‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · C-Tolléges. Qu'une négligence répréhensible ne les prive · texte numérisé non relu

C-Tolléges. Qu'une négligence répréhensible ne les prive

|>as de votre présence! Qu'un même sentiment vous

il nime, qu'un même drapeau vous rallie ! C'est votre

toi qui vous le demande, c'est un père qui vous

n ppelic. Remplissez vos devoirs, je saurai remplir les

miens. •

Cette proclamation qui n'exprimait que des banalités,

^uaÎ8 qui annonçait l'intention d'une résistance absolue

^ux prétentions du parti libéral, fut accueillie par les

^Hra-rovalistes avec un véritable enthousiasme. Le Dra-

V^u blanc déclara que ses vœux étaient comblés et se

V»vra aux plus violentes invectives contre ceux qui, se

tondant sur ce que ce document était contresigné par le

président du conseil, se permettaient de le discuter comme

one œuvre ministérielle et de rendre M. de Polignac

responsable des menaces qu'il contenait. Suivant la presse

rovaliste tout entière, c'était là une scandaleuse inconve-

lîance, et le Drapeau blanc s'étonnait qu'on n'eût pas

écroué sur-le-champ les (raffr^* qui insultaient ainsi à la majesté royale, qu'on ne les livrât pas au glaive de la loi ! Ce n'était pas, disait-il, un simple délit de presse, c'était un crime de rébellion. • Ne confondez pas, • répondit le National. • Nous ne poussons pas la fiction jusqu'à la duperie, et nous n'entendons nullement dire que ce n'est pas le Roi qui a fait tel ou tel acte. Nous disons seulement qu'en signant l'acte le ministre s'en est fait le garant et qu'il s'en est rendu responsable. Et si l'on dit qu'alors le Roi reçoit sa part de nos attaques, nous ne le nierons pas, mais à qui la faute? A nous, qui, pour concilier la liberté des discussions avec la majesté royale, protestons que ce n'est pas le Roi, ou à vous qui affirmez que c'est lui et pas un autre? Vous dites que notre théorie tend à dessécher les âmes et qu'il est bon que les peuples voient la royauté partout afin de l'aimer. Soit; mais si les peuples aiment, il leur arrive aussi de haïr. »

La polémique s'envenimait à mesure qu'on approchait du jour des élections. Aux journaux libéraux disant que, si les électeurs ne renommaient pas les 221, ils manqueraient à tous leurs devoirs, \e Drapeau J)lanc répondait que, s'ils les renommaient, le Roi se trouverait dans un des c^s prévus par l'article 14 de la Charte. Suivant V Universel, les 221 s'étaient condamnés eux-mêmes : ils avaient dit au Roi dans leur adresse de choisir entre les ministres et eux: le Roi avait choisi, son jugement était sans appel ; si maintenant ils ne se résignaient pas, ils devaient être déclarés

indignes; s'ils s'étaient résignés, on aurait pu leur pardonner, mais si, dans leur orgueil, foulant aux pieds l'arrêt qu'eux-mêmes avaient provoqué, ils osaient appeler du Hoi, non pas à Dieu, son seul juge, mais à un juge qui n'était ni dans le ciel, ni dans la Charte, ils deviendraient criminels, d'insensés ils se feraient rebelles. Ainsi parlait le journal créé par M. de Polignac.

Quelque assurance qu'affectassent le ministère et ses amis, ils étaient évidemment troublés. Leurs organes faisaient tous les jours aux électeurs des appels désespérés. Ils leur disaient qu'ils tenaient entre leurs mains le sort de Irenie millions deFrançais; qu'ils avaient à choisir entre ïa sagesse et la folie, entre la vertu et le crime, entre le Hoi el une poignée de factieux : qu'ils devaient surtout résister à la monstrueuse influence du comité directeur qui, par la terreur, tenait beaucoup d'entre eux dans sa dépendance et dont on ne comprenait pas que les violences fussent tolérées.

Le parti libéral, de son côté, ne s'endormait pas. Comme on prévoyait que le gouvernement mettrait plus 4' entraves que jamais à l'exercice des droits électoraux pour réduire autant que possible le nombre des votants, le comité de Paris et ceux des départements avaient publié leurs instructions en même temps que la lisb^ de leurs candidats et formé dans chaque chef-lieu de préfeciare des conseils chargés déclairer gratuitement 1rs électeurs, de faire valoir leurs droits, de régulariser leurs

442 HISTOIRE DE LA RESTAU RATIOiN.

titres, comme aussi d'écarter les intrus que les préfets voudraient introduire illégalement dans les collèges. Les électeurs répondirent avec empressement à Tappel des journaux, et il en résulta un grand nombre de procès dans lesquels les tribunaux se montrèrent généralement favorables aux réclamations des libéraux que Tautorité administrative refusait d'inscrire sur ses listes électorales.

