder sur-le-champ au choix de ses membres. On demanda à M. de La Fayette de les désigner, mais, sur son refus, on dut recourir à la voie du scrutin. Les noms qui sortirent de l'urne furent ceux de MM. Laflitte, Casimir Périer, Gérard, le comte de Lobau et Odier, deux officiers généraux et trois banquiers. Le général Gérard ayant accepté le commandement des troupes actives et M. Odier ayant refusé le mandat qu'on lui offrait, on leur substitua MM. deSchonen et Audry de Puyraveau, qui, après eux, avaient obtenu le plus de voix dans le scrutin et qui, par conséquent, étaient en réalité les représentants de la minorité de la réunion, de sa portion la plus exaltée. La commission ainsi composée ayant reçu l'autorisation de s'adjoindre d'autres membres.
elle en fitimniL'diatemcnt usa^rcen nommant M. Mauguin. C'est ainsi que, formée d'abord en presque totalité de libéraux modérés, elle finit par appartenir à l'extrême gauche, d'autant plus que d'autres occupations ne permettaient guère à M. Casimir Périer de prendre part à ses travaux.
Pendant cette dLMibéralion, la foule qui encombrait la cour et les appartements de l'hôtel de M. L:ifiitte avait grossi, et par son agitation, par ses cris, elle exprimait le désir de connaître les résolutions qui avaient été prises. Sur la proposition de M. Bertin de Vaux, M. Laflitte alla lui annoncer que M. de La Fayette acceptait le commandement de la garde nationale et le général Gérard celui des troupes de ligne. D3 bruyantes acclamations se firent entendre. Elles redoublèrent lorsque, quelques instants après, on vit arriver le colonel et les officiers du o3^ régiment de ligne qui demandaient à être introduits auprès des députés. Le colonel, en son nom et au nom de son régiment, déclara qu'ils venaient offrir leurs bras pour le rétablissement de Tordre, mais à condition qu'on ne les ferait pas combattre contre leurs compagnons d'armes. Toute garantie leur fut donnée à cet égard par M. Laffitte, et la délibération continua avec plusde vivacité et de confiance. Elle fut pourtant interrompue et troublée un moment par des feux de peloton qu'on entendit dans le voisinage. Quelques personnes crurent que c'était une attaque soudaine des troupes royales. C'était le »V réj;iment de
di(> HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
ligne qui, venant aussi faire sa soumission, déchargeait ses armes en l'air pour rassurer la population sur ses intentions.
M. de La Fayette et le général Gérard étaient partis pour i'hôtei-de-ville, occupé depuis le matin par le prétendu général Dubourg qui avait eu Tétrange idée d'y arborer le drapeau noir, et par M. Baude, rédacteur du Temps, qui était venu lui offrir son concours. Déjà, ils avaient donné des ordres, pris des arrêtés, fait des proclamations lorsqu'un officier de la garde nationale vint leur, annoncer qu'un gouvernement provisoire était nommé et que M. de La Fayette allait arriver. Il arriva en effet, suivi de près par les membres de la commission municipale. L'espèce de dictature que M. Dubourg s'était arrogée sans aucun mandat, à peine commencée, se termina ainsi sans qu'il essayât de la prolonger. H resta pourtant à Thôtel-dc-ville où il espérait pouvoir jouer un rôle. Quant à M. Baude qui avait pris une part si considérable aux protestations de la presse contre le coup d'État, il fut attaché comme secrétaire à la commission municipale.
Non-seulement le drapeau aux trois couleurs, un moment remplacé par le drapeau noir, flottait de nouveau au sommet de la grande porte de l'hôtel-de-ville, mais le peuple avait brisé les bustes de Louis XVIII et de Charles X et déchiré les tentures fleurdelisées qui couvraient les murailles. On était en phîine révolution.
Une proclamation de M. de La Fa^ell»' annonça à la
UISTOIRË DE LA RESTATRATION. U17
populalioii le grand changement qui venait de s'opérer. « Mes chers concitoyens et braves camarades, » disait-il, « la conliance du peuple de Paris m'appelle encore une
• fois au commandement de la force publique. J'ai ac-
• cepté avec dévouement et avec joie les dovoirs qui me
• sont conférés et, de même qu'en 4789, je me sens
• fort de rapprobation de mes honorables collègues, » aujoui'd'hui réunis à Paris. Je ne ferai point de pro- » fession de foi, mes sentiments sont connus. La conduite
• de la population parisienne dans ces derniers jours » d'épreuve me rend plus que jamais fier d'être à sa
• tête. La liberté triomphera, ou nous périrons tous. Vive
• la liberté, vive la patrie! »
Par une autre proclamation, M. de La Fa}ette faisait savoir que la garde nationale était rétablie; les colonels el ofliciers étaient invités à en réorganiser immédiatement le service; les sous-ofliciers et gardes nationaux devaient se tenir prêts à se réunir au premier coup dr tambour, la commission municipale compt^mt sur leur zèle ordinaire pour la liberté et l'ordre public.
Le général Gérard, accompagné du général Pajol qui lai avait été adjoint, parcourait les rues, ralliant les soldats des régiments qui avaient embrassé la cause populaire et leur donnant une destination. Partout, comme M. de La Fayette et la commission municipale, ils étaient salués par les cris de Vive la liberté!
Dans la soirée, on vit reparaître les journaux ([ui avaient été forcés de suspendre leur publication. Leur
accent était celui du triomphe. ■ Pendant trois jours, > disait le Journal des Débats, c Paris a été canonné. mitraillé; c'était une prise d*assaut; le sang coulait dans les rues. Et qui a ordonné ce massacre ? Les ministres du roi de France. Et pourquoi, grand Dieu? Parce qu'ils ont violé la Charte et conspiré le rétablissement du pouvoir absolu... Le pacte est rompu aujourd'hui, et ce n'est pas nous qui l'avons rompu. Nos ennemis se sont jetés hors du cercle des lois. Qu'ils y restent! » — t Paris, » disait le Globe, c a vaincu ce matin pour la France les ennemis de ses institutions: ils se sont retirés souillés d'un parjure et du sang d'une population paisible. > Le Constitutionnel, le Courrier, le National, le Temps, qui, bien que privé:? de leurs presses, avaient pu, pendant les combats de la veille, faire imprimer clandestinement des bulletins et des placards, célébraient aussi la victoire de la liberté, mais aucun de ces journaux n'indiquait le parti qu'on devait en tirer. Les journaux royalistes, si con liants encore la veille, se taisaient.
La nuit se passa, à l'hôtel-de-ville, à prendre des mesures pour l'organisation de la garde nationale et des douze mairies; il fut arrêté que les scrutateurs nommés pour les dernières élections rempliraient les fonctions municipales et qu'on prendrait pour maires et adjoints ceux qui avaient eu le plus de voix dans chaque arrondissement.
Tandis qu'à Paris la révolution s'accomplissait et que
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déjà on pouvait craindre de la voir tomber entre les mains des démagogues, à Saint-Cioud, on en «Hait encore à débattre ce qu'on pouvait concéd<»r à l'insurrection victorieuse.
Lemarécbal Marmont, forcé d«» sortir de Paris, avait, tant bien que mal, rallié ses troupes à la barrière de l'Étoile qu'il avait fait fermer derrière elles. Il parait que son projet était alors d'occuper l<»s liauteurs voisines pour essayer de se maintenir au\ portes de Paris dans une* attitude expectante ; mais, dans l'état de découragement où les troupes étaient tombées, un tel plan n*étaitplus praticable. La retraite continua dans la direction de Saint-(]loud, avec un peu moins de désordre. Cependant, la population de Pass} et de Cliaillot, embusquée dans les bois auprès de la Muette, barcelait à coups de fusil les colonnesen marche. Les insurgésavaient barricadé le pont de Neuilly de manière à rendre impossible le passage de la cavalerie qui dut redescendn» jusqu'à la porte Maillot. Puis, les troupes, traversant le bois de Boulogne, se dirigèrent vers Saint-Cloud. Le maréchal se présenta aussitôt chez le Uoi. < Sire, > lui dit-il, c c'est une campagne manquée. J'ai la douleur ■ d'annoncer à Votre Majesté que je n'ai pu maintenir
• son autorité dans Paris ; les Suisses que j'avais chargés
• de la défense du Louvre, saisis d'une terreur panique,
• ont abandonné ce poste important. Entraîné moi-
• même dans une déroute générale, je n'ai pu rallier
• mes bataillons (|n'à l'Étoile, et j'ai donné l'ordre dt*
> continuer le mouvement de retraite sur Saini-Cloud.
> Une balle dirigée contre moi a tué le cheval d'un of- » licier placé à mes côtés ; je regrette qu'elle ne m'ait pas » traverse la télé ; la mort me serait moins affreuse que
> le triste spectacle dont je viens d'être témoin. »
Le conseil, annoncé depuis la veille, mais retardé par les nombreux incidents de la matinée, s'ouvrit enfin sous rinfluence de ces désastreuses nouvelles. Les ministres gardaient le silence. Le Roi les invita à donner leur avis sur les propositions que lui avaient apportées MM. deSémonville et d'Argout. Tous conseillèrent le retrait des ordonnances, à l'exception de ;M. de Guernon-Ranville. Lui qui, seul dans le ministère, s'était jusqu'au dernier moment opposé au coup d'État, combattit, seul aussi, la concession que l'on demandait au Roi. Il dit qu'il l'aurait conseillée la veille ou le matin même, moins dans l'espoir d'en obtenir un grand résultat que comme un moyen d'arrêter les malheurs de la guerre civile, mais qu'en ce moment elle ne serait qu'un acte de faiblesse «*t n'aurait d'autre efïH que de légitimer la révolte, d'ealever à la couronne jusqu'à la dignité du courage malheureux; qu il ne s'agissait plus du minisière ni des ordonnances, mais du pouvoir royal tout entier; que la lutte, au point où elle en était venue, était un combat à mort entre la Révolution et la légitimité; que ce qu'on proposait serait l'équivalent d'une abdication; que, d'ailleurs, il était plus que douteux que l'insurrection triom- |»hante raliliîM les eoiulitions offtMles par M. de Sémon-
villt», on ne savait m vertu de quel mandat. Le U'ùin\ disait-on, ùtait déjà renversé. C'était exagérer le mal : Paris n'était pas la France. Les masses populaires avaient pu être égarées par les déclamations du libéralisme, mais elles ne voulait^nt pas une révolution. Les Chambres ne la voulaient pas davantage. La majorité de l'armée était lidèle, et, si la royauté ne s'abandonnait pas elle-même, avec do lels appuis elle triompherait de cette nouvelle tentative révolutionnaire. M. de Guernon-Ranville pensait donc qu'il suTlisait de rapporter l'ordonnance qui avait dissous la Chambre nouvellement élue, et que le Roi serait bien fort contre ses ennemis lorsqu'il se présenterait avec le concours du parlement, surtout en le réunissant dans une autre ville que Paris.
Évidemment, un tel plan n'était pas en rapport av<r la situation. Aussi ne fut-il soutenu que par le Dauphin qui, plus encore (|ue le Hoi. répugnait à croire que la position fût désespérée et dont le langage prouvait que sa faible intelligence était en quelque sorte paral\sée par les circonstances terribles dans lesquelles on se trouvait. Tantôt il parlait de périr les armes à la main, tantôt il laissait entrevoir l'idée d'une abdication en faveur du duc de Bordeaux, mais aussitôt il écartait cette idée comnii* impraticable à raison de l'âge de ce jeune prince.
Le conseil s'étant prononcé pour le rapport des ordonnances malgré l^pposition de M. de Guernon-Ranville, il était urgent de former un nouveau cabinet, t Messieurs, » dit le Roi d'unj» voivémue. • on m'impose de renvoyer
des ministres qui ont toute ma confiance et toute mon affection pour en prendre d'autres qui me sont donnés par mes ennemis. Me voilà dans la position où était mon malheureux frère en 1792; j'aurai seulement sur lui l'avantage d'avoir moins longtemps soulTert; en trois jours tout aura été terminé avec la monarchie: quant au monarque, sa fin sera la même. Puisqu'il le faut, je vais faire appeler le duc de Mortemart et l'envoyer à Paris; je le plains de s'être attiré la confiance de mes ennemis; s'il a ou des torts, en voilà une punition bien cruelle. »
Il paraît que M. de Polignac refusa de contresigner les ordonnances rendues nécessaires par la détermination que le Roi venait de prendre. M. de Chantelauze dut accepter cette tâche.
Il était trois heures de l'après-midi ; Charles X rentra dans son cabinet. Un moment après, le duc de Mortemart y fut appelé. € Vous aviez raison, » lui dit le Roi en faisant allusion à leur conversation du matin, c la situation est plus grave que je ne le pensais; mais on croit qu'un ministère dont vous serez le chef peut tout arranger, et je vous nomme président du conseil dans lequel pourront entrer le général Gérard, M. Casimir Périer et M. Humann. » M. de Mortemart se récria, disant qu'il sentait bien qu'il n'aurait jamais la confiance do Roi, et il le supplia de faire un autre choit :mais CharlesX insista, et comme M. de Mortemart semblait vouloir sp retirer, le malheureux prince, s'approchant vivement de
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lui, passa daus sa ceinlure d ofiicier général l'ordonnance de sa nomination de président du conseil, en lui demandant s'il aurait la barbarie de la lui rendre et de lai refuser le seul service qui pût, peut-être, le sauver. M. de Mortemart baissa la télé et céda. Il voulait pourtant savoir quelle serait l'étendue de ses pouvoirs, mais, sur ce point, le Roi parut embarrassé. Avant de régler cette question, il voulait attendre le retour du Dauphin qui était allé visiter les troupes arrivant de Paris, qui les avait trouvées harassées, découragées, affamées et avait été reçu par elles avec d'autant plus de froideur qu'il n'avait rien su leur dire. Vainement M. de Sémonville et M. de Vitrolles, accouru de nouveau à Saint-Cloud pour y rendre compte des événements dont il avait été témoin, représentaient qu'il n'y avait pas un moment à perdre : que telle concession acceptée avec reconnaissance à un moment donné pouvait n'être comptée pour rien quelques heures après; le Roi traînait en longueur, espérant toujours recevoir de meilleures nouvelles. Il était loin, d'ailleurs, d'être d'accord avec le nouveau premier ministre. S'il consentait à rapporter les ordonnances et à convoquer les Chambres pour le 3 août, d'autres questions que les circonstances faisaient surgir de moment en moment et sur lesquelles M. de Mortemart croyait nécessaire de céder au vœu populaire, celles du rétablissement de la garde nationale, de la suppression de la garde royale et des troupes suisses, d'une amnistie sans exception, de l'adoption de la cocarde tricolore s'il le fallait absolument.
•ri HISTOIRE DE L\ RESTAURATION.
It' iroaT^ient plus récalcitrant. Il ne vonlait pas de garde nationale : il consentait à engager sa parole pour l'amnistie, mais il refusait de rien siguer d'avance à cet égard. Quant à la cocarde tricolore, elle lui inspirait une invin- .•ihie répugnance.
Lor^^pe le Uauphin revint vers cinq heures, M. de Mortemart lit. en sa présence, le résumé des discussions qui venaient d'avoir lieu. Le Dauphin Técouta d'un air «le dépit, en se promenant dé long en large. Une seule fois il l'interrompit pour dire que. dans tous les cas, il entendait conserver la direction du personnel de l'année et i|ue le général Gérard devait en être averti. Il pensait* (|u'on était encore en mesure de dicter des conditions ! M. de Mortemart ne lui dissimula pas l'impossibilité d'obtenir celle dont il s'agissait. M. de Gu/rnon-Ranville. que l'esprit de sagesse dont il s'était longtemps montré animé avait aliandonné. entretenait les illusions do prince en lui exposant, pour le cas où les négociations qu'on allait ouvrir viendraient à échouer, un plan derèsistanr*' da[»rés lequel le Roi. se retirant à Tours ou à Blois. appt'Iant auprès de lui les grands corps de l'Étal ri faisant aussi un appel à la nation, aurait continué la lutte contre la n'*volulion.
A six heures du soir, le Roi fit savoir à MM. de Sémonville, de Vitrolles et d'Argoul, qui attendaient impatiemment l'autorisation de retourner à Paris avec des paroles satisfaisantes, qu'ils pouvaient y porter la nouvi'lb» (In nn\oi du niinisti're remplacé par relui de
MM. de Mortemart. Gérard el Périer, et du retrait des ordonnances.
A Saint-Cloud, on croyait tout fini; le canon ne grondait plus ; Paris paraissait tranquille^ et on se persuadait que, le lendemain. M. do Mortemart pourrait s'installer paisiblement au ministère des alTaires étrangères. La cour avait repris ou. pour mieux dire, conservé son aspect accoutumé. Le soir, on vit encore le Roi faire sa partie de whist à laquelle prirent part successivement M. de Polignac et M. de Mortemart. et le Dauphin sa partie d'échecs. M. de Polignac se montrait toujours calme el serein ; M. de Mortemart était agité et inquiet. Il avait désiré partir pour Paris avec MM. de Sémonville et d'Argout, mais le Roi s'y était opposé, voulant attendre le retour du comte Alexandre de Girardin qu'il avait chargé d'aller s'enquérir de la situation et comptant encore sur quelque retour de fortune ou, tout au moins, pensant que, comme M. de Sémonville le lui avait fait espérer lorsque les choses étaient moins avancées, les grands corps de l'État viendraient, le lendemain, implorer sa clémence, ce qui sauverait la dignité royale et lui permettrait de mesurer ses concessions.
Le voyage des trois négociateurs ne s'acheva pas sans difiicultés : sur la route qu'ils eurent à parcourir, on leur tira quelques coups de fusil, et ils furent arrêtés à la barrière. Leur intention était de se rendre d'abord chez M. Laflitte où ils croyaient trouver le général Gérard. Ils ne furent pas peu surpris en apprenant qu'il était à l'hô-
»i-2« HISTOIHE DE LA KESTAURATION.
tel-de-ville avec un gouvernement provisoire dont l'existence môme était inconnue à Saint-Cloud. Ils s'y rendirent à travers les barricades, en répandant sur leur passage la nouvelle du changement du ministère avec des commentaires auxquels M. de Sémonville, pour les faire mieux accueillir, mêlait, dit-on, des qualifications grossièrement injurieuses pour les anciens ministres, mais nulle part ils ne recueillirent les applaudissements qu'ils provoquaient ainsi. On criait Vive In liberté, quelquefois Vire la Charte, jamais ou bien rarement Vire le Roi. Ils arrivèrent enfin à Thôtel-de-ville où la commissiou municipale venait de choisir pour ses secrétaires M. Odi- Ion Barrot et M. Baude. On les introduisit aussitôt, et M. de La Fayette, qu'on alla avertir, vint se joindre à la commission. A la vue de M. de Vitrolles, quelques membres témoignèrent une surprise qu'expliquaient ses antécédents ultraroyalistes. M. de Sémonville, après avoir serré la main de M. de La Fayette en lui rappelant que quarante ans auparavant ils s'étaient vus dans le même lieu défendant la même cause, s'acquitta de sa commission et annonça la prochaine arrivée de M. de Mortemarl. On l'écouta dans le plus profond silence. M. de Schonen seul, plus passionné que ses collègues, s'emporta en violents reproches contre le gouvernement qui, disait-il, semblait s'être proposé de faire égorger tout Paris, mais M. Mauguin l'interrompant demanda aux envjyés de Saint-Cloud s'ils pouvaient produire un Mtre qui donnai un caractère officiel à leurs paroles. Ils durent avouer
qu'ils n'en ava^enl aucun. < Mais au moins, mon vieux » camarade, » dit M. de La Fayette à M. de Sômonville, € avez-vous songé ù nous assurer la cocarde nationale? » car encore faut-il que nous autres patriotes nous ne • sortions pas de ceoàsans y gagner quelque chose. » M. de Sémonville ne pouvait rien répondre et ne répondit rien. Suivant une autre version, il aurait demandé à demi-voix à M. de La Fayette ce qu'il comptait faire de celte guenille révolutionnaire. — • Une révolution, » aurait répondu M. de La Fayette; « si nous ne l'obtenons » pas, nous n'aurons fait qu'une émeute. >
Dans le cours de cet entretien, M. Casimir Périer fut, dit-on, le seul membre de la commission municipale qui laissa entrevoir plutôt qu'il n'exprima formellement le désir d'une conciliation avec la cour. Cependant, la commission n'avait pas encore pris son parti. Elle conseilla aux trois envoyés du Roi de porter leur message aux députés assemblés chez M. Laffitte. Pour qu'ils y arrivassent plus facilement, on leur donna un laisser-paaser, mais M. de SL»monville, vieux et fatigué, retourna au Luxembourg qu'il habitaiten qualité de grand référendaire, et comme M. de Vitrolles craignait que sa présence et les préventions dont il était l'objet ne nuisissent au succès de la négociation. M. d'Argout s'achemina seul vers l'hôtel de M. Laflitte où il arriva vers dix heures. Quarante députés à peu près y étaient réunis avec quelques personnages politiques, le duc de Broglie, MM. Thiers et Mignetet le poëte Déranger. Un grand nombre de jeunes gens des
t32H HISTOIRE DE LA HESTAUHATIO.
écoles et du commerce, de gardes nationaux et d'ouvriers, les uns armés, les autres sans armes, remplissaient la cour et la rue comme la veille, mais plus animés et plus hostiles à toute transaction. M. d*Argout, introduit dans If salon où les députés siégeaient sousg^ présidence de M. Laffitte, leur exposa l'objet de sa mission et s'eiïorça, aver beaucoup d'énergie et d'habileté, de leur prouver qu'aucune solution n'était plus désirable que celle qu'il leur offrait ; que s'ils l'acceptaient tout était fini, mais que s'ils la repoussaient rien ne prouvait encore que le Roi ne rentrerait pas dans Paris à la tête d'une puissante armée ; que peut-être môme, en voulant détrôner la dynastie dont l'Europe avait jugé la restauration nécessaire, on s'exposerait à une nouvelle invasion. Beaucoup de députés étaient de cetavis. M. Laffitte lui-même ne s'y opposait pas (directement. • Tout cela est fort bien, • dit-il. « je m'en accommoderais à merveille, mais il sera plus » difficile de le faire accepter à ces jeunes têtes quç nous » avons là de l'autre cdté. » Bien des gens ont cru que la proposition aurait été accueillie par les députés, quoiqu'il soit trés-douteux qu'elle l'eût été par le peuple insurgé, si elle avait été présentée par M. de Mortemait. lui-même, apportant les nouvelles ordonnances, mais il était absent, etM. d'Argout fut obligé de reconnaître, comme h l'hôtel-de-ville,. qu'il n'était muni d'aucun titre officiel, affirmant pourtant qu'il ne précédait que de quelques instants le piéiident du conseil muni de tous les pouvoirs nécesi-aires.
M. Laflille q«i, sans avoir peuUHre encore des idées bien arrêtées, inclinait vers une solution diiïérente, saisit avec empressement le moyen d'ajournement que lui offrait celte réponse, et M. d'Argout se retira assez peu satisfait. On convint d'attendre Af. de Mortemart. Le duc de Broglie, malgré l'heure avancée, malgré l'éloignement, se rendit à pied au Luxembourg où il croyait le trouver, la multiplicité des barricades ne permettant pas en ce moment Tusage des voitures. Il eut grand'peine à se faire ouvrir la porte du palais où il apprit qu'on n'avait aucune nouvelle du premier ministre. Il était trop tard pour qu'il pùl retourner chez M. Laflitte. Les députés s'étaient séparés après desdébats confus au\(|uels avaient [)ris part des per- Mnnes étrangères à la Chambre et où les opinions avaient commencé à se dessiner. Un ne discutait pas seulement dans le grand salon de l'hôtel, mais dans les autres pièces. dans le jardin, dans la cour, à la porte même de la rue. Beaucoup de députés désiraient encx)re une transaction avec la royauté dont les concessions, disaient-ils,, dépassaient toute attente: ils disaient qu'on risquait de tout |»erdreen exigeant trop. M. Laflitle,M. Bih-angeretaussi .MM. Thiers et Mignet répondaient que le peuple, encouragé par le succès, se battrait encore mieux le lendemain; que Paris couvert maintenant de plusieurs milliers de barricades, pouvaitdélier une armée de cent mille hom* mes ; que la révolution était commencée et (|u'il fallait l'achever. Fjitre une dvnastie incorrigible et usée et la République dont «luelques-mis des assistants se hasardaient
mo HISTOIRE DE LA RESTÂURATlOiN.
à proDoncer le nom, il y avait, disaienl4ls, une solution excellente, celle dont M. Cauchois-Lemaire avait pris l'initiative plus de deux ans auparavant dans sa lettre au duc d'Orléans, celle que, depuis six mois, le National recommandait plus ou moins explicitement à la France. En essayant de rétablir l'ancienne moaarchie ou de constituer la République, on se heurterait contre des obstacles peut-être insurmontables et la France serait condamnée pour longtemps à la guerre civile. La dynastie d'Orléans, au contraire, pouvait satisraire tous les vœux légitimes et donner à la France le repos et la liberté.
Il restait à savoir ce que voulait le duc d'Orléans doni on n'avait pas entendu parler depuis la publication des ordonnances. M. Laffitte avait, dans la matinée, fait partir pour Neuilly, résidence d'été du prince, un de ses secrétaires en le chargeant d'avertir son maître de se défier des filets de Saint-Cloud. Le duc d Orléans s'était borné à remercier de cet avis, et on ne savait rien de ses intentions. MM. Thiers et Mignet disaient que cela était indifférent; qu'il fallait l'engager sans son aveu : qu'un»' fois engagé il ne reculerait pas.
En se séparant à une heure et demie du malin, les députés s'étaient promis de se rejoindre à huit heures, toujours chez M. Laffitte.
On était loin, à Saint-Cloud, de se douter de la maixhe rapide des événements. Le Roi s'était couché à l'heure accoutumée, sans avoir signé les ordonnances qu'attendait
M. de Morteiiiart. Celui-ci, épuisù par la fatigue et par rêmolion, sctuil j;.'lé sur un canapi^ et avait fini par s'endormir. Vers trois heures du matin, il fut réveillé par MM. de Vitrolles et d'Argout qui, surpris de le trouver encore à Saint-Cloud, le pressèrent de partir pour Paris sans perdre un moment. « Il y a longtemps, > leur ditil, € que je voudrais y être, mais comment voulez-vous • que je fasse? Je n'ai ni l'ordonnance qui rapporte les > actes du 25, ni celles qui nomment MM. Gérard el » Périer. Je n'ai pas de pouvoirs; je n'ai rien enfin. » MM. d'Argout et de Vitrolles, de plus en plusétonnés, se décidèrent à forcer la porte du Roi. L'étiquette rendait la chose fort difficile à une pareille heure. M. de Mortemart parvint pourtant à se faire admettre auprès de Charles X
qui lui parut plus irrésolu que jamais et plutôt disposée
revenir sur ses concessions de la veille qu'à les compléter ou à en fairedenouvelles.il le supplia de voir MM. d'Argout et de Vitrolles qui, venant de quitter Paris, pouvaient lui faire connaître l'état des esprits. Le Roi ne voulut pas voir M. d'Argout qu'il connaissait à peine, mais il reçut M. de Vitrolles qui réussit à le convaincre. Les ordonnances furent enfin rédigées. Il y en'avait cinq, dont l'une rétablissait la garde nationale, mais on n'avait osé parler au Roi ni du drapeau tricolore, ni de M. de La Fayette, et le nom du commandant était laissé en blanc. Pour obtenir la signature royale, M. de Mortemart eut à soutenir une nouvelle lutte contre la répugnance que la jrarde nationale inspirait au Roi. Il céda pourtant, et M. de
H;Vi HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
Mortemart put quitter Saint-Cloud accompagné Ae M. d'Argout.
Pour pénétrer dans Paris, il eut à surmonter Ao> obstacles bien imprévus. Le Dauphin, à qui les conccï»sionsdu Roi causaient le plus vif déplaisir, voulant apparemment, dans son dépit, entraver, retarder ce qu'il iw pouvait empêcher, avait défendu de laisser sortir aucun cheval des écuries royales. M. de Mortemart dut emprunter une voilure particulière. A Boulogne, il ne put si* faire ouvrir la porte du bois que gardait un détachemenl de la garde royale, et il fut obligé de suivre le mur de clôture jusqu'à la route de Versailles. Trouvant ce chemin rempli d'une foule d'ouvriers anués les uns de fusils, les autres de bâtons, il quitta sa voiture et gagna à pied la porte de Passy où on refusa de le laisser passer.
Changeant encore une fois de direction, il traversa le pont de Grenelle et parvint à entrer dans Paris par une brèche ouverte près de Vaugirard, dans le mur d'octroi que l'on réparait. Puis, il se dirigea vers l'hôti»! d<' M. Laffitte par l'esplanade des Invalides, la place LouisXV. et la rue de la Madeleine. Dans ce long et pénible trajel, il s'était arrêté un moment à Auteuil, chez son bêaufrére, M. de Janson, pour s'y reposer et y déjeuner.
On était au 30 juillet. Telle était encore en ce momenl l'incertitude des esprits sur ce qui allait sortir de la crise terrible où l'on se trouvait engagé qu'à six heures du matin M. Laffitte lui-même disait à M. de Laborde: • Les choses sont arrangées, le duc de Mortemart est pré-
• Rident du conseil, Gérard et Périer minisires. J'aurais
• peut-être désiré autre chose, mais que voulez-vous ! » Tout paraît décidé. »
Deux heures après, la situation! n'était plus la même. On avait afiiché dans tous les lieux puhlics des plac^irds annonijant une révolution complète. Un de ces placards, qu'on lisait à la porte même de M. Laliitte. (tait ainsi ronru : • (iharles X ne peut plus rentrer dans Paris: il a fait rouler le sang du peuple. La République nous exposerait à d'affreuses divisions: elle nous hrouillerait avec l'Europe. Le dur d'Orléans est un prince voué à la cause de la révolution. Le duc d'Orléans ne s>st jamais hattu contre nous. Le duc d'Orléans était à Jemmapes. Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores ; le duc d'Orléans peut seul les porter encore ; nous n'en voulons pas d'autres. Le duc d'Orléans s'est prononcé: il accepte la (Charte comme nous l'avons toujours voulue. C'est du peuple français
• qu'il tiendra sa couronne. *
Ce placard était l'œuvre de MM. Thiers et Mignet. Ils l'avaient rédigé au sortir de la réunion ((ui avait eu lieu chez M. Laflitte. En disant que le duc d'Orléans s'était prononcé, ils avançai(Mit un fait inexact. On ignorait ses intentions. En v réfléchissant plus mûrement, on comprit qu'il ne convenait pas de l'engager ainsi sans son consentement et de s'exposer par là à un désaveu. Dans les derniei-s exemplaires du ])lacaid on modifia ainsi le passage qui le concernait : - Le duc d Orléans ne se
'i.<i IIISTOIUK DE LA RESTAI RATION.
• prononce p.K ; il attend notre va»u; proclamons ce vœu. » et il acceptiTa la Charte coiume nous l'avons toujours
• entendue et voulue. »
L'apparition de cette proclamation produisit un elTet extraordinaire. Lo parti républicain en ressenti! une vive irritation : sur quelques points les afGche^ furent dùchin^es, mais, en général, on les lisait aver satisfaction parce qu'on si» félicitait d'entrevoir un àônouement. Les partisans d'une transaction avec Charles X étaient ahattus et découragés; ils commençaient à croire qu'on n'avait plus à opter qu'entre la République et \e duc d'Orléans. Déjà, le cri de Vive le duc d'Orléans se mêlait au cri de Vire la liberté. On criait aussi, mais plus faiblement: Vire la liépublique, à bas les Bourbons! Quelques vieux soldats murmuraient le nom de Napoléon II, mais ils trouvaient peu d'écho.
Il fallait absolument mettre un terme à l'anxiété publique. Les nouvelles des départements voisins de Paris étaient favorables à la cause libérale. Partout on avait accueilli avt'c enthousiasme l'annonce delà victoire du peupb*. On se rassemblait autour des diligences qui arrivaient sans l'écusson ro\al. ou applaudissait, on criait Vire la Charte, rive la /itÉT/e/ Sur quelques points, les populations s'armaient et marchaient vers Paris; Rouen, le Havre étaient en insurrection et envovaient de nombreux volontaires au secours des Parisiens.
A huit heures du matin, les députés se Irouvêrenl réunis sous l:t présidciicr cb* M. Bérard. remplaçant
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. H:f.S
M. Laflitte qui sY'tait foulé lo pied en franchissant une barricade, mais dont I hôtel continuait à être en quelque sorte le siège de la représentation nationale : MM. Benjamin Delessert, Odier, Jacques Lefebvre. Vassal et quelques autres avaient apporté des exemplaires du placard dont je parlais tout à l'heure. Ils dirent que cette pièce exprimait les vœux de la m.ijoriti» d»'s Français, de tous les amis du pays, et qu'il \V\ avait qu*à mettre au\ voix la déchéance de Charles X et l'avéneraent du duc d'Urléans, mais M. Bérard représenta que de telles matières devaient être traitées avec maturité : qu'il fallait se défendre d'un enthousiasme sujet au repentir: que, pour son compte, il inclinait à penser qui* le choix proposé était celui qui convenait le mieux, mais qu'on ne pourrait prendre un parti qu'après une discussion approfondie. Un n'insista pas pour une décision immédiate. Quelques-uns proposèrent pourtant de nommer provisoirement le duc d Orléans lieutenant général du royaume. Cetavis réunit beaucoup de suffrages, mais M. Bérard se n^fusa encore à le mettre aux voix jusqu'à ce qu'il eût été l'objet d une délibération formelle dans une rt'union convoquée à cet effet. Sur sii proposition, il fat résolu qu à midi et demi les députés se rassembleraient dans le lieu ordinaire des séances, au Palais Bour bon, qu'on venait de mettre à leur disposition. Toutes les opinions, disait-on, pourraient s'y produire librement, mais il était évident que le vœu de la très-grande majorité des députés était en faveur du dur d Orléans,
En *i.»rtanl «ie l'hOti*! de M. Liftitte. M. Bêrard ren- •'ODtra. dan> l.i rne ru?ave-tie>-Matharins où il avait son domicile, le dar de Mortemart qai, accompagné dp M. d Ar>root it de-M. dr* Janson. se rendait à la réunion dr> députés. Il lui dit iju'elle menait de se séparer ; qu*il ne |e> trouverait donr plos chi*z M. Laflitte où il se verrait entouré d'une foule malveillante : qu'il ne devait \Kt> («sfiérer. d ailleurs, que les propositions dont il était porteur fu<s»'nt aeeeptées : que la veille encore» peut-être, elles aurdi»*nt pu I être, bien que difticilement. mais que maintenant il était trop tard : que Charles X avait cess^ de rêjnier et qu'aucune puissance humaine ne pourrait le faire rentrer dans Paris, ni lui. ni personne de sa branche ; que la question n'était plus, ainsi qu1l semblait le croire, de savoir qui serait roi de Charles X nu du duc d Orléans, mais de savoir qui aurait l'assentiment du peuple, de ce dernier ou de la République: qu'encore était-il à craindre que, [K)ur ce prince luimême, il ne fût aussi troptai*d. Néanmoins, en quittant M. de Mortemart. M. Bér.nd l'invita i\ se rendre au Palais-liourbon pmir s'\ acquitter de sa mission.
La conversation avait duré plus d'une heure. Le dur. consterné de ce qu'il apprenait, fatigué de ses longues «ourses et malade de la lièvre, se décida à aller au Luxembourg où l'attendait M. de Sémoiiville avec un»' vingtaine de pairs, entre autres les ducs de Broglie et de r.hoiseul. On lui consi'illa de n'aller ni à la chambre des députés, ni à rhrtlel-de-ville: il valait mieux, disait-on.
HISTOIRE l)K LA KESTACKATION. ♦'.:<:
qu'il 8 établit on permanence au milieu deses collègues ri qu'il communiquât par message tant avec les députés qu'avec la commission municipale. M. de Mortemart se laissa persuader : il commença par envoyer au Moniteur les ordonnances que le Roi venait de signer avec l'ordre de les publier, et au général Gérard et à M. Casimir Périer relies de ces ordonnances qui les concernaient, mais on ne les trouva pas chez eux, et au moment où elles arrivèrent au Moniteur, son directeur venait de recevoir de la commission municipale la défense de les insérer dans sa feuille.
Il régnait toujours une grande incertitude sur les intentions du duc d*Orléans. On connaissait ses opinions et ses relations libérales; on savait qu'il avait vu dans le ministère de M. de Polignac. dès le jour de sa formation, un grand danger pour la France et pour la monarchie ; on n'ignorait pas qu'il avait dit souvent que si les fautes de la dynastie régnante la forçaient encore à quitter la France, il ne la suivrait pas dans cette nouvelle émigration: mais bien des motifs devaient le faire hésitera s'engager dans un mouvement dont le but était le détrOnement d'un roi, son parent, qui l'avait toujours traité avi»c bienveillance, tout en repoussant avec une certaine hauteur les conseils qu'il avait quelquefois essayé de lui faire entendre. Cependant, dès la veille, croyant savoir que l'ordre afait été donné. de Saint-Cloud. de l'arrêter dans le cas où les troubles continueraient, il avait quitté sa résidence de Neuillv
'..t^ îilSTOIKE £•£ L\ REST* L RATIU.X.
rii V lais>aDt ^ faiDilif c-t iTaît gigné à cheval, à trafers champs, le pir.* da Riincv. Ignorant cette circonstance, M. Lif.iU*et If g>n^ra! S^Sa^iini qui, depuis longtemps, fntn'tmii'^nt dr> rapports assez intimes avec lui. avait-nt chir;?* M. Thier> d? se rendre à NeuiHj pour >'a-*nr»?r d» >*^ int^ntion^. Il y arriva après de longs d('*tour> et non sans diniculté. et. n'y trouvant pas le duc d'Orléans, il lit part à la durhesse et à mademoiselle d'Orléans, celle qu'on a appelée depuis madame Adélaïde, sœur du du \ son intime contidenle, la compagne de S4's lions comme de ses mauvais jours, de la commission dont il était chargé. Il leur montra, avec l'éloquence viv>* et entraînante qui l'a toujours caractérisé, la révolution définitivement acci»!.:j''i *. la déchéance de la liranche aînée des Bourlions irrévocable, un nouveau gouvernement inévitahle et la République infailliblement proclamée si le duc d'Orléans refusait son concours pour assurer le repos de la société et préserver la France du retour des excts de 1793; il leur dil qu'en pré>e'nre di* la Rî'publique. ce serait vainement qiii' ce prince voudrait rester eu France avec les siens: qu il serait f.)rcé dr s'expatrier, parce qu'il n'y avait pas |)Our lui de niiliru entre la couronne et l'exil. Cesraiî-oiis. que M. Dupiii, arrivé à Neuilly avant M. Thiers. avait déjà exposées aux deux princesses avec plus de rudesse, ne purent triompher des scrupules de la duchesse d Orléans, mais mademoiselle d'Orléans, plus résolue et plus ambitieuse, se déclara convaincue ; elle prit sur
elle de répondre du consentement de son frère et envoya sur-le-champ au Raincy une note dans laquelle M. Thiers, résumant les principaux motifs qui devaient empOcher le duc d'Orléans de se refuser à l'appel probable des députés, rengageait à se tenir à portée de la réunion où la question de gouvernement allait être posée.