Une question délicate s'était élevée, celle de savoir si les électeurs qui réunissaient, au moment de la clôture des listes, les conditions nécessaires pour s'y faire porter et qui avaient négligé alors de faire valoir leurs titres, avaient le droit d'exiger qu'on les portât plus tard sur les listes de rectification. Soumise à plusieurs cours royales, cette question avait reçu des solutions difTérentes. La cour de Paris, entre autres, s'était prononcée pour l'affirmative et la cour de Rouen pour la négative. Cinq jours avant celui qui avait été fixé pour le vote, le 18 juin, une ordonnance royale, dans laquelle on alléguait la nécessité de rétablir l'unité de jurisprudence par l'autorité de la cour de cassation et le désir de donner aux électeurs de plus grandes facilités pour l'exercice de leurs droits, ajourna au 12 et au 19 juillet les élections de vingt départements compris dans le ressort des cours de Paris, de Rouen, d'Orléans, d'Angers, de Metz, de Pau et de Nîmes. L'opinion publique, accoutumée à interpréter défavorablement tout ce qui venait du gouvernement, ne crut pas à la sincérité des motifs allégués par Toixion-

nance. On remarquait qu'il était impossible qu'avant le 12 juillet la cour de cassation eût prononcé sur tous les pourvois et que le choix des départements ajournés avait été fait arbitrairement puisqu'on y avait compris deux de ceux où le jugement avait été le même qu'à Paris ; on disait que le véritable but de la mesure, comme le Drapeau blanc en convenait, d'ailleurs, avec sa franchise habituelle, était de soustraire la province à l'influence de l'exemple de Paris où le triomphe de 1 opposition paraissait assuré, et de peser, au contraire, par l'exemple de la province, sur les élections de Paris et des dé- {vartements voisins ajournés comme celui de la Seine. Au milieu de cette agitation morale, l'ordre matériel ^tait maintenu sur tous les points de la France. A Angers, pourtant, quelques désordres éclatèrent, le 6 juin, à l'occasion de l'accueil préparé par les libéraux à deux députés qui avaient voté l'adresse, M. d'Andigné de La Blânchaye et M. Guilhem. Une cavalcade de jeunes gens revêtus d'une espèce d'uniforme devait aller à leur rencontre, mais d'autres, d'une opinion opposée, avaient résolu de se porter sur leur passage et de prolester haulr- Beot contre les honneurs qu'on voulait leur rendre. Le préfet ayant, par mesure de prudence et pour prévenir de fâcheux conflits, interdit la cavalcade, les meneurs décidèrentqu'on irait individuellement attendre les députés a quelque distance de la ville. Lorsqu'ils y arrivèrent, k foule des habitants d'Angers et des campagnes voisines ifoi s'y trouvait déjà réunie leur lit une réception triom-

phalc, mais, à l'entrée du faubourg, leur cortège trouva le chemin barré par la gendarmerie et la troupe de ligne, et le commissaire général de police leur notifia la défense d'entrer dans la ville avant neuf heures et demie du soir. Sur leur refus de sV soumettre, les sommations furent faites, les armes chargées, et peu s'en fallut quele sang ne coulât. Le maire et le premier adjoint s'interposèrent et obtinrent du colonel de la gendarmerie l'autorisation d'aller à la préfecture chercher de nouveaux ordres. Ils revinrent bientôt annoncer que le préfet permettait à MiM. d'Andigné et Guilhem d'entrer dans la ville, à pied, par un chemin détourné, accompagnés de leurs amis cl du commissaire de police. La transaction fut acceptée, et ils purent ainsi, non sans quelques incidents tumultueux, au milieu d'une population échauffée par cette querelle prolongée, gagner leur domicile où ils furent reçus aux cris de Yixc la Charte, vivent les 2il, d«?' le côte gauche !

Cet événement fut naturellement raconté et interprè^ par les journaux dans des sens très-divers. Le Moniten^^^ non content de louer la conduite du préfet, se livra cont*^ MM. d'Andigné etGuilhem à des attaques peu courtoisi?^ qu'on n'aurait pas dû s'attendre à trouver dans un organ^ ofliciel du gouvernement. Ilsavaienldemandélaulorisatia/ï de poursuivre quelques fonctionnaires publics pour les actes arhitraircvs dont ils venaient d'élre l'objet. Xon-seuleuK'nt on la leur refusa, mais on les destitua des fonctions de membres du conseil général et du conseil d'arrondis-

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. AtT^

sèment qui, à celte époque, conférées par le gouvernement, pouvaient être retirées par lui.

Cg ne fut pas le seul acte de rigueur par lequel le ministère s*eiror(;a,à rapproche des élections, d'intimider ses adversaires. M. de Saint-C^ricq, l'ancien ministre du commerce, avant écrit aux électeurs des Bosses-Pyrénées une lettre dans laquelle il blâmait la politique du cabinet, fut aussi destitué de la dignité de ministre d'État, et M. Po\féré de Cére dun emploi de maître des requêtes pour une cause analogue. Le général Lamarque fut misa la retraite pour avoir accepté Ma candidature dans le dé[)artement des Landes contre M. d'IIaussez.

Les maires eurent l'ordre de lire à haute voix la proclamation royale et de la commenter. Les fonctionnaires de toute sorte répétaient, à l'exemple des écrivains ministériels, qu'il s'agissait de choisir entre le Uoi et une révolution nouvelle: que désormais aucune contradiction ni? pouvait être tolérée. Les curés montaient en chaire pour di'iuander aux fidèles de venir au secours de la religion menacée.

De tels moyens étaient peu faits pour rendre au pouvoir Tappui de la majorité de la population qui lui était si évidemment hostile. Cependant, il survint, au dernii»r moment, un fait qui, dans des conjonctures moins extrêmes, aurait pu exercer en sa faveur une iiilluence favorable.