A midi, comme on en était convenu, les députés, au nombre desoi\ante,s*étaientasseml)lésauPalais-Bourbon. Un seul membre de la droite, M. Hyde de Neuville, était présent. M. Laftitte, qui y était venu dans une chaise à porteurs, reprit la présidence. Il était à peine au fauteuil qu'on lui remit la lettre de M. de Mortemart au général Gérard en le priant de la faire parvenir à sa destination. Il répondit avec humeur qu'il n'était pas la petite poste de Charles X. Ce mot était aussi significatif qu'insolent. M. Laffitte était blessé, dit-on, de ce qu'on avait pensé à M. Périer et au général Gérard pour les faire entrer dans le ministère sans paraître se souvenir de lui.
L'acceptation des propositions de Charles X, son abdication avec la royauté soit du Dauphin, soit du duc de Bordeaux sous la régence du duc d'Orléans, la royauté du duc d Orléans lui-même, t(»lles étaient les solutions qui se présentaient aux esprits et entre lesquelles ils se partageaient. Le plus grand nombre des députés aurait désiré, je l'ai déjà dit, le maintien de la branche aînée des Bourbons, maison sentait bien qu'on n'était pas libre; que la question se déciderait ailleurs.
M. Bérard prit le premier la parole. Il raconta son en-
lili» HISTOIKE DR LA H ESTA T H AT J ON.
tiftien avec M. de Mortomart. les communications quil avait reçues de lui et lintention qu'il lui supposait de se présenter devant la Chambre. M. de Salverle demanda si on devait le rerevoir. Le général Sébastiani se prononça fortement pour l'aflirmative. M. Mauguin voulait qu'on ajournât toute décision à cet égard jusqu'au moment où M. de Mortemart se ferait annoncer. • Si M. de
• Mortemart était présent. • dit-il. t je demanderais
• (|u'il fût entendu, mais, dans un moment où les mi- » nutes brûlent, nous ne pouvons dépendre du lion plai- » sir de M. de Mortemart. Je demande rajoumement. > Cette proposition ne fut pas adoptée, et la Chambre décida qu'on s occuperait des affaires publiques en attendant le représentant du Roi. On régla le aTémonial avec lequel on le recevrait : on discuta confu.sément sur la nature et l'étendue des pouvoirs de la commission municipale. Les députés se succédaient à la tribune, les heures s'écoulaient, et M. de Mortemart ne paraissait pas. L'impatience, rirritation commençaient à gagner l'assemblée aussi bienqoe les hommes politiques, les journalistes, les gardes nationaux qui remplissaient la cour et les jardins. La séance se trouvait interrompue lorsqu'on ai)prit que M. Thiers arrivait de Neuilly avec d i.r. portantes nouvelles. Elles changèrent en un instant les dispositions. Dès qu'on crut ()Ouvoir compter sur l'appui du premier prince du sang, le nom du duc d Orléans, déjà répandu dans la foule par h's rédacteurs du Globe, du National et de quelques autres journaux, réunit presque tous les suffrages, tant
au dehors qu'au dedans de l'enceinte législative. Le général Sébastian!, M. Laffitte, M. Benjamin Constant entraînèrent dans ce sens leurs collègues. La crainte de la guerre civile et de l'anarchie, jugée alors inséparable de la République, était le grand argument dont ils faisaient usage. Sur la proposition de M. Hyde de Neuville, on finit par décider qu'il serait formé une commission de cinq membres qui se réuniraient à un nombre égal de commissaires choisis par la chambre des pairs c pour > examiner en commun ce qu'il convenait de faire afin • de concilier tous les intérêts et toutes les consciences. » On élut, pour composer cette commission, MM. Augustin Périer, Sébastiani, Guizot, Benjamin Delessert et M. Hyde de Neuville, tous, avec des nuances diverses, appartenant à l'opinion libérale et constitutionnelle. Ils partirent aussitôt pour le Luxembourg, et la réunion des députés se déclara en permanence.
Au Luxembourg, M. deMortemart, continuant dans le vide, si l'on peut ainsi parler, son rôle de premier ministre, levait l'état de siège, ordonnait en conséquence aux tribunaux de reprendre le cours de la justice ordinaire, cherchait à entrer en relations avec le corps diplomatique et envoyait les ordonnances royales à plusieurs imprimeurs et à plusieurs journaux qui tous refusaient de les publier. Conformément au conseil qui lui avaitété donné, au lieu d'aller lui-même au Palais-Bourbon et à rhôtel-de-ville, il chargeait un pair, M. de Sussy, d'y aller à sa place et de communiquer les ordonnances au\
députés d'abord, puis à Al. de La Favette. En ce momenl. M. de Chateaubriand entrait au Luxembourg, porté, comme il le dit dans ses Mémoires, sur les bras des insurgés. Arrivé lavant-veille de Dieppe sur la nouvelle des événements, il avait écrit au Roi pour lui offrir .<es services et il avait reçu pour toute réponse l'invitation de se concerter avec M. de Mortemart. Comme il se rendait au Luxembourg, il fut reconnu par des jeunes gens qui l'entourèrent aux cris de Vive le défemeur de la liberté de la presse, vive la Charte. Il raconte sérieusement qu'ils voulurent d'abord le conduire aux Tuileries et le proclamer premier consul. On accourait, dit-il, sur son passage, on se mettait aux fenêtres. Un des jeunes gen.s l'enleva sur ses épaules. On criait : A bas les chapeaux, vive la Charte! et il répondait : Oui, messieurs, rire la Charte, m^h aussi vice le Roi! Tel est le récit de M. de Chateaubriand, coloré, sans doute, par son orgueilleuse imagination. Il ne tient pas à lui gu'on ne croie qu'il aurait arrêté la révolution si le Roi lui avait envoyé des pouvoirs. Sa seule préoccupation en ce moment, c'était le rétablissement de la liberté de la presse par laquelle il se flattait, si la monarchie était renversée, d'être en étal de la rétablir en deux mois. Les entretiens qu'il eut alors avec ses collègues, stupéfaits d'une telle confiance, ont été très-diversement rapportés. Comme il ne s'agit pas de discussions régulières engagées à la tribune, mais de conversations confuses et tumultueuses où chacun ne pouvait guère entendre que ce que lui disait son voisin.
HISTOIHE DK LA HESTAUIIATION. «4:<
ces va lia II! (»s ne sont pas une preuve ahsolue du défaut de sinciTÎté de ceux qui nous les ont transmises. M. de Chateaubriand, cfuoi qu'il en soit, voulut bien dire à M. deMorleraart (|ue. d après le désir du Roi, il était prêta s'entendre avec lui.
Les cinq commissaires de la chambre des députés arrivèrent sur ces entrefaites. Le général Sébastiani, qui parla le premier, déclara qu'il paraissait désormais impossible de s'occuper des propositions royales et que le seul moyen d'écarter la République était la nomination du duc d'Orléans à la lieutenance générale du royaume. Le duc de Mortemart crut devoir prolester comme ministre contre cette nomination, tout en reconnaissant, comme Français, (pielle pouvait être le meilleur moyen de mettre un terme à l'anarchie. Ni M. Hvde de Neuville. ni M. de Chateaubriand, ni aucun des pairs présents ne lit entendre une objection.
Les cinq députés commissaires, en se rendant au Lu\embou»-}r, avaient rencontré M. deSussy portant au Palais-Bourbon les ordonnances du Roi. Lorsqu'il entra dans la salle des séances, on fut surpris de le voir à la place de M. de Mortcuu.nt, qu'on attendait. On l'invita pourtant à monter à la tribune on il donna lecture de ces ordonnances. Il voulut ensuite les remettre à .M. Laflitte. La circonstance était ou du moins semblait d «cisive. Recevoir ces actes, c'était considérer Charles X comme ayant encore la possession du pouvoir royal. Ijtit^ sourde agitation st» maiiir'sta dans l'assemblée.
()4i • HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
M. Laffittc, repoussant les ordonnances que lui tendait M. de Sussy, ne lui permit pas môme de les déposer sur le bureau. • Je n'ai, » lui dit-il, c ni le droit, ni le
• pouvoir de les accepter ; je ne suis pas président ; la
• Chambre n'est pas assemblée; ceci n'est pas une
• séance, mais une réunion privée de quelques députés.
• Portez ces ordonnances, si vous le voulez, à la com- » mission municipale. »
M. de Sussy partit pour Ihôtel-de-ville où il avait bien moins de chances encore d être écouté. Le parti républicain y avait pris Tascendant, et M. de La Fayette lui-même était débordé. Il recevait à chaque instant des députations qui le sommaient, en termes presque me naçants, de former un gouvernement populaire dont il serait le chef. Il répondait qu'il appartenait à la France et à ses représentants de constituer un gouvernement, mais, républicain par principe et par goût, il se sentait quelquefois ébranlé. Aussi, le bruit s'étant répandu que la chambre des députés se préparait à faire un roi, s'empressa-t-il d'écrire à M. Laflitte pour l'engager à ne rien précipiter et à commencer par stipuler en faveur de la nation des garanties que le monarque élu s'obligerait à respecter. La lettre fut portée au Palais-Bourbon par M. Odilon Barrot.
M. Barrot avait à peine quitté I hOtel-de-ville qu on y vit arriver une députation d'une réunion qu'on appelait la réunion Lointier, parce qu'elle se tenait dans Tétablissi'inent d'un restaurateur de ce nom. Elle se com-
posait de jeunes républicains qui avaient pris part, avec M. de La Fayette, aux conspirations du carbonarisme et qui avaient combattu dans les dernières journées. Cette députation, dont faisaient partie MM. Bastide, Guinard, Tréiat et Hubert, apportait à M. de La Fayette et à la commission municipale une adresse impérieuse dans laquelle la Chambre était qualifiée de représentation provisoire de la nation, qui pouvait rester en permanence jusqtt*à ce que le vœu de la majorité des Français fût connu, mais qui n'avait pas le droit de désigner, de proclamer un chef de TÉtat lorsque la forme même du gouvernement n'était pas encore arrêtée. M. Hubert en donna lecture et, dans une courte allocution, pressa M. de La Fayette de prendre la dictature. Celui-ci n'y répondit que d'une manière évasive. L'entretien se prolongeait sans résultat lorsqu on annonça M. de Sussy, et ce fut en présence des délégués de la réunion républicaine et d'une foule d'ouvriers armés qu'il dut s'acquitter de sa mission. Il remit les ordonnances à M. de La Fayette. A peine la première avait-elle été lue que de violentes clameurs s'élevèrent, t Qui ose apporter ici les ordres • de Charles X? • s'écriait-on. • Il n'y a plus de roi » en France. A bas les Bourbons I » La personne môme de M. de Sussy était menacée. M. de La Fayette, pour le tirer de cette situation pénible, le fit conduire par le comte de Lobau à la commission municipale où il fut reçu par MM. Audry de Puyraveau et Mauguin qui repoussèrent très-vivement les ordonnances. Comme M. de
Sussy insistait pour obtenir un reiju qui prouvât au moins qu'il avait déposé ces pièces entre les mains de la commission, M. Audrv de Puvraveali lui déclara brutalement qu'on ne le laisserait pas sortir sans qu'il les remportât. La multitude répandue dansThôtêl-de-ville devenait de plus en plus tumultueuse et menaçante; M. de Sussy, comprenant qu'il n'y avait plus rien à espérer, voulut pourtant revoir M. de La Fayette qui, sur ses vives instances, consentit entin à recevoir les ordonnances et à lui remettre pour M. de Mortemart une lettre polie, mais embarrassée et dont le sens était que toute communication ultérieure serait inutile.
Le Ilot populaire montait. On lisait à haute voix des proclamations qui déclaraient la royauté abolie. M. de La Fayette avait dû même lutter avec son entourage pour obtenir que l'on mît en liberté le duc de Chartres qui, parti de Joigny où son régiment tenait garnison pour rejoindre sa famille à Neuilly, avait été arrêté à Montrouge. Les républicains auraient voulu le garder comme un ot.ige.
M. Odilon Barrot, envoyé, comme je l'ai dit, par M. de La Fayette à M. Lafiitte, ne se. borna pas, lorsqu on l'introduisit dans la réunion des députés siégeant au Palais-Bourbon, à remettre à M. Lafiitte la lettre dont il était porteur. • Ayantrecu » dit-il • les épancliemenls • de l'homme à qui était réservée la gloire de présider » deux fois à notre régénération politique, j'ai cru de- » voir vous soumettn» quelques observations. Il est
IIISTOIKE DE LA KESTaU RATION. «47
» préoccupé d'une crainte, c'est que la population de » Paris ne soit pas unanime sur ce qui sera décidé; il
• craint que si l'on proclamait a priori un chef qui ferait
• des concessions plus ou moins larges, on ne restât » dans les théories du droit divin. Il pense qu'avant de
• prendre un parti définitif il faudrait commencer par » stipuler les conditions désirées par le peuple, et ne » point déférer la couronne avant d'avoir proclamé les « garanties stipulées. >
La Chambre paraissait incertaine. Beaucoup de membres, désirant encore un accommodement avec la cour, se demandaient si M. Laffitte n'avait pas eu tort de repousser les ordonnances. M. Labbey de Pompières prit la parole. Vous l'avez entendu, » dit-il. § on se croit encore roi à Saint-Cloud, on vous ajourne au 3 août, on veut gagner du temps parce qu'on attend des troupes. Usons de nos droits, messieurs, déclarons-nous dés aujourd'hui les députés de la France. » Un membre ayant fait l'observation qu'il fallait au moinsattendre le retour des commissaires envoyés au Luxembourg, • nous savons » d'avance, » dit M. Benjamin Constant, « ce que dira la » chambre des pairs. Elle acceptera purement et sim- ■ plement les ordonnances. (Juant à moi, sans me pro- » noncer positivement sur la question de dynastie, je
• dirai qu'il serait trop commode pour un roi de faire » mitrailler son peuple et d'en être quitte pour dire en-
• suite : il n'y a rien de fait. Qu'il nous rende d'abord -• les dix mille citoyens égorgés par ses satellites. »
— • Piris. t dit M. Dupin, c est dans un tHat violenU
- T.:n>îi]ut\ mais qui iw. peut durer, (jui oserait assurer < ^ae vous pourrez maintenir la population? Il faut
• 'Qu'aujourd'hui même quelque chose soit décidé sur
• I tlat de la France... Vous êtes .«ians gouvernement, il « TOUS en faut un. i — D'autres parlèrent dans lo ai^me sens. Peu à peu cette idée paraissait gagner du torrain. M. Laflitte chargea un des employés de la Chambre, le secrétaire rédacteur, de st^ rendre au Luxemliourg et iU' rappeler les cinq délégués. Ceux-ci ivparurent hientùt. Le général Sébastiani prit là parole au nom de ses collègues, t Nous avons rencontré chez « MM. les pairs, > dit-il, « une grande aftinité d'opi-
• nions et de s(Mitiments. M. d(* Mortemart était prési^nl:
• il s'est fait remaniuer par la nohlessi^ et la pureté de » ses sentiments; il est impossible de mieux se dépouil- » 1er de sa situation personnelle pour entrer dans Texa- » men des mo^\ens propres à assurer la liberté et la paix.
• Nous lui avons fait sentir ([ue de toutes les mesures » la plus indispensable, la [)lus urgente était la réunion
• (les Chambres, mais quelle ne pouvait s'opérer avec » le cAe/*que les derniers événements avaient placé dans » une situation si fâcheuse. Nous avons cherché une solu- » lion: la réunion des pairs la trouvée, comme nous,
• dans une invitation adressée à M. le duc d'Orléans de
• se rendre à Paris pour y exenuu* les fonctions de lieu-
• tenant général du royaume. Nous espérons qih* celte
• mesure aura votre assentiment, i
HlbTOIRE DK LA RESTAURATION. 649
En parlant ainsi, leg/néral Si^hastiani exprimait sans doute la pensive de la plupart des pairs qu'il venait de quitter, mais il (Hait moins exact lorsqu'il transformait en une résolution formelle d.» leur part Topinion qu'ils lui avaient laissé entrevoir. Son discoui's exfita une vive satisfaction et leva tous les doutes qui pouvaient subsister encore. De toutes parts on cria aux voix, et l'assemblée à l'unanimité, moins MM. Lepeletier d'Aunay, Villemain et Hély d'Oissel, déclara qu'elle ne reconnaissait d'autre moyen de rétablir l'ordre et la paix que d'appeler le duc d'Orléans à la lieutenance générale. Le général Sébastian! et M. Benjamin (Constant furent chargés de rédiger le message (jui devait annoncer cette décision au premier prince du sang. Quelques instants après, ils présentèrent la rédaction suivante : t La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans de se rendn» dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales: elle a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans relAche d'assurer à la France,dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte. »
La circonspection, on pourrait dire la timidité de ce langage, souleva des réclamations. M. de Kératry, M. Labbey de Pompiéres, M. de Corcelle demandèrent que les garanties réclamées fussent nettement indiquées, mais
6ào HISTOIRE de: La restauration.
la majorité croyait avoir fait beaucoup en appelant le duc d'Orléans et, pour le moment, elle ne voulait pas aller plus loin. « C'est au cri de : Vive la Charte, » répondit M. Bertin de Vaux, c que la population a com- » battu et triompbé. La Charte ne saurait être mise en » question.» — Partout,» dit M. Benjamin Constant, «j'ai » également entendu le cri de: Ttre /a CA^rr/e. La Charte » est universellement voulue. » On vit alors se renouvêler la discussion qui s'était déjà élevée pour la protestation des députés. La déclaration proposée recevrait-elle la signature des membres présents? M. de Salverte. M. Bérard, M. Benjamin Delessert, M. Laflitte soutinrent qu'un acte aussi important ne pouvait se passer de signatures. M. Odier, M. Charles de Lameth étaient d'un avis contraire. • Dans l'intérêt de mes collègues, » s'écria M. de Lameth, » je m'oppose aux signatures. Les » faits de la Révolution m'en ont trop appris le danger. •
— « C'est précisément à cause du danger que nous devons t signer, » répliqua M. de Corcelle. — M. de Kératrv proposa, comme terme moyen, de mettre en tête de lacle les noms des membres présents, mais la première opinion l'emporta, et quarante signatures furent apposées, séance tenante, à la déclaration. On décida qu'une commission de douze membres, tirés au sort, irait la porter au duc d'Orléans. « Je déclare, » dit M. Villemain, « que je ne » me reconnais pas le droit de changer une dynastie. »
— « Et qui vous parle de changer une d\nastie?» reprit le général Sébastiani. « Cette question est
HISTOIRE DE LA liESTAUHATION. Kol
» étrangère à Tacle que la irunion vient de voler. • A six heures du soir, la réunion s'étaut ajournée au lendemain, la commission qui venait d'être tirée au sort pt dont faisaient partie, avec le général Sébastian!, M. Delessert, Mathieu Dumas, Charles Dupin, de Kératry et Augustin Périer, se rendit au Palais-Ro\al d'où le général Sébastian! écrivit au duc d'Orléans, qui se trouvait alors à Neuilly, une lettre signée par tous les commissaires et qui renfermait le message. Deux heures après, on apporta au\ députés réunis chez M. Laftitte la réponse du prince qui promettait de venir le lendemain. — t Ce
• n'est pas demain qu'il faut venir, » dit M. Laflitte,
• c'est à l'instant même: il n'y a pas un moment à per-
• dre, » et le messager repartit pour Neuilly. A onze heures et demie du soir, le duc d'Orléans arrivait à pied au Palais-Ro\al. accompagné de deux aides de camp.