J'ai dit que, le 13 juin, la flotte qui portait l'armée destinée à surmonter la résistance du dey d'Alger était

arrivée en vue de la presqu'île de Sidi Ferruch, désignée comme le lieu du débarquement Ce débarquement, pour lequel, de Tavis de tous les adversaires de l'expédition, de l'amiral Verhuell, de l'amiral Duperré lui-même, vingt-sept jours au moins devaient être nécessaires, ce qui l'eût rendu à peu près impraticable à raison de la violence et de la rapide variation des vents dans ces parages, avait été opéré en quatre jours. L'ennemi n'i avait mis que peu d'obstacles. Ses redoutes avaient ét^itournées, attaquées et enlevées en un instant, bien qu défendues par 12 ou 15,000 Arabes. Le 16, pendant que les troupes du génie poussaient avec activité les travaux de retranchement dans la presqu'île dont le général en cbef comptait faire sa place d'armes et son lieu de dépôt, un coup de vent du nord-ouest fit naître les plus vives inquiétudes pour la sûreté de la Hotte et de l'armée. Plusieurs grands navires étaient menaci»s d'être jetés à la côte et chassaient déjà sur leurs ancres, mai.^ l'amiral Duperré leur ordonna de prendre le large et. grâce à cette précaution, la perte se réduisit à quelques transports ou chaloupes de débarquement que le vent poussa sur les récifs. L'armée de terre souffrit aussi de l'ouragan : la pluie, qui tomba par torrents pendant six heures, inonda toutes les baraques, les retranchements, et jeta le trouble dans l'âme des soldats, mais le retour du soleil les rendit à leur gaieté et à leur entrain ordinairei. Ils aspiraient au moment de se trouver en face d'un ennemi plus difficile à rencontrer qu'à vaincre.

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. Ul

Quelques jours se passèrent en escarmouches insigniliantes. De part et d'autre^ tout se préparait pour une bataille. De Sidi Ferrucli s'élève insensiblement jusqu'au plateaudeStaoueli un terrain accidenté, coupé par des collines plusou moins hautes, par des masses de broussailles, des ruisseaux encaissés, des sentiers difficiles et un reste de voie romaine. C'est dans cette position, si favorable à la guerre défensive, que le gendre du Dey, Ibrahim, aga des janissaires, nommé général en chef, avait établi son camp tortillé de deux redoutes construites sur deux collines en face des avant-postes français. Son armée, forte de 43, ou 30,000 hommes, la plupart de cavalerie et dont 4,000 janissaires formaient l'éliti». Hait divisée en deux colonnes, l'une sous les ordres directs du général en chef, l'autre sous ceux du bey de Constantine. Le 10, à la [loinle du jour, les deux colonnes, prenant rollensive, descendirent du plateau en poussant des cris de fureur et s'élancèrent sur les divinisions du général Berthezène et du général de Loverdo <|ui stationnaient au pied de ce plateau. Les clievaux de /f-ise et les faisceaux de lances qui couvraient le front des •'arnpements français n'arrêtèrent pas l'impétuosité des •i.^s^iiiiants; des fantassins mêlés aux cavaliers arrachèrent (•<î-s obstacles au milieu d'une grêle de balhîs tirées à "out portant. La plupart y périrent, mais les janis^aires Puix-nl planter leurs drapeaux au milieu des bivouacs uos deux divisions. On ne se battait plus qu'au sabre et *' '^ l»aïonnette. Le sort de la journée semblait encore

indécis lorsque M. de Bourmont» arrivant sur la ligne de bataille, donna l'ordre déformer les bataillons en colonnes serrées et de marcber en avant pour tourner la position des Arabes. La division du duc d'Escars, laissée jusqu'à ce moment en réserve dans le camp de Sidi Ferruch, en sortit pour appuyer les deux, autres. Ces mouvements eurent un effet décisif. Tandis que les janissaires et la milice algérienne se retiraient en tiraillant devant les brigades des généraux Achard et Clouet, la brigade du général Poret de Morvan et la division du général de Loverdo culbutèrent les contingents de Constantine et d'Oran dans un ravin où ils s'étaient engagés, et les deux divisions françaises, précédées d'une artillerie d'un nouveau modèle qui lançait les obus et la mitraille avec une célérité jusqu'alors inconnue, se précipitèrent sur les redoutes élevées en avant du camp ennemi, dont les batteries furent enlevées en un instant. Jusqu'à ce moment, la retraite des vaincus avait été un combat continuel et acbarné, mais lorsqu'ils virent l'infanterie française s'emparer de leurs batteries et franchir le dernier ravin qui protégeait leur camp assis sur le plateau de Staoueli, li^ découragement les saisit, ils rompirent leurs rangs et, se dispersant dans tous les sens, abandonnèrent successivement leurs positions, leur artillerie, leur camp avec leurs tentes, leurs abondants approvisionnements et plus de cent chameaux. Les Français les poursuivirent jusqu'à plus d'une lieue du champ de bataille et revinrent ensuite s'établir à Staoueli, dans les tentes que renncmî

n'avait pas eu le temps d'enlever ou de détruire et dont quelques-unes étaient d'une grande magnificence. Dans cette journée, la perte des vainqueurs fut de 57 morts et de 473 blessés. Quelques rapports ont évalué celle des Algériens à 4 ou 5,000 hommes, di-proportion que pourraient expliquer les ravages faits par l'artillerie dans leurs masses profondes. Les soldats frantjais, dans l'irritation que leur causaient les atrocités exercées, les jours précédents, sur ceux de leurs camarades qui étaient tombés entre les mains des barbares, lirent peu de prisonniers.

Les résultais de la victoire étaient considérables. Découragés par leur défaite, les Turcs et les miliciens d'Alger s'étaient hâtés de rentrer dans cette ville où ils avaient porté l'épouvante; une partie des tribus arabes accourues à l'appel du Dey retourna dans ses montagnes. Dans l'enivrement du succès, les courtisans de létat-major mettaient la bataille de Staoueli sur la même ligne que celles des Pyramides et d'Héliopolis. Il n'y avait plus, disait-on dans tous les rangs, qu'à se présenter devant Alger, mais le général en chef jugea plus prudent d'attendre l'arrivée du matériel de l'artillerie de siège et du corps de cavalerie que la violence du vent n'avait pas encore permis de débarquer. 11 fit compléter les retranchements de la presqu'île de Sidi Ferruch, dépùt central de l'ambulance, des vivres et des munitions de guerre, pour la mettre à l'abri de toute attaque pendant que le gros de l'armée s'en éloignerait ; il y posta un XX 29

bataillon auquel l'amiral Duperré joignit 1,500 marins des équipages de ligne et en donna le commandement à l'amiral Ilugon. Les deux premières divisions étaient campées sur le champ do bataille qu'elles avaient conquis, la troisième fut échelonnée en arrière. On construisit, sur un point dominant du côté d'Alger, un redoute nouvelle destinée à observer l'ennemi et à défendre le camp. On en éleva d'autres pour assurer la ligne de communication avec Sidi Ferruch, et les sapeurs du génie ouvrirent, sur les débris de l'ancienne voie romaine, une route militaire protégée par des blockhaus, qu'on devait prolonger jusqu'aux remparts d'Alger.

La nouvelle de ces heureux débuts, arrivée à Paris au moment où allaient commencer les opérations électorales, causa une grande joie aux Tuileries et parmi les amis du ministère. Le parti libéral aiïecta aussi de s'en réjouir, mais il en attribua tout l'honneur à l'amiral Duperré dont l'habileté, disait-on, avait réparé les fautes du gouvernement. Ses journaux faisaient d'ailleurs remarquer qu'il n'y avait rien de commun entre les succès des aimes françaises en Afrique et la bataille des élections; ils disaient que le ministère avait conçu l'idée d'aller en Afrique pour détruire la Charte en France, mais que cette combinaison échouerait comme toutej les autres imaginées pour le même but, que l'éducatioa du pays était faite et que la France en aurait bientôt fini avec la contrerévolution.

Pour les deux partis, on le voit, CA^lie grande aiïaire

d«î l'expédition d'Alger qui, dans d'autres temps, aurait, par elie-môme, passionné les esprits et fait vibrer toutes les cordes du patriotisme n'avait plus d'importance qu'au point de vue de l'induence quelle pouvait exercer sur les élections. C'était du résultat de ces élections que dépendait l'avenir de la France, tout le monde le sentait, et, en présence d'un si grand intérêt, tous les autres paraissaient s'effacer.

Un incident diplomatique qui survint en ce moment et qui avait trait à une des questions dont, pendant bien des années, le public s'était le plus préoccupé, la question de Grèce, fit à peine une légère diversion à celle qui agitait et alarmait tous les esprits.

J'ai fait connaître les résolutions par lesquelles, au mois de février précédent, la conférence de Londres avait définitivement réglé le sort de la Grèce, déclaré son indépendance et appelé le prince Léopold de Saxe- Cobourg à la gouverner en qualité de prince souverain. J'ai dit que ce prince avait accepté cette souveraineté après avoir mis à son consentement certaines conditions qui, pour la plupart, avaient été admises. Dans le courant du mois d'avril, il partit pour Paris où il voulait reprendre la négociation de son mariage avec la fille aînée du duc d'Orléans, entamée quelques mois auparavant et qui avait paru alors présenter des chances de succès. Avant de quitter Londres, il dit à l'ambassadeur de France : « Veuillez prier le Roi d'intercéder en ma faveur, car • tout tient à la réalisation du vœu que j'ose former. Je

• ne puis compter comme chef de la Grèce sur la bonne

• volonté de l'Angleterre ; la Russie est bien loin pour

• me soutenir avec beaucoup d'efficacité ; il me faut

• quelque certitude de n'être pas abandonné. •

A Paris, le prince trouva que les dispositions s'étaient beaucoup modifiées depuis son précédent voyage. La famille d'Orléans s'effrayait à la pensée de livrer sa fille à un avenir aussi incertain, aussi précaire que semblait l'être celui du nouvel Klat. Léopold eut bientôt la conviction qu'il ne réussirait pas à vaincre une résistance fondée sur un tel motif. Ses propres résolutions en furent ébranlées, et les nouvelles qu'il ne tarda pas à recevoir de Grèce n'étaient pas de nature à les affermir.