Tandis que les pairs attendaient au Luxembourg le retour de M. de Sussy, le duc de Morlemart, de plus en plus soutirant, était rentré dans son hôtel où il fut as- ^;ailli par une bande d'hommes armés qui en forcèrent la |)orte. Il n'eut que le temps de s'évader sous un costume emprunté pour retourner au Luxembourg où on lui donna asile dans une mansarde. Lorsque les pairs a|)prirent la résolution votée par les députés et qu'à l'exception de cinq ou six tout au plus ils trouvèrent bien hardie et bien excessive, quelques-uns proposèrent pourtant d'en prendre une semblable, d'autres s'y opposèrent.
Pour prévenir la scission qui allait éclater. M. Pasquier demanda à en conférer avec M. deMortemarl. Le duc, qu'il alla trouver dans sa mansarde, t'autorisa à déclarer qu il ne faisait aucune opposition à la lieutenance générale du duc d'Orléans, mais qu'à raison du petit nombre des pairs présents a la réunion, il croyait plus convenable qu'ils s'abstinssent. Cet avis l'emporta, et on se sépara sans avoir rien décidé.
Quelques heures après, un aide de camp du duc d'Orléans, M. de Rumigny, vint dire à M. de Mortemartque le prince désirait conférer avec lui, et, à quatre heures du malin, M. de Mortemart se présenta au Palais-Royal où M. de Rumigny l'introduisit mystérieusement, en le faisant passer par une maison voisine, puis par les combles du palais et par mille détours. Il trouva le duc d'Orléans étendu sur un canapé, brisé par la fatigue et par l'émotion. L'entretien qu'ils eurent ensemble a été raconté de diverses manières. Suivant une version, le duc d'Orléans aurait dit à son interlocuteur que c'était de force qu'on l'avait amené à Paris; qu'il n'y était venu que parce qu'il y avait à craindre qu'on n'arrêtai sa femme en qualité d'otage, mais qu'il se laisserait mettre en pièces plutôt que de souffrir qu'on lui mit la couronne sur la tète; il lui aurait demandé si, la réunion des députés l'ayant nommé lieutenant général pour sauver la France de la République, lui, duc de Mortemarl, pouvait, au nom du Roi, accepter cette nomination. M. de Mortemart aurait répondu que, comme ministre, il avait
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. HoA
cru devoir protester contre, bien qu'en qualité de Français il la jugeât propre à sauver la patrie en mettant un freina Tanarchie; il aurait promis de faire connaître à Saint-Cloud Tétat réel des choses et de conseiller au Roi de donner les pouvoirs nécessaires pour faciliter d'importantes négociations. Le duc d'Orléans, enfin, lui aurait remis pour le Roi une lettre contenant l'engagement de n'user de ses pouvoirs que temporairement et dans le seul intérêt de la maison royale, lettre qu'il se serait fait rendre plus tard avant quelle fût parvenue entre les mains de Charles X. Suivant un autre récit, le duc d'Orléans aurait exposé à M. de Mortemart les difficultés de la position en affirmant qu'il n'avait encore d'engagement avec personne; il lui aurait demandé si les pouvoirs qu'il tenait du Roi s'étendaient jusqu'à l'autoriser à reconnaître la lieutenance générale. Sur la réponse négative de M. de Mortemart, c que dois-je faire alors? » lui aurait-il dit. « I)ois-je laisser la république livrer Paris
• à l'anarchie et la France à l'invasion, renoncera sau-
• ver les débris de la monarchie et la dernière chance » d'une réconciliation entre les pouvoirs publics? » —
• Comme ministre du Roi, » aurait dit M. de Mortemart. t* je n'ai point de conseils à vods donner, mais à votre » place j'accepterais. » Il aurait alors été entendu quelr duc d'Orléans écrirait au Roi à qui M. de Mortemart se serait chargé de remettre sa lettre, mais le lendemain l.i lettre aurait été redemandée et rendue à la suite de. changements survenus dans la situation.
t.:»'» IMSTOIKE DE LA RESTAT RATION.
Os (lt*u\ vi'i-sioiis. à \rai diiv. dilTèrent plus dans la forme que* dans le Tond, rt il n'est nullement impossible de les coneilier pourvu qu'on retranche de la première des expressions êvidemm(>nt dictées par l'esprit de parti. Sans aecuser le due d'Orléans de mauvaise foi et d'hvfK)crisie di* même que sans lui faire honneur d'un désintéressement extraoï-dinaire. on peut comprendre qu'à ce inoment, à peine arrivé à Paris et n'avant pu encore s'entretenir avec les chefs du mouvement, il hésitât sur le parti qu'il prendrait: qu'il préfénU même une position qui. en lui laissant pour plus ou moins longtemps la réalité du pouvoir, ne l'aurait pas exposé au reproche d'usurpation. Il ne devait pas tarder à i-econnaltn* qu'une telle situation ét.iit iu)possihle.
M. de Tallr\rand. qui ne parait |>a .ivoir pris une part active aux événements de ces terribles journées. mai> (|ui les observait avec sa sagacité habituelle, aurait désiré qu'en portant le pouvoir du crtté de la gauche ils n'amenasseni pas une révolution complète. Il exprima alors à M. Pasquier la crainte (jue le duc d'Orléans, investi des fondions de la lieulenance générale, au lieu de se constituer médiateur entre la couronne et le peuple, ne se laissât entraîner à des actes qui rendraient Irtute transaction impossible; il aurait préféré qu'on le nommât seulement gouverneur de Paris et il avait écrit dans ce sens à mademoiselle d'Orléans avec (|ui il avait des relations suivies.
A Saint-t^loud. la journée s'était [lassée dans (b's ;il-
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. (io;'i
ternatives d'espérancr et de découragement, (iliarles X attendait d'heure en heure le résultat de la mission qu'il avait donnée à M. de Mortemart, comme la veille il avait attendu celui des démarchesde MM. de Sémonville, d'Argoutetde Vitrolles; mais il ne pouvait se dissimuler que l'insurrection gagnait les populations des campagnes voisines. Sans avoir pour le conseiller un homme de quelque valeur politique , il se voyait assailli de plaintes, de remontrances, d'avis contradictoires. Il n'était pas même d'accord avec le Dauphin qui hlâmait ouvertement le retrait des ordonnances et la nomination de M. de Mortemart. t Les électeurs, » disait-il au maréchal Marmont, c ont fait une impertinence au Roi. et » il vaut mieux périr que de reculer. Mon père est le • maître, mais je suis loin d'approuver tout ce qu'il > fait. >
Depuis que l'on connaissait la résolution prise par Charles X de chang»M' son cabinet, les courtisans qui, pour la plupart, avaient vu le coup d'État avec peine, parce qu'ils ne croyaient pas à la possibilité du succès, ne dissimulant plus leurs sentiments, témoignaient plus que de la froideur aux ministres qu'ils rendaient responsables des événements. Oux-ci se voyaient fort isolés. Quelques-uns d'entre eux, parcourant les bivouacs, fureni frappés de la contenance abattue et découragée des troupes. d'autant plus mécontentes que rien n'avait été préparé pour les payer et pour les nourrir. Dans cette situation, le maréchal Marmont cons(»illa nu Roi de se retirer, avec
f)5f) HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
la garde, à Blois ou à Tours où, disait-il, on trouverait dans la population des dispositions plus favorables, et d'y appeler les hauts fonctionnaires de l'État et le corps diplomatique. Mais le Roi ne croyait pas que l'on fût réduit à cette nécessité, et M. de Polignac, qu'il consultait encore, était loin de l'engager à prendre une telle détermination. Seul entre les ministres, M. de Guemon-Ranville appuyait la proposition du maréchal. Pour croire qu'elle présentât des chances favorables, il fallait se faire de grandes illusions sur l'esprit des départements et sur le dévouement de l'armée, déjà fort ébranlée.
Vers le soir, les plus mauvaises nouvelles arrivèrent de toute part. On apprit que, dans les régiments mêmes sur lesquels on comptait le plus, de nombreuses désertions avaient eu lieu et que beaucoup de soldats de la garde rentraient dans Paris sans armes; on sut par le général Tromelin, qui arrivait de Paris, qu'on y parlait de se porter sur Sainl-Cloud.
Le maréchal Marmont, pour calmer les imaginations et arrêter le mouvement de désorganisation auquel la force armée était livrée, adressa à la garde un ordre du jour ainsi conçu ; « Soldats, vous venez, dans ces jours de combats, de donner des preuves de courage et de dévouement. Le Roi est content de vous. Des récompenses vont être accordées. Les ordonnances sont rapportées. M. le duc de Mortemart, nommé premier ministre, va assurer la pacification. C'est le moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si vail-
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• lamment défendu et de rester près de vos drapeaux. > Le maréchal dit, dans ses Mémoires, que son intention avait été de soumettre cet ordre du jour au Dauphin, mais que, ne l'ayant pas rencontré et pensant qu'il n y avait pas de temps à perdre, il avait fait lire aux bivouacs, avant l'appel du soir, cette espèce de proclamation qui fut reçue par les troupes avec de vifs témoignages de satisfaction. Ce qui no peut s'expliquer que par l'état de désordre etde confusion où l'on était aloi-s, c'est qu'il n'en avaitpas mémeaverti le Roi qui n'en eut connaissance que pr les ministres, fort étonnés eux-mêmes de n'en avoir pas été informés. Charles X ordonna à M. d'Haussez d'aller on parler au Dauphin. Ce prince en fut d'autant plus irrité qu'en ce moment même il faisait rédiger psfV M. de Champagny une proclamation où il demandait à l'armée do soutenir avec constance et vigueur la lutte qu'elle avait commencée. Il crut que, dans la mesure que venait de prendre le duc de Raguse, il entrait quelque pensée de trahison. Le maréchal s'étant présenté chez lui, par ordre du Roi, pour lui donner des explications sur ce qu'il venait do faire, le Dauphin, en proie à un emportement qui ressomhiail à de la folie, s'écria : € Est-ce que vous voulez nous trahir ari-wt:^ » et comme le maréchal, à qui cotte parole rappelait de cruels souvenirs, portait inslinctivemont la main à la garde de son épée, il se précipita sur lui et, en arrachant l'épéc du fourreau pour le désarmer, il se blessa légèrement à la main; puis la jetant sur le parquet et saisissant le maré- XX 42
chai au collet, il le renversa sur un canapé. Au bruit de cette lutte, l'officier de service qui se trouvait dans la pièce voisine accourut : un aide de camp du maréchal, M. Delarue, accourut aussi, pensant que la vie de son chef était en danger. Le Dauphin ordonna de conduire le duc de Raguse aux arrêts dans son appartement, et les gardes du corps Vy conduisirent en eiïet en traversante cour d'honneur.
Cette scène étrange, dont les circonstances essentielles ne peuvent être révoquées en doute bien qu'on varie un peu sur des détails insignifiants, prouve évidemment qne le Dauphin, à peine âgé de cinquante-deux ans, était déjà arrivé à cet état de débilité sénile où un caractère faible et irritable, uni à une médiocre intelligence, peut être réduit par des catastrophes plus fortes que lai. Il est facile de comprendre TefTet que produisit sur la cour et sur les troupes cet acte de démence commis en quelque sorte en public. Le Roi en fut consterné. Une demi-heure après, le duc de Luxembourg, capitaine des gardes, accompagné dos officiers supérieurs de sa compagnie, alla rendre au maréchal son épée et lui dit que le Roi Tatlendaildans son cabinet. Il s'y rendit aussitôt. « Vous avez mal fait, » lui dit Charles X, t de publier » un ordre du jour sans le soumettre à mon fils, mais je » conviens qu'il a été trop vif. Retournez chez lui, re- • connaissez votre tort, il reconnaîtra le sien. » Le maréchal refusa d'abord, protestant que jamais il ne reverrait le Dauphin, mais le Roi le supplia de se calmer.
c N'djoulez pas, > lui dit-il, • à tous nos malheurs celui » de vous séparer de nous. » Et l'entourant de ses bras, il le conduisit jusqu'à la porte de son cabinet où il chargea le duc de Guiche de le conduire chez le Dauphin. Là, quelques paroles furent échangées, assez hautaines dans leur soumission apparente de la part du duc de Raguse, assez embarrassées de la part du prince qui lui dit : • J*ai » eu moi-même des torts envers vous, mais votre épée » m'a tiré du sang. Ainsi nous sommes quittes. » Puis, il lui tendit la main.
• Bien que le duc de Mortemart eut envoyé de nombreux messagers pour rendre compte au Roi de ses démarches, aucun ou presque aucun n'avait pu arriver jusqu'à Saint- Cloud, et Charles X ignorait ce qui se passait à Paris. Pour sortir de cette pénible incertitude, il chargea le comte Arthur de La Bourdonnaye d'aller à la recherche de M. de Mortemart et de rapporter des nouvelles positives. J'ai déjà eu l'occasion de parler de M. de La Bourdonnaye qui n'avait que le nom de commun avec son célèbre parent. Officier général distingué, gentilhomme de la Chambre et membre de la chambre des députés où il siégeait au centre droit, il appartenait à ce groupe de royalistes éclairés autant que dévoués qui avaient soutenu de tous leurs efforts le ministère de M. de Marlignac et qu'avait profondément affligés l'avènement de celui de M. de Polignac. Aussi, tout en repoussant l'adresse des 221, avait-il voté pour l'amendement de M. deLorgeril- Le Roi ne l'avait pas oublié; en ce moment mém'ejl avait
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l'Inique peine à le lui pardonner, et. tout en se résignant 1 tiire appel à son zèle, • c>>t pourtant » dit-il, t on » Lorgeril ! »
En attendant s^on retour, il venait de se coucher lorsque le bruit se répandit «[ue la ré>idence royale était men^icée par un rassemblement d'insurgés. Ce bruit n'avait aucun fondement, mais, de Texcés de confiance où Ton avait été trop longtemps, on était venu à ce point de découragement que toutes les mauvaises nouvelles paraissaient vraisemblables. La duchesse deBerrv exigea qu'on a*éveillât le Roi pour lui dire qu'il était urgent de s'éloi-* gner. Charles X, profondément abattu, n'avait plus aucune force de résistance. A trois heures du matin, il partit pour Trianon avec la duchesse de Berry. les jeunes princes et le duc de Raguse qui commandait l'escorte, presque au moment où le duc d'Orléans avait avec M. de Mortemart l'entretien dont j'ai parlé. Le Dauphin restait à Saint-Cloud avec l'infanterie de la garde: il devait rejoindre dans la journée la famille royale. La cour fugitive put gagner Trianon, mais ce ne fut pas sans difliculté. Déjà, Versailles était en insurrection; on y avait élevé des barricades et la garde nationale y avait pris la cocarde tricolore. Le cortège royal dut tourner cette ville que le général Bordesoulle, un des chefs de la cavalerie de la garde, (It occuper militairement. Les petites communes voisines s'étaient également soulevées et barricadées. A Ville-d'Avrav, des tirailleurs venus de Paris inquittèrent la marche du triste cortège.
Le 31 juillet, un peu avant midi, le Dauphin quitta Saint-Gloud, suivi d'une dizaine de pièces d'artillerie et d^environ 12,000 hommes. Numériquement, cette force était encore considérable, mais ses dispositions étaient peu rassurantes. Dans la matinée, le prince avait pu s'en convaincre. L'entrée du pont de Sèvres du côté du village était occupée par un bataillon et les lanciers de la garde, ces derniers, commandés par le duc d'Esclignac. Les insurgés, placés à Tautre extrémité du pont, tentèrent de forcer le passage. Le prince, s'avançant vers eux, les engagea à ne pas commencer une lutte dans laquelle ils seraient écrasés. Ils lui répondirent par une vive fusillade. Le Dauphin, ayant vu tomber le duc d'Ësclignac griëvement blessé, ordonna au chef de bataillon décharger pour déblayer le pont. L'ordre, transmis par cet officier, ne fut pas exécuté. Quelques compagnies d'un régiment suisse qui se trouvaient là mirent même bas les armes. Une charge des lanciers déblaya pourtant le pont, mais une extrême agitation se manifestait dans les rangs du bataillon de la garde, et tout ce que put faire le Dauphin, ce fut de le conduire promptement à Trianon. Dans cette retraite, une pièce de canon fut abandonnée par ceux qui la servaient.
Les ministres tinrent à Trianon un dernier conseil auquel n'assistait pas M. de Polignac et où le projet de se retirera Tours fut reproduit par M. deGuernon-Ranville. On s'arrêta à l'idée d'y appeler les grands corps de l'État et le corps diplomatique, d'y convoquer les Chambres
pour le 15 août et de prendre des mesures militaires pour intercepter les communications entre Paris et les départements. Des projets d'ordonnances, de proclamations, de circulaires furent préparés, et les ministres croyaient qu'ils allaient être appelés à reprendre la lotte contre la révolution lorsqu'on vint les avertir que la cour partait pour Rambouillet. On leur donna à entendre qu'ils feraient bien de songer à leur sûreté personnelle, et le Roi leur fit distribuer quelques secours en argent, sachant qu'ils n'avaient rien emporté de Paris. On leur remit aussi des passe-ports en blanc. Ne semblant pourtant pas comprendre encore que leur voie était fini, ils prirent place dans les voitures de la suite du Roi, bien qu'un oflicicr général leur eût déclaré assez rudement que leur présence compromettait la famille royale et qu'ils devaient s'éloigner. M. Capelle, qui avait vu le Roi, leur apprit, dans une forme moins brutale, que ce prince conservait encore l'espérance d'arriver à un arrangement avec les chefs du mouvement parisien, mais qu'il pensait que ceux-ci concevraient des défiances si les signataires des ordonnances restaient auprès de lui.