Les protocoles de la conférence par lesquels la Grèce était entièrement soustraite à la souveraineté et même à la suzeraineté du sultan avaient consterné la Porte. Elle avait d'abord cherché si, dans l'impuissance où elle se trouvait réduite, il ne lui restait pas quelque moyen d'échapper à leurs prescriptions. Elle s'était adressée à l'ambassadeur d'Angleterre dont le langage avait été longtemps si différent de celui qu'il lui tenait à présent. Lorsqu'elle se fut bien convaincue que la décision des trois puissances était irrévocable, lereiseffendi remit» le 24 avril, aux trois ambassadeurs unenote ainsi conçue: € La Sublime Porte donne son adhésion. Elle accepte ce » qui a été résolu comme devant ainsi procurer la

• tranquillité du pays et assurer le bonheur et la paix

• des hommes. » Pour le moment, riniluence de l'An-

^letorrc et de TAulriche qui, par leurs promesses trompeuses, avaient si longtemps entretenu le sultan et les ministres dans une funeste sécurité était anéantie à Constanlinople. Un de ces ministres disait au général (voilleininot : f J'ai honte de parlera l'ambassadeur de

• France de ce qui se passe, car je me souviens qu'il

• me Tavaitpréditen 1825eten 18â7. Que Dieu punisse » ceux qui sont cause que ses conseils n'ont pas été > suivis! •

On aurait pu croire que ce qui causait à Constantinople une si vive affliction serait accueilli par les Grecs avec joie et reconnaissance. Il n'en fut rien. Le [)résident du gouvernement provisoire, le comte Capodistrias, avait été Messe de Tignorance où la conférence l'avait laissé de la in?*rche de ses délibérations. Il ne voulait pas comprendre que le silence gardé envers lui était la conséquence forcée des dissentiments qui, jusqu'au dernier moment, vivaient divisé les trois puissances. Il s'était d'ailleurs, ^ ce qu'il paraît, attaché à l'exercice d'un pouvoir que d'aliord il n'avait accepté que par dévouement patriotique et, sans se l'avouer à lui-même, il ne répugnait pas, on Ta supposé du moins, aux complications qui pouvaient avoir pour effet de laisser plus longtemps ce pouvoir entre ses mains en retardant l'avènement du prince souverain. Avant reçu des résidents des trois cours communication des protocoles du 3 février, il n'y lit qu'une réponse très-vague dans laquelle il disait que te choix du souverain devait être soumis aux représen-

tants de la nation et se réservait de présenter au prince des observations dont il ne pourrait s'abstenir sans trahir ses devoirs envers la Grèce et envers lui. Dans la lettre qu'il lui écrivit, en effet, le 6 avril, il exprima sa surprise de ce que la conférence avait jugé meilleur et plus court d'imposer aux Grecs une convention dont devait résulter pour eux l'indépendance que de leur laisser adopter cette convention dans une forme légale. Il ne lui appartenait pas, ajoutait-il, de rechercher les motifs qu'on avait eus pour préférer celte marche, mais ce qu'il pouvait dire, c'est qu'on n'aurait pu imaginer un système moins favorable aux intérêts de ce malheureux pays et à ceux du prince lui-même. Les protocoles se taisaient absolument sur les droits publics des Hellènes, ce qui indiquait de deux choses l'une, ou que les puissances avaient pensé que la personne du prince absorbait et concentrait en elle tous les droits des Grecs, ou qu'elles lui avaient réservé la faculté de reconnaître ces droits par une déclaration qu'il ferait en prenant la direction des affaires. Cette seconde explication était celle que le président avait donnée aux membres du Sénat et aux nombreux citoyens qui l'accablaient de questions depuis qu'on connaissait les actes de la conférence. Ce qui restait maintenant à faire dépendait du prince. Sa réponse était attendue avecanxiété. Elle satisferait les Grecs si on y trouvait la preuve qu'il était, comme on ne devait pas en douter, disposé à adopter la religion du pays et que, ne se proposant pas de gouverner sans formes légales ni

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 4oo

d'interdire à la Grèce une certaine participation à l'adoption de ces formes, il maintiendrait les décrets du congrès d'Argos, tant celui qui consacrait les droits politiques des Hellènes que ceux qui garantissaient les légitimes intérêts de toutes les classes de citoyens ayant fait de grands sacrifices pendant la guerre. « Peut-être me trompé-je, » disaitencore le comte Gapodistrias, « mais jeneme hasarderais pas à répondre de l'accueil que les Grec5 feraient à leur souverain si son arrivée n'avait été précédée ou du moins n'était accompagnée d'une explication satisfaisante sur ces trois points. Vous pardonnerez, prince, la franchise de mon langage. Cette franchiseest dans mon caractère... J'aurais voulu vous parler de nos finances, de l'armée, de la marine, et en général de toute l'administration, mais je crains de ne pas être en état de le faire, tant est grande la masse d'aiTaires dont aujourdlmi plus que jamais je me trouve accablé... Mes forces commencent à défaillir, et je suis forcé de dicter même cette lettre... Le chevalier Eynard, à qui ce pays est redevable de tant de ser\'ices, vous fera connaître notre détresse et la nécessité où nous sommes de recevoir des secours pécuniaires le plus tôt possible. > Dans un autre passage de cette étrange lettre, si peu faite pour encourager le prince Léopold à poursuivre l'accomplissement de la tâche qu'il avait acceptée, le comte Gapodistrias l'engageait pourtant à arriver sans le moindre retard, à venir assister en personne à /a triste

de la fixation des limites qui ne pouvait manguier iétn^r occasion d*une crise très-sérieuse y mais il Tavertis- ^it que luniqae moyen de gagner l'aiïection et la coniiaiioe de ses nouveaux sujets, c'était de ne pas se présenter à eux comme un grand personnage incapable dondurer leur pauvreté et leurs privations, t Si j*ai

• fait, è disait-il, « quelques progrès dans l'estime de ce » peuple, s'il continue à me donner des preuves d'une

• confiance sincère et illimitée, c'est parce qu'il a vu » qu'en même temps que je cherchais à alléger ses

> misères et ses souffrances, je les partageais de ma

> personne. Il m'a vu souvent, oubliant mon âge et mes » infirmités, braver comme lui l'inclémence de l'air. » C'est pendant un bivouac, c'est sous l'abri d'une misé- » rable hutte que citoyens et soldats ont souvent dis- » couru avec moi des intérêts communs ; c'est là qu'ils

> ont appris à me connaître... >

Dans une autre lettre d'une date un peu postérieure, le comte Gapodistrias expliquait que tout ce qui avait ét^ possible avec les ressources financières dont on disposait, c'était de pourvoir aux dépenses du mois d'avril ; qu'il fallait au moins un million pour le commencement de mai, et il pressait le prince de l'apporter.

Pour donner plus de poids à ses représentations en s'assurant l'appui du Sénat, le président avait réuni chez lui onze de?^ membres de ce corps et leur avait fait entnwoir respéran;*e d'obtenir des conditions plus favorables pour la Grèce en inuiifestant leurs regrets de celles

HISTOIRE DE LA IlESTAURATION. V61

qu'on venail de stipuler à Londres. Le Sénat, saisi de la question, déclara d'abord ne pouvoir en délibérer en l'absence des représentants de la nation qui seuls, d'après les décrets du congrès d'Argos, avaient le droit de prendre des résolutions sur de telles matières. Ce[)endant, après de mûres réflexions et par linlluence du comte Capodistrias, il se décida à adresser au i)rince, sous le titre d'observations, une sorte de manifeste dans lequel il commençait par rappeler les ellorls pi'odigieuv et les immen- .*ios sacrifices que la Grèce avait faits pour conquérir une indépendance maintenant garantie par la magnanimité de ses augustes |)rotecteurs. Il rappelait aussi quelle îivait précédemment adopté pour son gouvernement la forme républicaine qui lui semblait la plus convenable dans les circonstances où elle se trouvait, et placé à sa liHe un homme qui lui avait paru et lui paraissait encore digue de sa confiance. Des considérations de haute politique changeaient maintenant ccî système. La Grèce, destinée à obéir à un monarque, allait n*cevoir en cette qualité le prince Léopold. Le choix de ce sat/e etverluen.r prince offrait au pavsia perspective d'un heureux avenir, La Grèce s'en réjouissait d'autant plus qu'elle savait qu'il avait refusé la tâche de faire le lïonheur d'une nation avant de s'être assuré de son assentiment, (tétait un sûr garant de sa disposition à consolid(*r les libertés |)ubliques que la Grèce avait consacrées dans ([uatn» assemblées nationales et qu'elle regardait comme aussi nécessaire.s et aussi précieuses que l'existence même. Les

Grecs avaient appris aussi avec émotion combien le prince mettait de zèle à défendre les principaux intérêts de l'État. Le Sénat, considérant la question de l'extension des frontières comme intimement liée à celle de l'indépendance, entrait ensuite dans de longs développements pour établir que le ïiouvel État, si on persistait à lui refuser l'Acarnanie, les îles de Candie, deSamos,d*Ipsara, de Scio et d'autres territoires dont les populations avaient pris une part si active à la lutte, se verrait privé à la fois des frontières et des ressources en hommes et en revenus indispensables pour garantir sa sûreté, et que ces populations belliqueuses, réduites au désespoir en se voyant replacées sous la tyrannie musulmane, se livreraient les unes à la piraterie, les autres à des entreprises, à des incursions qui prolongeraient indéfiniment dans ces malheureuses contrées un état d hostilité et de dévastation. A ces objections dirigées contre les principales stipulations des protocoles, le Sénat en ajoutait d'autres qui s'appliquaient à des objets d'une moindre importance. Il exprimait, enfin, le vif désir que le prince Léopold s'unît à son peuple par des liens sacrés en embrassant la religion à laquelle la Grèce démit son existence politique y ses connaissances actuelles et jusquà la langue de ses aïeux, t Avec quel enthousiasme, » disait-il, • la patrie » verrait celui qui doit lui servir de père rendre au père » commun le même culte, dans le même temple, sui- » vaut le même rite I »

Lorsque la lettre du comte Capodistrias et la note qui

contenait les observations du Sénat parvinrent au prince Léopold, le refus de la main de la princesse d'Orléans et aussi, dit-on, les conseils des whigs^ ses amis politiques, qui désiraient le retenir en Angleterre en prévision des événements qui pouvaient prochainement l'appeler à y jouer un rôle important, avaient déjà fort ébranlé ses déterminations. Peut-être ne cherchait-il plus qu'un prétexte pour revenir sur son acceptation du trône de Grèce. Il avait maintenant des motifs assez sérieux pour expliquer un tel revirement. Le 21 mai, il écrivit aux rcprt'>sentants des trois cours une longue note dont le sens tétait que la nation grec([ue ayant évidemment manifesté qu'elle n'adhérait pas aux mesures prises pour régler le sort de la Grèce, il ne pouvait lui convenir de se mettre dans la nécessité d'une action coercitive pour l'obliger à s\v soumettre, alors, surtout, que les objections élevées par le président et le Sénat étaient conformes, en bien d^s points, aux idées qu'il avait d'avance exprimées lui- ^éme à la conférence. « Lorsque le soussigné, » disait-il,