Le trajet de Trianon à Rambouillet fut triste et silencieux. A l'exception du 15* régiment de ligne qui retourna à Paris, les troupes suivirent le Roi. Charles X marchait à cheval à la tête des gardes du corps. La duchesse de Berry, vêtue en amazone, suivait en voiture, avec ses enfants. On arriva à Rambouillet à dix heures du soir. Là, seulement, les ministres se séparèrent du
monarque à qui ils venaient do se sacriiier, sans môme être admis, au moins pour la plupart, à prendre congé de lui, et ils se dispersèrent dans difl'érentes directions, cherchant à se soustraire par la Tuite aux ressentiments du parti vainqueur. On sait que quatre d'entre eux, M. de Polignac, M. de Peyronnel, M. de Guernon-Ranville et M. de Chantelauze, ne devaient pas tarder à tomber entre les mains de ceux qui les poursuivaient. M. Capelle et M. de Monlbel furent plus heureux.
Les troupes restées sous les ordres du Dauphin, épui sées de fatigue, s'étaient arrêtées à Trappes où elles passèrent la nuit et où l'on eut beaucoup de peine à leur procurer des vivres. On dit que plusieurs soldats qui s'étaient écartés pour en chercher dans l<»s hameaux voisins furent massacrés par les paysans. Au point du jour, on se dirigea sur Rambouillet. L'infanterie de la garde prit position en avant du château, derrière les étangs du Perray. On lit parquer au hameau de la rue Verte, en arrière du Perray, les quarante-deux pièces d'artillerie amenées par cette petite armée. La défense du château fut confiée aux gardes du corps, aux grenadiers à cheval de la garde, à la gendarmerie d'élite et à un régiment suisse. Trois régiments de grosse cavalerie et trois de cavalerie légère furent mis en cantonnement dans les environs. La difficulté de payer et de nourrir ces troupes était d'autant plus grande que le Roi. pris au dépourvu, n'avait, dit-on, que 60,000 francs à sa disposition.
A Paris, la révolution suivait son cours. Le 31 juillet
au matin, la plupart des journaux avaient reparu et ils publiaient une proclamation de la commission municipale, datée de la veille, annonçant que le baron Louis était nommé commissaire provisoire au ministère des finances, M. de Laborde préfet de la Seine, M. Bavoux préfet de police et M. Chardel directeur général des postes. Ces deux derniers noms n'étaient pas faits ponr rassurer les esprits modérés, c La c^use de la liberté a triomphé, • disait cette proclamation, c les citoyens de Paris Tout reconquise par leur courage comme leurs pères l'avaient fondée il y a quarante et un ans... Après une attaque fort chaude, les Tuileries sont tombées au pouvoir des citoyens ; elles n ont point été pillées... L'étendard tricolore flotte sur tous les édifices... Une commission municipale chargée de veiller à tout ce qui concerne les intérêts de la capitale siège à rhôtel-de-ville. Les députés se sont réunis plusieurs fois; aujourd'hui même, ils siègent dans la salle ordinaire de leurs séances... Demain la capitale sera organisée. > Par d'autres proclamations , la commission invitait tous les bons citoyens à ouvrir leurs boutiques, leurs habitations, à vaquer comme à l'ordinaire à leurs travaux, à illuminer le devant de leurs demeures jusqu'au momenl où les réverbères brisés auraient été remplacés, et elle engageait les officiers de l'ancienne armée à se présenter sur-le-champ dans leurs mairies respectives, leur patriotisme connu et leur expérience pouvant servir utilement le courage des citoyens.
J'ai dil que, dès le 29, M. de La Fayette avait ordonné, de sa propre autorité, le rétablissement de la garde nationale. Dans une proclamation adressée à ses chers concitoyens et braves camarades, il déclara qu'appelé encore une fois par la confiance du peuple de Paris au commandement de la force publique qu'il avait accepté avec dévouement et avec joie, il se sentait, comme en 1789, fort de l'approbation de ses collègues en ce moment réunis à Paris; que la conduite de la population parisienne dans ces jours d'épreuve le rendait plus que jamais fier d'être à sa léte, et qu'il ne ferait pas de profession de foi, ses sentiments étant bien connus. • La liberté triomphera, > disait-il en finissant, • ou nous périrons tous. »
Une autre proclamation, signée pour le général en chef Gérard par le général en second Pajol, enjoignait à toutes les troupes, tant de la garde royale que de la ligne, de se rendre, dans le délai de quarante-huit heures, à un camp provisoire établi à Vaugirard, promettant qu'il ne leur serait fait aucun mal et que chaque militaire serait traité comme un ami et un frère.
Rien, dans ces actes, dans ces manifestes, n'indiquait encore d'une manière formelle le parti que les vainqueurs tireraient de leur succès. A cet égard, il y avait beaucoup d'indécision, et le langage des journaux en portait témoignage. Le Journal des Débats se bornait a peu près à célébrer la victoire populaire et la justice de la cause qu'elle avait fait inompher. Le Constitutionnel suppliait le peuple de se tenir sur ses gardes et de ne pas se laisser troubler
par des initiatives compromettantes. Le Courrier^ plus hardi, disait que Charles X, ni son fils, ni son petit-fils ne pouvait désormais régner sur la France; que ce qu'il fallait avant tout, c'était un pouvoir promptement constitué ; que le prince, quel qu'il fût, que Ton choisirait pourrait convenir à la France si, n'éveillant par sa vie passée, par ses opinions personnelles, aucune antipathie nationale, il se soumettait aux conditions qui seraient déterminées. Le Temps constatait que la révolution française comme la révolution d'Angleterre avait définitivement vaincu après quarante ans de lutte, qu'il y avait des fatalités historiques, et après avoir annoncé que le duc d'Orléans était appelé à la lieutenance générale, il promettait, avant peu de jours, une constitution vraiment natio^iale^ c'est-àdire discutée^ consentie synallagmatiquement, non plus octroyée.
Le Globe et le National exprimaient la même idée dune manière plus positive. Suivant le Globe^ la victoire des Parisiens avait proclamé la vacance du trône, toute transaction était impossible et une barrière sanglante s'élevait entre le Roi et le peuple. Se ligurait-on un roi coupable et humilié, couvert du sang français et vaincu, odieux et avili tout à la fois? Il fallait qu'il partit; la France et lui devaient se faire d'éternels adieux. Dès lors, une grande question se présentait : quel serait le gouvernement de la France? La république ou la monarchie? La république n'avait qu'un défaut, celui de n'être pas jugée possible en France. Peut-être un jour le d»-
viendrait-elle; peul-ôtre était-ce le gouvernement définitif vers lequel tendaient toutes les nations, mais son siècle n'était pas venu. Cela étant, à qui donner le trône ? On nommait le duc dOrléans. Il n*nvait encore pour lui ni la popularité, ni la puissance, mais c'était un avantage parce que, dans cette situation, il ne pouvait prétendre à faire ses conditions et qu'il lui faudrait accepter celles qu'on lui ferait. Une dure expérience avait appris à la France ce que c'était qu'une Charte concédée; c'était désormais à elle à faire des concessions à son roi.
Le National établissait dans une suite d'articles que le duc d'Orléans pouvait seul résoudre le redoutable problème posé devant le pays, t Après quinze ans d'un règne odieux et déshonorant, • disait-il, c la maison de Bourbon est pour la seconde fois exclue du trône. La chambre des députés a pris aujourd'hui cette grande détermination en appelant à la lieutenance générale du rovaume le duc d'Orléans... La France a besoin d'une organisation prompte, forte, active. La république, qui a tant d'attraits pour les cœurs généreux, nous a mal réussi il v a trente ans... Il nous faut cette république déguisée sous une monarchieau moyen d'un gouvernement représentatif. » Après ces considérations générales, le National faisait un grand éloge du duc d'Orléans, national et libéral à la fois, comme Paul-Louis Courier l'avait reconnu en 18i2.
De toutes les feuilles de la droite, une seule, la Gazette de France, avait reparu, non pas, disait-elle, pour com-
menter les événements, mais pour les rapporter d'après les autres journaux; elle croyait pouvoir se rendre le témoignage que si elle n'avait pas prévu tous les malheurs qui étaient survenus, elle avait fait tout 'ce qui était en son pouvoir pour les empêcher.
A l'exceplion du Journal des Débats qui, par an reste de sentiment royaliste, semblait hésiter encore, tous les organes de l'opinion libérale paraissaient d'accord pour se rallier à .la royauté du duc d'Orléans en repoussant 1^ république, mais il en était autrement dans certaines réunions livrées à une exaltation révolutionnaire qui s'accroissait de moment en moment. Dès le 30 au soir, on avait lu sur tous les murs un placard dont les expressions rappelaient 1793 plus que 1789. • Plus de Bourbons! > disait-il. c Le parti de l'étranger est vaincu, mais tant » que la présence d'un Bourbon souillera notre patrie.
• l'étranger aura en lui un espion et ^in complice... Voilà > quarante ans que nous combattons pour nous débar-
• rasser de cette race méprisable et odieuse. Il faut que
• désormais le gouvernement soit pour le peuple, non » pour les prêtres, les aristocrates et lélranger. » Un grand nombre de jeunes gens s'étaient portés à Ihôtelde-ville pour supplier M. de La Fayette d'accepter la présidence d'un gouvernement républicain provisoire en attendant que la nation se fiU prononcée. Cette idée d'un appel à la nation consultée dans les assemblées primaires s'accordait avec les sentiments politiques de M. de La Fayette, et ce ne fui pas sans peine que M. Odilon Bar-
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it)t obtint qu'il ne se laissât pas entraîner. M. de Uémusat qai avait épousé une de ses petites-filles, travaillait auprès de lui dans le môme sens que M. Barrot. c II n*y a pas de > milieu • lui dit-il, c la monarchie avec le duc d'Orléans, • ou la république avec vous. Voulez-vous être leprésident » de la république? » — • Non certainement, » répondit M. de La Fayette. — • Eh bien, • reprit M. de Rémusat, » vous devez nous aider à mettre le duc d'Orléans sur le » trône. » De la part de M. de Rémusat et de M. Barrot même, qui ne s'étaient jamais montrés hostiles au principe de la monarchie constitutionnelle, de tels conseils étaient parfaitement naturels. Ce qui est plus singulier, c'est qu'on prétend qu'ils furent efficacement secondés par l'envoyé des États-Unis, M. Rives, avec qui M. de La Fayette entretenait des relations habituelles. M. Rives était un de ces hommes tels que l'Amérique en comptait encore alors un bon nombre, tels qu'on n'en voit plus guère aujourd'hui , qui , sincèrement attachés pour leur patrie à la forme républicaine, comprenaient pourtant qu'elle n'est pas applicable à tous les états sociaux, et que, d'ailleurs, elle n'est pas une condition exclusive et absolue de la liberté. Croyant s'apercevoir qu'une des raisons qui faisaient hésiter M. de La Fayette à repousser les tentatives imprudentes des républicains, c'était la crainte d'être désapprouvé aux États-Unis, dans ce pays qui était pour lui comme une seconde patrie et qui lui rappelait tant de souvenirs chers à son imagination, il s'attacha à lui donner la conviction que les Amé-
«$70 lilSTOlRfi: DE LA RESTAURATION.
ricainsse rendraient compte des motifs pour lesquels il se serait décidé à concourir en France à la fondation d une monarchie libérale.
Cependant M. de La Fayette n^avait pas encore pris une résolution définitive. M. Benjamin Constant et d'autres députés de la gauche se plaignaient de son indécision, disant que tout était perdu si Ton faisait la folie de proclamer la République. Ce qui augmentait leurs inquiétudes, c'est que les dispositions de la Chambre n'étaient rien moins qu'assurées. Non pas.que la République y comptât des partisans, mais, tout au contraire, la pensée de détrôner la branche aînée des Bourbons, de consommer ainsi ce qu'on appelait une usurpation, y soulevait de nombreuses répugnances. Parmi ceux qui avaient voté la lieutenance générale du duc d Orléans, beaucoup n'avaient pas compris ou ne voulaient pas comprendre qu'ils faisaient un roi. Le duc d'Orléans lui-même hésitait; on ne pouvait l'ignorer.
J'ai dit que la veille, à dix heures et demie du soir, ce prince était arrivé de Nouilly au Palais-Royal où il avait eu un entretien avec le duc de Mortemart. A six heuns du matin, il avait fait appeler plusieurs personnages qui semblaient destinés à jouer un rôle important dans les circonstances où l'on se trouvait: c'étaient, entre autres, M. Dupin et le général Sébasliani, ses conseillers habituels, iMM. Laflilte et Casimir Périer, le duc de Broglie et M. Guizot. A huit heures, il reçut la commission chargée par la réunion des députés de lui offrir la lieute-
nance générale. Invité à faire connaître ses intentions^ il répondit qu'il était très-touché des sentiment<^ exprimés dans la résolution qu'on lui communiquait et qu'il s'était empressé de venir partager les dangers des représentants du pays, c mais, » ajouta-t-il, c vous me demandez une chose sur laquelle je ne puis me prononcer aussi promptement. J'ai avec Charles X des liens de famille qui m'imposent des devoirs personnels d'une nature étroite. J'ai besoin de réfléchir mûrement avant de briser de pareils liens... Le danger, d'ailleurs, n'est pas imminent. J'ai des renseignements sur Saint-CIoudqui me prouvent qu'on n'y songe pas à reprendre les hostilités. Je vous ferai connaître plus tard la résolution à laquelle je me serai arrêté. > A ces mots, M. Bérard, M. Benjamin Delessert, plusieurs autres encore s'écrièrent qu'on n'avait pas le temps de la réflexion. Le péril, disaient-ils, n'était pas à Saint-Cloud; ce qui était à craindre, c'était la République qu'une jeunesse ardente proclamait peut-être en cet instant sur la place de Grève; la partie la ifloins éclairée de la population repoussait le duc d'Orléans lui-même comme Bourbon; la voix des hommes sages, modérés, expérimentés pouvait encore se faire entendre au milieu de l'effervescence des factions; elle ne le pourrait plus si le prince tardait à prendre son parti, et il se perdrait avec eux.
Le duc d'Orléans céda. Il passa dans son cabinet avec le général Sébastiani et M. Dupin, et quelques instants après il en sortit, apportant aux commissaires des dé-
pûtes une proclamation ainsi conçue : c Habitants de Paris, les députés de la France, en ce moment réunis à Paris, ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Je n*ai pas hésité à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de votre héroïque population et à faire tous mes efforts pour vous préserver de la guerre civile et de Tanarchie. En rentrant dans la ville de Paris, je portais avec orgueil les glorieuses couleurs que vous avez reprises et que j'avais moi-même longtemps portées. Les Chambres vont se réunir; elles aviseront aux moyens d*assurer le régne des lois et le maintien dos droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité. • Cette proclamation fut accueillie av. c une vive satisfaction par la réunion des députés. Elle ordonna de rimprimer à dix mille exemplaires et de Tafticher dans tout Paris. Puis, M. Laffitte, qui continuait à présider la réunion, lui demanda de voter, soit à titre d'adresse, soit à titre de proclamation, un acte qui apprît à la France ce qu'avaient fait les députés et ce qu'ils comptaient f.iire dans d'aussi graves conjonctures. L'assentiment fut unanime et, sur la proposition de M. Benjamin Delessert, l'assemblée chargea de la rédaction ses quatre secrétaires, MM. Benjamin Constant. Guizot, Villemain et Bérard. Plusieurs membres de Textréme gaurlie, MM. Lal)l)ey de Pompiéres, de Salverte. de Corcelle. voulaient indiquer les garanties qui devaient
tHre Stipulées, mais la réunion s'en remit aux quatre secrétaires.
Cependant, autour de l'hôtcl-de-ville l'agitation était grande. On y disait que la Chambre consentait au retour de Charles X et que le duc d'Orléans n'était venu à Paris que pour préparer ce qu'on appelait un acte de trahison. La foule armée demandait à grands cris que la direction des alTaires fût confiée à des mains plus fermes. Pour calmer cette effervescence, la commission municipale avait fait une adresse aux habitants de Paris qui annonrait, en termes d'une extrême violence, la déchéance de Charles X. « Charles X, » disait-elle, « a cessé de régner sur la France. Ne pouvant oublier l'origine de son autorité, il s'est toujours considéré comme l'ennemi de notre patrie et de ses libertés... Après avoir sourdement attaqué nos institutions par tout ce que l'hypocrisie et la fraude lui prêtaient de moyens, lorsqu'il s'est cru assez fort pour les détruire ouvertement, il avait résolu de les nover dans le sang des Français. Gnice à votre héroïsme, les crimes de son pouvoir sont finis. Quelques instants ont suffi pour anéantir un gouvernement corrompu qui n'avait été qu'une conspiration permanente contre la Charte et la liberté de la France. La nation seule est debout, parée de ces «couleurs nationales qu'elle a conquises au |)rix de son sang; elle veut un gouvernement et des lois dignes d'elle... Dans le combat, vous avez été des héros; la victoire a manifesté en vous ces sentiments de modéra-
ration et d'humanité qui attestent à un si haut degré les progrès de notre civilisation;... sans police, sans magistrats, les droits de tous ont été respectés... Nous sommes liers d'être vos frères... Au lieu d'un pouvoir imposé par les armées étrangères, vous aurez un gouvernement qui vous devra son origine ; les vertus sont dans toutes les classes; toutes les classes ont les mêmes droits ; ces droits sont assurés... » Cette adresse, signée par le comte de Loliau, par MM. .\udr} de Puvraveau, Mauguin, de Schonen et contresignée par M. Odilon Barrot, venait d'être publiée lorsquarriva à 1 hOtel-do-ville la proclamation du doc d Orléans que la Chambre avait si bien accueillie. Elle ne lit. au contraire, qu'augmenter l'irritation de la foule rvunîe sur la place de Grève. Ces mots, la Charte iera desorm^tis uiu r^iu\ étaient surtout signalés comme la déclaration que la France n'obtiendrait aucune extension des libertés consacrons par la Charte octroyée; que cette Charte serait maintenue tout entière.
Il était pourtant évident que le parti républicain perdait du terram. M. de La Fayette avait enfin pris son parti : il sNHait résolu à ne point opposer son autorité à celle de la Chambre, et la commission municipale ellemême, qui, en réalité, n'avait d'autre mandat que celui que lui avait conféré, au milieu de la lutte, un Irès-petil nombre de députés, annonçait l'intention d'abdiquer dès qu'un pouvoir régulier serait constitué. Seulement, M. de La Favetteetla commission voulaient user de leur in-
lluence pour faire introduire dans une Charte nouvelle ou modiTiée certaines garanties, certains principes que ne contenait pas celle de Louis XVIII.
A chaque instant arrivaient des départements au Palais-Bourbon des membres de la chambre des députés qui y apportaient l'expression des vœux de leurs commettants, généralement et presque également hostiles à Charles X et à la République. M. Barrot, intermédiaire entre les partis, allait de rhôtel-de-ville au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon à l'hôtel-de-ville, portant aux uns et aux autres des paroles de modération et de conciliation. Quoique l'idée de la République fût désormais écartée par tous les hommes considérables,iI y avait encore bien des dissentiments. Quelques députés, désespérant de replacer Charles X sur le trône et même de lui donner pour successeur le Dauphin, trop compromis dans les derniers événements, se demandaient si Ton ne pourrait pas décider le Roi à abdiquer en faveur de son petit-fils: d*aiitres auraient voulu que la Charte, au moins, ne subit aucun changement : beaucoup hésitaient à rompre définitivement avec Tancienne dvnastie.
Parmi les membres de la commission chargée de rédiger la déclaration de la Chambre, un seul, M. Villemain, avait d'abord pensé que son mandat ne l'autorisait pas à détrôner cette dynastie, mais il n'avait pas tardé à comprendre, comme ses collègues, que le mouvement des esprits était irrésistible et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour y donner satisfaction. Une proclamation
préparée par M. Guizot et M. Benjamin Constant, fut donc adoptée d'un commun accord par la commission, après queipues débats sans importance. Mais, à la reprise de la séance de la Chambre et avant qu'il ne lui en fût donné connaissance, le président crut devoir l'informer des nouvelles alarmantes qu'il venait de recevoir. La proclamation du duc d'Orléans, bien accueillie par la partie paisible de la population, avait suscité dans les classes populaires une agitation à laquelle il importait de mettre promptement un terme. Des rassemblements commençaient à se former autour du Palais-Bourbon, et un grand nombre de jeunes gens, parmi lesquels on remarquait beaucoup de journalistes, suppliaient les députés de se bâter. Quelques personnes suggérèrent alors, dans la salle des Pas-Perdus, l'idée de donnera la nouvelle monarchie l'apparence d une sanction populaire en lui faisant prendre possession de l'hôtel-de-ville. Plusieurs députi*s accueillirent favorablement cet expédient et s'efforcèrent d'y rallier leurs collègues. • Il faut, • dit M. Persil, • que le lieutenant général parcoure la capitale avec unedéputation de la Chambre.» — t Invitons Son Altesse Royale, » dit le colonel Jacqueminot, c à monter à cheval et à se montrer au peuple » — t Après avoir été au Palais-Royal, » dit M. Charles Dupin, « nous pourrons aller à Ihôlel-de-ville. » D'autres répugnaient à une démarche aussi hasardeuse. Sur ces entrefaites, les membres du bureau rentrèrent dans la salle, et M. Guizot, en leur nom, donna lecture du projet de pro-
clamation qu'ils avaient arrètt^. Je crois devoir donner le texte entier de ce document, considéré alors comme Téquivalent du fameux hill des droits de l'Angleterre en 1688.
• Français, la France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau, ThiVoïque population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait trioTn|)her par les armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain dans les élections. Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, menaçait à la fois la liberté et l'ordre : nous rentrons en possession de l'ordre et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis, plus de barrières entre nous vi les droits qui nous manquent encore. Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens, est aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos députés qui se trouvaient déjà à Paris se sont réunis et, en attendant l'intervention régulière des Chambres, ils ont in- \\t(* un Français qui n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de lieutenant général du ro\aume. C'est, à leurs veux, le moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus légitime défense. Le duc d'Orléans est dévoué à la c^use nationale et constitutionnelle; il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous assurerons par des lois toutes les garanties néct»ssaires pour rendre la liberté forte et durable : le
rétablissement de la garde nationale avec l'intervention des gardes nationaux dans le choix des ofnciers; l'intervention des citoyens dans la formation des administrations départementales et communales; le jury pour les délits de la presse; la responsabilité légalement organisée des ministres et des agents secondaires de l'administration; l'état des militaires légalement assuré; la réélection des députés promus à des fonctions publiques. Nous donnerons à nos institutions, de concert avec le chef de l'État, les développements dont elles ont besoin. Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son langage est celui qui convient à un pays libre : les Chambres vont se réunir, vous dit-il: elles aviseront aux moyens d'assurer le régne des lois et le maintien des droits de la nation : la Charte sera désormais une vérité, i La lecture de ce manifeste fut suivie d'acclamations unanimes. L'assemblée, se levant tout entière, le vola sans discussion. Sur la proposition de M. Girodde l'Ain, elle décida qu'elle se rendrait en corps au Palais-Royal. Un moment après, elle fut avertie que le duc d'Orléans avait pris la résolution d'aller à rhùtel-de-ville et que M. de La Fayette, à qui il l'avait fait annoncer par le général Gérard, se préparait à l'y recevoir. L'assemblée décida qu'elle accompagnerait le lieutenant général. Elle se mit en marche, M. Lafdtte en tête, dans une chaise à porteurs. Sur son passage, elle recueillit les plus vifs applaudissements.
La plaœ du Palais-Royal présentait un étrange spectacle. Une multitude d'hommes armés et mal vêtus occupaient tous les postes et circulaient de groupe en groupe, mais ni leurs gestes, ni leurs propos n'indiquaient la moindre hostilité contre le duc d'Orléans ni contre les députés.
M. Laflitle lut au prince le manifeste qui venait d'être volé. Pendant cette lecture, le futur roi donnait les signes d'une chaleureuse approbation. « Messieurs, i réponditil, < les principes que vous proclamez sont les miens...
• Je travaillerai comme vous et avec vous au bonheur
• de la France. Toutefois, les députés de la nation me
• comprendront lorsque je leur déclare que je gémis
• profondément sur les déplorables circonstances qui me
• forcent à accepter la mission qu'ils me confient et dont
• j'espère me montrer digne. • Après avoir embrassé M. LafHtte, il s'avaiira avec lui sur le balcon. La foule les salua par de bruyantes acclamations.
Le duc d'Orléans monta ensuite à cheval et, accompagné de M. de Berthois, son aide de camp et de quelques officiers de la garde nationale, il se dirigea vers l'hôtel-deville, suFvi des députés que précédaient les huissiers de la Chambre. M. Laflitte, hors d'état de marcher, était encore porté dans sa chaise. Un tambour battait la charge en tête du cortège. Ce cortège n'avait rien d'imposant. Bien des gens étaient inquiets. On savait, il est vrai, qu'à l'hôtel-de-ville le duc d'Orléans serait bien reçu, mais, pour y arriver, il fallait traverser des quartiers où dominait l'esprit d'un turbulent républicanisme. On pouvait
craindre qu'aux cris de Vire le duc d'Orléans^ vive la Charte , ne se mêlassent des cris révolutionnaires el qu'une tentative ne fût faite par des fanatiques contre la vie du seul roi possible en ce moment. Comme un des reproches qu'on lui faisait pour détourner de lui la faveur populaire était d'être un Bourbon, des amis en qui le zèle surpassait l'adresse et le sentiment de la dignité avaient fait aflicher d'immenses placards où l'on disait qu'il appartenait à la race des Valois, non à celle des Capet^ mais d'autres placards n'avaient pas tardé à réfuter ce ridicule mensonjj[e. Cependant, le trajet se fit sans accident. Plus d'une fois, le cortège, perda, en quelque sorte, dans la foule, fut arrêté par des restes de bar' ricades à travers lesquels il fallait faire brèche et que le duc d'Orléans franchissait en serrant la main aux hommes en blouse qui les gardaient. A chaque déliouché de me, cette foule grossissait, composée surtout d'ouvriers auxquels se mêlaient des gardes nationaux et quelques soldats. Des cocardes tricolores ornaient les chapeaux, les bonnets, les boutonnières, les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux aux mêmes couleurs. Mais, à mesure qu'on approchait de rhôtcl-de-ville, l'attitude du peuple devenait moins satisfaisante, le cv\ plus de Bourbons commençait à dominer. On arriva pourtant jusqu'au perron où le duc d'Orléans fut reçu par M. de La Favette accom-
pagné de la commission municipale et d'un grand nombre de jeunes gens qui s'étaient attachés à lui. • Mesi sieurs. ■ dit le prince en montant l'escalier, t c'est
■ un ancien garde national qui vient faire visite à 1 son ancien général. • M. Viennet donna lecture de la proclamation des députés qui fut, dil-on, assez froidement accueillie. Le duc d'Orléans prononça ensuite quelques paroles exprimant la ferme résolution de se dévouer au bonheur de la France, mais, en ce moment, un personnage qui avait vainement essayé, quelques jours auparavant, de se mettre à la tête du mouvement révolutionnaire, le soi-disant général Dubourg, se frayant un passage à travers les rangs pressés des assistants, apostropha en ces termes le duc dOrléans : t J'aime à croire » que vous ne manquerez pas à vos serments, mais si » vous y manquiez nous saurions vous les faire tenir. » Cette grossière insulte, par la désapprobation générale
qu'elle souleva, produisit un effet tout contraire à celui
que son auteur s'en était promis, t Monsieur, • répondit le prince, • vous ne méconnaissez pas pour m'adres- 1 ser un tel langage. Sachez que je suis un honnête » homme à qui l'on n'a jamais eu besoin de rappeler ses » engagements. » On applaudit. Dubourg, déconcerté, se retira; la foule dont il avait fendu les rangs s'ouvrit pour le laisser passer et se referma sur lui. Il disparut pour ne plus se montrer que longtem[)s après, également dans , un jour de révolution, et sans plus de succès. M. de La Fayette tendit la main au duc dOrléans, l.ui remit un drapeau aux trois couleurs et se présenta avec lui à l'une des fenêtres ouvertes sur la place de Grève. Alors, les acclamations éclatèrent de toute part : le duc dOrléans
tiK-2 HISTOIRE DE LA RESTAI' BATI 05.
embrassa celui qoi, ce joar-lâ. était pour ainsi dire son )(araiit, son protecteur, et tonte opposition parut céder. Quelques instants après, il quitta rhOtel-de-villeet rentra triomphant au Palais-Ro\al.
On a parlé, plus tard, d'un programme qu'il aunit souscrit dans cette visite à l'hâtel-de-ville et auquel, parwnu au pouvoir, il ne siérait pas resté fidèle. Ce programme n'a jamais existé. Voici ce qui a donné lieu à ••ette es|»êce de légende. En recevant le duc d'Orléans el en le pn'sentant au peuple. M. de La Fayette avait encouru le mécontentement de ses amis républicains. Craignant qu'on ne pût lui reprocher un jour de n'avoir pas assuré di's garanties suflisantes aux opinions dont il était le n*pré>entaiit. il alla le lendemain au Palais-Royal pour rendre la visite qu'il avait re^ue. et saisissant cette occasion d'a\oir une franche explication avec le lieutenant général. « Vous sa\ez. * lui dit-il. t que je suis répa-
• blicain el que je regarde la constitution des États-Unis
• comme la plus (karfaite qui ait existé. • — ■ Je pense
• l'ommi' \ou^. » ri*|Hindit le duc d'Orléans: « il estim-
• possible d ;«\oir p:i>S4» deux ans en Amérique et de n'étn'
• pas de cet :i\is: mais vous. cro>ez-vous. dans la siluj-
• lion de !;< Knnie »•! d'après l'opinion générale, qu'il
• nous coii\ieniie de l'adopter? » — • Non. » répliqua M. de La F^iw'tte. • ce qu'il faut aujourd'hui au peiiplt*
• fraii»,\ii^, •• e>l un troue populaire entouré d institution^ » rèpul»li«-aines. — « C'est bien ainsi que je l'entends, » reprit le prince. Oe retour à l'In'ilel-de-ville. M, de La
Fayette rendit compte à ses amis des paroles qu'il venait d*entendre et dont il se montrait satisfait. Ceux-ci, de concert avec lui, mirent par écrit les garanties constitutionnelles qu'il fallait obtenir de la Chambre. Telle est la version qui ressort, tant des Mémoires de M. de La Fayette que d'une lettre écrite par lui à ses électeurs à une époque où il s'était déjà mis en opposition ouverte contre le gouvernement du roi Louis-Philippe.
Il aurait voulu que le duc d'Orléans ne fût investi que de fonctions provisoires et que les assemblées primaires fussent convoquées pour nommer une assemblée consti^ tuante, mais il comprit qu'en présence de l'immense majorité de la nation pressée d'avoir un gouvernement définitif, il n'était pas possible de suivre une marche aussi lente et qui aurait donné aux opinions extrêmes le temps d'élever et de soutenir de dangereuses prétentions. Il se contenta de travailler à obtenir le plus de libertés possible. On lui avait fait une concession singulière : à la phrase de la proclamation du duc d'Orléans ([ui disait que la Charte serait une vérité et qui préjugeait ainsi W maintien de la constitution existante, on avait substitué, en forme de rectification, cette autre phrase : Une Charte sera une vérité, ce qui supposait une nouvelle constitution. Une polémique digne des temps de la scolastique s'engagea sur cette subtile modification à laquelle on semblait attacher beaucoup d'importance, et, pour comble de ridicule, on finit par la rétracter pour revenir au texte primitif.
Toutes les difficultés n'étaient pas aplanies. Au moment même où la Chambre et le lieutenant général se transportaient à l'hôtel-de-ville, plusieurs républicains des plu> exaltés, MM. Bastide, Cavaignac, Boinvilliers, Thomas. Guinard, Joubert, réunis dans les bureaux du y^iiona!. s'occupaient des moyens de tenter un mouvement dans le sens de leur opinion. M. Thiers, en ayant été informé, se rendit au milieu d'eux et parvint à les calmer en leur promettant une entrevue avec le duc d'Orléans. Elle eut lieu le soir même, en présence de M. Thiers. L'entretien fut courtois de part et d'autre. En consentant à venir au Palais-Royal, les jeunes républicains avaient, en réalité, renoncé à leurs projets ou du moins les avaient ajournés. « Demain, monseigneuj*, • dit M. Boinvilliers, • vous i serez roi. Peut-être est-ce la dernière fois que vous 1 entendrez la vérité. Permettez-nous de vous la dire. • Lorsqu'ils eurent exposé leurs idées sur les conditions nécessaires d'un gouvernement libre, le duc d'Orléans leur représenta les excès auxquels pouvait conduire un régime exclusivement populaire: il cita l'exemple de la Convention. ■ Monseigneur oublie, » s'écria M. Cavaignac, « que mon père était de la Convention. ■ — « Le
• mien aussi, monsieur, » reprit le duc d'Orléans, t et. » tout en vénérant sa mémoire, il m'est permis de vou- » loir préserver mon pays des entraînements dont il a
• été la victime. » Les républicains se retirèrent, t Eh » bien, messieurs, » leur demanda M. Thiers, « que
• pensez-vous du prince ?» — t C'est un bonhomme. •
HISTOIRE DB LA RESTAURATIOiN. 685
(lit M. Bastide. — • C'est un 221, > dit M. Thomas. — t II n'est pas franc. » dit M. Cavaignac.
Ce jour-là même, le Constitutionnel avait annoncé la formation d'un ministère dans lequel te portefeuille de la justice était donné à M. Dupin, mais certaines circonstances de sa vie politique et particulièrement le langage qu'il avait tenu, le 26 juillet, en refusant de laisser discuter chez lui la question de la résistance aux ordonnances avaient inspiré contre lui de fortes préventions au parti démocratique. Son nom soulevait à Thôtel-de-ville une ardente opposition. La commission municipale, encore maltresse du terrain, l'écarta donc et forma, sous le titre de commission provisoire, un autre cabinet dans lequel, en qualité, non pas de ministres, mais de commissaires, M. Dupont de TEure eut le département de la justice, le général Gérard celui de la guerre, l'amiral de Rigny celui de la marine, M. Bignon celui des affaires étrangères, M. Guizot celui de l'instruction publique, et le duc de Broglie celui de l'intérieur et des travaux publics. Nous avons vu que le baron Louis avait déjà été chargé de celui des finances. On avait pensé à donner à M. Casimir Périer le portefeuille de l'intérieur, mais il crut qu'appelé trois jours auparavant à ce même poste par Charles X, il ne lui convenait pas d'en recevoir l'investiture d'un pouvoir insurrectionnel.
Dans l'incertitude où l'on était encore si Paris n'aurait pas à subir un retour offensif de l'armée royale et à soutenir un siège, la commission municipale ordonna des
(j8t) UISTOIRE DE LA UESTAURATION.
recherches dont il résulta qu'il y avait pour un mois ou six semaines de subsistances chez les boulangers ou dans la réserve, et elle prit des précautions pour assurer les arrivages. On touchait à la fin du mois, époque des échéances; les relations commerciales étaient interrompues, les paiements difficiles; de nombreux protêts pouvaient ébranler le crédit des meilleures maisons. Sur la demande du tribunal de commerce, la commission prit sur elle de proroger de dix jours toutes les échéances en défendant les poursuites, mesure qui fut imitée dans plusieurs autres villes.
Par un arrêté pris de concert avec M. de La Fayette, la commission ordonna la formation d'une garde nationale mobile composée, par voie d'enrôlem(»nts volontaires, de vingt régiments dont les soldats devaient recevoir jouniellement trente sous de paye. Il y a lieu de croire que cette création, présentée comme une mesure de défense militîiire, avait surtout pour but, en enrégimentimt les combattants des dernières journées, de les soumettre à une discipline qui prévînt de leur parties désordres auxquels ils auraient pu se porter dans l'enivrement de la victoire, mais, en y réfléchissant davantage, on comprit lesdangei*s d'une institution qui rappelait l'armée révolutionnaire de 1793, et, au bouldepeu de jours, l'arrêté fut rapporU*?.
Une nouvelle proclamation de M. de La Fayette annonça aux citoyens de Paris que le duc d'Orléans étail appelé à la lieutenance générale par les députés présents dans la capitale, et que bit*ntôl les représentants des collèges
électoraux^ honorés de l assentiment de la France entière, assureraient à la patrie, préalablement aux formes secondaires de gouvernement^ toutes les garanties de liberté, d'égalité et d^ ordre public que réclamait la ferme volonté du peuple français. Puis, après avoir f^'nonc^ ces garanties à peu près dans les mêmes termes que la réunion des députés, il ajoutaitque le vote de ces stipulatioiisdevait précéder la concession des pouvoirs définitifs que la France jugerait à propos de conférer. • En attendant, » disait-il enfin, • la France sait que le lieutenant général du
• royaume, appelé par la Chambre, fut un des jeunes
• patriotes de 89, un des premiers généraux qui firent » triompher le drapeau tricolore; liberté, égalité, ordre
• public fut toujours sa devise. •
Le lendemain matin, la commission municipale remettait sa démission au lieutenant général qui l'invitait à rester à l'hôtel-de-ville et à s'y occuper de tout ce qui conc^'rnait l'administration de Paris.
Le l**'août, les journaux, racontant les événements de la veille, se prononçaient presque tous, avec plus ou moins de vivacité, en faveur de la rovauté du duc d'Orléans. La Tribune seule, rédigée par M. Armand Marrast, se déclarait nettement pour la République. L'assentiment de la population au grand changement qui s'accomplissait ne paraissait d'ailleurs pas douteux. Uans les départements où sur quelques points, à Nantes par exemple, la révolution avait éclaté en même temps qu'à Paris, elle était partout acceptée sans la moindre résistance de la
(jSS HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
part des autorités et du parti royaliste. Partout, les insignes royaux étaient abattus ou effacés et le drapeau tricolore arboré aux cris de vive laChartetvive la liberté! Partout la garde nationale, objet alors- d'une vérilabln idolâtrie, se réorganisait spontanément.
Le duc d'Orléans, en prenant possession du pouvoir, avait signé plusieurs ordonnances importantes et signilicatives.
Une de ces ordonnances disait que la nation française reprenait ses couleurs et qu'il ne serait plus porté d'autre cocarde que la cocarde tricolore.
Une autre convoquait les deux Cbambres pour le 3 août, c'est-à-dire pour le surlendemain.