• prévoyait qu'il deviendrait souverain de la Grèce, c'é-

• tait dans Tespoir d'être reconnu librement et unani-

• mement par la nation grecque et d'être accueilli par

• elle comme l'ami qui récompenserait sa longue et glo-

• rieuse lutte par la sûreté de son territoire et l'établis-

• sèment de son indépendance sur des bases permanentes » oi honorables. C'est avec le plus profond regret que le » soussigné voit ses espérances dé(;ues et est forcé de dé- » clarcr que les arrangements arrêtés par les puissances

alliées et ropposition des Grecs lui ôtent le pouvoir de parvenir à ce but sacré et glorieux et lui imposeiil un devoir d'une nature bien différente, celui de délégué des cours alliées pour tenir les Grecs dans la sujétion par la force des armes. Une telle mission serait aussi contraire à ses sentiments et injurieuse à son caractère qu'e'lo est directement opposée au but du traité du 6 juillet... En conséquence, le soussigné remet formellement entre les mains des plénipotentiaires un dépôt dont les circonstances ne lui permettent plus de se charger avec honneur pour lui-même et avantage pour les Grecs et les intérêts généraux de l'Europe. »

La renonciation inattendue du prince Léopold contraria beaucoup la conférence de Londres qui s'était flattée de l'espérance d'avoir enfin résolu une question si délicate, si difficile et dont elle avait été si longtemps occu- [)ôe. Lord Aberdeen proposa de blâmer officiellement cette renonciation, mais, sur les représentations du duc de Laval, on ne donna pas suite à cette idée. La conférence se borna à prendre acte de la note qui venait de lui être communiquée. On était aussi fort mécontent du comte Capodistrias qu'on accusait d'avoir, par ses manœuvres, préparé ce résultat. Le ministère anglais, toujours assez mal disposé à l'égard du prince Léopold, et qui ne s'était résigné que bien à contre-cœur, et peut-être pour l'éloigner, à l'adopter pour son candidat, lui était devenu plus hostile encore depuis qu'il avaitap-

pris un peu tardivement son projet d'épouser une princesse française. On croyait, d'ailleurs, qu'en se refusant en ce moment à quitter l'Angleterre, il suivait les conseils des whigs qui espéraient trouver prochainement en lui un instrument de leur politique. Le duc de Wellington et lord Aberdeen parlaient de lui avec fort peu de ménagements, et les sentiments qu'ils lui portaient se firent jour dans les discussions qui eurent lieu à ce sujet au sein du parlement où les chefs de l'opposition, lord Grey, lord Durham, lord Holland, prirent la défense du prince se refusant à accepter, contre le vœu du peuple grec, la souveraineté d'un pays auquel le protocole du 3 février refusait'les moyens de vivre.

Le gouvernement français n'avait pas contre lui les mêmes motifs d'irritation que le ministère anglais. Il avait écrit au Roi pour lui expliquer, dans un langage respectueux et rempli de déférence, les raisons qui avaient déterminé son refus, mais ses arguments ne persuadèrent pas Charles X, et, comme on demandait dans le conseil s'il fallait répondre à sa lettre, le Dauphin, toujours violent et emporté, s'écria que celait un sot qui ne méritait pas de réponse; qu'il avait fait une platitude et que le silence était la meilleure manièrede manifester le jugement qu'on en portait. Le Roi, qui avait d'abord hésité, se rangea à cet avis auquel tous les ministres adhérèrent.

On était loin de prévoir que le prince Léopold, par le refus qui encourait alors unt^ telle réprobation et que

bien des gens considéraient comme un acle de faiblesse qui lui interdisait tout avenir politique, venait de se réserver pour une des tâches les plus honorables, les plus glorieuses qui puissent échoir à un homme, celle de présider à la création d'un État indépendant, libre et prospère.

La presse française, qui avait constamment soutenu que sa désignation pour le trône de Grèce avait été imposée par le duc de Wellington à M. de Polignac, ne pouvait présenter l'échec de celle combinaison comme un événement regrettable pour la France, mais elle en profita pour railler le ministre qui n'avait pas même su accomplir l'œuvre dont le cabinet de Londres l'avait chargé.

Les choses ne pouvaient en rester là. Les négociations furent reprises sur ce qu'il y avait à faire pour remplacer le prince Léopold en qualité de souverain de la Grèce. La France proposa successivement les princes Frédéric et Guillaume de Prusse, ce dernier le futur empereur d'Allemagne, qui tous deux refusèrent. L'Angleterre et la Russie mirent en avant le prince Frédéric des Pays-Bas que le cabinet des Tuileries repoussa dune manière absolue, voyant en lui le représentant d'une puissance que sa situation rendait nécessairement hostile à la France. Le manifeste du Sénat et la lettre du comte Capodistrias avaient rendu le choix plusdiflicile. Peu de princes étaient disposés à aller affronter la mauvaise volonté du peuple dont on leur aurait conféré la souverai-

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 4(i3

neti'î. Pour lever autant que possible cet obstacle, le gouvernement français proposa d'envoyer aux résidents des puissances à Nauplie, le baron Rouen, le comte Paniii et M. Da>\kins, l'ordre de travailler à amener la nation grecque à exprimer, en termes qui ne permissent plus aucune incertitude, le vœu de recevoir un souverain des mains de la conférence. Cet avis fut adopté, et la conférence fit parvenir aux trois résidents des instructions qui y étaient conformes. M. de Polignac écrivit en même temps à M. Rouen que le Roi attachait une grande importance à l'objet de cette démarche; il lui recommanda de ne pas laisser ignorer l'impression pénible produite, tant à Paris que dans la conférence, par l'adresse du Sénat; il le chargea de faire sentir au comte Capodistrias la grave responsabilité qui pesait sur lui par suite d'un document que l'on croyait avoir été rédigé sous son influence et de lui demander d'user de cette influence dans un esprit plus en rapport avec ce que l'alliance et la Grèce avaient cru devoir attendre de lui.