M. Daj»ont de l'Eure, le général Gérard, et le baron Louis étaient maintenus dans les fonctions de commissaires aux départements de la justice, de la guerre, et des finances que leur avait conférées la commission municipale. M. (îuizot passait du département dt; l'instruction publique à celui de l'intérieur. Les autres ministères étaient réservés, mais il était entendu que le cabinet ainsi constitué serait seulement chargé de l'expédition des affaires courantes, le lieutenant général réglant lui-même les affairesd'Étatavec l'assistance d'un conseil intimedont faisaient partie MM. Casimir Périer,Dupin,Laffitte,Sébastiani,de Broglie et où fui admis un peu plus tard M. Mole.
M. Girod de l'Ain, enfin, remplaçait comme préfet de police M. Bavoux que ses opinions violemment révolutionnaires rendaient peu propre à de telles fonctions.
Depuis deux jours, la chambre des pairs assistait aux événements sans y prendre part. Ceux de ses membres qui étaient le plus dévoués à la royauté des Bourbons comprenaient qu'entre Charles X et la France, alors si passionnément libérale, il n y avait pas de réconciliation possible; que le Dauphin, non plus, ne pouvait pas régner, mais ils se demandaient si la même impossibilité existait pour le duc de Bordeaux, alors âgé de dix ans, et si la meilleure des combinaisons ne serait pas la royauté de ce prince avec la régence du duc d'Orléans. Ils faisaient parvenir à Charles X des conseils conçus dans ce sens. Le comte Alexandre de Gimrdin se rendit à Rambouillet chargé, dit-on, d'engager le Roi à faire conduire le duc de Bordeaux à Paris dans le plus grand tncognito. On l'aurait mené au Palais-Royal et jeté dans les bras de la duchesse d'Orléans. Le duc de Laval, dont l'esprit à la fois libéral et chevaleresque se complaisait à la pensée d'une telle aventure, proposait de s'en charger. L'offre no fut pas acceptée, et je ne pense pas que, d'un côté ni de l'autre, on ait eu lieu de le regretter. Pour qu'une telle tentative eût quelque chance de succès, il aurait fallu que tout dépendit de la volonté du duc d'Orléans, qu'il fût complètement maître de la situation, et il ne l'était pas. On n'était plus au temps où un incident dramatique et inattendu, un mouvement d*émotion généreuse pouvait changer le cours des destinées.
Un appui sur lequel il semblait que la royauté légitime fût en droit de compter, au moins dans une certaine
mesure, lui lit aussi défaut. Je veux parler de celui des représentants de l'Europe. Le corps diplomatique était mécontent de ne pas avoir été averti à l'avance du coup d'État. Lord Stuart^ surtout, s'en plaignait hautement. Depuis le commencement de la lutte, les ambassadeurs n'avaient regu du gouvernement aucune communication, et ils s'en étonnaient. Lorsqu'ils apprirent le départ da Roi pour Rambouillet, ils se réunirent. Le comte de Lewenhielm, ministre de Suède, l'ambassadeur de Naples et le nonce proposèrent à leurs collègues d'aller joindre le prince auprès duquel ils étaient accrédités, mais ils furent arrêtés parle refus de l'ambassadeur de Russie et de l'ambassadeur d'Angleterre «à qui se joignit le ministre de Prusse, M. de Werther. M. Pozzo di Borgo prévoyait depuis longtemps la chute de Charles X dont il déplorait l'aveuglement, et une révolution au profit du ducd'Orléans, contenue dans de certaines limites, n'avait rien qui répugnât beaucoup à son esprit, libre de préventions et d'idées exclusives. Cependant, le bruit qui sétait répandu i|ue le général Sébastiani serait appelé au ministère des affaires étrangères l'avaitd'abord effarouché. Ils étaient Corses tous deux: ils avaient appartenu dans ce pays à deux partis différents, et ils nourrissaient l'un contre l'autre une de ces rancunes familières à leurs compatriotes. On eut soin de rassurer le comte Pozzo contre l'éventualité qu'il redoutait. Ce fut sans doute par un calcul de prudence analogue, pour ne pas inquiéter les gouvernenu'Uts étrangers, qu'on ne roniirnia pas dans les
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 69i
fonctions de commissaire au département des alTaircs étrangères M. Bignon qui, depuis quinze ans, n'avait cessé de déclamer à la tribune dans le sens de la politique agressive et révolutionnaire.
Le terrain étant ainsi préparé, comme Tambassadeur de Russie ne pouvait entrer en relations formelles avec un gouvernement que sa cour n'avait pas encore reconnu, on lui ménagea une entrevue avec la sœur du duc d'Orléans. Elle eut lieu chez la comtesse de Boignes, amie de la princesse et de l'ambassadeur. Les explications qu'il y reçut l'affermirent dans ses dispositions favorables au changement qui s'effectuait, et il s'empressa d'en écrire à son souverain, espérant l'amener à partager ses appréciations et ne prévoyant pas, malgré sa grande expérience et sa connaissance des hommes, que l'attitude qu'il prenait deviendrait un jour pour lui la cause d'une disgrâce.
L'ambassadeur d'Angleterre, avec sa malveillance habituelle, ne dissimulait pas le plaisir que lui causait la ruine du pouvoir qui venait, en dépit des menaces de son gouvernement, de conquérir Alger. Lui non plus, il ne prévoyait pas que le triomphe du parti libéral en France contribuerait à hâter en Angleterre la chute du parti tory auquel il appartenait et lui coûterait son ambassade.
A Rambouillet, dans cette même journée du l®*" août où le duc d'Orléans prenait possession du gouvernement, Charles X, au milieu de ses douleurs, eut la consolation de voir arriver la Dauphine. Revenant de Vichv,
c'était à Mâcon qu'elle avait appris, le 28 juillet, les fatales ordonnances. Le 29, à Dijon où elle assistait à une représentation théâtrale, elle avait été accueillie par les cris répétés de Vite la Charte^ vivent les 221, vive la liberté delà presse !E\\e s était retirée après la première pièce, mais la foule l'avait suivie jusqu'à la préfecture en poussant les mêmes cris, et il avait fallu employer la force pour la mettre à Tabri de ces insultes. Le lendemain, Dijon étant en pleine insurrection, elle en était partie pour se diriger sur Villeneuve-rÉtang. Au château d'Ancv-le-Franc, chez M. de Louvois où elle sarréta, elle laissa éclater sa douleur, c 11$ ont tout perdu, » dit-elle, t je l'avais bien prévu. » Arrivée à Fontainebleau, elle se jeta dans une voiture légère qui la conduisit à Rambouillet. On raconte que le Roi accourut au-devant d'elle et, la prenant dans ses bras, lui dit: € Pourrez-vous jamais me pardonner? • — c Laissons là le passé, » aurait-elle répondu avec cette fermeté qu'aucune infortune n'a jamais ébranlée.
Tout était perdu. La désorganisation de la petite armée royale était complète. A Trappes, les colonels de plusieurs régiments de la garde et des Suisses s'étaient réuniselavaienl résolu d'envoyer un d'entre eux à Paris pour s'entendre avec le nouveau gouvernement. Le général Bordesoulle, instruit de leur projet, était parvenu à le leur faire abandonner ou au moins ajourner, mais les soldats désertaient par bandes et les chefs découragés n'y mettaient plus aucun obstacle.
Sur ces entrefaites, Charles X apprit que le duc d'Orléans avait accepté le titre de lieutenant général du royaume. II le lui avait déjà fait offrir par M. de Girardin, mais, croyant que, s'il le lui conférait officiellement, ce prince pourrait difficilement refuser de le recevoir de sa main, ce qui maintiendrait en principe le droit de la royauté, il lui envoya une déclaration ainsi conçue : c Le Roi, voulant mettre fin aux troubles qui existent dans 1^ capitale et dans une partie de la France, comptant d'ailleurs sur le sincère attachement de son cousin le duc d'Orléans, le nomme lieutenant général du royaume. Le Roi, ayant jugé convenable de retirer ses ordonnances du 25 juillet, approuve que les Chambres se réunissent le 3 août, et il veut espérer qu'elles rétabliront la tranquillité en France. Le Roi attendra ici le retour de la personne chargée de porter à Paris cette déclaration. Si l'on cherchait à attenter à la vie du Roi et de sa famille ou à sa liberté, il se défendra jusqu'à la mort, t En même temps, le Dauphin faisait lire aux troupes un ordre du jour dans lequel il leur annonçait que le Roi était entré en arrarigement avec le gouvernement établi à Paris et que, tout portait à croire que cet arrangement allait être conclu. Les troupes, ajoutait-il, sentiraient qu'elles devaient rester calmes et réunies afin de veillera la sûreté de la personne du Roi.
La déclaration royale fut remise au duc d'Orléans dans la nuit du l®'' au i août, à une heure du matin. Il
ne sï'Uiit pas couché el il travaillait avec M. Dupin au discours qu'il devait prononcer à l'ouverture de la session des Chambres. La lecture de la déclaration lui causa un moment de trouble, mais, se remettant bientôt, il écrivit au Roi une lettre dans laquelle, en termes respectueux mais fermes, il faisait entendre qu'éUint lieutenant général par le choix des députés il ne pouvait accepter une autre nomination. A sept heures du matin, son aide de camp, M. de Berthois, remit cette lettre à Charles X qui n'y lit aucune réponse.
Tous les moyens de résistance manquaient successivement au malheureux roi. Dans la journée du 2 août, trois régiments de grosse cavalerie de la garde passîTcnt du côté de l'insurrection. Les colonels des régiments suisses avaient obtenu du gouvernement de Paris une sauvegarde écrite et une feuille de roule pour se retirer en Bourgogne. Quant aux cinq régimenL<; d'infanterie de la garde (|ui se trouvaient à Rambouillet, le sixième étant en Normandie, la désertion ne cessait dériaircir leurs rangs. H restait encore trois régiments de cavah'ric» légère et un régiment d'artillerie de cette même garde, mais les movensde les nourrir, de les entretenir faisaient défaut.
De plusieurs côtés, je l'ai déjà dit. le Roi recevait le conseil d'essayer de sauver encore le principe de la légitimité en transmettant sa couronne, non pas au Dauphin, aussi compromis que lui, mais au duc de Bordeaux. La pensée de l'abdication, ce remède suprême que toutes
les monarchies expirantes ont successivement et vainement tenté en France, pénétra enfin dans l'esprit de Charles X. Autour de lui, on s'en entretenait à voix basse depuis quelques jours. Lui-même il y avait déjà songé, mais le Dauphin avait jusqu'alors repoussé cette idée avec une extrême violence. On raconte même que le duc deUuras lui ayant, par ordre du Roi, fait des insinuations dans ce sens, il s'était emporté jusqu'à menacer de le faire mettre aux fers. Quelque invraisemblable que puisse paraître une semblable menace, on n'a pas le droit de la déclarer impossible après la scène que ce malheureux prince avait faite au maréchal Marmont. Quoi qu'il en soit. Charles X crut devoir consulter le maréchal. Celui-ci lui avoua qu'il ne voyait pas d'autres moyens de salut que l'abdication en faveur du duc de Bordeaux. • Que Votre Majesté, » ajouta-t-il, t ne se » laisse pas arracher sa couronne qui tombe, qu'elle
• sache s'en dépouiller elle-même et la mettre sur la » tête de son petit-lils. » — « Jai pensé à ce parti, » reprit le Roi, t mais il a bien des inconvénients, il faut
• d'abord que mon lils y consente, car ses droits sont les » mêmes que les miens. Ensuite, ce prince enfant, il
• faudra le laisser aux soins du duc d'Orléans ! »
Le Dauphin, vaincu par l'excès de l'infortune et par l'impossibilité évidente de prolonger la lutte, donna son consentement. L'acte d'abdication fut rédigé, signé par Charles X et par son iils et envoyé au duc d'Orléans. En voici les termes: t Mon cousin, je suis trop profondément
pénétré des maux qui affligentet qui peuvenl menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-HIs le duc de Bordeaux. Le Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu. Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant général du royaume, à faire proclamer l'avènement d'Henri V à la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici, je me borne à faire connaître ces dispositions. C'est un moyen d'éviter encore bien des maux. Vous communiquerez mt's intentions au corps diplomatique et vous me ferez connaître le plus tôt- possible la proclamation par laquelle mon petit-lils sera reconnu roi sous le nom d'Henri V. Je charge le lieutenant général comte de Latour Foissac de s'entendre avec vous pour les arrangements à prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné ainsi que les arrangements convenables pour ce qui me concerne et le reste de ma famille. Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquence du changement de règne. » A partir de ce moment, le duc de Bordeaux fut traité en roi par son entourage. Le Dauphin quitta le commandement de la force armée et le maréchal Marmont consentit à s'en charger de nouveau.
Le même jour, 2 août, à onze heures du soir, M. de
Latour-Foissac se présenta au Palais-Royal avec le duc de Mortcmart et remit au prince lieutenant général Tacte d'abdication. Le duc d'Orléans prit l'avis de son conseil sur l'usage qu'il devait en faiii'. Tous les membres s'accordèrent à lui direqu'il n'avait le droit ni d'accepter, ni de refuser l'abdication, et qu'aux Chambres seules il appartenait d'y donner telle suite qu'elles jugeraient convenable. Leduc d'Orléans se borna à répondre au Roi que l'acte en question serait communiqué aux Chambres et déposé aux archives de la pairie.
Dans le courant de la journée, une grave résolution avait été prise par le nouveau gouvernement. Le séjour de Charles Xà Rambouillet où sa présence, en se prolongeant, semblait protester contre ce qui se passait à Paris inquiétait et irritait le parti vainqueur. Elle fournissait des prétextes à l'agitation révolutionnaire et suscitait des obstacles à la politique modérée que le lieutenant général et ses conseillers conlidentiels essayaient de faire prévaloir. On pouvait craindre que la population exaspérée nese porU'it sur Rambouillet, qu'une lutte violente ne s'engageât entre elle et les forces qui protégeaient la famille ro\ale, et, quelle que fût l'issue immédiate de cette lutte, elle ne pouvait amener que de déplorables résultats en présence de la France presque entière soulevée en faveur de la cause qui venait de triompher à Paris. Les esprits s'échauffaient. Les clubs se multipliaient, plus menaçants que les jours précédents. Un de ces clubs, qui s'intitulait le Comité central des
douze arrondissements de Paris, publia une proclamation par laquelle il protestait contre la lieutenance générale du duc d'Orléans, décrétée par les Chambres qui, tenant leurs pouvoirs de Charles X, avaient dû tomber avec lui, au mépris des droits du peuple souverain qu'on n'avait pas consulté. Un autre club, celui de la réunion Lointier^ décida qu'une députation irait signifier au ducd*Orléans que la nation ne le reconnaîtrait pas comme lieutenant général ; que le gouvernement provisoire devait seul être investi des pouvoirs nécessaires au maintien de la tranquillité publique et à la formation des assemblées populaires, et que la réunion resterait en armes pour soutenir ses droits par la force si on l'obligeait à y avoir recours. (]es manifestes étaient publiés et affichés. Sur plusieurs points, on arrachait les proclamations, les adresses placardées en faveur du duc d'Orléans. Sur les places, dans les rues, des orateurs haranguaient le peuple dans le sens de ces manifestations démagogiques.
Le duc d'Orléans qui, à ce moment, n'avait pas encore reru l'acte d'abdication de Charles X avait fait appeler le duc de Mortemart pour aviser avec lui aux mesures à prendre à l'elTot de pourvoir à la sûreté de la famille ro\ale. Ils étaient tombés d'acrord (jue ce qu'il y avait à faire, c'était d'envoyer au Hoi des commissaires chargés de lui faire comprendre la nécessité de séloigner, de quitter le territoire français, et, lorsqu'il s'y serait décidé, de l'accompagner pour écarter de lui tout danger. A ces commissaires, choisis naturellement dans le parti libéral.
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M. de Morlemail avait conseillé de joindre le duc de Coignv qui, à raison de ses opinions et de ses relations avec la cour, devait inspirer plus de confiance à Charles X. A la suite de cet entretien, le duc d'Orléans avait fait inviter M. Odilon Barrot à se rendre au Palais-Roval pour une affaire urgente. Celui-ci était accouru et avait été aussitôt admis dans le cabinet du prince qu'il n'avait vu jusqu'alors que deux ou trois fois, t Je suis informé, » lui avait dit le duc d'Orléans, c que le Roi Charles X n'est pas en sûreté à Rambouillet et qu'il désire une sauvegarde. J'ai jeté les yeux sur vous pour cette mission. Il est convenable que la Chambre, l'armée et la population de Paris y soient représentées. M. le maréchal Mortier représentera l'armée, MM. de Schonen et Jacqueminot représenteront la Chambre. Consentezvous à représenter la garde nationale ? » M. Barrot étant incliné en signe de consentement, t ainsi composée, » avait ajouté le duc d'Orléans, t cette commission est assurée de rencontrer partout respect et soumission. Je confie à votre courage et à votre honneur le salut de cette famille dont j'ai la douleur d'être obligé de me séparer. Allez vous préparer, le temps presse. Le duc de Coigny, qui a des relations personnelles avec Charles X, vous servira d'intermédiaire. »
Deux heures après, M. Barrot, à qui le dur d'Orléans avait remis un paquet cacheté contenant une lettre pour le Roi, était revenu au Palais-Roval chercher ses der-
nières instructions. Puis, après avoir pris congé du prince qu'il ayait trouvé en proie à une grande agitation, déplorant la fatalité qui le condamnait à être l'instrument de la déchéance et de l'exil de ses parents, il était parti, à quatre heures et demie de l'après-midi, avec les autres membres de là commission dans laquelle le maréchal Maison remplaçait le maréchal Mortier. Celui-ci avait décliné la mission dont on voulait le charger : comme chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, il ne pouvait, disait-il, aux termes du règlement, paraître devant le Roi sans en porter les insignes et, dans l'état des esprits, cela n'était pas possible.
Vers dix heures du soir, les commissaires arrivèi-enl à Rambouillet où ils demandèrent au maréchal Marmont de les faire introduire auprès du Roi. On leur répondit qu'à cette heure il ne pouvait recevoir personne. Ils obtinrent pourtant que le duc de Coigny, le seul d'entre eux qui portât la cocarde blanche, pût pénétrer jusqu'à lui pour lui remettre la lettre du duc d'Orléans. Bientôt après, le maréchal Marmont vint leur déclarer que le Roi n'avait pas lu sans surprise la lettre de son cousin; que jamais il n'avait demandé de sauvegarde: qu'il n'en avait pas besoin; qu'il était entouré d'une armée fidèle et qu'il attendrait dans cette situation le résultat des communications qu'il avait faites au duc d'Orléans, c Le lieutenant général, • avait-il dit au duc de Coigny d'un ton très-résolu, t doit avoir entre les mains » l'acte généreux que j'ai souscrit ce matin dans le dé-
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sir d'arrêter la marche de huit cent mille soldats étrangers prêts à fondre sur la France. C'est maintenant au lieutenant général à faire en sorte que cet acte ait son plein elfet. Quant à moi, je n'ai qu'un reproche à me faire, c'est d'avoir commencé avec huit mille hommes au lieu de soixante mille l'entreprise qui devait aiïermirmon trône, t On voit quelles étaient encore les illusions de Charles X. Il pensait que a France et l'Europe en étaient à 1815.