On ne tarda pas à apprendre que cette adresse qui, à Londres et à Paris, avait tant elTaroucbé les esprits, n'était pas, à beaucoup prés, l'expression du V(eu unanime de la nation. A peine avait-elle été connue du public que des contre-adresses avaient été souscrites dans les principaux centres de population par les hommes les plij.H considérés; on y désavouait les remontrances int^-mpr«tives et si peu convenables que le Sénat avait faites à la conférence; on y manifestait énrr^iquement la rx>nfian<e

entière que les (irecs plaçaient dans ralliance et l'adlirsion qu'ils donnaient d'avance à toutes les résolutions qu'elle prendrait à leur égard. Le président du Sénat, qui avait signé l'adresse, signa aussi un des premiers la protestation de la ville d'Argos qui la désavouait. Le comte Capodistrias lui-même, effrayé de ce mouvement, s'efforça de convaincre la nation qu'il n'avait eu aucune part à ce qu'avait fait le Sénat et que, d'ailleurs, il n'était pas possible de voir dans la lettre par laquelle il avait supplié le prince Léopold de se rendre en Grèce le plus promptement possible la cause déterminante de son abdication. Dans de telles circonstances, M. Rouen et ses collègues trouvèrent peu de difficultés à faire prévaloir la politique conseillée par les puissances. Le 5 août, en réponse à la notification faite par le président de l'abdication du prince Léopold, le Sénat déclara que,t considérant le choix d'un prince sous le même aspectque la nation, il le désirait avec la même ardeur que toute nation doit désirer ce qui peut opérer son bonheur et sa restauration, et qu'en conséquence, plein d'une coiiliance illimitée dans la haute sagesse des augustes protecteurs de la Grèce, il attendait leurs déterminations finales

comme les arrêts salutaires de la Providence, augurant, parles bienfaits dont les puissances avaient déjà comblé la Grèce, de ceux quelles lui assureraient pour l'avenir. » Le Sénat protestait ensuite contre l'idée mise par le prince Lt'*opold, que ce corps eût, par son adresse, jeté un blâme sur le protocole de la conférence

HISTOIRE DE LA RESTAUR VTION. 465

da 3 février, acte mémorable, qui consacrait le plus grand des bienfaits qu'avaient accordés aux Hellènes les augustes fondateurs du nouvel État, l'indépendance.

Le comte Gapodistrias, en communiquant officiellement cette réponse aux résidents, les pria d'insister auprès de leurs cours sur la nécessité d'engager le prince qui serait choisi à partir immédiatement pour la Grèce. Mais déjà, en ce moment, la France et l'Europe étaient livrées à des agitations qui, en absorbant l'attention et les eiïorts des gouvernements, devaient ajourner pour quelque temps le règlement définitif des questions soumises à la conférence.

Pendant le cours des négociations que je viens de raconter, Georges IV, depuis longtemps malade, était mort le 26 juin, âgé de soixante-huit ans, après avoir, durant vingt années, présidé aux destinées de son pays, d'abord comme régent, puis comme roi. Il lui avait été donné de voir l'Angleterre s'élever, sous son règne, au plus haut degré de puissance qu'elle ait jamais atteint sans qu'il en rejaillit le moindre rayon de gloire sur ce prince égo'iste et profondément vicieux, dont l'unique mérite consistait dans l'élégance et la dignité de ses manières. Intimement lié pendant sa jeunesse et lorsqu'il faisait de l'opposition au gouvernement de son père avec les chefs du parti whig^ il s'était brouillé avec eux après .son arrivée au pouvoir et avait encouru de leur part une haine mortelle sans pouvoir conquérirlestimeetle respect des tories^ devenus ses ministres. Adversaire déclaré de xx 30

louteslosréformes,iln*availsuhi qu'àcontre-cœurrémancipationdes catholiques. S'il eût vécu quelques mois de plus, il aurait été mis à desépreuves bien autremenlpénibles, et la plus pénible de toutes eût été certainement la nécessité d'appeler au ministère ses anciens amis devenus depuis vingt ans pour lui l'objet d'une aversion passionnée. Déjà, le cabinet du duc de Wellington était fort ébranlé. Pour des motifs que j'ai expliqués, il ne trouvait ni parmi les tories^ qui ne lui pardonnaient pas l'émancipation des catholiques, ni parmi les whigs auxquels il refusait la réforme électorale, un appui ferme et décidé. Un incident inattendu pouvait, d'un moment à l'autre, le mettre en minorité dans la chambre des communes et l'obliger à se retirer.

Le duc de Glarence, l'aîné des frères encore vivants de Georges IV, lui succéda sous le nom de Guillaume IV. Il avait soixante-cinq ans. Sa carrière avait été celle d'un marin attaché à sa profession, jouissant à ce titre de quelque popularité, mais de mœurs assez grossières, d'un esprit fort peu politique, et qui, étranger aux affaires, avait pourtant semblé, dans la chambre des lords, figurer parmi les whigs. Ceux-ci avaient espéré qu'il commencerait par congédier les ministres de son prédécesseur. Cet espoir ayant été déçu, ils prirent dès lors une attitude qui annonçait de leur part l'intention d'une opposition décidée.

Page 1