Les commissaires, qui s'étaient attendus à le trouver résigné à s'éloigner, surpris de sa résolution, repartirent aussitôt pour Paris. Ils y étaient de retour, le 3 août, à quatre heures du matin. Ils firent réveiller le duc d'Orléans et lui donnèrent connaissance de la réponse du Roi. Le jugement qu'ils en portaient, c'est qu'il cherchait à gagner du temps et que, pour le décider à partir, il fallait frapper un grand coup. M. Barrot insista sur ce point avec beaucoup de vivacité. Le duc d'Orléans reconnut sans hésiter, suivant les uns, suivant d'autres avec une évidente répugnance, la nécessité d'une démonstration armée pour vaincre la résistance du Roi, et M. de La Fayette reçut, par l'intermédiaire de M. Barrot, l'ordre de faire prendre les armes à cinq cents hommes dans chacune des douze légions de la garde nationale, qui devaient se porter sur Rambouillet, tant pour hâter le départ de Charles X que pour le protéger, au besoin, contre les violences populaires.
Déjà le bruit de ce qui se passait s'était répandu ; les
esprits s'échaulTaicnt. On disait que Charles X marchait sur Paris, qu'il avait envoyé des (émissaires dans la Vendée pour y soulever les paysans et les appeler à son aide. Les hommes qui, peu de jours auparavant, avaient triomphé dans la capitale de Tarmée royale voulaient aller compléter leur victoire. Le cri à Rambouillet, à Rambouillet, retentissait de toute part. Chacun s'armait comme il pouvait, les uns de fusils, les autres de sabres, de pistolets, de fourches, de pelles, de broches de cuisine. L'un se coiffait d'un bonnet de grenadier de la garde, l'autre d'un schapska de lancier, trophées de la victoire populaire. Il y en avait qui portaient des cuirasses pardessus leurs souquenilles en lambeaux. On mettait en réquisition tous les chevaux et tous les v'Iiicules, fiacres, cabriolets, diligences, tapissières, voilures bourgeoises dont on faisait descendre ceux qui les occupaient, et, lorsque l'intérieur était rempli, on s'entassait sur le siège et l'impériale en échangeant des quolibets et des éclats de rire. Uniformes, habits, blouses étaient confondus dans cette avalanche qui se précipitait vers Rambouillet sans autre direction que celle de quelques élèves de l'école polytechnique. On avait vu un de c^s jeunes gens parcourir les rues de Paris, debout, dans un cabriolet découvert, en battant la générale. Les gardes nationaux convoqués par M. de La Fayette s'étaient rassemblés et présentaient un aspect moins bizarre. Le général Pajol et le colonel Jacqueminot, chargés du commandement de cette étrange armée, avaient reçu descom-
missaires l'ordre d'arrôler le mouvement à Trappes, mais on doutait que cet ordre pût être exécuta. Ce jour-là, la situation semblait prendre un caractère décidt^ment révolutionnaire qui rappelait tristement les 5 et6 octobre.
On se mit en marcbe à midi. La colonne se grossissait, à mesure qu'elle avançait, de volontaires que lui fournissaient les villages situés sur la route. Deux mille Rouennais qu'elle rencontra accourant au secours de Paris se joignirent aussi à elle. A huit heures du soir, elle était arrivée à Coigniéres, à trois lieues de Rambouillet, où le général Pajol établit son quartier général.
Le maréchaT Maison, M. Odilon Barrot et M. de Schonen à qui, cette fois, ne s'était pas joint le duc de Coigny,* précédant cette cohue, étaient à Trappes à six heures. De là, ils envoyèrent un message au maréchal Marmont pour le prier de demander de nouveau au Roi de vouloir bien les recevoir. La réponse ayant été affirmative, ils entrèrent à Rambouillet, escortés par un escadron de gardes du corps. Ils virent, en passant, autant que le leur permettait la nuit qui était survenue, quarante pièces de canon en batterie Jes bivouacs éclairés et une force qu'ils estimèrent à 3,000 hommes de cavalerie et 6,000 d'infanterie, presque tous de la garde. La grande salle du château, qu'ils traversèrent pour se rendre chez le Roi, était encombrée de fonctionnaires de tous rangs, dont la physionomie exprimait la plus vive anxiété. Aux questions qu'ils faisaient à M. Barrot sur
ce qu'il y avait à espérer ou à craindre, « espérons, • répondait-il.
Les commissaires trouvèrent Charles X seul, debout, se promenant avec une agitation qu'il essayait de contenir. Eh bien, > dit-il d'une voix brusque, t que me veut-on encore? » — t Sire, » dit M. Barrot que ses collègues avaient chargé de porter la parole, t nous sommes suivis par une colonne aimée de la population de Paris. Nous l'avons devancée pour épargner à la France les suites d'un horrible conflit où périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, conflit désormais sans objet puisque vous et votre fils avez abdiqué. * — J'ai abdiqué, il est vrai, » reprit vivement Charles X, mais c'est en faveur de mon petit-fils, et nous sommes résolus à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang. » Ces derniers mots furent prononcés d'un ton qui semblait annoncer une résolution inébranlable. Les commissaires commençaient à douter du succès de leur mission, t 11 ne m'appartient pas, » répliqua M. Barrot, qui lui-même était fort ému, c de rien pré-
• juger sur les droits dont parle Votre Majesté ni sur
• les espérances qui s'y rattachent, mais, quel que soil » l'avenir que Dieu réserve à votre petit-lîls, gardez-
• vous que son nom ne soit le signal de la catastrophe : > ne faites pas qu'il soit souillé du sang qui va couler. » Charles X parut hésiter, c Eh bien, > diuil, t que me » conseil lez- vous de faire? » — i De-consommer le sa- » crilice que Votre Majesté a commencé et de le con-
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• sommer lout de suite ; il n'y a pas un moment à » perdre. » Le Roi, alors, congédia les commissaires, leur disant qu'il allait aviser. Puis, comme ils se retiraient, il retint le maréchal Maison pour Tentretenir en particulier. • Vous êtes militaire, » lui dit-il, « par consé- « quent incapable de me mentir. Combien sont-ils? • — « Sire, je ne les ai pas comptés, mais, par approxima-
• lion, ils sont bien de 60 à 80,000 hommes. » —
• Cela suflit, » reprit le Roi, • dans un quart d'heure.
• je vous ferai connaître ma résolution. »
Un quart d'heure après, en eiïet, à la sortie d'un entrelien que l^ Roi eut avec le maréchal Marmont et dans lequel celui-ci, s'il faut s'en rapporter à ses Mémoires, tout en reconnaissant l'impossibilité de se maintenir et de se défendre à Rambouillet, lui aurait conseillé de se retirer sur la Loire et d'essayer d'y établir le gouvernement d'Henri V. un billet de ce maréchal apprit aux commissaires que Charles X était décidé à s'éloigner et qu'il agréait leur intervention pour protéger sa retraite. On leur lit savoir en même temps que le départ aurait lieu le soir même et (jue le Roi comptait aller coucher à Mainlenon, chez le duc de Noailles. Un courrier partit aussitôt pour porter au lieutenant général cette grande nouvelle. Le Roi, devancé par les commissaires, arriva à Maintenon à quatre heures du matin. A peine avait-il quitté Rambouillet que le drapeau tricolore y fut arboré. « Je ne suis pas silr, » dit à M. Barrot le duc de Luxembourg, capitaine des gardes. • je ne suis pas sûr que
• vou:^ ne nous ayez pas fait faire une grosse sottise. » El comme M. Barrot s elTorrait de lui prouver que le mouvement citait irrésistible, • c'est ùgal, » répondit le duc, c vous nous avez fait faire une sottise. Convenez,
• d'ailleurs, qu>n balayant cette canaille, nous aurions » rendu un grand service au duc d'Orléans. .•
On a souvent reproché au maréchal Maison d'avoir trompé Charles X en exagérant la force de la masse populaire qui se portait sur Rambouillet ; on a aussi accusé Charles X d'avoir fui devant un danger ilnaginaire. Il est certain que ce qui lui restait encore de troupes réunies autour de sa résidence était plus que suffisant pour avoir raison de ce mouvement désordonné, mais à l'exception des gardes du corps, il est trés-douteux que ces troupes, décimées par la désertion et ébranlées par tant de causes morales, fussent disposées à engager la lutte, et l'eussentelles fait, eussent-elles triomphé dans un premier choc, il faut singulièrement méconnaître la puissance de l'élan qui entraînait alors la France vers des destinées nonvelles pour croire que ce succès d'un moment eût pu changer le cours de ces destinées. 11 n'eût servi qu'à exalter la fureur populaire et à désarmer ceux qui seiïori;aicnl de contenir la révolution, de la présenter dos excès et des vengeances.
Pendant que la vieille monarchie achevait de s'écrouler à Rambouillet, tout se préparait à Paris pour la fondation duni^ autre monarchie. L'immonse majorité dt? la nation s'y montrait favorable. Le parti royaliste était
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trop abattu pour y faire obstacle. Le parti républicain était trop faible encore pour lui créer des obstacles bien sérieux, malgré les protestations qui s'élevaient dans quelques réunions. Cependant, le langage des journaux permettait déjà de pressentir les difficultés, les résistances que le nouvel établissement rencontrerait plus tard, même de la part d*un grand nombre de ceux qui se montraient alors les plus empressés en sa faveur. Ces journaux étaient loin de s*accorder sur Tesprit qui devait ranimer, sur les institutions dont il convenait de l'entourer. Le Journal des Débats, en se résignant à l'abandon do la dynastie objet pendant si longtemps de son culte enthousiaste, aurait voulu au moins que la révolution n'allât pas au delà, que l'esprit monarchique continuât à prévaloir dans l'organisation de la France. Le Constitutionnel se bornait à désirer que la Chambre consacrât, par un acte irrévocable, cette légitimité nationale pour laquelle trois millions de Français avaient versé leur sang. Le Courrier français, parlant plus vivement dans le même sens, reprochait à la Chambre de se croire encore sous le régime légal de Charles X. Le National qui, pour le moment, pour un moment bien court, était l'organe reconnu du parti orléaniste, disait qu'il y avait incompatibilité absolue entre la France révolutionnaire et la dynastie de l'ancien régime, en sorte qu'une bataille décisive entre elles était inévitable; qu'elle venait d'avoir lieu; que le prin(^ appelé à la télé des affaires était tout à fait propre à assurer la consolidation de l'ordre: qu'il
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trouvait dans sa position personnelle un principe d'ordre et dans la nature populaire de son élévation un principe de durable liberté: qu'il était ainsi l'expression des deox grands besoins de la France qui voulait être libre et or gani:^. Ce même .journal, en publiant le premier l'acte d'abdication de Charles X. v montrait une ruse de fugitif qui ne pouvait tromper personne • L'élêre de M. de » Damas et de M. Tharin. • ajoutait-il c ne peut être
• roi de Frant*e. D'ailleurs, pour lui transmettre la » couronne, il faudrait que ses deux prédécesseurs la
• possiHiassent encore. Ils l'avaient au\ conditions de la
• Charte: la Charte violét\ ils Tant penlue. La nation » française' a trouve son riuillanme III : elle dictera le
• bill de ses droits. »
Cetteargumentationn'étaitpasd'une logique bien rigoureuse. Il y régnait une confusion d'idées révolutionnaireset monarchiques qui constituait alors la politique du Sational. Cependant, le but qu'il se proposait était évident : c'était de faire proi'lamer la royauté du duc d'Orléan!^ luoxonnant quelques concessions à la liberté démocralique.
La position d a. G/oZ/é» était moins nette. Une rupture \fiiaittli* s'opérer dans sa rédaction politique. Les écrivains éuiinents qui jusqu'alors y avaient eu le plus de part, MM. de Réuiusat, Vitet. Duchàtel. Duvergier de Hauranne. ne pouvant plus > faire prévaloir leurs opinions relativement modérées, s'en étaient retirés. Sous la direction d'un des g/rants, M. Pierre Leroux, qui avait pour collaborateurs MM. Lherminier et Sainte-Beuve, le
G/060 commençait à se montrer méconlent ; il demandait que la Chambre, devenue par la force des choses assemblée constituante, fit vite et beaucoup.
Les journaux de la droite, la tiaj^f/0. la Quotidienne. gémissaient sur les malheurs de la France et engageaient les royalistes à ne pas perdre courage. Déjà, disaient-ils, des voix généreuses avaient fait entendre des protestations; qu'elles les lissent entendre encore, et rien n'était perdu. Ces deux journaux citaient, d'ailleurs, avec complaisance les articles de la Tribune qui, bien (|u'en faiblissant un peu dans son républicanisme, continuait à se prononcer contre la royauté du duc d'Orléans. Kvidemment, les royalistes, \q^' légitimistes comme on les appela à partir de ce moment, auraient préféré la proclamation de la République, parce (|u*en laissant le trône vacant elle leur semblait donner plus de chances à une restauration. Ainsi s'annonçait cette triste coalition de l'extrême gauche et des partisans de la légitimité, quelquefois interrompue, toujours facile à n'uouer. qui a fait tant de mal à la France, et qui, si elle a queb(uefois procuré des satisfactions aux rancunes des nnalistes, n'a jamais servi b»urs intérêts. Four le moment, lors même ([u'elle eût déjà existé, elle eût été impuissante contre le grand courant de l'opinion et contre la popularité dont jouissait le duc d'Orléans.
Ce prince achevait de constituer son gouvernement. Il complétait le ministère par la nomination du maréclial Jourdan aux fonctions de commissain» provisoin» pour les
alTaires étrangères el de M. Bignon à celles de commissaire pour l'instruction publique. Ces deux choix pouvaient paraître singuliers. Le vieux maréchal Jourdan. ce deinier débris des aimées de la république, qui, da temps de l'empire, se plaignait déjà de paraître suranné aux jeunes généraux de cette époque, n'était évidemment pas destiné à garder longtemps la direction des relations extérieures de la France. Lui-méme,il était loin de le penser et de le désirer, mais son nom, cher aux républicains et respecté de tous, figurait convenablement à ce momenl dans un poste où Ton ne croyait pas pouvoir placer encore un titulaire définitif. M. Bignon, diplomatede profession, qui, sous TEmpire, avait été chargé de missions plas ou moins importantes et avait même pendant les Cent- Jours tenu un instant le portefeuille, qui. plus tard dans la chambre des députés, s*était presque exclusivement consacré aux discussions diplomatiques, semblait désigné pour le ministère des affaires étrangères, et ceux qui avaient si souvent applaudi à ses déclamations ly eussent vu sans doute arriver avec plaisir, mais la politique dont il s'était constamment fait le champion et *dans laquelle les traditions de l'impérialisme se combinaient avec celles de la Rcvolution.étaient de nature à elîaroucher les puissances étrangères que l'on voulait ménager. On l'avait donc écarU*.
M. Tupinier, un des chefs de service du ministère de la marine, fut chargé par intérim de ce département.
La préfecture de la Seine fut donnée à M. de La borde qui ne devait pas la conserver longtemps. J'ai dit que
HISTOIRE DE LA RËSTAURATIOiN. 711
M. Girod de l'Ain avait remplacé M. Bavoux à la préfecture de police.
Le chancelier, M. de Pastoret, trop étroitement lié, depuis bien des aQnées, au parti royaliste pour pouvoir décemment se rattacher au nouveau gouvernement, ayant porté sa démission au duc d'Orléans, on se trouvait dans un assez grand embarras parce qu'il était, à raison de sa dignité, président de la chambre dos pairs, quelesChamdres allaient se réunir le lendemain et que, par consé- (|uent^ il fallait le remplacer sans retard. M. de Broglie indiqua M. Pasquier qui fut nommé, non pas chancelier inamovible, ce qui paraissait peu conciliable avec les inlluences démocratiques qui régnaient en ce moment, mais président de la chambre des pairs.
M. Bernard, que ses plaidoyers dans ralïairedel'yljfjfociation pour le refus de limpôt avaient rendu si populaire, fut nommé procureur général près la cour royale de Paris; M. Barthe procureur du roi prés le tribunal de première instance: M. Mérilhou secrétaire général du ministère de la justice. Cette révolution, œuvre en grande partie des avocats et des journalistes, était en quelque sorte leur avènement.
Par un décret bien autrement important, au moins en a|)parence, M. de La Fayette fut nommé commandant général des gardes nationales du royaume, à peu près ce ([u'avail été Charles X dans les premières années de la Restauration sous le titre de colonel général. M. de La Fayette, en annonçant par un ordre du jour qu'il avait
accepté ers fonctions, rappela qu'en 1790 il s*élail refusé au vœu de tous ses camarades qui les lui offraient, parce (|u*à cette époque, étant permanentes, elles pouvaient un jour devenir dangereuses, t Aujourd'hui, » ajoutait-il,
que les circonstances sont différentes, je crois devoir.
pour servir la liberté et la patrie, accepter l'emploi de
commandant général, t
Tous les services publics se trouvant ainsi organisés, le 3 août, le jour même où Charles X, quittait Rambouil* let pour se diriger lentement vers la terre d'exil, le lieutenant général ouvrit la session des Chambres. J'arrélc ici mon récit. Bien que Charles X n'ait pas encore quilt»'* le territoire frantjais, son régne est fini. Bien que Louis- Phi I i ppe ne doive recevoir que quelquesjours plus tard l'investiluredela royauté, c'est lui qui gouverne. Une ère nouvelle a commencé, dans laquelle de nouveaux acteurs ou des acteurs dont le rôle a changé vontoccuper la scène. C'est un autre ordre d'événements sur lequel la lumière n'est pas encore suffisamment faite, les appréciations assez bien établies |)our (juil soit temps d'en écrire l'histoire délinitivc.
Kn commençant, il y a vingt-trois ans, celle du gouvernement de la Restauration, je disais qu'après avoir, pendant ses |)remières années, surmonté de bien grandes diflicultés, il avait péri par sa propre faute, alors que 1.» plupart de ces diflicultés avaient disparu rt qu'en pei*sistant dans la politique heureusement suivie parLouis XVIIl son successeur eût [)U conserver la couronne el la transmettre à sa postérité. Je persiste à le penser. La Rcs-
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tauratiori bien ronduite avait dos forœs et des ressouives qu'aucun des régimes qui sont venus après <»lle n'a eues à sa disposition, mais, dans la voie où l'égara Charles X. elle ne pouvait manquerde su coniher parce qu'elle blessait les sentiments nationaux, parce qu'elle était incompatible avec l'esprit et les besoins du pays. La révolution (jui l'a renversée, objet d'abord d'une admiration exagérée, aujourd hui, parce qu'elle a succombé à son tour, décriée outro mesure, même par beaucoup de ceux qui y ont jadis applaudi avec le plus d'enthousiasme. Fut sans doute un malheur. Comme tous les changements opérés par la force populaire, elle a ébranlé le principe d'autorité, elle a relâché etalTaibli les liens de roi*dre social, elle a divisé pour bien longtem|>> ses soutiens, ses défenseurs naturels. Mais, avant de la condamner d'une manière absolue, il faut se demander si, après les fatales ordonnances, elle n'était pas tout à fait inévitable; il faut se demander sur qui eu pèse, sinon toute la responsabilité, au moins la responsabilité principale. Pour exposer, je ne dis pas pour résoudre ces questions, il faudrait entrer dans des développements qui m'entraîneraient trop loin.
FIN 1)1 VI>(;TIKMK KT DtRMER VdLlMK